Faut-il parler du fascisme aujourd’hui ?

Faut-il parler du fascisme aujourd’hui ?

Quand j’entends le mot « fasciste » j’ai d’abord une image. C’est un homme en meeting, le premier depuis l’officialisation de campagne. Derrière lui, des personnes jeunes agitent des petits drapeaux français. Devant lui, une foule l’acclame. Nous sommes en décembre 2021. Les partisans sont en pull, en veste, il fait froid, mais tous tiennent fermement leur pancarte « Zemmour président ». Le candidat parle pendant une heure, peut-être plus ou moins. Puis il marque une pause rhétorique « Vous avez peut-être entendu dire que j’étais un fasciste ». Il poursuit en faisant une énumération de qualificatifs. Puis il s’arrête avant de conclure « Moi, fasciste ? Ben voyons ». Dans la même salle, le même jour, la même heure, les poings puis les pieds de deux militants d’extrême droite viennent s’écraser dans les corps d’un bénévole de SOS Racisme1. Ben voyons.

Un autre souvenir vient se greffer au premier. C’est encore une fois un homme, petite barbe, cheveux courts, baskets blanches usées. Face à lui, deux journalistes de Mediapart, dont l’une d’elle lui pose une question « Un mot pour qualifier le moment que nous vivons ?». Benoît Hamon, ancien candidat du PS répond alors « pré-fasciste »2. Nous ne sommes pas encore en décembre quand cette interview à lieu, mais en mai 2021. Un mois auparavant paraissait une tribune dans un journal d’extrême droite : la tribune des généraux3. Beaucoup de propos concernant le soi-disant « déclin de la France », mais surtout une phrase qui se grave dans l’esprit « Si rien n’est entrepris, le laxisme continuera à se répandre […], provoquant au final […] l’intervention de nos camarades d’active4 dans une mission périlleuse de protection de nos valeurs civilisationnelles […] ». On appelle ça aussi, dans un vocabulaire plus sincère, un coup d’État militaire ou un putsch. Comme au bon vieux temps à Alger.

Alors que le RN fête ses cinquante ans en ce début de mois d’octobre, ces souvenirs suggèrent en moi une question : faut-il parler du fascisme aujourd’hui ?

Les murs du fascisme

Lorsque l’on commence à s’intéresser au fascisme, nous observons très rapidement des murs. Des murs qui se dressent qui font que ce mot, si lourd, si évocateur d’un passé pesant, n’est pas utilisé dans l’analyse de notre société contemporaine par les commentateurs politiques.

Le premier mur auquel nous faisons face est celui de l’injure et de la confusion. Fascisme se confond avec totalitarisme, avec nazisme. Il est, pour ainsi dire, coincé dans une nébuleuse d’autres mots que l’on considère, à tort, comme synonymes. Devenu une insulte, comme une désignation dont l’exclusif but est d’être outrageant, il perd tout son sens. Si on est toujours le con de quelqu’un, on peut par extension dire également « [qu’] on est toujours le fasciste de quelqu’un »5 pour citer les mots de René Rémond (1918-2007, historien français). C’est une volonté notamment de l’extrême droite que de réduire ce mot à une utilisation purement péjorative. En 2011 Mélenchon l’employait pour désigner Marine Le Pen6, ce qui lui avait valu un procès. Une occasion pendant laquelle a été discuté du sens profond du mot fascisme dans un cadre judiciaire. Un procès qui s’est fini en faveur de l’ex-socialiste.

Mais pourquoi « fasciste » est-il devenu une insulte ? Cela constitue notre deuxième mur. Bien sûr, le phénomène politique ne reflète clairement pas une période de notre histoire occidentale particulièrement glorieuse, bien au contraire. Notre mémoire, au sens historique, y voit le nazisme, l’Italie de Mussolini. En bref, rien que personne en France n’ait particulièrement envie de revendiquer, hormis quelques “déséquilibrés”. Mais se limiter à cette explication serait particulièrement réducteur. Le fait que « fasciste » puisse être utilisé à presque toute occasion tient aussi du fait qu’il n’a été théorisé par aucun idéologue. Si le communisme trouve son origine en la figure de Karl Marx qui a en dressé les lignes principales, si le libéralisme économique est associé à Adam Smith (entre autres), le fascisme n’a pas connu le même processus. Aucun intellectuel n’en a posé les bases claires, sur lesquels se seraient appuyés Mussolini ou Hitler. Non, le fascisme est un mot qui est le fruit d’une observation. De ce fait, sa définition est vague, imprécise. En fonction des chercheurs, les bordures de ce mot varient. Définir le fascisme d’origine, celui qui va de 1918 (en considérant que la frustration des classes moyennes connues en Allemagne et en Italie sont les principaux moteurs de l’émergence de cette forme d’extrême droite) à 1945 (date à laquelle il aurait disparu en même temps que le régime d’Hitler) relève en lui-même d’un débat historiographique. L’historien Olivier Forlin (Le fascisme, Historiographie et enjeux mémoriels, 2013) nous dit à ce sujet « Même si aujourd’hui certaines définitions ou tentatives pour construire une théorie du fascisme présentent des analogies, force est de constater qu’il n’existe pas une définition unique, mais qu’une pluralité d’approches se juxtaposent ». Forlin en dessine des grandes lignes :

  1. D’abord, le fascisme tire ses origines des crises du XXe siècle. Parmi elles, la Première Guerre mondiale est la plus importante, sans pour autant négliger la crise de 1929. De ces événements découlent une banalisation de la violence qui permet l’émergence d’organisations comme les ligues d’extrême-droite et des structures paramilitaires.
  2. S’ajoutent des caractéristiques : la volonté de rassembler une communauté nationale (considéré comme un tout homogène) ; l’idéal de forger un nouvel homme (le mythe palingénésique, volonté de régénérer la nature de l’homme). Aussi, le fascisme est forcément un totalitarisme (régime à parti unique, qui ne peut tolérer une opposition organisée). En ce sens, il est profondément antiparlementaire. Il s’accompagne également d’une forme de culte, d’un mythe, une sorte de religion politique : ce sont des symboles qui puisent leur origine dans des traditions.

De ce fait, lorsque l’on se pose la question « le phénomène fasciste est-il notre contemporain ? », le mur de l’absence de définition précise se heurte à nous. À défaut, nous travaillons avec une idée dont les bordures sont friables si on tente d’en chercher l’essence, et nous nous en tenons à un « air de famille ».

Un troisième et dernier mur existe, et peut-être est-il une spécificité française. Notre pensée, nos études écartent le fascisme comme un phénomène à part entière. Il n’est qu’une parenthèse de l’histoire qui n’a pas connu de véritable succès après 1945 dans les sociétés de l’après-guerre. Au mieux, il s’agirait d’une mutation de la droite particulièrement nationaliste. L’analyse de la vie politique en France s’est passée de cette grille de travail. Le mot « fasciste » est occulté, réservé à son origine historique. Bien que la question soit posée lors des débuts du Front National (après 1972), jamais le mot ne s’émancipe de ses origines.

Prenons pour exemple la classification des droites de René Rémond (1918-2007). Dans Les Droites en France (édition de 1982), l’historien français distingue trois courants différents qui se sont forgés au cours du XIXe siècle.

  1. L’orléanisme reconnaît la Révolution française et s’articule autour d’un exécutif puissant (typiquement un roi), et d’un parlement. Il est libéral au sens politique.
  2. Le légitimisme est à l’opposé, contre-révolutionnaire, réactionnaire. Ce sont les « ultras » qui considèrent que le retour à la monarchie en 1815 n’est pas assez radical. Il n’est pas question ici d’avoir un parlement qui puisse tempérer le pouvoir royal.
  3. Vient la dernière droite : la bonapartiste. Au même titre que les deux autres, celle-ci doit avoir un exécutif puissant. Si elle a en commun avec les légitimistes de ne pas vouloir d’un parlement, elle a néanmoins besoin d’un soutien populaire profond. Cela passe par des référendums, des plébiscites. En d’autre termes, le bonapartisme se bâtit sur le mythe de la rencontre entre un homme et un peuple.

Les droites en France est un ouvrage qui a connu de multiples rééditions et ajouts de la part de son auteur en réponse aux débats qui l’ont entouré. Parmi eux, se trouve notamment la question du fascisme qui est un phénomène exclusif au XXe siècle et qui ne trouve aucune racine avant 1900. Si l’on considère l’axe gauche/droite en politique comme un positionnement vis-à-vis de la Révolution française et de son héritage, le fascisme qui naît en Europe, et non pas exclusivement en France, a une position ambiguë.

S’il est réactionnaire et nostalgique des traditions (fantasmées le plus souvent), il est paradoxalement révolutionnaire. Il se fait le défenseur des valeurs traditionnelles (et civilisationnelles) mais soutient activement l’idée de renverser le système corrompu à ses yeux. C’est ce que l’historien Z.Sternhell appelle « la droite révolutionnaire ». À la différence des légitimistes, les fascistes ont en commun avec la démocratie d’avoir le peuple comme souverain. Mais ces deux régimes expriment cela de manière différente : le premier par un homme dont les actions sont représentées comme la volonté générale, ce qui est une image bien sûr fausse, et le second par un système dans lequel chaque citoyen ne peut pas peser plus qu’un autre et s’exprime par le biais d’une participation à la vie politique. Les fascistes considèrent le peuple de la même façon que les bonapartistes, c’est-à-dire de manière qualitative plutôt que quantitative. Ces considérations obligent Rémond à repenser le fascisme en 1982 et à se questionner sur l’existence d’une possible quatrième droite. Une interrogation phare car, si elle existe bel et bien, demeure la question de savoir qui s’en fait l’héritier dans les années 80. Pour l’historien français, les mouvements qui ont existé en France au cours des années 20-30, voire 40, se rapprochent du bonapartisme, à quelques différences près. Parmi elles, notamment les organisations fascistes : ce sont des partis de masse, c’est-à-dire qui s’adressent principalement aux classes populaires, et notamment aux classes moyennes frustrées en voie de paupérisation. Le but est de ratisser très large dans la société. Ce qui n’est pas le cas des courants du bonapartisme. René Rémond conclut sa pensée par cette phrase « Tout bien pesé, pourquoi ne pas alors [tenir le fascisme] pour une excroissance du bonapartisme, qu’on rattacherait à son aile gauche ? »7.

Tels sont les murs qui rendent l’utilisation du fascisme difficile de nos jours. Il convient cependant de se questionner sur ce phénomène politique. Appartient-il exclusivement au passé, ou au contraire, peut-on l’utiliser pour comprendre notre présent ? Peut-il nous fournir la grille d’analyse qu’il nous manque pour saisir l’extrême droite que nous connaissons actuellement ?

Le fascisme d’aujourd’hui : un fascisme à l’identique ?

Il faut avoir l’honnêteté intellectuelle de reconnaître que l’extrême droite d’aujourd’hui se présente différemment de celle des années 20-30-40. On peut bien sûr s’amuser à jouer aux jeux des sept différences : comparer l’Allemagne de l’après 1918 à la France de 2022. Mais est-ce véritablement pertinent ? Les facteurs qui propulsent ces partis ne sont pas similaires. Nous n’avons pas connu l’équivalent de la Première Guerre Mondiale qui aurait durement touché notre quotidien, voire notre rapport au monde. Considérer que le fascisme originel est le même que celui que nous aurions aujourd’hui est une impasse intellectuelle et politique.

Cependant, notre extrême droite tire ses origines du fascisme, de la Seconde Guerre mondiale. C’est É​​ric Zemmour parlant du régime de Vichy, soutenant des thèses révisionnistes. C’est le Front National fondé par un ancien Waffen-SS de la division Charlemagne Pierre Bousquet et Jean-Marie Le Pen. Le terme fasciste n’est peut-être pas dénué d’intérêt ? Il faut bien sûr prendre tout le recul nécessaire avant d’utiliser ce mot. Empruntons les mots d’U.Pathela et L.Bantigny : « “Fascisme” : nous n’emploierons jamais ce mot à la légère. »8.

En employant ce terme, il nous faut veiller à bien le conceptualiser, à le situer. Sans cela, nous ne ferions que participer à lui faire perdre tout son sens. René Rémond met en garde quant à l’utilisation du terme. C’est une possibilité, mais « à condition que la possibilité d’une généralisation ne justifie pas n’importe quelle extension : pour rester signifiante et opératoire, la notion ne doit pas être diluée jusqu’à se perdre dans un syncrétisme où elle voisinerait avec toutes les formes possibles et concevables d’ordre établi »9. Si le mot fascisme doit être employé, il faut que cela soit fait avec le plus grand soin, au risque de le voir retomber dans le lexique de l’insulte. De là naît l’importance de borner et d’éviter des approches trop vagues tout en mettant particulièrement en valeur les mutations qu’il a subies depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Le fascisme en mutation

En 2000 arrive en France un nouveau livre d’Umberto Eco : Cinq questions de morale. Parmi les textes présents, l’un d’eux porte ce titre « Le fascisme éternel ». Un peu plus tard, en 2017, cette partie est publiée séparément sous un nouveau titre Reconnaître le Fascisme (édition Grasset).

Pourquoi écrire un tel livre ? À l’évidence, parce que le fascisme tel qu’il a été ne peut se représenter tel quel. U. Eco le dit : « Je ne pense pas que le nazisme, sous sa forme originale, soit en passe de renaître en tant que mouvement capable d’impliquer une nation entière ». Il insiste aussi sur l’aspect difforme de ce phénomène politique, aux multiples facettes (paradoxales parfois) : « On peut jouer au fascisme de mille façons, sans que jamais le nom du jeu change »10 nous rappelle t-il. Mais avant d’en dire plus sur ce qu’est le fascisme aux yeux d’Eco, il faut que nous fassions déjà un aparté sur la conception philosophique sur laquelle il s’appuie.

La définition donnée par l’Italien emprunte à Ludwig Wittgenstein la notion de « jeux de langage ». Quand il s’agit de définir une notion, ce qui nous intéresse est de toucher l’essence. Suivons l’exemple du philosophe autrichien avec le « jeu ». Y a-t-il véritablement un point commun entre les échecs, la théorie des jeux, un jeu d’acteur, le football, un jeu télévisé ? Dans ses carnets, il écrit : « Ne dis pas : « Il doit y avoir quelque chose de commun à tous, sans quoi ils ne s’appelleraient pas des « jeux »– mais regarde s’il y a quelque chose de commun à tous. – Car si tu le fais, tu ne verras rien de commun à tous, mais tu verras des ressemblances, des parentés, et tu en verras toute une série.» Ce que met en valeur Wittgenstein, c’est l’idée selon laquelle nous sommes incapable de définir un concept par son essence. Nous sommes en revanche en mesure de « trouver des aires de ressemblance »11 entre plusieurs éléments, sans pour autant que l’ensemble de ces éléments aient forcément un point commun. À l’image d’une famille, tous les membres ne sont pas réunis par un trait comme la forme de la bouche ou du nez. Mais il existe malgré tout un « air de famille » qui nous fait dire qu’il existe des liens de parenté.

Appliquer cette conception philosophique à notre objet d’étude permet à Umberto Eco de saisir l’aspect trouble du fascisme, voire paradoxal. Son texte s’essaie à dresser une liste des éléments qui caractérisent ce que l’auteur appelle « L’Ur-fascisme », soit le « Le fascisme primitif et éternel ». Il est particulièrement important de comprendre qu’il ne s’agit pas d’une liste à cocher, mais de points qui gravitent dans la sphère fasciste. Ainsi, « Le terme fascisme s’adapte à tout parce que même si l’on élimine d’un régime fasciste un ou plusieurs aspects, il sera toujours possible de le reconnaître comme fasciste. Enlevez-lui l’impérialisme et vous aurez Franco et Salazar ; enlevez lui le colonialisme et vous aurez le fascisme balkanique ». Ainsi, l’objet est beaucoup plus flexible, en mutation, tout en conservant un « air de famille » qui les regroupe. U. Eco l’illustre à travers des exemples synchroniques, mais nous pouvons l’appliquer également de manière diachronique. L’Italie de Mussolini n’a pas toujours eu une composante antisémite pour ne citer que cet exemple. Chaque point n’est pas le terreau du fascisme, c’est un bout de fascisme en lui-même. Nous pouvons lui ajouter d’autres caractéristiques sans pourtant que la nature même de ce morceau en soit altérée.

Il était pour moi particulièrement important de consacrer au moins deux brefs paragraphes sur la particularité de la conception de U.Eco avant d’en lister les différentes caractéristiques. Car une vulgarisation à outrance de sa thèse nuirait tout bonnement à sa compréhension. Si nous nous étions contentés de comprendre que le fascisme peut perdre des éléments et en gagner ailleurs, nous aurions perdu de vue notre objectif de le borner correctement, et nous serions tombés dans la facilité redoutée par René Rémond. L’objet de notre étude aurait perdu toute consistance, d’où l’importance de mettre en valeur ces quatorze points qui gravitent dans la sphère fasciste autour desquels peuvent se greffer d’autres aspects. Quatorze points qu’on ne peut détacher des uns et des autres. « L’Ur-fascisme » décrit par U. Eco s’appuie ainsi sur :

  • Le culte de la tradition, le traditionalisme : le fascisme s’établit sur une relation particulière avec les vieilles croyances, les vieilles coutumes et pratiques. Ces trois éléments sont la source d’une vérité primitive, quand bien même il peut y avoir des messages contradictoires. Le fascisme prétextera métaphore, illusion, allégorie. Tout est déjà révélé, il suffit de revenir aux textes d’origine. « Il ne peut y avoir d’avancée du savoir. La vérité a déjà été énoncée une fois pour toutes ».
  • Du fait que « la vérité est déjà énoncée », le régime fasciste s’oppose à la modernité, notamment celle apportée par les Lumières et la Révolution Française. Cela ne le prive pas forcément de la technologie qui n’est pas un fondement de son idéologie.
  • Le culte de l’action pour l’action qui se traduit par une méfiance, voire une hostilité à l’égard du monde intellectuel moderne (qui s’oppose ainsi par essence à la tradition). Penser, réfléchir, critiquer est un affaiblissement, une privation de force. Pourquoi attribuer du temps, de l’énergie, de l’argent à une activité qui n’apporte rien à la cité ? Les penseurs sont des adversaires.
  • Le rejet de la critique et de la prise de recul à l’égard des traditions. « Pour l’Ur-fascisme, le désaccord est trahison ».
  • La critique crée une diversité d’opinions. Or le régime fasciste se veut homogène. Il n’y a qu’une seule identité possible, celle de la nation, de la race (si nous prenons le fascisme du XXe siècle) ou de l’ethnie (si nous prenons le XIXe siècle). Par conséquent, la différence aussi bien dans l’opinion que dans la nation est une crainte. La diversité, un regard différent est amené par l’étranger, l’intrus. « L’Ur-fascisme » se développe ainsi sur une fondation raciste.
  • « L’appel aux classes moyennes frustrées ». Des classes qui connaissent alors une crise d’ordre économique, sociale, ou « la pression de groupes sociaux inférieurs ». Le fascisme ne s’appuie pas sur les personnes qui s’excluent de la vie politique, mais bien sur les classes moyennes qui sont hantées par la peur de descendre dans la hiérarchie sociale.
  • « L’Ur-fascisme » s’adresse aussi à ceux qui ne se reconnaissent pas dans une identité sociale, c’est-à-dire la conscience que l’individu a de lui-même, définie entre autre par sa relation aux autres membres de la société qui lui attribuent également une identité (Cf. Les concepts fondamentaux de la psychologie sociale (6e éd.), Chapitre 7, Gustave-Nicolas Fischer). Le fascisme réunit ces personnes et les dotent d’un point commun qui les unit tous :« être né dans le même pays ». Mais du fait que le nationalisme ne peut se construire sans se distinguer, il faut créer du même coup un ennemi. Celui-ci est extérieur par essence à la nation car il n’est pas de la même race ou de la même ethnie, mais est en même temps à l’intérieur de la société. Le fascisme nourrit alors une obsession pour le complot qui justifie que ses partisans se sentent en permanence menacés. Il est nécessaire d’avoir cet ennemi, cet étranger extérieur et intrus intérieur, pour justifier le rassemblement en une nation dont la culture serait un tout homogène essentiel. Philippe Corcuff parle d’un « essentialisme culturaliste » (La grande Confusion. Comment l’extrême droite a gagné la bataille des idées, 2020) pour parler de cette différence culturelle qui justifierait la séparation avec toutes autres formes d’identités.
  • L’ennemi doit lui aussi être théorisé. Riche et puissant, mais en mesure d’être vaincu. Suffisamment crédible pour mettre en danger la nation, mais suffisamment faible pour ne pas pouvoir résister face à une « reconquête ».
  • Du fait que l’ennemi est intérieur, caché, qu’il y a un complot contre la nation, le fascisme justifie ainsi son état de guerre permanente : « Le pacifisme est alors une collusion avec l’ennemi ». Cependant demeure l’idée que cet affrontement touchera un jour à sa fin quand l’adversaire sera terrassé à la suite d’une action totale (la solution finale).
  • La société se doit d’être hiérarchisée selon un modèle militaire. Car si chaque individu est issu de la meilleure nation du monde, à en croire les discours fascistes, il faut néanmoins justifier un leader, un guide. Il faut justifier une élite, une méritocratie qui implique le mépris des personnes inférieures à nous dans la hiérarchie.
  • Le culte de l’héroïsme. Chaque citoyen peut, doit devenir un héros. Sa mort est aussi un objectif : il s’agit de l’accomplissement final de la quête fasciste.
  • Une hiérarchisation de la société qui se porte aussi sur la question des genres. L’Ur-fascisme décrit par U. Eco est machiste et condamne « les mœurs sexuelles non conformistes ».
  • Le fascisme considère le peuple comme une valeur qualitative et non quantitative. Cela se traduit par une méfiance, un rejet à l’égard des institutions dans lequel les citoyens s’expriment par le biais d’un vote, et où chaque individu pèse le même poids par le biais de son bulletin. Dans une conception qualitative, le peuple est un tout, un ensemble homogène qui n’exprime que « la volonté commune », le leader l’incarnant naturellement. Il ne dispose en aucun cas d’un droit qui pourrait avoir un impact politique. Ainsi le fascisme est à la fois populiste dans son discours mais surtout antiparlementaire. Le peuple dont il a besoin, pour établir, soutenir sa politique dans l’opinion publique, doit propager, diffuser des réponses émotives auxquelles il reconnaît comme la « voix du peuple ». « Chaque fois qu’un politicien émet des doutes quant à la légitimité du parlement parce qu’il ne représente plus la « voix du peuple », on flaire l’odeur de l’Ur-fascisme ».
  • Dans l’optique où la critique, le recul, les universités sont des sources de divergences, il faut limiter au plus le langage. S’il n’existe pas de mot pour décrire un phénomène, on ne peut parler voire même discuter de ce phénomène. Ainsi il faut promouvoir la « novlangue » (terme qu’Eco emprunte à Orwell bien évidemment).

Loin d’établir une simple liste des caractéristiques fascistes, on remarque à la lecture de U. Eco que chaque point fait appel à un autre. D’où l’importance pour moi de prendre le temps de les décrire plus en détail, les commenter parfois, plutôt que de les énoncer brièvement au risque de leur faire perdre leur substance.

Pour compléter le travail de U. Eco, j’apporterai une remarque qui a été faite par Enzo Traverso en 2017 dans Les nouveaux visages du fascisme. Dans ce livre, il était question notamment de Donald Trump qui a été comparé à de nombreuses reprises à un fasciste. Seulement, si le personnage est éminemment proche de cette sphère, il faut bien reconnaître qu’il n’a pas engendré un mouvement complet à lui seul : « le fascisme ne se réduit pas à la personnalité d’un leader politique ». Cela m’amène à dire qu’il faut distinguer la personnalité fasciste (ou fascisante) du mouvement fasciste, bien que le premier contribue à rendre possible le second. Que penser par exemple d’un homme politique appartenant à l’exécutif qui reproche à un parti d’extrême droite « d’être mou » et qui manifeste devant le parlement ? (Cf. Darmanin, ministre de l’Intérieur). Ce dernier n’est pas en mesure lui-même de mener un changement politique qui ferait passer une démocratie à un régime fasciste, mais il participe néanmoins à la normalisation d’une pensée proche, voire commune à celle en œuvre à l’extrême droite. Quand est-il de cet acteur ? Comment l’analyser ? De là naît une nuance qu’il faut aussi conceptualiser, conscientiser. Enzo Traverso suggère justement l’utilisation de nouveaux termes comme « Néo-fasciste » et « post-fasciste » :

  1. Le « néo-fascisme » caractérise les mouvements qui revendiquent une continuité directe avec le fascisme historique. C’est un phénomène auquel nous assistons en Italie notamment où l’extrême droite affirme volontiers son lien avec Mussolini.
  2. Le « post-fascisme » a lui aussi une matrice fasciste dans son essence, mais ne revendique aucune affiliation avec lui. Il s’en est émancipé, pour former une nouvelle identité politique dont l’idéologie n’est pas encore fixée. Il s’agit d’un phénomène transitoire.

Traverso fait aussi une remarque très pertinente au sujet du « post-fascisme » et de sa relation à la République. Si auparavant l’extrême droite se présentait comme un parti contre le système républicain, voire anti-démocratique à la manière de l’Action Française dans les années 1930, aujourd’hui elle s’en revendique et se fait même l’héritière d’autres traditions politiques. Elle tend de plus en plus à se présenter comme une alternative tout à fait viable. Cela est peut-être le résultat de la « dédiabolisation » menée par Marine Le Pen depuis son arrivée à la tête du parti de son père ?

En parallèle, l’extrême droite trouve aussi des soutiens à l’extérieur de son cercle habituel qui se font les relais de ses idées. Des personnes qui rendent légitime les thèmes. Des acteurs qui participent à la fascisation des esprits.

Ce qui mène au fascisme : la fascisation ?

J’emprunte à Ludivine Bantigny et à Ugo Palheta un mot qu’ils utilisent à de très nombreuses reprises dans Face à la menace fasciste : « la fascisation ». Nous sortons d’une analyse purement historique et nous nous aventurons dans des perspectives plus sociologiques. Il s’agit de saisir, d’expliquer, de comprendre pourquoi une société démocratique peut être séduite par des partis, des hommes et des femmes qui appartiennent à la sphère fasciste (ou post-fasciste si l’on utilise les mots de Traverso).

En ce sens, il ne faut pas seulement se tourner vers les partis « post-fascistes » ou « néo-fascistes », mais également vers les acteurs qui gravitent autour, qui participent à la banalisation, qui rendent légitime « l’alternative » de l’extrême droite. Les deux universitaires résument : « si les fascistes parviennent généralement à obtenir le pouvoir par voie légale […] c’est que cette conquête est préparée par une période historique de fascisation. »12.

Cela est rendu possible par plusieurs facteurs. Prenons d’abord la crise sanitaire : sa gestion que les auteurs qualifient « d’autoritaire » a été un tremplin pour les thèses conspirationnistes. Les différentes théories du complot ont fleuri, justifiant une défiance de plus en plus importante contre le système, auquel s’attaque justement l’extrême droite.

Le maintien de l’ordre durant les manifestations a également été un facteur. On a ainsi vu des vidéos de CRS frappant des personnes à terre, blessant, mutilant, nassant devant l’Assemblée Nationale même. Le préfet Lallemand parlait lui-même d’une doctrine « du contact »13, là où auparavant les forces de l’ordre favorisaient une issue diplomatique. Cela a aggravé un sentiment d’insécurité parmi les manifestants. Face à ses bavures policières, le gouvernement nie, Macron, Castaner aussi bien que Darmanin. Ces observations peuvent aussi s’étendre à la gestion de l’ordre dans les quartiers populaires qui connaissent des contrôles au faciès et des bavures régulières, comme le rapportent William Bourbon et Vincent Brengarth dans Violences policières, le devoir de réagir (Gallimard, Collection Tracts, 2022). Ces faits, ignorés par le pouvoir exécutif, contribuent à donner un sentiment (justifié ?) d’injustice face à une police qui outrepasse ses devoirs premiers au profit d’une orientation politique se traduisant dans ses actes et dans ses votes.

Conclusion : pour le retour du mot fascisme

Je disais avant d’écrire cet article à une amie et collègue que le fascisme renvoyait à deux imaginaires. Le premier est le plus connu, et fait allusion à au début du XXe siècle, à l’ère des masses. On y voit des grandes figures ignorées par personne, comme Pétain, Mussolini, Hitler. C’est aussi des régimes politiques, des horreurs commises.

Le second imaginaire est bien moins mobilisé : le fascisme non pas comme référence historique, mais comme un qualificatif politique contemporain. Face à lui se dressent des murs qui rendent son utilisation compliquée : l’insulte, l’impensé, un bornage difficile (même pour la période historique). Nous aurions pu nous passer de son emploi. Mais je suis poussé à penser que nous nous passerions d’un outil pour comprendre notre vie politique contemporaine. Bien sûr, les phénomènes de 1920-1945 ne sont pas exactement les mêmes que ceux que nous observons aujourd’hui. Il est inutile de jouer au jeu des sept différences car cela serait concevoir l’histoire comme une science exacte dont le dessin est de prédire l’avenir. Il n’en est rien ici. Cependant, les événements du passé peuvent nous aider à comprendre notre temps. Comme le dit si bien Umberto Eco « Nous devons veiller à ce que le sens de ces mots ne soit pas oublié de nouveau. […] Ce serait tellement plus confortable si quelqu’un s’avançait sur la scène du monde pour dire « Je veux rouvrir Auschwitz […] » Hélas, la vie n’est pas aussi simple »14. C’est peut-être pour cela que nous devons employer le mot fasciste. Avec prudence bien sûr, en gardant à l’esprit toutes ses caractéristiques, sans jamais en faire une injure. Car il nous revient la tâche de faire en sorte que le fascisme ne soit pas au pouvoir.

Finissons avec une note littéraire, venu de V pour Vendetta d’Alan Moore. Son personnage, V, vient alors de s’introduire dans les locaux de la télévision du parti : « Oh bien sûr, la direction est mauvaise […] – Nous avons eu une bande d’escrocs, d’imposteurs, de menteurs et de déments qui ont pris une suite de décisions catastrophiques. C’est un fait ! – Mais qui les a élus ? – C’est vous ! Vous leur avez donné ces responsabilités, et le pouvoir de prendre ces décisions à votre place ». L’adaptation filmique le dit autrement « à qui la faute ? […] pour être honnête, si vous cherchez les coupables, regardez-vous dans un miroir ».

Gabriel Gardet-Mulliez

Webographie

https://www.lemonde.fr/politique/article/2014/03/06/a-t-on-le-droit-de-qualifier-marine-le-pen-de-fasciste_4379198_823448.html

https://www.youtube.com/watch?v=zq6hw8RSLBo (Interview de Benoît Hamon dans à l’air Libre, Mediapart)

https://www.radiofrance.fr/franceculture/dire-fascisme-en-2021-abus-de-langage-ou-clairvoyance-9275749

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/06/16/ordre-public-l-affrontement-ne-garantit-pas-la-securite_6130540_3232.html

https://www.valeursactuelles.com/politique/pour-un-retour-de-lhonneur-de-nos-gouvernants-20-generaux-appellent-macron-a-defendre-le-patriotisme/

Bibliographie

Reconnaître le fascisme, Umberto Eco (2017)

Le fascisme. Historiographie et enjeux mémoriels, Olivier Forlin (2013)

Introduction à Wittgenstein, Rola Younes (2016)

Les droites en France, René Rémond (édition de 1982)

Violences policières, le devoir de réagir, William Bourbon et Vincent Brengarth (tract Gallimard numéro 38, avril 2022)

Les nouveaux visages du fascisme, Enzo Traverso (2017)

Face à la menace fasciste, Ludivine Bantigny et Ugo Palheta (2021)

Les concepts fondamentaux de la psychologie sociale, Gustave-Nicolas Fischer (2020)

La grande confusion. Comment l’extrême droite a gagné la bataille des idées, Philippe Corcuff (2021)

Illustrations

L’ensemble des illustrations a été généré par l’intelligence artificielle Midjourney à partir des mots : speech ; facism ; three colors.

Notes de l’auteur et de la rédaction

Le mouvement paysan indien (2020 à aujourd’hui)

Le mouvement paysan indien (2020 à aujourd’hui)

Un exemple de modification du rapport de force

Les fortes résistances populaires aussi bien en Ukraine qu’en Russie face à l’invasion militaire de l’armée russe, ont été une surprise pour Poutine comme pour beaucoup de commentateurs. On pourrait presque dire qu’elles ont été l’événement majeur des premiers jours de cette guerre. Pour bien comprendre cette résistance qui s’apparente à un soulèvement populaire et en mesurer la portée, il faut la resituer dans le cadre de la montée mondiale des luttes que l’on voit surgir sur toute la planète depuis 2018.

Cet article se place dans la continuité de l’article publié le 23 février 2022 : “À bout de souffle ? Fin de cycle et changement global du rapport de force en capitalisme”.

Un soulèvement paysan indien considérable

C’est en Inde que cette dynamique a pris une dimension massive, non seulement du fait de la taille et de la démographie du pays, mais encore par la détermination d’une révolte des paysans pauvres ayant pris un caractère historique de la mi-2020 à la fin 2021. Ce combat qui dure toujours aujourd’hui, même s’il est suspendu à l’heure actuelle dans l’attente du résultat électoral le 10 mars 2022 (élections des principaux États indiens), a mobilisé des dizaines de millions de paysans1.

Ces villes révolutionnaires étaient devenues un noyau de convergence de toutes les luttes et de toutes les traditions, sortes de ZAD prolétaires ; centres d’élaboration et de fermentation politiques où l’on expérimentait un autre monde.

Il a été économique, politique, social, mais aussi sociétal. Au-delà des revendications économiques paysannes et de la remise en cause politique du pouvoir indien de droite extrême, il a aussi porté le fer contre toutes les divisions de religion, de sexe ou de caste dans un pays où elles l’ensanglantent depuis des générations. Il a dessiné les contours d’une autre société au travers d’embryons de pouvoirs populaires avec les Mahapanchayats2 regroupant de 10 000 à 500 000 participants ou par les « townships révolutionnaires » de 100 à 300 000 habitants installés durant un an à la périphérie de Delhi. Pêle-mêle les paysans en lutte, des syndicalistes ouvriers, des militants révolutionnaires de toutes obédiences, des écologistes, de nombreuses femmes et des féministes, des étudiants, des universitaires et des artistes y campaient. On pouvait y trouver infirmerie, supermarché, cantine, dortoir, laverie, bibliothèque avec livres et presse du jour, école, cinéma, salle de sport, de relaxation, de tatouage, centrales électriques à panneaux solaires, journal du camp sur papier et en ligne, webinaire permettant toute forme de réunion en ligne, des militants donnant des cours gratuits aux enfants des bidonvilles, tandis que d’autres mettaient en place des repas pour les nécessiteux dans les gares. Autant de services gratuits pris en charge par le mouvement grâce à une socialisation des moyens et des efforts3.

Les débats, spectacles, conférences, meetings étaient permanents, et ces villes révolutionnaires étaient devenues un noyau de convergence de toutes les luttes et de toutes les traditions, sortes de ZAD prolétaires ; centres d’élaboration et de fermentation politiques où l’on expérimentait un autre monde.

Ce mouvement paysan a soulevé l’enthousiasme de toutes les classes populaires du pays. Car il n’est pas seulement plein de promesses. Il a obtenu une victoire considérable en novembre 2021 en faisant reculer électoralement le gouvernement de droite extrême Modi4 et en annulant des lois anti-paysans qu’il avait prévu de mettre en place.

Une Inde aux milliers et milliers de révoltes dispersées et leur unification par les paysans
Le RSS, fondée en 1925, est une organisation fasciste, bras armé de Modi (qui en fut membre dès ses huit ans) et du BJP. Elle compte six millions de membres et quelque 84 000 sections, dont 57 000 se réunissent quotidiennement pour des exercices physiques et spirituels. (Source Newsgram)

L’Inde condense le pire du capitalisme mondial. On pourrait dire que l’Inde est frappée par les tendances les plus exacerbées du capitalisme contemporain. De fait, ce pays d’un milliard quatre cent millions d’habitants où la misère est immense et les inégalités abyssales – mais où les riches sont plus riches qu’ailleurs5 -, est depuis longtemps un chaudron en perpétuelle ébullition. Bien qu’extrêmement émiettées, de très nombreuses révoltes permanentes y germent, entre États (au nombre de vingt huit), régions, professions, parfois religions ou castes. L’inquiétude des bourgeois indiens a toujours été à la hauteur de l’immense misère qu’ils entretiennent et leur cauchemar a toujours été la possible convergence des millions de luttes dont le pays regorge. C’est pourquoi la division religieuse et par castes (une sorte d’Apartheid), qui persiste et se renforce, est au centre de toutes leurs politiques. Le raciste et ultra libéral Modi, et son parti le BJP, élus en 2014, en sont l’acmé.

Le fondamentalisme hindou a grandi à partir des années 1990, comme tous les populismes d’extrême droite dans le monde. Mais avec Modi il a atteint des sommets pour se revendiquer ouvertement, avec l’idéologue du BJP et gouverneur de l’État de l’Uttar Pradesh (Cf. Carte 1 avant les notes de bas de page), Yogi Adityanath, d’Hitler ou de Mussolini6. Dans ce contexte, le mouvement paysan a été d’une puissance subversive jamais vue en proposant un espace contre toutes les divisions religieuses, économiques, de castes ou de sexes. Il a en effet unifié derrière lui toutes ces luttes : les 600 millions de paysans, mais aussi les 50 millions de travailleurs de la fonction publique qui vont de l’acier à l’école, de même que les 470 millions de travailleurs précaires travaillant au jour le jour, sans aucune protection contre la maladie, l’âge ou le chômage, ni code du travail7.

Un Nihang, ou guerrier Sikh, brandit une épée devant un policier pendant les manifestations des agriculteurs à New Delhi, en Inde, le 26 janvier 2021. (Photo Altaf Qadri – AP)

Malgré ce que l’on pourrait croire depuis l’Occident, la paysannerie est très combative, prolétarisée et habitée d’une idéologie socialisante gandhiste depuis l’Indépendance, avec de très nombreuses et puissantes organisations syndicales pugnaces. Elle bénéficie d’une relative protection de l’État qui achète au-dessus du prix du marché un certain nombre de produits agricoles, les distribue dans tout le pays et fournit aux paysans une garantie d’emploi dans des travaux d’irrigation ou de construction durant les périodes de faible activité agricole, ce qui leur permet de survivre. Enfin, des structures de démocratie directe dans les villages, les Panchayats, doublent la représentation municipale par des Assemblées Générales régulières de tous les habitants8.

Tout cela n’existe pas dans tous les États indiens et tend à s’amenuiser depuis le tournant libéral des années 1990, mais reste vivace dans les principales régions agricoles du pays, le Pendjab et l’Haryana qui sont l’épicentre de la révolte paysanne. Il faut noter que les plus pauvres des paysans sont des femmes et appartiennent le plus souvent à la caste des Dalits (Intouchables), déjà victimes de mille oppressions et violences. Un soulèvement de leur part signifie un soulèvement contre toutes les oppressions structurant la société.

Le mouvement féministe Shaheen Bagh incubateur du mouvement paysan

Le mouvement paysan a émergé d’un mouvement féministe né fin 2019 en riposte à Modi qui a voulu ajouter une énième mesure discriminante contre la minorité musulmane9.(Cf. Carte 3 avant les notes de bas de page) Cela a eu pour effet de déclencher une révolte des musulmans, en particulier des femmes, qui s’est répandue, bien au-delà du cadre confessionnel, à une bonne partie de la société indienne contre toutes les oppressions et exploitations. Le centre du combat est alors devenu le départ de Modi.

Le mouvement paysan a émergé d’un mouvement féministe né fin 2019 en riposte à Modi qui a voulu ajouter une énième mesure discriminante contre la minorité musulmane.

Le mouvement prit une telle ampleur que le 8 janvier 2020 les directions syndicales ouvrières, pourtant corrompues, se sont senties obligées d’appeler à une grève générale puisque Modi n’avait eu de cesse de s’attaquer en parallèle aux droits ouvriers et aux conditions de vie des classes populaires. Ce fut un énorme succès puisque 250 millions de travailleurs firent grève ce jour-là : la plus grosse grève de l’histoire de l’Inde jusque-là. Sans suite syndicale malgré le succès, c’est le mouvement féministe qui prolongea cette journée, en prenant alors ses « quartiers » principaux et symboliques à Dehli, dans le quartier méprisé, ouvrier, pauvre et musulman de Shaheen Bagh. Des places furent occupées en permanence par 10 000 à 20 000 personnes chaque soir, et au plus fort jusqu’à 150 000 personnes. Devenant un centre populaire de débat permanent et le centre de l’opposition ouverte au régime dictatorial de Modi, les femmes du petit peuple y prirent une place centrale. Une espèce de place Tahrir10, d’Occupy des prolétaires11, s’était matérialisée.

Marche des paysans vers Bombay le 26 janvier 2021.

Ce soulèvement – car c’en était déjà un -, était une immense bouffée d’oxygène dans une Inde dictatoriale, réactionnaire, étouffante où toute la presse mainstream, tout le monde politique et syndical s’était rangé derrière la démagogie hindouiste communautariste de Modi12. Le Covid et le confinement brutal de Modi mirent fin au mouvement en mars 2020. Mais ce mouvement avait jeté les graines d’une contestation globale à la base, passant par-dessus toutes les divisions religieuses et communautaires. D’autant plus que pour affirmer son hégémonie sur ce mouvement qui avait osé le défier, Modi programma la privatisation systématique de tout le secteur public et étatisé, depuis la Défense jusqu’au monde agricole et paysan13.

Très concrètement pour la paysannerie, c’était la liquidation programmée des protections étatiques, c’est-à-dire la mort de la plupart des petits paysans. Le reste de la société fut également frappé de plein fouet par la privatisation des chemins de fer, des mines, de la santé, de l’école, etc. Modi supprima de fait tous les droits ouvriers en matière d’horaires, d’emplois, de salaires, de conditions de travail, de protections sanitaires, faisant revenir la situation des salariés à celle du XIXe siècle.

La révolte paysanne, son ampleur et sa portée

C’est sur ce fond général, et contre trois lois agricoles qui détruisaient la petite paysannerie14 que les paysans, et beaucoup de paysannes qui avaient pris une place de plus en plus importante dans l’activité agricole et participé ou suivi le mouvement de Shaheen Bagh, commencèrent à se lever dans le Pendjab (ou Pundjab) et l’Haryana en juin 2020 (Cf. Carte 1 avant les notes de bas de page). Cette révolte ne commença à prendre une extension importante qu’à partir de la grève générale organisée conjointement avec les syndicats ouvriers le 26 novembre 2020 ; 250 millions d’ouvriers y participèrent à nouveau, avec cette fois des dizaines de millions de paysans15.

Paysans face à la police sur un point de blocage autour de Dehli en décembre 2020.

Les syndicats ouvriers ne donnant pas suite, 500 organisations paysannes fédérées en une coordination continuèrent avec une nouvelle journée de grève et de blocage général du pays le 8 décembre, tandis qu’une coordination plus restreinte mais plus radicale, le SKM (regroupant 40 organisations paysannes), décida d’organiser une marche sur le Parlement et les instances gouvernementales à New Delhi : 150 à 300 000 paysans partirent de chez eux, franchirent tous les barrages policiers mais furent bloqués à l’entrée de Delhi par un fort déploiement de forces de polices et de paramilitaires16. Ils décidèrent alors de camper là où ils avaient été bloqués, soit aux portes autoroutières de Delhi, d’y rester et de tenir le siège de la capitale jusqu’à ce que le gouvernement retire ses lois. C’est le début des townships militants. Ils deviendront le foyer de la révolte à venir durant un an et cristalliseront toutes les valeurs du combat féministe de Shaheen Bagh, contre les divisions religieuses, de sexes ou de caste. Ces valeurs, ces combats, connaîtront une extension formidable dans ces incubateurs populaires et finiront par devenir l’étendard de ce mouvement paysan.

Dès lors, celui-ci va prendre un formidable essor. Outre le gouvernement Modi, il cible les deux principaux groupes capitalistes indiens, Ambani et Adani, qui soutiennent Modi et qui doivent devenir les principaux bénéficiaires de sa destruction des protections étatiques pour les paysans. Le mouvement bloque de manière permanente leurs stations-services, leurs magasins, leurs plateformes logistiques et leurs stations de péage autoroutier, ce qui octroie une coloration anticapitaliste au mouvement. Chaque blocage se transforme en effet en zone d’occupation où ont lieu tous les jours des assemblées générales pour prendre des décisions collectives17. À un niveau plus régional, des Mahapanchayats (Panchayats géants) réunissent la population, les structures municipales et des dirigeants nationaux du SKM pour prendre les grandes orientations (Cf. Note 2). Tous ceux qui le veulent peuvent participer aux Mahapanchayats, des ouvriers aux étudiants en passant par les syndicalistes ou les féministes, ce qui en font des sortes de soviets organisant en partie la vie à la campagne.

Avec sa démocratie directe, Mahapanchayats et Assemblées générales locales, le mouvement paysan est quasi maître de nombreuses régions rurales et en interdit l’accès aux représentants du BJP (parti de Modi) et ses alliés.

La vie dans les villages est, elle, organisée de manière collective autour de la lutte. Comme beaucoup montent à Delhi pour tenir la garde des campements, ceux qui restent prennent en charge le travail des champs, de manière concertée, par roulement. Les familles dont un membre a été tué – il y a eu 700 paysans par l’armée, la police, les bandes politiques pro Modi – sont aidées par la collectivité. Ceux qui ne s’en sortent pas, sont pris en charge par la communauté18. Dans les campagnes, depuis les temples religieux parfois (lorsqu’il n’y a pas d’autre structure collective), des hauts parleurs annoncent les rassemblements, les tours de garde, donnent les nouvelles.

Prise du fort rouge durant la fête de l’Indépendance à Delhi, paysans Sikhs en tête. (Photo Adnan Abidi)

Avec sa démocratie directe, Mahapanchayats et Assemblées générales locales, le mouvement paysan est quasi maître de nombreuses régions rurales et en interdit l’accès aux représentants du BJP (parti de Modi) et ses alliés. Ses députés ou ministres ne peuvent plus se déplacer sans être accompagnés en permanence par des milliers et des milliers de manifestants paysans, qui leur interdisent de fait, malgré la police, toute activité, que ce soit d’inauguration, de meetings publics ou même de simples rencontres. L’ostracisation touche tous les aspects du quotidien des apparatchiks du parti : les hôtels où logent les responsables BJP sont encerclés, leurs héliports également et les mariages avec des membres du BJP sont boycottés. Certains responsables sont même quasiment assignés à résidence, leurs demeures encerclées en permanence, jour et nuit. Les policiers qui ont été violents lors de manifestations sont arrêtés par les paysans ou mis au ban de la communauté. En bref, une sorte de pouvoir paysan/prolétarien se met en place.

De plus, le mouvement prend une orientation contestataire générale. À chaque événement national, que ce soit la fête nationale ou les célébrations de personnalités importantes, régionales ou nationales, le mouvement répond par ses propres célébrations et sa propre interprétation des faits et des hommes célébrés. À chaque action ou discours du pouvoir, répond une action ou discours des paysans. Aux discours nationaux de Modi, le mouvement paysan répond par des concerts de casseroles bien plus audibles que le Président. À chaque action contestable du pouvoir ou de ministres, on brûle les effigies du Président ou des ministres. Pour la fête nationale de la république du 26 janvier, le mouvement paysan organise son propre défilé dans les rues de Delhi. Celui-ci a plus de succès que l’officiel, organisé par Mani, et réussit même à prendre le Fort Rouge de la capitale, cette forteresse moghole symbole de l’Indépendance19. Avec ses propres chars célébrant les travailleurs et la lutte contre l’oppression britannique, le mouvement paysan forge sa propre version de l’histoire. Dans les quartiers et villages, des serments collectifs sont organisés : on s’engage à aller ensemble jusqu’à la victoire en affirmant que l’agriculture ne doit pas appartenir au capital. On célèbre ensemble sur les places le préambule de la Constitution Indienne que l’on peut résumer en « Liberté, Égalité, Fraternité », justice et laïcité contre le pouvoir dictatorial religieux de Modi. En plus du 8 mars (journée internationale du droit des femmes), on organise des journées en hommage aux femmes paysannes et contre le patriarcat. Les manifestations sont quotidiennes et innombrables.

Le 8 mars 2021, à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, les agricultrices sont en première ligne des protestations à Ghazipur. (Photo Robin Tutenges)

La coordination paysanne fait la démonstration large, à chaque fois qu’elle rencontre le gouvernement, qu’elle n’est pas un partenaire social avec qui on peut s’entendre. Elle refuse toute négociation de détail tant que sa revendication principale, le retrait pur et simple des lois paysannes n’est pas réalisée. Elle montre toute sa différence, même dans les détails, en refusant par exemple de manger avec les représentants du gouvernement lors des rencontres officielles : les délégués apportent leur propre nourriture, bien plus simple. Le mouvement paysan organise également des Mahpanchayats d’ouvriers agricoles, de femmes, de jeunes, de Dalits (environ 200 millions d’Intouchables), d’Adivasis20, avec leurs propres revendications, structurations, meetings, manifestations et activités diverses. C’est toute l’Inde des plus pauvres, des plus opprimés et exploités à qui s’adresse le mouvement paysan et qu’il entraîne dans son sillage.

Car le mouvement paysan va également accompagner tous les combats contre la hausse des prix ou la privatisation des sociétés publiques. En s’appuyant sur les résultats de sa lutte, bien plus radicale que celle des directions syndicales ouvrières, et sur la sympathie gagnée dans les classes populaires, il mène une politique d’alliance permanente avec le mouvement ouvrier pour un combat commun, aussi bien face aux lois agricoles que face aux lois anti-ouvrières. Des leaders paysans vont aider les salariés de la fonction publique menacée de privatisation, comme dans l’acier où des rassemblements géants sont menés conjointement et où, pendant que les ouvriers font grève, tenant leurs piquets face aux policiers, les paysans bloquent les routes21. Par endroits, ce sont les ouvriers qui demandent aux leaders paysans de les aider dans leurs luttes. Sous cette pression générale, avec en même temps huit appels des paysans au blocage général du pays en un an, entraînant nombre d’ouvriers dans la bataille, les dirigeants syndicalistes sont poussés à durcir leurs positions pour que leurs troupes ne les abandonnent pas. Des grèves géantes touchent les aciéries, les secteurs de la banque ou de l’assurance, et plus généralement tous les secteurs professionnels qui sont en contact avec le monde rural et paysan. Sous la pression également, les dix principales organisations syndicales ouvrières appellent à une grève générale de deux jours en cette fin mars 2022, ce qui n’est jamais arrivé dans l’histoire de l’Inde22.

Rakesh Tikait, syndicalsite figure du mouvement, à Ghazipur, où il a établi son point de chute. (Photo Robin Tutenges)

S’il est impossible de résumer ici les milliers d’initiatives qui furent prises dans les diverses mobilisations, il faut bien voir que la lutte paysanne a servi de locomotive en même temps que de catalyseur à la contestation. Elle s’est étendue peu à peu à tous les aspects sociaux et politiques, dans le pays entier, le faisant entrer progressivement en ébullition. Toute l’actualité du pays et son agenda tournent depuis plus d’un an autour des mobilisations paysannes.

La situation d’aujourd’hui et ses enjeux mondiaux

À l’approche des élections régionales dans cinq États (elles ont débuté le 10 février), le BJP, craignant de perdre le pouvoir, notamment dans l’Uttar Pradesh23, a cédé face aux paysans. Il a renoncé en novembre 2021 à ses lois anti-paysans en promettant le MSP24. Ce salaire minimum paysan est une victoire considérable dans un pays où non seulement il n’y a pas de salaire minimum pour l’immense majorité des travailleurs, mais encore aucun droit ouvrier ni aucune protection sociale. Ceci explique qu’elle ait été fêtée partout, bien au-delà du monde paysan, face à un pouvoir réputé inflexible et de droite extrême.

Il a renoncé en novembre 2021 à ses lois anti-paysans en promettant le MSP. Ce salaire minimum paysan est une victoire considérable.

Au moment du recul gouvernemental de novembre25, le mouvement paysan était en train de mener une campagne autour des élections avec pour mot d’ordre « votez pour qui vous voulez sauf pour le BJP ». Or, une telle campagne portée par les paysans avait déjà été organisée quelques mois auparavant au Bengale Occidental (à l’Est de l’Inde, à la frontière avec le Bangladesh). Malgré les immenses moyens financiers et militants engagés, cette dynamique a entraîné la chute du BJP qui a de fait perdu tous les États du sud le 2 mai 202126 (Cf. Carte 2). Aujourd’hui, tout se cristallise autour de l’Uttar Pradesh. D’une part parce que c’est le plus grand des États indiens, avec plus de 210 millions d’habitants. D’autre part parce que son ministre en chef (1er ministre), Yogi Aditanyath, est l’idéologue hindouiste extrémiste et bras droit de Modi27. Il tient l’État par la terreur réactionnaire permanente et s’en sert comme lieu d’expérimentation de l’Hindutsva28. Enfin, à l’inverse, parce que c’est de là qu’est parti le mouvement féministe et que le mouvement paysan y concentre certaines de ses organisations les plus combatives, avec 50 000 entreprises affectées par les blocages incessants de paysans.

Le Premier ministre indien Narendra Modi avec Yogi Adityanath, ministre en chef de l’État d’Uttar Pradesh. (Source The Quint)

En somme, laboratoire de la réaction raciste et libérale, l’Uttar Pradesh n’en est pas moins le laboratoire de la riposte populaire29. Étant donné l’importance de cet État, si le BJP y perdait les élections, ce serait certainement le début de la fin pour lui et une nouvelle impulsion pour le mouvement paysan. En effet, avec leur victoire de novembre, les paysans ont suspendu leur combat durant deux mois. Mais si le gouvernement a bien annulé ses lois anti-paysans, il n’a pas encore tenu sa promesse du MSP (prix régulés et garantis). Les paysans n’ont donc pas d’autre choix que de prolonger le processus entamé, et ce en commençant par appeler à battre le BJP aux élections de l’Uttar Pradesh, premier pas vers la reprise d’une lutte plus générale. Car il faut bien avoir à l’esprit que presque un habitant sur six de la planète habite en Inde. La seule agglomération de Delhi est peuplée d’autant d’habitants que l’Espagne. Le soulèvement en Inde a entraîné derrière lui des soulèvements au Pakistan, au Sri Lanka, en Birmanie, au Népal ou aux Maldives30. Une nouvelle victoire des paysans en Uttar Pradesh ne pourra avoir que de grandes répercussions, au moins en Asie31.

La résistance des paysans indiens témoigne des transformations des rapports de force mondiaux et est peut-être la première étape vers un ordre social débarrassé des guerres et de l’oppression. La guerre que porte en lui le capitalisme – ce dont témoignent ces derniers jours – est à l’inverse l’issue folle d’une fuite en avant pour faire face à cette montée populaire. Révolution sociale ou guerre est plus que jamais le choix à opérer.

Jacques Chastaing

Carte 1.
Carte 2.
Carte 3.

Notes de la rédaction :