Tempête sur l’asie (1/3)

Tempête sur l’asie (1/3)

L’ASIE, SI LOIN, SI PRÈS

Le monde change.

L’Asie des luttes ouvrières et des soulèvements populaires est le continent aveugle de notre temps, l’angle mort de nos perceptions actuelles et le point nodal de nos défauts de compréhension du monde… Pourtant, le futur de notre planète se forge probablement dans ces mouvements. Raisonner à l’échelle asiatique, c’est non seulement prendre conscience de l’ampleur de ce qui s’accomplit dans ces pays, mais encore acquérir la perception des dynamiques mondiales en cours. Celles qui nous donnent la capacité de cerner ce qui se passe chez nous (Cf. À bout de souffle).

Les luttes ouvrières, qui ont joué un rôle si important depuis deux siècles dans la fabrication du monde moderne et de ses acquis sociaux et démocratiques, donnent aujourd’hui à beaucoup le sentiment d’avoir perdu de leur capacité subversive à inventer et à construire un monde nouveau. En réalité, il suffit d’aller voir en Asie pour battre en brèche toutes les légendes sur la fin de la classe ouvrière. Le constat est que celle-ci s’est décalée vers ce continent, en même temps que le cœur du système productif s’y est déplacé, dans le sillage de la Chine et de l’Inde, au Pakistan, au Sri Lanka, au Myanmar (Birmanie), en Indonésie, en Thaïlande, au Vietnam, au Bangladesh, au Cambodge ou aux Philippines.

Faute d’avoir suffisamment d’informations sur ce qui se passe précisément en Chine aujourd’hui, c’est dans l’ensemble du sous-continent indien – Inde, Pakistan, Sri Lanka, Népal, Myanmar, et Maldives (soit 1,7 milliards d’habitants) – que les principales luttes sociales à l’échelle mondiale peuvent aujourd’hui, et dans la continuité de ces dernières années, être observées.

C’est pourquoi, à partir de plusieurs de ces pays, l’article décliné en trois volets a pour objectif de faire toucher au lecteur l’impact de ces soulèvements sociaux sur l’ordre du monde. Cette première partie doit être considérée comme une présentation générale qui sera complétée par une seconde sur l’Inde1et une troisième sur le Pakistan, le Sri Lanka, le Bangladesh, l’Indonésie, les Philippines et la Birmanie.

Raisonner à l’échelle asiatique, c’est non seulement prendre conscience de l’ampleur de ce qui s’accomplit dans ces pays, mais encore acquérir la perception des dynamiques mondiales en cours. Celles qui nous donnent la capacité de cerner ce qui se passe chez nous.

Pour entrer dans cette histoire et évaluer toute sa dimension, il faut avoir à l’esprit que le soulèvement paysan indien de 2020-2021 – bien que totalement occulté en France – est certainement du même ordre que celui des Canuts à Lyon en 1831 et 1834. Les paysans indiens reprirent d’ailleurs sans le savoir le drapeau « nous sommes en train de mourir, alors nous préférons mourir en combattant ». L’ampleur de cet événement a aussi montré que le cheminement actuel des mouvements sociaux en Asie pourrait bien continuer son développement par une Commune de Shangaï ou de Canton (Chine), Delhi (Inde), Dhaka (Bangladesh) ou encore Islamabad (Pakistan), comme il y eut une Commune de Paris en 1871. Avec les implications mondiales que l’on sait sur l’histoire du mouvement ouvrier et de ses idées. L’ébranlement indien marque déjà de son empreinte les soulèvements des classes populaires actuelles au Pakistan, où le mouvement vient de faire tomber le gouvernement2 , ou au Sri Lanka, où il est en passe de le faire tomber3.

Les médias occidentaux, et tout particulièrement français, ne nous disent pas grand-chose des grandes mutations en cours dans ces régions, et absolument rien des luttes sociales qui les traversent. Ce n’est pas tant la distance géographique ou culturelle qui les éloignent de ces mouvements, que la distance sociale. On peut reconnaître une distanciation équivalente à l’encontre de la révolution actuelle au Soudan4, si ignorée de nos médias de par sa nature prolétarienne. Plus proche encore, ici même, on se souvient du mépris et des calomnies distillées par ces mêmes relais médiatiques à propos des Gilets Jaunes.

Des agriculteurs participent à une marche vers la capitale indienne, New Delhi, pour protester contre les récentes réformes agricoles du gouvernement central, à Ambala le 26 novembre 2020 (Photo par – /AFP)

Tout autant que l’invisibilité quotidienne des plus humbles des travailleurs, dont les médias n’ont remarqué l’utilité indispensable que durant le confinement, les luttes de ces invisibles restent pour eux inexistantes et à cacher. Karl Marx et d’autres de son temps avaient déjà décrit comment le philanthrope et démocrate bourgeois pouvait se pencher avec commisération sur le peuple ouvrier qui souffre mais jamais sur l’ouvrier qui redresse la tête et se bat.

La majorité des grands intellectuels et artistes voyaient dans les communards de 1871 les nouveaux barbares de leur temps. Ça n’a pas changé. Mais les Communes de notre temps pourraient bien se situer cette fois en Asie.

L’ASIE, ATELIER DU MONDE ET CŒUR DES SUBVERSIONS DU MODE DE VIE

Avec la mondialisation, l’Asie est devenue l’atelier du monde, avec un prolétariat parfois estimé à 750 millions d’individus, soit infiniment plus que du temps de Marx ou de la révolution russe de 1917. Dans cette région du monde, les usines, de taille souvent importante, ont poussé comme des champignons en seulement quelques décennies. La seule usine de Foxconn à Shenzen5, en Chine, compte par exemple 300 000 ouvriers. À elle seule c’est trois fois la ville de Nancy : une ville usine ! L’urbanisation galopante a fait surgir en quelques années des mégalopoles de plusieurs dizaines de millions d’habitants. Des villes comme Chongqing6 ou Jakarta (capitale de l’Indonésie qui compte 30 millions d’habitants) abritent chacune trois fois plus d’habitants que le Portugal ou la Belgique, presque autant parfois que l’Espagne (47 millions d’habitants), et des bidonvilles plus grands que les plus grandes villes françaises, abritant un prolétariat urbain très jeune et remuant de mille révoltes.

Cette prolétarisation / urbanisation a révolutionné, avec une rapidité jamais vue dans l’Histoire, les rapports familiaux, matrimoniaux, ethniques ancestraux de sociétés féodales. Ce processus a permis aux jeunes et aux femmes de desserrer les liens des carcans archaïques pour les plonger dans la « liberté » de l’exploitation de la jungle capitaliste la plus sauvage. Quittant un monde, ces populations ont rejoint le chaudron commun de la précarité, du travail des enfants, de l’absence de protection sociale, de la vie dans des taudis, de l’entassement dans des dortoirs ouvriers insalubres… Ce XIXe siècle au milieu du XXIe pousse ces nouveaux prolétaires à rejouer, à l’ère d’Internet, les soulèvements de l’ère de la révolution industrielle.

Les médias occidentaux, et tout particulièrement français, ne nous disent pas grand-chose des grandes mutations en cours dans ces régions, et absolument rien des luttes sociales qui les traversent.

Les agriculteurs célèbrent la victoire après que le Premier ministre indien ait annoncé l’abrogation de trois lois de réforme agricole. Singhu le 19 novembre 2021. (Photo de Xavier Galiana / AFP)

L’ouverture à la sauvagerie du marché mondial a entraîné, en quarante ans, une rupture brutale avec les modes de vie traditionnels, là où 300 ans ont été nécessaires en Occident. La violence des rapports sociaux prend très souvent la forme d’un antagonisme explosif entre un mode de vie en pleine révolution et des régimes dictatoriaux traditionalistes momifiés. Ainsi, partout, la lutte contre l’exploitation se mêle à la lutte contre les oppressions, la lutte pour la condition ouvrière se mêle à celle contre l’oppression des femmes, contre les divisions de races, de castes, d’ethnies, de nations ou de religions. En somme, les luttes économiques, sociétales et politiques tendent à former un tout.

C’est ce qui avait déjà été observé avec les révolutions arabes des places Tahrir (Égypte) ou de la Kasbah (Tunisie). Ce double combat contre l’exploitation et les oppressions est aujourd’hui devenu le drapeau revendiqué, le visage assumé du soulèvement paysan indien (Cf. Le mouvement paysan indien). Dans ces pays immensément jeunes – en Inde les moins de 25 ans représentent 45% de la population –, cette révolution du mode de vie à caractère générationnel donne à la nouvelle classe ouvrière, et à sa frange la plus jeune, un rôle éminemment central dans la contestation. En effet, avant le tournant libéral de 1990, dans beaucoup de ces pays la société civile était réduite à la portion congrue. La renaissance brutale et soudaine du capitalisme a créé un espace public oppositionnel pour la défense des droits de chacun, animé par les classes populaires et les ouvriers.

Leur histoire, leur âge, leur genre, leur structuration et leur concentration dans des usines géantes ou dans des quartiers de taille gigantesque7, donnent à ces concentrations de très jeunes ouvriers – majoritairement de 12 à 19 ans, à l’instar du début du mouvement ouvrier en Occident – la plus grande fulgurance, la plus grande énergie et la plus grande efficacité pour entraîner le reste du monde.

L’ASIE POST COVID DES RADICALISATIONS SOCIALES

La mondialisation capitaliste de ces dernières décennies a donc été un bouleversement considérable. Elle a détruit bien des sécurités et protections. Elle a aussi promis un monde nouveau et meilleur, avec moins de frontières et de barrières en tous genres pour les milliards d’êtres humains peuplant ce qu’on appelait hier encore le tiers-monde8.

Or, avec l’épidémie mondiale de covid 19, cette période de la mondialisation triomphante semble s’être bel et bien refermée.

Les promesses de la mondialisation se sont donc vite réduites à des échanges marchands, repliés derrière les barrières nationales et pérennisés par les guerres. Réduction encore accentuée depuis le basculement des équilibres et des rapports de force mondiaux autour de la guerre en Ukraine. Car concrètement, cela a signifié pour les classes pauvres récemment « mondialisées » des licenciements massifs, suivis d’une hausse des prix majeure accompagnée de pénuries ou de famines.

L’épidémie de covid s’est traduite en Asie par des violences inouïes contre les classes populaires. Début mars 2020, alors que les premiers cas ont été signalés en février, l’arrêt, d’une part, de la production chinoise qui alimente la plupart des pays du continent en produits de base et, d’autre part, l’arrêt ou la suspension des commandes occidentales (notamment des marques de vêtements Wal-Mart, H&M, C&A, Marks and Spencer, Esprit, GAP, Li & Fung, Primark, etc.), a amené le patronat de ce secteur à prendre des mesures « économiques ». Jouant un rôle décisionnel direct dans bien des pays asiatiques, se confondant souvent avec les dirigeants politiques, ce patronat a ordonné la fermeture totale ou partielle des usines, la baisse des salaires (jusqu’à 50%) ou leur non paiement, ainsi que des licenciements par millions. Ce sont en particulier les femmes qui en ont souffert. On sait par exemple qu’elles représentent 45% des effectifs du seul secteur de la confection de vêtements, pour un total d’environ 30 millions dans sept pays asiatiques9.

Des ouvriers chinois respectant les distances sanitaire en pleine épidémie du Covid-19 (2021)

Le durcissement de la violence des états qui s’est ensuivi a été partout du même ordre. Aux Philippines, le 4 avril 2020, Duterte, le président aux traditions déjà sanglantes de boucher criminel, a donné l’ordre à sa police de tirer sur une manifestation d’habitants de bidonvilles de Manille. Il s’est adressé à ses manifestants affamés s’approchant d’un peu trop près des beaux quartiers par un : « si vous vous levez, moi je vous enterrerai ».

Lorsque les travailleurs ont réalisé que leurs employeurs et dirigeants se souciaient peu de leur vie, et qu’ils n’apporteraient aucune perspective d’amélioration à leur avenir ou à celui de leurs enfants, ils se sont radicalisés. Leurs patrons se sont dévoilés à leurs yeux comme les pions des actionnaires et leurs dirigeants politiques comme de simples adversaires à battre à tout prix.

Ce n’est pas une coïncidence si lors de la période du XIXè siècle en Europe, où la perspective d’une amélioration générale par le « progrès » s’est estompée, les menaces sans précédent pour la sécurité des travailleurs se sont accompagnées des plus grands troubles sociaux de l’histoire – avec des grèves violentes, des émeutes et des attentats à la bombe.

Pour ceux, constamment menacés par la loi des profits, contraints de regarder les membres de leurs familles et leurs amis enterrés vivants dans des puits de mine, écrasés entre des wagons de marchandises, mutilés dans des usines ou mourir de faim et de maladie dans des taudis, la grève et la lutte radicale deviennent les seules réponses envisageables. Et lorsque des millions d’entre eux sont concentrés dans les mêmes zones, les mêmes villes, l’explosion sociale ne peut que prendre un caractère dantesque. C’est ce qui se passe actuellement en Asie. Le Sri Lanka s’est par exemple totalement effondré, avec son économie particulièrement ouverte au marché mondial, totalement libéralisée, et en même temps dirigée par des militaires corrompus et archaïques. La hausse des prix y est de 30%, tandis que les pénuries de produits alimentaires de base et de médicaments sont telles que des gens meurent de faim dans la rue, aux yeux de tous. Les coupures massives d’électricité et la pénurie de gaz sont si importantes que des pans entiers de l’activité se sont brutalement arrêtés (usines, commerces, écoles, hôpitaux, …), jetant brutalement des millions de gens dans le malheur… et la révolte10.

Ces périodes de grandes détresses créent de grandes attentes qui peuvent alimenter des tournants historiques décisifs.

Et lorsque des millions d’entre eux sont concentrés dans les mêmes zones, les mêmes villes, l’explosion sociale ne peut que prendre un caractère dantesque. C’est ce qui se passe actuellement en Asie.

De la fumée et de la vapeur s’élèvent d’une usine de traitement du charbon à Hejin, dans la province du Shanxi, en Chine centrale, le 28 novembre 2019.

C’est en pleine épidémie de grippe dite « espagnole », en 1918, que le mouvement de Gandhi prit son essor par contraste avec un pouvoir britannique délégitimé, n’étant capable que de répression face à la maladie ayant décimée 12 millions de personnes en trois ans. Des centaines de milliers d’indiens entrent en grève, alors que les partisans de Gandhi arrivent à montrer l’exemple de l’entraide et de la solidarité à l’égard des victimes, par-delà toutes les religions11. Son mouvement leva des fonds, organisa des centres de secours et distribua des médicaments, du lait et des couvertures à des communautés musulmanes, hindoues ou chrétiennes, dévastées par l’épidémie. Durant cette période s’opère de fait une rupture morale, intellectuelle et physique entre les Indiens et l’ordre britannique.

Le soulèvement paysan indien actuel a certainement gagné le cœur d’une grande partie de la population pauvre en procédant de la même manière (Cf. Le mouvement paysan indien). C’est-à-dire en déployant une solidarité active, au-delà des religions, des sexes ou des castes, au cours de l’épidémie de covid qui aurait tué entre 3 et 30 millions d’Indiens (selon les autorités ou Swaraj India – sorte de Podemos indien). Le mouvement a levé des fonds, ouvert des centres de soin gratuits, distribué des médicaments et de la nourriture à des populations ravagées par le virus et ses conséquences économiques : licenciements massifs, salaires non versés, déplacements de population, enfermement dans des camps de réfugiés, …

GRANDES TENDANCES DES LUTTES DE CLASSE EN ASIE

Face aux mesures anti-populaires, la riposte ouvrière ne s’est pas fait attendre. Prolongeant le plus souvent des conflits sociaux importants déjà existants (2017, 2018 ou 2019), elle se structura autour de deux grandes tendances.

1) D’abord celle des pays où ont eu lieu des conflits économiques ouvriers souvent émiettés, quels qu’en soient le nombre et l’importance. Dans ce cas, il n’y a pas eu d’expression politique unifiée du prolétariat.

2) Ensuite, celle qui se manifeste dans des conflits visant le plus souvent à renverser le pouvoir, avec l’apparition plus ou moins importante, plus ou moins organisée ou consciente, d’une intervention politique prolétarienne et indépendante.

L’intervention politique du prolétariat la plus clairement indépendante s’est faite en Inde. Ce qui a changé le caractère du mouvement, comme sa portée et ses capacités d’entraînement, marquant tout le sous-continent. Dans son sillage ont suivi les soulèvements au Pakistan et au Sri Lanka dont, d’une certaine manière, l’expression politique fait peser la menace d’une révolution ouvrière indépendante. Le spectre d’une totale réorganisation de la géographie des frontières de la région, et donc du monde, plane. Dans ces circonstances de crise, la radicalité que prend l’expression politique prolétarienne devient le moteur de toutes les couches populaires opprimées et exploitées qui, en retour, héritent et s’enrichissent du contenu des luttes. Ce processus dépasse la production de simples émeutes sans lendemains ou de contestations institutionnelles convenues. Il s’agit d’une authentique menace révolutionnaire.

Les deux tendances sont nettement identifiables à travers les événements récents. En Inde, toutes les classes populaires ont suivi d’une manière ou d’une autre les paysans. Les partis institutionnels d’opposition, démoralisés ou complices des évolutions réactionnaires ont, eux, été surpris par l’irruption de ce mouvement. Ils ont totalement été dépassés. Par contre, au Pakistan ou au Sri Lanka, avertis, les partis politiques institutionnels d’opposition sont intervenus pour tenter d’empêcher la constitution d’une expression politique prolétaire et indépendante. De ce fait, ils sont entrés eux-mêmes en lutte de manière radicale, mais en veillant à respecter le cadre institutionnel afin de substituer leur pouvoir au pouvoir délégitimé. Ils se sont appuyés sur la colère sociale pour mieux la canaliser, s’évitant le désagrément d’une remise en cause générale du système d’accumulation capitaliste dont ils sont dépendants : tout changer pour que rien ne change.

Les employés du NagaWorld Casino brandissent des pancartes lors d’une manifestation devant le bâtiment de l’Assemblée nationale, après l’arrestation de plusieurs membres du syndicat, à Phnom Penh, au Cambodge, le 5 janvier 2022. (REUTERS/Cindy Liu)

Dans les pays où les gouvernements sont de nature dictatoriale mais de « gauche » (par leur héritage notamment), comme au Bangladesh, au Cambodge ou au Vietnam, le mouvement des luttes ouvrières n’a pas réussi pour le moment à se donner une expression politique indépendante. Les conflits ouvriers y sont donc restés de type 1 (« économiques nombreux mais émiettés »), là où en Inde, au Pakistan ou au Sri Lanka, pays aux pouvoirs dictatoriaux et libéraux, une percée populaire unifiée s’est constituée de manière plus évidente. Toutefois, il faut noter que l’Inde a la particularité d’avoir hérité d’un énorme secteur social protégé du marché mondial par l’État, en particulier dans la petite paysannerie. Celle-ci, considérable avec ses 600 millions de membres, tient beaucoup plus de ce fait de l’esprit du prolétariat que de celui de la libre entreprise.

Enfin, il y a dans ces pays plus ou moins récemment mondialisés, la Thaïlande, le Népal, Hong Kong, Taïwan et les Maldives, où les conflits sociaux ont été d’une ampleur équivalente mais où les circonstances locales se sont imposées aux courants généraux. En dernière instance, l’Indonésie ou les Philippines se trouvent dans des situations indécises et évolutives.

L’ASIE, USINE À PENSER LE MONDE NOUVEAU ?

Les événements actuels sont en train de séparer le vieux du neuf en Asie. Les soulèvements sociaux, couplés à l’élan économique et intellectuel qui les accompagne, ne peuvent que faire de ce continent un des lieux où, les problèmes de demain s’y posant, germeraient les idées pour y faire face. Du début du XIXe à celui du XXe, l’intérêt pour la science, la philosophie, l’actualité, complété et corrigé par la direction pratique des mouvements d’émancipation qui s’étaient noués à la fin du XIXe entre les trois pays les plus développés, la Grande Bretagne, l’Allemagne et la France, a été au centre des intérêts des dirigeants socialistes, marxistes ou libertaires. Ce fut avant que le stalinisme ne rompe ces différents liens, pour faire le plus souvent du marxisme vivant de ses origines, un ânonnement de formules sans vie.

Du renouveau des luttes d’ampleur qu’annonce l’aube de ce siècle, ces connexions ne pourraient-elles pas se recréer dans un nouveau triangle mondial de luttes politiques, de sciences sociales et de philosophie, débutant par une Asie en train de vivre trois cents ans ramassés en quarante ?

Des manifestants à Makassar, sur l’île de Sulawesi (Indonésie), le 24 septembre 2019, alors que des manifestations à Jakarta et dans d’autres villes ont lieu pour la deuxième journée consécutive contre la modification proposée par le gouvernement de son code pénal. (AFP – Andri SAPUTRA)

De la même manière que le caractère emblématique de la production a glissé vers la zone Asie-Pacifique et que l’URSS a éclaté, mettant fin à la mainmise du stalinisme sur la pensée ouvrière, on assiste maintenant également à la fin de l’emprise et de l’ascendant des lames de fond idéologiques néo-libérales, dont la chute du mur de Berlin avait marqué l’épicentre. Bien que déliquescents, rien n’avait réellement remplacé jusque-là ces dispositifs théoriques, laissant un vide idéologique. Il serait étonnant que la conjonction de bouleversements sociaux révolutionnaires et de mise en commun du besoin de nouvelles manières de penser à l’échelle du monde ne replace pas notre époque dans une dynamique de créations intellectuelles ou, en tous cas, de tonification, de vivification des conceptions marxistes.

En tout cas, de nouvelles identités naissent. Au moins régionales et dépassant les états-nations. Un essor fantastique des moyens de communication et d’Internet a décentralisé la production des connaissances et de la recherche, amplifié les évolutions scientifiques, techniques et culturelles, faisant s’estomper puis s’effondrer de nombreuses frontières des savoirs traditionnels. Les émotions et les opinions de niveau mondial sont renforcées. Ce dont témoigne la propagation rapide des soulèvements sociaux depuis les révolutions arabes jusqu’à la vague de soulèvements mondiaux des années 2018-2019 (Cf. Sous la guerre, la révolution ?). Encore aujourd’hui, on peut observer ce développement en Asie ou par l’agenda des mouvements internationaux de défense de l’environnement (marches pour le climat), de la santé (le mouvement mondial de lutte pour la santé), de la cause des femmes (Me Too) ou de l’anti-racisme (Black Lives Matter).

À l’ère d’une réflexion qui tend à renouer avec des révolutions fonctionnant comme des mises en scène des macro transformations sociologiques, démographiques, économiques et écologiques de ce début de XXIe siècle, il est probable que l’on assiste à un renouveau d’un matérialisme historique vivant ; au renouveau d’un socialisme rajeuni, en phase avec les transformations de la science qui les accompagnent depuis quinze ans, parmi lesquelles l’histoire globale, la sociologie des mouvements, le système des genres, l’archéogénétique, l’anthropologie cognitive ou historique, la psychologie et la biologie évolutionnistes, la paléopathologie, les « cultural », « subaltern » et « postcolonial studies », etc.

il est probable que l’on assiste à un renouveau d’un matérialisme historique vivant ; au renouveau d’un socialisme rajeuni, en phase avec les transformations de la science qui les accompagnent depuis quinze ans

Ouvriers entrant sur le site de l’usine Foxconn, à Zhengzhou, dans la province du Henan, en Chine, le 19 septembre 2017. (STRINGER IMAGINECHINA)

Afin de sortir complètement du cadre mental imposé par l’idéologie dominante, dans les années 1830-1840 en Europe, il a fallu les canuts (pionniers de la révolte ouvrière), juin 1848 (révolte des ateliers nationaux), voire la Commune. Ces grands moments ont cristallisé une nouvelle prise de conscience mondiale. Dans la période qui vient, la question est de savoir si on verra de tels soulèvements ouvriers, c’est-à-dire capables d’activer la pensée collective. Or, l’Asie, la Chine et l’Inde particulièrement, sont des pays qui vivent sur un volcan dont on perçoit dans les soulèvements actuels les signes avants coureurs d’une éruption générale. Les clefs du changement du monde et de sa compréhension se situent dans la psychologie de la jeunesse et du prolétariat asiatique.

Les soulèvements ouvriers du XIXe siècle, mêlés aux aspirations nées de la Révolution française chez certains intellectuels, avaient donné naissance au mouvement ouvrier socialiste révolutionnaire ayant marqué le monde jusqu’à aujourd’hui. Que naîtra-t-il des explosions ouvrières en cours et à venir ?

En particulier en Chine qui, loin des images toutes faites, est un immense chaudron de vie et d’inventivité, de révoltes, de contestations et de rébellions permanentes. Car il ne faut non plus oublier le formidable essor des universités chinoises, aujourd’hui parmi les plus prestigieuses, avec ses 50 millions d’étudiants et ses 1,9 millions de chercheurs : plus que l’ensemble de toutes les nations européennes réunies. Mais également l’embryon du réseau scientifique Asie-pacifique qui prolonge l’accord de libre échange CAFTA (China-Asean Free Trade Agreement), négocié avec six pays de l’ASEAN (Association des Nations de l’Asie du Sud-est), et entré en vigueur au premier janvier 2010. Ce maillage institue la troisième zone de libre échange après celle de l’Union Européenne et celle de l’Amérique du Nord (l’ALENA, prolongée par la ZLEA, englobant des pays d’Amérique du sud). On peut supposer que les effets d’une telle mise en réseau seront de renforcer les discussions, les échanges et la régionalisation des luttes sociales, ainsi que des courants intellectuels les accompagnant.

Nul ne peut dire ce qu’il adviendra précisément de cette concentration des potentiels. Mais ne pas observer ce qui s’y passe, c’est assurément se condamner à minorer la part de soi qui cherche un autre monde et y aspire.

Jacques Chastaing

Notes de la rédaction :

Ukraine : sous la guerre, la révolution ?

Ukraine : sous la guerre, la révolution ?

La guerre en Ukraine, avec ses cortèges d’horreurs, de bombardements, de destructions, de massacres de civils et d’enfants, de viols ; avec ses flux de réfugiés et sa menace nucléaire si proche de nous, a envahi notre quotidien, générant un élan légitime de sympathie envers le peuple ukrainien. Mais ce qui a surtout surpris, c’est la résistance populaire. Or, c’est bien ce caractère surprenant qu’il faut comprendre si l’on veut saisir le sens profond du conflit, sa logique, sa portée et ses lendemains.

L’invasion militaire russe semble avoir déclenché un soulèvement au cœur de l’Ukraine et possiblement en Russie, parce que les modifications des rapports de forces mondiaux ont changé l’air général du temps (Cf. À bout de souffle ?).

Des militaires russes et leurs blindés dans la ville ukrainienne de Rostov. Mardi 22 février 2022.

Certains tentent de manière conventionnelle de placer ce conflit dans le contexte des rivalités entre impérialismes occidentaux (ou de l’Otan) et orientaux (de Russie ou de Chine), ce qui ne permet pas de comprendre l’importance de cette résistance populaire ukrainienne et par là, le fond de la guerre. D’autres essaient de le replacer dans la continuité des agressions russes. Il y a évidemment du vrai, mais là encore, c’est insuffisant. On pourrait effectivement faire remonter cette filiation au début de l’instrumentalisation par la Russie des questions nationales abkhaze en 1992-1993 (indépendance du territoire abkhaze vis-à-vis de la Géorgie et fondation d’une république). Puis en 2008, toujours en Abkhazie, mais aussi en Ossétie qui, déjà république indépendante de la Géorgie depuis 1992, est intégrée à la fédération de Russie suite à la guerre. La Russie s’est donc servie de ces deux points d’appuis frontaliers pour contrecarrer le sentiment national géorgien grandissant, mené par une classe dirigeante aspirant à rejoindre le giron de l’OTAN. La volonté d’extension de la sphère d’influence de la puissance continentale russe se traduit ensuite par plusieurs interventions : en Tchétchénie de 1994 à 2009, en Syrie à partir de 2013 (avec notamment le bombardement d’Alep en 2015), en Ukraine en 2014 (avec l’annexion de la Crimée suivie de la guerre au Donbass), et enfin en Biélorussie et au Kazakhstan en 2020, pour maintenir son influence.

Se borner à ce constat, à cette succession de moments, nous ferait louper quelque chose de central.

Il y a, en effet, eu un basculement clair du sens de l’intervention de l’armée russe après la seconde réélection de Poutine en 2012, celle-ci ayant marqué son installation dans la dictature. À partir de là, l’armée russe est devenue un outil de répression des peuples

Fresque des révolutionnaires syriens en soutien à l’Ukraine, engagés dans une lutte contre Bachar al-Assad, allié de l’impérialisme russe. Mars 2022.

Il y a, en effet, eu un basculement clair du sens de l’intervention de l’armée russe après la seconde réélection de Poutine en 2012, celle-ci ayant marqué son installation dans la dictature. À partir de là, l’armée russe est devenue un outil de répression des peuples en constitution (éveil d’un sentiment national, comme en Géorgie ou en Ukraine) ou en soulèvement (contre la corruption, comme en Biélorussie). Cela a été le sens, en 2013 puis 2015, de l’intervention militaire russe contre le peuple syrien qui se soulevait contre le dictateur Bachar el Assad. Le sens également de l’annexion en 2014 de la Crimée alors qu’une frange du peuple ukrainien (plutôt urbaine et libérale) avait destitué son président à Maïden, en 2013 – et ce indépendamment des évolutions ultérieures -. C’est encore le sens des interventions militaires russes en Biélorussie et au Kazakhstan contre un soulèvement populaire et des grèves ouvrières.

En même temps, la réélection de Poutine se place à un changement de période. Après le surgissement des révolutions et révoltes d’ampleur de 2011-2013 qui ont suivi la crise économique de 2008/2009, dans les pays arabes, en Grèce, Espagne, USA, Israël, Turquie, Brésil, Bulgarie, Mexique et Ukraine, une vague réactionnaire (répression, militaires au pouvoir, gouvernement ultra libéral et/ou à tendance théocratique, etc.) a accompagné la défaite de ces mouvements dans la plupart de ces pays et au-delà (Égypte, Syrie, Yémen, Hongrie, Inde, Turquie, Italie, etc.). Avant qu’une nouvelle vague de révoltes populaires ne surgisse dès 2018, dans 54 pays, se prolongeant toujours sous diverses formes aujourd’hui.

Victoire de Zelensky le 21 avril 2019.

Ainsi, les soulèvements de Syrie et d’Ukraine, comme plus tard ceux de Biélorussie et du Kazakhstan, terrains d’opération de la Russie, sont à replacer eux-mêmes dans deux vagues plus générales de soulèvements populaires mondiaux entre lesquelles s’est placée une phase de réaction. De cette dernière, certains régimes perdurent, comme celui de Poutine, même si beaucoup sont aujourd’hui en train de tomber ou sont menacés et affaiblis ; en Amérique par exemple, de Trump à Bolsonaro (Brésil), en passant par Anez (Bolivie) ou Pinera (Chili). Ou encore en Asie, en Inde avec le nationaliste Modi, au Pakistan avec l’ultralibéral Imran Khan ou au Sri Lanka avec Mahinda Rakapakse. Bien que Zelensky soit un démagogue libéral acquis au projet euro-atlantiste d’une société des monopoles souverains (il est soutenu par de grands oligarques nationaux, les détenteurs des médias notamment, et rappelle par sa communication un Macron), son élection en 2019 est à replacer dans cette dernière et actuelle phase de rebond des luttes : cette situation de pression populaire marquée par le reflux et le repli de la réaction.

Par-delà le détail des événements, le sens général est celui du vieux monde qui se défend contre le nouveau ; celui de la guerre contre la révolution. L’armée russe n’est pas la seule à être intervenue ces derniers temps contre des soulèvements populaires hors de ses frontières, ou dans les remous politiques qui ont suivi des soulèvements populaires. Toutefois, l’ampleur de l’intervention militaire en Ukraine, la taille du pays comme sa situation géographique, donnent une importance plus grande au conflit, à son déroulement comme à son issue.

Pour comprendre, rompre avec les raisonnements passés

Le plus remarquable dans la résistance populaire en Ukraine est qu’elle est plus anti-Poutine qu’anti-russe. Pour le comprendre, il faut, comme toujours, la replacer dans le cadre des modifications des rapports de force mondiaux en cours. Et renoncer également aux analyses strictement géopolitiques des États-nations vues du dessus, comme des décennies de reculs sociaux et de pertes d’acquis de conscience en ont habitué bien des esprits. La géopolitique du dessus oublie systématiquement les révoltes populaires pour ne voir que les jeux des états1. C’est une forme de « campisme » : le choix d’un seigneur et maître contre un autre. Faute de croire aux capacités de révolte des opprimés, certains finissent par voir dans les soulèvements populaires des manipulations impérialistes ou, sans aller jusque-là, par avoir tout de même l’esprit gangrené par cette manière de voir par le dessus.

Des volontaires attachent des filets de camouflage destinés à être utilisés par l’armée ukrainienne à Kalynivka. Mars 2022.

Cette confusion d’esprit de notre temps, mortelle pour l’analyse des mouvements sociaux, provient pour beaucoup à gauche d’une rupture lointaine, provoquée par le stalinisme, entre la théorie critique et la pratique révolutionnaire au sein des classes populaires. Ce mode de pensée a emprunté au positivisme bourgeois2 tout en le colorant de misérabilisme ouvrier3. Cet univers mental fait de ceux qui en sont habités des éternels « surpris », ne voyant pas les vagues de révoltes populaires parce qu’ils ne mesurent pas en leur sein les progressions des mouvements et des consciences. Ainsi, cet univers mental ne connaît pas le raisonnement qui progresse d’un point à un autre, mais se contente d’empiler des formules du passé comme on empile des assiettes, toujours à la poursuite d’événements qui le prennent constamment de court. L’individu ramasse ses informations et points de vue comme des miettes tombées de la table des maîtres, ne vainc plus que dans la propre défaite de sa pensée, toujours à justifier ses erreurs passées, incapable d’une pensée construite et autonome4.

Enfermé dans ses formules devenues des casemates, il devient insensible aux faits qui démentent ses justifications. Son « raisonnement » n’a pas pour but de progresser mais d’assurer une position. Dialoguer, échanger avec les hommes et les événements, s’enrichir et apprendre d’eux n’a pas d’intérêt dans ce monde mental. Se dessine alors un univers mental du discontinu, de l’amnésie sélective5, de la justification, du moralisme, de la mauvaise foi et de l’irritation permanente.

La géopolitique du dessus oublie systématiquement les révoltes populaires pour ne voir que les jeux des états. C’est une forme de campisme : le choix d’un seigneur et maître contre un autre. 

Des habitants creusent un bunker et construisent un poste de contrôle à la lisière de leur village à Hushchyntsi.

Comprendre, aujourd’hui où les révoltes sont nombreuses, c’est plus que jamais rompre avec ce réflexe mental structurant qui lui s’épanouit dans la géopolitique des États-nations. C’est se situer au contraire au niveau d’une géopolitique des communs vue par en bas, avec le regard de ceux qui luttent. C’est embrasser la perspective des mouvements sociaux, celle de la solidarité par-delà les barrières, de l’humanité commune, de la rébellion, du refus de se soumettre (y compris mentalement) aux jeux de guerres de ceux d’en haut, de la révolution contre la guerre, en intégrant alors la problématique de leurs guerres dans la question plus large de nos luttes de classes.

Car la guerre n’est qu’une continuation de la politique par d’autres moyens, par en bas comme par en haut.

Des états-nations sur la défensive contre la vague des soulèvements populaires

La principale évolution de conscience de ces derniers temps, c’est qu’au travers des révoltes populaires dans le monde, la possibilité d’une souveraineté d’en bas est peu à peu apparue dans la rue contre celle de l’État. Globalement, les convergences révolutionnaires entre les collectivités humaines mondiales se sont mises de plus en plus à écrire l’Histoire au détriment de celle qui découle des rivalités entre les États-nations. Ces derniers tentent alors de résister à ces tendances au-delà de la répression interne par une autre violence qui leur est propre : la fuite en avant vers la guerre6. Cette fuite en avant est d’autant plus exacerbée quand l’État-nation et son impérialisme sont faibles, car, du fait même de cette faiblesse, les superstructures militaires sont surdimensionnées par rapport à la sous-puissance économique. Ces impérialismes fragiles et souvent nouveaux venus comme la Russie, se donnent alors des dirigeants pathogènes à l’image de leur déséquilibre général, sans contrôle, et capables de tout.

Ces impérialismes fragiles et souvent nouveaux se donnent des dirigeants pathogènes à l’image de leur déséquilibre général, sans contrôle, et capables de tout.

Artillerie mobile russe parquée dans une gare de Rostov le 25 février 2022 (Photo by STRINGER / AFP).

Cette vision d’un État-nation agressif, parce que sur la défensive, peut paraître contre-intuitif si l’on ne voit pas le développement actuel de la réaction, et les reculs sociaux et liberticides que celle-ci fait subir aux peuples. De même, si l’on reste aveugle aux nombreuses guerres qui parsèment le monde, tout en ignorant ou minimisant les montées populaires concomitantes. Les tendances réactionnaires et les replis nationaux que certains ont pu voir il y a quelques années comme des résistances de la souveraineté nationale à l’emprise du capitalisme sauvage mondialisé, ne sont au contraire qu’une résistance de l’État (et non pas de la souveraineté populaire, ni de la souveraineté nationale) à l’emprise progressive des luttes sociales globalisées sur le monde.

Un employé du service des routes de Kalynivka enlève un panneau de signalisation pour ralentir la progression russe.

Beaucoup n’ont pas l’intuition de cette situation défensive des états-nations parce que nous sommes tous orphelins d’une représentation politique de l’offensive populaire mondiale en cours, depuis celle des Gilets Jaunes, des luttes de la santé ou de la culture, jusqu’à celles qui courent le monde et qui ont toutes des racines communes et des développements semblables malgré les particularités locales ou nationales. Le social et les luttes de classes s’articulent en effet dans le monde et sont en train de définir un mouvement d’ensemble d’en bas où, pour la première fois à cette échelle dans l’histoire mondiale, la dynamique de la question sociale et du sens du commun entraîne la planète entière dans son agenda et ses idéaux au détriment de celui de la géopolitique classique opposant les états-nations et leurs valeurs dans le cadre d’une concurrence mondialisée accentuée.

C’est un changement majeur qui traverse tous les continents, toutes les nations, tous les peuples. Et le peuple ukrainien n’y coupe pas.

Les luttes dans le monde, sur le climat et l’environnement, pour la santé, de nature anti-racistes ou féministes, ont envahi les rues de la plupart des pays depuis déjà quelques temps. Mais depuis 2018 ces luttes sont complétées – mélangées de plus en plus et souvent unifiées – par des luttes sociales, émaillées de soulèvements qui, malgré le Covid, continuent en 2022 et pourraient bien prendre une dimension encore plus importante à l’issue de la pandémie. Les états et les nations sont bousculés, tout comme leurs valeurs liées au capitalisme s’effritent ou s’effondrent. La réussite personnelle au détriment des autres ne fait plus rêver. L’idée du privé supérieur au public paraît être une arnaque après 40 ans d’expérience néo-libérale. Les capitaines d’industrie héros d’hier se confondent avec des gangsters compromis par des dividendes records et des détournements récurrents (Panama Papers, « ISF gate », Pandora Papers dans lesquelles le nom de Zelensky apparaît pour avoir géré les revenus de sa société de production avec des sociétés offshore et pour ses liens avec le deuxième oligarque du pays7, etc.). L’individualisme comme valeur suprême est perçu comme un parasitisme indécent à l’heure de la facture climatique, …

Or les Ukrainiens, les Biélorusses, les Kazakhs comme les Russes, pensent et sentent aussi ce diapason des grandes tendances mondiales. C’est ce que dit, au fond, l’ampleur et la particularité de leurs résistances : nous ne voulons plus de ce monde.

La mondialisation et ses transformations de notre monde
Des cocktails Molotov entreposés à un poste de contrôle à la lisière du village de Hushchyntsi.

Ces mutations rapides des consciences et des sentiments que nous vivons sont nées dans la mondialisation économique menée par en haut. À partir des années 1980-1990, les capitalistes ont investi dans des zones où la pauvreté leur permettait les profits maximaux par la baisse globale des salaires. En conséquence, on a assisté à une industrialisation sauvage d’une partie du monde en même temps qu’à une désindustrialisation relative tout autant sauvage d’une autre partie du monde.

Cela a signifié de véritables révolutions sociétales mondiales.

Le globe a en outre connu une révolution urbaine à grande vitesse multipliant la population urbaine par quatre depuis 1950, et à une vitesse accélérée à partir des années 1980-1990, la population des villes dépassant la population rurale à partir de 2007. Cette dynamique a transformé des milliards de paysans isolés en urbains connectés. Les mégalopoles ont explosé en même temps que les gratte-ciels : Delhi a 38 millions d’habitants presque autant que l’Espagne ; Chongqing en Chine, ville quasi inconnue hier, compte 35 millions d’habitants, soit l’équivalent de trois fois la Belgique ; dans le seul bidonville d’Orangi Town à Karachi au Pakistan on dénombre plus d’habitants qu’à Marseille.

La mondialisation a signifié des migrations externes ou internes aux États comme le monde n’en a jamais connu dans son histoire, mélangeant les peuples, les ethnies, les nations, les couleurs et les traditions, brisant par la force brutale des institutions et des barrières millénaires, forçant par la violence à aller au contact de l’autre, d’une autre langue, d’une autre culture, dépassant les frontières comme aucun empire ne l’a fait. Les luttes contre le racisme qui embrasent le monde et s’y propagent aussi vite que des épidémies en sont l’illustration éclatante.

Cela a aussi été une révolution matrimoniale unique dans l’histoire, jetant des centaines de millions de femmes (et d’enfants) dans l’enfer du travail exploité en ville, hors du foyer familial. Ce qui a donné des drames sans fin en même temps que la possibilité aux femmes de s’émanciper des prisons traditionnelles familiales, patriarcales et religieuses. Elles sont aujourd’hui à la pointe de tous les combats dans le monde : en Ukraine elles jouent un rôle central dans la résistance, tandis qu’en Russie c’est le mouvement féministe qui concentre toutes les oppositions à la guerre.

Barricade sur une route des alentours du village de Hushchyntsi. Mars 2022.

Les frontières entre sexes, couleurs de peau, religions, nationalités, ethnies en ont été bouleversées, revisitées, remodelées. Les traditions, les institutions, les nations et les États eux-mêmes ont été chahutés. Des gouvernements et des dictateurs sont tombés, comme ceux que les révolutions arabes de 2011-2013 ont jetés à bas et d’autres encore après elles. Ce contexte rend évidemment les dictateurs, autocrates, hommes forts, particulièrement agressifs.

Surgie de la mondialisation, la lutte de classe au centre des combats contre les oppressions

L’effet central de la mondialisation, son facteur explosif, a été de mettre directement face à face d’un côté le marché et ses acteurs et de l’autre les classes populaires cherchant à dépasser partout les questions de sexes, races, religions ou nations. On a pu le voir en Inde (Cf. Le mouvement paysan indien (2020 à aujourd’hui)), cette prison par le genre, la caste et les religions. Mais aussi par le plus grand mouvement social que les USA n’aient jamais connu dans leur histoire : Black Lives Matter, cette lutte contre le racisme dans son principal foyer du monde occidental !

Elle a montré plus que jamais que les ressorts des sociétés comme de la géopolitique sont ceux de la lutte de classes et a donné une base de classe aux luttes sociétales.

Depuis 2018 nous assistons à une recherche consciente du rapprochement des mouvements contre l’exploitation et contre les oppressions. Tous les jours, des millions de femmes et d’hommes expérimentent les rapports directs de classe avec les licenciements de masse, la destruction des protections sociales, la désagrégation du droit ouvrier, la liquidation progressive des services publics, le grignotage des libertés. Cela ne laissant plus de place qu’à la brutalité de l’État régalien, sa police, sa justice, ses prisons. Et ce, dans un contexte d’interpénétration de toutes les économies nationales, où la domination de la Bourse et des groupes financiers s’est amplifiée, et où les multinationales ont pris des dimensions jamais atteintes jusque-là, souvent plus puissantes que bien des États.

Les ukrainiens, les Biélorusses, les Kazakhs comme les Russes, pensent et sentent aussi ce diapason des grandes tendances mondiales. C’est ce que dit l’ampleur et la particularité de leurs résistances : nous ne voulons plus de ce monde.

Villageois creusant des tranchées autour de leur village. Mars 2022.

Les multinationales construisent directement leurs propres règles par-dessus les lois étatiques, y compris leurs territoires : les paradis fiscaux qui ne sont pas que des îles perdues mais des entités géographiques et administratives au centre du système (aux USA, avec le Delaware, en Europe, avec le Luxembourg). Il s’agit de zones franches gigantesques qui étendent au sein du monde des états-nations la domination du capitalisme sauvage. Et en retour, c’est l’émergence de la réponse prolétarienne, sous toutes ses formes, y compris dans la guerre.

De plus, dans ce capitalisme sans retenues, ses promoteurs étalent sans vergogne leurs richesses et leurs valeurs qui deviennent aux yeux de tous des préjugés. Les sommets de la société, hommes politiques, médias, institutions évoluent à droite et font tout pour entraîner le monde dans leur sillage. Mais nous sommes peut-être arrivés à un point de rupture, après avoir réussi à nous faire croire que leurs frontières, barrières et armées en tous genres, nous protégeraient. Les écarts de richesse deviennent tellement grands que ce sont en effet les frontières entre riches et pauvres qui dominent le monde à la vue de tous, et non plus les frontières nationales.

Le drapeau ukrainien est hissé au-dessus d’un poste de contrôle nouvellement établi à l’entrée d’un village à l’est de l’Ukraine. Mars 2022.

N’a jamais été aussi grande la conscience de la contradiction entre d’un côté les moyens techniques, humains, les savoirs, l’engagement total de millions de travailleuses et travailleurs, de scientifiques, de techniciens, … et de l’autre l’appropriation des richesses par une poignée de financiers, de multinationales qui soumettent l’ensemble du monde à leur soif insatiable de plus-value, à une concurrence généralisée, à la destruction des hommes et de la planète. La conscience qu’il faut mettre l’ensemble des richesses au service de la collectivité, sous son contrôle, n’est plus acte de propagande d’une petite minorité. C’est ce vers quoi tendent tous les mouvements sociaux et les peuples en résistance.

Le social mondialisé envahit de plus en plus le rythme planétaire à travers les mouvements de révolte des classes populaires agitées par des interrogations sanitaires, alimentaires, environnementales, migratoires, démocratiques ou sur les droits humains. La base ne vit plus dans le même monde que les sommets et peut alors aspirer à son monde à elle : celui qui ne connaît ni frontières ni états-nations.

Les états-nations abandonnent donc leurs justifications sociales de sécurité, de protection des plus fragiles y compris des minorités en termes d’égalité entre femmes et hommes ou entre hommes et femmes de différentes couleurs de peau8.Ainsi, toutes ces luttes sociétales non seulement s’amplifient mais aussi tendent à prendre une coloration « anti-système », anti-capitaliste, anti-nationale puisque contrairement à la période précédente, les illusions sur les possibilités d’intégration et d’égalité dans le système s’estompent. Par là, ces luttes rencontrent plus facilement les luttes sociales contre l’exploitation capitaliste et se mêlent souvent9.

La conscience grandit que nous n’avons plus à subir le monde, ni à nous y intégrer en le changeant à la marge, mais que nous sommes en train de le modeler. Il y a quelque chose de tout cela dans la résistance farouche des ukrainiens face à la barbarie d’un futur moyenâgeux incarné par l’armée de Poutine.

La guerre a déclenché une levée révolutionnaire sous-jacente
Zelensky au début de l’invasion russe. © Shutterstock/Photographer RM

Les soulèvements ukrainiens de 2013, ceux biélorusses et kazakhs de 2020, mais aussi la résistance ukrainienne actuelle, sont des dangers mortels pour Poutine et ses amis dictateurs. Ils traduisent une tendance de fond : les peuples ne supportent plus ce monde hérissé de barrières, de frontières, de préjugés et de guerres.

Si Zelensky a montré un certain courage personnel et politique fidèle au personnage qu’il tenait dans la série Serviteur du peuple, ce n’est pas lui qui a déclenché la résistance ukrainienne comme les médias en ont construit la légende, même si son attitude l’a certainement amplifiée. C’est la résistance populaire qui l’a poussé à ses positions courageuses.

Alors, passera-t-on en Ukraine, du peuple en armes derrière Zelensky10 au prolétariat en armes pour lui-même ? C’est dans les possibilités du temps, parce que ça a commencé comme ça.

Des ouvriers d’entreprises, ou encore des salariés d’écoles, s’organisent sur leur lieu de travail pour fabriquer des cocktails Molotov, des gilets pare-balles ou des défenses anti-char. Et puis, c’est aussi à mains nues que la population affronte les chars russes, protège ses centrales nucléaires, et surtout, s’adresse aux soldats russes pour leur dire de rentrer chez eux. Plus encore, par-delà l’armée ou les unités de défense territoriale, sont apparus un peu partout des comités d’autodéfense populaire et des assemblées populaires, en particulier dans les villages. C’est pourquoi d’un côté l’armée russe patine face à ce soulèvement, et de l’autre Zelensky essaie d’utiliser la guerre contre ce soulèvement afin de limiter les droits ouvriers et les libertés d’expression dans sa posture du bon élève de l’Occident libéral. Poutine et Zelensky utilisent la guerre contre la révolution, parce qu’ils craignent tous deux cette dernière11.

Nous ne voulons pas la « paix » en général. Nous voulons la paix entre les peuples et la guerre aux palais.

C’est pourquoi, il faut souhaiter la chute de Poutine et la défaite de l’armée russe parce que la victoire du peuple ukrainien peut devenir la victoire du peuple russe. Nous ne voulons pas la « paix » en général. Nous voulons la paix entre les peuples et la guerre aux palais.

La défaite de l’armée russe, ce n’est pas la victoire de l’Otan, de Biden ou de Macron, ni même celle de Zelensky, c’est la victoire des peuples russes et ukrainiens. C’est la victoire de la démocratie par le peuple. La victoire de cette démocratie par en bas en marche partout dans le monde, celle que nous voulons aussi ici, celle qui fait grève pour les salaires, pour défendre les protections contre la maladie, l’âge et le chômage, pour le climat, contre la hausse des prix, contre les violences policières et contre les limitations à la liberté d’expression et de manifester ; pour un monde sans barrières ni frontières, sans oppressions ni exploitation.

Jacques Chastaing

Notes de la rédaction :

  • 1 Ce serait oublier une contrainte majeure pesant sur l’État : la gestion de sa population. Il doit veiller, pour préserver les intérêts des classes dominantes qu’il représente sur le territoire qu’il administre, à ne pas se faire renverser par sa propre population. « Les pouvoirs publics doivent donc se ménager les bonnes grâces de ce qu’Antonio Gramsci nomma dans les années 1920 la société civile pour obtenir qu’elle ne fasse pas usage contre lui de sa puissance d’opposition ». « Puissance d’institutionnalisation des rapports sociaux, l’État agit dans un contexte de double dépendance aux classes dominantes et à la population qu’il gouverne ». La finance autoritaire. Vers la fin du néolibéralisme, Marlène Benquet et Théo Bourgeron, 2021, p. 26-27.
  • 2 La science objective qui doit expérimenter pour valider les faits, des faits toutefois socialement construits et situés dans le temps. Voir la discussion de En travail. Conversation sur le communisme, Bernard Friot, 2021, p. 104, 108 ou p.174-178.
  • 3 « Il n’y a plus de sujet révolutionnaire capable d’instituer le réel, mais des victimes avec lesquelles il faut être solidaire, ainsi qu’une variété de dominations indistinctes qui invisibilisent l’exploitation de la classe dominante ». Voir la discussion de En travail. Conversation sur le communisme, 2021, p. 107, p. 113, p. 114, p.123 ou p. 134-135.
  • 4 « Ayant perdu l’habitude de penser […] nous nous trouvons désarmés face à la tempête. Nous avons mécanisé la vie, nous nous étions mécanisés nous-mêmes. Nous nous contentions de peu : la conquête d’une petite vérité nous remplissait de la même joie […]. Nous nous tenions à distance des efforts, il nous semblait inutile de formuler des hypothèses lointaines et de les résoudre […]. Ou bien nous accordions trop d’importance à la réalité du moment, aux faits, ou bien nous ne leur en accordions aucune. Ou nous souffrions d’une tendance à l’abstraction parce que nous faisions d’un fait, de notre vie, toute la réalité et que nous nous hypnotisions, ou manquions complètement de sens historique […] ». A. Gramsci, Pourquoi je hais l’indifférence, 2012 (éd.), p. 197.
  • 5 Là encore, sur les faits enterrés et le travail de documentation visant à exhumer les faits, En travail, p.112, 124 ou 136.
  • 6 « La mentalité casuiste démocratique a établi des distinguos entre guerre et guerre, entre guerre démocratique et guerre impérialiste : elle n’a pas réussi à comprendre la guerre comme fonction de l’État, comme fonction de l’organisation économico-politique du capitalisme ». A. Gramsci, Pourquoi je hais l’indifférence, 2012 (éd.), p. 201-204.
  • 7 Voir cette vidéo synthétique sur le personnage Zelensky, son entourage, ses méthodes et ce qu’il incarne : https://www.youtube.com/watch?v=mM2d5qnZCz8&t=1s
  • 8 « Tout se passe comme si « les élites avaient été si bien convaincues qu’il n’y aurait pas de vie future pour tout le monde qu’elles ont décidé de se débarrasser au plus vite de tous les fardeaux de la solidarité », tant matériels que symboliques ». La finance autoritaire. Vers la fin du néolibéralisme, 2021, p. 134.
  • 9 « Sur les continents européen et américain, [les régimes d’accumulation] viennent de muter et menacent désormais le minimum d’harmonie sociale, de paix et de ressources environnementales nécessaires à des sociétés libres. Mais des fronts de résistance s’ouvrent, des mouvements sociaux se développent, de nouvelles organisations se créent ». La finance autoritaire. La finance autoritaire. Vers la fin du néolibéralisme, 2021, p. 146.
  • 10 Sa côté de popularité est passée de 31% à 91% avec la guerre. Une opportunité pour son mandat qui s’effritait. Voir : https://www.ukrinform.fr/rubric-society/3155998-la-police-ukrainienne-denonce-un-reseau-de-centres-dappels-qui-a-blanchi-plus-de-42-millions-de-hryvnia-en-cryptomonnaie.html
  • 11 Depuis le début Poutine instrumentalise les soulèvements du Donbass, à l’origine menés par des syndicats et partis révolutionnaires contre les oligarques ukrainiens et russes se partageant les industries de la région. Il applique le même procédé partout et, réduisant au titre de pro-russe ces républiques, l’Occident fait son jeu. En attaquant ces territoires dès 2014, l’Ukraine les a jetés, par nécessité logistique, dans les bras de l’étrangleur russe. Zélensky, quant à lui, n’a jamais condamné les milices nationalistes actives contre les populations mobilisées. Voir cet article synthétique : https://acta.zone/les-communistes-et-le-donbass/?fbclid=IwAR3tO94ESBDuODgSE2lMOhkRhymv83pIZIaOZuG8y9AxnFXZAzAMVQ4Mnio