Les allocs c’est du travail !

Les allocs c’est du travail !

Ou la valeur travail portée par les producteurs privés d’emploi

Ces derniers temps on a vu croître une polémique participant à la désorientation générale sur le thème de l’opposition entre les bénéficiaires des allocations et les travailleurs. Une déclinaison du fameux match fainéants V.S. méritants. Rien d’anormal ? Une vieille ritournelle patronale visant à diviser et à culpabiliser ?

Là où le bât blesse, pour ceux qui ignoraient encore l’inconsistance de la gauche parlementaire, c’est que tout cela émane du cartel des appareils de gauche (la NUPES : Nouvelle Union Populaire Écologique et Sociale) centré autour du mouvement de La France Insoumise. Peu importe les protagonistes – nous ne les nommerons pas mais vous les reconnaîtrez, il s’agit de diverses figures centrales de cet agrégat socio-professionnel. Bien que portant des étiquettes différentes, l’unité de ses personnalités se fait autour d’une mécompréhension des rapports de force actuels au moment où la situation nécessite de la clarté.

« La gauche du travail plutôt que celle des allocs »1. On peut dire que le contresens est criant pour celui qui a une idée des réalisations du mouvement ouvrier en termes d’institutions du travail. Faut-il parler de maladresse ? Avec un peu de bonne foi, l’idée générale est comprise : valoriser ceux qui travaillent et qui sont tellement déconsidérés par les conditions actuelles du marché qu’ils se trompent d’intérêts. Cela dit, cette manière de dérouler le problème est si voisine de la façon de dire patronale que la classe dirigeante peut s’en réjouir, une fois de plus. La formule est en effet tellement vaporeuse que n’importe qui peut s’en réclamer : du président du Medef pour justifier la destruction du bien public, aux cadres du Rassemblement National pour sous entendre que les étrangers, faciès du pauvre-profiteur, sont les fainéants qui nous piquent (pourtant) notre travail. Nous ne sommes plus à un paradoxe près !

Bêtise politique participant à la désorientation générale à n’en pas douter, cette simple phrase dit autre chose au moment où le Régime général de la Sécurité sociale et l’assurance-chômage sont à nouveau dans le collimateur de la machine néolibérale. Elle révèle la nature des appareils d’une gauche des strapontins et la réelle désunion de cette union des gauches. Et si cet autoproclamé bloc populaire n’en était pas un ?

Cette gauche amnésique : l’effondrement par opportunisme

Que traduit réellement un tel dérapage théorique et historique dans la bouche du dirigeant d’un parti ayant largement contribué à fonder le Régime général de la Sécurité sociale, l’assurance-chômage, l’intermittence, les grands corps publics actuellement saccagés, le statut de fonctionnaire ou les régimes spéciaux défendant des droits spécifiques pour les métiers particulièrement sujets à l’usure physique et aux accidents de travail ?

D’abord, on a la parfaite illustration de ce que la politique, censée être ce grand processus délibératif décidant des orientations de la société, a été supplantée par la gestion de l’image des prétendants à la représentation du pouvoir. On voit comment le « management des foules » transforme les campagnes politiques en campagnes de marketing plus ou moins sophistiquées (ici moins que plus). Le bon mot, la bonne phrase soufflée par des conseillers en relation publique, pour vendre candidats et programmes comme des savons. Le vote se place à égalité avec les autres produits de consommation, tandis que tout est ramené au succès médiatique. Comment s’étonner que les masses laborieuses, formant autrefois la classe productrice et transformatrice des conditions matérielles d’existence, ne soient plus, même pour la gauche, qu’un réservoir de votes à siphonner grâce à des formules politiciennes ? Les critères du marché se cristallisent dans ces dernières : l’efficacité, la rentabilité, les ratios coûts/bénéfices qui fondent la rationalité libérale. On constate à quel point les principes de la conduite des affaires ont colonisé toutes les sphères de la société, au point de déresponsabiliser les cadres politiques : la recherche du buzz le commande. En espérant vaincre l’ancrage du Rassemblement National dans les campagnes, ce genre de slogan tapageur l’enracine encore plus.

Peinture par Asger Jorn (fin des années 1950)

Ensuite, cette phrase malheureuse prouve que l’héritage historique du mouvement ouvrier a été totalement oublié, oblitéré, enterré dans les archives, même chez une gauche se disant sociale et qui n’en endosse même plus la conscience. Dans un cartel qui prolonge donc l’application de la note de Terra Nova (think tank social-libéral voulant fonder une gauche « responsable ») datant de 2011, affirmant que feu le Parti Socialiste devait abandonner les ouvriers pour s’axer sur d’autres secteurs du « marché électoral ». Le défi a été relevé haut la main et continue à faire des ravages dans le seul but de grappiller des parts de marché à la droite. Or, si cette droite extrême est majoritaire dans la France des campagnes et des sous-préfectures c’est que, quittant sa posture anti-communiste, anti-syndicale et ultra-libérale (pro Reagan et Thatcher), elle a pris en charge dans son discours2 et dès les années 1990, la question de la protection économique des territoires en insistant bien sur l’importance des taxes au frontières, des barrières douanières ou des quotas d’importation. Faux-semblants servant sa stratégie d’implantation dans le monde du travail, certes. Mais au même moment la gauche se désintéressait de l’arrière-pays et parachevait son virage libre-échangiste en imposant les normes européennes sur tout le territoire : concurrence européenne, financiarisation de l’économie et dérégulations du code du travail, entraînant licenciements, délocalisation et ghettoïsation par la dégradation des infrastructures publiques (lignes de trains et services locaux).

 Nous ne vivons pas dans un système productiviste. Le mode de production ne pousse pas à l’accumulation de richesses mais à l’accumulation de profits.

Enfin, la formule dont nous partons nous permet au moins de rappeler que si le mouvement ouvrier est réellement, lui, du côté de la valeur travail, c’est en toute connaissance de cause. C’est-à-dire en toute connaissance des rapports de production dans lesquels le travail s’inscrit. Ce qui lui a permis de comprendre que l’enjeu n’était non pas d’abolir le travail (marotte d’une certaine gauche nihiliste), mais de le fonder sur une nouvelle pratique de la valeur. La valeur capitaliste est en effet celle de la production de valeur pour la production de valeur, dans un cycle accumulateur ou l’essentiel n’est pas la production en elle-même, mais l’expansion des profits menant à la destruction du travail vivant et des marchandises si nécessaire. Autrement dit, les travailleurs et leur production peuvent être sacrifiés pour maintenir les taux de profit au plus haut, ce que prouvent les délocalisations, les licenciements, les pénuries organisées par la spéculation des prix (énergie, nourriture, etc.), la destruction des petites entreprises et des stocks non rentables des plus grandes3. Dans ce sens, nous ne vivons pas dans un système productiviste. Le mode de production ne pousse pas à l’accumulation de richesses mais à l’accumulation de profits.

L’autre travail

Il y a, face à cette vision que le slogan de Sarkozy « travailler plus pour gagner plus » a parfaitement synthétisé, la possibilité de définir la valeur d’une marchandise selon sa valeur d’usage, en d’autres termes selon son utilité sociale. Le prix des choses produites peut en effet exister sans retenue de profits si des critères autres que ceux adossés à la rentabilité sont édictés (qualité des produits, condition de production, etc.). C’est d’ailleurs la logique originelle de l’Assurance Maladie : les médecins sont conventionnés selon les critères de l’Assurance Maladie qui est en principe publique. On peut donc les payer grâce à une carte vitale abreuvée des cotisations (la valeur socialisée) et utilisable qu’auprès de ces producteurs conventionnés.

Ce modèle pourrait être développé dans le secteur alimentaire (soutenir massivement l’agriculture coopérative), énergétique (refonder des pôles publics avec contrôle des prix) ou encore du logement (élargir le parc des logements sociaux). Ce qui impliquerait de délégitimer une nouvelle fois la propriété lucrative patrimoniale par une propriété d’usage non lucrative, elle, et le crédit par une subvention émanant de caisses socialisant les richesses. C’est donc qu’une autre manière de travailler existe bien, fondée sur une mise en commun généralisée. Le problème fondamental se posant à nos sociétés n’étant pas de savoir s’il faut produire, mais quoi, en quelles quantités, à quelles fins et par quels moyens.

Extase inquiétante, peinture par Asger Jorn (1956)

Cette autre façon de concevoir le travail part de la réalité anthropologique suivante : l’homme est un animal social qui actualise les potentialités de la nature pour configurer son propre environnement de vie. Par exemple, en construisant un barrage, il actualise le cours d’eau. Il se place face à la nature pour la sublimer4. Avant d’édifier des habitations, il va en effet falloir extraire et travailler la matière première. En comprendre les qualités et les propriétés pour s’acheminer vers les diverses possibilités architecturales envisageables. Donc, par le travail et l’évolution des techniques qu’il induit, l’Homme crée la Culture qui n’est autre qu’un certain rapport à son environnement. C’est ce rapport le posant face à la nature qui lui permet de conceptualiser avant de faire et de poser des rapports sociaux sur des rapports biologiques (les cérémonies, les institutions, etc.).

Ainsi, « la technologie met à nu le mode d’action de l’Homme vis-à-vis de la nature, le procès de production de sa vie matérielle et, par conséquent, l’origine des rapports sociaux et des idées ou conceptions intellectuelles qui en découlent » (K. Marx, Le Capital, livre I)

En travaillant on se réalise en même temps que l’on transforme perpétuellement les structures de la société. L’Homme est production au sens du geste produisant l’esprit. Le pro- de produire signifie dans un but, dans une direction. Nous n’œuvrons pas par hasard, mais nous nous donnons des orientations pour faire. Pour qu’il y ait une production, il faut un pro-gramme ! Là où le travail devient un problème, une souffrance, c’est lorsqu’il est aliéné, c’est-à-dire lorsqu’il devient étranger au producteur qui ne peut alors plus le maîtriser.

Le travail n’a de valeur qu’à partir du moment nous pouvons y décider de la valeur des choses produites.

Toute une histoire : le droit au salaire contre le droit à l’emploi

Toujours partant du même allant, les prestations chômages seraient un « revenu de substitution » entretenant la fainéantise « à vie pour certaines familles »5. C’est une idée totalement fausse, statistiquement et historiquement.

On ne le répétera jamais assez : « Le propre de l’idéologie dominante qui est toujours celle de la classe dominante, c’est de déformer et d’inverser le réel » (Karl Marx & Friedrich Engels dans L’idéologie allemande).

À l’origine du Régime général de la Sécurité sociale de 1946, il y a les luttes pour le droit du travail6, les grandes grèves ouvrières de l’après-guerre menant au renforcement des services publics et le relais des députés communistes à l’Assemblée. Élaboré sur le modèle du statut de fonctionnaire qui rend titulaire l’individu de sa qualification et de son salaire jusqu’à la mort, il est pensé pour déployer un salaire continué prenant en compte le dernier revenu. C’est en somme l’importation vers le privé de la logique d’une poursuite d’un salaire de référence pour tous issue du public. À savoir le contraire de ce qui est actuellement promu : pensions et allocations comme contrepartie des cotisations accumulées, primes (prime d’activité, prime précarité, prime au rendement, etc.) ou RSA (ex-RMI mis en place en 1988), cette allocation de survie. Tous ces mirages participent à un renversement de modèle pour mieux justifier la baisse des cotisations et mettre fin à l’élargissement de la Sécurité sociale pour tous7.

Affiche CGT pour la Sécurité sociale (1947)

Cette redéfinition des conquêtes ouvrières comme « aides sous condition d’être pauvre », favorise le misérabilisme en même temps que la culpabilisation systémique des individus ; on ne parle plus des exploiteurs, des inégalités croissantes depuis les années 19808 ou des modèles à leur opposer, mais de « la pauvreté à endiguer ». Le partage des richesses s’opérant par les cotisations sociales est remplacé par une aide à la consommation. C’est ainsi que là où, de nos jours, Assurance Maladie, allocations familiales et chômage, ou pensions de retraites deviennent de plus en plus ce « cash aux pauvres pour qu’ils consomment sur le marché », les prestations sociales sont, en 1946, pensées pour défaire de plus en plus la société de l’emprise du marché, jusqu’à sa marginalisation totale. Autrement dit : le pouvoir d’achat du consommateur se substitue progressivement au pouvoir politique du citoyen.

Là où le travail devient un problème, une souffrance, c’est lorsqu’il est aliéné, c’est-à-dire lorsqu’il devient étranger au producteur qui ne peut alors plus le maîtriser.

Par conséquent, ce à quoi se réfèrent certains leaders de la NUPES, c’est à la vision libérale des prestations sociales, oubliant l’histoire des soixante-dix dernières années. Le système de la Sécurité sociale a pour vocation de stabiliser les carrières et de dégager du temps pour les salariés. De placer hors du cirque de la concurrence et de la victoire à tout prix les individus. Car pour qu’un réussisse, il faut que beaucoup d’autres échouent. Dans une certaine limite – celle du rapport de force avec les dominants – il a la vertu de rendre possible le choix : ne pas tout accepter de l’employeur. Et surtout pas le travail à la tâche quantifiant l’acte pour maximiser les profits, au détriment de la qualité du produit ou du service. Ce retour en arrière faisant du travailleur sans droit une marchandise interchangeable est observable dans quasiment tous les métiers. Par exemple à l’hôpital, où les soignants sont pressurés par des normes managériales augmentant le temps de travail et les tâches, mais diminuant les effectifs formés pour des contractuels, à la fois plus économiques et plus serviles.

Green Language, Asger Jorn (1962)

Soutenues par les cotisations recueillies dans les fameuses caisses économiques, à savoir la part de la production directement mise en commun (les cotisations valent déjà pour un tiers du PIB ; le salaire du privé et les profits constituent le reste)9, les prestations sont issues de cette valeur socialisée qui a autrefois sorti l’hôpital de l’emploi capitaliste à la tâche. Celui-là même qui redevient norme. Les prestations chômage, comme les pensions de retraites, sont bel et bien un salaire et non un droit à l’emploi ou à se reposer après une vie de labeur. D’où le fait que les candidats et candidates de la dernière élection présidentielle ne cessaient de promouvoir le salaire net au détriment du brut. Ce dernier comprend effectivement cette part de la valeur commune indispensable au fonctionnement de tous les services publics et prestations sociales10. Il y a pour eux le bon déficit, celui qui réduit le « coût du travail » pour les entreprises, à hauteur de centaines de milliards11, et le mauvais déficit, celui de la Sécurité sociale, creusé artificiellement depuis des décennies pour environ trente milliards et qui résulte des baisses de cotisation (donc de la part des richesses socialisées confisquées par les politiques néolibérales).

Ce qui est affirmé par la cotisation, c’est donc le statut de producteur de l’allocataire : le fait que, même exclu de l’arbitraire du marché de l’emploi, il reste ce travailleur œuvrant à toute une série de tâches qui ne profitent pas à la valorisation du Capital et qui sont pourtant utiles à la société12. C’est ici le côté actif qui est reconnu comme caractéristique des classes populaires. Grâce à de telles institutions, elles sont définies comme étant constituées non plus de simples opprimés et victimes, mais d’agents conscients au cœur de la production de valeur, ayant le droit de se reconnaître dans le monde social qu’ils édifient.

Combattre le libéralisme c’est combattre la logique victimaire qui nous confine à une solidarité d’assistés. Celle qui dépossède l’individu de son statut de producteur souverain de la valeur, avec ou sans emploi, et impose les phases mutilantes du temps hors travail : l’avant travail de l’insertion, l’après travail de la retraite, l’entre deux des fainéants. Si nous voulons repartir à l’offensive, il s’agit d’opter pour la solidarité des producteurs dans la maîtrise et la redirection de la production. Car le gâchis provient du fait que des choses sont trop produites et d’autres pas assez.

Détacher le salaire de l’emploi : la tâche historique du mouvement ouvrier

Ne « pas avoir peur de mettre le pied dans le plat sur certains sujets » (cf. x leader de la NUPES) ne doit pas dispenser de travailler, justement, la question du sens à donner au travail et de sa maîtrise par les citoyens-producteurs. De la même manière, certaines figures de la NUPES se rallient au chant des sirènes d’un greenwashing de classe. Pour parler à leur base électorale, elles se voient obligées de professer « la société du ralentissement », « la décroissance » , l’obligation de « moins consommer » ou le fait de « rendre la sobriété désirable » (Magali Payen)13. Alors même que nous sommes des millions à ne pas pouvoir répondre à nos besoins (alimentation, isolation, transports, etc.), ces représentants devraient ravaler leurs conseils et s’interroger sur leur propre mode de vie. Car oui, taxer l’essence à la pompe pénalise les travailleurs, notamment ruraux, alors qu’imposer la vignette Crit’Air dans les centres villes favorise ceux qui peuvent se payer une voiture neuve, en plus de pénaliser les commerçants et d’épargner les vrais pollueurs du quotidien14. Tout le monde ne consomme pas de la même manière et la plupart produisent plus qu’ils ne consomment.

En 2020, la consommation par habitant dans le 16e arrondissement était de plus de 10 000 kwh contre moins de 2 000 khw dans le 19e (©Apur)

En ignorant le point d’appui central qu’offrent les grandes constructions du mouvement social pour s’opposer au capitalisme des start-up nations (les États marchands) et des monopoles (les groupes capitalistes), cette « gauche » s’oublie elle-même et ne pourra jamais imposer les égalités multiples qu’elle dit vouloir défendre. Et encore moins l’abstrait « sauvetage de la planète » ou de la biodiversité. Pour la simple et bonne raison que dans un monde où les rapports sociaux sont le reflet d’un mode de production prédateur, poussant à la concurrence entre individus (jeunes contre vieux, actifs contre « inactifs », etc.), structures et nations, il n’y a pas de place pour tout le monde et tout est condamné à devenir marchandise. Le jeu de la reproduction des profits et les conditions politiques actuelles empêchent le faire-œuvre ensemble sur le territoire en déterminant une opposition maximale entre immigrés et travailleurs, femmes et hommes, indépendants et grands groupes. Comme l’observait K. Marx de son temps : « l’histoire de toutes les sociétés où règne le mode de production capitaliste, s’annonce comme une immense collection de marchandises » (Livre I du Capital).

Si nous voulons repartir à l’offensive, il s’agit d’opter pour la solidarité des producteurs dans la maîtrise et la redirection de la production. Car le gâchis provient du fait que des choses sont trop produites et d’autres pas assez.

Et précisément, l’enjeu pour le mouvement ouvrier a toujours été d’instituer politiquement une représentation de l’expression populaire15, car le cœur de la politique c’est la démocratie dans l’entreprise16. Pour ce faire, la réalisation la plus poussée demeure celle du salaire à la qualification inconditionnel garanti par des institutions sous contrôle majoritaire des salariés17. Ce salaire, non plus attaché au poste mais à la personne, à vie, quoi qu’il arrive (crise sanitaire, catastrophe naturelle, faillite, et autres aléas), permet de remettre en responsabilité les personnes et de leur donner une dignité supérieure à la dignité abstraite des Droits de l’Homme et du Citoyen. La supériorité de ce système de solidarité a d’ailleurs pu être expérimentée par des millions de travailleurs durant toute la période de la crise sanitaire. Subventions, salaires à la qualification du poste dans le privé (84 % du salaire préservé), pensions de retraite ou salaire de fonctionnaire, ont largement permis de préserver les revenus et de maintenir à flot les entreprises. Tout le monde a profité de la socialisation de la valeur ! Ce qui prouve que le salaire doit précéder l’activité et que la production de valeur peut être anticipée18.

L’horizon du salaire à vie

Résumons les qualités de ce salaire à la qualification ou salaire à vie :

a) D’une part, le travail est ainsi sorti de sa finalité de valorisation du capital pour être rabattu sur sa valeur d’usage (son utilité concrète). Dans cette logique, la qualité prime sur la quantité et pose les bases d’une écologie réelle. Concrètement, une pomme bien produite a la valeur nutritive de trente pommes mal produites. On aura décru en quantité de marchandises produites tout en accroissant la valeur puisqu’il aura fallu plus de travail vivant (de travailleurs) pour la produire, et dans de meilleures conditions pour l’environnement comme pour l’Homme.

b) D’autre part, la valeur est fondamentalement redéfinie puisque ce qui n’est pas reconnu comme travail par le marché capitaliste (la finance et les patrons) l’est par ces institutions. Ce qui entrouvre la possibilité d’un processus de délibération collectif statuant sur l’utilité sociale des activités et de ce qui est produit. En outre, cette généralisation d’un droit réel au salaire permettrait de libérer plus largement le travail vivant de la dette, de la concurrence et de la privation de subsistance, puisqu’il ne serait dès lors plus limité aux impératifs de rentabilité. En d’autres termes, chaque individu étant reconnu comme producteur par un salaire inconditionnel, la définition du travail est élargi : sa seule limite devient le nombre de travailleurs existants.

Sådan var du (Tu étais tel), peinture par Asger Jorn (1956)

Le potentiel est clair :

1) Ce salaire à la qualification pourrait permettre de monter une entreprise sans les contraintes toxiques imposées par la loi des grands monopoles transformant souvent les petits en sous-traitants. Ou les broyant, tout simplement. L’entrepreneur (à l’image du médecin conventionné) serait dégagé des difficultés propres à la fonction d’employeur pour simplement réaliser ses idées, les salaires, comme les subventions, étant assurés par un maillage national de caisses économiques solidaires possédées par les producteurs. Caisses économiques interprofessionnelles alimentées par la valeur mise en commun dans chaque secteur.

2) D’autres résultats peuvent être anticipés. Avec la neutralisation de cette concurrence19 entre travailleurs, l’immigration n’est en toute logique plus un problème : « chacun cotise dans les caisses, chacun a un salaire et chaque nouvel arrivant est un facteur d’augmentation des richesses (production de valeur et participation de fait au salaire socialisé) » (Bernard Friot).

3) Pareillement, l’impact sur la condition des femmes sera considérable, en milieu domestique comme professionnel. Ce sera la légitimation systémique du travail actuellement invisibilisé qu’elles effectuent dans le cadre familial, travail pourtant déjà validé en marge (les femmes de ménage et gouvernantes). Reconnues comme productrices de valeur et rémunérées, il leur sera non seulement plus facile de dénoncer les abus de leurs compagnons, mais encore de s’extraire du carcan domestique vers un travail d’entreprise. Comme les salariés en général pourront décider de l’organisation et des fins de la production, elles pourront, sans crainte de représailles, dénoncer d’éventuelles violences sexistes et militer sur ces questions20.

Dépassant le champ du discours, ce modèle basé sur la socialisation des richesses est en capacité de rééquilibrer le rapport de force. Chacun étant soutenu par un service public de la qualification garantissant le salaire et la subvention des activités conventionnées, chacun peut s’exprimer et décider à l’intérieur et à l’extérieur de l’entreprise. À l’intérieur en tant que producteur détenant la propriété d’usage de son outil, à l’extérieur en tant que citoyen souverain dans des institutions maintenant une cohésion territoriale (critères de production, création monétaire, territorialisation du travail, etc.). Si l’impuissance engendrée par la peur de perdre son travail, autrement dit la peur d’être rejeté par déclassement, est toujours redirigée sur l’autre et l’étranger, la responsabilité populaire sur le travail pourrait bien servir de digue à la xénophobie et au sexisme, leviers que les possédants n’hésitent pas à activer contre nous.

Définitivement, en faisant s’opposer les privés d’emploi et les bénéficiaires des prestations sociales ou des minimas sociaux21, on ne fait qu’opposer les travailleurs aux travailleurs, pris dans le barrier d’un marché du travail délivrant les postes en fonction des besoins d’une petite classe de rentiers.

Où en sont-ils ? (à propos des cadres de la NUPES)

Pour résumer, nous disions dans l’article Présidentielles 2022 : tout sera mini dans notre vie : « Dans les faits, et c’est une banalité de le dire, sur l’échiquier des étiquettes, gauche et droite (ou extrême centre) s’accordent sur les politiques économiques à mener (citons la loi travail I ou le CICE sous Hollande), sur les politiques migratoires (la déchéance de nationalité de Hollande), les mesures répressives (l’État d’urgence permanent, là encore initié par le PS) et les directions électorales du vote utile contre l’extrême droite ! Ce qui fait tout de même absolument tout. Leur tempérance affichée ressemble beaucoup à l’opportunisme des affaires : ils font bloc (bourgeois) autour de leurs intérêts. »

Si l’impuissance engendrée par la peur de perdre son travail, autrement dit la peur d’être rejeté par déclassement, est toujours redirigée sur l’autre et l’étranger, la responsabilité populaire sur le travail pourrait bien servir de digue à la xénophobie et au sexisme […].

Cartel des gauches ou pas, pourquoi les choses auraient-elles changé ? Où est la cohésion théorique, politique et pratique dans ce conglomérat d’appareils lorsque personne ne s’entend sur des notions aussi principielles que celles de travail ou de valeur ?

Les discordes s’enchaînent, les limites politiques sont de moins en moins claires et la base électorale est évanescente. Certaines formations cultivent même leur adoration pour le marché européen, celui-là même qui a poussé les ouvriers dans les bras du RN par la remise en cause des souverainetés nationales et la destruction des institutions garantissant le droit au travail. D’autres soutiennent les guerres de l’axe euro-atlantiste menées par l’OTAN. Dans le réel, face aux prises de positions politiques fermes à tenir, cette alliance ne tient tout simplement pas le pari de rallier à elle les classes populaires. Le pro-gramme fait défaut.

L’état normal, Asger Jorn (1959)

À force d’arrogance, le gouffre se creuse entre les couches moyennes captées par la NUPES et les classes populaires abstentionnistes (majoritaires) ou redirigées par le RN. Les discours écologistes culpabilisants du « il faut tous faire des efforts », niant les responsabilités politiques et le réel du quotidien des gens, ou les phrases humiliantes, matinées d’humanitaire, dépeignant une masse de victimes à secourir, alimentent le dégoût. Parce que les producteurs sont toujours fiers du travail qu’ils réalisent malgré tout. Et qu’ils n’ont pas à accepter la sobriété heureuse offerte comme solution par des ensorceleurs n’interrogeant pas le vrai enjeu : « conquérir des positions sur le travail, pas des positions électorales ! » (Bernard Friot).

Agir efficacement signifie œuvrer à la responsabilisation de la production par la conquête de la souveraineté populaire et politique, loin de l’image abstraite d’une prétendue responsabilité individuelle. Autrement dit : pas d’Avenir En Commun sans exercice du pouvoir en commun.

Dans le contexte d’une offensive de l’extrême centre, la controverse ne fait par conséquent que renforcer l’idée néolibérale que les conquêtes sociales profitent « aux assistés ». Pire, elle masque les intentions du camp adverse : parachever une extension des marchés qui, ayant débuté dans les années 1970, doit à présent pleinement profiter aux grands groupes. Alors qu’est remis sur le tapis le recul de l’âge de départ à la retraite de 62 à 65 ans22, soit une mise à mort des travailleurs aux métiers les plus rudes23 par souci d’ »économie » [par cet élément de langage il faut entendre « rentabilité pour le privé » car, on le sait, il s’agit de livrer des parts de marchés lucratives aux assurances, or le privé coûte toujours plus cher à la société], ainsi qu’une énième réforme de l’assurance-chômage qui impactera violemment des millions d’allocataires sous prétexte (toujours) d’« économies »24, cette « nouvelle gauche » faite des anciennes ne se démarque au final que peu du camp néolibéral.

Conclusion : ce avec quoi il faut renouer ?

S’inscrire dans un héritage passé permet de mieux saisir ce qui nous arrive et d’envisager un futur différent de ce qu’on se contenterait autrement de subir, en serrant les dents, paralysés et dépassés par des évènements indéchiffrables. Ce qu’il nous faut ce sont des repères historiques et pratiques.

Agir efficacement signifie œuvrer à la responsabilisation de la production par la conquête de la souveraineté populaire et politique, loin de l’image abstraite d’une prétendue responsabilité individuelle. Autrement dit : pas d’Avenir En Commun sans exercice du pouvoir en commun.

Commençons par la constitution de 1946 reprise par la constitution de 1958 qui édicte un principe que nos aïeux ont su rendre réel par de grandes institutions du travail : « tout être humain qui, en raison […] de la situation économique, se trouve dans l’incapacité de travailler a le droit d’obtenir de la collectivité des moyens convenables d’existence ». Ce droit vient compléter le principe que J.-J. Rousseau a développé dans Le Contrat Social (1762) et qui affirme que chaque individu a une responsabilité vis-à-vis de la société : « En-dehors de la société, l’homme isolé a le droit de vivre comme il lui plaît. Mais dans la société ou il vit nécessairement aux dépens des autres il leur doit en travail le prix de leur entretien. Cela est sans exception, puissant ou faible, riche ou pauvre, tout citoyen oisif est un fripon ». Ensemble, ces deux propositions nous disent que la société est illégitime à amputer l’individu du temps du travail. Au contraire, elle doit être en capacité de fournir à chacun de quoi réaliser son activité dignement, dans de bonnes conditions, de manière à rendre tout le monde responsable du bien commun. La liberté de chacun commence à s’accomplir seulement à partir du moment où elle profite aux autres.

Den foruroligende ælling (Le canard inquiétant), Asger Jorn (1959)

La raison de la création de la Sécurité sociale de 1946 est bien la liberté ! La liberté de sortir de l’illusion de la réussite individuelle qui nous dévore. La liberté de ne pas sombrer dans la misère ou de crever de maladie. La liberté de ne plus avoir peur du lendemain. La liberté de créer un autre monde pour y vivre autrement. La liberté-socialisée de garder ses revenus lorsque le patron veut la liberté-libérale de licencier.

La liberté de chacun commence à s’accomplir seulement à partir du moment où elle profite aux autres.

Pour atteindre – du moins viser – cet objectif, on peut s’inspirer de ce que Jaurès affirmait déjà de son temps : « le courage c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ». Un principe qui allait le mener à dire, plus tard encore, que les pratiques politiques visant les transformations du mode de production doivent consister à « introduire dans la société d’aujourd’hui des formes de propriété qui la démentent et la dépassent, qui annoncent et préparent la société nouvelle, et, par leurs forces organiques, hâtent la dissolution du monde ancien. » (Jean Jaurès, Discours et conférences, Paris, 2014). Inaugurant la philosophie moderne, G. W. F. Hegel voyait quant à lui, au début du XIXe s., que la courbe du progrès humain implique que « l’Homme a naturellement droit à ce qui lui est nécessaire » et que le « droit de détresse » prime sur le droit de propriété (Hegel, Le droit naturel). En insistant sur la notion de propriété, Hegel pointe l’exigence des conditions de réalisation concrètes d’une véritable égalité. La lutte pour le travail n’est pas qu’une affaire « de droit au travail » et de constitutionnalité, car la loi ne permet jamais de remettre en cause le fondement du pouvoir de la minorité dirigeante : la propriété lucrative des moyens de production. En d’autres termes, puisque la propriété est ce qui garantit l’emprise d’une classe sur le travail, invoquer abstraitement le « droit au travail » est sans effets. La question est bien celle du contrôle démocratique de l’appareil productif par les citoyens-producteurs. L’objectif n’étant plus de créer des emplois mais du travail utile à la société.

Lettre à mon fils, Asger Jorn (1956)

De là, il est évident que pour libérer le travail des donneurs de salaire, de droit et de moyens de vivre, il faut d’abord briser la mise en concurrence des travailleurs, la tutelle étatique et celle du tandem patron-actionnaire qui décide du nombre de places disponibles. S’il faut évidemment revaloriser les petits producteurs, les travailleurs de tout ordre, viser l’égalité salariale homme-femme et lutter contre les discriminations, nous n’y parviendrons pas sans mise en sécurité sociale des métiers que les trusts internationaux et financiarisés détruisent. En cela, l’assurance chômage et la logique du Régime général de la Sécurité sociale (retraites comme continuité de son meilleur salaire25 ou allocations comme salaire versé aux parents) découlant du statut de fonctionnaire, sont une réalisation déjà-là annonçant un au-delà. Celui de la généralisation du salaire attaché politiquement à la personne comme droit citoyen, au même titre que le droit de vote, et jusqu’à sa mort. Un principe politique détachant de fait le salaire de l’emploi capitaliste qui nous enferme dans le chantage à la vie. Celui nous obligeant à vendre notre force de travail. De fait, l’emploi nous empêche de statuer sur la valeur de ce qui est produit ou sur l’organisation territoriale du travail. Car à partir du moment où notre salaire est déterminé par un contrat passé avec l’entreprise26, impossible de remettre en cause ses choix, sa gestion, sa façon de produire, sans courir le risque d’être licencié. Et impossible d’accéder à la propriété d’usage de son outil.

En définitive, la possibilité de libérer les stocks retenus artificiellement pour gonfler les prix en vue d’augmenter les profits (la spéculation est à la base de l’inflation actuelle), ainsi que le moyen d’organiser autrement la production et la circulation des biens, sont contenus en germe dans ces réalisations. Prolonger la souveraineté économique que nous ont léguée nos prédécesseurs « réformateurs » est bien la seule façon efficace de mener une politique réellement populaire et écologique, sans que l’écologie ne se retourne contre le populaire.

Alaoui O.

Notes de l’auteur et de la rédaction

  • 1 Par ici : https://www.francetvinfo.fr/politique/fabien-roussel/gauche-des-allocations-fabien-roussel-assume-totalement-ses-propos_5360128.html
  • 2 Dans le discours seulement, car le logiciel de l’extrême droite est par essence déployé contre le mouvement ouvrier. Du côté des briseurs de grève, historiquement implantée dans le petit patronat et populaire chez les commerçants, l’extrême droit a toujours prôné un corporatisme des métiers unissant travailleurs et patrons dans « l’intérêt national ». Aujourd’hui encore son discours est ambigu en temps normal et systématiquement du côté des gouvernants lors des mobilisations sociales : https://www.youtube.com/watch?v=uT9FYP-pqC4
  • 3 Amazone détruit des biens de consommation invendables selon les critères de rentabilité du marché : https://www.futura-sciences.com/tech/actualites/technologie-amazon-change-politique-invendus-eviter-destruction-produits-88170/
  • 4 Sublimer signifie ici « passer d’une passion, d’un engouement, à une transformation en quelque chose de supérieur dans un rapport social » défini par le moment historique.
  • 5 On ne sera pas surpris de retrouver le même débiteur de paroles que dans la note 1 : https://www.youtube.com/watch?v=EKH7J14PQbY
  • 6 Loi assurant des réparations en cas d’accident du travail en 1898, code du travail en 1910, les avancées sociales de 1936 sur la base des comités d’usine, du salaire minimum, des congés payés, de la semaine de 40 heures, etc.
  • 7 Cette justification de l’élargissement de la Sécurité sociale pour tous implique la baisse des cotisations. Avec la mise en place du RMI par exemple, simple plancher de revenu, les cotisations ont mécaniquement baissé. Voir : https://www.youtube.com/watch?v=1IYYXzbDm9I
  • 8 En France, 10 % des plus riches possèdent 50 % du patrimoine (c’est-à-dire immobilier et mobilier, soit ce qu’il y a sur les comptes) et les 1 % détiennent 25% d’un patrimoine qui ne cesse de grandir et de se concentrer : Thomas Porcher, Les délaissés. Comment transformer un bloc divisé en force majoritaire, 2020.
  • 9 Petite démonstration par Bernard Friot : https://www.youtube.com/watch?v=eMU4mm8OBt8
  • 10 De Pécresse à Zemmour, en passant par Le Pen. Tandis que la CSG de Macron part du même principe : https://www.lesechos.fr/economie-france/social/bascule-cotisations-csg-la-reforme-qui-doit-augmenter-les-salaires-nets-140488
  • 11 En plus de l’évasion fiscale atteignant la centaine de milliards, on peut s’amuser à additionner toutes les réformes de l’extrême centre : baisse de fiscalité sur le Capital, baisse de l’impôt sur les sociétés, baisse du « coût du travail », transformation de l’ISF en impôt sur la fortune immobilière, etc.
  • 12 De nombreuses activités non reconnues par le marché du travail sont pourtant créatrices d’une valeur économique, ou sont du moins socialement utiles. Pensons aux activités de garde d’enfant, à l’activité militante ou au bénévolat renfermant une myriade d’activités autrefois rémunérées ou pouvant l’être.
  • 13 Magali Payen est une productrice de cinéma ayant fondée l’ONG On est prêt et qui dirige Imagine 2050, une entreprise de formation des « leaders culturels ». Sa vision technocratique visant à éduquer les masses par la classe des culturo-mondains et leurs événements, est le parfait exemple de l’écologie idéologique des nouvelles couches moyennes au service de la bourgeoisie.
  • 14 De la même manière, lorsque l’on bloque les prix sur les pâtes, on bloque les prix pour le paysan producteur de farine et de blé : ce qui est favorable au consommateur ne l’est pas pour le producteur.
  • 15 L’exemple de la Commune de 1871 est criant, puisqu’elle institutionnalise un nouveau paradigme à travers des commissions et des embryons de caisses économiques. Par ces réalisations elle rend concrète la reconnaissance de la capacité de chacun à être son propre artiste et à gouverner. Voir Baptiste Laheurte, « La Commune et la révolte des artistes », Le vent se lève, 02 avril 2021. https://lvsl.fr/la-commune-et-la-revolte-des-artistes/?fbclid=IwAR0q5cMYVDwZj7c_eiCmF-eIAj09hIpkLXVCN9KYyLbBWlsEdk8_JkVwgNw
  • 16 La bourgeoisie n’a pris le pouvoir d’État que bien plus tard, à la fin du XVIIIe s., c ’est-à-dire une fois le pouvoir économique assuré.
  • 17 Jusqu’en 1967 et les ordonnances édictées par De Gaulle, la caisse d’assurance-chômage était gérée aux trois quarts par les représentants des salariés. En supprimant les élections des administrateurs salariés, ces ordonnances ont également accentué la bureaucratisation de la caisse chômage.
  • 18 Dans une production entièrement socialisée, 1) on distribue les salaires par une création monétaire sans endettement, 2) les travailleurs sont accompagnés par la mise en œuvre de leur qualification. Mais la définition de ce qui est produit, et comment, revient aux travailleurs.
  • 19 Le jeu des salaires à la baisse rendu possible par le risque du chômage : l’armée de réserve du Capital est cette armée de chômeurs entretenue comme arme politique et économique.
  • 20 Que l’entreprise soit déjà libérée de la hiérarchie patronale ou non, car tout dépendra du processus de mise en place, les femmes pourront de toute évidence agir sans crainte de la sanction économique.
  • 21 Rappelons que le RSA coûte 12 milliards d’euros, soit 0,5% du PIBL’évasion fiscale, elle, coûte 100 milliards d’euros, soit 3% du PIB que l’on ne reverra jamais ! Voir : https://twitter.com/atterres/status/1507462600761966600 et https://www.francetvinfo.fr/economie/impots/lutte-contre-la-fraude-fiscale-pres-de-100-milliards-deuros-echappent-toujours-a-letat-selon-une-estimation-syndicale_4379387.html
  • 22 Le gouvernement n’exclut d’ailleurs pas le passage en force, sachant que le grand mouvement de grève de l’hiver 2019-2020 avait déjà mis à mal ce projet. Élisabeth Borne (avec Emmanuel Macron, Gabriel Attal ou Olivier Véran) ne cache par la possibilité de l’utilisation du 49-3 ou, plus subtil et plu discret, l’injection d’un « amendement retraite » dans la loi de finance du Régime de la Sécurité sociale pour 2023 en octobre : https://www.youtube.com/watch?v=SBmH5_lYQlE
  • 23 L’espérance de vie en bonne santé est de 62 ans pour les hommes et 64 ans pour les femmes (elle stagne), alors que 25 % des plus pauvres sont déjà mort à 62 ans. Une manière, de l’autre côté, de baisser les impôts de production, comme l’indique le document budgétaire envoyé à l’Union Européenne. Mais aussi de libérer des parts de marché pour les assureurs privés : le système des retraites représente une manne immense : https://www.youtube.com/watch?v=OZ9wTeWodko
  • 24 Voir cette synthèse des effets et des buts des réformes successives et de la prochaine : https://www.youtube.com/watch?v=HzZm0F0kcpc
  • 25 Logique soutenue par les régimes spéciaux que Macron veut supprimer.
  • 26 Le contrat mis en place dans le respect d’un code du travail interprofessionnel venant exprimer les règles dans lesquelles on s’inscrit au sein d’une entreprise (durée, responsabilité, etc.), n’est pas un problème. Il faut bien s’assurer que chacun mette en œuvre sa qualification selon les besoins sociaux et ses désirs. Le contrat est problème lorsqu’il détermine le salaire car il est dès lors un moyen de chantage.

L’archéologie que nous construisons

L’archéologie que nous construisons

Proposition d’orientation à l’adresse de la profession et des autres secteurs

Ce texte a été rédigé par des membres des Groupes Archéo en Lutte (GAEL) durant le premier confinement ayant duré du 17 mars au 11 mai 2020. Dans le sillage de cette réflexion générale, les revendications qui suivent ont quant à elles été formulées lors de la première rencontre d’été des groupes, en août 2021. Le but était de dessiner un horizon au présent que nous vivons et qui manque cruellement d’une proposition sur laquelle fonder notre action.

Affaiblie, l’archéologie est dans le collimateur des géants du BTP soutenus par l’État, comme des potentats locaux, promoteurs et hommes politiques. Déjà, le décret du 8 avril 2020, donnant aux préfets les pleins pouvoirs relatifs en matière d’aménagement du territoire dans le cadre du plan de relance, avait été rude. Entre-temps, la réduction de moitié du budget des fouilles programmées, ces fouilles-écoles indispensables à la formation des archéologues, a condamné des chantiers (Cf. Communiqué du 22 février 2022). Durant ces vacances ce fut encore la tentative de déstabiliser le cadre légal des opérations préventives (interventions archéologiques avant construction), soit le pivot professionnel de l’archéologie, par une loi de dérogations ambiguë. Celle-ci sous-entendait que les diagnostics préliminaires ne sont pas essentiels. Cette mesure a été retirée, mais l’attaque a été frontale.

Pour ce qui est des droits au salaire, ils s’amenuisent à mesure que le gouvernement monopolise la vie publique et que l’individualisme concurrentiel progresse. Les attaques contre les droits sociaux et les solidarités se poursuivent. Une nouvelle réforme de l’assurance-chômage risque encore d’ajouter des restrictions aux restrictions et de faire drastiquement baisser nos prestations (déjà fortement impactées, parfois de moitié pour les nouveaux entrants). La réforme des retraites revient sur le billard pour faire travailler plus longtemps. Enfin, le RSA va perdre son inconditionnalité : d’ici 2024, il faudrait travailler entre 15h et 20h pour y être éligible. Le tout alors que l’inflation, à peine contenue, atteint en France les 6 % et que l’augmentation des profits ne signe pas la fin de l’abondance pour les monopoles1.

Dans ce contexte, l’ébauche suivante peut servir de base de réflexion au développement de grands principes collectifs. Contre la raison instrumentale et gestionnaire constamment à nos trousses, l’enjeu est le même partout : trouver le moyen d’exprimer la souveraineté des producteurs sur leur travail.

L’archéologie que nous construisons est une archéologie qui réfléchit aux identités et aux modèles sociaux pour contribuer à l’émulation critique.

Celle qui tend au dépassement des préjugés de notre modernité se concevant comme unique et absolue : absolument indépassable. Nous faisons à l’inverse l’expérience de la discontinuité par nos travaux de fouilleurs et de chercheurs. Ils nous permettent d’affirmer que non, le progrès n’est pas continu, mais soumis à des flux et des reflux. La seule constante est celle de l’événement qui surgit et déstabilise, parfois reconfigure en profondeur lorsque les gens s’en saisissent collectivement. D’ailleurs, si nos vies se déroulent de manière si peu linéaire, comment pourrait-il en être autrement de l’Histoire ? Notre discipline, étudiant les vestiges matériels des sociétés, disparues ou non, se doit de contribuer à une pensée active et engagée sous peine de se dénaturer, de se désagréger dans une science de la neutralité neutralisée. Elle est en effet par essence une science de partis pris et d’expérimentations s’étant inventée dans l’adversité, face à ces mêmes pouvoirs politiques et économiques détruisant lien social et patrimoine avec une férocité renouvelée.

Exploitation forestière en marge de vestiges archéologiques. Alentours de Rothau, Bas-Rhin, été 2021. Photo, Alaoui O.

L’archéologie souhaitée est une archéologie qui se situe à l’opposé de la glorification du passé et des intérêts purement économiques accentuant inégalités de richesse et de pouvoir : des romans nationaux reconstruisant une grande histoire partagée par toute la population sous le prisme de l’union sacrée, au processus de domination des hommes sur les femmes s’adossant à des présupposés biologiques et culturels universalistes erronés, confinant au fatalisme, au vu de la richesse des exemples ethnographiques et historiques à notre disposition. Notre discipline est aussi capable de remettre en cause la vision essentialiste des origines ethniques justifiant tous les fantasmes identitaires d’homogénéité raciale prenant corps dans des politiques excluantes, discriminantes et ségrégationnistes, que le confinement a rendu encore plus visibles2. Notre discipline est encore capable de réduire à une simple expression contingente les limites imposées par les frontières comme cadre spatial et mental indépassable et indispensable. Alors même que l’humanité a pris forme par d’imposants mouvements migratoires, ce schéma de partition du territoire paraît dérisoire à l’échelle de l’histoire.

Ainsi, comme les réponses à ces enjeux sociétaux, la réponse à la crise sanitaire aurait pu tirer des leçons d’une myriade d’études fiables s’intéressant aux stratégies de survivance et d’adaptation des populations et des civilisations passées.

Une archéologie rigoureuse et transparente dans la collecte des données, et honnête dans ses démonstrations.

C’est-à-dire qui se laisse du temps pour critiquer, raconter et dialoguer, et non simplement « communiquer » et « récolter » durant des rencontres convenues et bien souvent verrouillées par des protocoles. Ceci implique de tisser du lien dans des dynamiques de coopération et de partage, bien au-delà des logiques privatives3 et des limites supposées de la discipline. L’époque que nous vivons semble décisive, pleine d’écueils et de possibilités.

Parmi elles se trouve l’horizon d’une archéologie comme l’un des points de jonction des sciences humaines et sociales. Notre petit monde est à la fois pris dans les rapports de force politiques de l’aménagement (habitation, transport, énergie, industrie, etc.) (Cf. Misères de l’archéologie), dans l’engrenage des évolutions techniques et scientifiques, mais aussi des grands champs de réflexion animant nos sociétés. C’est pourquoi les archéologues ont besoin d’à peu près toutes les disciplines pour analyser et interpréter ce qu’ils mettent au jour, contribuant ainsi à une anthropologie intégrale posant la nécessité de la sauvegarde du patrimoine matériel et immatériel.

Ossements de faune fraichement déterrés. Bas-Rhin. Photo, François Magar

La crise sanitaire dont nous sortons à peine a par exemple été prétexte à la privatisation de l’espace public. Le décret du 8 avril 2020 (2020-412) permet aux préfets de passer au-dessus des différents codes en vigueur (Construction, Urbanisme, Environnement, Patrimoine…) qui, jusque-là, garantissaient le contrôle du territoire par la puissance publique censée nous représenter. Le plan de relance économique condamne de fait ce qui est considéré comme des « contraintes administratives » par les politiques et les aménageurs, notamment celles de l’archéologie. Cette mesure accentue encore la rupture anthropologique, symbolique et matérielle, entre nature et civilisation que nous connaissons depuis l’amorce de l’ère marchande et industrielle. Celle-ci, qui fait force de loi, se développe sous le règne d’une technique mise au service d’un travail mort où la machine remplace progressivement l’humain par souci d’économie, réduisant la valeur de ce qui est produit.

Cette logique, qui fait désormais irruption dans tous les aspects de nos vies, considère que tout est potentiellement matière première à exploiter, à moindre coût et pour un maximum de rendement. Elle met aujourd’hui en péril jusqu’à l’espèce qui l’a systématisée. L’archéologie, par son recul temporel unique, ne peut plus se contenter d’accompagner et d’entretenir cet état de fait comme une chose allant de soi. Elle ne peut plus se contenter de déblayer passivement, à un rythme qui ne permet pas même un travail scientifique de qualité, les terrains confisqués par les grands groupes au nom de projets de lotissements bétonnés et de zones industrielles vidant villes et villages de leurs producteurs.

Une archéologie qui fonde sa pratique sur des principes égalitaires et démocratiques tout aussi rigoureusement appliqués que ses méthodes scientifiques.

C’est-à-dire une archéologie réellement tournée vers la société, transmettant données, connaissances et méthodes, y compris à l’échelle locale. Car c’est aussi à ces niveaux, à ces plus fins niveaux de proximité, que toutes les spécificités d’un travail peuvent être saisies et mises en valeur. Après avoir appliqué la bonne démarche scientifique, nécessitant retrait, discours raisonné et argumenté4, il s’agit en effet du second défi du chercheur, de la seconde étape (indissociable de la première) de sa responsabilité : accompagner le cheminement de sa production au sein de la société. Un engagement qui évite bien des instrumentalisations ainsi que l’écueil de l’expert en surplomb. Le scientifique toisant de son promontoire de savoir la collectivité.

Le contenu pédagogique doit permettre, par sa forme, d’alimenter cet élan de curiosité qui est le moteur de notre démarche et l’un des fondements de ce qui n’est pour nous pas réductible à un emploi, mais qui s’exprime en une véritable passion. Actuellement, nous ne pouvons plus nous contenter de journées portes ouvertes nationales servant de cache-misère et, même indirectement, de vitrine commerciale à des entreprises cherchant à se placer sur le « marché du patrimoine » (depuis l’ouverture à la concurrence en 2003). Celles-ci ne suffisent en rien et ne permettent sans doute pas une compréhension active (celle qui modifie son rapport au monde) de la part du public. Elles se placent de plus en plus du côté du divertissement culturel.

Prospection dans le cadre des activités d’une association locale d’archéologie. Bas-Rhin. Photo, François Magar

Les institutions n’ayant plus la capacité de s’ouvrir largement à la société, asphyxiées et asséchées par les logiques managériales et concurrentielles, à l’instar de l’Université, d’autres cadres doivent être investis et développés pour inverser la tendance. Partout nous devons prendre une position claire contre les arguments d’autorité émanant de grandes figures, le plus souvent masculines, qu’on ne pourrait remettre en cause du haut de leur statut d’expert. Nous l’avons constaté durant le confinement, l’aura d’une carrière médiatique et des publications nombreuses prennent le pas sur le fond ; le discours polémique sur le débat argumenté. Ce principe démocratique peut être facilité par le cadre qu’offre l‘association, et ses multiples variantes, ayant largement contribué à l’ancrage vivant de notre discipline auprès d’un public demandeur. C’est cette forme, la plus inclusive existante, qui est pourtant en difficulté par manque de financements, de reconnaissance et de temps d’engagement nécessaire à leurs acteurs.

En réalité, notre discipline porte en germe les fondements permettant de dépasser les clivages sociaux d’un monde, accumulateur et genré, qui montre plus que jamais ses limites. Et pour cause, elle permet de parler historiquement des antagonismes, tout en s’y confrontant au présent : villes/campagnes, exécutants/concepteurs, institutions/société, écologie/économie, homme/femme, etc. Sa force réside bien en ce qu’elle est à la fois du côté de la conscience historique et du vécu le plus pragmatique.

Une archéologie qui doit donc former des archéologues capables d’une prise de recul historique et spatiale, mais encore de remettre en cause l’organisation du travail à partir de leur vécu et de leurs besoins concrets.

L’archéologie étant par nature à la croisée des disciplines et des pratiques, son enseignement gagnerait à s’ouvrir largement aux autres disciplines. Elle permettrait à l’étudiant de pratiquer le dialogue dans la recherche avant même d’exercer le métier, et ainsi d’éveiller sa capacité critique pour juguler une passivité endémique à notre mode de vie. En outre, l’enseignement universitaire permettrait d’explorer l’archéologie dans toute son application actuelle par le biais des associations, acteurs incontournables sur le terrain, des fouilles programmées et de l’archéologie préventive. L’étude de la culture matérielle nécessitant une approche de l’enseignement par la technique, systématiser les échanges avec des associations de reconstitution et des artisans offrirait une connaissance approfondie des processus de production d’un objet et de ses modes d’utilisation. Dans cet enseignement, la séparation entre filières professionnalisantes et filières consacrées à la recherche n’aurait plus lieu d’être : l’archéologue exercerait à nouveau un métier complet, à la fois pratique et intellectuel.

Dans son application actuelle, notre monde, en tant que discipline à cheval entre le BTP et la recherche, est un microcosme représentatif du niveau de dégradation de nos sociétés. L’archéologie préventive notamment, opérant en amont des chantiers, est particulièrement soumise à la pression des impératifs économiques et politiques qui instaurent le conflit d’intérêts comme système5 : le donneur d’ordre, également garant de la qualité scientifique des chantiers, se trouve dans une situation d’entre-deux déséquilibrée. Il est évident que l’analyse scientifique qui conduit aux prescriptions archéologiques devrait être exercée dans un cadre indépendant du dispositif administratif actuel. Elle offrirait alors une version d’analyse véritablement libre, totalement dégagée des intérêts du pouvoir et du temps économique pressurant la recherche de terrain.

La perte de sens dans le travail prend donc racine dans ce rapport de force souvent défavorable6 qui conduit à une vision partielle des sites étudiés. Mais elle réside également dans la division des tâches nuisant à la qualité scientifique d’un travail qui, devenu répétitif, finit par être accompli sans passion par des « techniciens de fouille ». Alors que le fouilleur, comme tout chercheur, se doit de comprendre ce qu’il fait et pourquoi, au nom de quoi et pour qui, il est de plus en plus utilisé comme simple exécutant, qui plus est, embauché sur de courtes périodes (en CDD ou en intérim) en fonction des besoins générés par le rythme de l’aménagement.

Relevé de fouille dans le cadre d’une thèse universitaire. Bas-Rhin. Photo, François Magar

La fin de ces catégories de statut (fouilleur/chercheur) et de contrat (précaire/stable) permettrait de remettre en cause la division du travail séparant métiers manuels et intellectuels, là ou l’archéologie se veut totale dans sa pratique. Et par là de lutter structurellement contre les inégalités de condition et le phénomène de lassitude, voire d’abandon, notamment causé par les effets délétères (physiques et psychologiques) de la répétition fordiste des gestes.

Enfin, la lutte conséquente contre le machisme, omniprésent sur les chantiers et à l’Université des potentats où l’omerta règne, commence par des situations salariales stables et protégées, qui permettent une réelle implication des personnes pour leurs droits, sans crainte de sanctions, particulièrement celles s’effectuant clandestinement. Sans ce changement, tous les efforts pour juguler ces attitudes seront au mieux, vains, au pire, simples postures ou stratégies de communication.

Car la question est comment renouer avec la possibilité de bien faire des choses pertinentes ?

Actuellement, l’organisation du travail transforme une situation où, a priori, nous aimerions œuvrer rigoureusement à notre métier, en impasse, tant nous sommes privés des conditions pour bien faire. Ce qui n’est absolument pas spécifique à notre secteur. Chercheurs, enseignants, soignants, cadres et ingénieurs désertent pour cause de mauvaise rémunération, mais surtout en raison de conditions de réalisation tellement saccagées, qu’il leur devient impossible d’entretenir l’envie d’œuvrer aux tâches qu’ils devraient pourtant pouvoir réaliser avec passion et engagement. La « crise des vocations » se généralise et découle de ce qu’il est intolérable de soigner au chronomètre, de concevoir de l’inutile, d’enseigner n’importe quoi ou de fouiller n’importe comment. Qui plus est en sous-effectif et pour si peu de valorisation sociale.

Une archéologie viable serait en définitive une archéologie basée sur le rythme de la maturation des idées, de l’imprévu des découvertes et du repos des corps.

Ce qui induit que nous devons être les organisateurs de nos métiers, sans contremaîtres ni trame hiérarchique, si ce n’est d’expérience, afin de libérer du temps salarial pour étudier (d’autres disciplines), pratiquer (d’autres formes de connaissance), se tourner vers des activités sociales ou militantes (enseignement, sport, associations, syndicalisme, etc.), et développer sa singularité en toute intimité (familiale notamment). Un temps partiel en temps complet qu’il faut souhaiter à toute la société, appelant la garantie d’un salaire lié à la personne comme droit politique. Une rémunération qui serait donc détachée du poste (auquel l’emploi nous assigne), toujours soumis à l’arbitraire d’un marché faussé par la logique de la course aux profits (ce qu’ils appellent l’offre et la demande).

D’où la nécessité de défendre, d’améliorer et d’étendre le statut de fonctionnaire, la logique du salaire continué de l’assurance-chômage, des retraites et de l’intermittence ou, plus globalement, du régime général de la Sécurité sociale. Autant d’institutions du travail édifiées par le mouvement social et qui portent en germe la logique de la richesse socialisée gérée par les premiers concernés : les citoyens-producteurs. Cette logique permet en effet d’envisager un système basé sur la subvention et un salaire détachés des aléas du marché, du diktat des financeurs et de l’arbitraire patronal7.

Fouille dans le cadre des activités d’un association locale d’archéologie. Bas-Rhin. Photo, François Magar

Si nous adhérons à cette vision du travail où la valeur est contenue dans l’acte en lui-même, dans le fait de faire, de mettre en œuvre, les stages en fouilles programmées, parfois payants, toujours non rémunérés, doivent être revus (Cf. Communiqué du 22 février 2022). Pourtant obligatoires dès la deuxième année de licence, ils aggravent la précarité étudiante en plus d’instituer l’idée que l’archéologie, c’est ça : du bénévolat au service d’une science de plus en plus privatisée. Une colonie pédagogique où l’exploitation est normalisée et justifiée par la catégorie « job passion ». En l’état, génération après génération, ils distillent insensiblement un réflexe de servilité par une situation donnée comme toute naturelle. Oui, vous, futurs adultes indépendants, citoyens critiques, scientifiques et chercheurs, devez sacrifier vos mois d’été que les bourses ne couvrent pas (39 % des étudiants sont boursiers, 40 % travaillent), et vous faire à l’idée que vous ne pourrez pas travailler parce que vos stages obligatoires vous l’imposent. Des stages cher payés qui, à la fin de votre cursus (avec entre trois et dix ans d’études au compteur), débouchent sur une décennie de CDD à la volée !

Fouille dans le cadre des activités d’un association locale d’archéologie. Bas-Rhin. Photo, François Magar

L’archéologie n’a décidément pas à être cette épreuve de force.

Par les potentialités rénovatrices que porte l’archéologie, cette science sociale et politique capable de remettre en cause les dogmes de l’éternel ou de l’immuable justifiant exploitations et dominations toujours construites, nous nous engageons à poser les jalons d’un travail libéré, conforme à nos aspirations et à nos besoins. Nous nous engageons aussi à repenser collectivement l’ensemble de nos institutions sociales, politiques et économiques aux côtés des autres secteurs.

Conscients du désastre de la civilisation capitaliste, nous appelons chacun et chacune à rallier les luttes susceptibles de contribuer à la constitution d’un rapport de force social conséquent. Nous encourageons également à rejoindre, chacun à son échelle, toutes les initiatives permettant d’avancer vers la formulation d’une proposition commune désirable dans la perspective de rompre avec le mode de production ayant mené aux crises environnementales, sociales et démocratiques qui menacent aujourd’hui nos conditions d’existence.

Des propositions comme boussole

L’objectif des Groupes Archéo En Lutte est de produire des réflexions collectives à même de guider notre action au sein des secteurs de l’archéologie (Cf. Plateforme de revendications provisoires). Nous nous sommes mis d’accord sur plusieurs axes revendicatifs nous paraissant essentiels afin de constituer un horizon commun à nos luttes. Plutôt que de rester cantonné à des revendications défensives contre la dégradation des conquêtes sociales, l’objectif est de se livrer à la discussion d’un contre-modèle à ce qui nous est imposé, à savoir l’individualisation de nos parcours dans le cadre de la concurrence économique libérale : les petits contrats au lance-pierre (CDD, CDI chantiers, contrat de projet), le statut d’auto-entrepreneur, la disparition programmée de la protection sociale.

1. Élaborer une sécurité sociale adaptée à notre métier sous la forme d’un salaire continué inspiré du régime de l’intermittence/assurance-chômage, mais débarrassée des normes libérales injectées par les contre-réformes successives de ces dernières décennies (un quota d’heures à faire dans le mois, le contrôle des parcours par le système des cachets, la limitation des indemnités dans le temps pour forcer à la reprise (comme si elle dépendait des bénéficiaires) …). Cela permettrait aux CDD, par leurs cotisations, de libérer du temps pour publier, communiquer, participer à des projets associatifs ou de médiation, penser à l’organisation de la discipline, défendre leurs conditions de travail ou simplement s’investir ailleurs (dans d’autres domaines). L’enjeu est de libérer les archéologues de la pression d’une organisation du travail en flux tendu en validant tout le travail non reconnu par les normes du marché de l’emploi et pourtant nécessaire au bon fonctionnement de notre métier, à l’entretien de notre passion et à l’équilibre de nos vies.

2. Pour cela, nous devons nous appuyer sur un fonds national et interprofessionnel destiné à l’archéologie et au patrimoine. Il prendrait la forme de caisses d’investissement et de salaires. Celles-ci seraient gérées par nos représentants (des archéologues, des conservateurs, etc.), en lien avec les aménageurs, sur le modèle de l’Unédic de 1946. Plusieurs options, possiblement complémentaires, pourraient permettre d’alimenter ces caisses : un taux de cotisation indexé sur les profits des grandes boîtes du BTP (dernier chiffre d’affaire de Vinci  : 43 milliards), une forme d’assurance pour les aménageurs ou un impôt, qui serait d’ailleurs justifié par la destruction systématique du paysage et du patrimoine. Ce système de « salaire continué » et d’investissement par « subvention » (et non pas par prêt bancaire), alimenté par la valeur socialisée dans les caisses patrimoniales, irait dans le sens d’une réelle libération du métier.

La dépendance à l’emploi offert par le privé, tout comme la tutelle d’un État pouvant geler, revoir à la baisse ou licencier en fonction des normes d’austérités (dette et déficit limités par les traités de libre-échange), seraient brisés. La discipline pourrait alors être capable, en toute indépendance scientifique, de développer un ancrage territorial plus serré (via les associations et les communes), de traiter les données dans le cadre de problématiques de recherche élaborées et de manière pérenne, d’édifier de nouveaux cadres et d’expérimenter de nouvelles méthodes. Tout ça sans subir l’arbitraire des fluctuations de l’aménagement.

3. Repenser le statut du « technicien » dont le terme doit être abandonné au profit d’archéologue. Cela passe par la redéfinition des fiches de poste pour chaque niveau d’étude, et que chacun soit pris en compte lors de l’embauche comme base du calcul des salaires.

  • 1 Ce sont 174 milliards de bénéfices pour le CAC 40 en 2021. Entre avril et juin, 544 milliards de dividendes ont été versés à l’échelle mondiale et 44 milliards en France. C’est une augmentation de 33 % au second trimestre pour notre pays. Un taux supérieur à la moyenne européenne. Les profiteurs de guerre sont quant à eux légions : profitant de la hausse des prix de l’énergie, Total a empoché 5,7 milliards de bénéfice au second trimestre, contre 2,2 milliards en 2021. Rappelons que le blocage temporaire des prix à la pompe consiste à réduire les taxes, pas à prendre sur les profits. Alors que l’on sait que l’augmentation de l’énergie (et des prix en général) est le fait de la spéculation (indexation des prix sur ceux du marché), ils continuent à socialiser les pertes quand ça va mal (l’État et les institutions du travail aident les entreprises sans contreparties) mais pas les profits quand tout va bien.
  • 2 Ce genre de traitement était historiquement réservé aux jeunes de banlieues ou aux citoyens mobilisés, notamment depuis la Loi Travail de 2016 qui s’est déroulée sous la loi martiale d’un État d’urgence ayant duré deux années (des attentats de 2015 à novembre 2017). Une étape a été franchie avec le mouvement des Gilets Jaunes dont on sait le niveau de répression subi. Il s’est, avec la pandémie, répandu à toute la société sous la forme de normes hygiénistes largement dictées par des choix politiques et économiques néolibéraux (coupes budgétaires, fermetures de lits, privatisation de la recherche posant un problème de contrôle et de redirection de la production en cas d’urgence, politique visant à favoriser les gros pôles hospitaliers au détriment de la médecine de prévention locale, etc.
  • 3 Souvenons-nous de la Loi Pluriannuelle de la Recherche revendiquée « élitiste et darwinienne » par le président du CNRS, renforçant l’emprise des logiques concurrentielles à l’Université. Malgré la forte opposition de l’hiver 2019-2020 dans le cadre d’un mouvement interprofessionnel contre l’assurance-chômage et la réforme des retraites sabré par le premier confinement, celle-ci fut actée le 24 décembre 2021. Cette période a été marquée par un confinement partiel (limitation des déplacements, des rassemblements, télétravail, couvre-feu, nouvelles fermetures des universités et des lieux culturels, etc.) qui empêchait évidemment toute mobilisation.
  • 4 Règles d’énoncé des hypothèses, d’élaborations et de traitement du corpus, de vérification des données, de rigueur du raisonnement, de confrontation des résultats, de mise en discussion au fur et à mesure de l’avancée ou de la prise en charge des critiques.
  • 5 Quelques mois après la coupe drastique du budget des fouilles-écoles dites programmées, les dérogations de la Loi de Protection du Pouvoir d’Achat (adoptée le 16 août 2022) concernant l’aménagement du territoire, remettaient directement en cause la viabilité de l’archéologie préventive. Ainsi, les « opérations d’archéologie préventive [ne devaient avoir] lieu que si les travaux d’aménagement [étaient] susceptibles d’avoir un impact notable et direct sur le patrimoine ». Ces opérations, si elles n’étaient pas « réalisées dans un délai compatible avec la date de mise en service fixée par le ministère de l’énergie », devaient être « réputées réalisées. ». Voir : https://www.cgt-culture.fr/projet-de-loi-pouvoir-dachat-le-parlement-va-t-il-accorder-un-permis-de-detruire-des-sites-archeologiques-aux-amenageurs-20181/?fbclid=IwAR1XF1Rwrddkb0p-bBRqI_8nHKbROh9HJrJZs9OXAbu6GeS0Fc77GwdpBUU
  • 6 Les scandales liés aux grands aménageurs comme Vinci sont légions. Par exemple, la filiale de Vinci, Arcos, rappelée à l’ordre pour au moins six entraves aux travaux archéologiques, a recouvert, dans une précipitation absolue, un projet de fouille sur le tracé du GCO début 2019, vers Vendenheim. Dans la foulée, la DRAC publie le 26 mars un arrêté annulant la mise en œuvre de la seconde tranche de fouille « considérant que la première tranche des fouilles a permis de récolter les renseignements nécessaires à la compréhension du site. ». Mesure diplomatique pour sauver les apparences, puisqu’il était de toute manière devenu impossible de fouiller en raison des volumes de terre déplacés sur la zone. Source : https://www.rue89strasbourg.com/gco-pres-de-vendenheim-arcos-a-enterre-un-projet-de-fouille-archeologique-juge-necessaire-151572
  • 7 Voir les travaux du réseau salariat et de Bernard Friot sur le salaire à vie et le système des caisses économiques. Puissances du salariat, 1998 (réed. 2021), Un désir de communisme, 2020, & En travail. Conversations sur le communisme, 2022.