Le mouvement paysan indien (2020 à aujourd’hui)

Le mouvement paysan indien (2020 à aujourd’hui)

Un exemple de modification du rapport de force

Les fortes résistances populaires aussi bien en Ukraine qu’en Russie face à l’invasion militaire de l’armée russe, ont été une surprise pour Poutine comme pour beaucoup de commentateurs. On pourrait presque dire qu’elles ont été l’événement majeur des premiers jours de cette guerre. Pour bien comprendre cette résistance qui s’apparente à un soulèvement populaire et en mesurer la portée, il faut la resituer dans le cadre de la montée mondiale des luttes que l’on voit surgir sur toute la planète depuis 2018.

Cet article se place dans la continuité de l’article publié le 23 février 2022 : “À bout de souffle ? Fin de cycle et changement global du rapport de force en capitalisme”.

Un soulèvement paysan indien considérable

C’est en Inde que cette dynamique a pris une dimension massive, non seulement du fait de la taille et de la démographie du pays, mais encore par la détermination d’une révolte des paysans pauvres ayant pris un caractère historique de la mi-2020 à la fin 2021. Ce combat qui dure toujours aujourd’hui, même s’il est suspendu à l’heure actuelle dans l’attente du résultat électoral le 10 mars 2022 (élections des principaux États indiens), a mobilisé des dizaines de millions de paysans1.

Ces villes révolutionnaires étaient devenues un noyau de convergence de toutes les luttes et de toutes les traditions, sortes de ZAD prolétaires ; centres d’élaboration et de fermentation politiques où l’on expérimentait un autre monde.

Il a été économique, politique, social, mais aussi sociétal. Au-delà des revendications économiques paysannes et de la remise en cause politique du pouvoir indien de droite extrême, il a aussi porté le fer contre toutes les divisions de religion, de sexe ou de caste dans un pays où elles l’ensanglantent depuis des générations. Il a dessiné les contours d’une autre société au travers d’embryons de pouvoirs populaires avec les Mahapanchayats2 regroupant de 10 000 à 500 000 participants ou par les « townships révolutionnaires » de 100 à 300 000 habitants installés durant un an à la périphérie de Delhi. Pêle-mêle les paysans en lutte, des syndicalistes ouvriers, des militants révolutionnaires de toutes obédiences, des écologistes, de nombreuses femmes et des féministes, des étudiants, des universitaires et des artistes y campaient. On pouvait y trouver infirmerie, supermarché, cantine, dortoir, laverie, bibliothèque avec livres et presse du jour, école, cinéma, salle de sport, de relaxation, de tatouage, centrales électriques à panneaux solaires, journal du camp sur papier et en ligne, webinaire permettant toute forme de réunion en ligne, des militants donnant des cours gratuits aux enfants des bidonvilles, tandis que d’autres mettaient en place des repas pour les nécessiteux dans les gares. Autant de services gratuits pris en charge par le mouvement grâce à une socialisation des moyens et des efforts3.

Les débats, spectacles, conférences, meetings étaient permanents, et ces villes révolutionnaires étaient devenues un noyau de convergence de toutes les luttes et de toutes les traditions, sortes de ZAD prolétaires ; centres d’élaboration et de fermentation politiques où l’on expérimentait un autre monde.

Ce mouvement paysan a soulevé l’enthousiasme de toutes les classes populaires du pays. Car il n’est pas seulement plein de promesses. Il a obtenu une victoire considérable en novembre 2021 en faisant reculer électoralement le gouvernement de droite extrême Modi4 et en annulant des lois anti-paysans qu’il avait prévu de mettre en place.

Une Inde aux milliers et milliers de révoltes dispersées et leur unification par les paysans
Le RSS, fondée en 1925, est une organisation fasciste, bras armé de Modi (qui en fut membre dès ses huit ans) et du BJP. Elle compte six millions de membres et quelque 84 000 sections, dont 57 000 se réunissent quotidiennement pour des exercices physiques et spirituels. (Source Newsgram)

L’Inde condense le pire du capitalisme mondial. On pourrait dire que l’Inde est frappée par les tendances les plus exacerbées du capitalisme contemporain. De fait, ce pays d’un milliard quatre cent millions d’habitants où la misère est immense et les inégalités abyssales – mais où les riches sont plus riches qu’ailleurs5 -, est depuis longtemps un chaudron en perpétuelle ébullition. Bien qu’extrêmement émiettées, de très nombreuses révoltes permanentes y germent, entre États (au nombre de vingt huit), régions, professions, parfois religions ou castes. L’inquiétude des bourgeois indiens a toujours été à la hauteur de l’immense misère qu’ils entretiennent et leur cauchemar a toujours été la possible convergence des millions de luttes dont le pays regorge. C’est pourquoi la division religieuse et par castes (une sorte d’Apartheid), qui persiste et se renforce, est au centre de toutes leurs politiques. Le raciste et ultra libéral Modi, et son parti le BJP, élus en 2014, en sont l’acmé.

Le fondamentalisme hindou a grandi à partir des années 1990, comme tous les populismes d’extrême droite dans le monde. Mais avec Modi il a atteint des sommets pour se revendiquer ouvertement, avec l’idéologue du BJP et gouverneur de l’État de l’Uttar Pradesh (Cf. Carte 1 avant les notes de bas de page), Yogi Adityanath, d’Hitler ou de Mussolini6. Dans ce contexte, le mouvement paysan a été d’une puissance subversive jamais vue en proposant un espace contre toutes les divisions religieuses, économiques, de castes ou de sexes. Il a en effet unifié derrière lui toutes ces luttes : les 600 millions de paysans, mais aussi les 50 millions de travailleurs de la fonction publique qui vont de l’acier à l’école, de même que les 470 millions de travailleurs précaires travaillant au jour le jour, sans aucune protection contre la maladie, l’âge ou le chômage, ni code du travail7.

Un Nihang, ou guerrier Sikh, brandit une épée devant un policier pendant les manifestations des agriculteurs à New Delhi, en Inde, le 26 janvier 2021. (Photo Altaf Qadri – AP)

Malgré ce que l’on pourrait croire depuis l’Occident, la paysannerie est très combative, prolétarisée et habitée d’une idéologie socialisante gandhiste depuis l’Indépendance, avec de très nombreuses et puissantes organisations syndicales pugnaces. Elle bénéficie d’une relative protection de l’État qui achète au-dessus du prix du marché un certain nombre de produits agricoles, les distribue dans tout le pays et fournit aux paysans une garantie d’emploi dans des travaux d’irrigation ou de construction durant les périodes de faible activité agricole, ce qui leur permet de survivre. Enfin, des structures de démocratie directe dans les villages, les Panchayats, doublent la représentation municipale par des Assemblées Générales régulières de tous les habitants8.

Tout cela n’existe pas dans tous les États indiens et tend à s’amenuiser depuis le tournant libéral des années 1990, mais reste vivace dans les principales régions agricoles du pays, le Pendjab et l’Haryana qui sont l’épicentre de la révolte paysanne. Il faut noter que les plus pauvres des paysans sont des femmes et appartiennent le plus souvent à la caste des Dalits (Intouchables), déjà victimes de mille oppressions et violences. Un soulèvement de leur part signifie un soulèvement contre toutes les oppressions structurant la société.

Le mouvement féministe Shaheen Bagh incubateur du mouvement paysan

Le mouvement paysan a émergé d’un mouvement féministe né fin 2019 en riposte à Modi qui a voulu ajouter une énième mesure discriminante contre la minorité musulmane9.(Cf. Carte 3 avant les notes de bas de page) Cela a eu pour effet de déclencher une révolte des musulmans, en particulier des femmes, qui s’est répandue, bien au-delà du cadre confessionnel, à une bonne partie de la société indienne contre toutes les oppressions et exploitations. Le centre du combat est alors devenu le départ de Modi.

Le mouvement paysan a émergé d’un mouvement féministe né fin 2019 en riposte à Modi qui a voulu ajouter une énième mesure discriminante contre la minorité musulmane.

Le mouvement prit une telle ampleur que le 8 janvier 2020 les directions syndicales ouvrières, pourtant corrompues, se sont senties obligées d’appeler à une grève générale puisque Modi n’avait eu de cesse de s’attaquer en parallèle aux droits ouvriers et aux conditions de vie des classes populaires. Ce fut un énorme succès puisque 250 millions de travailleurs firent grève ce jour-là : la plus grosse grève de l’histoire de l’Inde jusque-là. Sans suite syndicale malgré le succès, c’est le mouvement féministe qui prolongea cette journée, en prenant alors ses « quartiers » principaux et symboliques à Dehli, dans le quartier méprisé, ouvrier, pauvre et musulman de Shaheen Bagh. Des places furent occupées en permanence par 10 000 à 20 000 personnes chaque soir, et au plus fort jusqu’à 150 000 personnes. Devenant un centre populaire de débat permanent et le centre de l’opposition ouverte au régime dictatorial de Modi, les femmes du petit peuple y prirent une place centrale. Une espèce de place Tahrir10, d’Occupy des prolétaires11, s’était matérialisée.

Marche des paysans vers Bombay le 26 janvier 2021.

Ce soulèvement – car c’en était déjà un -, était une immense bouffée d’oxygène dans une Inde dictatoriale, réactionnaire, étouffante où toute la presse mainstream, tout le monde politique et syndical s’était rangé derrière la démagogie hindouiste communautariste de Modi12. Le Covid et le confinement brutal de Modi mirent fin au mouvement en mars 2020. Mais ce mouvement avait jeté les graines d’une contestation globale à la base, passant par-dessus toutes les divisions religieuses et communautaires. D’autant plus que pour affirmer son hégémonie sur ce mouvement qui avait osé le défier, Modi programma la privatisation systématique de tout le secteur public et étatisé, depuis la Défense jusqu’au monde agricole et paysan13.

Très concrètement pour la paysannerie, c’était la liquidation programmée des protections étatiques, c’est-à-dire la mort de la plupart des petits paysans. Le reste de la société fut également frappé de plein fouet par la privatisation des chemins de fer, des mines, de la santé, de l’école, etc. Modi supprima de fait tous les droits ouvriers en matière d’horaires, d’emplois, de salaires, de conditions de travail, de protections sanitaires, faisant revenir la situation des salariés à celle du XIXe siècle.

La révolte paysanne, son ampleur et sa portée

C’est sur ce fond général, et contre trois lois agricoles qui détruisaient la petite paysannerie14 que les paysans, et beaucoup de paysannes qui avaient pris une place de plus en plus importante dans l’activité agricole et participé ou suivi le mouvement de Shaheen Bagh, commencèrent à se lever dans le Pendjab (ou Pundjab) et l’Haryana en juin 2020 (Cf. Carte 1 avant les notes de bas de page). Cette révolte ne commença à prendre une extension importante qu’à partir de la grève générale organisée conjointement avec les syndicats ouvriers le 26 novembre 2020 ; 250 millions d’ouvriers y participèrent à nouveau, avec cette fois des dizaines de millions de paysans15.

Paysans face à la police sur un point de blocage autour de Dehli en décembre 2020.

Les syndicats ouvriers ne donnant pas suite, 500 organisations paysannes fédérées en une coordination continuèrent avec une nouvelle journée de grève et de blocage général du pays le 8 décembre, tandis qu’une coordination plus restreinte mais plus radicale, le SKM (regroupant 40 organisations paysannes), décida d’organiser une marche sur le Parlement et les instances gouvernementales à New Delhi : 150 à 300 000 paysans partirent de chez eux, franchirent tous les barrages policiers mais furent bloqués à l’entrée de Delhi par un fort déploiement de forces de polices et de paramilitaires16. Ils décidèrent alors de camper là où ils avaient été bloqués, soit aux portes autoroutières de Delhi, d’y rester et de tenir le siège de la capitale jusqu’à ce que le gouvernement retire ses lois. C’est le début des townships militants. Ils deviendront le foyer de la révolte à venir durant un an et cristalliseront toutes les valeurs du combat féministe de Shaheen Bagh, contre les divisions religieuses, de sexes ou de caste. Ces valeurs, ces combats, connaîtront une extension formidable dans ces incubateurs populaires et finiront par devenir l’étendard de ce mouvement paysan.

Dès lors, celui-ci va prendre un formidable essor. Outre le gouvernement Modi, il cible les deux principaux groupes capitalistes indiens, Ambani et Adani, qui soutiennent Modi et qui doivent devenir les principaux bénéficiaires de sa destruction des protections étatiques pour les paysans. Le mouvement bloque de manière permanente leurs stations-services, leurs magasins, leurs plateformes logistiques et leurs stations de péage autoroutier, ce qui octroie une coloration anticapitaliste au mouvement. Chaque blocage se transforme en effet en zone d’occupation où ont lieu tous les jours des assemblées générales pour prendre des décisions collectives17. À un niveau plus régional, des Mahapanchayats (Panchayats géants) réunissent la population, les structures municipales et des dirigeants nationaux du SKM pour prendre les grandes orientations (Cf. Note 2). Tous ceux qui le veulent peuvent participer aux Mahapanchayats, des ouvriers aux étudiants en passant par les syndicalistes ou les féministes, ce qui en font des sortes de soviets organisant en partie la vie à la campagne.

Avec sa démocratie directe, Mahapanchayats et Assemblées générales locales, le mouvement paysan est quasi maître de nombreuses régions rurales et en interdit l’accès aux représentants du BJP (parti de Modi) et ses alliés.

La vie dans les villages est, elle, organisée de manière collective autour de la lutte. Comme beaucoup montent à Delhi pour tenir la garde des campements, ceux qui restent prennent en charge le travail des champs, de manière concertée, par roulement. Les familles dont un membre a été tué – il y a eu 700 paysans par l’armée, la police, les bandes politiques pro Modi – sont aidées par la collectivité. Ceux qui ne s’en sortent pas, sont pris en charge par la communauté18. Dans les campagnes, depuis les temples religieux parfois (lorsqu’il n’y a pas d’autre structure collective), des hauts parleurs annoncent les rassemblements, les tours de garde, donnent les nouvelles.

Prise du fort rouge durant la fête de l’Indépendance à Delhi, paysans Sikhs en tête. (Photo Adnan Abidi)

Avec sa démocratie directe, Mahapanchayats et Assemblées générales locales, le mouvement paysan est quasi maître de nombreuses régions rurales et en interdit l’accès aux représentants du BJP (parti de Modi) et ses alliés. Ses députés ou ministres ne peuvent plus se déplacer sans être accompagnés en permanence par des milliers et des milliers de manifestants paysans, qui leur interdisent de fait, malgré la police, toute activité, que ce soit d’inauguration, de meetings publics ou même de simples rencontres. L’ostracisation touche tous les aspects du quotidien des apparatchiks du parti : les hôtels où logent les responsables BJP sont encerclés, leurs héliports également et les mariages avec des membres du BJP sont boycottés. Certains responsables sont même quasiment assignés à résidence, leurs demeures encerclées en permanence, jour et nuit. Les policiers qui ont été violents lors de manifestations sont arrêtés par les paysans ou mis au ban de la communauté. En bref, une sorte de pouvoir paysan/prolétarien se met en place.

De plus, le mouvement prend une orientation contestataire générale. À chaque événement national, que ce soit la fête nationale ou les célébrations de personnalités importantes, régionales ou nationales, le mouvement répond par ses propres célébrations et sa propre interprétation des faits et des hommes célébrés. À chaque action ou discours du pouvoir, répond une action ou discours des paysans. Aux discours nationaux de Modi, le mouvement paysan répond par des concerts de casseroles bien plus audibles que le Président. À chaque action contestable du pouvoir ou de ministres, on brûle les effigies du Président ou des ministres. Pour la fête nationale de la république du 26 janvier, le mouvement paysan organise son propre défilé dans les rues de Delhi. Celui-ci a plus de succès que l’officiel, organisé par Mani, et réussit même à prendre le Fort Rouge de la capitale, cette forteresse moghole symbole de l’Indépendance19. Avec ses propres chars célébrant les travailleurs et la lutte contre l’oppression britannique, le mouvement paysan forge sa propre version de l’histoire. Dans les quartiers et villages, des serments collectifs sont organisés : on s’engage à aller ensemble jusqu’à la victoire en affirmant que l’agriculture ne doit pas appartenir au capital. On célèbre ensemble sur les places le préambule de la Constitution Indienne que l’on peut résumer en « Liberté, Égalité, Fraternité », justice et laïcité contre le pouvoir dictatorial religieux de Modi. En plus du 8 mars (journée internationale du droit des femmes), on organise des journées en hommage aux femmes paysannes et contre le patriarcat. Les manifestations sont quotidiennes et innombrables.

Le 8 mars 2021, à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, les agricultrices sont en première ligne des protestations à Ghazipur. (Photo Robin Tutenges)

La coordination paysanne fait la démonstration large, à chaque fois qu’elle rencontre le gouvernement, qu’elle n’est pas un partenaire social avec qui on peut s’entendre. Elle refuse toute négociation de détail tant que sa revendication principale, le retrait pur et simple des lois paysannes n’est pas réalisée. Elle montre toute sa différence, même dans les détails, en refusant par exemple de manger avec les représentants du gouvernement lors des rencontres officielles : les délégués apportent leur propre nourriture, bien plus simple. Le mouvement paysan organise également des Mahpanchayats d’ouvriers agricoles, de femmes, de jeunes, de Dalits (environ 200 millions d’Intouchables), d’Adivasis20, avec leurs propres revendications, structurations, meetings, manifestations et activités diverses. C’est toute l’Inde des plus pauvres, des plus opprimés et exploités à qui s’adresse le mouvement paysan et qu’il entraîne dans son sillage.

Car le mouvement paysan va également accompagner tous les combats contre la hausse des prix ou la privatisation des sociétés publiques. En s’appuyant sur les résultats de sa lutte, bien plus radicale que celle des directions syndicales ouvrières, et sur la sympathie gagnée dans les classes populaires, il mène une politique d’alliance permanente avec le mouvement ouvrier pour un combat commun, aussi bien face aux lois agricoles que face aux lois anti-ouvrières. Des leaders paysans vont aider les salariés de la fonction publique menacée de privatisation, comme dans l’acier où des rassemblements géants sont menés conjointement et où, pendant que les ouvriers font grève, tenant leurs piquets face aux policiers, les paysans bloquent les routes21. Par endroits, ce sont les ouvriers qui demandent aux leaders paysans de les aider dans leurs luttes. Sous cette pression générale, avec en même temps huit appels des paysans au blocage général du pays en un an, entraînant nombre d’ouvriers dans la bataille, les dirigeants syndicalistes sont poussés à durcir leurs positions pour que leurs troupes ne les abandonnent pas. Des grèves géantes touchent les aciéries, les secteurs de la banque ou de l’assurance, et plus généralement tous les secteurs professionnels qui sont en contact avec le monde rural et paysan. Sous la pression également, les dix principales organisations syndicales ouvrières appellent à une grève générale de deux jours en cette fin mars 2022, ce qui n’est jamais arrivé dans l’histoire de l’Inde22.

Rakesh Tikait, syndicalsite figure du mouvement, à Ghazipur, où il a établi son point de chute. (Photo Robin Tutenges)

S’il est impossible de résumer ici les milliers d’initiatives qui furent prises dans les diverses mobilisations, il faut bien voir que la lutte paysanne a servi de locomotive en même temps que de catalyseur à la contestation. Elle s’est étendue peu à peu à tous les aspects sociaux et politiques, dans le pays entier, le faisant entrer progressivement en ébullition. Toute l’actualité du pays et son agenda tournent depuis plus d’un an autour des mobilisations paysannes.

La situation d’aujourd’hui et ses enjeux mondiaux

À l’approche des élections régionales dans cinq États (elles ont débuté le 10 février), le BJP, craignant de perdre le pouvoir, notamment dans l’Uttar Pradesh23, a cédé face aux paysans. Il a renoncé en novembre 2021 à ses lois anti-paysans en promettant le MSP24. Ce salaire minimum paysan est une victoire considérable dans un pays où non seulement il n’y a pas de salaire minimum pour l’immense majorité des travailleurs, mais encore aucun droit ouvrier ni aucune protection sociale. Ceci explique qu’elle ait été fêtée partout, bien au-delà du monde paysan, face à un pouvoir réputé inflexible et de droite extrême.

Il a renoncé en novembre 2021 à ses lois anti-paysans en promettant le MSP. Ce salaire minimum paysan est une victoire considérable.

Au moment du recul gouvernemental de novembre25, le mouvement paysan était en train de mener une campagne autour des élections avec pour mot d’ordre « votez pour qui vous voulez sauf pour le BJP ». Or, une telle campagne portée par les paysans avait déjà été organisée quelques mois auparavant au Bengale Occidental (à l’Est de l’Inde, à la frontière avec le Bangladesh). Malgré les immenses moyens financiers et militants engagés, cette dynamique a entraîné la chute du BJP qui a de fait perdu tous les États du sud le 2 mai 202126 (Cf. Carte 2). Aujourd’hui, tout se cristallise autour de l’Uttar Pradesh. D’une part parce que c’est le plus grand des États indiens, avec plus de 210 millions d’habitants. D’autre part parce que son ministre en chef (1er ministre), Yogi Aditanyath, est l’idéologue hindouiste extrémiste et bras droit de Modi27. Il tient l’État par la terreur réactionnaire permanente et s’en sert comme lieu d’expérimentation de l’Hindutsva28. Enfin, à l’inverse, parce que c’est de là qu’est parti le mouvement féministe et que le mouvement paysan y concentre certaines de ses organisations les plus combatives, avec 50 000 entreprises affectées par les blocages incessants de paysans.

Le Premier ministre indien Narendra Modi avec Yogi Adityanath, ministre en chef de l’État d’Uttar Pradesh. (Source The Quint)

En somme, laboratoire de la réaction raciste et libérale, l’Uttar Pradesh n’en est pas moins le laboratoire de la riposte populaire29. Étant donné l’importance de cet État, si le BJP y perdait les élections, ce serait certainement le début de la fin pour lui et une nouvelle impulsion pour le mouvement paysan. En effet, avec leur victoire de novembre, les paysans ont suspendu leur combat durant deux mois. Mais si le gouvernement a bien annulé ses lois anti-paysans, il n’a pas encore tenu sa promesse du MSP (prix régulés et garantis). Les paysans n’ont donc pas d’autre choix que de prolonger le processus entamé, et ce en commençant par appeler à battre le BJP aux élections de l’Uttar Pradesh, premier pas vers la reprise d’une lutte plus générale. Car il faut bien avoir à l’esprit que presque un habitant sur six de la planète habite en Inde. La seule agglomération de Delhi est peuplée d’autant d’habitants que l’Espagne. Le soulèvement en Inde a entraîné derrière lui des soulèvements au Pakistan, au Sri Lanka, en Birmanie, au Népal ou aux Maldives30. Une nouvelle victoire des paysans en Uttar Pradesh ne pourra avoir que de grandes répercussions, au moins en Asie31.

La résistance des paysans indiens témoigne des transformations des rapports de force mondiaux et est peut-être la première étape vers un ordre social débarrassé des guerres et de l’oppression. La guerre que porte en lui le capitalisme – ce dont témoignent ces derniers jours – est à l’inverse l’issue folle d’une fuite en avant pour faire face à cette montée populaire. Révolution sociale ou guerre est plus que jamais le choix à opérer.

Jacques Chastaing

Carte 1.
Carte 2.
Carte 3.

Notes de la rédaction :

Misères de l’archéologie (Dossier)

Misères de l’archéologie (Dossier)

Enquête au pays des démagogues

« La colère m’a tenu lieu d’Apollon » Jean-Jacques Rousseau, Les confessions, Livre X, volume I, 1959 (éd.), p. 495 

Que l’archéologue de terrain soit pris dans une contradiction inhérente à ce qu’est devenu son métier, à savoir une opération préparatoire le rendant dépendant de travaux menés par des aménageurs qui considèrent l’archivage des sols comme un frein à leur activité, est un constat qui peut paraître banal mais qui n’en est pas moins déterminant.


Images de la fatalité : fausse conscience et indifférence

Nous avons constaté cette contradiction lors des journées portes ouvertes de Vinci, le 13 novembre 2021 à la gare de péage d’Ittenheim, transformée pour l’occasion en Village des Partenaires. Archéologie Alsace, l’Institut National de Recherches Archéologiques Préventives et le Service Régional de l’Archéologie ont tenu chacun leur stand (de kermesse) pour exposer ce que la multinationale a bien voulu accepter comme « contraintes » archéologiques. Sur 360 hectares de tracés, à peu près 60 ont donné lieu à des fouilles motivées par des problématiques scientifiques. Suite aux diagnostics effectués en amont du projet autoroutier, ce que Vinci appelle effrontément « travaux préparatoires », la Commission Territoriale de la Recherche Archéologique donne son avis, consultatif faut-il le rappeler, sur la pertinence de mener une campagne exploratoire(1).

Banderole de promotion des fouilles archéologique. Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

On obtient déjà une première réponse sur le ratio surface de fouilles/surface de tracé paraissant disproportionné, bien qu’il soit justifié par des impératifs malheureusement légaux. Aujourd’hui, en France, une prescription du SRA (qui fait suite à l’avis CTRA), imposée par arrêté préfectoral, cherche à concilier intérêts économique et scientifique, comme le justifie l’article L 522-1 du Code du Patrimoine : « L’État veille à la conciliation des exigences respectives de la recherche scientifique, de la conservation du patrimoine et du développement économique et social. »(2). Quand on connaît la puissance de Vinci, on ne s’étonnera pas d’entendre dire que les négociations se sont correctement déroulées. Et pourtant, ce n’est clairement pas les moyens qui font défaut à une telle multinationale.

Comme à chaque fois, la goutte d’eau que représente l’archéologie préventive dans le budget d’un projet d’aménagement serait de trop à supporter pour l’océan financier dans lequel baignent les aménageurs. Le constat était déjà consternant il y a près de 15 ans, quand on chiffrait des besoins de l’archéologie préventive à 0.1% des fonds totaux de la construction en France(3).Mais ce qui est encore plus désolant, c’est l’apparente satisfaction de la communauté scientifique à ce sujet. Au final, le géant l’a autorisée à pouvoir mener des opérations, elle a pu récolter des données et se livrer à des recherches justifiées. Mais comment peut-on accepter que seuls des sites d’intérêt (puisque telle est le rôle de la CTRA, à savoir justifier de la pertinence ou non de la tenue d’une fouille) soient explorés ? A-t-on le droit de se féliciter de la création d’une réserve archéologique, protégée par des remblais sur le sol actuel, si on ne peut en mesurer les conséquences sur les vestiges ? Surtout quand ces mesures sont prises de manière unilatérale, sans concertation ni contrôle, au terme d’une période de plusieurs mois d’attente pour que l’aménageur se décide à assurer les conditions de la fouille souhaitée. Celle-ci se soldant par un arrêté de la DRAC annulant la prescription mais seulement après avoir constaté, impuissante, le recouvrement(4).

Sous prétexte de pertinence scientifique (terrain jugé trop pauvre en vestige) ou de mise en sûreté toute relative(on repassera, promis) de la donnée potentiellement obtenue, on fait donc l’impasse sur des campagnes. Où se trouve d’ailleurs la rigueur scientifique quand un argument fréquemment avancé se borne à « Mais ça, on le connaissait déjà » ? Avant même l’étude, l’obtention de la donnée ne devrait-elle pas être un but en soi en vue d’alimenter la recherche passionnée de la vérité ? Qui peut se convaincre d’effectuer un travail scientifique honnête avec un corpus volontairement tronqué ?(5). Cette arrogance feinte n’est-elle pas un simple expédient cachant son lot de renoncements quand, sous prétexte de s’économiser, la récolte est abandonnée à une sorte d’instinct du chercheur qui rappelle ce que l’on nomme couramment le hasard ? L’absentéisme travaillant contre l’intelligence n’est t’il pas ce qui participe à construire cette fatalité dévitalisante dans laquelle la profession évolue ?

Stand d’Archéologie Alsace et son panneau informatif, avec la bénédiction de Vinci, l’organisateur. Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

Ayant pourtant un impact direct sur la méthodologie, ce genre de questionnement moral n’est que trop rarement pris en charge par le scientifique. À croire que l’os qui nous est donné à ronger est tout ce que nous avons toujours demandé, que la situation est normale, que la profession ne ressent ni gène, ni malaise à tenir ce rôle de prestataire de service en marge du BTP, comme ce supplément d’âme de l’aménagement. Cette complaisance se déploie comme une partition généralisée et s’observe chez la plupart des acteurs de la discipline. Lorsqu’on accepte sans sourciller que seulement 8% des aménagements fassent l’objet d’un diagnostic et que seulement 20% d’entre eux finissent par une fouille(6) ; lorsqu’on accepte sans réagir les bricolages de dernière minute d’un aménageur (comme un simple recouvrement de zone prescrite) ou de voir son nom mis sous la tutelle d’un autre, (Cf. Pancartes faites des stands ci-dessus et ci-dessous), on peut raisonnablement penser que le modèle a été fixé et que l’indépendance, condition de la souveraineté de notre tâche, n’en fait pas partie (Cf. Le Club Aménageurs dans la partie suivante). L’archéologie serait-elle devenue un bien permettant de s’acheter une conscience, ou du moins une façade d’honorabilité, avec l’aval des représentants de la profession ? La modernité est là : à l’instar de l’écologie, il y a un archaeologywashing !

L’INRAP aussi se voit gratifier d’un panneau sur lequel est apposé la marque Vinci. Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

Si l’indignation n’est pas simplement le refus de l’injustice mais le besoin d’y remédier par la compréhension, on peut penser que la science devrait y mener naturellement : pourquoi comprendre si ce n’est pour agir ?  C’est peut-être là l’écueil d’une certaine raison instrumentale nous poussant à respectabiliser notre métier en le déplaçant du côté d’une neutralité rêvée et toute construite.

Se réapproprier le passé à partir du tri de ses moments, c’est-à-dire par le choix de fragments permettant d’établir de vagues analogies avec le présent, c’est figer la mémoire, iconiser le patrimoine. Les faits restés bruts, simples signes graphiques ou documents matériels, sont alors tout juste bons à remplir les collections et à servir, au besoin, d’outils à la perpétuation des romans nationaux d’un ordre établi. Au contraire, concevoir l’histoire de manière non linéaire, avec ses ruptures originaires, c’est faire de la conscience du présent conscience historique. Redonner leur force de menace aux événements anciens, aux éléments sur lesquels nous pouvons nous appuyer, c’est définir l’histoire comme toujours contemporaine, mobilisable pour ouvrir le champ des possibles, briser les continuités et opérer les changements nécessaires, à une époque où l’actualité nous fait vivre le passé avec une acuité renouvelée. Un processus de réélaboration constant est donc nécessaire pour que le fait devienne véritablement histoire, puisque l’ordre des éléments le constituant dépend forcément de la conscience de celui qui donne sens à l’histoire. L’historicité(7) demande bien un engagement au présent.

L’indifférence, maladie qui accable le monde scientifique, est cet esprit de collaboration qui disculpe de toute responsabilité individuelle, qui permet d’euthanasier son intelligence (pour analyser le monde sensible) et son imagination (pour inventer des solutions). Comme si le grand marché des désirs assujettissant l’individu à des réflexes libidinaux(8) nous restreignait à la seule sensibilité du monde pour mieux nous empêcher de penser et d’agir sur lui. Dans notre cas, si nous ne sommes pas indifférents à l’histoire, comment rester indifférent à la société ? Comment notre conscience de l’histoire peut ne pas devenir conscience du présent ? Comment ne pas prendre en charge le degré d’actualité du passé pour mettre en cause ce qui nous indigne ? Et il serait temps de se demander en quoi consiste le devoir d’un archéologue. Avec son recul et sans ancrage dans la matérialité, au plus près des conditions de production de la pensée, il devrait être à même de dépasser son incapacité à identifier les contradictions qui nous brident pour agir dessus, dans le réel, et concevoir non pas une interprétation différente du réel, mais un véritable réel alternatif. Si toutefois il ose rejoindre le camp du constat que nous posons et accepte, accueil, la colère comme une possibilité d’intelligibilité de ce réelLa colère ne dépend-elle pas du degré d’injustice qui court ? 

Vue sur la portion d’autoroutes ouverte aux visiteurs avec, à droite, le stand d’Archéologie Alsace. Plus à gauche, le drapeau du « Village des Partenaires ». Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

L’archéologue devrait être en effet à même de se sortir de la mystique du scientifique se croyant autonome et en surplomb des groupes sociaux, formant une classe se reproduisant par une tradition établie. C’est une erreur de séparer l’ensemble des activités intellectuelles des activités des groupes sociaux et c’est un comble pour un archéologue de s’y complaire tant l’expérience de son métier le prouve : les activités intellectuelles sont le produit des rapports sociaux dans lesquelles elles émergent. Il n’y a pas de réelle séparation entre le travail intellectuel et manuel dans les faits. C’est une séparation idéologique et historique, construite à dessein.

À force de laisser les nœuds de nos contraintes s’accumuler, de penser que la fatalité est autre chose que cette indifférence face à notre devoir de sortir le réel de son état d’abstraction, ce sont les objectifs immédiats et des ambitions de domination très concrètes qui, une fois arrivés à maturité, nous emporterons comme une coulée de boue. Ce moment venu, il ne faudra ni croire à un cataclysme naturel, ni regretter son inaction, mais se poser une question simple : que n’avons-nous pas fait ? Ce sont bien les hommes et les femmes en mouvement qui font l’histoire ; celles et ceux qui se préoccupent de ce qui les entourent, qui s’efforcent de comprendre la complexité de la situation et d’agir dessus par des propositions de transformation. En enquêtant et en posant les bonnes questions, avec l’objectif de se forger une idée claire de la situation, nous pourrons opérer sans blesser les parties à sauver.


Pour commencer à sortir des abstractions générales et s’attacher à comprendre les responsabilités particulières : pourquoi les structures sensées nous servir nous échappent-elles ? Pourquoi nos représentants sont porteurs de discours ne nous représentant pas ? Qui sont-ils et quels intérêts servent-ils trop souvent malgré-eux ?

Comment nous en dégager : les nouvelles figures à élaborer

Les liens entre l’archéologie préventive et conglomérats tels que Vinci sont plus profonds qu’on ne le croit. Ils mettent en évidence des pratiques opportunistes profondément ancrées dans les institutions d’un État dépourvu de lumières morales, entièrement dévolu à la défense radicale de la propriété privée et l’enrichissement des grandes entreprises.

1. Le prérequis souhaitable : l’accès public des conventions-cadres signées par l’INRAP avec les aménageurs partenaires depuis 2011(9), en vue de la mise en discussion des plus récentes lors d’États généraux de l’archéologie et du patrimoine, préparés en amont sur la base de réunions d’information et d’élaboration à destination des travailleurs.euses, puis de séances plénières locales regroupant représentant.e.s des salarié.e.s (syndicats et collectifs mandatés par les salariés), aménageurs et représentant.e.s des institutions du préventif.

Si nous voulons éviter à la profession son délitement, faute de cohérence dans la réalisation de  tâches qui se doivent d’être librement consenties, il est nécessaire de passer par un processus délibératif mené de manière collective et avec tolérance, c’est-à-dire sans exercer le moindre chantage, raccourcis rhétorique ou procédé de dissimulation. Ceci pour nous permettre d’évaluer le niveau de rationalité des finalités de ces conventions-cadres, après les avoir passées au crible de l’examen critique, rapportées aux besoins des travailleurs.euses et confrontées aux alternatives que nous portons, ou que d’autres portent, pour améliorer les conditions de faisabilité de notre métier. Nous verrons sans doute rapidement poindre l’inadéquation entre la nécessité d’un patrimoine puissamment préservé au service d’un savoir vivant et les intérêts comptables des monopoles.

Dépourvus de la légitimité de l’expression générale (une raison commune mise à l’épreuve dans la discussion), ces accords établis dans Le Club Aménageurs(10), organisme ad hoc crée en 2011 et garantissant le soutien de puissants mécènes à l’INRAP(11), plongent l’archéologie en plein conflit d’intérêt. Sans aucune visibilité et aucun contrôle démocratique, une prise d’otage est opérée dans les luxueux salons des vitrines culturelles de notre pays. Car nous savons, depuis Mauss au moins, que celui qui reçoit un don hérite d’une dette, que donner c’est montrer sa puissance et, en définitive, maîtriser celui qui reçoit. La puissance de donation créée des assujettis.

Le stand de l’INRAP mitoyen d’Archéologie Alsace et sa mascotte de parc d’attraction. Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

Cette dépendance économique d’abord, idéologique ensuite, se matérialise par le fait que tous les évènements d’envergure de l’archéologie sont directement financés par le mécénat d’entreprise, à l’instar les journées européennes du patrimoine que Vinci subventionne (12). Comme à l’Université, ce système de fonds privés(13) est au service de la visée néo-libérale qui, depuis 40 ans et par l’entremise de l’État, a pour objectif de déréguler au profit des grandes entreprises et de transférer certaines des compétences régaliennes à ces groupes industriels et financiers. Par cette politique, l’État condamne ses propres services à  l’impuissance, à l’instar du Service Régional de l’Archéologie (SRA, dépendant de la Direction Régionales des Affaires Culturelles, la DRAC) dont le rôle essentiel de programmation des fouilles, de protection et de sauvegarde du patrimoine, se voit considérablement affaibli, contraint à la négociation dans un environnement de plus en plus hostile à l’affirmation de ses missions(14). Ainsi vérolés par la fausse conscience de partenaires s’achetant une respectabilité à moindre frais, ces ouvertures en direction de la société perdent effectivement leur sens d’action éducative d’exposition de la réalité des faits, pour rejoindre les apparences trompeuses des techniques de marketing. Lors de ces événements l’archéologie est neutralisée. Elle devient un objet de promotion et de loisir, et non plus de déconstruction et de proposition.

2. La méthode fondant notre horizon : en tant qu’archéologues, historiens des archives du sol, parfois anthropologues forcés, nous fondons notre pratique sur l’évidence que les faits sont produits, comme un objet théorique l’est, en même temps que la science se produit ; qu’ils sont le produit de rapports sociaux dans lesquels les individus sont pris et que ce sont ces rapports primordiaux qui fondent les discours(15). Nous ne partons pas des apparences trompeuses et nous ne jugeons pas à partir du critère de l’immédiatement utile, mais des conditions matérielles qui influent sur la finalité du travail que nous restituons à la société. Des réalités matérielles (économiques et sociales) découlent bien les réalités morales d’une époque. Autrement dit, pour penser le contenu de notre travail, il faut prendre au sérieux l’impact de l’organisation du travail sur les décisions scientifiques, la qualité de l’analyse et la récolte des données. Le poids de l’idéologie n’est pas à prendre à la légère et on ne saurait être trop prudent lorsque des multinationales du poids de Vinci, capables d’infléchir des politique publiques sur des décennies, se font partenaires d’un secteur se devant d’être totalement au service de la justesse. Il ne faudrait pas perdre de vue que la finalité de notre métier ne se borne pas à la curiosité intellectuelle, contribution inféconde à elle seule. 

On le sait, les fictions historiques, l’instrumentalisation de la mémoire au service de grands récits, les abstractions personnifiées, favorisent l’impulsivité et la désorientation au détriment du sens critique, l’intuition au détriment du raisonnement. Cette confusion des sentiments fabrique l’élan imprévisible et consenti des populations dont le fait guerrier est le prolongement naturel ; la guerre sous toutes ses formes (militaire, économique, sociale, institutionnelle, etc.) mais toujours comme mode d’arrachement ou de défense des privilèges d’un groupe social, toujours au profit des besoins d’une organisation économique particulière regroupée autour d’un État. Comme toutes les sciences sociales et historiques, l’objectif de notre discipline est donc la démystification des discours idéologiques par le rétablissement de la réalité historique là où l’on nous prépose une légende. ll s’agit pour nous d’intensifier un sens historique contre les abstractions asséchantes et d’intérioriser que l’avenir dépend aussi bien de notre conception du passé que du présent.

L’entrée de l’événement et son slogan orwellien masquant la réalité du dispositif sécuritaire qu’il faut traverser, des infrastructures automatisées prêtes à être mises en service jusqu’aux moyens humains engagés pour se garder de toute contestation visible (sécurité privée, gendarmerie, police). Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

Pour ne pas assister à l’ensevelissement de cette finalité par l’esprit sectaire et intolérant guidant les logiques de ces puissances, comme elles ensevelissent nos sondages (Cf. Le scandale précédemment cité d’Arcos à Vendenheim), il faut nous dégager de leur étau. C’est-à-dire, au moins dans un premier temps, les enfermer dans un réseau de contrôle efficace, garde fou démocratique.

Pour ce faire, le préalable est de rétablir la souveraineté des intéressé.e.s, à savoir les archéologues et agents du patrimoine eux-mêmes, sur la manière de déterminer collectivement la façon dont, premièrement, s’organise concrètement le travail, deuxièmement, est pilotée une discipline dont les objectifs n’ont rien en commun avec les intérêts politiques et économiques d’entreprises dévalisant les richesses publiques. Pour y parvenir, marginaliser les modes de financement privés, mais encore étatiques (puisque l’État participe à sa propre impuissance par l’austérité budgétaire), semble indispensable.

3. Créer les conditions d’un travail libéré de cette emprise : nous pourrions l’envisager par des caisses de salaires et d’investissement gérées par les travailleurs.euses de notre profession, articulées à nos institutions et abreuvées par une cotisation interprofessionnelle indexée sur la valeur marchande des entreprises du BTP(16).L’objectif serait de garantir à toutes et à tous un salaire continué, sorte d’intermittence inspirée du salaire attaché à la personne du régime général de la Sécurité sociale(17) ou de l’assurance-chômage(18) et débarrassé de ses boulets que sont la validation de l’activité professionnelle par un volume horaire, la limitation des indemnités dans le temps, les injonctions à l’employabilité, le poids du patronat et de l’État dans la gestion du régime, etc. Une telle mesure, créant de fait de meilleures dispositions pour chercher, expérimenter et prendre part aux décisions, libérerait les travailleur.euses de l’angoisse du chantage à l’emploi, matrice de la concurrence et de l’incertitude nous poussant à monnayer des activités ou des biens qui n’étaient pas destinés à la transaction (sous louer son appartement, le covoiturage payant, etc.), en plus de reconnaître tout le travail invisibilisé : le cours, la formation, la recherche, les prestations dites annexes, comme les conférences, la participation à des ateliers, associations de recherche et de mise en valeur, ou des rencontres, la médiation, les débats, le syndicalisme, la vie de famille, (excusez du peu), etc.

C’est donc à la fois l’affirmation d’activités de production jusque-là indiscernables et la préservation de certaines activités en dehors du jeu de la valeur, cette Sécurité sociale permettant de les mener gratuitement. Elle permettrait aussi une revalorisation conséquente des salaires, avec cotisation, et la possibilité de redéployer en un maillage local l’archéologie préventive, avec l’implication des laboratoires de recherche et des associations de terrain trop souvent rejetées en-dehors de la réalité scientifique.
Il n’est donc pas difficile d’entrevoir les avantages que la profession pourrait tirer d’un tel système de Sécurité sociale. D’abord, une autodétermination retrouvée dans son travail par une rupture franche avec l’angoisse de l’insécurité et la conquête du droit à commettre nos propres erreurs sans qu’un autre les commette à notre place(19), permettrait d’augmenter notre préoccupation pour la productivité et la qualité de cette production. Cette réorganisation autour, d’une part, d’institutions indépendantes redistributives des profits et, d’autre part, de la reconnaissance du statut de producteur à chacun.une, serait ainsi un puissant moyen de contrôle sur les facteurs qui déterminent les formes de notre travail. Un moyen de garantir un salaire lorsque nous sommes privés d’emploi, puisque celui-ci ne reconnaît que par intermittence que nous sommes travailleurs.euses producteurs.rices de valeur (il ne le reconnaît pas en-dehors du contrat). Nous ne serions dès lors plus tributaire de l’aléa du rythme des aménagements, des fluctuations du marché ou de la contingence des événements. Ensuite, par ce droit à la souveraineté sur notre travail, nous pourrions améliorer la coordination des efforts et le développement de la discipline dès lors libre de se déployer au plus proche des futur.e.s archéologues(20), ainsi préparés et intégrés efficacement, et de la population, alors incluse dans un processus actif de réélaboration de l’histoire(21).    

Les tonnelles des filiales Vinci, à quelques pas des stands des archéologues de l’INRAP et d’Archéologie Alsace. Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

De cette nécessité, que nous rappelons vitale(22), découle le fait que lorsqu’il s’agit de faire l’analyse de notre propre discipline pour comprendre ou se situe (socialement et économiquement) le discours sur la reconstruction d’un objet que nous livrons au public, nous ne pouvons plus faire l’économie de la dénonciation des structures responsables de la dégradation de nos conditions scientifiques et de travail. Pour créer une collectivité qui décide et renouer avec le goût du travail bien fait, il faudra bien nous libérer des liens qui nous lient à des entreprises entravant les conditions de possibilité de la production des connaissances tout au long de notre chaîne opératoire, de la récolte des données jusqu’à l’étape pédagogique. Car le constat que dressait J.-P. Demoule en 2017(23) sur la mise en dangers de la sauvegarde des données « engendrée par l’éclatement et la dispersion des fouilles », des effets de l’ouverture au marché en 2003 ayant fait passé « à l’arrière-plan les activités de recherche et de publication » et de « l’incapacité des fonctionnaires de Bercy à mettre en place une taxe » à la hauteur des besoins, faisant s’effondrer les moyens opérationnels de l’INRAP dans un contexte de concurrence accru, parait bien en deçà de la réalité d’aujourd’hui. En revenir à « La structuration de l’archéologie autour d’un pôle public de l’archéologie préventive permett[ant] de définir une politique nationale cohérente de recherche, mais aussi de diffusion culturelle »(24), est difficilement souhaitable dans le contexte d’un État tout entier acquis aux intérêts de multinationales voulant préserver leur pouvoir sur le travail.

Nos propositions, qui peuvent se résumer à l’institution d’une Sécurité sociale unifiée du patrimoine et de la Culture sous contrôle des salarié.e.s, visent à dépasser cette contradiction. Pour le moment, participer à la mise en valeur du patrimoine c’est aussi œuvrer à la mise en valeur du Capital de groupes comme Vinci, dont la puissance est bâtie sur des privilèges concédés. Comment ne pas constater le dilettantisme des pouvoirs publics et l’instrumentalisation de notre science ?

Anticiper les effets de nos choix

Dans notre situation, la crise de l’engagement se prolonge donc par une crise des savoirs, des conditions de leur extraction jusqu’à leur finalité. En effet, comme responsabilité éthique, principe d’action et d’interaction, l’engagement politique recoupe l’engagement scientifique en tant qu’il fonde son action sur le devoir de différencier le vrai du faux, et donc le juste de l’injuste puisque le faux sert l’injuste. A contrario, l’indifférence c’est la liberté abstraite des dégagés de la vie qui tient pourtant comme loi que distinguer c’est penser et que différencier c’est agir.

La portion ouverte, arpentée par les visiteurs en conduite « écoresponsable » sur 1 à 2 mètres de goudron. Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

Concrètement, dénoncer l’absence de vision à long terme des politiciens ou s’emporter contre les structures scientifiques d’une recherche adossée à l’évaluation des performances individuelles et à l’accumulation de la plus-value (le profit extorqué et retenu), est un devoir qui doit se traduire en acte. Faire défaut à ce devoir produit des conséquences ; participer aux événements de Vinci en ayant conscience du malaise produit ses effets ; établir une officine de coopération avec des intérêts objectivement divergeant aux nôtres engendre ses effets ; adhérer à la vision du monde qui nous place dans un régime de compétition acharné (pour l’emploi, la place, le chantier, la publication, etc.) et d’instabilité économique en assenant que « Nous partageons le même intérêt pour les sources d’approvisionnement des matériaux et leur place dans l’histoire des sociétés »(25), au nom d’un pan entier de la profession et sans aucune concertation, c’est allumer une mèche. Il n’est pas d’aliénation qui ne fasse naître une forme de résistance correspondante, nous en sommes la preuve. Par conséquent, il faudra bien, également (et peut-être même d’abord), nous défaire des liens qui nous lient à des individus peu compétents ou peu scrupuleux, malhonnêtes ou influençables, opportunistes ou craintifs. En tout cas jamais représentatifs de nos aspirations.

Ce que nous avançons ne découle pas d’un purisme ou d’un dogmatisme, celui qui ne voit jamais ce qui est en construction, mais de la radicalité, celle qui pose le constat de ce qui a du potentiel pour nous à travers nos réalisations et qui démontre qu’il n’y a rien d’irréversible ou de prédéfini dans l’histoire. Qui nous force par conséquent à révéler les abus des institutions pour mieux révéler, et dépasser, les contradictions de notre système social.

Ces compromissions, ces renoncements, ces faiblesses, ces lâchetés que nous identifions, engendrent des réactions : le chagrin et le dépit qui accablent, la colère qui nous anime. La tolérance vaut pour le dialogue raisonné en vue de la délibération. Une fois le constat posé et la décision prise, il s’agit de faire preuve d’intransigeance pour mettre en acte la raison dégagée dans un mouvement solidaire où le respect de la discipline collective prime. Ces deux temps s’enchaînent. Mais lorsque nous sommes confrontés à des groupes ou des individus refusant de faire démonstration du bien fondé et de la finalité de choix engageant tout un corps social, peut-être sous prétexte que chacun a le droit de penser ce qu’il veut, nous pouvons faire preuve d’intransigeance. Nous pouvons affirmer que la colère comme mode de connaissance n’est pas un mal quand il s’agit de l’essentiel.

Au cœur du « Village des Partenaires ». Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

Dans ce cas, ne pas céder à la colère c’est être incapable de penser le temps long et incapable de sympathie humaine véritable. C’est se couper de l’intelligence analytique et de l’imagination créatrice permettant d’entrevoir les mesures générales et particulières à appliquer pour améliorer la situation. Car cette intolérance qu’on nous oppose empêche de fixer des accords durables, une discipline consentie sur la base d’obligations morales engageant les individus face à l’obligation d’obéir, et participe à entériner l’indifférence. Bien entendu, ce qui caractérise l’indifférent est précisément ce que nous ne pouvons plus voir prospérer : le refus de faire face au difficile problème de l’organisation par son manquement au devoir de l’action droite et rigoureuse, mais aussi au devoir de l’action qu’il convient d’accomplir en fonction de son rôle social.

Rien ne peut mieux prouver l’urgence d’un sursaut des vitalités que le gaspillage humain dont notre collectivité (des membres d’associations aux archéologues du préventif, en passant par les chercheur.euses) est victime, avec son nombre toujours croissant de travailleurs.euses lassé.e.s, épuisé.e.s, dégouté.e.s et finalement démissionnaires. Il y a le manque de sens (un comble pour notre profession de passionnés) et le sentiment de dépossession des finalités du geste de l’archéologue : «À force d’avoir l’impression de purger des sites pour la construction, plutôt que de faire de l’archéologie pour de l’archéologie, on en vient à perdre parfois le sens de nos missions, à ne plus savoir pourquoi on travaille»(26). Il y a aussi la question du recrutement, indépendamment des renouvellements tout naturel pour cause de départ à la retraite, et de meilleurs contrats assurant la sécurité d’une carrière dans le respect du code du travail. Aujourd’hui, le recours à l’infra emploi (ce sous emploi, moins bien protégé) est en passe de devenir la norme : 15% des effectifs INRAP sont en CDD contre 8% en 2017(27). La prétendue augmentation des salaires de l’ordre d’un peu plus d’une centaine d’euros que l’INRAP met sur la table, à l’instar de beaucoup d’entreprises, ne changera rien à la situation : il s’agit d’un rattrapage, d’une mesure rétroactive(28) qui intervient à un moment de tension ou la hausse de l’inflation de 2,8% (INSEE) à 3,4% (selon l’indice européen) sur 1 an (2021) rend ce compromis à la fois nécessaire et déjà insuffisant. Pour un smicard, plus sensible aux hausses des prix, ces moyennes peuvent en réalité signifier 4% ou 5% d’augmentation dans son panier. La revalorisation des grilles salariales (actuellement un catégorie 3 avec 15 ans d’expérience est autour de 1800 brut par mois) semble incertaine pour 2023 et, encore une fois, l’inflation montante sur deux décennies n’a eu de cesse de faire perdre de l’argent aux salarié.e.s : 1800e en 2002 valait plus que 1800e aujourd’hui. Rappelons-nous que jusqu’en 1982 les salaires étaient indexés sur la hausse des prix et qu’il est donc possible d’infléchir cette réalité.

Le pont sur le tracé de l’autoroute, vers le péage du « Village des Partenaires ». Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

Nous le savons bien, nous devons au quotidien composer avec l’état réel du rapport de force. C’est pourquoi les compromis de terrain, les petites batailles épuisantes et démoralisantes menées isolément, sont souvent les seules actions envisageables sur le moment. Toutefois, une fois le temps de l’urgence de l’intervention passé, rien ne nous empêche de prendre collectivement du recul sur le fonctionnement présent des choses. En adhérant au constat de la contradiction de notre condition et à l’effort de formulation de solutions pérennes, chacun et chacune pourra se convaincre de la nécessité et de la possibilité du changement. Plus encore : en faisant valoir sa volonté, en prêtant ses bras et son temps aux groupes qui tentent d’éviter le pire, il est possible de se séparer du régime passionnel qui nous lie à l’organisation de notre métier(29) pour dépasser l’inertie de nos collectivités (au-delà de l’archéologie donc), et enfin rallier ce que l’on sait à ce que l’on fait.

Un début de conclusion

En tant que pratique scientifique, l’archéologie n’est pas accessoire ; elle n’est pas distraction en temps de paix, pourvoyeuse des fantasmes vidéo-ludiques ou cinématographiques, prétexte aux vacances ou aux sorties champêtres et culturelles. L’archéologie est nécessaire en tant que science des vestiges matériels nous dévoilant à sa manière limites, ruptures et continuités des sociétés et des cultures passées, sous l’effet de la multiplicité des choix opérés par notre espèce, sur toute la planète(30). Les stratégies de gestion des crises doivent prendre en compte les connaissances accumulées et formulées par les sciences humaines et sociales, sans quoi nous nous condamnerons à une ritournelle lugubre.

La portion d’autoroute ouverte d’un côté aux mobilités « vertes », de l’autre aux bus et voitures pour visiteurs. Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

Nous réaffirmons que notre discipline est, au même titre que le reste de la recherche, de la Culture et des autres secteurs fondamentaux (santé, éducation, énergie, alimentation, logement, transport), un bien commun devant être protégé de la logique des profits. Notre devoir est donc de contester la puissance des aménageurs et la légitimité de leurs entreprises culturelles lucratives qui se travestissent en fondations donatrices désintéressées. Pour y parvenir, il faudra de toute évidence leur opposer des lieux de production souverains, dégagés de l’arbitraire d’un marché de l’emploi rendu inapte à garantir nos conditions matérielles d’existence.

Si la question de la gestion collective de notre travail, et donc de l’économie, n’est pas mise au cœur de nos revendications, alors nous aurons sans doute des augmentations (primes ou salaire direct) sans les cotisations sociales, déjà affaiblies par le gel du taux depuis la fin des années 1970, censées alimenter les caisses du régime général (retraites, assurance maladie, allocations familiales, etc.), de l’assurance-chômage et de nos services publics (l’hôpital est financé à 80% par la Sécurité sociale, ce qui prouve en substance que l’on peut se passer du crédit bancaire). Soit l’ensemble des institutions assurant ce qu’il nous reste de souveraineté et sans lesquelles la situation serait invivable, davantage encore à l’époque du continent pandémique(31). Nous aurons probablement un « revenu universel » sans les prestations sociales(32), sans capacité de prise de décision sur ce que nous voulons produire et comment, avec cette injonction à la performance instituée par la « sécurisation des parcours professionnels » (les comptes personnels d’activité accumulant les bons points en fonction de notre indice de performance)(33) et un statut d’indépendant payé à la mesure de son activité, plus sensible que jamais aux contingences. Nous serons toujours sous tutelle en tant que mineur économique ayant droit au « pouvoir d’achat » et non plus qualifiés comme producteur de valeur, souverains et aptes à délibérer avec notre collectivité.

Les chasseurs et leur « Mobil’faune », entre les tonnelles des filiales Vinci à droite et le stand de l’INRAP à gauche. Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

Prendre ce chemin permettrait non seulement d’affirmer le caractère commun de la production de la recherche scientifique et du patrimoine, en associant le respect des travailleurs.euses et le souci de l’intérêt général. Mais encore d’éviter le ridicule d’une participation au genre de kermesse mercantile à laquelle nous avons pu assister les 13 et 14 novembre 2021, quelque part sur le tracé du GCO, entre l’étalage des chasseurs (la mobil’faune au gibier empaillé), le parc des trottinettes aux terres rares et les tonnelles des filiales Vinci.

Dossier monté par des membres du GAEL-Alsace et de la rédaction de Notre Condition

N.B. : Toutes les notes techniques et historiques sur la constitution des institutions du travail, leur fonctionnement et leur évolution au gré des rapports de force, ont été élaborées à partir des travaux de Bernard Friot, sociologue et économiste, fondateur du Réseau Salariat et animant l’Institut Européen du Salariat, Daniel Linhart, sociologue du travail et directrice de recherche au CNRS, Claude Didry, sociologue au CNRS, et son ouvrage L’institution du travail (2015), Pierre Rimbert, journaliste au Monde Diplomatique, chercheur au Centre de Sociologie Européenne et au Centre d’études de l’emploi et du travail, coscénariste du film Les Nouveaux Chiens de garde (2011).

  • (1) Source : https://www.culture.gouv.fr/Thematiques/Archeologie/Qu-est-ce-que-l-archeologie/Les-commissions-territoriales-de-la-recherche-archeologique
  • (2) Source : Légifrance.fr
  • (3) Source : https://www.monde-diplomatique.fr/2006/12/POT/14263
  • (4) La filiale de Vinci, Arcos, rappelée à l’ordre pour au moins six entraves aux travaux archéologiques, a recouvert, dans une précipitation absolue, un projet de fouille sur le tracé du GCO début 2019, vers Vendenheim. Dans la foulée, la DRAC publie le 26 mars un arrêté annulant la mise en œuvre de la seconde tranche de fouille « considérant que la première tranche des fouilles a permis de récolter les renseignements nécessaires à la compréhension du site. ». Mesure diplomatique pour sauver les apparences, puisqu’il était de toute manière devenu impossible de fouiller en raison des volumes de terre déplacés sur la zone. Source : https://www.rue89strasbourg.com/gco-pres-de-vendenheim-arcos-a-enterre-un-projet-de-fouille-archeologique-juge-necessaire-151572
  • (5) Affirmer que la donnée n’est pas pertinente est un non-sens. La donnée est là, qu’importe si tel ou tel schéma a déjà été mis au jour à travers elle ou que les vestiges ne sont pas dans un état de conservation optimal. Ne pas la prendre en compte, c’est nier son existence et faire l’impasse sur des pans entiers de la connaissance.
  • (6) Laurent Vaxelaire, directeur de l’Inrap Bourgogne. Source : Antonio Fischetti, « Les prolétaires de l’archéologie », dans Charlie Hebdo, 21 avril 2021.
  • (7) Cette capacité à inscrire le présent dans l’histoire et à situer un objet dans un temps toujours signifiant, puisque forcément orienté selon les récits interprétatifs et les conceptions en vigueur.
  • (8) Le réflexe de consommation comme mesure compensatoire à une vie éprouvée par les frustrations et les contraintes subies dans un régime passionnel ambivalent ou « tout est permis mais rien n’est possible », pour paraphraser Clouscard.
  • (9) La dernière datant du 19 octobre 2021 au Musée Carnavalet de Paris. Source :  :https://www.inrap.fr/la-24e-edition-du-club-amenageurs-de-l-inrap-16056?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=n%25C2%25B0%252037%2520%257C%2520mercredi%252010%2520novembre%25202021
  • (10) Source INRAP : https://www.inrap.fr/amenageurs/le-club-amenageurs-14226
  • (11) Grands groupes ou conglomérats du BTP, de l’énergie, des transports, de l’assurance ou de l’immobilier. Pour consulter la liste sur le site de l’INRAP : https://www.inrap.fr/merci-nos-mecenes-9846?fbclid=IwAR1dETnPrRi6BXblQziGH00UF2u-hn0WntA1tAOcvbsXAhhbX_qNx6CJx4A
  • (12) Il en va de même pour ces événements que sont les grands projets de fouille à l’étranger. Un exemple parmi d’autres : https://www.vinci-airports.com/sites/vinci-airport.fr/file/fouilles_cambodge_inrap_fr_0.pdf?fbclid=IwAR3OsZcbT1af7r7InZQ2srZy9CL0RTD_vVpIsjYuy-AqvlhZp1cnEw8plAI
  • (13) Rendu effectif par l’arrêté du 6 janvier 1989, source INRAP : https://www.inrap.fr/mecenat-14269
  • (14) Les normes d’aménagement du territoire jugées « contraintes administratives » par les politiques et les aménageurs. Voir le décret du 8 avril 2020 (2020-412), permettant aux préfets de passer au-dessus des différents codes en vigueur (Construction, Urbanisme, Environnement, Patrimoine, …), dans le cadre du plan de relance économique.
  • (15) Contre le relativisme épistémologique dominant, l’idée que les rapports sociaux sont fondamentaux a notamment été prolongée par Alain Testart, renouant avec l’analyse de rapports sociaux objectivables déterminant l’évolution des sociétés, dans « Principe de la sociologie générale », Tome 01, CNRS éditions, Paris, 2021.
  • (16) Soit les profits socialisés des grands groupes : Vinci, leader européen, pour 48 milliards de profits en 2020, Bouygues, au troisième rang, avec 37 milliards, Eiffage, juste après, avec 16.9 milliards, puis Fayat avec 4 milliards, Vicat pesant 2.4 milliards ou encore Soprema et ses 1.9 milliards.
  • (17) A l’origine, en 1946, le régime général est géré aux trois quarts par les représentant.e.s élus des salarié.e.s. Ce contrôle a été entamé par les ordonnances de 1967 (instituées par De Gaulle), restaurant la capacité d’influence des employeurs par une représentation paritaire, avec des représentant.e.s des salarié.e.s mais sans élections. Ce processus s’est approfondi à la fin des années 1970 par le gel du taux de cotisation et s’est encore amplifié dans les années 1980. Par exemple, Séguin indexe en 1987 les pensions retraites sur les prix et non plus sur les salaires, ce qui fait mécaniquement baisser les pensions car les prix augmentent globalement moins vites que les salaires. Cela entérine en même temps le passage d’un droit au salaire à la logique méritocratique du « j’ai cotisé, j’ai droit ». La réforme à venir prolonge évidemment cette baisse et cette logique en gardant le cape du Conseil d’orientation des retraites (augmentation des annuités, prise en compte des 25 meilleures années au lieu des 10 meilleurs qui baisse aussi le niveau moyen, etc.). La suppression des régimes spéciaux vise certes l’homogénéité, mais par un nivellement vers le bas du calcul des pensions au lieu d’un alignement sur les valeurs hautes. C’est, en résumé, le passage de la retraite comme continuité du meilleur salaire à la retraire comme droit au repos en jouissant d’un revenu différé des cotisations, ces bons points accumulés durant sa vie. Car non, les retraites n’ont pas été conçues comme la contrepartie des cotisations ou une solidarité « intergénérationnelle ». Elles ont été bâties sur le principe du régime des fonctionnaires, titulaires à vie d’un grade définissant une qualification qui attache un salaire à la personne. Soit un droit économique affirmant le statut de producteur de chaque individu.
  • (18) Cette dynamique générale se retrouve dans les réformes touchant cette dernière (et qui n’est pas dans le régime général, contrairement à ce qu’aurait voulu la CGT en 1958). Dès 1992 est formalisée la logique d’un chômage comme droit à l’emploi et non plus au salaire, avec une CFDT qui succède à la CGT dans la gestion de l’UNEDIC. Le prolongement récent de cette logique est la suppression de la cotisation chômage des salariés en 2018, cotisation remplacée par la CSG (Cotisation Sociale Généralisée), cet impôt instituant un « droit au pouvoir d’achat » et une distinction entre les contributifs, les performants, et les non-contributifs, les fainéants, retraités, malades, etc. La logique victimaire dépossède l’individu de son statut de producteur souverain de la valeur, avec ou sans emploi. Dès les années 1980 (Rocard, Jopsin, …), les mesures spécifiques en direction de la jeunesse, qui ont surtout pour effet de dégrader les droits liées à l’emploi, normalisant le sous-salaire et le sous-contrat (Contrat emploi solidarité ou jeune, stage, volontariat, Service civique, mesures accompagnées de la multiplication des CDD, de l’intérim, etc.) et la contraignant au tunnel du précariat de « l’insertion », sont d’ailleurs justifiées par cette logique : « les pauvres jeunes, il faut les sortir du drame du chômage : il vaut mieux un petit boulot que rien du tout ». Une victime n’est pas porteuse d’une qualification, elle n’est pas responsable et incapable de prétendre à la direction des affaires. De là, les représentant.e.s des salarié.e.s ont logiquement pu être éjectés de l’Unédic (organe de gestion de la caisse d’allocations), ce qui équivaut à une nationalisation sous la tutelle d’un État acquis à la cause de la compétitivité.
  • (19) Ce droit à la maitrise de son travail doit être pensé comme un droit inaliénable : une qualification attachée à la personne et non plus à son poste, chose déjà existante sous la forme du statut d’agent de la fonction publique, statut allégrement combattu par le Medef.
  • (20) Les étudiant.e.s, dont l’expérience se borne généralement aux fouilles programmées ne préparant évidemment pas à ce que l’on appelle le préventif. Pire, qui sous prétexte d’offrir une possibilité de mettre en pratique sa passion pour la discipline, habitue à une non rémunération de la production scientifique. Autant dire que cette normalisation du travail gratuit ancre dans les consciences des jeunes archéologues une forme de servilité consentie lorsqu’ils/elles seront confronté.e.s à des conditions de travail nécessitant en réalité de nettes améliorations. Cette situation masque le passage d’une précarité à une autre.
  • (21) Le ressenti à l’égard des scientifiques, voire le rejet croissant de la parole scientifique qui débouche sur le complotisme, alimente le replis identitaire, l’indifférence vis-à-vis du fait politique et accentue l’antagonisme ville/campagne, sont le produit d’un régime d’infantilisation managérial, incarné par des experts auto-proclamés et lointains. Cet écart entre les intellectuels (au sens du rôle social) et le reste de la société s’est approfondit avec la crise COVID, prolongée par l’État d’urgence sanitaire et un conseil de défense ad hoc, toujours plus opaque dans ses prises de décisions. Nous pouvons contribuer à briser cette dynamique. À ce propos, il faut consulter le tract Gallimard publié en 2021 De la démocratie en pandémie (Barbara Stiegler) : « le devoir des milieux universitaires et académiques est de rendre à nouveau possible la discussion scientifique et de la publier dans l’espace public, seule voie pour retisser un lien de confiance entre le savoir et les citoyens, lui-même indispensable à la survie de nos démocraties. La stratégie de l’omerta n’est pas la bonne. Notre conviction est au contraire que le sort de la démocratie dépendra très largement des forces de résistance du monde savant et de sa capacité à se faire entendre dans les débats politiques cruciaux qui vont devoir se mener ».
  • (22) A l’heure de la réforme de l’assurance chômage, impliquant notamment la baisse substantielle de nos allocations au 01 octobre 2021 : jusqu’à 600e pour un archéologue enchainant les contrats, et l’allongement des mois travaillés de 4 à 6 pour pouvoir être éligible depuis le 01 décembre 2021. Mais aussi de l’affaiblissement du code du travail par les lois travail I & II (2016-2017), de la réforme des retraites et des coupes budgétaires prévues en 2022. Sans parler des effets désastreux de la gestion libérale des pandémies sur notre travail. Ce-dernier a été rendu d’autant plus précaire par des mesures comme le confinement, appliqué pour éviter la saturation des hôpitaux qui font les frais de l’austérité, celle-là même qui creuse le déficit.
  • (23) Source : « L’archéologie pour les gens ? », 2017. Disponible ici : https://www.jeanpauldemoule.com/larcheologie-pour-les-gens/
  • (24) Idem.
  • (25) Dominique Garcia, président de l’INRAP dans, « Carrières et patrimoine archéologique : l’UNICE, l’UNPG et l’INRAP s’engagent dans un partenariat », 7 décembre 2017 : https://www.unicem.fr/wp-content/uploads/cp-partenariat-unicem-unpg-inrap-decembre-2017.pdf?fbclid=IwAR3NyXvCBHMaUujcaij8sW6J0kF_fGSBHCTOEgdMSKdIRp1JbQltWe2FwxM
  • (26) Paroles rapportées de Séverine Hurard dans l’article du Figaro du 12 juin 2021 : https://www.lefigaro.fr/culture/salaires-recrutements-perspectives-pour-ses-20-ans-l-inrap-prepare-sa-mutation-20210612
  • (27) Eric Michon, délégué CGT. Antonio Fischetti, « Les prolétaires de l’archéologie », dans Charlie Hebdo, 21 avril 2021.
  • (28) « Les salaires de l’INRAP n’ont pas bougé depuis sa création en 2002 », Eric Michon, délégué CGT. Antonio Fischetti, « Les prolétaires de l’archéologie », dans Charlie Hebdo, 21 avril 2021.
  • (29) Cet état ambivalent caractéristique du régime passionnel du salariat culturel : l’exploitation par la passion.
  • (30) Sous la direction David Graeber (anthropologue) & David Wengrow (archéologue), Au commencement était. Une nouvelle histoire de l’humanité, Les liens qui libèrent (éd.), Paris, 2021, 752 p. Synthèse issue de 10 ans de travaux qui remet en perspective la complexité et la richesse des parcours des différentes sociétés peuplant les continents. Elle bat en brèche l’idée dominante de la linéarité de l’histoire eurocentrée, l’Europe se voyant comme homogène et faisant de son cas une généralité à travers toute une panoplie de préconçus largement remis cause : la nature humaine est naturellement inégalitaire, l’achèvement se situe dans les modèles étatiques actuels, les villes sont nécessairement synonymes de systèmes sociaux hiérarchisés, les peuples s’acheminent naturellement vers des modèles de plus en plus verticaux, bref, qu’il y aurait la civilisation des chefs (aux réseaux biens structurés) et le monde des sauvages simples ou cruels (parce que distant d’une quelconque conception de centralisation du pouvoir et d’accumulation des richesses). À ce titre, l’ouvrage s’attaque à une vieille et fausse opposition. Il restaure le sens philosophie du Discours sur l’origine et les fondements des inégalités parmi les hommes (d’où provient l’idée du bon sauvage) de 1755, qui n’a jamais été conçu par son auteur comme une histoire objective, mais comme un essai théorique pour penser les natures humaines et les organisations sociales. Hobbes, ayant subi le même traitement, à savoir celui d’être traité comme une source scientifique solide par les penseurs libéraux, est également recontextualisé.
  • (31) Barbara Stiegler, De la démocratie en pandémie : santé, recherche, éducation, Paris, Gallimard, coll. « Tracts », 2021, 64 p.
  • (32) Contrairement à « unification » ou « général », le terme « universel » cache toujours un appauvrissement. Il est d’ailleurs également employé par le gouvernement et son projet de réforme des retraites. Le fameux « régime universel » envisagé.
  • (33) Ces comptes (compte jours, formation, points retraites, …) dont la logique est « plus je serais performant, plus j’aurais de point à dépenser », prennent leur source dans les années 1990, avec les accords interprofessionnels entre le Medef et la CFDT. Ils sont en train d’être réunis dans « le compte personnel d’activité », propre à chacun.e.