Les allocs c’est du travail !

Les allocs c’est du travail !

Ou la valeur travail portée par les producteurs privés d’emploi

Ces derniers temps on a vu croître une polémique participant à la désorientation générale sur le thème de l’opposition entre les bénéficiaires des allocations et les travailleurs. Une déclinaison du fameux match fainéants V.S. méritants. Rien d’anormal ? Une vieille ritournelle patronale visant à diviser et à culpabiliser ?

Là où le bât blesse, pour ceux qui ignoraient encore l’inconsistance de la gauche parlementaire, c’est que tout cela émane du cartel des appareils de gauche (la NUPES : Nouvelle Union Populaire Écologique et Sociale) centré autour du mouvement de La France Insoumise. Peu importe les protagonistes – nous ne les nommerons pas mais vous les reconnaîtrez, il s’agit de diverses figures centrales de cet agrégat socio-professionnel. Bien que portant des étiquettes différentes, l’unité de ses personnalités se fait autour d’une mécompréhension des rapports de force actuels au moment où la situation nécessite de la clarté.

« La gauche du travail plutôt que celle des allocs »1. On peut dire que le contresens est criant pour celui qui a une idée des réalisations du mouvement ouvrier en termes d’institutions du travail. Faut-il parler de maladresse ? Avec un peu de bonne foi, l’idée générale est comprise : valoriser ceux qui travaillent et qui sont tellement déconsidérés par les conditions actuelles du marché qu’ils se trompent d’intérêts. Cela dit, cette manière de dérouler le problème est si voisine de la façon de dire patronale que la classe dirigeante peut s’en réjouir, une fois de plus. La formule est en effet tellement vaporeuse que n’importe qui peut s’en réclamer : du président du Medef pour justifier la destruction du bien public, aux cadres du Rassemblement National pour sous entendre que les étrangers, faciès du pauvre-profiteur, sont les fainéants qui nous piquent (pourtant) notre travail. Nous ne sommes plus à un paradoxe près !

Bêtise politique participant à la désorientation générale à n’en pas douter, cette simple phrase dit autre chose au moment où le Régime général de la Sécurité sociale et l’assurance-chômage sont à nouveau dans le collimateur de la machine néolibérale. Elle révèle la nature des appareils d’une gauche des strapontins et la réelle désunion de cette union des gauches. Et si cet autoproclamé bloc populaire n’en était pas un ?

Cette gauche amnésique : l’effondrement par opportunisme

Que traduit réellement un tel dérapage théorique et historique dans la bouche du dirigeant d’un parti ayant largement contribué à fonder le Régime général de la Sécurité sociale, l’assurance-chômage, l’intermittence, les grands corps publics actuellement saccagés, le statut de fonctionnaire ou les régimes spéciaux défendant des droits spécifiques pour les métiers particulièrement sujets à l’usure physique et aux accidents de travail ?

D’abord, on a la parfaite illustration de ce que la politique, censée être ce grand processus délibératif décidant des orientations de la société, a été supplantée par la gestion de l’image des prétendants à la représentation du pouvoir. On voit comment le « management des foules » transforme les campagnes politiques en campagnes de marketing plus ou moins sophistiquées (ici moins que plus). Le bon mot, la bonne phrase soufflée par des conseillers en relation publique, pour vendre candidats et programmes comme des savons. Le vote se place à égalité avec les autres produits de consommation, tandis que tout est ramené au succès médiatique. Comment s’étonner que les masses laborieuses, formant autrefois la classe productrice et transformatrice des conditions matérielles d’existence, ne soient plus, même pour la gauche, qu’un réservoir de votes à siphonner grâce à des formules politiciennes ? Les critères du marché se cristallisent dans ces dernières : l’efficacité, la rentabilité, les ratios coûts/bénéfices qui fondent la rationalité libérale. On constate à quel point les principes de la conduite des affaires ont colonisé toutes les sphères de la société, au point de déresponsabiliser les cadres politiques : la recherche du buzz le commande. En espérant vaincre l’ancrage du Rassemblement National dans les campagnes, ce genre de slogan tapageur l’enracine encore plus.

Peinture par Asger Jorn (fin des années 1950)

Ensuite, cette phrase malheureuse prouve que l’héritage historique du mouvement ouvrier a été totalement oublié, oblitéré, enterré dans les archives, même chez une gauche se disant sociale et qui n’en endosse même plus la conscience. Dans un cartel qui prolonge donc l’application de la note de Terra Nova (think tank social-libéral voulant fonder une gauche « responsable ») datant de 2011, affirmant que feu le Parti Socialiste devait abandonner les ouvriers pour s’axer sur d’autres secteurs du « marché électoral ». Le défi a été relevé haut la main et continue à faire des ravages dans le seul but de grappiller des parts de marché à la droite. Or, si cette droite extrême est majoritaire dans la France des campagnes et des sous-préfectures c’est que, quittant sa posture anti-communiste, anti-syndicale et ultra-libérale (pro Reagan et Thatcher), elle a pris en charge dans son discours2 et dès les années 1990, la question de la protection économique des territoires en insistant bien sur l’importance des taxes au frontières, des barrières douanières ou des quotas d’importation. Faux-semblants servant sa stratégie d’implantation dans le monde du travail, certes. Mais au même moment la gauche se désintéressait de l’arrière-pays et parachevait son virage libre-échangiste en imposant les normes européennes sur tout le territoire : concurrence européenne, financiarisation de l’économie et dérégulations du code du travail, entraînant licenciements, délocalisation et ghettoïsation par la dégradation des infrastructures publiques (lignes de trains et services locaux).

 Nous ne vivons pas dans un système productiviste. Le mode de production ne pousse pas à l’accumulation de richesses mais à l’accumulation de profits.

Enfin, la formule dont nous partons nous permet au moins de rappeler que si le mouvement ouvrier est réellement, lui, du côté de la valeur travail, c’est en toute connaissance de cause. C’est-à-dire en toute connaissance des rapports de production dans lesquels le travail s’inscrit. Ce qui lui a permis de comprendre que l’enjeu n’était non pas d’abolir le travail (marotte d’une certaine gauche nihiliste), mais de le fonder sur une nouvelle pratique de la valeur. La valeur capitaliste est en effet celle de la production de valeur pour la production de valeur, dans un cycle accumulateur ou l’essentiel n’est pas la production en elle-même, mais l’expansion des profits menant à la destruction du travail vivant et des marchandises si nécessaire. Autrement dit, les travailleurs et leur production peuvent être sacrifiés pour maintenir les taux de profit au plus haut, ce que prouvent les délocalisations, les licenciements, les pénuries organisées par la spéculation des prix (énergie, nourriture, etc.), la destruction des petites entreprises et des stocks non rentables des plus grandes3. Dans ce sens, nous ne vivons pas dans un système productiviste. Le mode de production ne pousse pas à l’accumulation de richesses mais à l’accumulation de profits.

L’autre travail

Il y a, face à cette vision que le slogan de Sarkozy « travailler plus pour gagner plus » a parfaitement synthétisé, la possibilité de définir la valeur d’une marchandise selon sa valeur d’usage, en d’autres termes selon son utilité sociale. Le prix des choses produites peut en effet exister sans retenue de profits si des critères autres que ceux adossés à la rentabilité sont édictés (qualité des produits, condition de production, etc.). C’est d’ailleurs la logique originelle de l’Assurance Maladie : les médecins sont conventionnés selon les critères de l’Assurance Maladie qui est en principe publique. On peut donc les payer grâce à une carte vitale abreuvée des cotisations (la valeur socialisée) et utilisable qu’auprès de ces producteurs conventionnés.

Ce modèle pourrait être développé dans le secteur alimentaire (soutenir massivement l’agriculture coopérative), énergétique (refonder des pôles publics avec contrôle des prix) ou encore du logement (élargir le parc des logements sociaux). Ce qui impliquerait de délégitimer une nouvelle fois la propriété lucrative patrimoniale par une propriété d’usage non lucrative, elle, et le crédit par une subvention émanant de caisses socialisant les richesses. C’est donc qu’une autre manière de travailler existe bien, fondée sur une mise en commun généralisée. Le problème fondamental se posant à nos sociétés n’étant pas de savoir s’il faut produire, mais quoi, en quelles quantités, à quelles fins et par quels moyens.

Extase inquiétante, peinture par Asger Jorn (1956)

Cette autre façon de concevoir le travail part de la réalité anthropologique suivante : l’homme est un animal social qui actualise les potentialités de la nature pour configurer son propre environnement de vie. Par exemple, en construisant un barrage, il actualise le cours d’eau. Il se place face à la nature pour la sublimer4. Avant d’édifier des habitations, il va en effet falloir extraire et travailler la matière première. En comprendre les qualités et les propriétés pour s’acheminer vers les diverses possibilités architecturales envisageables. Donc, par le travail et l’évolution des techniques qu’il induit, l’Homme crée la Culture qui n’est autre qu’un certain rapport à son environnement. C’est ce rapport le posant face à la nature qui lui permet de conceptualiser avant de faire et de poser des rapports sociaux sur des rapports biologiques (les cérémonies, les institutions, etc.).

Ainsi, « la technologie met à nu le mode d’action de l’Homme vis-à-vis de la nature, le procès de production de sa vie matérielle et, par conséquent, l’origine des rapports sociaux et des idées ou conceptions intellectuelles qui en découlent » (K. Marx, Le Capital, livre I)

En travaillant on se réalise en même temps que l’on transforme perpétuellement les structures de la société. L’Homme est production au sens du geste produisant l’esprit. Le pro- de produire signifie dans un but, dans une direction. Nous n’œuvrons pas par hasard, mais nous nous donnons des orientations pour faire. Pour qu’il y ait une production, il faut un pro-gramme ! Là où le travail devient un problème, une souffrance, c’est lorsqu’il est aliéné, c’est-à-dire lorsqu’il devient étranger au producteur qui ne peut alors plus le maîtriser.

Le travail n’a de valeur qu’à partir du moment nous pouvons y décider de la valeur des choses produites.

Toute une histoire : le droit au salaire contre le droit à l’emploi

Toujours partant du même allant, les prestations chômages seraient un « revenu de substitution » entretenant la fainéantise « à vie pour certaines familles »5. C’est une idée totalement fausse, statistiquement et historiquement.

On ne le répétera jamais assez : « Le propre de l’idéologie dominante qui est toujours celle de la classe dominante, c’est de déformer et d’inverser le réel » (Karl Marx & Friedrich Engels dans L’idéologie allemande).

À l’origine du Régime général de la Sécurité sociale de 1946, il y a les luttes pour le droit du travail6, les grandes grèves ouvrières de l’après-guerre menant au renforcement des services publics et le relais des députés communistes à l’Assemblée. Élaboré sur le modèle du statut de fonctionnaire qui rend titulaire l’individu de sa qualification et de son salaire jusqu’à la mort, il est pensé pour déployer un salaire continué prenant en compte le dernier revenu. C’est en somme l’importation vers le privé de la logique d’une poursuite d’un salaire de référence pour tous issue du public. À savoir le contraire de ce qui est actuellement promu : pensions et allocations comme contrepartie des cotisations accumulées, primes (prime d’activité, prime précarité, prime au rendement, etc.) ou RSA (ex-RMI mis en place en 1988), cette allocation de survie. Tous ces mirages participent à un renversement de modèle pour mieux justifier la baisse des cotisations et mettre fin à l’élargissement de la Sécurité sociale pour tous7.

Affiche CGT pour la Sécurité sociale (1947)

Cette redéfinition des conquêtes ouvrières comme « aides sous condition d’être pauvre », favorise le misérabilisme en même temps que la culpabilisation systémique des individus ; on ne parle plus des exploiteurs, des inégalités croissantes depuis les années 19808 ou des modèles à leur opposer, mais de « la pauvreté à endiguer ». Le partage des richesses s’opérant par les cotisations sociales est remplacé par une aide à la consommation. C’est ainsi que là où, de nos jours, Assurance Maladie, allocations familiales et chômage, ou pensions de retraites deviennent de plus en plus ce « cash aux pauvres pour qu’ils consomment sur le marché », les prestations sociales sont, en 1946, pensées pour défaire de plus en plus la société de l’emprise du marché, jusqu’à sa marginalisation totale. Autrement dit : le pouvoir d’achat du consommateur se substitue progressivement au pouvoir politique du citoyen.

Là où le travail devient un problème, une souffrance, c’est lorsqu’il est aliéné, c’est-à-dire lorsqu’il devient étranger au producteur qui ne peut alors plus le maîtriser.

Par conséquent, ce à quoi se réfèrent certains leaders de la NUPES, c’est à la vision libérale des prestations sociales, oubliant l’histoire des soixante-dix dernières années. Le système de la Sécurité sociale a pour vocation de stabiliser les carrières et de dégager du temps pour les salariés. De placer hors du cirque de la concurrence et de la victoire à tout prix les individus. Car pour qu’un réussisse, il faut que beaucoup d’autres échouent. Dans une certaine limite – celle du rapport de force avec les dominants – il a la vertu de rendre possible le choix : ne pas tout accepter de l’employeur. Et surtout pas le travail à la tâche quantifiant l’acte pour maximiser les profits, au détriment de la qualité du produit ou du service. Ce retour en arrière faisant du travailleur sans droit une marchandise interchangeable est observable dans quasiment tous les métiers. Par exemple à l’hôpital, où les soignants sont pressurés par des normes managériales augmentant le temps de travail et les tâches, mais diminuant les effectifs formés pour des contractuels, à la fois plus économiques et plus serviles.

Green Language, Asger Jorn (1962)

Soutenues par les cotisations recueillies dans les fameuses caisses économiques, à savoir la part de la production directement mise en commun (les cotisations valent déjà pour un tiers du PIB ; le salaire du privé et les profits constituent le reste)9, les prestations sont issues de cette valeur socialisée qui a autrefois sorti l’hôpital de l’emploi capitaliste à la tâche. Celui-là même qui redevient norme. Les prestations chômage, comme les pensions de retraites, sont bel et bien un salaire et non un droit à l’emploi ou à se reposer après une vie de labeur. D’où le fait que les candidats et candidates de la dernière élection présidentielle ne cessaient de promouvoir le salaire net au détriment du brut. Ce dernier comprend effectivement cette part de la valeur commune indispensable au fonctionnement de tous les services publics et prestations sociales10. Il y a pour eux le bon déficit, celui qui réduit le « coût du travail » pour les entreprises, à hauteur de centaines de milliards11, et le mauvais déficit, celui de la Sécurité sociale, creusé artificiellement depuis des décennies pour environ trente milliards et qui résulte des baisses de cotisation (donc de la part des richesses socialisées confisquées par les politiques néolibérales).

Ce qui est affirmé par la cotisation, c’est donc le statut de producteur de l’allocataire : le fait que, même exclu de l’arbitraire du marché de l’emploi, il reste ce travailleur œuvrant à toute une série de tâches qui ne profitent pas à la valorisation du Capital et qui sont pourtant utiles à la société12. C’est ici le côté actif qui est reconnu comme caractéristique des classes populaires. Grâce à de telles institutions, elles sont définies comme étant constituées non plus de simples opprimés et victimes, mais d’agents conscients au cœur de la production de valeur, ayant le droit de se reconnaître dans le monde social qu’ils édifient.

Combattre le libéralisme c’est combattre la logique victimaire qui nous confine à une solidarité d’assistés. Celle qui dépossède l’individu de son statut de producteur souverain de la valeur, avec ou sans emploi, et impose les phases mutilantes du temps hors travail : l’avant travail de l’insertion, l’après travail de la retraite, l’entre deux des fainéants. Si nous voulons repartir à l’offensive, il s’agit d’opter pour la solidarité des producteurs dans la maîtrise et la redirection de la production. Car le gâchis provient du fait que des choses sont trop produites et d’autres pas assez.

Détacher le salaire de l’emploi : la tâche historique du mouvement ouvrier

Ne « pas avoir peur de mettre le pied dans le plat sur certains sujets » (cf. x leader de la NUPES) ne doit pas dispenser de travailler, justement, la question du sens à donner au travail et de sa maîtrise par les citoyens-producteurs. De la même manière, certaines figures de la NUPES se rallient au chant des sirènes d’un greenwashing de classe. Pour parler à leur base électorale, elles se voient obligées de professer « la société du ralentissement », « la décroissance » , l’obligation de « moins consommer » ou le fait de « rendre la sobriété désirable » (Magali Payen)13. Alors même que nous sommes des millions à ne pas pouvoir répondre à nos besoins (alimentation, isolation, transports, etc.), ces représentants devraient ravaler leurs conseils et s’interroger sur leur propre mode de vie. Car oui, taxer l’essence à la pompe pénalise les travailleurs, notamment ruraux, alors qu’imposer la vignette Crit’Air dans les centres villes favorise ceux qui peuvent se payer une voiture neuve, en plus de pénaliser les commerçants et d’épargner les vrais pollueurs du quotidien14. Tout le monde ne consomme pas de la même manière et la plupart produisent plus qu’ils ne consomment.

En 2020, la consommation par habitant dans le 16e arrondissement était de plus de 10 000 kwh contre moins de 2 000 khw dans le 19e (©Apur)

En ignorant le point d’appui central qu’offrent les grandes constructions du mouvement social pour s’opposer au capitalisme des start-up nations (les États marchands) et des monopoles (les groupes capitalistes), cette « gauche » s’oublie elle-même et ne pourra jamais imposer les égalités multiples qu’elle dit vouloir défendre. Et encore moins l’abstrait « sauvetage de la planète » ou de la biodiversité. Pour la simple et bonne raison que dans un monde où les rapports sociaux sont le reflet d’un mode de production prédateur, poussant à la concurrence entre individus (jeunes contre vieux, actifs contre « inactifs », etc.), structures et nations, il n’y a pas de place pour tout le monde et tout est condamné à devenir marchandise. Le jeu de la reproduction des profits et les conditions politiques actuelles empêchent le faire-œuvre ensemble sur le territoire en déterminant une opposition maximale entre immigrés et travailleurs, femmes et hommes, indépendants et grands groupes. Comme l’observait K. Marx de son temps : « l’histoire de toutes les sociétés où règne le mode de production capitaliste, s’annonce comme une immense collection de marchandises » (Livre I du Capital).

Si nous voulons repartir à l’offensive, il s’agit d’opter pour la solidarité des producteurs dans la maîtrise et la redirection de la production. Car le gâchis provient du fait que des choses sont trop produites et d’autres pas assez.

Et précisément, l’enjeu pour le mouvement ouvrier a toujours été d’instituer politiquement une représentation de l’expression populaire15, car le cœur de la politique c’est la démocratie dans l’entreprise16. Pour ce faire, la réalisation la plus poussée demeure celle du salaire à la qualification inconditionnel garanti par des institutions sous contrôle majoritaire des salariés17. Ce salaire, non plus attaché au poste mais à la personne, à vie, quoi qu’il arrive (crise sanitaire, catastrophe naturelle, faillite, et autres aléas), permet de remettre en responsabilité les personnes et de leur donner une dignité supérieure à la dignité abstraite des Droits de l’Homme et du Citoyen. La supériorité de ce système de solidarité a d’ailleurs pu être expérimentée par des millions de travailleurs durant toute la période de la crise sanitaire. Subventions, salaires à la qualification du poste dans le privé (84 % du salaire préservé), pensions de retraite ou salaire de fonctionnaire, ont largement permis de préserver les revenus et de maintenir à flot les entreprises. Tout le monde a profité de la socialisation de la valeur ! Ce qui prouve que le salaire doit précéder l’activité et que la production de valeur peut être anticipée18.

L’horizon du salaire à vie

Résumons les qualités de ce salaire à la qualification ou salaire à vie :

a) D’une part, le travail est ainsi sorti de sa finalité de valorisation du capital pour être rabattu sur sa valeur d’usage (son utilité concrète). Dans cette logique, la qualité prime sur la quantité et pose les bases d’une écologie réelle. Concrètement, une pomme bien produite a la valeur nutritive de trente pommes mal produites. On aura décru en quantité de marchandises produites tout en accroissant la valeur puisqu’il aura fallu plus de travail vivant (de travailleurs) pour la produire, et dans de meilleures conditions pour l’environnement comme pour l’Homme.

b) D’autre part, la valeur est fondamentalement redéfinie puisque ce qui n’est pas reconnu comme travail par le marché capitaliste (la finance et les patrons) l’est par ces institutions. Ce qui entrouvre la possibilité d’un processus de délibération collectif statuant sur l’utilité sociale des activités et de ce qui est produit. En outre, cette généralisation d’un droit réel au salaire permettrait de libérer plus largement le travail vivant de la dette, de la concurrence et de la privation de subsistance, puisqu’il ne serait dès lors plus limité aux impératifs de rentabilité. En d’autres termes, chaque individu étant reconnu comme producteur par un salaire inconditionnel, la définition du travail est élargi : sa seule limite devient le nombre de travailleurs existants.

Sådan var du (Tu étais tel), peinture par Asger Jorn (1956)

Le potentiel est clair :

1) Ce salaire à la qualification pourrait permettre de monter une entreprise sans les contraintes toxiques imposées par la loi des grands monopoles transformant souvent les petits en sous-traitants. Ou les broyant, tout simplement. L’entrepreneur (à l’image du médecin conventionné) serait dégagé des difficultés propres à la fonction d’employeur pour simplement réaliser ses idées, les salaires, comme les subventions, étant assurés par un maillage national de caisses économiques solidaires possédées par les producteurs. Caisses économiques interprofessionnelles alimentées par la valeur mise en commun dans chaque secteur.

2) D’autres résultats peuvent être anticipés. Avec la neutralisation de cette concurrence19 entre travailleurs, l’immigration n’est en toute logique plus un problème : « chacun cotise dans les caisses, chacun a un salaire et chaque nouvel arrivant est un facteur d’augmentation des richesses (production de valeur et participation de fait au salaire socialisé) » (Bernard Friot).

3) Pareillement, l’impact sur la condition des femmes sera considérable, en milieu domestique comme professionnel. Ce sera la légitimation systémique du travail actuellement invisibilisé qu’elles effectuent dans le cadre familial, travail pourtant déjà validé en marge (les femmes de ménage et gouvernantes). Reconnues comme productrices de valeur et rémunérées, il leur sera non seulement plus facile de dénoncer les abus de leurs compagnons, mais encore de s’extraire du carcan domestique vers un travail d’entreprise. Comme les salariés en général pourront décider de l’organisation et des fins de la production, elles pourront, sans crainte de représailles, dénoncer d’éventuelles violences sexistes et militer sur ces questions20.

Dépassant le champ du discours, ce modèle basé sur la socialisation des richesses est en capacité de rééquilibrer le rapport de force. Chacun étant soutenu par un service public de la qualification garantissant le salaire et la subvention des activités conventionnées, chacun peut s’exprimer et décider à l’intérieur et à l’extérieur de l’entreprise. À l’intérieur en tant que producteur détenant la propriété d’usage de son outil, à l’extérieur en tant que citoyen souverain dans des institutions maintenant une cohésion territoriale (critères de production, création monétaire, territorialisation du travail, etc.). Si l’impuissance engendrée par la peur de perdre son travail, autrement dit la peur d’être rejeté par déclassement, est toujours redirigée sur l’autre et l’étranger, la responsabilité populaire sur le travail pourrait bien servir de digue à la xénophobie et au sexisme, leviers que les possédants n’hésitent pas à activer contre nous.

Définitivement, en faisant s’opposer les privés d’emploi et les bénéficiaires des prestations sociales ou des minimas sociaux21, on ne fait qu’opposer les travailleurs aux travailleurs, pris dans le barrier d’un marché du travail délivrant les postes en fonction des besoins d’une petite classe de rentiers.

Où en sont-ils ? (à propos des cadres de la NUPES)

Pour résumer, nous disions dans l’article Présidentielles 2022 : tout sera mini dans notre vie : « Dans les faits, et c’est une banalité de le dire, sur l’échiquier des étiquettes, gauche et droite (ou extrême centre) s’accordent sur les politiques économiques à mener (citons la loi travail I ou le CICE sous Hollande), sur les politiques migratoires (la déchéance de nationalité de Hollande), les mesures répressives (l’État d’urgence permanent, là encore initié par le PS) et les directions électorales du vote utile contre l’extrême droite ! Ce qui fait tout de même absolument tout. Leur tempérance affichée ressemble beaucoup à l’opportunisme des affaires : ils font bloc (bourgeois) autour de leurs intérêts. »

Si l’impuissance engendrée par la peur de perdre son travail, autrement dit la peur d’être rejeté par déclassement, est toujours redirigée sur l’autre et l’étranger, la responsabilité populaire sur le travail pourrait bien servir de digue à la xénophobie et au sexisme […].

Cartel des gauches ou pas, pourquoi les choses auraient-elles changé ? Où est la cohésion théorique, politique et pratique dans ce conglomérat d’appareils lorsque personne ne s’entend sur des notions aussi principielles que celles de travail ou de valeur ?

Les discordes s’enchaînent, les limites politiques sont de moins en moins claires et la base électorale est évanescente. Certaines formations cultivent même leur adoration pour le marché européen, celui-là même qui a poussé les ouvriers dans les bras du RN par la remise en cause des souverainetés nationales et la destruction des institutions garantissant le droit au travail. D’autres soutiennent les guerres de l’axe euro-atlantiste menées par l’OTAN. Dans le réel, face aux prises de positions politiques fermes à tenir, cette alliance ne tient tout simplement pas le pari de rallier à elle les classes populaires. Le pro-gramme fait défaut.

L’état normal, Asger Jorn (1959)

À force d’arrogance, le gouffre se creuse entre les couches moyennes captées par la NUPES et les classes populaires abstentionnistes (majoritaires) ou redirigées par le RN. Les discours écologistes culpabilisants du « il faut tous faire des efforts », niant les responsabilités politiques et le réel du quotidien des gens, ou les phrases humiliantes, matinées d’humanitaire, dépeignant une masse de victimes à secourir, alimentent le dégoût. Parce que les producteurs sont toujours fiers du travail qu’ils réalisent malgré tout. Et qu’ils n’ont pas à accepter la sobriété heureuse offerte comme solution par des ensorceleurs n’interrogeant pas le vrai enjeu : « conquérir des positions sur le travail, pas des positions électorales ! » (Bernard Friot).

Agir efficacement signifie œuvrer à la responsabilisation de la production par la conquête de la souveraineté populaire et politique, loin de l’image abstraite d’une prétendue responsabilité individuelle. Autrement dit : pas d’Avenir En Commun sans exercice du pouvoir en commun.

Dans le contexte d’une offensive de l’extrême centre, la controverse ne fait par conséquent que renforcer l’idée néolibérale que les conquêtes sociales profitent « aux assistés ». Pire, elle masque les intentions du camp adverse : parachever une extension des marchés qui, ayant débuté dans les années 1970, doit à présent pleinement profiter aux grands groupes. Alors qu’est remis sur le tapis le recul de l’âge de départ à la retraite de 62 à 65 ans22, soit une mise à mort des travailleurs aux métiers les plus rudes23 par souci d’ »économie » [par cet élément de langage il faut entendre « rentabilité pour le privé » car, on le sait, il s’agit de livrer des parts de marchés lucratives aux assurances, or le privé coûte toujours plus cher à la société], ainsi qu’une énième réforme de l’assurance-chômage qui impactera violemment des millions d’allocataires sous prétexte (toujours) d’« économies »24, cette « nouvelle gauche » faite des anciennes ne se démarque au final que peu du camp néolibéral.

Conclusion : ce avec quoi il faut renouer ?

S’inscrire dans un héritage passé permet de mieux saisir ce qui nous arrive et d’envisager un futur différent de ce qu’on se contenterait autrement de subir, en serrant les dents, paralysés et dépassés par des évènements indéchiffrables. Ce qu’il nous faut ce sont des repères historiques et pratiques.

Agir efficacement signifie œuvrer à la responsabilisation de la production par la conquête de la souveraineté populaire et politique, loin de l’image abstraite d’une prétendue responsabilité individuelle. Autrement dit : pas d’Avenir En Commun sans exercice du pouvoir en commun.

Commençons par la constitution de 1946 reprise par la constitution de 1958 qui édicte un principe que nos aïeux ont su rendre réel par de grandes institutions du travail : « tout être humain qui, en raison […] de la situation économique, se trouve dans l’incapacité de travailler a le droit d’obtenir de la collectivité des moyens convenables d’existence ». Ce droit vient compléter le principe que J.-J. Rousseau a développé dans Le Contrat Social (1762) et qui affirme que chaque individu a une responsabilité vis-à-vis de la société : « En-dehors de la société, l’homme isolé a le droit de vivre comme il lui plaît. Mais dans la société ou il vit nécessairement aux dépens des autres il leur doit en travail le prix de leur entretien. Cela est sans exception, puissant ou faible, riche ou pauvre, tout citoyen oisif est un fripon ». Ensemble, ces deux propositions nous disent que la société est illégitime à amputer l’individu du temps du travail. Au contraire, elle doit être en capacité de fournir à chacun de quoi réaliser son activité dignement, dans de bonnes conditions, de manière à rendre tout le monde responsable du bien commun. La liberté de chacun commence à s’accomplir seulement à partir du moment où elle profite aux autres.

Den foruroligende ælling (Le canard inquiétant), Asger Jorn (1959)

La raison de la création de la Sécurité sociale de 1946 est bien la liberté ! La liberté de sortir de l’illusion de la réussite individuelle qui nous dévore. La liberté de ne pas sombrer dans la misère ou de crever de maladie. La liberté de ne plus avoir peur du lendemain. La liberté de créer un autre monde pour y vivre autrement. La liberté-socialisée de garder ses revenus lorsque le patron veut la liberté-libérale de licencier.

La liberté de chacun commence à s’accomplir seulement à partir du moment où elle profite aux autres.

Pour atteindre – du moins viser – cet objectif, on peut s’inspirer de ce que Jaurès affirmait déjà de son temps : « le courage c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ». Un principe qui allait le mener à dire, plus tard encore, que les pratiques politiques visant les transformations du mode de production doivent consister à « introduire dans la société d’aujourd’hui des formes de propriété qui la démentent et la dépassent, qui annoncent et préparent la société nouvelle, et, par leurs forces organiques, hâtent la dissolution du monde ancien. » (Jean Jaurès, Discours et conférences, Paris, 2014). Inaugurant la philosophie moderne, G. W. F. Hegel voyait quant à lui, au début du XIXe s., que la courbe du progrès humain implique que « l’Homme a naturellement droit à ce qui lui est nécessaire » et que le « droit de détresse » prime sur le droit de propriété (Hegel, Le droit naturel). En insistant sur la notion de propriété, Hegel pointe l’exigence des conditions de réalisation concrètes d’une véritable égalité. La lutte pour le travail n’est pas qu’une affaire « de droit au travail » et de constitutionnalité, car la loi ne permet jamais de remettre en cause le fondement du pouvoir de la minorité dirigeante : la propriété lucrative des moyens de production. En d’autres termes, puisque la propriété est ce qui garantit l’emprise d’une classe sur le travail, invoquer abstraitement le « droit au travail » est sans effets. La question est bien celle du contrôle démocratique de l’appareil productif par les citoyens-producteurs. L’objectif n’étant plus de créer des emplois mais du travail utile à la société.

Lettre à mon fils, Asger Jorn (1956)

De là, il est évident que pour libérer le travail des donneurs de salaire, de droit et de moyens de vivre, il faut d’abord briser la mise en concurrence des travailleurs, la tutelle étatique et celle du tandem patron-actionnaire qui décide du nombre de places disponibles. S’il faut évidemment revaloriser les petits producteurs, les travailleurs de tout ordre, viser l’égalité salariale homme-femme et lutter contre les discriminations, nous n’y parviendrons pas sans mise en sécurité sociale des métiers que les trusts internationaux et financiarisés détruisent. En cela, l’assurance chômage et la logique du Régime général de la Sécurité sociale (retraites comme continuité de son meilleur salaire25 ou allocations comme salaire versé aux parents) découlant du statut de fonctionnaire, sont une réalisation déjà-là annonçant un au-delà. Celui de la généralisation du salaire attaché politiquement à la personne comme droit citoyen, au même titre que le droit de vote, et jusqu’à sa mort. Un principe politique détachant de fait le salaire de l’emploi capitaliste qui nous enferme dans le chantage à la vie. Celui nous obligeant à vendre notre force de travail. De fait, l’emploi nous empêche de statuer sur la valeur de ce qui est produit ou sur l’organisation territoriale du travail. Car à partir du moment où notre salaire est déterminé par un contrat passé avec l’entreprise26, impossible de remettre en cause ses choix, sa gestion, sa façon de produire, sans courir le risque d’être licencié. Et impossible d’accéder à la propriété d’usage de son outil.

En définitive, la possibilité de libérer les stocks retenus artificiellement pour gonfler les prix en vue d’augmenter les profits (la spéculation est à la base de l’inflation actuelle), ainsi que le moyen d’organiser autrement la production et la circulation des biens, sont contenus en germe dans ces réalisations. Prolonger la souveraineté économique que nous ont léguée nos prédécesseurs « réformateurs » est bien la seule façon efficace de mener une politique réellement populaire et écologique, sans que l’écologie ne se retourne contre le populaire.

Alaoui O.

Notes de l’auteur et de la rédaction

  • 1 Par ici : https://www.francetvinfo.fr/politique/fabien-roussel/gauche-des-allocations-fabien-roussel-assume-totalement-ses-propos_5360128.html
  • 2 Dans le discours seulement, car le logiciel de l’extrême droite est par essence déployé contre le mouvement ouvrier. Du côté des briseurs de grève, historiquement implantée dans le petit patronat et populaire chez les commerçants, l’extrême droit a toujours prôné un corporatisme des métiers unissant travailleurs et patrons dans « l’intérêt national ». Aujourd’hui encore son discours est ambigu en temps normal et systématiquement du côté des gouvernants lors des mobilisations sociales : https://www.youtube.com/watch?v=uT9FYP-pqC4
  • 3 Amazone détruit des biens de consommation invendables selon les critères de rentabilité du marché : https://www.futura-sciences.com/tech/actualites/technologie-amazon-change-politique-invendus-eviter-destruction-produits-88170/
  • 4 Sublimer signifie ici « passer d’une passion, d’un engouement, à une transformation en quelque chose de supérieur dans un rapport social » défini par le moment historique.
  • 5 On ne sera pas surpris de retrouver le même débiteur de paroles que dans la note 1 : https://www.youtube.com/watch?v=EKH7J14PQbY
  • 6 Loi assurant des réparations en cas d’accident du travail en 1898, code du travail en 1910, les avancées sociales de 1936 sur la base des comités d’usine, du salaire minimum, des congés payés, de la semaine de 40 heures, etc.
  • 7 Cette justification de l’élargissement de la Sécurité sociale pour tous implique la baisse des cotisations. Avec la mise en place du RMI par exemple, simple plancher de revenu, les cotisations ont mécaniquement baissé. Voir : https://www.youtube.com/watch?v=1IYYXzbDm9I
  • 8 En France, 10 % des plus riches possèdent 50 % du patrimoine (c’est-à-dire immobilier et mobilier, soit ce qu’il y a sur les comptes) et les 1 % détiennent 25% d’un patrimoine qui ne cesse de grandir et de se concentrer : Thomas Porcher, Les délaissés. Comment transformer un bloc divisé en force majoritaire, 2020.
  • 9 Petite démonstration par Bernard Friot : https://www.youtube.com/watch?v=eMU4mm8OBt8
  • 10 De Pécresse à Zemmour, en passant par Le Pen. Tandis que la CSG de Macron part du même principe : https://www.lesechos.fr/economie-france/social/bascule-cotisations-csg-la-reforme-qui-doit-augmenter-les-salaires-nets-140488
  • 11 En plus de l’évasion fiscale atteignant la centaine de milliards, on peut s’amuser à additionner toutes les réformes de l’extrême centre : baisse de fiscalité sur le Capital, baisse de l’impôt sur les sociétés, baisse du « coût du travail », transformation de l’ISF en impôt sur la fortune immobilière, etc.
  • 12 De nombreuses activités non reconnues par le marché du travail sont pourtant créatrices d’une valeur économique, ou sont du moins socialement utiles. Pensons aux activités de garde d’enfant, à l’activité militante ou au bénévolat renfermant une myriade d’activités autrefois rémunérées ou pouvant l’être.
  • 13 Magali Payen est une productrice de cinéma ayant fondée l’ONG On est prêt et qui dirige Imagine 2050, une entreprise de formation des « leaders culturels ». Sa vision technocratique visant à éduquer les masses par la classe des culturo-mondains et leurs événements, est le parfait exemple de l’écologie idéologique des nouvelles couches moyennes au service de la bourgeoisie.
  • 14 De la même manière, lorsque l’on bloque les prix sur les pâtes, on bloque les prix pour le paysan producteur de farine et de blé : ce qui est favorable au consommateur ne l’est pas pour le producteur.
  • 15 L’exemple de la Commune de 1871 est criant, puisqu’elle institutionnalise un nouveau paradigme à travers des commissions et des embryons de caisses économiques. Par ces réalisations elle rend concrète la reconnaissance de la capacité de chacun à être son propre artiste et à gouverner. Voir Baptiste Laheurte, « La Commune et la révolte des artistes », Le vent se lève, 02 avril 2021. https://lvsl.fr/la-commune-et-la-revolte-des-artistes/?fbclid=IwAR0q5cMYVDwZj7c_eiCmF-eIAj09hIpkLXVCN9KYyLbBWlsEdk8_JkVwgNw
  • 16 La bourgeoisie n’a pris le pouvoir d’État que bien plus tard, à la fin du XVIIIe s., c ’est-à-dire une fois le pouvoir économique assuré.
  • 17 Jusqu’en 1967 et les ordonnances édictées par De Gaulle, la caisse d’assurance-chômage était gérée aux trois quarts par les représentants des salariés. En supprimant les élections des administrateurs salariés, ces ordonnances ont également accentué la bureaucratisation de la caisse chômage.
  • 18 Dans une production entièrement socialisée, 1) on distribue les salaires par une création monétaire sans endettement, 2) les travailleurs sont accompagnés par la mise en œuvre de leur qualification. Mais la définition de ce qui est produit, et comment, revient aux travailleurs.
  • 19 Le jeu des salaires à la baisse rendu possible par le risque du chômage : l’armée de réserve du Capital est cette armée de chômeurs entretenue comme arme politique et économique.
  • 20 Que l’entreprise soit déjà libérée de la hiérarchie patronale ou non, car tout dépendra du processus de mise en place, les femmes pourront de toute évidence agir sans crainte de la sanction économique.
  • 21 Rappelons que le RSA coûte 12 milliards d’euros, soit 0,5% du PIBL’évasion fiscale, elle, coûte 100 milliards d’euros, soit 3% du PIB que l’on ne reverra jamais ! Voir : https://twitter.com/atterres/status/1507462600761966600 et https://www.francetvinfo.fr/economie/impots/lutte-contre-la-fraude-fiscale-pres-de-100-milliards-deuros-echappent-toujours-a-letat-selon-une-estimation-syndicale_4379387.html
  • 22 Le gouvernement n’exclut d’ailleurs pas le passage en force, sachant que le grand mouvement de grève de l’hiver 2019-2020 avait déjà mis à mal ce projet. Élisabeth Borne (avec Emmanuel Macron, Gabriel Attal ou Olivier Véran) ne cache par la possibilité de l’utilisation du 49-3 ou, plus subtil et plu discret, l’injection d’un « amendement retraite » dans la loi de finance du Régime de la Sécurité sociale pour 2023 en octobre : https://www.youtube.com/watch?v=SBmH5_lYQlE
  • 23 L’espérance de vie en bonne santé est de 62 ans pour les hommes et 64 ans pour les femmes (elle stagne), alors que 25 % des plus pauvres sont déjà mort à 62 ans. Une manière, de l’autre côté, de baisser les impôts de production, comme l’indique le document budgétaire envoyé à l’Union Européenne. Mais aussi de libérer des parts de marché pour les assureurs privés : le système des retraites représente une manne immense : https://www.youtube.com/watch?v=OZ9wTeWodko
  • 24 Voir cette synthèse des effets et des buts des réformes successives et de la prochaine : https://www.youtube.com/watch?v=HzZm0F0kcpc
  • 25 Logique soutenue par les régimes spéciaux que Macron veut supprimer.
  • 26 Le contrat mis en place dans le respect d’un code du travail interprofessionnel venant exprimer les règles dans lesquelles on s’inscrit au sein d’une entreprise (durée, responsabilité, etc.), n’est pas un problème. Il faut bien s’assurer que chacun mette en œuvre sa qualification selon les besoins sociaux et ses désirs. Le contrat est problème lorsqu’il détermine le salaire car il est dès lors un moyen de chantage.

Faut-il parler du fascisme aujourd’hui ?

Faut-il parler du fascisme aujourd’hui ?

Quand j’entends le mot « fasciste » j’ai d’abord une image. C’est un homme en meeting, le premier depuis l’officialisation de campagne. Derrière lui, des personnes jeunes agitent des petits drapeaux français. Devant lui, une foule l’acclame. Nous sommes en décembre 2021. Les partisans sont en pull, en veste, il fait froid, mais tous tiennent fermement leur pancarte « Zemmour président ». Le candidat parle pendant une heure, peut-être plus ou moins. Puis il marque une pause rhétorique « Vous avez peut-être entendu dire que j’étais un fasciste ». Il poursuit en faisant une énumération de qualificatifs. Puis il s’arrête avant de conclure « Moi, fasciste ? Ben voyons ». Dans la même salle, le même jour, la même heure, les poings puis les pieds de deux militants d’extrême droite viennent s’écraser dans les corps d’un bénévole de SOS Racisme1. Ben voyons.

Un autre souvenir vient se greffer au premier. C’est encore une fois un homme, petite barbe, cheveux courts, baskets blanches usées. Face à lui, deux journalistes de Mediapart, dont l’une d’elle lui pose une question « Un mot pour qualifier le moment que nous vivons ?». Benoît Hamon, ancien candidat du PS répond alors « pré-fasciste »2. Nous ne sommes pas encore en décembre quand cette interview à lieu, mais en mai 2021. Un mois auparavant paraissait une tribune dans un journal d’extrême droite : la tribune des généraux3. Beaucoup de propos concernant le soi-disant « déclin de la France », mais surtout une phrase qui se grave dans l’esprit « Si rien n’est entrepris, le laxisme continuera à se répandre […], provoquant au final […] l’intervention de nos camarades d’active4 dans une mission périlleuse de protection de nos valeurs civilisationnelles […] ». On appelle ça aussi, dans un vocabulaire plus sincère, un coup d’État militaire ou un putsch. Comme au bon vieux temps à Alger.

Alors que le RN fête ses cinquante ans en ce début de mois d’octobre, ces souvenirs suggèrent en moi une question : faut-il parler du fascisme aujourd’hui ?

Les murs du fascisme

Lorsque l’on commence à s’intéresser au fascisme, nous observons très rapidement des murs. Des murs qui se dressent qui font que ce mot, si lourd, si évocateur d’un passé pesant, n’est pas utilisé dans l’analyse de notre société contemporaine par les commentateurs politiques.

Le premier mur auquel nous faisons face est celui de l’injure et de la confusion. Fascisme se confond avec totalitarisme, avec nazisme. Il est, pour ainsi dire, coincé dans une nébuleuse d’autres mots que l’on considère, à tort, comme synonymes. Devenu une insulte, comme une désignation dont l’exclusif but est d’être outrageant, il perd tout son sens. Si on est toujours le con de quelqu’un, on peut par extension dire également « [qu’] on est toujours le fasciste de quelqu’un »5 pour citer les mots de René Rémond (1918-2007, historien français). C’est une volonté notamment de l’extrême droite que de réduire ce mot à une utilisation purement péjorative. En 2011 Mélenchon l’employait pour désigner Marine Le Pen6, ce qui lui avait valu un procès. Une occasion pendant laquelle a été discuté du sens profond du mot fascisme dans un cadre judiciaire. Un procès qui s’est fini en faveur de l’ex-socialiste.

Mais pourquoi « fasciste » est-il devenu une insulte ? Cela constitue notre deuxième mur. Bien sûr, le phénomène politique ne reflète clairement pas une période de notre histoire occidentale particulièrement glorieuse, bien au contraire. Notre mémoire, au sens historique, y voit le nazisme, l’Italie de Mussolini. En bref, rien que personne en France n’ait particulièrement envie de revendiquer, hormis quelques “déséquilibrés”. Mais se limiter à cette explication serait particulièrement réducteur. Le fait que « fasciste » puisse être utilisé à presque toute occasion tient aussi du fait qu’il n’a été théorisé par aucun idéologue. Si le communisme trouve son origine en la figure de Karl Marx qui a en dressé les lignes principales, si le libéralisme économique est associé à Adam Smith (entre autres), le fascisme n’a pas connu le même processus. Aucun intellectuel n’en a posé les bases claires, sur lesquels se seraient appuyés Mussolini ou Hitler. Non, le fascisme est un mot qui est le fruit d’une observation. De ce fait, sa définition est vague, imprécise. En fonction des chercheurs, les bordures de ce mot varient. Définir le fascisme d’origine, celui qui va de 1918 (en considérant que la frustration des classes moyennes connues en Allemagne et en Italie sont les principaux moteurs de l’émergence de cette forme d’extrême droite) à 1945 (date à laquelle il aurait disparu en même temps que le régime d’Hitler) relève en lui-même d’un débat historiographique. L’historien Olivier Forlin (Le fascisme, Historiographie et enjeux mémoriels, 2013) nous dit à ce sujet « Même si aujourd’hui certaines définitions ou tentatives pour construire une théorie du fascisme présentent des analogies, force est de constater qu’il n’existe pas une définition unique, mais qu’une pluralité d’approches se juxtaposent ». Forlin en dessine des grandes lignes :

  1. D’abord, le fascisme tire ses origines des crises du XXe siècle. Parmi elles, la Première Guerre mondiale est la plus importante, sans pour autant négliger la crise de 1929. De ces événements découlent une banalisation de la violence qui permet l’émergence d’organisations comme les ligues d’extrême-droite et des structures paramilitaires.
  2. S’ajoutent des caractéristiques : la volonté de rassembler une communauté nationale (considéré comme un tout homogène) ; l’idéal de forger un nouvel homme (le mythe palingénésique, volonté de régénérer la nature de l’homme). Aussi, le fascisme est forcément un totalitarisme (régime à parti unique, qui ne peut tolérer une opposition organisée). En ce sens, il est profondément antiparlementaire. Il s’accompagne également d’une forme de culte, d’un mythe, une sorte de religion politique : ce sont des symboles qui puisent leur origine dans des traditions.

De ce fait, lorsque l’on se pose la question « le phénomène fasciste est-il notre contemporain ? », le mur de l’absence de définition précise se heurte à nous. À défaut, nous travaillons avec une idée dont les bordures sont friables si on tente d’en chercher l’essence, et nous nous en tenons à un « air de famille ».

Un troisième et dernier mur existe, et peut-être est-il une spécificité française. Notre pensée, nos études écartent le fascisme comme un phénomène à part entière. Il n’est qu’une parenthèse de l’histoire qui n’a pas connu de véritable succès après 1945 dans les sociétés de l’après-guerre. Au mieux, il s’agirait d’une mutation de la droite particulièrement nationaliste. L’analyse de la vie politique en France s’est passée de cette grille de travail. Le mot « fasciste » est occulté, réservé à son origine historique. Bien que la question soit posée lors des débuts du Front National (après 1972), jamais le mot ne s’émancipe de ses origines.

Prenons pour exemple la classification des droites de René Rémond (1918-2007). Dans Les Droites en France (édition de 1982), l’historien français distingue trois courants différents qui se sont forgés au cours du XIXe siècle.

  1. L’orléanisme reconnaît la Révolution française et s’articule autour d’un exécutif puissant (typiquement un roi), et d’un parlement. Il est libéral au sens politique.
  2. Le légitimisme est à l’opposé, contre-révolutionnaire, réactionnaire. Ce sont les « ultras » qui considèrent que le retour à la monarchie en 1815 n’est pas assez radical. Il n’est pas question ici d’avoir un parlement qui puisse tempérer le pouvoir royal.
  3. Vient la dernière droite : la bonapartiste. Au même titre que les deux autres, celle-ci doit avoir un exécutif puissant. Si elle a en commun avec les légitimistes de ne pas vouloir d’un parlement, elle a néanmoins besoin d’un soutien populaire profond. Cela passe par des référendums, des plébiscites. En d’autre termes, le bonapartisme se bâtit sur le mythe de la rencontre entre un homme et un peuple.

Les droites en France est un ouvrage qui a connu de multiples rééditions et ajouts de la part de son auteur en réponse aux débats qui l’ont entouré. Parmi eux, se trouve notamment la question du fascisme qui est un phénomène exclusif au XXe siècle et qui ne trouve aucune racine avant 1900. Si l’on considère l’axe gauche/droite en politique comme un positionnement vis-à-vis de la Révolution française et de son héritage, le fascisme qui naît en Europe, et non pas exclusivement en France, a une position ambiguë.

S’il est réactionnaire et nostalgique des traditions (fantasmées le plus souvent), il est paradoxalement révolutionnaire. Il se fait le défenseur des valeurs traditionnelles (et civilisationnelles) mais soutient activement l’idée de renverser le système corrompu à ses yeux. C’est ce que l’historien Z.Sternhell appelle « la droite révolutionnaire ». À la différence des légitimistes, les fascistes ont en commun avec la démocratie d’avoir le peuple comme souverain. Mais ces deux régimes expriment cela de manière différente : le premier par un homme dont les actions sont représentées comme la volonté générale, ce qui est une image bien sûr fausse, et le second par un système dans lequel chaque citoyen ne peut pas peser plus qu’un autre et s’exprime par le biais d’une participation à la vie politique. Les fascistes considèrent le peuple de la même façon que les bonapartistes, c’est-à-dire de manière qualitative plutôt que quantitative. Ces considérations obligent Rémond à repenser le fascisme en 1982 et à se questionner sur l’existence d’une possible quatrième droite. Une interrogation phare car, si elle existe bel et bien, demeure la question de savoir qui s’en fait l’héritier dans les années 80. Pour l’historien français, les mouvements qui ont existé en France au cours des années 20-30, voire 40, se rapprochent du bonapartisme, à quelques différences près. Parmi elles, notamment les organisations fascistes : ce sont des partis de masse, c’est-à-dire qui s’adressent principalement aux classes populaires, et notamment aux classes moyennes frustrées en voie de paupérisation. Le but est de ratisser très large dans la société. Ce qui n’est pas le cas des courants du bonapartisme. René Rémond conclut sa pensée par cette phrase « Tout bien pesé, pourquoi ne pas alors [tenir le fascisme] pour une excroissance du bonapartisme, qu’on rattacherait à son aile gauche ? »7.

Tels sont les murs qui rendent l’utilisation du fascisme difficile de nos jours. Il convient cependant de se questionner sur ce phénomène politique. Appartient-il exclusivement au passé, ou au contraire, peut-on l’utiliser pour comprendre notre présent ? Peut-il nous fournir la grille d’analyse qu’il nous manque pour saisir l’extrême droite que nous connaissons actuellement ?

Le fascisme d’aujourd’hui : un fascisme à l’identique ?

Il faut avoir l’honnêteté intellectuelle de reconnaître que l’extrême droite d’aujourd’hui se présente différemment de celle des années 20-30-40. On peut bien sûr s’amuser à jouer aux jeux des sept différences : comparer l’Allemagne de l’après 1918 à la France de 2022. Mais est-ce véritablement pertinent ? Les facteurs qui propulsent ces partis ne sont pas similaires. Nous n’avons pas connu l’équivalent de la Première Guerre Mondiale qui aurait durement touché notre quotidien, voire notre rapport au monde. Considérer que le fascisme originel est le même que celui que nous aurions aujourd’hui est une impasse intellectuelle et politique.

Cependant, notre extrême droite tire ses origines du fascisme, de la Seconde Guerre mondiale. C’est É​​ric Zemmour parlant du régime de Vichy, soutenant des thèses révisionnistes. C’est le Front National fondé par un ancien Waffen-SS de la division Charlemagne Pierre Bousquet et Jean-Marie Le Pen. Le terme fasciste n’est peut-être pas dénué d’intérêt ? Il faut bien sûr prendre tout le recul nécessaire avant d’utiliser ce mot. Empruntons les mots d’U.Pathela et L.Bantigny : « “Fascisme” : nous n’emploierons jamais ce mot à la légère. »8.

En employant ce terme, il nous faut veiller à bien le conceptualiser, à le situer. Sans cela, nous ne ferions que participer à lui faire perdre tout son sens. René Rémond met en garde quant à l’utilisation du terme. C’est une possibilité, mais « à condition que la possibilité d’une généralisation ne justifie pas n’importe quelle extension : pour rester signifiante et opératoire, la notion ne doit pas être diluée jusqu’à se perdre dans un syncrétisme où elle voisinerait avec toutes les formes possibles et concevables d’ordre établi »9. Si le mot fascisme doit être employé, il faut que cela soit fait avec le plus grand soin, au risque de le voir retomber dans le lexique de l’insulte. De là naît l’importance de borner et d’éviter des approches trop vagues tout en mettant particulièrement en valeur les mutations qu’il a subies depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Le fascisme en mutation

En 2000 arrive en France un nouveau livre d’Umberto Eco : Cinq questions de morale. Parmi les textes présents, l’un d’eux porte ce titre « Le fascisme éternel ». Un peu plus tard, en 2017, cette partie est publiée séparément sous un nouveau titre Reconnaître le Fascisme (édition Grasset).

Pourquoi écrire un tel livre ? À l’évidence, parce que le fascisme tel qu’il a été ne peut se représenter tel quel. U. Eco le dit : « Je ne pense pas que le nazisme, sous sa forme originale, soit en passe de renaître en tant que mouvement capable d’impliquer une nation entière ». Il insiste aussi sur l’aspect difforme de ce phénomène politique, aux multiples facettes (paradoxales parfois) : « On peut jouer au fascisme de mille façons, sans que jamais le nom du jeu change »10 nous rappelle t-il. Mais avant d’en dire plus sur ce qu’est le fascisme aux yeux d’Eco, il faut que nous fassions déjà un aparté sur la conception philosophique sur laquelle il s’appuie.

La définition donnée par l’Italien emprunte à Ludwig Wittgenstein la notion de « jeux de langage ». Quand il s’agit de définir une notion, ce qui nous intéresse est de toucher l’essence. Suivons l’exemple du philosophe autrichien avec le « jeu ». Y a-t-il véritablement un point commun entre les échecs, la théorie des jeux, un jeu d’acteur, le football, un jeu télévisé ? Dans ses carnets, il écrit : « Ne dis pas : « Il doit y avoir quelque chose de commun à tous, sans quoi ils ne s’appelleraient pas des « jeux »– mais regarde s’il y a quelque chose de commun à tous. – Car si tu le fais, tu ne verras rien de commun à tous, mais tu verras des ressemblances, des parentés, et tu en verras toute une série.» Ce que met en valeur Wittgenstein, c’est l’idée selon laquelle nous sommes incapable de définir un concept par son essence. Nous sommes en revanche en mesure de « trouver des aires de ressemblance »11 entre plusieurs éléments, sans pour autant que l’ensemble de ces éléments aient forcément un point commun. À l’image d’une famille, tous les membres ne sont pas réunis par un trait comme la forme de la bouche ou du nez. Mais il existe malgré tout un « air de famille » qui nous fait dire qu’il existe des liens de parenté.

Appliquer cette conception philosophique à notre objet d’étude permet à Umberto Eco de saisir l’aspect trouble du fascisme, voire paradoxal. Son texte s’essaie à dresser une liste des éléments qui caractérisent ce que l’auteur appelle « L’Ur-fascisme », soit le « Le fascisme primitif et éternel ». Il est particulièrement important de comprendre qu’il ne s’agit pas d’une liste à cocher, mais de points qui gravitent dans la sphère fasciste. Ainsi, « Le terme fascisme s’adapte à tout parce que même si l’on élimine d’un régime fasciste un ou plusieurs aspects, il sera toujours possible de le reconnaître comme fasciste. Enlevez-lui l’impérialisme et vous aurez Franco et Salazar ; enlevez lui le colonialisme et vous aurez le fascisme balkanique ». Ainsi, l’objet est beaucoup plus flexible, en mutation, tout en conservant un « air de famille » qui les regroupe. U. Eco l’illustre à travers des exemples synchroniques, mais nous pouvons l’appliquer également de manière diachronique. L’Italie de Mussolini n’a pas toujours eu une composante antisémite pour ne citer que cet exemple. Chaque point n’est pas le terreau du fascisme, c’est un bout de fascisme en lui-même. Nous pouvons lui ajouter d’autres caractéristiques sans pourtant que la nature même de ce morceau en soit altérée.

Il était pour moi particulièrement important de consacrer au moins deux brefs paragraphes sur la particularité de la conception de U.Eco avant d’en lister les différentes caractéristiques. Car une vulgarisation à outrance de sa thèse nuirait tout bonnement à sa compréhension. Si nous nous étions contentés de comprendre que le fascisme peut perdre des éléments et en gagner ailleurs, nous aurions perdu de vue notre objectif de le borner correctement, et nous serions tombés dans la facilité redoutée par René Rémond. L’objet de notre étude aurait perdu toute consistance, d’où l’importance de mettre en valeur ces quatorze points qui gravitent dans la sphère fasciste autour desquels peuvent se greffer d’autres aspects. Quatorze points qu’on ne peut détacher des uns et des autres. « L’Ur-fascisme » décrit par U. Eco s’appuie ainsi sur :

  • Le culte de la tradition, le traditionalisme : le fascisme s’établit sur une relation particulière avec les vieilles croyances, les vieilles coutumes et pratiques. Ces trois éléments sont la source d’une vérité primitive, quand bien même il peut y avoir des messages contradictoires. Le fascisme prétextera métaphore, illusion, allégorie. Tout est déjà révélé, il suffit de revenir aux textes d’origine. « Il ne peut y avoir d’avancée du savoir. La vérité a déjà été énoncée une fois pour toutes ».
  • Du fait que « la vérité est déjà énoncée », le régime fasciste s’oppose à la modernité, notamment celle apportée par les Lumières et la Révolution Française. Cela ne le prive pas forcément de la technologie qui n’est pas un fondement de son idéologie.
  • Le culte de l’action pour l’action qui se traduit par une méfiance, voire une hostilité à l’égard du monde intellectuel moderne (qui s’oppose ainsi par essence à la tradition). Penser, réfléchir, critiquer est un affaiblissement, une privation de force. Pourquoi attribuer du temps, de l’énergie, de l’argent à une activité qui n’apporte rien à la cité ? Les penseurs sont des adversaires.
  • Le rejet de la critique et de la prise de recul à l’égard des traditions. « Pour l’Ur-fascisme, le désaccord est trahison ».
  • La critique crée une diversité d’opinions. Or le régime fasciste se veut homogène. Il n’y a qu’une seule identité possible, celle de la nation, de la race (si nous prenons le fascisme du XXe siècle) ou de l’ethnie (si nous prenons le XIXe siècle). Par conséquent, la différence aussi bien dans l’opinion que dans la nation est une crainte. La diversité, un regard différent est amené par l’étranger, l’intrus. « L’Ur-fascisme » se développe ainsi sur une fondation raciste.
  • « L’appel aux classes moyennes frustrées ». Des classes qui connaissent alors une crise d’ordre économique, sociale, ou « la pression de groupes sociaux inférieurs ». Le fascisme ne s’appuie pas sur les personnes qui s’excluent de la vie politique, mais bien sur les classes moyennes qui sont hantées par la peur de descendre dans la hiérarchie sociale.
  • « L’Ur-fascisme » s’adresse aussi à ceux qui ne se reconnaissent pas dans une identité sociale, c’est-à-dire la conscience que l’individu a de lui-même, définie entre autre par sa relation aux autres membres de la société qui lui attribuent également une identité (Cf. Les concepts fondamentaux de la psychologie sociale (6e éd.), Chapitre 7, Gustave-Nicolas Fischer). Le fascisme réunit ces personnes et les dotent d’un point commun qui les unit tous :« être né dans le même pays ». Mais du fait que le nationalisme ne peut se construire sans se distinguer, il faut créer du même coup un ennemi. Celui-ci est extérieur par essence à la nation car il n’est pas de la même race ou de la même ethnie, mais est en même temps à l’intérieur de la société. Le fascisme nourrit alors une obsession pour le complot qui justifie que ses partisans se sentent en permanence menacés. Il est nécessaire d’avoir cet ennemi, cet étranger extérieur et intrus intérieur, pour justifier le rassemblement en une nation dont la culture serait un tout homogène essentiel. Philippe Corcuff parle d’un « essentialisme culturaliste » (La grande Confusion. Comment l’extrême droite a gagné la bataille des idées, 2020) pour parler de cette différence culturelle qui justifierait la séparation avec toutes autres formes d’identités.
  • L’ennemi doit lui aussi être théorisé. Riche et puissant, mais en mesure d’être vaincu. Suffisamment crédible pour mettre en danger la nation, mais suffisamment faible pour ne pas pouvoir résister face à une « reconquête ».
  • Du fait que l’ennemi est intérieur, caché, qu’il y a un complot contre la nation, le fascisme justifie ainsi son état de guerre permanente : « Le pacifisme est alors une collusion avec l’ennemi ». Cependant demeure l’idée que cet affrontement touchera un jour à sa fin quand l’adversaire sera terrassé à la suite d’une action totale (la solution finale).
  • La société se doit d’être hiérarchisée selon un modèle militaire. Car si chaque individu est issu de la meilleure nation du monde, à en croire les discours fascistes, il faut néanmoins justifier un leader, un guide. Il faut justifier une élite, une méritocratie qui implique le mépris des personnes inférieures à nous dans la hiérarchie.
  • Le culte de l’héroïsme. Chaque citoyen peut, doit devenir un héros. Sa mort est aussi un objectif : il s’agit de l’accomplissement final de la quête fasciste.
  • Une hiérarchisation de la société qui se porte aussi sur la question des genres. L’Ur-fascisme décrit par U. Eco est machiste et condamne « les mœurs sexuelles non conformistes ».
  • Le fascisme considère le peuple comme une valeur qualitative et non quantitative. Cela se traduit par une méfiance, un rejet à l’égard des institutions dans lequel les citoyens s’expriment par le biais d’un vote, et où chaque individu pèse le même poids par le biais de son bulletin. Dans une conception qualitative, le peuple est un tout, un ensemble homogène qui n’exprime que « la volonté commune », le leader l’incarnant naturellement. Il ne dispose en aucun cas d’un droit qui pourrait avoir un impact politique. Ainsi le fascisme est à la fois populiste dans son discours mais surtout antiparlementaire. Le peuple dont il a besoin, pour établir, soutenir sa politique dans l’opinion publique, doit propager, diffuser des réponses émotives auxquelles il reconnaît comme la « voix du peuple ». « Chaque fois qu’un politicien émet des doutes quant à la légitimité du parlement parce qu’il ne représente plus la « voix du peuple », on flaire l’odeur de l’Ur-fascisme ».
  • Dans l’optique où la critique, le recul, les universités sont des sources de divergences, il faut limiter au plus le langage. S’il n’existe pas de mot pour décrire un phénomène, on ne peut parler voire même discuter de ce phénomène. Ainsi il faut promouvoir la « novlangue » (terme qu’Eco emprunte à Orwell bien évidemment).

Loin d’établir une simple liste des caractéristiques fascistes, on remarque à la lecture de U. Eco que chaque point fait appel à un autre. D’où l’importance pour moi de prendre le temps de les décrire plus en détail, les commenter parfois, plutôt que de les énoncer brièvement au risque de leur faire perdre leur substance.

Pour compléter le travail de U. Eco, j’apporterai une remarque qui a été faite par Enzo Traverso en 2017 dans Les nouveaux visages du fascisme. Dans ce livre, il était question notamment de Donald Trump qui a été comparé à de nombreuses reprises à un fasciste. Seulement, si le personnage est éminemment proche de cette sphère, il faut bien reconnaître qu’il n’a pas engendré un mouvement complet à lui seul : « le fascisme ne se réduit pas à la personnalité d’un leader politique ». Cela m’amène à dire qu’il faut distinguer la personnalité fasciste (ou fascisante) du mouvement fasciste, bien que le premier contribue à rendre possible le second. Que penser par exemple d’un homme politique appartenant à l’exécutif qui reproche à un parti d’extrême droite « d’être mou » et qui manifeste devant le parlement ? (Cf. Darmanin, ministre de l’Intérieur). Ce dernier n’est pas en mesure lui-même de mener un changement politique qui ferait passer une démocratie à un régime fasciste, mais il participe néanmoins à la normalisation d’une pensée proche, voire commune à celle en œuvre à l’extrême droite. Quand est-il de cet acteur ? Comment l’analyser ? De là naît une nuance qu’il faut aussi conceptualiser, conscientiser. Enzo Traverso suggère justement l’utilisation de nouveaux termes comme « Néo-fasciste » et « post-fasciste » :

  1. Le « néo-fascisme » caractérise les mouvements qui revendiquent une continuité directe avec le fascisme historique. C’est un phénomène auquel nous assistons en Italie notamment où l’extrême droite affirme volontiers son lien avec Mussolini.
  2. Le « post-fascisme » a lui aussi une matrice fasciste dans son essence, mais ne revendique aucune affiliation avec lui. Il s’en est émancipé, pour former une nouvelle identité politique dont l’idéologie n’est pas encore fixée. Il s’agit d’un phénomène transitoire.

Traverso fait aussi une remarque très pertinente au sujet du « post-fascisme » et de sa relation à la République. Si auparavant l’extrême droite se présentait comme un parti contre le système républicain, voire anti-démocratique à la manière de l’Action Française dans les années 1930, aujourd’hui elle s’en revendique et se fait même l’héritière d’autres traditions politiques. Elle tend de plus en plus à se présenter comme une alternative tout à fait viable. Cela est peut-être le résultat de la « dédiabolisation » menée par Marine Le Pen depuis son arrivée à la tête du parti de son père ?

En parallèle, l’extrême droite trouve aussi des soutiens à l’extérieur de son cercle habituel qui se font les relais de ses idées. Des personnes qui rendent légitime les thèmes. Des acteurs qui participent à la fascisation des esprits.

Ce qui mène au fascisme : la fascisation ?

J’emprunte à Ludivine Bantigny et à Ugo Palheta un mot qu’ils utilisent à de très nombreuses reprises dans Face à la menace fasciste : « la fascisation ». Nous sortons d’une analyse purement historique et nous nous aventurons dans des perspectives plus sociologiques. Il s’agit de saisir, d’expliquer, de comprendre pourquoi une société démocratique peut être séduite par des partis, des hommes et des femmes qui appartiennent à la sphère fasciste (ou post-fasciste si l’on utilise les mots de Traverso).

En ce sens, il ne faut pas seulement se tourner vers les partis « post-fascistes » ou « néo-fascistes », mais également vers les acteurs qui gravitent autour, qui participent à la banalisation, qui rendent légitime « l’alternative » de l’extrême droite. Les deux universitaires résument : « si les fascistes parviennent généralement à obtenir le pouvoir par voie légale […] c’est que cette conquête est préparée par une période historique de fascisation. »12.

Cela est rendu possible par plusieurs facteurs. Prenons d’abord la crise sanitaire : sa gestion que les auteurs qualifient « d’autoritaire » a été un tremplin pour les thèses conspirationnistes. Les différentes théories du complot ont fleuri, justifiant une défiance de plus en plus importante contre le système, auquel s’attaque justement l’extrême droite.

Le maintien de l’ordre durant les manifestations a également été un facteur. On a ainsi vu des vidéos de CRS frappant des personnes à terre, blessant, mutilant, nassant devant l’Assemblée Nationale même. Le préfet Lallemand parlait lui-même d’une doctrine « du contact »13, là où auparavant les forces de l’ordre favorisaient une issue diplomatique. Cela a aggravé un sentiment d’insécurité parmi les manifestants. Face à ses bavures policières, le gouvernement nie, Macron, Castaner aussi bien que Darmanin. Ces observations peuvent aussi s’étendre à la gestion de l’ordre dans les quartiers populaires qui connaissent des contrôles au faciès et des bavures régulières, comme le rapportent William Bourbon et Vincent Brengarth dans Violences policières, le devoir de réagir (Gallimard, Collection Tracts, 2022). Ces faits, ignorés par le pouvoir exécutif, contribuent à donner un sentiment (justifié ?) d’injustice face à une police qui outrepasse ses devoirs premiers au profit d’une orientation politique se traduisant dans ses actes et dans ses votes.

Conclusion : pour le retour du mot fascisme

Je disais avant d’écrire cet article à une amie et collègue que le fascisme renvoyait à deux imaginaires. Le premier est le plus connu, et fait allusion à au début du XXe siècle, à l’ère des masses. On y voit des grandes figures ignorées par personne, comme Pétain, Mussolini, Hitler. C’est aussi des régimes politiques, des horreurs commises.

Le second imaginaire est bien moins mobilisé : le fascisme non pas comme référence historique, mais comme un qualificatif politique contemporain. Face à lui se dressent des murs qui rendent son utilisation compliquée : l’insulte, l’impensé, un bornage difficile (même pour la période historique). Nous aurions pu nous passer de son emploi. Mais je suis poussé à penser que nous nous passerions d’un outil pour comprendre notre vie politique contemporaine. Bien sûr, les phénomènes de 1920-1945 ne sont pas exactement les mêmes que ceux que nous observons aujourd’hui. Il est inutile de jouer au jeu des sept différences car cela serait concevoir l’histoire comme une science exacte dont le dessin est de prédire l’avenir. Il n’en est rien ici. Cependant, les événements du passé peuvent nous aider à comprendre notre temps. Comme le dit si bien Umberto Eco « Nous devons veiller à ce que le sens de ces mots ne soit pas oublié de nouveau. […] Ce serait tellement plus confortable si quelqu’un s’avançait sur la scène du monde pour dire « Je veux rouvrir Auschwitz […] » Hélas, la vie n’est pas aussi simple »14. C’est peut-être pour cela que nous devons employer le mot fasciste. Avec prudence bien sûr, en gardant à l’esprit toutes ses caractéristiques, sans jamais en faire une injure. Car il nous revient la tâche de faire en sorte que le fascisme ne soit pas au pouvoir.

Finissons avec une note littéraire, venu de V pour Vendetta d’Alan Moore. Son personnage, V, vient alors de s’introduire dans les locaux de la télévision du parti : « Oh bien sûr, la direction est mauvaise […] – Nous avons eu une bande d’escrocs, d’imposteurs, de menteurs et de déments qui ont pris une suite de décisions catastrophiques. C’est un fait ! – Mais qui les a élus ? – C’est vous ! Vous leur avez donné ces responsabilités, et le pouvoir de prendre ces décisions à votre place ». L’adaptation filmique le dit autrement « à qui la faute ? […] pour être honnête, si vous cherchez les coupables, regardez-vous dans un miroir ».

Gabriel Gardet-Mulliez

Webographie

https://www.lemonde.fr/politique/article/2014/03/06/a-t-on-le-droit-de-qualifier-marine-le-pen-de-fasciste_4379198_823448.html

https://www.youtube.com/watch?v=zq6hw8RSLBo (Interview de Benoît Hamon dans à l’air Libre, Mediapart)

https://www.radiofrance.fr/franceculture/dire-fascisme-en-2021-abus-de-langage-ou-clairvoyance-9275749

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/06/16/ordre-public-l-affrontement-ne-garantit-pas-la-securite_6130540_3232.html

https://www.valeursactuelles.com/politique/pour-un-retour-de-lhonneur-de-nos-gouvernants-20-generaux-appellent-macron-a-defendre-le-patriotisme/

Bibliographie

Reconnaître le fascisme, Umberto Eco (2017)

Le fascisme. Historiographie et enjeux mémoriels, Olivier Forlin (2013)

Introduction à Wittgenstein, Rola Younes (2016)

Les droites en France, René Rémond (édition de 1982)

Violences policières, le devoir de réagir, William Bourbon et Vincent Brengarth (tract Gallimard numéro 38, avril 2022)

Les nouveaux visages du fascisme, Enzo Traverso (2017)

Face à la menace fasciste, Ludivine Bantigny et Ugo Palheta (2021)

Les concepts fondamentaux de la psychologie sociale, Gustave-Nicolas Fischer (2020)

La grande confusion. Comment l’extrême droite a gagné la bataille des idées, Philippe Corcuff (2021)

Illustrations

L’ensemble des illustrations a été généré par l’intelligence artificielle Midjourney à partir des mots : speech ; facism ; three colors.

Notes de l’auteur et de la rédaction