Présidentielles 2022 : tout sera mini dans notre vie

Présidentielles 2022 : tout sera mini dans notre vie

Ce que dévoilent les programmes du devenir bourgeois et ce que nous devons envisager

Recul de l’âge de départ en retraite et baisse des pensions, restrictions accrues et réductions des allocations, contreparties demandées aux bénéficiaires des minimums sociaux et travail forcé pour les dépourvus d’emplois, limitation de l’accès aux services publics sur des critères identitaires et méritocratiques : la bourgeoisie hégémonique a les crocs. Ses objectifs sont clairs, sa boussole bien réglée, ses arguments amplifiés par la redondance du drone médiatique. De sorte que personne ne peut vraiment s’y soustraire : nous sommes imbibés de sa mise en forme de l’ordre du monde.

Bien représentée par ses challengers, de Zemmour à Macron pour les plus sérieux, elle n’en démord pas : il faut détruire tous les systèmes de redistribution, toutes les têtes de pont permettant d’envisager la souveraineté des producteurs et des citoyens sur l’économie. Il faut détruire les bases matérielles de la mise en sécurité sociale des richesses. En effacer des consciences le souvenir même pour en éviter toute légitime résurgence. L’objectif est double : libérer des parts de marché en finissant de traiter le secteur public comme une mine à ciel ouvert d’une part, déplacer les aspirations populaires vers un modèle de sécurité auquel seules les élites administratives, économiques et politiques peuvent prétendre d’autre part.

La destruction des conquêtes sociales s’accompagne de la promotion du mode de vie du cavalier solitaire. Celui-ci implique de croire que pour se sortir de l’angoisse de la survie matérielle, il faut vivre comme le riche ; adhésion à ses codes, à son langage, à ses modèles, à ses pratiques.

Réductionnisme bourgeois : l’objet de leur crasse

Il est vrai que toutes les structures de notre système social, garde-fou de l’arbitraire patronal, ont la vertu d’endiguer l’extension des marchés dans leur perpétuelle fuite en avant profitable. Plus. Elles permettent aux luttes de se développer sur la base d’un puissant héritage dont l’usage est quotidien pour la majorité des français : services publics dans toute leur variété, carte vitale garantissant une santé gratuite et conventionnant des professionnels, allocations et pensions comme salaires continués, statut de fonctionnaire détachant le salaire de l’emploi, etc.

Pour extraire de la tête des populations l’idée qu’une organisation alternative de la société est possible à partir de ces embryons à étendre, il s’agit de saper ce ferment concret de l’horizon émancipateur. Car il remet en cause l’hégémonie d’une classe exploiteuse en crise, désormais hostile à tout mécanisme redistributif garantissant des conditions élémentaires d’existence.

Otto Bettmann Archive

Son entreprise est donc la suivante : transformer les institutions du travail forgées en 1946 et pensées comme des contre-pouvoirs à prolonger, en instruments de culpabilisation individuelle, de contrôle bureaucratique incapables et grippés. Une chose en cours depuis les années 1980 par l’inclusion de la logique méritocratique de marché du « j’ai cotisé j’ai droit ». Ce « différé de cotisation » va supplanter le « droit au salaire » originel de l’allocation et de la pension. Le premier nous réduit à des êtres de besoins, demandeurs d’emplois, machines économiques dépossédées de la gestion des affaires, sujets à la mutilation de l’exclusion du travail (licenciement, petit contrat, insertion, etc.). Le second est un droit nous posant positivement et en permanence (quoi qu’il arrive, à la retraite ou au chômage) comme producteurs responsables et capables de prendre en charge les affaires par notre action (Cf. Ce qui agite la société). Il pose la possibilité de la souveraineté sur le travail : la réalisation et la définition de notre travail.

Tout un appareillage de sous-régimes catégoriels se met en place. Dès lors, la durée de cotisation détermine le montant de la pension. On assiste à l’avènement des comptes rechargeables du chômeur cumulant les bons points personnels (P. Séguin fin 1980 / M. Rocard début 1990). C’est Séguin, en 1987, qui marque un tournant en indexant les retraites sur l’inflation et non plus sur les salaires. Sur le coup, la pension baisse en plus de changer de nature : d’un salaire continué ou tous les travailleurs ont intérêt à ce que les salaires augmentent, elle passe à un pouvoir d’achat réduisant le producteur (créateur) au consommateur (vivant par compensation symbolique). Par la suite, dès 1992, est formalisée la logique d’un chômage comme droit à l’emploi et non plus droit au salaire. Le prolongement récent de cette logique est la suppression de la cotisation chômage des salariés en 2018, cotisation remplacée par la CSG (Cotisation Sociale Généralisée).

Cet impôt « solidaire » institue un « droit au pouvoir d’achat » et une distinction entre les contributifs, les performants ponctionnés en fonction de leurs revenus (leur mérite), et les moins ou non-contributifs, soit ces fainéants salariés, retraités et chômeurs, aussi ponctionnés. Cette ponction déployée sur le contribuable en général, et justifiée par une solidarité face à la crise, détruit la logique de la cotisation, qui est donc une valeur reconnue à des productions non capitalistes se traduisant en salaire socialisé (des prestations de la sécurité sociale au salaire du fonctionnaire). Une survaleur venant s’ajouter au (1) profit et au (2) salaire direct du marché du travail (celui qui fait de nous des demandeurs d’emploi), ayant contribué à augmenter le PIB (le tiers aujourd’hui). En marginalisant les deux autres facteurs d’augmentation de la richesse globale, elle a même pour vocation, à terme, de s’y substituer totalement par son extension (attribution à tous d’un salaire et suppression de la propriété lucrative). Là ou l’impôt ne fait que corriger (toujours un minimum de peur de nuire à la compétitivité) et légitimer le profit (ou ponction sur la valeur créée par autrui). Bref, l’impôt évacue tout le potentiel révolutionnaire de la sécurité sociale, toute dynamique alternative reconnaissant le travail de ceux qui ne produisent pas de marchandise. Et puisque la caisse des cotisations disparaît avec la CSG, il n’y a plus rien à gérer ! S’en est de fait également fini de la gestion paritaire syndicale / patronale, supplantée par une mise sous tutelle de l’État. C’est le dernier stade de la dégradation d’une gestion ouvrière pensée et imposée aux trois quarts de 1946 à 1967.

Littéralement, nos institutions mutent en appareil punitif s’appliquant directement à la personne. Froides, distantes, méprisantes, elles se retournent contre nous. Le conseillé Pôle Emploi a pour mission de contrôler la recherche d’emploi de l’allocataire. On le sait. Mais quelle violence de trouver via Pôle Emploi même, une annonce de recrutement donnant le profil recherché du conseillé type : BAC+2 en marketing, communication, commercial / vente, restauration / hostellerie, service clientèle.

L’enjeu des programmes des challengers de la bourgeoisie est toujours le même en filigrane : briser le pouvoir d’un salaire détaché de l’emploi capitaliste pour fonder une société dépendante des monopoles.

Rocard (à droite), l’un des grands architectes du néolibéralisme français, 10 ans au gouvernement socialiste

L’enjeu des programmes des challengers de la bourgeoisie est toujours le même en filigrane : briser le pouvoir d’un salaire détaché de l’emploi capitaliste pour fonder une société dépendante des monopoles. D’où les réformes fractionnant les caisses redistributives et attaquant le statut de fonctionnaire, quintessence du salaire attaché à la personne, à vie. Dans cette perspective, les annonces sur l’augmentation du salaire net au détriment du brut (Pécresse, Zemmour ou Macron s’en font les promoteurs), qui comprend la part des cotisations nécessaires à tous nos dispositifs publics. Cette richesse socialisée profitant à la majorité, mais dite « charge » pour le grand patron, est détestée. Là encore, rien de nouveau. Une rupture conventionnelle au sein de la fonction publique a déjà été installée par Macron, tandis que la disparition du concours du CAPES en 2021, au profit d’une embauche à la manière du privé, acte la destruction de la logique de la titularisation (titulaire à vie d’un salaire).

Le réductionnisme bourgeois transparaît donc dans tous les programmes de l’extrême centre macronien à l’extrême droite zémmouriste. Dans une moindre mesure aussi, dans ceux de la gauche sociale-démocrate agonisante ou « verte ». C’est cette définition de l’Homme comme machine économique en concurrence avec d’autres machines économiques qu’ils tentent d’étendre. Selon cette vision, pris dans les rapports de production capitalistes, l’individu est forcé, pour être socialement validé, de mobiliser sa force de travail dans des tâches qu’il n’a pas décidées et qui mettent en valeur le capital d’une bourgeoisie souveraine. Étranger au travail, il est constamment menacé d’anéantissement en cas de non validation de son activité, soumis qu’il est à l’aléa du marché. Invisibilisant sa puissance créatrice, il est enfin réduit à son statut de consommateur qui ne lui permet pas de penser sa place dans la division du travail : en tant que consommateur tout est permis, en tant que travailleur rien n’est possible !

L’artifice bourgeois : l’universel minimum du contrat-de-travail-RSA

Mais le bourgeois a appris que l’empathie est utile. Il combine à son intérêt de classe les bons sentiments. Adaptés à la réalité des choses. Le projet en découlant est de substituer à la sécu, preuve de la capacité des travailleurs à instituer un monde alternatif concret (puissance en acte), sa propre version de la solidarité : une fausse solidarité écrasante, répondant aux besoins de ses congénères et contraignant ceux d’en bas. Là ou celle des institutions du travail est solidarité des travailleurs décidant de gérer ensemble la fraction socialisée du salaire, la solidarité capitaliste est celle du possédant envers le dépossédé. Elle définit l’autre par ce qu’il n’a pas et s’incarne aujourd’hui dans l’idée d’un revenu minimum universel. C’est un fait : la bourgeoisie avance toujours par proposition désorientante, susceptible de la consolider. Brouillard de guerre de la récupération idéologique du progrès.

Thorne Thoms, photo issue de la série Proverbs

Pour elle, il s’agit d’instaurer un droit du travail garantissant tout à la fois maximisation de son profit et stabilité de son hégémonie. Une sorte de pacification à deux piliers qui vise la reproduction de son système d’accumulation. Si ce n’est par une adhésion générale, au moins par une neutralisation des perspectives libératrices. Il n’y a pas d’alternative parce qu’il n’y a que des demandeurs. There is no alternative disait Thatcher.

1) Le premier pilier est ce que l’on appellera donc le revenu minimum universel. Il est envisagé comme « revenu de base inconditionnel » ou « revenu universel d’activité » (de même nature que celui proposé par Benoît Hamon en 2017). Il est non contributif, c’est-à-dire qu’il est censé être le filet de sécurité. Évidemment, on y décèle la déformation grotesque du salaire à la qualification personnelle (salaire à vie du fonctionnaire), mais rendu suffisamment crédible par un travail idéologique anti-fainéants / fonctionnaires pour s’offrir en alternative.

2) Car il est complété d’un « revenu contributif » à la forme du « compte personnel d’activité ». C’est la partie conditionnelle, non garantie, appelant à une thésaurisation des bons points accumulés par l’emploi. On en jouira de manière différée. La carotte du mérite, le supplément d’âme d’un dispositif alors complet et qui peut dès lors se présenter comme la synthèse du meilleur des deux mondes : l’inconditionnalité d’un droit à la survie et la récompense de son activité sur le marché du travail. Les plus méritants seront rétribués en conséquence, socialement valorisés et l’inertie de la sélection ainsi construite se prolongera au travers d’une dynamique concurrentielle perpétuelle. C’est le mode de répartition capitaliste.

Le principe du salaire à vie étendu comme droit politique dès la majorité et ses différences avec le mirage du revenu de base, dit universel

On se demandait comment ils allaient nous préparer à recevoir le mur porteur de leur contre-révolution. Cette inconditionnalité de misère. Nous y voici : le RSA qui fait travailler pour moins que le SMIC !

D’abord annoncé par Pécresse, avec l’idée de conditionner l’allocation à du travail non salarié en 15h par semaine , il est à présent repris par Macron, dernier candidat à s’être déclaré et déjà donné gagnant. Surenchère de challenger : pour lui ce sera une contrepartie de 15h à 20h par semaine ! SDF, chômeurs en fin de droits, précaires, cinquantenaires licenciés, victimes des conditions de vie ou de drames existentiels, personnes handicapées, cette grande collection des improductifs est directement instrumentalisée par cette mesure. Instrumentalisée parce que l’objectif n’est pas seulement de mettre au pas ceux qui sont mis au ban de la production (double peine), mais bien d’instituer un contrat de travail en-dessous du minimum horaire.

Quel intérêt d’embaucher au SMIC lorsqu’on peut se fournir en main d’œuvre à moins de sept euros l’heure et sans cotisations à payer ?

Mécaniquement, les salaires vont progressivement baisser et les embauches au contrat-RSA grimper. L’autre effet marquant sera sans doute le travail forcé pour les démissionnaires exclus du droit au chômage par les conditions inatteignables mises en place en 2021. En somme, toujours plus d’allocataires viendront s’ajouter aux 1.95 millions déjà existants. Enfin, ces heures de travail créées (160 millions environ) viendront se soustraire à celles des travailleurs déjà en activité et remplacer les vrais contrats !

Dresser les corps pour discipliner le corps social

De la même manière, l’invention de la jeunesse dans le monde du travail avait pour but de contenir puis d’inverser la courbe de progression des salaires. Après-guerre, le salaire d’embauche des enfants d’ouvriers entrant sur le marché du travail était en croissance continue, de sorte qu’il n’était pas si éloigné de celui de leurs parents. Cette dynamique ascendante du travail sur le capital a eu pour effet d’entraîner tous les autres salaires à la hausse. C’est ce qu’il fallait briser. Dès les années 1970 (1977 et le « pacte pour l’emploi jeune » de Barr) la bourgeoisie s’y attèle dans le cadre d’une politique de « désinflation compétitive » actée en 1983 et prolongée en 1984-1985 (construction du grand marché commun ; déréglementation financière menant aux privatisations). Plus simplement, c’est la conversion de la France au principe de mise en concurrence internationale des travailleurs, à commencer par celle des jeunes, ayant pour effet direct la baisse drastique des salaires.

1995 : les manifestations, ici le 12 décembre à Paris, ont regroupé jusqu’à deux millions de personnes contre la réforme de la Sécurité sociale et la privatisation du secteur public : le gouvernement recule (JOEL ROBINE AFP)

Puisqu’il y avait « le péril jeune » il fallait inventer le problème jeune : celui d’un « chômage des jeunes », pure construction statistique reposant sur un calcul biaisé ne prenant pas en compte la jeunesse scolarisée (confusion construite en taux et poids du chômage). Résultat ? De plus en plus diplômés, les jeunes sont de moins en moins qualifiés, c’est-à-dire de moins en moins bien payés. Au point que le SMIC est à présent vécu comme la norme, voire comme une rétribution enviable.

Ce moment fondateur de 1977 est la genèse de la phase d’insertion nécessitant de constamment faire ses preuves. Conditionnée aux 16-18 ans à l’origine, elle a été étendue dans les années 2000 aux trentenaires diplômés avec Rocard et Jospin. Aujourd’hui, de 16 à 35 ans, le CDI standard, soit le vrai contrat de travail encadré par de vrais droits, est un luxe. Les mesures spécifiques en direction de la jeunesse l’ont raréfié, transformant des postes pérennes en « contrat emploi solidarité » ou « jeune », stages, « volontariat » du service civique de Sarkozy, ou mesures accompagnées de la multiplication des CDD, intérim, CDI-projet ou chantier. Tout ce paquet de bizarreries a eu pour effet de dégrader les droits liés à l’emploi, normalisant le sous-salaire et le sous-contrat, jusqu’à les faire passer pour des opportunités. Faute de mieux.

L’idée même du RSA jeune, empoignée par la droite comme la gauche libérale au sortir des confinements, parce que les images de la pauvreté étudiante ont notamment fait le tour des médias, s’inscrit dans cette trame. La contrepartie se place ici dans son accessibilité : avoir travaillé deux ans à temps plein dans les trois années précédant la demande !

Le RSA jeune « pour les nuls »

On parle ici de la parfaite symétrie avec la phase d’après le travail du retraité, ancien productif vivant désormais des cotisations non consommées. Là où la conception d’origine mettait en avant la poursuite du meilleur salaire, le retraité est devenu l’improductif affecté à la solidarité intergénérationnelle, cette autre facette de la solidarité bourgeoise installée dans les années 1980. Il est tout juste bon à garder les enfants des productifs. À scruter les programmes des poulains de la bourgeoisie, on ne peut pas être surpris de leur cohérence de vue. Leur universalisme est celui du minimum. D’ailleurs, l’autre promesse du candidat En Marche le dit bien. La suppression des régimes spéciaux des retraites (après les cheminots, la RATP et EDF) vise certes l’homogénéité, mais par un nivellement vers le bas du calcul des pensions, au lieu d’un alignement sur les valeurs hautes.

Duplicité des valeurs bourgeoises

C’est bien la logique victimaire qui préside à toutes ces mesures. Car la solidarité capitaliste dépossède sciemment l’individu de son statut de producteur souverain de la valeur, avec ou sans emploi, et impose les phases mutilantes du temps hors travail : l’avant travail de l’insertion, l’après travail de la retraite, l’entre deux des fainéants. Ainsi, détacher le jeune travailleur de l’idée qu’il est légitime à vivre de son métier et inscrire dans le droit le non-droit au salaire à la qualification, c’est construire l’acceptation sur le long terme qu’il vaut mieux un job, n’importe lequel, plutôt que rien. Surtout dans un contexte de pénurie d’emplois.

Ils nous tordent et nous distordent par les mots du verrouillage idéologique et de la récupération symbolique. Ils ont en effet leur propre solidarité, leur propre mode de répartition, leur propre vision de l’Homme et de l’universalité. Ces mots sont le reflet de l’idéologie accompagnant la reproduction d’un système par son extension. Ils forment un appareillage langagier qui corsète notre puissance d’agir. Parce que la classe qui a conscience de sa capacité à organiser la société est en mouvement pour conquérir sa souveraineté.

Détacher le jeune travailleur de l’idée qu’il est légitime à vivre de son métier et inscrire dans le droit le non-droit au salaire à la qualification, c’est construire l’acceptation sur le long terme qu’il vaut mieux un job, n’importe lequel, plutôt que rien

Martin Parr, New Brighton, England, 1983 (Magnum)

C’est pourquoi, de notre scolarité à notre mort, nous sommes habitués à ces infra-emplois aux droits inférieurs. Du stage à l’auto-entreprenariat en passant par le CDD, tous sont amputés d’un ou de plusieurs attributs du vrai emploi : le salaire à la qualification du poste, la protection totale du code du travail, la cotisation au régime général. Ce retour aux salaires payés à la tâche est paradoxalement rendu désirable par cette promesse de « flexibilité », de souplesse dans le temps de travail : l’illusion du choix. Celui-ci, envisagé par toute une génération tentant de redonner du sens à ses activités, n’est toutefois qu’une chimère dans le cadre d’un marché concurrentiel et instable. Au contraire, le salaire à la qualification personnelle, qui ne rétribue pas selon l’activité réelle mais en vertu d’une conception de ce que doit être l’Homme dans la société, assure stabilité et souplesse des trajectoires individuelles. En plus de rendre crédible la souveraineté des producteurs sur leurs affaires.

Dans le préambule de la constitution de 1946 reprise par la constitution de 1958 il est dit « tout être humain qui, en raison […] de la situation économique, se trouve dans l’incapacité de travailler a le droit d’obtenir de la collectivité des moyens convenables d’existence ». Voilà l’un des grands principes issus du rapport de force que nos aïeux ont su construire contre la classe qui, aujourd’hui, est à l’offensive. Principe incarné par des institutions réelles se déployant contre la fausse solidarité capitaliste, ce mode de répartition méritocratique, l’universalité du minimum et la vision mutilée de l’Homme.

Un contexte générateur de fausse conscience
René Maltête, série d’humour

Quand on sait que 25 % des travailleurs les plus pauvres sont morts avant 60 ans, le recul de l’âge du départ à la retraite se résume à tuer pour économiser ! C’est la proposition de Macron, de Pécresse et Zemmour (65 ans), alors que Marine Le Pen, retenue par sa « fibre sociale », propose 62 ans.

Le contrat-RSA envisagé par Pécresse et Macron, lui, soit ce revenu universel inconditionnel mais « mini mini mini », aura pour conséquence de baisser les salaires, d’augmenter les prix (inflation due à la garantie d’un minimum), de réduire nos droits et de marginaliser la sécurité sociale. Il isolera le travailleur, le fragilisera (comment trouver un logement avec un tel contrat ?) et, en définitive, le déresponsabilisera par sa mise sous tutelle (Cf. Échec ou puissance invisible). Rappelons qu’être sans poste c’est travailler à en trouver un ; c’est s’engager de multiples manières non reconnues par l’emploi capitaliste dans la société ; c’est réinjecter directement dans le circuit marchand ses allocations parce qu’on n’a pas de quoi se permettre d’épargner ou de boursicoter.

Les chiffres parfois sont d’un grand secours : le RSA coûte 12 milliards d’euros, soit 0,5% du PIB. L’évasion fiscale, elle, coûte 100 milliards d’euros, soit 3% du PIB que l’on ne reverra jamais !

Évoqué au début, le virus du cavalier solitaire, inoculé par le discours idéologique dominant et incubé par des méthodes de contrôle issues des institutions de la solidarité publique, est ce qui nous coupe de nos collectivités d’intérêt. Celles qui fondent notre conscience de classe. La sécurité sociale est de fait doublement plongée dans la crise, et avec elle la perspective de la généralisation du salaire à la qualification personnelle, ou salaire à vie, à envisager comme droit politique dès la majorité citoyenne. Si le désir général de résorber les inégalités progresse (10 % des héritiers les plus riches détiennent la moitié de l’héritage total, tandis que 50 % des plus pauvres n’ont rien), tout nous pousse à nous replier sur la famille, la bande ou le réseau privé, afin de sécuriser nos trajectoires de vie.

Otto Bettmann Archive

En se faisant cavaliers errants, nous devenons les complices des politiques libérales de droite ou de gauche. Au lieu de préférer la réponse collective visant à assurer les besoins vitaux de la majorité, on se met à envisager subrepticement l’enrichissement personnel par la rente et l’exploitation. Notre horizon devient alors celui de la coterie bourgeoisie. Du clan arriviste assurant sa survie par la sélection du parcours initiatique fonctionnant à l’accumulation des preuves de son mérite et de ses vertus. Macron a d’ailleurs traduit explicitement cette fausse conscience : « il faudrait que plus de jeunes veuillent devenir milliardaires ». Comme si, pour devenir oligarque, il suffisait en définitive de travailler durement et d’étudier avec acharnement. Et Dieu reconnaîtra les siens !

L’élection : la sélection des chefs

« Pour apprendre à maîtriser les autres classes sociales, le bourgeois doit apprendre à supplanter ses concurrents de la bourgeoisie ». (Clouscard, Le capitalisme de la séduction, p. 65).

Tout son apprentissage, fonctionnant sur le mode de la promotion mondaine, le prépare à son intégration et à sa participation à la gestion du système, au détriment des congénères les moins doués. Alors, de nouveaux leaders capables d’être à l’initiative des mesures brutales souhaitées devront surgir d’une sélection équivalente, celle des élections. En fait, la « sélection naturelle » opérant au sein même de l’espèce bourgeoise se prolonge par candidat interposé. Le but étant d’assurer une reproduction matérielle et idéologique de classe par le biais des fondés de pouvoir les plus efficaces, calibrés à leur image. En d’autre terme, la bourgeoise trie et choisit les meilleurs éléments du jeu représentatif, tout en préservant la cohésion de son camp.

L’exemple le plus éclatant est cette opposition des figures entre d’une part Bolloré soutenant Zemmour et de l’autre le tandem Bernard Arnaud – Eric Drahi soutenant Macron. Marine Le Pen, elle aussi, est accompagnée de son sauveur, proche de la macronie (l’argent n’a pas de couleur) : Laurent Fouchet, homme d’affaire entré dans les bonnes grâces de potentats africains en devenant même ambassadeur de Centrafrique et homme à tout faire d’oligarques d’Asie centrale (Kazakhstan) réfugiés en Europe, qu’il n’hésitera pas à escroquer. Celui-ci a, en 2017, parachuté 8 millions d’euros subtilisés dans les caisses d’un RN financièrement en difficulté, sans craindre l’Elysée et son service anti-blanchiment. S’appuyant sur leurs empires médiatiques, leurs réseaux de copinage intriqués et leurs réseaux de financement ancrés dans la Françafrique, les puissants soutiens font la campagne !

Macron souhaite l’extrême droite car elle lui permet de devenir ce démocrate rassembleur et salvateur lui garantissant la victoire par la vertu du vote utile

Otto Bettmann Archive : A man lights a fellow worker’s cigarette as they take a break on a Chrysler Building gargoyle

Il y a donc un engendrement réciproque des candidats. Pour les électeurs, il ne s’agit pas de choisir puisque la classe dirigeante balance actuellement entre une représentation d’extrême centre se voulant pragmatique (Macron), de droite classiquement réactionnaire mais obligée de reprendre des éléments de langage de l’extrême droite (Pécresse), et d’extrême droite nationaliste ou identitaire (Zemmour ou Le Pen). Dans cette logique, Macron n’est pas le moins pire puisqu’il produit et renforce constamment l’extrême droite, tandis que, par sa montée, celle-ci légitime la politique de Macron. Celui-ci souhaite l’extrême droite car elle lui permet de devenir ce démocrate rassembleur et salvateur lui garantissant la victoire par la vertu du vote utile. Et la plus-value du prestige antifasciste. Là encore, faute de mieux.

Dans les faits, et c’est une banalité de le dire, sur l’échiquier des étiquettes, gauche et droite (ou extrême centre) s’accordent sur les politiques économiques à mener (citons la loi travail I ou le CICE sous Hollande), sur les politiques migratoires (la déchéance de nationalité de Hollande), les mesures répressives (l’État d’urgence permanent, là encore initié par le PS) et les directions électorales du vote utile contre l’extrême droite ! Ce qui fait tout de même absolument tout. Leur tempérance affichée ressemble beaucoup à l’opportunisme des affaires : ils font bloc (bourgeois) autour de leurs intérêts.

Il n’y a qu’à voir le tout récent McKinsey Gate pour s’en convaincre : l’État conseillé par des cabinets privés à hauteur d’un milliard (minimum) afin de mettre en œuvre ses politiques publiques, remplaçant ouvertement la délibération classique entre législateurs et représentants syndicaux par la norme de gestion des conseils d’administration d’entreprises. Ou, dans son sillage, le Rothschild Gate : sur les revenus évadés à l’étranger de Macron et le système de « fraude fiscale légale » appuyé par Bercy qui lui a permis ce tour de passe-passe via trusts et paradis fiscaux. Fauche et magouille définissent le métier de bourgeois : commerçant véreux !

En conclusion : dépasser le clivage gauche / droite

Définitivement, le clivage gauche / droite est plus inutile que jamais. Il n’interroge pas le cadre, neutralise l’analyse, trompe nos boussoles et n’offre de fait aucun devenir alternatif. Il brouille plus qu’il n’éclaire. Ce qu’il faut envisager dans la situation actuelle, c’est le point d’appui des luttes concrètes en plein essor depuis les Gilets Jaunes et la fin des confinements (Cf. Échec ou puissance invisible et À bout de souffle ?). Constatant le potentiel de nos réalisations passées, il est évident qu’étendre la souveraineté des citoyens sur la production est le réel enjeu. Un enjeu démocratique qui passe par la prise de pouvoir consciente sur les lieux de travail, non par une élection peinant à mobiliser malgré un appareillage « civique » culpabilisant. La présidentielle de 2017 a légitimé Macron avec seulement 20 743 128 de français (30 % de la population) cherchant, pour beaucoup, à faire barrage, et avec un taux d’abstention record depuis 1969 (plus de 25% des inscrits). La démocratie représentative du parlementarisme est réellement en crise !

Helen Levitt, New-York, 1939

La question est donc : comment faciliter le processus de conquête de la responsabilité économique ? Ou quelle dynamique est susceptible de redonner de l’espace et du temps au mouvement social ?

Elle en appelle une autre : Comment faire plier l’illusion du « par en haut » au profit du « par en bas » ? Ou comment assujettir le « je ferai » du président au « nous faisons » du mouvement social ?

Il y a la possibilité conjoncturelle de s’adosser au réformisme, aussi timoré soit-il, face aux rois de la réforme. Car si tout est mini dans les programmes, celui de la France Insoumise / Avenir en commun ne déroge pas à la règle. Il ne revient même pas aux logiques fondatrices de 1946 (Cf. Premières parties de l’article). Force est de constater qu’il est toutefois le plus radicalement défensif dans la période. Le mieux construit et le plus cohérent aussi. Qu’il est effectivement le strict minimum mais qu’il peut potentiellement, de par sa dynamique, améliorer les conditions de vies de millions de personnes et aider à reprendre le chemin de l’offensive. Ce qui implique de voter en connaissance de cause pour ne pas tomber des nues ; pour ne surtout pas alimenter une nouvelle fois l’amertume d’une déception.

C’est-à-dire en ayant conscience que, dans ce cadre, la bonne gouvernance est un leurre et qu’une dynamique populaire puissante (de toute manière indispensable) ne devra pas rechigner à faire pression pour qu’un Mélenchon respecte ses engagements minimums. Sans toutefois négliger le fait qu’un besoin urgent de freiner le rythme des destructions sociales agite la société. Éconduire le champion réformateur qu’est Macron s’avère être la bataille à mener dans l’immédiat, à défaut de pouvoir compter sur un mouvement structuré en capacité de porter une alternative de rupture politique et économique.

On le voit aujourd’hui, un bloc bourgeois large fait barrage à la France Insoumise, médiatiquement et politiquement. La droite, le centre, les verts de Jadot et les sociaux-libéraux de Hidalgo (jalousie des gauches dans la préparation aux législatives) attaquent à toute occasion son représentant. Tout est fait pour que Mélenchon, qui talonne Marine Le Pen dans les sondages, ne parvienne pas au second tour. La classe dominante sait que Le Pen est la carte gagnante de son favori, tandis qu’elle sent que derrière Mélenchon, une lame de fond potentiellement beaucoup plus dangereuse risque de déferler sur les berges de ses intérêts.

Briser l’éternel scénario avec la présence de Mélenchon, au moins au second tour, serait donc l’occasion d’approfondir un espace propice aux discussions de fond.

Briser l’éternel scénario avec la présence de Mélenchon, au moins au second tour, serait donc l’occasion d’approfondir un espace propice aux discussions de fond. De créer un contexte plus favorable à la visibilité et à l’emparement par la population des thèmes sociaux et stratégiques de notre camp. Ce début, cette impulsion, permettrait sans doute au mouvement social de sortir de la stupeur, de retrouver ses marques dans l’espérance et d’agir pour aller plus loin que le programme actuel de la FI. En se posant donc nécessairement comme la menace face à tout gouvernement, même bien intentionné. Mais encore comme le pôle de résistance principal au patronat, aux bureaucrates d’état (parlementaires et haute fonction publique) et aux grands médias, qui ne manqueront pas de mener une guerre farouche à toute initiative vaguement redistributive. Parce qu’ils ne lâcheront jamais rien de leur position hégémonique sans le rapport de force visant à construire la souveraineté des citoyens-producteurs sur le travail.

Alaoui O.

Misères de l’archéologie (Dossier)

Misères de l’archéologie (Dossier)

Enquête au pays des démagogues

« La colère m’a tenu lieu d’Apollon » Jean-Jacques Rousseau, Les confessions, Livre X, volume I, 1959 (éd.), p. 495 

Que l’archéologue de terrain soit pris dans une contradiction inhérente à ce qu’est devenu son métier, à savoir une opération préparatoire le rendant dépendant de travaux menés par des aménageurs qui considèrent l’archivage des sols comme un frein à leur activité, est un constat qui peut paraître banal mais qui n’en est pas moins déterminant.


Images de la fatalité : fausse conscience et indifférence

Nous avons constaté cette contradiction lors des journées portes ouvertes de Vinci, le 13 novembre 2021 à la gare de péage d’Ittenheim, transformée pour l’occasion en Village des Partenaires. Archéologie Alsace, l’Institut National de Recherches Archéologiques Préventives et le Service Régional de l’Archéologie ont tenu chacun leur stand (de kermesse) pour exposer ce que la multinationale a bien voulu accepter comme « contraintes » archéologiques. Sur 360 hectares de tracés, à peu près 60 ont donné lieu à des fouilles motivées par des problématiques scientifiques. Suite aux diagnostics effectués en amont du projet autoroutier, ce que Vinci appelle effrontément « travaux préparatoires », la Commission Territoriale de la Recherche Archéologique donne son avis, consultatif faut-il le rappeler, sur la pertinence de mener une campagne exploratoire(1).

Banderole de promotion des fouilles archéologique. Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

On obtient déjà une première réponse sur le ratio surface de fouilles/surface de tracé paraissant disproportionné, bien qu’il soit justifié par des impératifs malheureusement légaux. Aujourd’hui, en France, une prescription du SRA (qui fait suite à l’avis CTRA), imposée par arrêté préfectoral, cherche à concilier intérêts économique et scientifique, comme le justifie l’article L 522-1 du Code du Patrimoine : « L’État veille à la conciliation des exigences respectives de la recherche scientifique, de la conservation du patrimoine et du développement économique et social. »(2). Quand on connaît la puissance de Vinci, on ne s’étonnera pas d’entendre dire que les négociations se sont correctement déroulées. Et pourtant, ce n’est clairement pas les moyens qui font défaut à une telle multinationale.

Comme à chaque fois, la goutte d’eau que représente l’archéologie préventive dans le budget d’un projet d’aménagement serait de trop à supporter pour l’océan financier dans lequel baignent les aménageurs. Le constat était déjà consternant il y a près de 15 ans, quand on chiffrait des besoins de l’archéologie préventive à 0.1% des fonds totaux de la construction en France(3).Mais ce qui est encore plus désolant, c’est l’apparente satisfaction de la communauté scientifique à ce sujet. Au final, le géant l’a autorisée à pouvoir mener des opérations, elle a pu récolter des données et se livrer à des recherches justifiées. Mais comment peut-on accepter que seuls des sites d’intérêt (puisque telle est le rôle de la CTRA, à savoir justifier de la pertinence ou non de la tenue d’une fouille) soient explorés ? A-t-on le droit de se féliciter de la création d’une réserve archéologique, protégée par des remblais sur le sol actuel, si on ne peut en mesurer les conséquences sur les vestiges ? Surtout quand ces mesures sont prises de manière unilatérale, sans concertation ni contrôle, au terme d’une période de plusieurs mois d’attente pour que l’aménageur se décide à assurer les conditions de la fouille souhaitée. Celle-ci se soldant par un arrêté de la DRAC annulant la prescription mais seulement après avoir constaté, impuissante, le recouvrement(4).

Sous prétexte de pertinence scientifique (terrain jugé trop pauvre en vestige) ou de mise en sûreté toute relative(on repassera, promis) de la donnée potentiellement obtenue, on fait donc l’impasse sur des campagnes. Où se trouve d’ailleurs la rigueur scientifique quand un argument fréquemment avancé se borne à « Mais ça, on le connaissait déjà » ? Avant même l’étude, l’obtention de la donnée ne devrait-elle pas être un but en soi en vue d’alimenter la recherche passionnée de la vérité ? Qui peut se convaincre d’effectuer un travail scientifique honnête avec un corpus volontairement tronqué ?(5). Cette arrogance feinte n’est-elle pas un simple expédient cachant son lot de renoncements quand, sous prétexte de s’économiser, la récolte est abandonnée à une sorte d’instinct du chercheur qui rappelle ce que l’on nomme couramment le hasard ? L’absentéisme travaillant contre l’intelligence n’est t’il pas ce qui participe à construire cette fatalité dévitalisante dans laquelle la profession évolue ?

Stand d’Archéologie Alsace et son panneau informatif, avec la bénédiction de Vinci, l’organisateur. Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

Ayant pourtant un impact direct sur la méthodologie, ce genre de questionnement moral n’est que trop rarement pris en charge par le scientifique. À croire que l’os qui nous est donné à ronger est tout ce que nous avons toujours demandé, que la situation est normale, que la profession ne ressent ni gène, ni malaise à tenir ce rôle de prestataire de service en marge du BTP, comme ce supplément d’âme de l’aménagement. Cette complaisance se déploie comme une partition généralisée et s’observe chez la plupart des acteurs de la discipline. Lorsqu’on accepte sans sourciller que seulement 8% des aménagements fassent l’objet d’un diagnostic et que seulement 20% d’entre eux finissent par une fouille(6) ; lorsqu’on accepte sans réagir les bricolages de dernière minute d’un aménageur (comme un simple recouvrement de zone prescrite) ou de voir son nom mis sous la tutelle d’un autre, (Cf. Pancartes faites des stands ci-dessus et ci-dessous), on peut raisonnablement penser que le modèle a été fixé et que l’indépendance, condition de la souveraineté de notre tâche, n’en fait pas partie (Cf. Le Club Aménageurs dans la partie suivante). L’archéologie serait-elle devenue un bien permettant de s’acheter une conscience, ou du moins une façade d’honorabilité, avec l’aval des représentants de la profession ? La modernité est là : à l’instar de l’écologie, il y a un archaeologywashing !

L’INRAP aussi se voit gratifier d’un panneau sur lequel est apposé la marque Vinci. Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

Si l’indignation n’est pas simplement le refus de l’injustice mais le besoin d’y remédier par la compréhension, on peut penser que la science devrait y mener naturellement : pourquoi comprendre si ce n’est pour agir ?  C’est peut-être là l’écueil d’une certaine raison instrumentale nous poussant à respectabiliser notre métier en le déplaçant du côté d’une neutralité rêvée et toute construite.

Se réapproprier le passé à partir du tri de ses moments, c’est-à-dire par le choix de fragments permettant d’établir de vagues analogies avec le présent, c’est figer la mémoire, iconiser le patrimoine. Les faits restés bruts, simples signes graphiques ou documents matériels, sont alors tout juste bons à remplir les collections et à servir, au besoin, d’outils à la perpétuation des romans nationaux d’un ordre établi. Au contraire, concevoir l’histoire de manière non linéaire, avec ses ruptures originaires, c’est faire de la conscience du présent conscience historique. Redonner leur force de menace aux événements anciens, aux éléments sur lesquels nous pouvons nous appuyer, c’est définir l’histoire comme toujours contemporaine, mobilisable pour ouvrir le champ des possibles, briser les continuités et opérer les changements nécessaires, à une époque où l’actualité nous fait vivre le passé avec une acuité renouvelée. Un processus de réélaboration constant est donc nécessaire pour que le fait devienne véritablement histoire, puisque l’ordre des éléments le constituant dépend forcément de la conscience de celui qui donne sens à l’histoire. L’historicité(7) demande bien un engagement au présent.

L’indifférence, maladie qui accable le monde scientifique, est cet esprit de collaboration qui disculpe de toute responsabilité individuelle, qui permet d’euthanasier son intelligence (pour analyser le monde sensible) et son imagination (pour inventer des solutions). Comme si le grand marché des désirs assujettissant l’individu à des réflexes libidinaux(8) nous restreignait à la seule sensibilité du monde pour mieux nous empêcher de penser et d’agir sur lui. Dans notre cas, si nous ne sommes pas indifférents à l’histoire, comment rester indifférent à la société ? Comment notre conscience de l’histoire peut ne pas devenir conscience du présent ? Comment ne pas prendre en charge le degré d’actualité du passé pour mettre en cause ce qui nous indigne ? Et il serait temps de se demander en quoi consiste le devoir d’un archéologue. Avec son recul et sans ancrage dans la matérialité, au plus près des conditions de production de la pensée, il devrait être à même de dépasser son incapacité à identifier les contradictions qui nous brident pour agir dessus, dans le réel, et concevoir non pas une interprétation différente du réel, mais un véritable réel alternatif. Si toutefois il ose rejoindre le camp du constat que nous posons et accepte, accueil, la colère comme une possibilité d’intelligibilité de ce réelLa colère ne dépend-elle pas du degré d’injustice qui court ? 

Vue sur la portion d’autoroutes ouverte aux visiteurs avec, à droite, le stand d’Archéologie Alsace. Plus à gauche, le drapeau du « Village des Partenaires ». Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

L’archéologue devrait être en effet à même de se sortir de la mystique du scientifique se croyant autonome et en surplomb des groupes sociaux, formant une classe se reproduisant par une tradition établie. C’est une erreur de séparer l’ensemble des activités intellectuelles des activités des groupes sociaux et c’est un comble pour un archéologue de s’y complaire tant l’expérience de son métier le prouve : les activités intellectuelles sont le produit des rapports sociaux dans lesquelles elles émergent. Il n’y a pas de réelle séparation entre le travail intellectuel et manuel dans les faits. C’est une séparation idéologique et historique, construite à dessein.

À force de laisser les nœuds de nos contraintes s’accumuler, de penser que la fatalité est autre chose que cette indifférence face à notre devoir de sortir le réel de son état d’abstraction, ce sont les objectifs immédiats et des ambitions de domination très concrètes qui, une fois arrivés à maturité, nous emporterons comme une coulée de boue. Ce moment venu, il ne faudra ni croire à un cataclysme naturel, ni regretter son inaction, mais se poser une question simple : que n’avons-nous pas fait ? Ce sont bien les hommes et les femmes en mouvement qui font l’histoire ; celles et ceux qui se préoccupent de ce qui les entourent, qui s’efforcent de comprendre la complexité de la situation et d’agir dessus par des propositions de transformation. En enquêtant et en posant les bonnes questions, avec l’objectif de se forger une idée claire de la situation, nous pourrons opérer sans blesser les parties à sauver.


Pour commencer à sortir des abstractions générales et s’attacher à comprendre les responsabilités particulières : pourquoi les structures sensées nous servir nous échappent-elles ? Pourquoi nos représentants sont porteurs de discours ne nous représentant pas ? Qui sont-ils et quels intérêts servent-ils trop souvent malgré-eux ?

Comment nous en dégager : les nouvelles figures à élaborer

Les liens entre l’archéologie préventive et conglomérats tels que Vinci sont plus profonds qu’on ne le croit. Ils mettent en évidence des pratiques opportunistes profondément ancrées dans les institutions d’un État dépourvu de lumières morales, entièrement dévolu à la défense radicale de la propriété privée et l’enrichissement des grandes entreprises.

1. Le prérequis souhaitable : l’accès public des conventions-cadres signées par l’INRAP avec les aménageurs partenaires depuis 2011(9), en vue de la mise en discussion des plus récentes lors d’États généraux de l’archéologie et du patrimoine, préparés en amont sur la base de réunions d’information et d’élaboration à destination des travailleurs.euses, puis de séances plénières locales regroupant représentant.e.s des salarié.e.s (syndicats et collectifs mandatés par les salariés), aménageurs et représentant.e.s des institutions du préventif.

Si nous voulons éviter à la profession son délitement, faute de cohérence dans la réalisation de  tâches qui se doivent d’être librement consenties, il est nécessaire de passer par un processus délibératif mené de manière collective et avec tolérance, c’est-à-dire sans exercer le moindre chantage, raccourcis rhétorique ou procédé de dissimulation. Ceci pour nous permettre d’évaluer le niveau de rationalité des finalités de ces conventions-cadres, après les avoir passées au crible de l’examen critique, rapportées aux besoins des travailleurs.euses et confrontées aux alternatives que nous portons, ou que d’autres portent, pour améliorer les conditions de faisabilité de notre métier. Nous verrons sans doute rapidement poindre l’inadéquation entre la nécessité d’un patrimoine puissamment préservé au service d’un savoir vivant et les intérêts comptables des monopoles.

Dépourvus de la légitimité de l’expression générale (une raison commune mise à l’épreuve dans la discussion), ces accords établis dans Le Club Aménageurs(10), organisme ad hoc crée en 2011 et garantissant le soutien de puissants mécènes à l’INRAP(11), plongent l’archéologie en plein conflit d’intérêt. Sans aucune visibilité et aucun contrôle démocratique, une prise d’otage est opérée dans les luxueux salons des vitrines culturelles de notre pays. Car nous savons, depuis Mauss au moins, que celui qui reçoit un don hérite d’une dette, que donner c’est montrer sa puissance et, en définitive, maîtriser celui qui reçoit. La puissance de donation créée des assujettis.

Le stand de l’INRAP mitoyen d’Archéologie Alsace et sa mascotte de parc d’attraction. Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

Cette dépendance économique d’abord, idéologique ensuite, se matérialise par le fait que tous les évènements d’envergure de l’archéologie sont directement financés par le mécénat d’entreprise, à l’instar les journées européennes du patrimoine que Vinci subventionne (12). Comme à l’Université, ce système de fonds privés(13) est au service de la visée néo-libérale qui, depuis 40 ans et par l’entremise de l’État, a pour objectif de déréguler au profit des grandes entreprises et de transférer certaines des compétences régaliennes à ces groupes industriels et financiers. Par cette politique, l’État condamne ses propres services à  l’impuissance, à l’instar du Service Régional de l’Archéologie (SRA, dépendant de la Direction Régionales des Affaires Culturelles, la DRAC) dont le rôle essentiel de programmation des fouilles, de protection et de sauvegarde du patrimoine, se voit considérablement affaibli, contraint à la négociation dans un environnement de plus en plus hostile à l’affirmation de ses missions(14). Ainsi vérolés par la fausse conscience de partenaires s’achetant une respectabilité à moindre frais, ces ouvertures en direction de la société perdent effectivement leur sens d’action éducative d’exposition de la réalité des faits, pour rejoindre les apparences trompeuses des techniques de marketing. Lors de ces événements l’archéologie est neutralisée. Elle devient un objet de promotion et de loisir, et non plus de déconstruction et de proposition.

2. La méthode fondant notre horizon : en tant qu’archéologues, historiens des archives du sol, parfois anthropologues forcés, nous fondons notre pratique sur l’évidence que les faits sont produits, comme un objet théorique l’est, en même temps que la science se produit ; qu’ils sont le produit de rapports sociaux dans lesquels les individus sont pris et que ce sont ces rapports primordiaux qui fondent les discours(15). Nous ne partons pas des apparences trompeuses et nous ne jugeons pas à partir du critère de l’immédiatement utile, mais des conditions matérielles qui influent sur la finalité du travail que nous restituons à la société. Des réalités matérielles (économiques et sociales) découlent bien les réalités morales d’une époque. Autrement dit, pour penser le contenu de notre travail, il faut prendre au sérieux l’impact de l’organisation du travail sur les décisions scientifiques, la qualité de l’analyse et la récolte des données. Le poids de l’idéologie n’est pas à prendre à la légère et on ne saurait être trop prudent lorsque des multinationales du poids de Vinci, capables d’infléchir des politique publiques sur des décennies, se font partenaires d’un secteur se devant d’être totalement au service de la justesse. Il ne faudrait pas perdre de vue que la finalité de notre métier ne se borne pas à la curiosité intellectuelle, contribution inféconde à elle seule. 

On le sait, les fictions historiques, l’instrumentalisation de la mémoire au service de grands récits, les abstractions personnifiées, favorisent l’impulsivité et la désorientation au détriment du sens critique, l’intuition au détriment du raisonnement. Cette confusion des sentiments fabrique l’élan imprévisible et consenti des populations dont le fait guerrier est le prolongement naturel ; la guerre sous toutes ses formes (militaire, économique, sociale, institutionnelle, etc.) mais toujours comme mode d’arrachement ou de défense des privilèges d’un groupe social, toujours au profit des besoins d’une organisation économique particulière regroupée autour d’un État. Comme toutes les sciences sociales et historiques, l’objectif de notre discipline est donc la démystification des discours idéologiques par le rétablissement de la réalité historique là où l’on nous prépose une légende. ll s’agit pour nous d’intensifier un sens historique contre les abstractions asséchantes et d’intérioriser que l’avenir dépend aussi bien de notre conception du passé que du présent.

L’entrée de l’événement et son slogan orwellien masquant la réalité du dispositif sécuritaire qu’il faut traverser, des infrastructures automatisées prêtes à être mises en service jusqu’aux moyens humains engagés pour se garder de toute contestation visible (sécurité privée, gendarmerie, police). Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

Pour ne pas assister à l’ensevelissement de cette finalité par l’esprit sectaire et intolérant guidant les logiques de ces puissances, comme elles ensevelissent nos sondages (Cf. Le scandale précédemment cité d’Arcos à Vendenheim), il faut nous dégager de leur étau. C’est-à-dire, au moins dans un premier temps, les enfermer dans un réseau de contrôle efficace, garde fou démocratique.

Pour ce faire, le préalable est de rétablir la souveraineté des intéressé.e.s, à savoir les archéologues et agents du patrimoine eux-mêmes, sur la manière de déterminer collectivement la façon dont, premièrement, s’organise concrètement le travail, deuxièmement, est pilotée une discipline dont les objectifs n’ont rien en commun avec les intérêts politiques et économiques d’entreprises dévalisant les richesses publiques. Pour y parvenir, marginaliser les modes de financement privés, mais encore étatiques (puisque l’État participe à sa propre impuissance par l’austérité budgétaire), semble indispensable.

3. Créer les conditions d’un travail libéré de cette emprise : nous pourrions l’envisager par des caisses de salaires et d’investissement gérées par les travailleurs.euses de notre profession, articulées à nos institutions et abreuvées par une cotisation interprofessionnelle indexée sur la valeur marchande des entreprises du BTP(16).L’objectif serait de garantir à toutes et à tous un salaire continué, sorte d’intermittence inspirée du salaire attaché à la personne du régime général de la Sécurité sociale(17) ou de l’assurance-chômage(18) et débarrassé de ses boulets que sont la validation de l’activité professionnelle par un volume horaire, la limitation des indemnités dans le temps, les injonctions à l’employabilité, le poids du patronat et de l’État dans la gestion du régime, etc. Une telle mesure, créant de fait de meilleures dispositions pour chercher, expérimenter et prendre part aux décisions, libérerait les travailleur.euses de l’angoisse du chantage à l’emploi, matrice de la concurrence et de l’incertitude nous poussant à monnayer des activités ou des biens qui n’étaient pas destinés à la transaction (sous louer son appartement, le covoiturage payant, etc.), en plus de reconnaître tout le travail invisibilisé : le cours, la formation, la recherche, les prestations dites annexes, comme les conférences, la participation à des ateliers, associations de recherche et de mise en valeur, ou des rencontres, la médiation, les débats, le syndicalisme, la vie de famille, (excusez du peu), etc.

C’est donc à la fois l’affirmation d’activités de production jusque-là indiscernables et la préservation de certaines activités en dehors du jeu de la valeur, cette Sécurité sociale permettant de les mener gratuitement. Elle permettrait aussi une revalorisation conséquente des salaires, avec cotisation, et la possibilité de redéployer en un maillage local l’archéologie préventive, avec l’implication des laboratoires de recherche et des associations de terrain trop souvent rejetées en-dehors de la réalité scientifique.
Il n’est donc pas difficile d’entrevoir les avantages que la profession pourrait tirer d’un tel système de Sécurité sociale. D’abord, une autodétermination retrouvée dans son travail par une rupture franche avec l’angoisse de l’insécurité et la conquête du droit à commettre nos propres erreurs sans qu’un autre les commette à notre place(19), permettrait d’augmenter notre préoccupation pour la productivité et la qualité de cette production. Cette réorganisation autour, d’une part, d’institutions indépendantes redistributives des profits et, d’autre part, de la reconnaissance du statut de producteur à chacun.une, serait ainsi un puissant moyen de contrôle sur les facteurs qui déterminent les formes de notre travail. Un moyen de garantir un salaire lorsque nous sommes privés d’emploi, puisque celui-ci ne reconnaît que par intermittence que nous sommes travailleurs.euses producteurs.rices de valeur (il ne le reconnaît pas en-dehors du contrat). Nous ne serions dès lors plus tributaire de l’aléa du rythme des aménagements, des fluctuations du marché ou de la contingence des événements. Ensuite, par ce droit à la souveraineté sur notre travail, nous pourrions améliorer la coordination des efforts et le développement de la discipline dès lors libre de se déployer au plus proche des futur.e.s archéologues(20), ainsi préparés et intégrés efficacement, et de la population, alors incluse dans un processus actif de réélaboration de l’histoire(21).    

Les tonnelles des filiales Vinci, à quelques pas des stands des archéologues de l’INRAP et d’Archéologie Alsace. Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

De cette nécessité, que nous rappelons vitale(22), découle le fait que lorsqu’il s’agit de faire l’analyse de notre propre discipline pour comprendre ou se situe (socialement et économiquement) le discours sur la reconstruction d’un objet que nous livrons au public, nous ne pouvons plus faire l’économie de la dénonciation des structures responsables de la dégradation de nos conditions scientifiques et de travail. Pour créer une collectivité qui décide et renouer avec le goût du travail bien fait, il faudra bien nous libérer des liens qui nous lient à des entreprises entravant les conditions de possibilité de la production des connaissances tout au long de notre chaîne opératoire, de la récolte des données jusqu’à l’étape pédagogique. Car le constat que dressait J.-P. Demoule en 2017(23) sur la mise en dangers de la sauvegarde des données « engendrée par l’éclatement et la dispersion des fouilles », des effets de l’ouverture au marché en 2003 ayant fait passé « à l’arrière-plan les activités de recherche et de publication » et de « l’incapacité des fonctionnaires de Bercy à mettre en place une taxe » à la hauteur des besoins, faisant s’effondrer les moyens opérationnels de l’INRAP dans un contexte de concurrence accru, parait bien en deçà de la réalité d’aujourd’hui. En revenir à « La structuration de l’archéologie autour d’un pôle public de l’archéologie préventive permett[ant] de définir une politique nationale cohérente de recherche, mais aussi de diffusion culturelle »(24), est difficilement souhaitable dans le contexte d’un État tout entier acquis aux intérêts de multinationales voulant préserver leur pouvoir sur le travail.

Nos propositions, qui peuvent se résumer à l’institution d’une Sécurité sociale unifiée du patrimoine et de la Culture sous contrôle des salarié.e.s, visent à dépasser cette contradiction. Pour le moment, participer à la mise en valeur du patrimoine c’est aussi œuvrer à la mise en valeur du Capital de groupes comme Vinci, dont la puissance est bâtie sur des privilèges concédés. Comment ne pas constater le dilettantisme des pouvoirs publics et l’instrumentalisation de notre science ?

Anticiper les effets de nos choix

Dans notre situation, la crise de l’engagement se prolonge donc par une crise des savoirs, des conditions de leur extraction jusqu’à leur finalité. En effet, comme responsabilité éthique, principe d’action et d’interaction, l’engagement politique recoupe l’engagement scientifique en tant qu’il fonde son action sur le devoir de différencier le vrai du faux, et donc le juste de l’injuste puisque le faux sert l’injuste. A contrario, l’indifférence c’est la liberté abstraite des dégagés de la vie qui tient pourtant comme loi que distinguer c’est penser et que différencier c’est agir.

La portion ouverte, arpentée par les visiteurs en conduite « écoresponsable » sur 1 à 2 mètres de goudron. Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

Concrètement, dénoncer l’absence de vision à long terme des politiciens ou s’emporter contre les structures scientifiques d’une recherche adossée à l’évaluation des performances individuelles et à l’accumulation de la plus-value (le profit extorqué et retenu), est un devoir qui doit se traduire en acte. Faire défaut à ce devoir produit des conséquences ; participer aux événements de Vinci en ayant conscience du malaise produit ses effets ; établir une officine de coopération avec des intérêts objectivement divergeant aux nôtres engendre ses effets ; adhérer à la vision du monde qui nous place dans un régime de compétition acharné (pour l’emploi, la place, le chantier, la publication, etc.) et d’instabilité économique en assenant que « Nous partageons le même intérêt pour les sources d’approvisionnement des matériaux et leur place dans l’histoire des sociétés »(25), au nom d’un pan entier de la profession et sans aucune concertation, c’est allumer une mèche. Il n’est pas d’aliénation qui ne fasse naître une forme de résistance correspondante, nous en sommes la preuve. Par conséquent, il faudra bien, également (et peut-être même d’abord), nous défaire des liens qui nous lient à des individus peu compétents ou peu scrupuleux, malhonnêtes ou influençables, opportunistes ou craintifs. En tout cas jamais représentatifs de nos aspirations.

Ce que nous avançons ne découle pas d’un purisme ou d’un dogmatisme, celui qui ne voit jamais ce qui est en construction, mais de la radicalité, celle qui pose le constat de ce qui a du potentiel pour nous à travers nos réalisations et qui démontre qu’il n’y a rien d’irréversible ou de prédéfini dans l’histoire. Qui nous force par conséquent à révéler les abus des institutions pour mieux révéler, et dépasser, les contradictions de notre système social.

Ces compromissions, ces renoncements, ces faiblesses, ces lâchetés que nous identifions, engendrent des réactions : le chagrin et le dépit qui accablent, la colère qui nous anime. La tolérance vaut pour le dialogue raisonné en vue de la délibération. Une fois le constat posé et la décision prise, il s’agit de faire preuve d’intransigeance pour mettre en acte la raison dégagée dans un mouvement solidaire où le respect de la discipline collective prime. Ces deux temps s’enchaînent. Mais lorsque nous sommes confrontés à des groupes ou des individus refusant de faire démonstration du bien fondé et de la finalité de choix engageant tout un corps social, peut-être sous prétexte que chacun a le droit de penser ce qu’il veut, nous pouvons faire preuve d’intransigeance. Nous pouvons affirmer que la colère comme mode de connaissance n’est pas un mal quand il s’agit de l’essentiel.

Au cœur du « Village des Partenaires ». Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

Dans ce cas, ne pas céder à la colère c’est être incapable de penser le temps long et incapable de sympathie humaine véritable. C’est se couper de l’intelligence analytique et de l’imagination créatrice permettant d’entrevoir les mesures générales et particulières à appliquer pour améliorer la situation. Car cette intolérance qu’on nous oppose empêche de fixer des accords durables, une discipline consentie sur la base d’obligations morales engageant les individus face à l’obligation d’obéir, et participe à entériner l’indifférence. Bien entendu, ce qui caractérise l’indifférent est précisément ce que nous ne pouvons plus voir prospérer : le refus de faire face au difficile problème de l’organisation par son manquement au devoir de l’action droite et rigoureuse, mais aussi au devoir de l’action qu’il convient d’accomplir en fonction de son rôle social.

Rien ne peut mieux prouver l’urgence d’un sursaut des vitalités que le gaspillage humain dont notre collectivité (des membres d’associations aux archéologues du préventif, en passant par les chercheur.euses) est victime, avec son nombre toujours croissant de travailleurs.euses lassé.e.s, épuisé.e.s, dégouté.e.s et finalement démissionnaires. Il y a le manque de sens (un comble pour notre profession de passionnés) et le sentiment de dépossession des finalités du geste de l’archéologue : «À force d’avoir l’impression de purger des sites pour la construction, plutôt que de faire de l’archéologie pour de l’archéologie, on en vient à perdre parfois le sens de nos missions, à ne plus savoir pourquoi on travaille»(26). Il y a aussi la question du recrutement, indépendamment des renouvellements tout naturel pour cause de départ à la retraite, et de meilleurs contrats assurant la sécurité d’une carrière dans le respect du code du travail. Aujourd’hui, le recours à l’infra emploi (ce sous emploi, moins bien protégé) est en passe de devenir la norme : 15% des effectifs INRAP sont en CDD contre 8% en 2017(27). La prétendue augmentation des salaires de l’ordre d’un peu plus d’une centaine d’euros que l’INRAP met sur la table, à l’instar de beaucoup d’entreprises, ne changera rien à la situation : il s’agit d’un rattrapage, d’une mesure rétroactive(28) qui intervient à un moment de tension ou la hausse de l’inflation de 2,8% (INSEE) à 3,4% (selon l’indice européen) sur 1 an (2021) rend ce compromis à la fois nécessaire et déjà insuffisant. Pour un smicard, plus sensible aux hausses des prix, ces moyennes peuvent en réalité signifier 4% ou 5% d’augmentation dans son panier. La revalorisation des grilles salariales (actuellement un catégorie 3 avec 15 ans d’expérience est autour de 1800 brut par mois) semble incertaine pour 2023 et, encore une fois, l’inflation montante sur deux décennies n’a eu de cesse de faire perdre de l’argent aux salarié.e.s : 1800e en 2002 valait plus que 1800e aujourd’hui. Rappelons-nous que jusqu’en 1982 les salaires étaient indexés sur la hausse des prix et qu’il est donc possible d’infléchir cette réalité.

Le pont sur le tracé de l’autoroute, vers le péage du « Village des Partenaires ». Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

Nous le savons bien, nous devons au quotidien composer avec l’état réel du rapport de force. C’est pourquoi les compromis de terrain, les petites batailles épuisantes et démoralisantes menées isolément, sont souvent les seules actions envisageables sur le moment. Toutefois, une fois le temps de l’urgence de l’intervention passé, rien ne nous empêche de prendre collectivement du recul sur le fonctionnement présent des choses. En adhérant au constat de la contradiction de notre condition et à l’effort de formulation de solutions pérennes, chacun et chacune pourra se convaincre de la nécessité et de la possibilité du changement. Plus encore : en faisant valoir sa volonté, en prêtant ses bras et son temps aux groupes qui tentent d’éviter le pire, il est possible de se séparer du régime passionnel qui nous lie à l’organisation de notre métier(29) pour dépasser l’inertie de nos collectivités (au-delà de l’archéologie donc), et enfin rallier ce que l’on sait à ce que l’on fait.

Un début de conclusion

En tant que pratique scientifique, l’archéologie n’est pas accessoire ; elle n’est pas distraction en temps de paix, pourvoyeuse des fantasmes vidéo-ludiques ou cinématographiques, prétexte aux vacances ou aux sorties champêtres et culturelles. L’archéologie est nécessaire en tant que science des vestiges matériels nous dévoilant à sa manière limites, ruptures et continuités des sociétés et des cultures passées, sous l’effet de la multiplicité des choix opérés par notre espèce, sur toute la planète(30). Les stratégies de gestion des crises doivent prendre en compte les connaissances accumulées et formulées par les sciences humaines et sociales, sans quoi nous nous condamnerons à une ritournelle lugubre.

La portion d’autoroute ouverte d’un côté aux mobilités « vertes », de l’autre aux bus et voitures pour visiteurs. Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

Nous réaffirmons que notre discipline est, au même titre que le reste de la recherche, de la Culture et des autres secteurs fondamentaux (santé, éducation, énergie, alimentation, logement, transport), un bien commun devant être protégé de la logique des profits. Notre devoir est donc de contester la puissance des aménageurs et la légitimité de leurs entreprises culturelles lucratives qui se travestissent en fondations donatrices désintéressées. Pour y parvenir, il faudra de toute évidence leur opposer des lieux de production souverains, dégagés de l’arbitraire d’un marché de l’emploi rendu inapte à garantir nos conditions matérielles d’existence.

Si la question de la gestion collective de notre travail, et donc de l’économie, n’est pas mise au cœur de nos revendications, alors nous aurons sans doute des augmentations (primes ou salaire direct) sans les cotisations sociales, déjà affaiblies par le gel du taux depuis la fin des années 1970, censées alimenter les caisses du régime général (retraites, assurance maladie, allocations familiales, etc.), de l’assurance-chômage et de nos services publics (l’hôpital est financé à 80% par la Sécurité sociale, ce qui prouve en substance que l’on peut se passer du crédit bancaire). Soit l’ensemble des institutions assurant ce qu’il nous reste de souveraineté et sans lesquelles la situation serait invivable, davantage encore à l’époque du continent pandémique(31). Nous aurons probablement un « revenu universel » sans les prestations sociales(32), sans capacité de prise de décision sur ce que nous voulons produire et comment, avec cette injonction à la performance instituée par la « sécurisation des parcours professionnels » (les comptes personnels d’activité accumulant les bons points en fonction de notre indice de performance)(33) et un statut d’indépendant payé à la mesure de son activité, plus sensible que jamais aux contingences. Nous serons toujours sous tutelle en tant que mineur économique ayant droit au « pouvoir d’achat » et non plus qualifiés comme producteur de valeur, souverains et aptes à délibérer avec notre collectivité.

Les chasseurs et leur « Mobil’faune », entre les tonnelles des filiales Vinci à droite et le stand de l’INRAP à gauche. Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

Prendre ce chemin permettrait non seulement d’affirmer le caractère commun de la production de la recherche scientifique et du patrimoine, en associant le respect des travailleurs.euses et le souci de l’intérêt général. Mais encore d’éviter le ridicule d’une participation au genre de kermesse mercantile à laquelle nous avons pu assister les 13 et 14 novembre 2021, quelque part sur le tracé du GCO, entre l’étalage des chasseurs (la mobil’faune au gibier empaillé), le parc des trottinettes aux terres rares et les tonnelles des filiales Vinci.

Dossier monté par des membres du GAEL-Alsace et de la rédaction de Notre Condition

N.B. : Toutes les notes techniques et historiques sur la constitution des institutions du travail, leur fonctionnement et leur évolution au gré des rapports de force, ont été élaborées à partir des travaux de Bernard Friot, sociologue et économiste, fondateur du Réseau Salariat et animant l’Institut Européen du Salariat, Daniel Linhart, sociologue du travail et directrice de recherche au CNRS, Claude Didry, sociologue au CNRS, et son ouvrage L’institution du travail (2015), Pierre Rimbert, journaliste au Monde Diplomatique, chercheur au Centre de Sociologie Européenne et au Centre d’études de l’emploi et du travail, coscénariste du film Les Nouveaux Chiens de garde (2011).

  • (1) Source : https://www.culture.gouv.fr/Thematiques/Archeologie/Qu-est-ce-que-l-archeologie/Les-commissions-territoriales-de-la-recherche-archeologique
  • (2) Source : Légifrance.fr
  • (3) Source : https://www.monde-diplomatique.fr/2006/12/POT/14263
  • (4) La filiale de Vinci, Arcos, rappelée à l’ordre pour au moins six entraves aux travaux archéologiques, a recouvert, dans une précipitation absolue, un projet de fouille sur le tracé du GCO début 2019, vers Vendenheim. Dans la foulée, la DRAC publie le 26 mars un arrêté annulant la mise en œuvre de la seconde tranche de fouille « considérant que la première tranche des fouilles a permis de récolter les renseignements nécessaires à la compréhension du site. ». Mesure diplomatique pour sauver les apparences, puisqu’il était de toute manière devenu impossible de fouiller en raison des volumes de terre déplacés sur la zone. Source : https://www.rue89strasbourg.com/gco-pres-de-vendenheim-arcos-a-enterre-un-projet-de-fouille-archeologique-juge-necessaire-151572
  • (5) Affirmer que la donnée n’est pas pertinente est un non-sens. La donnée est là, qu’importe si tel ou tel schéma a déjà été mis au jour à travers elle ou que les vestiges ne sont pas dans un état de conservation optimal. Ne pas la prendre en compte, c’est nier son existence et faire l’impasse sur des pans entiers de la connaissance.
  • (6) Laurent Vaxelaire, directeur de l’Inrap Bourgogne. Source : Antonio Fischetti, « Les prolétaires de l’archéologie », dans Charlie Hebdo, 21 avril 2021.
  • (7) Cette capacité à inscrire le présent dans l’histoire et à situer un objet dans un temps toujours signifiant, puisque forcément orienté selon les récits interprétatifs et les conceptions en vigueur.
  • (8) Le réflexe de consommation comme mesure compensatoire à une vie éprouvée par les frustrations et les contraintes subies dans un régime passionnel ambivalent ou « tout est permis mais rien n’est possible », pour paraphraser Clouscard.
  • (9) La dernière datant du 19 octobre 2021 au Musée Carnavalet de Paris. Source :  :https://www.inrap.fr/la-24e-edition-du-club-amenageurs-de-l-inrap-16056?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=n%25C2%25B0%252037%2520%257C%2520mercredi%252010%2520novembre%25202021
  • (10) Source INRAP : https://www.inrap.fr/amenageurs/le-club-amenageurs-14226
  • (11) Grands groupes ou conglomérats du BTP, de l’énergie, des transports, de l’assurance ou de l’immobilier. Pour consulter la liste sur le site de l’INRAP : https://www.inrap.fr/merci-nos-mecenes-9846?fbclid=IwAR1dETnPrRi6BXblQziGH00UF2u-hn0WntA1tAOcvbsXAhhbX_qNx6CJx4A
  • (12) Il en va de même pour ces événements que sont les grands projets de fouille à l’étranger. Un exemple parmi d’autres : https://www.vinci-airports.com/sites/vinci-airport.fr/file/fouilles_cambodge_inrap_fr_0.pdf?fbclid=IwAR3OsZcbT1af7r7InZQ2srZy9CL0RTD_vVpIsjYuy-AqvlhZp1cnEw8plAI
  • (13) Rendu effectif par l’arrêté du 6 janvier 1989, source INRAP : https://www.inrap.fr/mecenat-14269
  • (14) Les normes d’aménagement du territoire jugées « contraintes administratives » par les politiques et les aménageurs. Voir le décret du 8 avril 2020 (2020-412), permettant aux préfets de passer au-dessus des différents codes en vigueur (Construction, Urbanisme, Environnement, Patrimoine, …), dans le cadre du plan de relance économique.
  • (15) Contre le relativisme épistémologique dominant, l’idée que les rapports sociaux sont fondamentaux a notamment été prolongée par Alain Testart, renouant avec l’analyse de rapports sociaux objectivables déterminant l’évolution des sociétés, dans « Principe de la sociologie générale », Tome 01, CNRS éditions, Paris, 2021.
  • (16) Soit les profits socialisés des grands groupes : Vinci, leader européen, pour 48 milliards de profits en 2020, Bouygues, au troisième rang, avec 37 milliards, Eiffage, juste après, avec 16.9 milliards, puis Fayat avec 4 milliards, Vicat pesant 2.4 milliards ou encore Soprema et ses 1.9 milliards.
  • (17) A l’origine, en 1946, le régime général est géré aux trois quarts par les représentant.e.s élus des salarié.e.s. Ce contrôle a été entamé par les ordonnances de 1967 (instituées par De Gaulle), restaurant la capacité d’influence des employeurs par une représentation paritaire, avec des représentant.e.s des salarié.e.s mais sans élections. Ce processus s’est approfondi à la fin des années 1970 par le gel du taux de cotisation et s’est encore amplifié dans les années 1980. Par exemple, Séguin indexe en 1987 les pensions retraites sur les prix et non plus sur les salaires, ce qui fait mécaniquement baisser les pensions car les prix augmentent globalement moins vites que les salaires. Cela entérine en même temps le passage d’un droit au salaire à la logique méritocratique du « j’ai cotisé, j’ai droit ». La réforme à venir prolonge évidemment cette baisse et cette logique en gardant le cape du Conseil d’orientation des retraites (augmentation des annuités, prise en compte des 25 meilleures années au lieu des 10 meilleurs qui baisse aussi le niveau moyen, etc.). La suppression des régimes spéciaux vise certes l’homogénéité, mais par un nivellement vers le bas du calcul des pensions au lieu d’un alignement sur les valeurs hautes. C’est, en résumé, le passage de la retraite comme continuité du meilleur salaire à la retraire comme droit au repos en jouissant d’un revenu différé des cotisations, ces bons points accumulés durant sa vie. Car non, les retraites n’ont pas été conçues comme la contrepartie des cotisations ou une solidarité « intergénérationnelle ». Elles ont été bâties sur le principe du régime des fonctionnaires, titulaires à vie d’un grade définissant une qualification qui attache un salaire à la personne. Soit un droit économique affirmant le statut de producteur de chaque individu.
  • (18) Cette dynamique générale se retrouve dans les réformes touchant cette dernière (et qui n’est pas dans le régime général, contrairement à ce qu’aurait voulu la CGT en 1958). Dès 1992 est formalisée la logique d’un chômage comme droit à l’emploi et non plus au salaire, avec une CFDT qui succède à la CGT dans la gestion de l’UNEDIC. Le prolongement récent de cette logique est la suppression de la cotisation chômage des salariés en 2018, cotisation remplacée par la CSG (Cotisation Sociale Généralisée), cet impôt instituant un « droit au pouvoir d’achat » et une distinction entre les contributifs, les performants, et les non-contributifs, les fainéants, retraités, malades, etc. La logique victimaire dépossède l’individu de son statut de producteur souverain de la valeur, avec ou sans emploi. Dès les années 1980 (Rocard, Jopsin, …), les mesures spécifiques en direction de la jeunesse, qui ont surtout pour effet de dégrader les droits liées à l’emploi, normalisant le sous-salaire et le sous-contrat (Contrat emploi solidarité ou jeune, stage, volontariat, Service civique, mesures accompagnées de la multiplication des CDD, de l’intérim, etc.) et la contraignant au tunnel du précariat de « l’insertion », sont d’ailleurs justifiées par cette logique : « les pauvres jeunes, il faut les sortir du drame du chômage : il vaut mieux un petit boulot que rien du tout ». Une victime n’est pas porteuse d’une qualification, elle n’est pas responsable et incapable de prétendre à la direction des affaires. De là, les représentant.e.s des salarié.e.s ont logiquement pu être éjectés de l’Unédic (organe de gestion de la caisse d’allocations), ce qui équivaut à une nationalisation sous la tutelle d’un État acquis à la cause de la compétitivité.
  • (19) Ce droit à la maitrise de son travail doit être pensé comme un droit inaliénable : une qualification attachée à la personne et non plus à son poste, chose déjà existante sous la forme du statut d’agent de la fonction publique, statut allégrement combattu par le Medef.
  • (20) Les étudiant.e.s, dont l’expérience se borne généralement aux fouilles programmées ne préparant évidemment pas à ce que l’on appelle le préventif. Pire, qui sous prétexte d’offrir une possibilité de mettre en pratique sa passion pour la discipline, habitue à une non rémunération de la production scientifique. Autant dire que cette normalisation du travail gratuit ancre dans les consciences des jeunes archéologues une forme de servilité consentie lorsqu’ils/elles seront confronté.e.s à des conditions de travail nécessitant en réalité de nettes améliorations. Cette situation masque le passage d’une précarité à une autre.
  • (21) Le ressenti à l’égard des scientifiques, voire le rejet croissant de la parole scientifique qui débouche sur le complotisme, alimente le replis identitaire, l’indifférence vis-à-vis du fait politique et accentue l’antagonisme ville/campagne, sont le produit d’un régime d’infantilisation managérial, incarné par des experts auto-proclamés et lointains. Cet écart entre les intellectuels (au sens du rôle social) et le reste de la société s’est approfondit avec la crise COVID, prolongée par l’État d’urgence sanitaire et un conseil de défense ad hoc, toujours plus opaque dans ses prises de décisions. Nous pouvons contribuer à briser cette dynamique. À ce propos, il faut consulter le tract Gallimard publié en 2021 De la démocratie en pandémie (Barbara Stiegler) : « le devoir des milieux universitaires et académiques est de rendre à nouveau possible la discussion scientifique et de la publier dans l’espace public, seule voie pour retisser un lien de confiance entre le savoir et les citoyens, lui-même indispensable à la survie de nos démocraties. La stratégie de l’omerta n’est pas la bonne. Notre conviction est au contraire que le sort de la démocratie dépendra très largement des forces de résistance du monde savant et de sa capacité à se faire entendre dans les débats politiques cruciaux qui vont devoir se mener ».
  • (22) A l’heure de la réforme de l’assurance chômage, impliquant notamment la baisse substantielle de nos allocations au 01 octobre 2021 : jusqu’à 600e pour un archéologue enchainant les contrats, et l’allongement des mois travaillés de 4 à 6 pour pouvoir être éligible depuis le 01 décembre 2021. Mais aussi de l’affaiblissement du code du travail par les lois travail I & II (2016-2017), de la réforme des retraites et des coupes budgétaires prévues en 2022. Sans parler des effets désastreux de la gestion libérale des pandémies sur notre travail. Ce-dernier a été rendu d’autant plus précaire par des mesures comme le confinement, appliqué pour éviter la saturation des hôpitaux qui font les frais de l’austérité, celle-là même qui creuse le déficit.
  • (23) Source : « L’archéologie pour les gens ? », 2017. Disponible ici : https://www.jeanpauldemoule.com/larcheologie-pour-les-gens/
  • (24) Idem.
  • (25) Dominique Garcia, président de l’INRAP dans, « Carrières et patrimoine archéologique : l’UNICE, l’UNPG et l’INRAP s’engagent dans un partenariat », 7 décembre 2017 : https://www.unicem.fr/wp-content/uploads/cp-partenariat-unicem-unpg-inrap-decembre-2017.pdf?fbclid=IwAR3NyXvCBHMaUujcaij8sW6J0kF_fGSBHCTOEgdMSKdIRp1JbQltWe2FwxM
  • (26) Paroles rapportées de Séverine Hurard dans l’article du Figaro du 12 juin 2021 : https://www.lefigaro.fr/culture/salaires-recrutements-perspectives-pour-ses-20-ans-l-inrap-prepare-sa-mutation-20210612
  • (27) Eric Michon, délégué CGT. Antonio Fischetti, « Les prolétaires de l’archéologie », dans Charlie Hebdo, 21 avril 2021.
  • (28) « Les salaires de l’INRAP n’ont pas bougé depuis sa création en 2002 », Eric Michon, délégué CGT. Antonio Fischetti, « Les prolétaires de l’archéologie », dans Charlie Hebdo, 21 avril 2021.
  • (29) Cet état ambivalent caractéristique du régime passionnel du salariat culturel : l’exploitation par la passion.
  • (30) Sous la direction David Graeber (anthropologue) & David Wengrow (archéologue), Au commencement était. Une nouvelle histoire de l’humanité, Les liens qui libèrent (éd.), Paris, 2021, 752 p. Synthèse issue de 10 ans de travaux qui remet en perspective la complexité et la richesse des parcours des différentes sociétés peuplant les continents. Elle bat en brèche l’idée dominante de la linéarité de l’histoire eurocentrée, l’Europe se voyant comme homogène et faisant de son cas une généralité à travers toute une panoplie de préconçus largement remis cause : la nature humaine est naturellement inégalitaire, l’achèvement se situe dans les modèles étatiques actuels, les villes sont nécessairement synonymes de systèmes sociaux hiérarchisés, les peuples s’acheminent naturellement vers des modèles de plus en plus verticaux, bref, qu’il y aurait la civilisation des chefs (aux réseaux biens structurés) et le monde des sauvages simples ou cruels (parce que distant d’une quelconque conception de centralisation du pouvoir et d’accumulation des richesses). À ce titre, l’ouvrage s’attaque à une vieille et fausse opposition. Il restaure le sens philosophie du Discours sur l’origine et les fondements des inégalités parmi les hommes (d’où provient l’idée du bon sauvage) de 1755, qui n’a jamais été conçu par son auteur comme une histoire objective, mais comme un essai théorique pour penser les natures humaines et les organisations sociales. Hobbes, ayant subi le même traitement, à savoir celui d’être traité comme une source scientifique solide par les penseurs libéraux, est également recontextualisé.
  • (31) Barbara Stiegler, De la démocratie en pandémie : santé, recherche, éducation, Paris, Gallimard, coll. « Tracts », 2021, 64 p.
  • (32) Contrairement à « unification » ou « général », le terme « universel » cache toujours un appauvrissement. Il est d’ailleurs également employé par le gouvernement et son projet de réforme des retraites. Le fameux « régime universel » envisagé.
  • (33) Ces comptes (compte jours, formation, points retraites, …) dont la logique est « plus je serais performant, plus j’aurais de point à dépenser », prennent leur source dans les années 1990, avec les accords interprofessionnels entre le Medef et la CFDT. Ils sont en train d’être réunis dans « le compte personnel d’activité », propre à chacun.e.