Orchidée, premier groupe pop féministe français ?

Orchidée, premier groupe pop féministe français ?

Il y a des films dont on se dit : « ça devrait être montré obligatoirement dans tous les collèges et lycées ! ». L’une chante, l’autre pas (1977) d’ Agnès Varda en fait partie, et à l’heure où le droit à l’ avortement semble plus fragile que jamais, l’histoire de Pomme et Suzanne gagnerait à être contée aux jeunes filles et jeunes hommes qui ignorent peut-être comment les choses se passaient en France il n’y a pas si longtemps.

Suzanne, mère de deux enfants et enceinte d’un troisième, dont l’amant se suicide, doit faire face à un avenir plus qu’incertain. Pauline, Pomme pour les intimes, refuse le modèle que ses parents lui imposent et se sent prête à tous les sacrifices pour gagner son indépendance. De 1962 à 1974 nous suivons le parcours de ces deux amies. Leur quête d’émancipation, les batailles pour leurs droits, les voyages douloureux en Suisse, aux Pays-bas, leurs rencontres avec d’autres femmes, leurs rapports avec les hommes, la maternité, et leur difficulté à faire des choix.

Un film d’une grande beauté où Agnès Varda mêle son expérience à celle des femmes de la période : les années 60 et 70, où le féminisme se conjugue avec la libération sexuelle, les communautés, la contre-culture et la pop musique qui l’accompagne.

Et c’est sur ce terrain pop qu’Agnès nous étonne, en devenant parolière du groupe Orchidée.

Mais qui sont ces Orchidées ?

Elles semblent pousser dans un jardin sonore fabuleux, mais personne n’a l’air de s’en soucier. Si l’on excepte les articles et études sur Varda, et ce film en particulier, elles n’existent pas. Jamais un mot dans la presse spécialisée, pas une ligne dans les livres traitant de la pop française.

Pourquoi personne ne parle d’elles alors qu’elles sont l’un des tout premiers groupes français féminins (il y en a déjà si peu), féministe de surcroît, et que leur musique est une des meilleures qui soit ?

Bon, on connaît le rapport que les français entretiennent avec l’histoire de leur rock et de leur musique pop ; pour eux, c’est les yéyés, Johnny, et ensuite y’a Trust et Téléphone. Une méconnaissance de la réalité musicale de l’époque, voire souvent un obscurantisme snob et assumé de la part de certains spécialistes, qui balayeront tous les arguments mélomanes par l’éternel poncif « de toute façon, le français, ça sonne pas ». Pourtant, à l’écoute d’Orchidée, on se dit que Joni Mitchell, Neil Young ou David Crosby ne les auraient pas virées de leur scène. Elles pratiquaient un folk à la californienne, plein d’harmonies sophistiquées et de mélodies à la fois chaudes et mystérieuses.

Orchidée était originellement constitué de trois membres ; Doudou Greffier, Joëlle Papineau et Micou Papineau. Peu d’informations circulent à leur sujet. Une vidéo où elles interprètent leur morceau titre Orchidée pour la télévision semble la seule preuve de leur existence en dehors du film. 

Dans celui-ci, elles sont un point de force : le personnage de Pomme les rejoindra afin de poursuivre son combat par l’art, le théâtre et la musique. Valérie Mairesse, qui l’incarne, devient alors le quatrième membre d’Orchidée. Sa voix, plus enfantine et un peu moins assurée, ne jure absolument pas dans l’équation. Au contraire, elle rend encore plus palpables les émotions parfois bien douloureuses que la plume du cinquième membre, Agnès elle-même, leur insufflera.
Il ne manquait plus qu’un sixième larron, l’étrange François Wertheimer, sorte de rocker hippie toujours prompt aux expérimentations, pour produire la petite troupe. On peut retrouver l’ambiance de cette vie communautaire dans un docu’ réalisé durant le tournage, et intitulé Quelques femmes bulles.

La B.O. fut commercialisée à la sortie du film, mais n’a rien d’une bande son typique en forme de fourre-tout, ne nous y trompons pas : il s’agit bel et bien de l’unique album d’Orchidée. C’est un trésor caché de l’époque, et seuls le monologue final d’Agnès et l’interlude théâtral en milieu de face A peuvent laisser penser qu’il s’agit d’une musique de film.

Le disque démarre par le titre le plus emblématique et le plus sombre, Amsterdam sur eau, contant le spleen des filles parties en Hollande pour avorter. Les Nanavortées, comme elles se décrivent.

S’ ensuit une clameur de manif’ :

« Nous voulons des enfants désirés !!! », qui introduit le titre Mon corps est à moi : 
« Biologie n'est pas destin, et la loi de papa ne vaut plus rien ».

Et puis vient Je vous salue les Maries :

« Ce que vous fûtes, vierges ou putes,
mater dolorosa, ou marie-couche-toi-là,
quoi qu'on ait dit, souvent médit,
qu'on vous vénère ou vous culbute, 
je vous salue les Maries ! »

La superbe mélodie de Papa Engels et sa juste sentence :

« Il avait raison, papa Engels,
il avait raison, car à la maison
l'homme est le bourgeois
et la femme le prolétariat »

Orchidée se distingue d’autres groupes politisés par son souci constant de qualité mélodique. Si les textes sont puissants et lourds de sens, il n’est pas question de délaisser la beauté et l’harmonie.

Et c’est là leur force : on a affaire à quatre personnes qui ont un réel plaisir à chanter ensemble, un plaisir communicatif. C’est ce qu’Agnès Varda voulait montrer : des femmes qui ont souffert, mais dont le combat n’est pas entaché par l’amertume. Des femmes qui se retrouvent ensemble autour d’une quête d’équilibre et d’amour.

N’étant pas l’œuvre d’une seule, Orchidée personnifie l’idée de sororité comme aucune artiste musicale française ne le fit auparavant (Agnès Varda à la Cinémathèque pour « L’une chante, l’autre pas » (23 janvier 2019)).

Orchidée n’ est pas juste une anecdote de la pop française.

Son existence prouve encore une fois que conjuguer la qualité artistique avec les préoccupations des gens était chose bien réelle en ces années, démarche malheureusement vue de haut par les systèmes commerciaux de l’ époque, qui méprisaient l’idée même de groupe pour privilégier les artistes solo [ndlr : toujours d’actualité]. Non, non, fort heureusement il n’y avait pas que Claude François, et il serait bien triste que les générations actuelles ne connaissent la pop française qu’à travers le miroir déformant de radio Nostalgie.

Avant elles, Colette Magny (Cf. À Chacun selon), Catherine Ribeiro ou encore Anne Sylvestre avaient déjà coincé le pied du féminisme dans la porte de la pop musique. Mais c’est avec Orchidée que l’on entend, pour la première fois en France, des femmes se retrouver ensemble, et créer un disque fort, sans ambiguïté sur le sujet.

Pas d’autres traces de ce groupe météorique ?

Eh bien si. Un tout petit passage, micro-interview pour Antenne 2 lors du Printemps de Bourges 1979. Coincées entre Renaud et Alain Souchon, ça dure trente secondes, mais ça en dit long sur l’époque. Le journaliste les questionne à propos de l’aspect marginal des artistes présents et leur demande si elles sont féministes. Elles s’en défendent, de peur sans doute d’être rangées dans une case ; « Nous on sait pas trop ce que ça veut dire d’être féministe (…) on monte sur scène parce qu’on a envie de jouer, c’ est tout ». Puis répondent avec une certaine malice : « Tu sais, nous en tant que groupe de femmes, on n’a pas vraiment le choix ; ou on nous demande si on est féministes, ou on nous demande si on est homosexuelles ! ».

Caché derrière le titre Bande originale du film d’Agnès Varda, L’une chante , l’autre pas, l’unique album du groupe Orchidée ne sera jamais réédité, quasi absent d’internet, ou alors en très mauvaise qualité.

Existe-t-il des enregistrements inédits ? On aimerait tant en entendre plus !

Espérons que les fanatiques d’obscurités psychédéliques, déterreurs et déterreuses de trésors en tout genre, ou tout simplement des soldats du bon goût et de l’intelligence, s’y intéressent un jour et rendent à cette si belle musique l’éclat qu’elle mérite. Que les artistes d’aujourd’hui reprennent leurs chansons.

Et qui sait, peut être que les lycéennes de demain chanterons Orchidée à la sortie de l’école ?

Tristan Niklaus

Par Tristan Niklaus
Par Trisan Niklaus