Tempête sur l’asie (1/3)

Tempête sur l’asie (1/3)

L’ASIE, SI LOIN, SI PRÈS

Le monde change.

L’Asie des luttes ouvrières et des soulèvements populaires est le continent aveugle de notre temps, l’angle mort de nos perceptions actuelles et le point nodal de nos défauts de compréhension du monde… Pourtant, le futur de notre planète se forge probablement dans ces mouvements. Raisonner à l’échelle asiatique, c’est non seulement prendre conscience de l’ampleur de ce qui s’accomplit dans ces pays, mais encore acquérir la perception des dynamiques mondiales en cours. Celles qui nous donnent la capacité de cerner ce qui se passe chez nous (Cf. À bout de souffle).

Les luttes ouvrières, qui ont joué un rôle si important depuis deux siècles dans la fabrication du monde moderne et de ses acquis sociaux et démocratiques, donnent aujourd’hui à beaucoup le sentiment d’avoir perdu de leur capacité subversive à inventer et à construire un monde nouveau. En réalité, il suffit d’aller voir en Asie pour battre en brèche toutes les légendes sur la fin de la classe ouvrière. Le constat est que celle-ci s’est décalée vers ce continent, en même temps que le cœur du système productif s’y est déplacé, dans le sillage de la Chine et de l’Inde, au Pakistan, au Sri Lanka, au Myanmar (Birmanie), en Indonésie, en Thaïlande, au Vietnam, au Bangladesh, au Cambodge ou aux Philippines.

Faute d’avoir suffisamment d’informations sur ce qui se passe précisément en Chine aujourd’hui, c’est dans l’ensemble du sous-continent indien – Inde, Pakistan, Sri Lanka, Népal, Myanmar, et Maldives (soit 1,7 milliards d’habitants) – que les principales luttes sociales à l’échelle mondiale peuvent aujourd’hui, et dans la continuité de ces dernières années, être observées.

C’est pourquoi, à partir de plusieurs de ces pays, l’article décliné en trois volets a pour objectif de faire toucher au lecteur l’impact de ces soulèvements sociaux sur l’ordre du monde. Cette première partie doit être considérée comme une présentation générale qui sera complétée par une seconde sur l’Inde1et une troisième sur le Pakistan, le Sri Lanka, le Bangladesh, l’Indonésie, les Philippines et la Birmanie.

Raisonner à l’échelle asiatique, c’est non seulement prendre conscience de l’ampleur de ce qui s’accomplit dans ces pays, mais encore acquérir la perception des dynamiques mondiales en cours. Celles qui nous donnent la capacité de cerner ce qui se passe chez nous.

Pour entrer dans cette histoire et évaluer toute sa dimension, il faut avoir à l’esprit que le soulèvement paysan indien de 2020-2021 – bien que totalement occulté en France – est certainement du même ordre que celui des Canuts à Lyon en 1831 et 1834. Les paysans indiens reprirent d’ailleurs sans le savoir le drapeau « nous sommes en train de mourir, alors nous préférons mourir en combattant ». L’ampleur de cet événement a aussi montré que le cheminement actuel des mouvements sociaux en Asie pourrait bien continuer son développement par une Commune de Shangaï ou de Canton (Chine), Delhi (Inde), Dhaka (Bangladesh) ou encore Islamabad (Pakistan), comme il y eut une Commune de Paris en 1871. Avec les implications mondiales que l’on sait sur l’histoire du mouvement ouvrier et de ses idées. L’ébranlement indien marque déjà de son empreinte les soulèvements des classes populaires actuelles au Pakistan, où le mouvement vient de faire tomber le gouvernement2 , ou au Sri Lanka, où il est en passe de le faire tomber3.

Les médias occidentaux, et tout particulièrement français, ne nous disent pas grand-chose des grandes mutations en cours dans ces régions, et absolument rien des luttes sociales qui les traversent. Ce n’est pas tant la distance géographique ou culturelle qui les éloignent de ces mouvements, que la distance sociale. On peut reconnaître une distanciation équivalente à l’encontre de la révolution actuelle au Soudan4, si ignorée de nos médias de par sa nature prolétarienne. Plus proche encore, ici même, on se souvient du mépris et des calomnies distillées par ces mêmes relais médiatiques à propos des Gilets Jaunes.

Des agriculteurs participent à une marche vers la capitale indienne, New Delhi, pour protester contre les récentes réformes agricoles du gouvernement central, à Ambala le 26 novembre 2020 (Photo par – /AFP)

Tout autant que l’invisibilité quotidienne des plus humbles des travailleurs, dont les médias n’ont remarqué l’utilité indispensable que durant le confinement, les luttes de ces invisibles restent pour eux inexistantes et à cacher. Karl Marx et d’autres de son temps avaient déjà décrit comment le philanthrope et démocrate bourgeois pouvait se pencher avec commisération sur le peuple ouvrier qui souffre mais jamais sur l’ouvrier qui redresse la tête et se bat.

La majorité des grands intellectuels et artistes voyaient dans les communards de 1871 les nouveaux barbares de leur temps. Ça n’a pas changé. Mais les Communes de notre temps pourraient bien se situer cette fois en Asie.

L’ASIE, ATELIER DU MONDE ET CŒUR DES SUBVERSIONS DU MODE DE VIE

Avec la mondialisation, l’Asie est devenue l’atelier du monde, avec un prolétariat parfois estimé à 750 millions d’individus, soit infiniment plus que du temps de Marx ou de la révolution russe de 1917. Dans cette région du monde, les usines, de taille souvent importante, ont poussé comme des champignons en seulement quelques décennies. La seule usine de Foxconn à Shenzen5, en Chine, compte par exemple 300 000 ouvriers. À elle seule c’est trois fois la ville de Nancy : une ville usine ! L’urbanisation galopante a fait surgir en quelques années des mégalopoles de plusieurs dizaines de millions d’habitants. Des villes comme Chongqing6 ou Jakarta (capitale de l’Indonésie qui compte 30 millions d’habitants) abritent chacune trois fois plus d’habitants que le Portugal ou la Belgique, presque autant parfois que l’Espagne (47 millions d’habitants), et des bidonvilles plus grands que les plus grandes villes françaises, abritant un prolétariat urbain très jeune et remuant de mille révoltes.

Cette prolétarisation / urbanisation a révolutionné, avec une rapidité jamais vue dans l’Histoire, les rapports familiaux, matrimoniaux, ethniques ancestraux de sociétés féodales. Ce processus a permis aux jeunes et aux femmes de desserrer les liens des carcans archaïques pour les plonger dans la « liberté » de l’exploitation de la jungle capitaliste la plus sauvage. Quittant un monde, ces populations ont rejoint le chaudron commun de la précarité, du travail des enfants, de l’absence de protection sociale, de la vie dans des taudis, de l’entassement dans des dortoirs ouvriers insalubres… Ce XIXe siècle au milieu du XXIe pousse ces nouveaux prolétaires à rejouer, à l’ère d’Internet, les soulèvements de l’ère de la révolution industrielle.

Les médias occidentaux, et tout particulièrement français, ne nous disent pas grand-chose des grandes mutations en cours dans ces régions, et absolument rien des luttes sociales qui les traversent.

Les agriculteurs célèbrent la victoire après que le Premier ministre indien ait annoncé l’abrogation de trois lois de réforme agricole. Singhu le 19 novembre 2021. (Photo de Xavier Galiana / AFP)

L’ouverture à la sauvagerie du marché mondial a entraîné, en quarante ans, une rupture brutale avec les modes de vie traditionnels, là où 300 ans ont été nécessaires en Occident. La violence des rapports sociaux prend très souvent la forme d’un antagonisme explosif entre un mode de vie en pleine révolution et des régimes dictatoriaux traditionalistes momifiés. Ainsi, partout, la lutte contre l’exploitation se mêle à la lutte contre les oppressions, la lutte pour la condition ouvrière se mêle à celle contre l’oppression des femmes, contre les divisions de races, de castes, d’ethnies, de nations ou de religions. En somme, les luttes économiques, sociétales et politiques tendent à former un tout.

C’est ce qui avait déjà été observé avec les révolutions arabes des places Tahrir (Égypte) ou de la Kasbah (Tunisie). Ce double combat contre l’exploitation et les oppressions est aujourd’hui devenu le drapeau revendiqué, le visage assumé du soulèvement paysan indien (Cf. Le mouvement paysan indien). Dans ces pays immensément jeunes – en Inde les moins de 25 ans représentent 45% de la population –, cette révolution du mode de vie à caractère générationnel donne à la nouvelle classe ouvrière, et à sa frange la plus jeune, un rôle éminemment central dans la contestation. En effet, avant le tournant libéral de 1990, dans beaucoup de ces pays la société civile était réduite à la portion congrue. La renaissance brutale et soudaine du capitalisme a créé un espace public oppositionnel pour la défense des droits de chacun, animé par les classes populaires et les ouvriers.

Leur histoire, leur âge, leur genre, leur structuration et leur concentration dans des usines géantes ou dans des quartiers de taille gigantesque7, donnent à ces concentrations de très jeunes ouvriers – majoritairement de 12 à 19 ans, à l’instar du début du mouvement ouvrier en Occident – la plus grande fulgurance, la plus grande énergie et la plus grande efficacité pour entraîner le reste du monde.

L’ASIE POST COVID DES RADICALISATIONS SOCIALES

La mondialisation capitaliste de ces dernières décennies a donc été un bouleversement considérable. Elle a détruit bien des sécurités et protections. Elle a aussi promis un monde nouveau et meilleur, avec moins de frontières et de barrières en tous genres pour les milliards d’êtres humains peuplant ce qu’on appelait hier encore le tiers-monde8.

Or, avec l’épidémie mondiale de covid 19, cette période de la mondialisation triomphante semble s’être bel et bien refermée.

Les promesses de la mondialisation se sont donc vite réduites à des échanges marchands, repliés derrière les barrières nationales et pérennisés par les guerres. Réduction encore accentuée depuis le basculement des équilibres et des rapports de force mondiaux autour de la guerre en Ukraine. Car concrètement, cela a signifié pour les classes pauvres récemment « mondialisées » des licenciements massifs, suivis d’une hausse des prix majeure accompagnée de pénuries ou de famines.

L’épidémie de covid s’est traduite en Asie par des violences inouïes contre les classes populaires. Début mars 2020, alors que les premiers cas ont été signalés en février, l’arrêt, d’une part, de la production chinoise qui alimente la plupart des pays du continent en produits de base et, d’autre part, l’arrêt ou la suspension des commandes occidentales (notamment des marques de vêtements Wal-Mart, H&M, C&A, Marks and Spencer, Esprit, GAP, Li & Fung, Primark, etc.), a amené le patronat de ce secteur à prendre des mesures « économiques ». Jouant un rôle décisionnel direct dans bien des pays asiatiques, se confondant souvent avec les dirigeants politiques, ce patronat a ordonné la fermeture totale ou partielle des usines, la baisse des salaires (jusqu’à 50%) ou leur non paiement, ainsi que des licenciements par millions. Ce sont en particulier les femmes qui en ont souffert. On sait par exemple qu’elles représentent 45% des effectifs du seul secteur de la confection de vêtements, pour un total d’environ 30 millions dans sept pays asiatiques9.

Des ouvriers chinois respectant les distances sanitaire en pleine épidémie du Covid-19 (2021)

Le durcissement de la violence des états qui s’est ensuivi a été partout du même ordre. Aux Philippines, le 4 avril 2020, Duterte, le président aux traditions déjà sanglantes de boucher criminel, a donné l’ordre à sa police de tirer sur une manifestation d’habitants de bidonvilles de Manille. Il s’est adressé à ses manifestants affamés s’approchant d’un peu trop près des beaux quartiers par un : « si vous vous levez, moi je vous enterrerai ».

Lorsque les travailleurs ont réalisé que leurs employeurs et dirigeants se souciaient peu de leur vie, et qu’ils n’apporteraient aucune perspective d’amélioration à leur avenir ou à celui de leurs enfants, ils se sont radicalisés. Leurs patrons se sont dévoilés à leurs yeux comme les pions des actionnaires et leurs dirigeants politiques comme de simples adversaires à battre à tout prix.

Ce n’est pas une coïncidence si lors de la période du XIXè siècle en Europe, où la perspective d’une amélioration générale par le « progrès » s’est estompée, les menaces sans précédent pour la sécurité des travailleurs se sont accompagnées des plus grands troubles sociaux de l’histoire – avec des grèves violentes, des émeutes et des attentats à la bombe.

Pour ceux, constamment menacés par la loi des profits, contraints de regarder les membres de leurs familles et leurs amis enterrés vivants dans des puits de mine, écrasés entre des wagons de marchandises, mutilés dans des usines ou mourir de faim et de maladie dans des taudis, la grève et la lutte radicale deviennent les seules réponses envisageables. Et lorsque des millions d’entre eux sont concentrés dans les mêmes zones, les mêmes villes, l’explosion sociale ne peut que prendre un caractère dantesque. C’est ce qui se passe actuellement en Asie. Le Sri Lanka s’est par exemple totalement effondré, avec son économie particulièrement ouverte au marché mondial, totalement libéralisée, et en même temps dirigée par des militaires corrompus et archaïques. La hausse des prix y est de 30%, tandis que les pénuries de produits alimentaires de base et de médicaments sont telles que des gens meurent de faim dans la rue, aux yeux de tous. Les coupures massives d’électricité et la pénurie de gaz sont si importantes que des pans entiers de l’activité se sont brutalement arrêtés (usines, commerces, écoles, hôpitaux, …), jetant brutalement des millions de gens dans le malheur… et la révolte10.

Ces périodes de grandes détresses créent de grandes attentes qui peuvent alimenter des tournants historiques décisifs.

Et lorsque des millions d’entre eux sont concentrés dans les mêmes zones, les mêmes villes, l’explosion sociale ne peut que prendre un caractère dantesque. C’est ce qui se passe actuellement en Asie.

De la fumée et de la vapeur s’élèvent d’une usine de traitement du charbon à Hejin, dans la province du Shanxi, en Chine centrale, le 28 novembre 2019.

C’est en pleine épidémie de grippe dite « espagnole », en 1918, que le mouvement de Gandhi prit son essor par contraste avec un pouvoir britannique délégitimé, n’étant capable que de répression face à la maladie ayant décimée 12 millions de personnes en trois ans. Des centaines de milliers d’indiens entrent en grève, alors que les partisans de Gandhi arrivent à montrer l’exemple de l’entraide et de la solidarité à l’égard des victimes, par-delà toutes les religions11. Son mouvement leva des fonds, organisa des centres de secours et distribua des médicaments, du lait et des couvertures à des communautés musulmanes, hindoues ou chrétiennes, dévastées par l’épidémie. Durant cette période s’opère de fait une rupture morale, intellectuelle et physique entre les Indiens et l’ordre britannique.

Le soulèvement paysan indien actuel a certainement gagné le cœur d’une grande partie de la population pauvre en procédant de la même manière (Cf. Le mouvement paysan indien). C’est-à-dire en déployant une solidarité active, au-delà des religions, des sexes ou des castes, au cours de l’épidémie de covid qui aurait tué entre 3 et 30 millions d’Indiens (selon les autorités ou Swaraj India – sorte de Podemos indien). Le mouvement a levé des fonds, ouvert des centres de soin gratuits, distribué des médicaments et de la nourriture à des populations ravagées par le virus et ses conséquences économiques : licenciements massifs, salaires non versés, déplacements de population, enfermement dans des camps de réfugiés, …

GRANDES TENDANCES DES LUTTES DE CLASSE EN ASIE

Face aux mesures anti-populaires, la riposte ouvrière ne s’est pas fait attendre. Prolongeant le plus souvent des conflits sociaux importants déjà existants (2017, 2018 ou 2019), elle se structura autour de deux grandes tendances.

1) D’abord celle des pays où ont eu lieu des conflits économiques ouvriers souvent émiettés, quels qu’en soient le nombre et l’importance. Dans ce cas, il n’y a pas eu d’expression politique unifiée du prolétariat.

2) Ensuite, celle qui se manifeste dans des conflits visant le plus souvent à renverser le pouvoir, avec l’apparition plus ou moins importante, plus ou moins organisée ou consciente, d’une intervention politique prolétarienne et indépendante.

L’intervention politique du prolétariat la plus clairement indépendante s’est faite en Inde. Ce qui a changé le caractère du mouvement, comme sa portée et ses capacités d’entraînement, marquant tout le sous-continent. Dans son sillage ont suivi les soulèvements au Pakistan et au Sri Lanka dont, d’une certaine manière, l’expression politique fait peser la menace d’une révolution ouvrière indépendante. Le spectre d’une totale réorganisation de la géographie des frontières de la région, et donc du monde, plane. Dans ces circonstances de crise, la radicalité que prend l’expression politique prolétarienne devient le moteur de toutes les couches populaires opprimées et exploitées qui, en retour, héritent et s’enrichissent du contenu des luttes. Ce processus dépasse la production de simples émeutes sans lendemains ou de contestations institutionnelles convenues. Il s’agit d’une authentique menace révolutionnaire.

Les deux tendances sont nettement identifiables à travers les événements récents. En Inde, toutes les classes populaires ont suivi d’une manière ou d’une autre les paysans. Les partis institutionnels d’opposition, démoralisés ou complices des évolutions réactionnaires ont, eux, été surpris par l’irruption de ce mouvement. Ils ont totalement été dépassés. Par contre, au Pakistan ou au Sri Lanka, avertis, les partis politiques institutionnels d’opposition sont intervenus pour tenter d’empêcher la constitution d’une expression politique prolétaire et indépendante. De ce fait, ils sont entrés eux-mêmes en lutte de manière radicale, mais en veillant à respecter le cadre institutionnel afin de substituer leur pouvoir au pouvoir délégitimé. Ils se sont appuyés sur la colère sociale pour mieux la canaliser, s’évitant le désagrément d’une remise en cause générale du système d’accumulation capitaliste dont ils sont dépendants : tout changer pour que rien ne change.

Les employés du NagaWorld Casino brandissent des pancartes lors d’une manifestation devant le bâtiment de l’Assemblée nationale, après l’arrestation de plusieurs membres du syndicat, à Phnom Penh, au Cambodge, le 5 janvier 2022. (REUTERS/Cindy Liu)

Dans les pays où les gouvernements sont de nature dictatoriale mais de « gauche » (par leur héritage notamment), comme au Bangladesh, au Cambodge ou au Vietnam, le mouvement des luttes ouvrières n’a pas réussi pour le moment à se donner une expression politique indépendante. Les conflits ouvriers y sont donc restés de type 1 (« économiques nombreux mais émiettés »), là où en Inde, au Pakistan ou au Sri Lanka, pays aux pouvoirs dictatoriaux et libéraux, une percée populaire unifiée s’est constituée de manière plus évidente. Toutefois, il faut noter que l’Inde a la particularité d’avoir hérité d’un énorme secteur social protégé du marché mondial par l’État, en particulier dans la petite paysannerie. Celle-ci, considérable avec ses 600 millions de membres, tient beaucoup plus de ce fait de l’esprit du prolétariat que de celui de la libre entreprise.

Enfin, il y a dans ces pays plus ou moins récemment mondialisés, la Thaïlande, le Népal, Hong Kong, Taïwan et les Maldives, où les conflits sociaux ont été d’une ampleur équivalente mais où les circonstances locales se sont imposées aux courants généraux. En dernière instance, l’Indonésie ou les Philippines se trouvent dans des situations indécises et évolutives.

L’ASIE, USINE À PENSER LE MONDE NOUVEAU ?

Les événements actuels sont en train de séparer le vieux du neuf en Asie. Les soulèvements sociaux, couplés à l’élan économique et intellectuel qui les accompagne, ne peuvent que faire de ce continent un des lieux où, les problèmes de demain s’y posant, germeraient les idées pour y faire face. Du début du XIXe à celui du XXe, l’intérêt pour la science, la philosophie, l’actualité, complété et corrigé par la direction pratique des mouvements d’émancipation qui s’étaient noués à la fin du XIXe entre les trois pays les plus développés, la Grande Bretagne, l’Allemagne et la France, a été au centre des intérêts des dirigeants socialistes, marxistes ou libertaires. Ce fut avant que le stalinisme ne rompe ces différents liens, pour faire le plus souvent du marxisme vivant de ses origines, un ânonnement de formules sans vie.

Du renouveau des luttes d’ampleur qu’annonce l’aube de ce siècle, ces connexions ne pourraient-elles pas se recréer dans un nouveau triangle mondial de luttes politiques, de sciences sociales et de philosophie, débutant par une Asie en train de vivre trois cents ans ramassés en quarante ?

Des manifestants à Makassar, sur l’île de Sulawesi (Indonésie), le 24 septembre 2019, alors que des manifestations à Jakarta et dans d’autres villes ont lieu pour la deuxième journée consécutive contre la modification proposée par le gouvernement de son code pénal. (AFP – Andri SAPUTRA)

De la même manière que le caractère emblématique de la production a glissé vers la zone Asie-Pacifique et que l’URSS a éclaté, mettant fin à la mainmise du stalinisme sur la pensée ouvrière, on assiste maintenant également à la fin de l’emprise et de l’ascendant des lames de fond idéologiques néo-libérales, dont la chute du mur de Berlin avait marqué l’épicentre. Bien que déliquescents, rien n’avait réellement remplacé jusque-là ces dispositifs théoriques, laissant un vide idéologique. Il serait étonnant que la conjonction de bouleversements sociaux révolutionnaires et de mise en commun du besoin de nouvelles manières de penser à l’échelle du monde ne replace pas notre époque dans une dynamique de créations intellectuelles ou, en tous cas, de tonification, de vivification des conceptions marxistes.

En tout cas, de nouvelles identités naissent. Au moins régionales et dépassant les états-nations. Un essor fantastique des moyens de communication et d’Internet a décentralisé la production des connaissances et de la recherche, amplifié les évolutions scientifiques, techniques et culturelles, faisant s’estomper puis s’effondrer de nombreuses frontières des savoirs traditionnels. Les émotions et les opinions de niveau mondial sont renforcées. Ce dont témoigne la propagation rapide des soulèvements sociaux depuis les révolutions arabes jusqu’à la vague de soulèvements mondiaux des années 2018-2019 (Cf. Sous la guerre, la révolution ?). Encore aujourd’hui, on peut observer ce développement en Asie ou par l’agenda des mouvements internationaux de défense de l’environnement (marches pour le climat), de la santé (le mouvement mondial de lutte pour la santé), de la cause des femmes (Me Too) ou de l’anti-racisme (Black Lives Matter).

À l’ère d’une réflexion qui tend à renouer avec des révolutions fonctionnant comme des mises en scène des macro transformations sociologiques, démographiques, économiques et écologiques de ce début de XXIe siècle, il est probable que l’on assiste à un renouveau d’un matérialisme historique vivant ; au renouveau d’un socialisme rajeuni, en phase avec les transformations de la science qui les accompagnent depuis quinze ans, parmi lesquelles l’histoire globale, la sociologie des mouvements, le système des genres, l’archéogénétique, l’anthropologie cognitive ou historique, la psychologie et la biologie évolutionnistes, la paléopathologie, les « cultural », « subaltern » et « postcolonial studies », etc.

il est probable que l’on assiste à un renouveau d’un matérialisme historique vivant ; au renouveau d’un socialisme rajeuni, en phase avec les transformations de la science qui les accompagnent depuis quinze ans

Ouvriers entrant sur le site de l’usine Foxconn, à Zhengzhou, dans la province du Henan, en Chine, le 19 septembre 2017. (STRINGER IMAGINECHINA)

Afin de sortir complètement du cadre mental imposé par l’idéologie dominante, dans les années 1830-1840 en Europe, il a fallu les canuts (pionniers de la révolte ouvrière), juin 1848 (révolte des ateliers nationaux), voire la Commune. Ces grands moments ont cristallisé une nouvelle prise de conscience mondiale. Dans la période qui vient, la question est de savoir si on verra de tels soulèvements ouvriers, c’est-à-dire capables d’activer la pensée collective. Or, l’Asie, la Chine et l’Inde particulièrement, sont des pays qui vivent sur un volcan dont on perçoit dans les soulèvements actuels les signes avants coureurs d’une éruption générale. Les clefs du changement du monde et de sa compréhension se situent dans la psychologie de la jeunesse et du prolétariat asiatique.

Les soulèvements ouvriers du XIXe siècle, mêlés aux aspirations nées de la Révolution française chez certains intellectuels, avaient donné naissance au mouvement ouvrier socialiste révolutionnaire ayant marqué le monde jusqu’à aujourd’hui. Que naîtra-t-il des explosions ouvrières en cours et à venir ?

En particulier en Chine qui, loin des images toutes faites, est un immense chaudron de vie et d’inventivité, de révoltes, de contestations et de rébellions permanentes. Car il ne faut non plus oublier le formidable essor des universités chinoises, aujourd’hui parmi les plus prestigieuses, avec ses 50 millions d’étudiants et ses 1,9 millions de chercheurs : plus que l’ensemble de toutes les nations européennes réunies. Mais également l’embryon du réseau scientifique Asie-pacifique qui prolonge l’accord de libre échange CAFTA (China-Asean Free Trade Agreement), négocié avec six pays de l’ASEAN (Association des Nations de l’Asie du Sud-est), et entré en vigueur au premier janvier 2010. Ce maillage institue la troisième zone de libre échange après celle de l’Union Européenne et celle de l’Amérique du Nord (l’ALENA, prolongée par la ZLEA, englobant des pays d’Amérique du sud). On peut supposer que les effets d’une telle mise en réseau seront de renforcer les discussions, les échanges et la régionalisation des luttes sociales, ainsi que des courants intellectuels les accompagnant.

Nul ne peut dire ce qu’il adviendra précisément de cette concentration des potentiels. Mais ne pas observer ce qui s’y passe, c’est assurément se condamner à minorer la part de soi qui cherche un autre monde et y aspire.

Jacques Chastaing

Notes de la rédaction :

Je travaille, je milite ? L’acte militant dans mon travail

Je travaille, je milite ? L’acte militant dans mon travail

Je suis éducatrice spécialisée dans une association. Je travaille principalement avec des jeunes sur des questions liées aux principes de la citoyenneté. C’est en m’ancrant peu à peu dans cette association que mes interrogations ont germé. Je considère que les sujets abordés avec les jeunes – tels le consentement, la discrimination, le harcèlement – sont politiques.

Mon action s’inscrit dans une démarche de sensibilisation et de prévention par les échanges. À partir de ce constat, je considère que mes valeurs et mes opinions s’inscrivent dans ma pratique. Celle-ci est donc teintée de militantisme. En intervenant avec ces jeunes pour parler de ces sujets, je signifie quelque part que j’acte les mesures de l’Etat insuffisantes et qu’un renfort est nécessaire.

Franz Marc, La Tour de chevaux bleus (1913) (Turm der blauen Pferde)

Pourtant le paradoxe est là : l’association pour laquelle je travaille annonce ne pas être militante et un grande nombre de mes collègues se disent en rejet vis-à-vis de cette posture. Dans nos échanges je sens une fuite – voire une peur – vis à vis de l’acte militant. Non, porter ces sujets ne serait pas militant parce qu’on ne serait pas là pour “faire des vagues”. Ce serait réaliser nos missions sans prise de partie, en accord avec les valeurs de la République (et des organismes subventionneurs, ceux-ci étant le ministère de la justice et la région). Le discours affiché est ainsi consensuel vis-à-vis des politiques publiques : faire rayonner les droits de chacun·e de manière neutre, donc.

Et c’est là que jaillit mon questionnement. Peut-on faire bouger les représentations en restant neutre ? Est-ce vraiment possible de parler, aujourd’hui, de consentement en gardant une certaine neutralité ? Est-il possible d’aborder ce sujet avec des jeunes – d’ailleurs très au faits des polémiques actuelles – sans évoquer la culture du viol, les inégalités de genre, le patriarcat et le féminisme ? J’ai donc interrogé des collègues et ami·es dans ce secteur. Ressentent-ils et elles leur travail comme un acte militant ?

Ce que j’ai pu observer c’est la pudeur des travailleurs et travailleuses du social quand il s’agit d’elleux : “Je ne fais pas ça pour me mettre en avant”, “Les bénévoles sont plus militant·es que nous”. Mes questions reviennent donc au galop : en quoi le·a bénévole serait plus militant·e ? Parce qu’iel le fait en dehors de toute considération salariale ? L’acte militant s’inscrit-il alors lorsqu’il est dénué de rémunération ? En quoi, en tant que travailleur·euse du social, l’acte diffère-t-il de celui du bénévole en dehors du salaire?

La piste de réponse que j’ai trouvée est dans le contrat de travail qui nous lie à une institution. Aujourd’hui, les institutions du social répondent bien souvent à des appels d’offres et donc à une commande politique. De part ce fonctionnement, celles-ci sont obligées de répondre aux attentes des financeurs. Les travailleur·euses étant ainsi parfois coincées dans un compromis entre valeurs et subventions.

Franz Marc, Les Grands Chevaux Bleus (1911)

Pourtant le travail social est né de nombreuses valeurs, si fortes que lors de ma formation j’ai souvent entendu que nous allions travailler avec l’espoir qu’un jour, la société n’aurait plus besoin de nous. Parce que notre métier – qui bien souvent fait tampon entre les politiques sociales et les publics accompagnés – en disparaissant, signifierait que notre société ne serait plus empreinte de violences et d’injustices, que les conflits seraient réglés en autonomie … Malgré ce discours, j’ai une fois de plus croisé peu de personnes militantes sur les bancs de cette formation du social.

Beaucoup d’entre elleux se disaient désintéressé·es des questions politiques et ne souhaitaient pas s’engager.

Comme dirait une travailleuse sociale avec qui j’ai pu échanger : “On ne va plus manifester ou partager notre mécontentement parce qu’on pense toujours ne pas être assez légitime”. C’est aussi ce que j’ai pu observer en formation et sur le terrain. Notre travail nous amène en effet à accompagner des personnes dans des situations de grandes précarité – sociale, mentale, matérielle, financière, comment pouvons-nous revendiquer quoi que ce soit alors qu’elleux ont encore moins ?

J’ai la sensation que ce prétexte est pratique et qu’il est renforcé par l’invisibilisation de notre travail dans les médias, les discours et les reconnaissances – je n’ai pas entendu une fois notre métier être cité lors des discours présidentiels sur les acteurs et actrices mobilisé·es durant la pandémie. Le silence qui tourne autour de mon métier m’inquiète parfois et j’ai l’impression qu’il alimente notre silence, à nous.

Alors, où se situe l’acte militant dans mon métier ?

Franz Marc, The First Animals (1913)

Peut-être que la question réside dans le terme lui-même et dans la représentation que les gens s’en font. Quand mes collègues et mes camarades de promo semblent frileux·ses à l’idée d’être militant·e, cela m’évoque une frilosité plus générale à s’opposer. Lorsque pour moi être militante signifie m’engager pour les valeurs que je défends, pour d’autres ce sera faire preuve de colérisme et de manque de calme.

Pour finir, je me pose cette question : que veut dire être militant·e aujourd’hui si on ne peut pas l’être dans son travail ? En ce qui me concerne, je tente de trancher mon positionnement. Je fais ce métier pour faire rayonner autant que je peux des valeurs qui me semblent justes. Travailler dans une structure où l’on peut entendre “le féminisme, c’est pour les militants » me paraît un compromis difficile.

Mon acte militant résiderait donc dans le choix de me mobiliser sur un terrain glissant ainsi que dans ma posture professionnelle.

Laïlis