Tomber deux fois, se relever une troisième ?

Tomber deux fois, se relever une troisième ?

Ou le rose a des reflets de bleu

Article rédigé à partir de la vidéo ci-dessous, résultat d’une enquête réalisée à l’occasion de la manifestation strasbourgeoise du 23 avril 2022, à la veille du second tour de l’élection présidentielle. Notre démarche consistait à récolter le sentiment de manifestant.e.s non-encarté.e.s ; de personnes non engagées dans des structures politiques à la ligne établie. L’objectif était de sonder le ressenti, l’état de conscience de citoyen.ne.s emporté.e.s à gauche mais non-aligné.e.s.

Le questionnaire outil

Vous manifestez aujourd’hui contre le résultat du premier tour, un scénario annoncé depuis des mois par les sondages.

– Avez-vous été déçu.e de ce premier tour ? Vous êtes-vous senti.e dépossédé.e suite au résultat de ce premier tour ?

– Vous sentez-vous maintenant coincé.e.s, particulièrement à l’heure des injonctions à faire le bon choix ?

– Que représentent Marine Le Pen et E. Macron pour vous ?

– Quelle perspective politique ? Et qu’est-ce que la politique pour vous ? Ou qu’est-ce qu’elle devrait être ?

Ce que nous pouvons tirer de cette archive
Contexte

La manifestation, appelée par le collectif anti-fasciste 67 de Strasbourg, rassemblait majoritairement le peuple urbain de gauche (couches moyennes et nouvelles couches moyennes), des militants politiques et syndicaux, ainsi que la jeunesse étudiante. Le milieu était très homogène en termes de condition sociale, mais intergénérationnel. La manifestation, d’environ 500 personnes au plus fort, était dominée par le cortège de tête, regroupant les jeunes étudiants et les antifascistes de la Jeune Garde notamment.

La nausée clairvoyante

Ce qui ressort de nos témoignages, c’est une désorientation, un dégoût, un trop-plein de faux-choix – comme si l’élection faisait déborder le vase de l’héritage de la mémoire des enfumages, mais pas une perte d’espérance (ce que l’on possède dans le présent).

René Maltête, série Humour

Désorientation et frustration font donc l’indécision. Mais plus l’échéance avançait, plus elle se muait en peur de Marine Le Pen, malgré le quinquennat sanglant (répression massive), islamophobe (loi séparatiste, asile-immigration, popularisation de l’islamo-gauchisme…), sécuritaire (restriction de la liberté d’expression, du droit de manifestation, plus de pouvoir aux services de renseignement, création des cellules départementales de lutte contre l’islamisme et le repli identitaire, etc.), méprisant (toutes les phrases de l’oppression symbolique) de E. Macron. Beaucoup de personnes se classant à gauche, habituées aux mouvements « contre », sont passés du « ni ni » au « vote de raison » pour le moindre mal.

Tout le monde a conscience que Macron a été un point de bascule, celui de l’élément fascisant et autoritaire (« la cause de l’effet » dirait Lordon) rendu possible par un socle social soudé, et non la simple continuité des politiques néolibérales d’avant. Le seuil de non-retour est atteint pour beaucoup. Et si le mot d’ordre « ni ni » s’est propagé à travers des leaders Gilets Jaunes ou les occupations de facultés, ce « peuple de gauche » rencontré ne pouvait supporter l’idée d’avoir un président ouvertement fasciste au pouvoir. La solution était le vote instrumental. Il ne s’agissait plus du barrage du front républicain, simplement d’un vote symbolique contre l’image du fascisme ; une contre-symbolique contrainte parce qu’en faveur de celui qui fait le moins peur, mais qui a fait peur en brutalisant et en mutilant.

Les affects de la politique

On voit que l’affect en politique a toute sa place et qu’il se place aussi du côté du raisonnement. Comme celles et ceux qui sont allé.e.s voter Le Pen par colère, contre un individu qui a marqué au fer rouge les corps et le corps social. Les deux étaient des actes d’autodéfense face à des candidats portant des programmes néolibéraux tout à fait équivalents si l’on gratte le vernis du technocrate arrogant et de la raciste dédiabolisée (par ce même arrogant durant des années). Les deux positions se tenaient. Seulement, elles dépendaient des traditions et des réflexes politiques. Du vécu très concret aussi.

René Maltête, série Humour

Les deux actes ont pour point commun la colère et la souffrance. À la fin des fins, c’est Macron qui aurait été responsable (et il l’est des 28 % d’abstention et des 41 % de Le Pen). Macron et les improductifs du Capital le soutenant1 (18-24 sans expérience de travail, cadres supérieurs, retraités friqués, fraction majoritaire du patronat), et non les citoyen.ne.s-travailleur.euse.s pris.e.s dans un goulot d’étranglement, sermonné.e.s, jugé.e.s, violenté.e.s par l’espace médiatique rejouant la sérénade culpabilisatrice. Celle qui renforce le ressenti à l’encontre des élites culturelles, expertes, médiatiques, gestionnaires de nos vies.

Raisonner dans une situation inextricable, c’est aussi prendre en compte la multitude des réactions possibles face à la mascarade. C’est comprendre que la même colère peut prendre différentes formes en fonction de là où l’on se place dans la société. Qu’il n’est donc pas utile de se diviser sur la question de l’acte en lui-même, puisque les dés sont pipés. Il n’y a qu’une pièce : pile ou face. Peu importe le geste (abstention, vote barrage, vote sanction), aux yeux de la majorité, la majorité présidentielle est illégitime.

Ouverture vers…

Il reste que les législatives (12 et 19 juin) peuvent, dans la tête de beaucoup, être un point d’appui pour briser le bloc macroniste et le bloc d’extrême droite dans un jeu d’alliances qui ne doit rien laisser à la compromission. Un grain de sable dans les rouages du système représentatif dysfonctionnant. C’est-à-dire parfaitement fonctionnel (non conçu pour représenter les travailleur.euse.s) mais en bout de course. Effectivement, et même si cela est peu probable, une majorité de gauche-NUPES (menée par la France Insoumise / Union Populaire et son programme quelque peu arrangé) rendrait l’exercice du pouvoir plus difficile au président de la gestion néolibérale.

René Maltête, série Humour

Il y a toujours, aux yeux de cette gauche rencontrée une légitimité des institutions républicaines, toutefois largement perfectibles. Un espoir dans les scrutins plus locaux aussi. Il y a enfin la conscience que cela ne suffira pas, que ça ne peut être qu’un frein temporaire, une étape dans un tout à reconstruire. Que tout se jouera dans le mouvement social, par sa capacité à résister en acte et en idées.

Les injonctions moralisatrices nous divisent (et continueront de nous diviser…), alors que ce qu’il nous reste à faire c’est de construire une majorité active et populaire sur des bases permettant de viser un tournant radical vers la souveraineté des citoyen.ne.s-producteur.trice.s. Comprenant également celles et ceux qui, par dépit et désir de sanction, ont voté Le Pen.

Les idées claires

Sortie du second tour. Macron réélu avec 38 % des voix en comptabilisant les abstentionnistes, les non-inscrits, les votes blancs, les votes nuls. C’était 43 % en 2017. Mais toujours sans compter les dépolitisé.e.s, attiré.e.s par le bagou du banquier, et l’effet du vote barrage. Il n’est rien qu’un vote de classe-peau-de-chagrin et parle déjà de réhabiliter le septennat… Renouvelable ! Logiquement aussi, d’employer le 49.3 pour la réforme des retraites dès cet été (Cf. Bruno Le Maire).

Première sensation : nous ne sommes pas soulagés. Nous ne sommes pas soulagés car le fascisme n’a pas été éconduit. Il s’est raffermi. Nous le sentons parce que nous en faisons l’expérience depuis plus d’une décennie par le raidissement autoritaire de l’État (renforcement du pouvoir exécutif) et son processus d’auto-engendrement (manipulation des masses) : un nationalisme légitimant les politiques libérales qui à leur tour font monter les identitaires. Le pilier macroniste, arrimant les débris des vieilles formations bourgeoises à la dérive, et le pilier lepeniste, cristallisant l’héritage xénophobe et colonialiste, fondent le national-libéralisme, fascisme d’un nouveau genre dont la raison d’être n’est pas la race. Du moins pas nécessairement. Objectivement, celui-ci existe pour pérenniser l’ordre social d’un système d’accumulation en pleine crise (productive, culturelle et politique) depuis 2008. S’il y a bien une recomposition du paysage des appareils politiques et de leur électorat, pour agir sur les processus de fond il faudrait donc dépasser le discours du nouveau clivage des trois blocs repris en boucle (voire des quatre avec le « camp » abstentionniste), simple substitut à l’ancien antagonisme gauche/droite.

René Maltête, série Humour

D’abord parce qu’il ne permet pas de cerner avec précision la diversité des composantes idéologiques et sociales diluées dans chacun de ces blocs électoraux. Ensuite parce qu’il nous enferme dans une grille de lecture purement électorale, nous faisant croire que l’élection reflète le réel alors qu’elle n’est qu’un moment d’une pratique politique spécifique. Enfin parce qu’il est un frein à la jonction des classes populaires et des classes moyennes présentes dans chacun de ces blocs (essentiellement trois : « abstentionniste », « populaire » et « national ») en vue de la reconstruction d’un « bloc historique » portant un projet de rupture. Une jonction que les « chefs ne veulent pas », luttant contre les évolutions sociales travaillées par les difficultés économiques2.

Pour ne pas faire les frais d’un décalage amené à s’accentuer entre le reflet électoraliste (cette vision par blocs), qui n’est que l’image de tactiques collectives et individuelles à un instant précis, et la réalité des rapports de force, articulant les différentes composantes de la société, il faudra sortir des logiques d’appareil (union des débris de la gauche et autres totems magiques) ou de la personnalisation (psychologisation du politique), et s’attarder sur nos conditions matérielles d’existence, au quotidien. C’est bien elles qui conditionnent nos intérêts. Et c’est de là qu’il faut partir pour trouver des solutions politiques claires et efficaces.

Retrouver le « swing » du citoyen
Deux automatismes se rencontrent : celui de l'animation capitaliste (Macron) et celui du corps pulsion (Marine). Les programmations de ces deux machines vont s'identifier pour proposer le scénario du même rêve.

L'univers du Macron et du Marine sont mélangés, confondus en une totale fête de sens du machinal. Plus haut moment du rêve démocratique. Plus haut moment de l'animation machinale des citoyens machines. Rêve psychédélique aux projections spatiales déformées du gauche/droite. Répétition hachée du rythme du scénario sans « swing », c'est-à-dire sans acte ni conduite : seule la pulsion anime. 

C'est là toute la richesse de l'animation démocratique capitaliste, simple initiation à la passivité du corps machine. Le corps dressé devenu machine à rêve est le « prêt-à-porter du rêve bourgeois ». Le citoyen devient imitation du citoyen,  montage de séries gestuelles et sonores pré-programmées : il imite une image.

C'est un corps intégré au système par des conduites dites adultes : celles de l'initiation « mondaine mixte », subversive et institutionnelle. Le rêve capitaliste peuple le rêve du citoyen-machine. 

Celui-ci rêve de ce qu'il y a de plus extérieur à lui : le machinal est son fond. De l’animateur au patron il n’y a qu’un geste. Promotion.

Cette vie des sens est le non-sens de la vie politique : l'élan pulsionnel qui retombe en même temps qu'il s'élance. Le rêve est mécanique car il n'est que jeu de machine. 

Voilà : le dressage du corps est celui de l'intimité, de l'inconscient, de l'âme du mannequin mondain. Replié sur son rêve, sur son rythme. Voter contre le fascisme c'est actualiser le fascisme. Décider, isolé dans l’isoloir, c’est mourir du trip de « l’instruction civique ».
Amateur Hour, The Apollo Theater Harlem 1961 from the book Steve Schapiro Then and Now. 2012, Steve Schapiro

Alaoui O., avec l’aide de Marius C.