À bout de souffle ?

À bout de souffle ?

Fin de cycle et changement global du rapport de force en capitalisme

Vivons-nous à l’échelle du monde une fin de cycle d’un capitalisme à bout de souffle ? Ce à quoi nous assistons est en tout cas une recrudescence, sans précédent dans l’histoire, des luttes des travailleurs en termes d’échelle et de portée. La dissémination mondiale de la production depuis les années 1990 a en effet entraîné sur la planète entière la formation de nouvelles classes laborieuses et des vagues successives de conflits de classe.

Au début du XXIe siècle, lorsque l’épicentre de la production industrielle à grande échelle s’est déplacé vers le continent asiatique, les luttes ouvrières ont fait de même. Les informations sur la Chine étant rares, c’est en Asie du sud, principalement en Inde, au Pakistan ou au Sri Lanka, que l’on peut voir se développer une lutte de classes massive. Alors que l’ampleur du défi posé à l’humanité par la crise du capitalisme est sans précédent, c’est dans ces mobilisations qu’est en train d’émerger un projet émancipateur capable de nous sortir de l’impasse. Vers un monde où la dignité humaine vaut plus que le profit.

France la conjonction d’une vague de grèves pour les salaires (commencée en décembre 2021), des Gilets jaunes, des luttes anti-pass et des convois de la liberté font craindre aux notables la réapparition du « jour d’après« , spectre d’une prise en main de la société par les prolétaires.

La vague de luttes commencée dans le monde en 2009/2011 s’est développée de manière importante et continue à partir de 2016 en France, puis s’est intensifiée en 2018-2019 : à l’échelle internationale avec une multiplication des mobilisations d’une ampleur jamais vue – 52 pays touchés -, bien supérieure en étendue à celles de 1968, 1936 ou 1917, et s’accompagnant en France d’un caractère subversif apporté par le mouvement des Gilets Jaunes. Cette poussée populaire et ouvrière, un moment suspendue ou occultée par l’épidémie du covid et sa gestion policière, est en train de reprendre progressivement dans le monde comme en France. La période de la pandémie ayant changé en profondeur la conscience des exploités et des opprimés, les conflits actuels et à venir ne seront plus les mêmes que ceux des périodes de 2009/2011 et de 2018/2019.  

En France, même si elle a eu tendance à se tasser pendant l’épidémie, la pression des luttes sociales ne s’est cependant pas arrêtée. Même au plus fort de la crise du covid, elle s’est exercée par une application massive et générale du « droit de retrait » dans la première quinzaine de mars 2020, qui a paniqué le Medef. Pour endiguer ce mouvement, Macron a alors promis le 16 mars 2020 de faire passer la santé avant l’économie. Il a de fait entériné la situation créée par les travailleurs par le confinement pour en faire oublier l’origine, et a accompagné le dispositif d’un encadrement policier. Cependant, durant les quelques mois qui ont suivi mars 2020, la population a plus ou moins pris en main la gestion de l’épidémie face à l’incurie et la mauvaise volonté des dirigeants, au sein ou à l’extérieur des structures de santé, par la solidarité en direction des plus fragiles et l’attention portée aux « premiers de cordée ». 

Beaucoup ont pu rêver un instant « au monde d’après » où le souci des autres passerait avant « les eaux glacées du calcul égoïste » des capitalistes. Toute l’activité de Macron et du gouvernement a consisté ensuite à faire oublier (encore une fois) ce moment où les classes populaires ont imposé un instant, même de manière déformée, leur droit à la vie et leur capacité à y arriver. Partout dans le monde, les confinements absurdes et tatillons, doublés de mesures policières au prétexte de garantir la santé (jusqu’à l’opposition entre vaccinés et non vaccinés), ont en fait été la réponse à la pression prolétarienne, dont l’expression la plus concentrée s’est certainement réalisée en France.

Grève pour les salaires dans le groupe Hutchinson, filiale de Total (Photo pour La République du centre, 16 février 2022)

Aujourd’hui, l’amorce de la levée des restrictions quasiment partout en Occident témoigne de l’usure de cette politique et en même temps de la pression populaire pour s’en libérer.

Ainsi, les luttes de 2018-2029, renforcées par celles pour les libertés démocratiques, reviennent plus que jamais dans l’agenda. En France la conjonction d’une vague de grèves pour les salaires (commencée en décembre 2021), des Gilets jaunes, des luttes anti-pass et des convois de la liberté font craindre aux notables la réapparition du « jour d’après« , spectre d’une prise en main de la société par les prolétaires.

C’est donc cette multiplication des grèves pour les salaires, encouragée par la détermination des Gilets Jaunes contre la hausse des prix, qui pourrait faire passer un saut qualitatif au mouvement général en cours.

Une pression prolétarienne qui n’a pas encore pris conscience d’elle-même

Pour le moment, ce mouvement de grèves pour les salaires qui tend à se généraliser est encore désorganisé et, de ce fait, n’a pas encore conscience de lui-même. Par contre il a la dimension, la dynamique et la capacité d’une remise en cause des 30 dernières années de réaction capitaliste. On assiste à des situations similaires aux USA, et d’autres pays d’Europe ou d’Amérique connaissent les prémices d’une agitation de ce type. Toutefois, les élections présidentielles d’avril en France ajoutent encore autre chose. Au carrefour de ce fin de cycle du capitalisme, de la fin de la crise du covid, des convois de la liberté et de la reprise des luttes économiques de 2018-2019, ces élections ajoutent une dimension politique à la dynamique actuelle. Ce qui rend ce moment décisif pour la France et pour tous les pays occidentaux. 

Ce caractère subversif sera manifeste lorsque l’ampleur et la détermination de ce mouvement (pour le moment dispersé) dépassera la résignation et le pessimisme qu’imposent les dominants dans leurs discours en décalage avec le réel.

La France, depuis le XVIIIème s. au moins, a toujours fonctionné comme un moteur à explosion. C’est tout à la fois un pays où la réaction est puissante et où, en même temps et en conséquence, les explosions révolutionnaires populaires y sont particulièrement nombreuses et spectaculaires. La déliquescence de ses représentants politiques actuels ajoute à la décomposition du système économique en Europe, faisant de la France un symbole de la désagrégation générale et, par ses luttes, un espoir pour tous.

Prises individuellement, les grèves pour les salaires en France ne sont que des tentatives par les ouvriers de limiter l’érosion de leur pouvoir d’achat. Mais elles sont si nombreuses qu’elles constituent en soi une déferlante capable de se transformer à tout instant en mouvement général visant bien au-delà de la seule question économique. Et c’est paradoxalement l’approche des élections qui est susceptible de rapidement entraîner l’ensemble des classes populaires à reprendre tout ce qui leur a été volé depuis trente ans. Ce caractère subversif sera manifeste lorsque l’ampleur et la détermination de ce mouvement (pour le moment dispersé) dépassera la résignation et le pessimisme qu’imposent les dominants dans leurs discours en décalage avec le réel.

En prenant conscience de l’importance des luttes, des reculs patronaux, de la peur des politiciens, la perception qu’a la population du contexte peut radicalement changer, ce qui est susceptible de porter les acteurs de ces résistances : d’alimenter la confiance en leur potentiel émancipateur et leur intelligence stratégique. C’est en tout cas ce qui peut advenir dans les mois à venir.

Une vague de luttes et de grèves à l’approche des élections présidentielles
Strasbourg, fin de manifestation des Gilets Jaunes, 2019 (Photo par Raphaëlle Schimmel)

Amorcé en juillet 2021, le mouvement anti-pass a réveillé le mouvement des Gilets Jaunes dès d’octobre. Les deux sont alors entrés en résonance, le second ayant apporté au premier la lutte contre la hausse des prix. À partir de décembre s’est ajoutée une montée en puissance des grèves pour des augmentations de salaires.

Les 9, 10, 11, 12 et 13 et 14 février 2022 ont été marqués par l’importance et la détermination du convoi des libertés. Le 15 février, les agents de l’Énergie ont mené une nouvelle grève nationale, tandis que nombre d’entre eux n’avaient pas arrêté la leur depuis la dernière date nationale des 25, 26 et 27 janvier. Le 17 février, une grève nationale de la Sécurité Sociale éclate, toujours pour les salaires. Au même moment, une grève frappe le groupe Thales (groupe d’électronique français spécialisé dans l’aérospatiale, la défense, la sécurité et le transport terrestre), Hutchinson (filiale du groupe TotalEnergie, spécialisée dans la transformation du caoutchouc destiné aux industries automobile et aérospatiale) et les prisons.

Le 18 février, ce sont les agents de la RATP qui organisent une grève massive pour les salaires, la première après la grande de 2019 qui prolongea la détermination des Gilets Jaunes. Le 18 février a également été le point de départ d’un nouveau mouvement national des travailleurs sociaux dans la foulée de leurs mouvements réussis de décembre et janvier (celui-là même qui leur a permis de gagner les 183 euros mensuels du Ségur de la santé). C’est encore à cette date qu’une grève nationale est menée dans les groupes Aperam, Lafarge, Michelin, Flunch, Safran, mais aussi dans la sécurité, ou chez Dassault, dont la lutte pour l’augmentation des salaires continue depuis deux mois. Et ce pour ne parler que des groupes importants.

Le 21 février, c’est le groupe Valéo (équipementier automobile français) qui entre en grève, alors que le 7 mars prochain les agents de la RATP prévoient une nouvelle mobilisation. Le 8 mars aura lieu une journée de grève féminine qui pourrait être particulièrement suivie vu le rôle important des femmes travailleuses dans tous les combats depuis 2016, et notamment chez les Gilets Jaunes.

Le 17 mars, toujours sous la pression ouvrière montante, les directions syndicales appellent à une nouvelle journée nationale de grève pour des augmentations de salaires, un mois et demi après celle du 27 janvier, et moins d’un mois avant les élections. La mobilisation des directions syndicales du 17 mars a pour fonction de calmer les grèves jusqu’au 1er mai pour permettre aux élections de se dérouler normalement. Mais rien ne dit que cette tentative sera effective. Il est possible que cette journée encourage au contraire à l’amplification des luttes (comme cela a été le cas le 27 janvier dernier).

La production de Rafale et de Falcon tourne au ralenti dans les usines du groupe Dassault depuis janvier (Photo Theillet Laurent pour Sud Ouest, le 18 février 2022)

Pour continuer ce tour à 360 degrés des formes de pression  prolétarienne sur les élections à venir, notons que le 24 mars les retraités organisent une manifestation. Les 25 et 26 mars, ce sera au tour de la mobilisation pour le climat. Enfin, il y aura le 31 mars une grève nationale des agents territoriaux qui se battent depuis plus d’un an de manière émiettée, dans de très nombreuses communes du pays. Parfois de manière très déterminée et radicale, à l’instar des éboueurs. Cette grève aura lieu à dix jours seulement des présidentielles, au risque de donner l’idée à bien des agents territoriaux de continuer. Étant donné leur fonction dans les élections, si cela advenait, c’est le scrutin lui-même qui serait bousculé. Avec ça, plusieurs groupes de Gilets Jaunes ont prévu de manifester la veille des élections, entre les deux tours et au soir du second tour … Une jonction détonante fait toujours partie du possible.

À l’approche des élections, le monde du travail est donc en capacité de submerger la scène politique institutionnelle.

L’émancipation viendra de la fusion des luttes grévistes et des luttes de la rue

Depuis 2011, avec la mondialisation de l’économie, la restructuration du capital et les révolutions arabes, on assiste au retour de trois types de luttes traditionnelles, auxquelles se sont ajoutés un nouveau lieu et un nouveau caractère.

Comme nouveau lieu, il y a les luttes de rue dont l’importance s’est vue avec les occupations de la place Tahrir en Égypte ou de la Kasbah en Tunisie. Dans leur foulée, les mouvements Occupy ont germé dans le monde. Dans cette filiation la France a connue Nuit Debout (mai 2016), puis les manifestations des Gilets Jaunes avec l’occupation des rond-points, ou encore celles des opposants au pass sanitaire. Parallèlement à ces manifestations de rue, les grèves traditionnelles dans les entreprises n’ont pas cessé. À ce sujet, on oublie souvent que si Moubarak est tombé durant le printemps arabe (président d’Égypte de 1981 à sa chute en 2011), c’est grâce à l’organisation d’une grève générale dès le début du mouvement d’occupation des rues.

Avec la pandémie, certains travailleurs se sont montrés prêts à perdre leur emploi par conviction contre l’obligation vaccinale. Surtout beaucoup, ont démissionné en nombre ou ont refusé tout travail parce qu’ils sont mal payés, épuisés et dégoûtés.

Ces deux types de lieux, rues et entreprises, sont habités par trois sortes de combats et milieux prolétariens classiques, auxquels s’est ajouté un quatrième avec la pandémie :

1) Il y a d’abord les luttes des secteurs de la classe ouvrière, souvent masculins et assez syndiqués, qui affrontent directement le capital et qui sont en train d’être détruits par les restructurations et les fermetures d’entreprises.

2) Il y a ensuite les luttes des secteurs de la classe ouvrière en cours de restructuration néolibérale, qui ont été intégrés au salariat pendant les dernières phases d’expansion du capitalisme (dès les années 60). Ce qui est notamment le cas dans les services et la santé, ces secteurs, majoritairement composés de femmes, en lutte pour la préservation du lien social, mais globalement peu syndiqués.

3) Il y a encore les luttes des travailleurs qui ne sont pas directement tournées contre le capital (parce que le capital les ignore et ne les exploite qu’indirectement), mais plutôt contre la misère et contre le gouvernement : les auto-entrepreneurs, les petits indépendants, les chômeurs de longue durée, les précaires, les travailleurs des régions abandonnées, soit les fractions de la société très peu syndiquées, voire hostiles aux syndicats.

4) Aujourd’hui, une nouvelle catégorie de lutte ouvrière est apparue. Elle transforme le caractère de l’armée de réserve – les chômeurs – jusque-là utilisée comme le meilleur moyen de pression du capital sur le travail. En effet, avec la pandémie, certains travailleurs se sont montrés prêts à perdre leur emploi par conviction contre l’obligation vaccinale. Surtout beaucoup, ont démissionné en nombre ou ont refusé tout travail parce qu’ils sont mal payés, épuisés et dégoûtés.

Aux USA, ce phénomène de refus de l’exploitation ou de l’oppression est massif et touche même les cadres supérieurs. On assiste aujourd’hui à la plus grande « grève de fait » qu’ait jamais connu le pays. C’est en fait un phénomène global dans les pays occidentaux et c’est aussi ce qu’on constate ici, en France, dans les services faiblement rémunérés et aux conditions de travail difficiles. Depuis les travailleurs de l’hôtellerie et de la restauration aux chauffeurs-livreurs, en passant par des enseignants, des chauffeurs d’autobus scolaire, des infirmières, des aides à domicile, jusqu’aux intérimaires des secteurs manufacturiers, tous épuisés, usés, poussés à bout par deux ans de covid (et pourtant héros et premiers de cordée, de fait plus conscients de leur rôle central dans la société).

Cette désertion choisie de la main d’œuvre est en train de gripper les rouages bien huilés de l’exploitation capitaliste, et avec eux tout le système idéologique et politique qui la justifie.

Manifestation au plus fort du mouvement des gilets jaunes. Strasbourg, 2018 (Photo par Raphaëlle Schimmel)

Ainsi, la politique traditionnelle des partis réactionnaires faisant entendre des voix rétrogrades, obscurantistes, racistes, dans le but de faire accepter des reculs sociaux aux classes populaires par leur division, perd en partie de son efficience. Zemmour et d’autres essaient alors d’en amplifier l’abjection pour tenter de retrouver de l’efficacité et de briser le bloc d’alliance historique (selon ses propres dires, soit l’alliance des classes moyennes et populaires). Mais rien n’y fait. Le grand patronat se résout à devoir améliorer les conditions de travail et à augmenter les salaires. D’autant plus que ceux qui ont du travail sentent et utilisent cette situation de pénurie de main d’œuvre pour amplifier le combat des salaires. Aux USA ou en France, le nombre d’entreprises cédant à la moindre grève, ou simplement à la menace d’une grève, grandit à toute vitesse, contribuant à redonner confiance aux travailleurs.

Cette nouvelle caractéristique du combat ouvrier, issue de la pandémie, est ainsi un événement mondial. Certainement à dimension historique dont on a peut-être pas encore pris toute la mesure. Bien sûr, le capitalisme en crise a toujours eu tendance – et il l’a encore – à renforcer les « monstres » des mouvements néofascistes, racistes, patriarcaux, anti-immigrants et xénophobes, en les accompagnant de formes coercitives et policières de contrôle social amplifiées. Mais autant les « sommets » de la société sont de plus en plus gagnés par ces évolutions réactionnaires, autant, même si la prégnance raciste est encore forte, les tendances à s’en éloigner grandissent « en bas ». Les baisses électorales du RN aux dernières élections peuvent en témoigner.

Le combat consistant à organiser les différents segments de la classe ouvrière mondiale dans un projet commun, commence par le fait de comprendre que les différences apparentes ne sont que des manifestations variées d’un seul et même processus de transformation du capitalisme actuel. Et, nouveauté, la période électorale pourrait aider à unifier grèves et manifestations du samedi.

Les classes populaires s’invitent sur la scène politique à l’approche des élections

Les périodes électorales sont historiquement conçues pour réguler les conflits sociaux en instituant le rêve des lendemains qui chantent, du bon gouvernement, de l’homme providentiel. Si les partis représentaient encore des aspirations de classe au XXe s., ils divisent plus que jamais depuis que les candidats sont devenus force médiatique s’autonomisant de leur base et l’abstention un camp mobilisable. Or, l’inédit de la séquence actuelle est que les luttes et grèves ouvrières sont en train de donner le ton à la période électorale.

La perception montante de la délégitimation des élections par les grèves peut donc réveiller et entraîner l’ensemble des classes populaires

Aujourd’hui, l’intensité des luttes, auparavant jamais atteinte avant une élection présidentielle, tend à se projeter au-delà des seules revendications économiques immédiates (strictement syndicales) ; c’est-à-dire comme une réponse politique unifiante contre la division des élections. Jusque-là, le dégoût ouvrier de ces scrutins truqués s’exprimait par l’abstention. Mais si cela avait pour effet de délégitimer quelque peu les élections, cela ne changeait rien à la structuration du pouvoir effectif des possédants. Par les luttes actuelles, plus l’échéance des élections approchera, plus il y aura de chances que les différentes mobilisations s’unifient en apparaissant comme une riposte globale à une possible victoire de la droite extrême, de Macron, à Zemmour en passant par Le Pen ou Pécresse. Car une victoire électorale de ce camp signifierait un nouveau recul social important.

La perception montante de la délégitimation des élections par les grèves peut donc réveiller et entraîner l’ensemble des classes populaires. Cela s’était passé ainsi pour la grève générale de mai 1968. Celle-ci résultait d’une accumulation de luttes sur toute la période de 1963 à 1967. Une accumulation s’étant cristallisée en conscience – en particulier chez les étudiants à l’époque en lutte contre une sorte de ParcoursSup – qu’à partir du printemps 1967, soit quand les élections législatives de cette année-là avaient été bousculées par une vague de grèves et le sentiment que ces élections avaient été « volées ». C’est alors la énième journée d’action syndicale du 13 mai 1968, conçue comme un contre-feu à la montée en cours, qui s’est transformée en événement déclencheur de la grève générale par un emparement général.

Affiches électorales de l’Union Populaire pour les présidentielles de l’hiver 2022 (Photo par Raphaëlle Schimmel)

L’ampleur de ces grèves et luttes, si près des élections, signifie également que pour le moment les travailleurs n’ont pas massivement décidé de voter Mélenchon, le candidat de gauche le seul à même de pouvoir être présent au second tour. Cela traduit leur méfiance, instruite de toutes les trahisons, depuis Mitterrand, des différents gouvernements de gauche, y compris celui de Jospin dont Mélenchon était ministre. Cela ne veut pas dire qu’au dernier moment les classes populaires ne voteront pas pour Mélenchon, mais, en revanche, qu’il y a une volonté diffuse que ces grèves et luttes actuelles prennent le sens d’un avertissement  : nous ne lui signerons pas un chèque en blanc comme à Mitterrand en 1981.

Selon la manière dont évolueront les grèves et luttes en cours, il est tout à fait possible que l’abstention soit massive, ou au contraire, malgré les sondages actuels, que Mélenchon soit présent au second tour. Si l’abstention est massive, elle ne sera pas habitée de passivité mais au contraire de la menace de luttes encore plus importantes. Si Mélenchon est présent au second tour, il ne le devra pas qu’à lui-même, à sa campagne ou au fait que les travailleurs ont des illusions sur lui et sur son programme. Ce sera le fait, surdéterminant, de la lutte concrète des travailleurs qui, pour persévérer, pour se prémunir du contre feux social et démocratique que constituerait le succès d’un Macron, Pécresse, Le Pen ou Zemmour, cherchera à s’adosser à ce garde-fou institutionnel qu’incarne Mélenchon. Par conséquent, il y a fort à parier que les mobilisations continueront après les élections, quoi qu’il arrive et avec une conscience politique encore plus aiguë.

Jacques Chastaing

Nouvelle attaque gouvernementale contre l’archéologie (communiqué du 22 février 2022)

Nouvelle attaque gouvernementale contre l’archéologie (communiqué du 22 février 2022)
Réponse de membres des Groupes Archéo en Lutte à la coupe des budgets des fouilles programmées

En soutien à la lettre ouverte publiée par voie de presse dans Le Monde en date du 20 février 2022, par Thomas Perrin, directeur de recherche au CNRS, laboratoire TRACES, Toulouse, Jean-Marc Pétillon, chargé de recherche au CNRS, laboratoire TRACES, Toulouse et Ludovic Mevel, chargé de recherche au CNRS, laboratoire TEMPS, Nanterre.

Cette lettre ouverte adressée à la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, dénonce des réaffectations des lignes budgétaires dédiées au financement de l’archéologie programmée. Ces modifications tardives menacent la tenue de nombreux chantiers estivaux, alors que les discussions portant sur les opérations programmées ont eu lieu cet automne dans tous les Services régionaux de l’archéologie (SRA) de France, comme chaque année. Cette lettre cosignée par une large part de la profession (1600 signatures), par de nombreux représentants des différents métiers de l’archéologie, montre l’inquiétude des chercheurs face à cette nouvelle attaque contre l’archéologie.

Le 21 février, le ministère a publié un très court communiqué de presse intitulé « maintien des subventions allouées aux fouilles archéologiques » sans toutefois donner de véritables gages de financement. Il nous apparaît donc nécessaire de rester vigilants et surtout de mener une réflexion plus large sur l’archéologie programmée.

Le chantier programmé : lieu de partage, de formation et de production irremplaçable

Rappelons que les chantiers de fouille programmés sont organisés chaque année par des chercheurs.euses dans le souci de faire progresser les connaissances archéologiques. Au côté des chercheurs.euses, y prennent également part des étudiant.e.s, des associations, et les populations des régions où se déroulent ces fouilles. De part leur répétition programmée, ces chantiers participent pleinement à un processus de réélaboration constant et nécessaire des savoirs. Car, d’abord vécue comme passion fondée sur la curiosité pour l’histoire humaine, l’objectif de notre discipline n’en est pas moins « la démystification des discours idéologiques par le rétablissement de la réalité historique là où l’on nous propose une légende. » (Citation issue du dossier paru en janvier 2022 dans la revue en ligne Notre Condition : Misères de l’archéologie. Enquête au pays des démagogues).

1 – Ces chantiers sont le complément essentiel à la formation théorique des étudiant.e.s. Ils construisent dans la pratique le/la futur.e archéologue. Ce sont des moments qui ancrent les participant.e.s dans la réalité de la vie de chantier, son organisation, sa dynamique de partage d’expériences et de moments conviviaux. L’étudiant.e y acquiert les bases lui permettant d’envisager le métier dans toutes ses dimensions (scientifiques, humaines, organisationnelles, etc.). En somme, ce qui est attaqué c’est la matrice même d’un métier qui permet d’acquérir autonomie et coordination avec le collectif.

2 – C’est ensuite au/à la/le chercheur.euse titulaire et aux laboratoires que le préjudice est porté, à l’épanouissement et au dynamisme de la vie scientifique elle-même. Les chantiers pluriannuels constituent de véritables piliers de la recherche archéologique. Ils permettent aux chercheurs.euses d’œuvrer dans d’autres cadres temporels et stratégiques que ceux de l’archéologie préventive, ouvrant par là des espaces d’expérimentation de nouvelles méthodes scientifiques, de rencontre et de partage des connaissances entre collègues et en direction de la population locale (journées portes-ouvertes).

3 – Enfin, les fouilles programmées sont un apport essentiel pour la société toute entière, en ce sens qu’elles permettent à tout le monde, même aux non-archéologues de profession, d’y intervenir, de s’imprégner sur le terrain d’une démarche méthodique et d’apporter en retour son expérience au chantier. Cette participation concrète de la société civile à une recherche scientifique aide ainsi à désamorcer la suspicion croissante à l’égard de la science et ses méthodes, alimentée par les médias et le gouvernement des experts. En maillant littéralement le territoire chaque été, ces chantiers rappellent la variété des sociétés et organisations humaines qui ont pu exister par le passé et révèlent en creux les possibles du présent. Ils diffusent ainsi les outils nécessaires à la critique des romans évolutionnistes et de leurs lots de mythes et préjugés tenaces couramment véhiculés (Homo economicus, mythes des origines, etc.).

Une attaque dans la continuité de la logique dominante

Comme nous l’affirmions dans notre communiqué d’août 2021, consécutif à notre rencontre interrégionale, « le véritable enjeu reste bien l’obtention d’une réelle hausse du salaire basée sur l’indiciaire et un plan d’embauche prenant en compte les besoins scientifiques considérables de l’archéologie ainsi que toute la potentialité des jeunes archéologues. Ceux-ci sont d’ailleurs déjà trompés dans leurs habitudes par l’acceptation forcée, dès l’Université, du travail non rémunéré, et parfois même payant, à travers les stages de fouilles programmées ou des projets de recherche de master qui constituent pourtant une production scientifique essentielle pour les laboratoires. Un état de fait alarmant qui normalise et ancre dans les consciences, avant même l’entrée dans le monde professionnel en tant que tel, un réflexe de consentement servile masquant le passage d’un état de précarité (étudiant) à un autre (salarié). Car il faut comprendre que le premier salaire est généralement celui d’une catégorie 2, ce qui revient à un salaire inférieur au SMIC, à peine compensé par une petite prime de précarité. »

La réalité est la suivante : ces « stages » de fouilles programmées sont structurellement un facteur aggravant de la précarité étudiante, leur financement n’étant pensé que pour prendre en charge le fonctionnement logistique du chantier (nourriture, matériel, hébergement, transport). Au mieux défrayés (parfois même rétroactivement tant le système de la subvention est défaillant), ils peuvent être payants, et sont pourtant obligatoires dès la licence 2 afin de valider l’année. Pire, pour une raison évidente d’organisation et de durée (plusieurs semaines), ils ont la plupart du temps lieu hors calendrier universitaire, c’est-à-dire durant ces deux mois de flottement (juillet et août) qui ne sont pas couverts par une bourse déjà peu sécurisante.

Avec ses 7 échelons, elle ne garantit en effet qu’un revenu mensuel allant de 104 euros à 573 euros (Source : Aide-sociale.fr, Montant de la Bourse du CROUS 2021-2022). Et ce sans compter les retards de versement fréquents faute de gestionnaires, notamment au début de l’année. Deux mois vitaux donc, non seulement pour les 38.4% de boursiers (chiffres pour 2020-2021 : Note Flash du SIES, Les boursiers sur critères sociaux en 2020-2021, Enseignement supérieur, Recherche, Innovation, numéro 20, septembre 2021), mais encore pour les étudiant.e.s salarié.e.s pour qui l’enjeu est bien souvent d’assurer la continuité de leurs études (40% des étudiant.e.s doivent travailler, tandis que pour 51% d’entre-eux-elles cela est tout simplement un impératif : L’étudiant, Pourquoi 40% des étudiants ont un emploi à côté de leurs études, 31 août 2021).

Il n’est pas difficile de comprendre que la suppression des chantiers dépendants des subventions d’État pour exister, va accentuer l’effet de sélection de ces « stages » chers payés pour du bénévolat, dont l’accès est déjà, en temps normal (hors intempéries austéritaires), une épreuve de force. Comme les salarié.e.s jeté.e.s sur le marché de l’emploi, la concurrence entre étudiant.e.s est une réalité. Dans ce contexte, l’annonce gouvernementale constitue une sanction supplémentaire !

Cet état de fait met en lumière le manque d’articulation entre l’archéologie préventive, l’Université et le monde associatif, ce dernier soutenant et accueillant souvent les projets de fouilles programmées dans le cadre de mises en valeur du patrimoine. Là encore, comme nous l’avancions dans le même communiqué d’août 2021, il est « trop souvent oublié [que le monde associatif] tient cette place d’interface vitale pour le patrimoine, assurant un ancrage territorial durable à l’archéologie (parfait complément au préventif) et une intégration participative de la population locale à une démarche scientifique dans un mouvement de réciprocité. Soit l’un des outils centraux de la lutte contre les replis identitaires ». Ces coupes annoncées risquent encore d’affaiblir le tissu associatif.

Nous avons pu le constater ces dernières années, et notamment durant le confinement, notre discipline est prise dans un feu croisé. D’un côté, celui-ci est nourri par un État rallié aux intérêts des monopoles privés et ayant institué les marchés financiers (normes européennes, pantouflage, privatisation, réforme comme l’assurance-chômage, etc.). De l’autre, ce sont les monopoles eux-mêmes, comme Vinci (Cf. Misères de l’archéologie. Enquête au pays des démagogues), qui l’alimentent, faisant pression sur la législation et l’organisation de notre travail (décret d’aménagement pour faciliter les travaux dans le cadre du plan de relance au détriment des fouilles préventives, chantiers contraints par le rythme des machines, etc.). Comme tous les autres secteurs de la Culture, nous sommes une variable d’ajustement dans la course à la compression budgétaire que l’État mène pour satisfaire prêteurs et investisseurs.

Des mesures d’ensemble pour sortir de l’impasse ?

La mobilisation de notre profession, en lien avec les autres secteurs de la société (et en premier lieu la recherche, l’enseignement et la culture) et les dynamiques convergentes des luttes présentes (contre la société de surveillance, pour l’augmentation des salaires, la baisse des prix, etc.), sera indispensable pour sortir de l’impasse politique dans laquelle les directives actuelles nous entraînent. Cela passe aussi par la formulation d’une contre-proposition d’ensemble pour fédérer et mettre en échec les logiques d’accumulation qui détruisent l’archéologie.

Une proposition capable de pérenniser et d’instituer toutes les mesures d’urgence qu’il nous faut conquérir : revalorisation de la bourse étudiante afin d’en faire une véritable bourse d’autonomie, sans limite d’âge (le maximum étant de 28 ans actuellement) ; resserrement des liens entre l’Université et l’archéologie préventive sous la forme d’un parcours professionnalisant financé par un fond interprofessionnel dédié (abreuvé d’une part de la valeur ajoutée des entreprises qui détruisent le patrimoine par leurs projets d aménagements) ; augmentation du salaire net/brut, indexée sur l’augmentation record des profits des entreprises, pour répondre à l’inflation et renforcer la Sécurité sociale ; embauche à hauteur des besoins et dans les conditions d’un CDI ; alignement des conditions d’évolution des salaires des CDD sur celles des CDI ; refus des Contrats saisonniers et des Contrats de Projets ; abandon du « CDI-chantier », corollaire du « CDI-projet » de l’Université ; association des « techniciens » à l’organisation des phases de terrain et de post-fouille ; respect d’une proportion de temps passé sur le terrain et de temps passé en post-fouille (75 %terrain, 25%postfouille), prise en compte de la pénibilité du métier pour toutes et tous, etc.

Pour articuler toutes les revendications visant à l’amélioration de nos conditions de travail, c’est-à-dire stabiliser les carrières, dégager du temps et ne pas tout accepter à n’importe quelle condition, nous pourrions envisager une Sécurité sociale unifiée du patrimoine et de la Culture sous contrôle des salarié.e.s. Il est en effet possible de penser une extension de la logique du salaire continué issue du statut de fonctionnaire, du régime général, de l’assurance-chômage (gérée à l’origine aux trois quarts par les salarié.e.s dans l’Unedic) ou de l’intermittence, débarrassée de ses boulets : la validation de l’activité professionnelle par un volume horaire, la limitation des indemnités dans le temps, les injonctions à l’employabilité, le poids du patronat et de l’État dans la gestion des régimes, etc. L’objectif serait de garantir à toutes et à tous un salaire et de desserrer les liens entre Culture et marché (aménageurs, fondations, entreprises, mécènes, État, etc.).

Si une part importante de nos salaires provenaient de la socialisation d’une valeur actuellement captée par les monopoles, grâce à une cotisation interprofessionnelle indexée sur la valeur marchande des entreprises du BTP et regroupée dans des caisses (salaires et investissement), nous serions libérés du chantage à la survie matérielle (chantage à l’emploi). Toutes les activités habituellement invisibilisées (car non reconnues par le marché) seraient ainsi validées : la formation, la recherche personnelle, les prestations dites annexes, comme les conférences, la participation à des ateliers de médiation, aux associations de recherche et de mise en valeur, etc.

Un tel agencement permettrait également d’instituer le financement des fouilles programmées selon les besoins des intéressé.e.s, et donc de prendre en compte le nécessaire salaire des étudiant.e.s sur le terrain. Ce dispositif démontrerait par-là que la société est en capacité de créer un salaire étudiant à hauteur du Smic. Plus encore, les conditions nécessaires à la création d’une formation où toutes les dimensions de l’archéologie sont prises en compte, seraient posées, concourant ainsi à résorber les multiples fractures institutionnelles et statutaires de notre métier.

Agir ensemble. Mais sur quelles bases ?

Pour discuter ces orientations – et toutes celles visant à améliorer durablement les conditions de faisabilité de nos métiers -, nous devrions, partout où l’on peut, cheminer sur la base d’un processus délibératif dans la perspective d’établir une convention collective. D’une part pour déterminer collectivement la façon dont s’organise notre travail, d’autre part pour fixer la manière de piloter une discipline dont les objectifs n’ont rien en commun avec les intérêts des grandes boites du BTP soutenues par l’Etat. Il pourrait découler de cette convention des normes rendant les entreprises éligibles à la subvention et au salaire socialisé. Cette délibération impliquant toute la profession devrait prendre la forme d’États généraux de l’archéologie et du patrimoine, préparés bien en amont, sur la base de réunions d’information et d’élaboration menées par les travailleurs.euses, puis de séances plénières locales regroupant majoritairement (aux 3/4 par exemple) les salarié.e.s (syndicats et collectifs de travailleurs.euses).

Nous réaffirmons notre volonté de contribuer à une archéologie fondant sa pratique sur des principes égalitaires et démocratiques, tout aussi rigoureusement appliqués que ses méthodes scientifiques. Nous rappelons donc au ministère la mission à laquelle il devrait se vouer : coordonner à l’échelle nationale tout un secteur de la société, selon des orientations élaborées à la base des professions concernées.

Revendications complètes, et en travail, des GAEL