L’art nous empêche de construire un monde meilleur

L’art nous empêche de construire un monde meilleur

Entre injustices sociales et désastres environnementaux, notre monde sombre lentement vers les profondeurs de l’anthropocène[1]. Depuis le premier rapport du club de Rome “les limites à la croissance” publié en 1972, scientifiques, économistes et activistes ne cessent d’avertir la population occidentale de l’imminence du danger. Mais malgré l’angoisse croissante générée par ces alertes[2], c’est le déni qui prédomine. Le paradoxe est criant entre d’une part la conscience de plus en plus aiguë que notre société n’est pas ce qu’elle devrait être, et d’autre part notre manque de volonté d’amorcer sa transformation.

L’art comme moteur de la transformation sociale

Selon un lieu commun, l’art serait moteur de changement. À travers films, images, histoires, musiques et autres artefacts culturels, l’art aurait le pouvoir de créer des récits qui transporteraient nos aspirations individuelles et collectives. Pourtant, en dépit d’une production foisonnante, en dépit de nombreuses propositions politiques et prétendument radicales, la paralysie de notre société persiste.

C’est que l’art, en réalité, n’est pas moteur de changement. C’est au contraire l’un des multiples ressorts de notre immobilité.

Lorsqu’il écrivait “le médium est le message”, le théoricien des médias Marshall McLuhan signifiait que le contexte qui produit un message pourrait être plus riche de sens que le message même. Dans le cas de l’art, le véritable message, celui qui a la plus profonde influence sur nos imaginaires, ça n’est pas les œuvres, c’est l’appareil de production lui-même. Ce sont les institutions, leurs prix et leurs compétitions, leur mode de financement et leurs discours. Ce sont les artistes et le concept même d’art, la mystique et le prestige qui les entourent. Ce sont les valeurs artistiques, qui s’articulent de la manière suivante[3] :

  • L’art serait l’une des expressions privilégiées du génie humain, et l’artiste un génie. Cela signifie d’une part que ce serait un être hors normes, doué d’un talent inné qui lui insufflerait sa vocation. D’autre part, et d’après le sens assigné au mot “génie” dans la mythologie antique, l’artiste serait un guide, “une divinité influant sur la destinée d’une collectivité”[4].
  • L’art serait un geste de création. Ce serait à la fois l’innovation pure et l’expression d’une subjectivité singulière. À travers son œuvre, passée à la postérité, l’artiste-auteur pourrait prétendre à une forme d’immortalité.
  • L’art serait subversif, se dressant contre le système et ses normes. Il échapperait à la logique bourgeoise et utilitariste du capitalisme. L’artiste serait un pionnier révolté par la société. Ce serait un fou, un anticonformiste, un révolutionnaire investissant les marges aux côtés de minorités et exclus en tout genre.
Une œuvre d’art contemporain

Ces mythes, hérités de l’époque romantique, constituent le regard dominant de la société contemporaine sur l’art et les artistes. Ils sont, aujourd’hui encore, ce qui motive de plus en plus d’étudiants à s’engager dans des carrières artistiques[5]. Artiste repenti moi-même, j’ai pu ressentir leur profonde influence et l’observer dans mon entourage professionnel. Mais en m’engageant dans le militantisme, il m’est peu à peu devenu impossible de ne pas ressentir aussi les profondes dissonances entre ce que la société professe du rôle de l’art et les résultantes de sa pratique.

Les mythes de l’art à l’épreuve de la réalité
En réalité, c’est d’abord la taille du réseau social d’un artiste et non son talent qui fait sa réputation.

Ce que beaucoup d’artistes savent de vécu personnel, à savoir que le talent n’est pas le déterminant principal du succès d’une carrière artistique, a été démontré par des recherches en sciences sociales. Il semblerait que ce soit le positionnement d’un artiste au sein d’un réseau social comprenant des personnes importantes qui déterminerait son succès à travers le favoritisme, le pistonnage et l’accès à plus d’information et d’opportunités[6].

En réalité, c’est la réputation de l’auteur et non la qualité d’une œuvre qui détermine sa valeur.

L’œuvre (objet ou performance) est la seule chose qu’une tierce personne puisse éprouver et devrait donc en toute logique être le seul étalon de sa propre valeur. Autrement dit, une œuvre devrait parler d’elle-même, et le cas échéant refléter le génie de la personne qui l’a produite.

Dans le monde de l’art, c’est l’inverse qui se produit. C’est le créateur, l’artiste, sa biographie, son identité et son prestige qui sont les déterminants principaux de la valeur d’une œuvre[7].

En 2011, il fut par exemple révélé que la galerie new-yorkaise Knoedler vendait des tableaux précieux attribués à des peintres célèbres (Rothko, Pollock…), alors que ceux-ci étaient en réalité des “faux”, peints par un immigrant chinois du nom de Pei-Shen Qian. Lors du procès qui s’ensuivit, ces peintures jusqu’alors gardées sous vitres blindées furent manipulées sans soin, comme de vulgaires pièces de carton[8]. Si la découverte de leur véritable auteur comme étant un anonyme n’avait en rien changé leur qualité, elle avait en revanche détruit toute valeur financière et symbolique que ces œuvres possédaient.

En réalité, le monde de la culture use et abuse de stratégies de marketing.

Le marché des arts visuels a été qualifié de marché le plus manipulé au monde[9]. Bien que soumis à la loi économique de l’offre et de la demande, la valeur des produits culturels est en grande partie arbitraire, et dépend directement de la réputation de leur auteur.

Des stratégies marketing sont donc déployées par les labels, galeries, ou même par les artistes eux-mêmes, afin de prendre soin de cette réputation. Un artiste, tout comme une marque, doit avoir un positionnement sur le marché : il doit se créer une identité, se construire une histoire, et revendiquer des thèmes de prédilection. Ces derniers peuvent d’ailleurs fluctuer de manière opportuniste en fonction d’évènements géopolitiques : crise des réfugiés syriens, guerre en Ukraine, etc.

En réalité, les billets d’entrée, livres, et autres objets que les artistes produisent en abondance peinent à se vendre.

Le marché des produits culturels est totalement saturé. Il y a par exemple aujourd’hui plus de 80 millions de morceaux sur Spotify[10], équivalent à plus de 450 années de contenu audio mis bout à bout. Chaque année, des millions de morceaux supplémentaires sont publiés sur la plateforme, qui est bien loin de proposer l’intégralité du contenu audio disponible dans le monde (il y a aussi Apple Music, Bandcamp, ou encore des disques et des cassettes, etc.).

Images de loutres générées par l’intelligence artificielle DALL·E 2 de OpenAI. (© OpenAI)

Produire de l’art n’est pas difficile et de plus en plus de gens le font. Pire encore, la production artistique subit un phénomène croissant, et en pleine accélération, d’automatisation grâce aux technologies du numérique. Ce phénomène peut être observé dans l’essor des logiciels d’assistance à la production artistique (par exemple les produits d’Adobe ou d’Ableton). De manière plus dramatique, il peut être observé dans l’utilisation croissante de l’intelligence artificielle, qui permet de déléguer des choix créatifs à la machine, ou même de lui faire générer des œuvres entières à la chaîne sans aucune assistance humaine. Au cours de l’année 2022 on a par exemple vu se multiplier des images générées par diverses intelligences artificielles, Dall-E de l’entreprise OpenAI ou encore Imagen de Google. Certaines de ces images ont même gagné des prix d’art contre des artistes humains[11].

En réalité, les arts visuels sont un placement financier qui ne profite qu’aux ultra-riches.

Le montant total des ventes d’arts visuels pour la seule année 2021 est estimé à 65,1 milliards de dollars[12]. Une part importante de ces œuvres est achetée par de riches collectionneurs privés, dont on estime la totalité des actifs en “objets de collection” à 1448 milliards de dollars[13]. Les artistes contemporains qui vendent leurs œuvres sur le marché de l’art sont donc en réalité producteurs d’actifs financiers pour les ultra-riches qui cherchent à diversifier leurs portfolios d’investissement.

Beaucoup des œuvres vendues ne sont jamais montrées au public ni même à l’acheteur. Elles sont directement expédiées par les galeries vers des espaces de stockage hyper-sécurisés qu’on appelle “ports francs”, et qui garantissent à leurs clients une parfaite opacité vis-à-vis des pouvoirs publics, facilitant ainsi l’évasion fiscale. Un audit de l’État suisse en 2012 avait par exemple révélé que le port franc de Genève, à lui seul, renfermait 1,2 million d’œuvres d’art[14].

En réalité, le monde de la culture est soumis à l’économie capitaliste et à la marchandisation des produits culturels.

La vente d’œuvres ou de billets de spectacle est l’un des modèles économiques principaux des artistes aujourd’hui[15]. Sans parler des industries culturelles qui en profitent grassement, la subsistance des artistes est liée à l’existence du libre marché et de l’économie capitaliste. Lorsque ces intérêts économiques entrent en conflit avec le bien commun, c’est souvent ce dernier qui est mis en échec. 

Depuis l’arrivée du numérique par exemple, la commercialisation de vidéos, images et musiques présente un dilemme. Puisqu’en effet ces œuvres ne sont rien d’autre que de simples fichiers et peuvent être copiées indéfiniment et gratuitement, elles n’ont aucune valeur pécuniaire (pas plus que l’oxygène présent en abondance dans l’air). Le monde de l’art aurait pu applaudir la perspective révolutionnaire de voir des millions d’œuvres circuler librement et en dehors de toute relation marchande[16]. A minima, il aurait pu se battre pour réduire la portée des droits d’auteur, et permettre au public, par exemple, de profiter gratuitement des œuvres d’artistes décédés[17].

Au lieu de cela, l’industrie et les institutions, soutenues par de nombreux artistes, ont cherché à protéger leurs intérêts économiques en attaquant les libertés numériques. Cette mobilisation a donné des outils légaux comme Hadopi et des outils techniques comme les DRM qui permettent d’encrypter des fichiers multimédias tout en criminalisant leur décryptage par des tiers.

En réalité, le concept d’auteur est un mythe porté par les industries culturelles pour s’assurer le monopole sur la vente des œuvres.

Le droit d’auteur s’est développé aux 18è et 19è siècles, en plein essor du capitalisme dans les pays occidentaux. Il eut à l’origine la fonction de défendre non pas les auteurs, mais de riches éditeurs de livres contre l’impression de copies moins chères. La création du droit d’auteur fut alors justifiée idéologiquement par une autre notion qui apparaissait au même moment : celle de l’artiste comme créateur solitaire d’une œuvre originale et subjective[18]

Il est difficile de le concevoir aujourd’hui, mais à l’ère médiévale, avant l’essor du capitalisme et de la propriété privée, la plupart des récits circulaient de manière anonyme. Ils étaient copiés, modifiés et à nouveau remis en circulation. Leur transmission se faisait en grande partie à l’oral, et dans ce contexte les notions “d’auteur”, “d’originalité”, de “plagiat” ne faisaient pas sens[19].

La création artistique (comme toute activité créative humaine) est un travail combinatoire, bien plus qu’elle n’est un travail de création pure. Elle s’inspire des œuvres de ceux qui nous précèdent, et s’appuie sur un édifice culturel, des mots, des techniques, des formes d’expression que des millions de personnes ont participé à construire[20], des communs qui n’appartiennent à personne, et dont nous devrions refuser la privatisation.

En réalité, l’art c’est une idéologie.

On pourrait tempérer ces brèves sur la réalité du monde de l’art et de la culture par des exemples d’artistes qui tentent de faire les choses différemment. Cependant, la question n’est pas ici de considérer les pratiques artistiques dans leur diversité, mais au contraire de questionner ce qui, dans la pensée occidentale, les relie. Comment en sommes-nous, en effet, arrivés à ranger dans une même catégorie, à désigner par un même mot, des choses en apparence aussi différentes que : l’action de bouger son corps en rythme, l’action d’étaler des pigments sur une surface, l’action de souffler dans une flûte…?

Le Louvre et ses visiteurs

Un autre des mythes constitutifs de l’art est justement qu’il serait une composante universelle de l’humain, qui lierait toutes les pratiques créatives, de toutes les civilisations et de toutes les époques. L’art serait une pulsion commune, partagée aussi bien par les hommes des cavernes que par les avant-gardes du 20è siècle, poussant les uns à peindre sur les parois de grottes, les autres à exposer un urinoir dans un musée[21].

En réalité, nul besoin d’aller chercher très loin pour remettre en question la prétendue universalité de l’art. Par exemple, certaines pratiques créatives contemporaines comme la cuisine ne sont pas considérées comme de l’art. Pourquoi ? À l’inverse, certaines pratiques autochtones (danse, musique, création d’objets notamment) considérées par l’Occident comme de l’art ne le sont pas par les peuples qui les pratiquent, notamment lorsque ces derniers n’ont pas d’équivalent au concept d’art. Pourquoi alors utilisons-nous ce terme dans ce contexte si ces peuples ne le possèdent pas ? Serions-nous mieux à même qu’eux de définir ce qu’ils font lorsqu’ils dansent ou jouent de la musique ?

En réalité, Il faut bien dissocier le concept d’art d’un côté, de l’ensemble des pratiques sonores, textuelles, picturales ou corporelles de l’autre. Ces dernières sont effectivement un fait universel et sont exercées dans toutes les cultures. L’art en revanche est un fait exclusif de la société occidentale post-romantique. 

Ce qu’on nomme dans ce texte “art” ne désigne pas les pratiques elles-mêmes, mais bien le regard de notre société sur l’ensemble de ces pratiques et sur leurs praticiens. Le terme “art” désigne donc une manière d’interpréter le monde, qui est aux pratiques créatives ce que “libéralisme” ou “socialisme” sont à l’économie. Il désigne une idéologie qui pourrait être combattue par une autre idéologie post-art, plus apte à créer une société désirable[22].

L’art comme instrument de légitimation des classes sociales

Pour comprendre les fonctions de l’art comme idéologie, il est utile de re-contextualiser l’apparition aux XVIIIe et XIXe siècles des concepts d’art et d’artiste tels qu’on les connaît aujourd’hui.

Une vague de révolutions avait fini par instaurer le principe d’égalité comme l’un des fondements des sociétés européennes[23]. Ces révolutions avaient en revanche échoué à renverser l’ordre social, et les aristocrates demeuraient, aux côtés des bourgeois, en possession d’immenses privilèges : argent, prestige et pouvoir. Face à la contestation, il s’agissait donc pour cette classe dominante d’inventer des récits qui justifiaient le maintien de sa position de domination.

C’est ainsi que le mythe de l’art comme expression du génie est apparu. Il assène que la grâce ne discrimine pas, et que le don d’un talent artistique peut se manifester chez les pauvres comme chez les riches. Il assène ensuite que ce talent, lorsqu’il est présent chez une personne, justifie un plus grand prestige social. Voici donc un récit qui, à l’époque, était bien pratique car il résolvait la contradiction entre l’aspiration d’un monde post-révolutionnaire à plus d’égalité et les inégalités que ce monde vivait encore au quotidien. C’est l’essor d’une idée devenue centrale dans la société occidentale contemporaine, à savoir que nous vivons en méritocratie, soit dans un système où la position sociale d’un individu est la conséquence directe de son talent

Cette idée était particulièrement fallacieuse au XIXè siècle, dans un monde qui ignorait largement le concept d’égalité des chances à la naissance. Pourtant, elle se développa pour servir aux privilégiés d’explication a posteriori de leurs privilèges. La peinture, la sculpture et l’écriture, qui relevaient auparavant du domaine du savoir-faire technique, devinrent l’expression du génie et activités méritocratiques par excellence. Bien sûr les génies étaient ceux qui avaient le loisir de s’adonner à ces activités sans besoin d’y gagner leur vie, c’est-à-dire aristocrates et bourgeois[24].

Aujourd’hui encore, l’art a pour fonction principale la légitimation des classes et des inégalités sociales. Il agit comme un mécanisme de contrôle invisible car il hiérarchise les gens selon leurs goûts, leur capacité à apprécier telle ou telle œuvre, tout en affirmant que cette hiérarchie est fondée sur des différences de qualité objectives. Il permet ainsi de séparer les gens simples des élites, convainquant les uns et les autres que leur position est juste et méritée. Pourtant, il est évident que l’appréciation et la production d’art requièrent l’accumulation d’un grand nombre de connaissances et de codes qui relèvent de l’arbitraire. Il se trouve que ces codes sont disponibles en abondance dans les familles des classes supérieures et rares dans les familles des classes populaires. L’appréciation de l’art est donc en réalité presque exclusivement transmise par l’éducation, et l’art assure ainsi une forme d’étanchéité entre les classes sociales[25].

Tag photographié à Berlin

Cette fonction de l’art comme étanchéificateur est manifeste dans la manière dont les lieux de la haute culture sont conçus et dans la manière dont les produits artistiques y sont présentés. Le musée, l’opéra, l’auditorium,… sont tous pensés pour intimider les classes populaires. Tout d’abord par une architecture qui signifie au visiteur sa petitesse face à ces œuvres qui souvent le mystifient. Ensuite, par la distance qui est imposée avec les artefacts culturels ou performeurs. Ces derniers, objets de révérence, sont mis en scène, élevés, et le public n’a pas le droit de les approcher[26]. Puis par l’omniprésence de “dispositifs d’énigmatisation”[27], la réticence des artistes ou musées à être didactiques ou explicites. En empêchant ainsi les œuvres d’être claires ou de parler par elles-mêmes, on exclut celles et ceux qui n’ont pas les connaissances pour les déchiffrer. Enfin par la codification des interactions à l’intérieur du musée ou de la salle de concert, qui peuvent rendre malaisante une visite pour quiconque ignore à quel moment applaudir ou garder le silence, ce qu’on peut toucher et ce qu’on ne peut pas. Sans surprise, la fréquentation des musées ou des opéras est le fait quasiment exclusif des classes supérieures.

La production d’art est tout aussi exclusive que sa consommation. Le capital social est le facteur déterminant de la réussite d’une carrière artistique. Les classes aisées sont ainsi favorisées, car davantage connectées, et avec des personnes ayant des positions plus élevées dans la société. Ensuite, devenir artiste nécessite la capacité à différer l’obtention d’un salaire (parfois indéfiniment), ce qui implique d’avoir à sa disposition un capital financier personnel ou familial. Dans certains cas, les artistes paient même pour avoir le privilège d’exercer leur art, dans une curieuse inversion de la logique du travail : location de salles, auto-financement de résidences, achat de matériel pour la production… Sans surprise, la composition socio-économique des écoles d’art présente donc une forte sous-représentation des classes populaires qui ne possèdent ni le capital social, ni le capital financier nécessaires pour entreprendre cette profession[28].

L’artiste comme template  pour le travailleur néo-liberal

Les XIXe et XXe siècles ont été le terrain d’une grande bataille idéologique entre collectivisme et individualisme. La chute des régimes communistes, ainsi que la montée du néo-libéralisme partout dans le monde, ont acté la fin de cette bataille et placé l’individualisme en position d’hégémonie culturelle[29]. L’artiste, figure individualiste par excellence, dont la vie entière tend vers l’accomplissement de soi par la créativité, s’impose alors comme l’archétype du monde occidental victorieux.

Tel un mème Internet, les valeurs artistiques se répandent pour ré-émerger partout, dans la société du capitalisme tardif, sous des configurations nouvelles[30]. Elles apparaissent dans les mouvements de contre-culture (de mai 1968 jusqu’aux hipsters), sous la forme d’éloges de l’anticonformisme et de l’originalité. Elles sont glorifiées en permanence par une société de consommation qui célèbre la singularité et la différence. Elles sont exaltées par des médias de masse qui mettent en scène l’artiste-célébrité de manière obsessionnelle. Elles sont incarnées par les “créateurs” sur les plateformes du numériques telles YouTube, Instagram ou TikTok. On les retrouve enfin, à peine déguisées, dans une autre figure, celle de l’entrepreneur, un génie qui, tel un Steve Jobs ou un Elon Musk, subvertit (ou “disrupte” dans la parlance start-up) audacieusement l’ordre établi grâce à de nouvelles idées de business. En fait, et de manière assez paradoxale, l’art est devenu un nouveau régime de conformité ; singularité, expression de soi et rébellion une nouvelle norme[31].

Pour le néolibéralisme, et comme le disait caricaturalement Margaret Thatcher, “la société n’existe pas”[32]. Cette doctrine économique et politique, adoptée aujourd’hui par la plupart des gouvernements occidentaux, s’applique depuis les années 1970 à déconstruire méthodiquement l’héritage des grandes mobilisations collectives des deux siècles passés. Dans cette entreprise, l’idéologie de l’art est un allié particulièrement efficace. Elle reconfigure les aspirations de la population pour les orienter intégralement vers le soi, érodant ainsi la notion même de société. Elle est une arme politique, permettant d’insensibiliser (et même d’associer) le peuple à la destruction des systèmes d’aide sociale (santé, retraites, éducation…), à la privatisation de tous les services publics (transport, énergie…), et à la neutralisation des contre-pouvoirs collectifs (notamment les syndicats). Les citoyens, en effet, n’ont nul besoin d’être veillés par un “État nounou”, quand ce qu’ils désirent le plus est de vivre une vie singulière, désentravée des conventions.

L’alliance entre l’idéologie de l’art et le néolibéralisme est particulièrement visible et efficace dans le champ de la politique du travail, fief traditionnel des luttes socialistes. Dans l’imaginaire populaire, travail n’est pas couramment associé avec plaisir. On travaille parce qu’on y est forcé, pour subvenir à ses besoins essentiels, mettre un toit au-dessus de sa tête ou nourrir sa famille. L’artiste, au contraire, travaille par vocation : parce que génie il a reçu un don et a été “appelé” à faire ce qu’il fait. La motivation de l’artiste lui vient de son moi, elle est une forme d’amour et non une contrainte. Le tour de force du néolibéralisme a été de généraliser cette idée et qu’au lieu d’être stable, bien rémunéré ou de donner sécurité et temps libre, un bon travail doit naître d’une vocation[33].

Quelqu’un en manque d’attention sur SoundCloud

Cette relation “artistique” au travail est considérée par les gouvernements des pays occidentaux comme le futur de l’emploi. Ces derniers légifèrent depuis des décennies pour tendre vers un marché du travail où chaque travailleur est sa propre entreprise, et s’associe avec d’autres le temps d’un projet avant de repartir vers de nouveaux horizons. Mû par l’amour, le travailleur néolibéral s’exploite tout seul. Il est freelancer ou stagiaire en série, ne compte pas ses heures, ne fait la distinction ni entre week-end et semaine, ni entre bureau et maison. En plus du cœur de son activité, il doit en permanence travailler à travailler en étendant son réseau social et en se cultivant une réputation et “sa marque” (son “self-branding”), pour se différencier de ses concurrents[34].

Les classes populaires, n’ayant rien de suffisamment “cool” à inscrire sur leurs profils LinkedIn ou leurs biographies Twitter, sont en revanche entièrement exclues de ces nouvelles modalités. La dérégulation du travail est la cause au contraire de l’essor de ce qu’on a nommé la “gig economy” ou encore “ubérisation” de l’économie, et de l’explosion du travail précaire.

La souffrance sociale causée par cette nouvelle politique du travail touche aussi les classes supérieures. Pour les nouvelles générations, l’injonction à trouver sa vocation est si forte que de nombreuses personnes se sentent coupables et souffrent de dépression lorsqu’elles n’y arrivent pas. De plus, le travail “flexible” (même lorsque cette flexibilité est choisie) est source d’anxiété, d’insécurité et d’isolement. Au lieu de tisser des solidarités avec ses pairs, le travailleur flexible est encouragé à les considérer tous comme de potentiels compétiteurs.

Alors intervient la promesse néolibérale d’expression de soi, à travers l’auto-détermination par chacun de sa carrière, l’auto-définition de son identité, le sentiment d’être unique et singulier. Cette promesse rend toutes ces souffrances tolérables. L’art est ainsi un outil de pacification de la population[35] (et en particulier des classes moyennes et supérieures). C’est un outil redoutablement efficace car il est invisible, oeuvrant au plus profond de chacun de nous, en déterminant nos aspirations les plus intimes, et ainsi tout ce qui nous met en mouvement ; un mouvement entièrement orienté vers le soi et absolument en phase avec les forces économiques néolibérales qui contrôlent nos sociétés et détruisent notre environnement.

Faire notre deuil, puis reconstruire

L’art n’est pas moteur de changement, il est au contraire l’un des ressorts de notre immobilité. Si nous voulons dépasser les crises dans lesquelles nous sommes embourbés, pour un monde plus solidaire, plus juste et respectueux du vivant, il nous faut de nouveaux récits. Et pour créer de nouveaux récits, il nous faut tout d’abord remplacer la principale matrice idéologique de ces récits, c’est-à-dire l’art.

Musiciens, peintres, écrivains, … nous devons déserter l’art et inventer des manières d’inscrire nos pratiques créatives dans un cadre post-artistique. Nous devons nous rallier autour de nouvelles valeurs : le collectif, le soin, la protection du bien commun. Nous devons “bifurquer”, comme le font progressivement les travailleurs d’autres professions[36]. Il n’est pas question de ne plus produire de sons, d’images, de performances… Il est question en revanche de changer radicalement la manière dont la société (nous compris) considère ces activités de production ainsi que celles et ceux qui les entreprennent.

Ce travail ne peut être une quête unilatérale des artistes, mais doit aussi être engagé par les institutions du monde de la culture. Ces dernières doivent réfléchir à comment accompagner une transition, comment créer de nouveaux modèles économiques qui permettraient de sortir du régime de visibilité, de compétition, d’hyper-personnalisation qui est imposé aux artistes aujourd’hui. Nous pouvons nous inspirer des expériences radicales de créativité passées, comme le Proletkult (projet révolutionnaire soviétique), le mouvement du logiciel libre, ou encore la créativité collective des mouvements décentralisés comme Extinction Rebellion ou Occupy.

San Francisco, après les incendies de Californie en 2020. (@ Photo de Patrick Perkins sur Unsplash)

Mais pour nous, artistes, c’est tout d’abord le deuil de nos privilèges qu’il nous faut engager :  

Faire le deuil du génie. Nous devons accepter d’être de simples membres de la communauté et non d’illustres guides ; combattre activement les privilèges et le prestige social attribués aux artistes ; déconstruire la révérence mystique et religieuse pour les œuvres d’art.

Faire le deuil de l’auteur. Nous devons aller bien plus loin que la simple création de collectifs artistiques ; trouver les moyens de travailler et d’exister sans nous approprier des pans entiers de la culture humaine ; repenser notre relation au temps et à l’espace, accepter d’être de simples acteurs locaux et éphémères, d’être des anonymes.

Faire le deuil des prétentions de l’art à la subversivité. Nous devons accepter que nous ne sommes pas de grands révolutionnaires, et accueillir les questions légitimes sur notre utilité dans la société, ainsi que la possibilité que nous soyons en réalité parfaitement inutiles.

Passé ce deuil, viendra alors le moment grisant de la reconstruction, où nous pourrons mettre nos énergies au service de la réinvention de nos pratiques, et ces pratiques, enfin, au service du bien commun.

Sébastien Piquemal (https://blogs.mediapart.fr/sebastien-piquemal)

Références complémentaires :

  • Arvidsson, Adam, Giannino Malossi, and Serpica Naro. « Passionate work? Labour conditions in the Milan fashion industry. » Journal for cultural research 14.3 (2010): 295-309.
  • Barthes, Roland. « The death of the author. » Contributions in Philosophy 83 (2001): 3-8.
  • Bourdieu, Pierre, Alain Darbel, and Dominique Schnapper. L’amour de l’art: les musées d’art européens et leur public. Paris: Les editions de minuit, 1969.
  • Bowley, Graham, and Doreen Carvajal. « One of the world’s greatest art collections hides behind this fence. » The New York Times 28 (2016).
  • Colbert, François. « Beyond branding: Contemporary marketing challenges for arts organizations. » International Journal of Arts Management (2009): 14-20.
  • Cour des comptes, « L’enseignement supérieur en arts plastiques », Communication à la commission des finances du Sénat, Dec. 2020, https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2021-01/20210120-58-2-enseignement-superieur-arts-plastiques.pdf
  • Curtis, Adam. « Adam Curtis on the Dangers of Self-Expression. » Interview by Vancey Strickler. The Creative Independent, March 14 (2017).
  • Daniel, Ryan, and Robert Johnstone. « Becoming an artist: exploring the motivations of undergraduate students at a regional Australian University. » Studies in Higher Education 42.6 (2017): 1015-1032.
  • Dee, Liam. Against Art and Culture. Palgrave Macmillan, 2018.
  • Des agros qui bifurquent. « A call out to branch off, 2022 AgroParisTech Graduation ceremony« , Youtube, 10 May 2022, https://www.youtube.com/watch?v=SUOVOC2Kd50
  • Ede, Lisa. « The Concept of Authorship: An Historical Perspective. » (1985).
  • Florida, Richard. The rise of the creative class–revisited: Revised and expanded. Basic Books (AZ), 2014.
  • Foucault, Michel. « Qu’est-ce qu’un auteur?. » Société Française de Philosophie, Bulletin 63.3 (1969).
  • Gault, Matthew. “An Ai-Generated Artwork Won First Place at a State Fair Fine Arts Competition, and Artists Are Pissed.” VICE, 31 Aug. 2022, https://www.vice.com/en/article/bvmvqm/an-ai-generated-artwork-won-first-place-at-a-state-fair-fine-arts-competition-and-artists-are-pissed.
  • Gill, Rosalind, and Andy Pratt. « In the social factory? Immaterial labour, precariousness and cultural work. » Theory, culture & society 25.7-8 (2008): 1-30.
  • Graeber, David, and Nika Dubrovsky. « Another Art World » part 1, 2 & 3, e-flux journal, 2019, https://www.e-flux.com/journal/102/284624/another-art-world-part-1-art-communism-and-artificial-scarcity/.
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  • Hearn, Alison. « Meat, Mask, Burden: Probing the contours of the brandedself. » Journal of consumer culture 8.2 (2008): 197-217.
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  • Home, Stewart. « The Assault on Culture: Utopian Currents From Lettrisme to Class. » (1988).
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  • Wesner, Simone. « The Artist and the Artistic Myth. » Artists’ Voices in Cultural Policy. Palgrave Macmillan, Cham, 2018. 17-40.

Notes :

  • [1] Voir l’article Trajectories of the Earth System in the Anthropocene publié dans PNAS en 2018. 
  • [2] Voir le rapport Réconcilier les Français grâce à l’environnement de l’organisation Destin Commun.
  • [3] Pour une étude plus poussée de ces mythes, voir les livres L’Élite artiste de Nathalie Heinich et L’art impossible de Geoffroy de Lagasnerie, ou encore l’article Seductive canvases: Visual mythologies of the artist and artistic creativity de Lynda Nead. On pourra lire aussi l’introduction à la biennale de Venise 2017 de la curatrice Christine Macel pour une parfaite synthèse exaltée de ces valeurs.
  • [4] Définition de « génie », CNRTL, https://www.cnrtl.fr/definition/génie. Accédé le 05 December 2022.
  • [5] Sur le sujet des motivations des artistes (et étudiants en art), voir les articles listés dans les références : From Bohemia to Britart–art students over 50 years Becoming an artist: exploring the motivations of undergraduate students at a regional Australian University ; The Artist and the Artistic Myth ; Young artists and the charismatic myth.
  • [6] Voir l’article Fame as an illusion of creativity de Banerjee Mitali et Paul L. Ingram.
  • [7] Voir le livre L’Élite artiste de Nathalie Heinich.
  • [8] Voir l’article The big fake paru dans la revue artnews.
  • [9] Voir l’article High-end art is one of the most manipulated markets in the world paru dans Quartz.
  • [10] Voir le post de blog Spotify Trends Analysis pour retrouver ces chiffres.
  • [11] Voir l’article An Ai-Generated Artwork Won First Place at a State Fair Fine Arts Competition, and Artists Are Pissed paru dans VICE.
  • [12] Pour retrouver ces chiffres, voir le rapport A Survey of Global Collecting in 2022 publié par Art Basel.
  • [13] Ces chiffres sont tirés du rapport Art & Finance Report 2021 publié par Deloitte & ArtTactic. Seules les personnes possédant 30 millions de dollars ou plus sont comptées. « objets de collection » contient d’autres objets que de l’art: pierres précieuses, voitures de collection, alcools, etc …
  • [14] Voir l’article One of the world’s greatest art collections hides behind this fence paru dans The New York Times.
  • [15] Voir la page Financement de la culture sur le site du ministère de la culture. Un autre modèle économique repose sur le financement public : 17 milliards de financements publics pour 49,2 milliards de chiffre d’affaires.
  • [16] De nombreux artistes ont d’ailleurs fait des expériences dans ce sens. On pourrait notamment citer l’album In Rainbows de Radiohead publié en 2007 en téléchargement libre (et à prix libre) sur leur site web.
  • [17] L’argument du droit d’auteur comme un moyen d’apporter un revenu aux artistes a souvent été mis en avant dans la “lutte contre le piratage des œuvres”. Mais aujourd’hui, les droits sur les œuvres d’un auteur durent 70 ans après sa mort (voir Code de la propriété intellectuelle disponible dans les références), ce qui ne profite évidemment pas aux artistes, mais à leurs descendants et aux industries culturelles.
  • [18] Voir les articles The author as proprietor de Mark Rose et From authors to copiers de Jeremy Waldron.
  • [19] “Authorship”, un mot anglais courant qui n’a pas de traduction exacte en français, mais signifie “paternité” d’une œuvre, est apparu pour la première fois en 1710 dans l’Oxford English Dictionary, illustrant que ce concept est très récent. Voir l’article The Concept of Authorship de Lisa Ede.
  • [20] Pour deux critiques du concept d’auteur lire la conférence Qu’est-ce qu’un auteur? de Michel Foucault et l’article The death of the author de Roland Barthes.
  • [21] Voir les livres The invention of art de Larry Shiner et Against Art and Culture de Liam Dee.
  • [22] C’est ce qu’avaient notamment tenté les révolutionnaires Russes au début du 20è siècle à travers la création du Proletkult.
  • [23] Les femmes, bien sûr, devraient encore attendre.
  • [24] Voir L’Élite artiste de Nathalie Heinich.
  • [25] Voir le livre L’amour de l’art. de Pierre Bourdieu, Alain Darbel, et Dominique Schnapper.
  • [26] Depuis les années 60, avec notamment l’influence du mouvement Fluxus, il existe de nombreuses œuvres d’art “participatives” qui tentent justement de réduire cette distance avec le public. Premièrement, on pourrait souligner le fait que si ces œuvres incluent les spectateurs c’est souvent sous une forme autoritaire, dans le cadre d’interactions rigides régies par l’artiste. Deuxièmement, la mise à distance entre les œuvres et le public reste aujourd’hui la norme.
  • [27] Voir L’art impossible de Geoffroy de Lagasnerie.
  • [28] Dans un rapport titré L’enseignement supérieur en arts plastiques (lien dans les références), la cour des comptes épingle le manque de diversité sociale des écoles d’art françaises.
  • [29] Le livre Empire Michael Hardt and Antonio Negri fournit une analyse de la montée en puissance de l’idéologie individualiste caractéristique du régime post-fordiste de la deuxième moitié du 20e siècle.
  • [30] Voir The rise of the creative class de Richard Florida pour une analyse (non-critique) de l’économie créative et de son influence sur la législation du travail et la politique des villes.
  • [31] Voir Adam Curtis on the Dangers of Self-Expression, une interview du réalisateur Adam Curtis dans the Creative Independent, dans laquelle il déclare provocativement que le monde de l’art est responsable de l’élection de Donald Trump en 2016.
  • [32] “There’s no such thing as society”, citation célèbre de Margaret Thatcher, dans une interview donnée en 1987.
  • [33] Voir les livres Do what you love de Miya Tokumitsu ou Be creative: Making a living in the new culture industries de Angela McRobbie.
  • [34] Voir les articles Meat, Mask, Burden: Probing the contours of the brandedself de Alison Hearn ; Passionate work? Labour conditions in the Milan fashion industry de Adam Arvidsson ou In the social factory? de Rosalind Gill et Andy Pratt.
  • [35] Un outil parmi d’autres, et on pourrait notamment citer le rôle similaire de la psychologie occidentale dans l’individuation des maux sociaux.
  • [36] Entre autres vidéos et discours on peut notamment citer celui des étudiants d’AgroParisTech, des étudiants de Centrale ou encore de HEC.

Un nouveau tournant dans la situation mondiale (2/3)

Un nouveau tournant dans la situation mondiale (2/3)

vERS UNE GRÈVE GÉNÉRALE EUROPÉENNE ?

Après avoir décrit, dans le premier volet, les évolutions du rapport de force international à travers la poussée populaire offensive en Asie, examinons dans ce second article comment le même phénomène se manifeste en Europe au travers, principalement, des exemples de la Grande-Bretagne et de la France. Ces deux pays donnent en effet les lignes de force de ce qui pourrait se passer sur le continent en cette année 2023, ainsi que les problèmes centraux à résoudre pour les mouvements sociaux.

La Grande-Bretagne entre en mouvement

La situation en Grande-Bretagne est emblématique du mouvement opéré par la classe ouvrière tel qu’il se déploie sur l’ensemble de l’Europe, principalement par son aspect « économique » autour de la question du salaire. Même si le politique n’y est pas ignoré (à savoir le débouché vers une contre-proposition structurante pour l’ensemble du prolétariat), trait partagé par le mouvement général européen lui-même, il est vrai que cet aspect s’affirme de manière plus consciente en France. Des caractéristiques et traditions de lutte qui remontent à loin expliquent cette différence.

Si l’on peut dater la transformation visible et qualitative (c’est-à-dire le passage de l’économique au politique) des mouvements en Asie à la chute du président du Sri Lanka et à la prise de son palais présidentiel par le peuple insurgé le 13 juillet 2022 (Cf. Tempête sur l’Asie (3/3). Du soulèvement paysan indien à l’indépendance politique ouvrière au Sri Lanka et au Pakistan), on peut la dater en Grande-Bretagne de la chute de Boris Johnson le 7 juillet 2022[1]. Bien sûr, il n’y a pas eu d’insurrection en Grande-Bretagne, ni de prise du 10 Downing Street (résidence officielle du Premier ministre au Royaume-Uni). Toutefois, Boris Johnson – en plus des scandales sexuels et autres qui ont parsemé sa présence au pouvoir – s’est tout de même fracassé face à la vague montante des grèves qu’il n’arrivait plus à endiguer[2]. Déjà, le Brexit, servant directement les intérêts d’un patronat agressif voulant pousser encore plus loin les logiques libérales de l’Union européenne[3], lui avait permis de détourner en son temps la colère ouvrière dans des impasses nationalistes.

Manifestation à Londres, au Royaume-Uni, avec des représentants du Labour Party. Juin 2022 (© Hollie Adams/Getty via AFP)

Force est de constater un double échec : avec le Brexit il a récolté plus de difficultés économiques et en conséquence un mouvement social encore plus puissant ayant pris quelques distances avec les errements chauvins, xénophobes ou racistes qui auraient pu le diviser. Il en a été de même pour Liz Truss qui lui a succédé et n’a tenu que 44 jours au poste de Premier ministre (jusqu’en octobre), un record peu flatteur dans l’histoire britannique. Malgré ses rodomontades à mettre promptement fin aux grèves et à rétablir l’ordre par une attitude inflexible à la mode du There is no alternative de son idole libérale, Margaret Thatcher, c’est elle qui a dû démissionner sous la pression des grèves[4]. On ne sait pas ce qu’il adviendra de son successeur, Rushi Sunak[5], issu du même parti conservateur. Par contre, lui aussi a tenu à placer tout de suite son mandat sous les auspices d’un thatchérisme radical contre les grévistes, montrant bien que ce mouvement social est politique même s’il ne le revendique pas encore. À son insistance, on aura compris que la première préoccupation politique de la bourgeoisie britannique est de casser la montée des grèves avant qu’elles n’emportent tout. Ce nouveau fondé de pouvoir a donc mobilisé l’armée pour remplacer les grévistes[6] et a annoncé qu’il allait mettre en place des lois encore plus restrictives contre le droit de grève[7]. Pointant du doigt les migrants, il promet en outre de limiter leur entrée en Grande-Bretagne[8]. La totale. Ce faisant, si une partie de la grande presse populiste britannique l’a soutenu et encouragé dans ce sens, une autre partie lui a plutôt conseillé d’attendre que l’opinion se retourne contre les grèves (si elle le fait) pour alors agir brutalement mais avec « légitimité ». Une stratégie prudente, de peur qu’une action trop hâtive – par exemple la mobilisation de l’armée – ne précipite le mouvement, dispersé jusque-là en de multiples luttes économiques, dans une dynamique unificatrice et consciemment politique ayant clairement pour but de faire tomber le gouvernement.

Grève des infirmières devant le St Thomas’ Hospital. 20 decembre 2022

La décennie d’austérité depuis le krach financier de 2008, l’épuisement des services publics[9], l’effondrement du marché du logement, les citoyens faisant la queue dans les banques alimentaires et les enfants souffrant de la faim à l’école, l’écart toujours plus grand entre les nantis et les démunis[10], les multiples crises environnementales, semblaient depuis trop longtemps se mesurer non pas à des revendications partagées mais à des angoisses individualisées. Depuis les années 1980, bien des britanniques s’étaient habitués à ce que la solidarité soit remplacée par la précarité, avec toutes les retombées sur le niveau de vie et la santé mentale que cela implique.

La première préoccupation politique de la bourgeoisie britannique est de casser la montée des grèves avant qu’elles n’emportent tout

Depuis juin cependant, la classe ouvrière britannique est de retour. Cela a commencé par une vague de grèves sans précédent que les vieux appareils syndicaux et politiques travaillistes ont cependant émiettée en une foule de grèves dispersées sans aucune coordination[11]. À cette date, malgré les manœuvres dilatoires et démoralisantes du gouvernement, ce mouvement compte sept mois de longévité. Et il ne s’essouffle pas ! Bien au contraire, il atteint aujourd’hui un nombre de grèves impressionnant, proche du point où la quantité économique se transforme en qualité politique[12]. En effet, il s’étend, touchant de plus en plus de professions, y compris certaines n’ayant jamais fait grève de leur histoire, ou pas depuis plus de cent ans comme les infirmières[13]. Cette extension du domaine de la lutte frappe l’imagination de tous et développe le sentiment d’un mouvement exceptionnel, rappelant à beaucoup le grand mouvement de l’hiver du mécontentement en 1978-1979[14], voire la grève générale de 1926. Ce qui fait ressurgir la problématique de la gestion générale du pays par les intéressés en lutte, et la question du pouvoir du gouvernement.

En grève le 18 et 20 août 2022, les cheminots sont rejoint le 21 par 1900 dockers de Felixstowe (REUTERS/Toby Melville)

De fait, avec près d’un million cinq cent mille grévistes en décembre 2022, une grève sectorielle importante tous les jours (certaines se chevauchant), on a assisté à une généralisation et une radicalisation de la contestation qui n’a pas cessé en janvier. C’est une contagion tournée contre le gouvernement, le Parti Conservateur et leurs médias qui la combattent de toutes leurs forces, confortés par tout un appareil législatif rendant complexe l’organisation d’une grève et limitant son impact[15]. De leur côté, les directions syndicales n’en veulent pas vraiment de peur, comme en France, de perdre la main, et font donc tout pour disperser et émietter ce mouvement au plus fort de ses moments[16]. Plutôt que de structurer un puissant rapport de force offrant la possibilité d’arracher de grandes conquêtes sociales pérennes, la bureaucratie fait tout pour empêcher les grévistes de dépasser le stade des revendications économiques immédiates, les condamnant à récolter des miettes qui seront vites mangées par l’inflation et les libéralisations. On observe aussi que la direction du Parti Travailliste, celui-là même qui a accompagné toutes les réformes libérales de ces dernières décennies, ne soutient pas ces grèves, les dénoncent même et interdit à ses députés ou responsables de les soutenir[17]. Tous ont bien conscience qu’il y a dans ce mouvement un danger sans précédent pour l’ordre établi et la société dont ils sont, à un degré ou à un autre, des institutions constitutives. Cette généralisation des luttes qui se fait contre et malgré toutes ces structures mises en place pour capter et amortir les colères sociales, traduit ainsi une radicalisation des esprits. Ceux-ci ne se satisfont plus de leurs représentants institutionnels attitrés et réformistes. Cette nouvelle conscience, bien qu’encore limitée, se cherche hors des voies institutionnelles traditionnelles, au travers de sentiers subversifs[18]. Sans savoir encore pleinement où ils vont mener, l’histoire récente montre qu’ils sont les premiers pas vers des solutions politiques et révolutionnaires.

Des membres du mouvement Don’t Pay brûlent de fausses factures pour protester contre les hausses des prix du gaz et de l’électricité, le 01 octobre 2022 à Birmingham. (LEON NEAL/Getty Images via AFP)

Cette radicalisation a lieu parce que, encouragés par l’importance de la vague en cours, un certain nombre de grévistes osent faire des pas de plus en avant. Cela se voit à l’évolution de leurs revendications. Ainsi, au début les grévistes demandaient de ne pas trop perdre ou de compenser l’inflation officielle qu’on estime aux alentours de 11%, mais qui se situe plus probablement autour des 13% (et plus encore si on ne s’en tient qu’aux hausses des prix du quotidien). Aujourd’hui, en revanche, la plupart des exigences revendicatives se font vers les 20% d’augmentation de salaire, beaucoup de grévistes réclamant le rattrapage des salaires sur une inflation qui court en réalité depuis des années. C’est le passage d’une attitude défensive à une autre plus offensive qu’on observe aussi dans d’autres pays, et notamment en France. Pris à la gorge par le mouvement montant et cet esprit offensif, un certain nombre de secteurs professionnels concèdent des augmentations au niveau de l’inflation officielle, soit 10 ou 11%. Cependant, chose remarquable, les grévistes les refusent quasi systématiquement. Ils ne veulent plus de mesures cosmétiques. Quant aux patrons, maintenant sur la défensive, ils ont d’ores et déjà cédé par endroits 17 à 20% d’augmentation.

Cette nouvelle conscience, bien qu’encore limitée, se cherche hors des voies institutionnelles traditionnelles, au travers de sentiers subversifs

Un autre indice de cette radicalisation s’observe dans le fait que la trêve sociale traditionnelle de Noël n’a pas arrêté le mouvement. Au contraire, il s’est amplifié, tout en confortant la détermination de ses acteurs. Le chantage du gouvernement et de ses médias usant de la rhétorique de « la prise en otage des fêtes de Noël, des retrouvailles de famille, de la joie des enfants et des grands parents », ne prend plus. Cette résistance au discours ambiant est d’ailleurs une chose que l’on peut retrouver ailleurs en Europe. En France par exemple, où une vague de grèves a eu lieu durant la période des élections présidentielles, habituellement temps de gel des mouvements sociaux. Au Portugal également, pays où l’influence traditionnelle catholique n’est pourtant pas rien, où les grèves des cheminots et celle illimitée des enseignants ne se sont pas arrêtées pour Noël.

DES GRÈVES SOUTENUES PAR LA POPULATION 

Une des caractéristiques importantes des grèves en Grande-Bretagne, c’est qu’elles bénéficient, comme dans d’autres pays, d’un énorme soutien de la population. Et ça se comprend. 

Les Britanniques sont confrontés à un hiver au cours duquel des millions de personnes seront incapables de payer leur nourriture, leur chauffage ou leur logement, malgré un travail à plein temps. C’est un événement, social et politique, qu’aucun d’entre nous n’a vu de sa vie. Et les gens ne l’acceptent pas. Des  millions de britanniques ont sombré dans la pauvreté[19]. On estime que trois millions ne pourront pas se chauffer cet hiver. Concrètement, les deux tiers des Britanniques risquent de ne pas pouvoir payer leurs factures de chauffage cet hiver[20]… Plus de 7 millions de ménages se sont privés depuis juin d’au moins un des éléments essentiels d’une vie décente, comme le chauffage ou trois repas par jour. Pour beaucoup, il faudra choisir entre manger ou se chauffer… Alors, parler de cadeaux à Noël ! La réelle prise d’otage a été opérée par les compagnies de l’énergie qui ont augmenté leurs prix de 80% au 1er octobre – et d’autant leurs bénéfices. Tout le monde le comprend[21].

Manifestation organisée par les mouvements « Enough is Enough », « Don’t Pay » et «Just Stop Oil». Londres, le 1er octobre 2022. (© NIKLAS HALLE’N / AFP)

Au-delà des sondages, le soutien de la population, y compris des couches moyennes paupérisées, s’exprime concrètement et de manière militante. Ce soutien se manifeste dans l’action convergente de citoyens qui, à près de trois cent mille au travers du mouvement « Don’t pay UK » (« Ne payez pas »), ont décidé de ne plus payer leurs factures énergétiques à partir du 1er octobre, tout en menant des actions visant les directions des groupes énergétiques qui n’ont jamais fait autant de bénéfices[22]. Il se manifeste encore par une mobilisation citoyenne plus importante, car issue d’une volonté collective aux perspectives larges regroupant syndicats, leaders politiques, associations et organisations civiles variées : le mouvement « Enough is enough » (« Trop c’est trop »), avec près d’un million de membres revendiqués[23]. Il refuse la hausse des prix, exige des augmentations de salaires, se bat pour la re-nationalisation de certains secteurs économiques clés, réclame l’annulation des mesures énergétiques toutes prises dans l’intérêt du grand capital, des repas gratuits pour les enfants à l’école, des logements sains et abordables, et pour tout ça, voit la taxation des riches comme une nécessité absolue ! L’organisation associe des gens par centaines de milliers à une banque alimentaire[24]. Ainsi, des clubs de foot, des pubs, des associations diverses et des piquets de grève sont mis en réseau et jouissent d’un soutien moral et concret (argent, aliments, etc…). De ce mouvement émerge aussi des meetings réguliers et des manifestations massives visant à fédérer syndicats et société civile[25]… trop massives…  au goût des directions syndicales et politiques des travaillistes.

La réelle prise d’otage a été opérée par les compagnies de l’énergie qui ont augmenté leurs prix de 80% au 1er octobre – et d’autant leurs bénéfices

En effet, les grandes manifestations de début octobre ont été tellement suivies que les dirigeants syndicaux – même les plus « radicaux » – à la tête de « Enough is enough », s’en sont inquiétés au point de ne plus renouveler l’expérience[26]. Ce qui traduit la crainte bureaucratique et corporatiste de certains leaders de la contestation face au « risque » d’une dynamique tendant vers l’unification des grèves et le développement de leurs liens avec le reste de la population, dans un mouvement unique et centralisé. Bref, il s’agit de l’habituelle peur de « perte de contrôle » travaillant une élite ayant besoin de l’ordre établi pour perdurer. Celle-ci refuse un mouvement qui pourrait ainsi poser très rapidement la question politique de la grève générale et du renversement du gouvernement. Aussi, depuis les grandes manifestations de début octobre, elle a tout fait pour favoriser des actions charitables et l’accompagnement de l’émiettement des grèves par des négociations ici et là.

Des pompiers manifestent à Londres, le 6 décembre 2022. (ANDY RAIN/EPA/MAXPPP)

Cette propagation des grèves pose de fait la question du pouvoir à l’extérieur du mouvement (on l’a vu avec les chutes de Johnson et Truss) mais aussi à l’intérieur (la crainte des dirigeants des organisations participantes). Paradoxalement, ces luttes restent économiques dans l’esprit de leurs participants, ce qui empêche de passer au stade « grève générale », modalité qui, par définition, recherche le débouché politique. On voit bien que le fil qui sépare l’économique du politique – c’est-à-dire la généralisation des grèves en grève générale – est ténu, et le sera de plus en plus au fur et à mesure qu’encouragé par la durée, la dimension et la radicalisation progressive du mouvement, l’esprit offensif l’emportera sur le défensif. Le basculement de l’un à l’autre peut se faire à tout moment.

Ce basculement pourrait être provoqué par le Parti Conservateur (Tories) lui-même. En effet, la situation est en train de signer la mort de cet appareil et de ses gouvernements zombies successifs (donc tout son personnel politique). Ce parti pourrait être tenté, pour sortir de son impuissance et pressé par une minorité réactionnaire et haineuse, par un coup de force. Ce pourrait être la mobilisation de l’armée contre les grévistes ! Le gouvernement a très vite commencé à former 600 militaires pour remplacer la police aux frontières largement en grève. Il a fait de même pour les ambulanciers, anticipant leur entrée en grève du 19 décembre. Cette dernière manœuvre aurait pu amorcer une prise de conscience générale et participer à transformer la généralisation des grèves économiques en une grève générale politique pour faire reculer le gouvernement sur cette mesure. Un premier pas vers sa chute. Quoi qu’il en soit, même ce remplacement partiel des effectifs de secteurs en grève n’a pas eu l’effet escompté d’affaiblissement de la grève, le soutien populaire étant trop puissant[27].

Mais cette montée en puissance qualitative peut également compter sur l’influence extérieure.

DE LA GRANDE-BRETAGNE À LA FRANCE ET AU RESTE DE L’EUROPE

L’augmentation de la misère en Grande-Bretagne préfigure ce que l’on va connaître dans les mois qui viennent dans la plupart des pays du continent. Elle annonce en même temps l’ampleur des mouvements sociaux à venir. L’exemple britannique éclaire également la tendance du mouvement à glisser d’un état d’esprit défensif à un état d’esprit plus offensif et, de là, le passage des luttes économiques vers la lutte politique posant la question du pouvoir. Mais ces passages de l’économique au politique peuvent s’avérer être très différents de ceux du Royaume-Uni. Ils sont fonction des pays, de leurs structures, de leurs histoires et de leurs traditions de lutte.

L’exemple britannique éclaire également la tendance du mouvement à glisser d’un état d’esprit défensif à un état d’esprit plus offensif et, de là, le passage des luttes économiques vers la lutte politique posant la question du pouvoir

Il faut dire que la Grande-Bretagne a une histoire plus riche en luttes économiques qu’en mouvements sociaux à caractère politique. Au contraire, si l’on pense à la France, mais aussi à l’Italie, à la Grèce ou à l’Espagne et à certains pays de l’ancienne Europe de l’Est, la tradition de luttes sociales à caractère politique est au cœur de leur histoire. En France, la lutte de classe ouverte, la centralisation du pouvoir, l’agressivité réactionnaire – et la bêtise – particulière de sa classe possédante et de ses dirigeants, font de ce pays l’un de ceux où l’irruption politique – souvent révolutionnaire – se tient immédiatement derrière la question sociale. On vient récemment de le constater avec les Gilets Jaunes. La transformation de mouvements économiques dispersés, comme les très nombreuses grèves actuelles pour des augmentations de salaires, en une grève générale politique, peut être bien plus rapide qu’en Grande-Bretagne. D’autant plus que le tout petit Bonaparte qu’est E. Macron n’a pas d’autre choix, pour continuer à justifier son existence vis-à-vis des partis traditionnels de la bourgeoisie, LR, PS, RN, que de se hasarder à tenter le quitte ou double avec sa réforme des retraites dont la présentation officielle (car nous connaissons l’essentiel) aura lieu le 10 janvier 2023. C’est ce projet qui pourrait bien unifier très rapidement en 2023 les grèves et toutes les luttes pour l’empêcher de mener à bien sa réforme, c’est-à-dire le « dégager ».

Piquet de grève de la CGT devant l’un des sites de Total, le 19 octobre 2022. (© REUTERS/Eric Gaillard)

Depuis les Gilets Jaunes en 2018, puis la dynamique populaire contre le pass sanitaire, on observe l’irruption de revendications économiques ou sociales adossées à une exigence politique : dégager Macron et, derrière lui, en filigrane, dégager le système économique qui le porte, le capitalisme. De plus, même sur le seul terrain économique, ce qui s’est passé le 18 octobre 2022 en France[28] montre que nombre de militants syndicalistes de base, comme partie la plus avancée du prolétariat, cherchent à marcher vers une grève générale qui, dans le contexte français, prendrait tout de suite un tournant politique. Ce scénario, s’il n’est pas encore mûr, n’est plus non plus le slogan de petits groupes. Il s’agit déjà de l’objectif sous-jacent de couches relativement larges du mouvement social et syndical. C’est en effet sous la pression que la CGT, qui ne voulait pas se saisir du rapport de force créé par la grève des raffineurs ayant pourtant réussi à assécher une partie du pays[29], s’est trouvée contrainte de lancer cette journée d’action du 18 octobre. C’est aussi à ce moment que la tentative de réquisition des grévistes par le pouvoir paraissait être la provocation de trop[30]. Celle que les travailleurs ne pouvaient pas laisser passer. Une provocation politique qui exigeait une riposte politique : le retrait de cette mesure contre le droit de grève et le recul politique du gouvernement. L’avant-garde ouvrière et militante s’est donc lancée dans ce 18 octobre pour tenter d’en faire, non pas une journée d’action de plus, mais le premier pas vers la grève générale. Aussi, la journée s’est enrichie de nombreuses assemblées générales, en particulier chez les cheminots. Ceux-ci ont décidé, contre leurs directions syndicales (mise à part Solidaires), de continuer le lendemain, soit en même temps que les ouvriers d’un certain nombre d’entreprises importantes de par leur poids économique ou le dynamisme de leurs équipes militantes. Parmi elles, EDF, les centrales nucléaires, Airbus, Geodis à Gennevilliers, Neuhauser et quelques autres, mais aussi quatre cents lycées qui ajoutaient aux revendications économiques pour les salaires, le refus de Parcoursup, c’est-à-dire le refus politique de la sélection sociale. On avait là le mélange détonnant qui fait les grèves générales et politiques.

Les vacances scolaires pour les lycéens, en même temps que la concession d’une augmentation de 200 euros mensuels aux agents d’EDF[31], l’usure de la grève des raffineurs et enfin le sabotage de l’élan par la direction de la CGT qui refusait de soutenir le mouvement en proposant deux nouvelles journées d’action trop éloignées, on eut raison du mouvement qui s’est éteint au bout de quatre jours.

Paris (12e), hiver 2019. Rassemblement de syndicalistes de la RATP. (LP/J.-G.B.)

Ce mouvement a toutefois montré qu’il existe chez bien des militants, et dans une avant-garde ouvrière et jeune assez large, l’envie et la conscience qu’il faut construire une grève générale s’exprimant en un « tous ensemble ». D’autre part,  le repli qui a suivi n’a en rien diminué le nombre de grèves pour les salaires, qui n’ont peut-être jamais été aussi nombreuses, dont un nombre significatif sont victorieuses[32]. Certaines se sont tenues et se tiennent sans les syndicats (du moins sans leur initiative et méthodes d’organisation au départ), comme la grève des contrôleurs SNCF (rejoints par certains aiguilleurs) qui s’est tenue durant les fêtes et qui a été lancée par le collectif national ASCT (CNA) rassemblant plus de 3 500 membres sur 10 000 contrôleurs. Même si le préavis posé pour le week-end de Noël n’a pas été reconduit le week-end du Nouvel An du fait d’un accord important entre les syndicats et la direction, cette lutte est un pas important vers une auto-organisation conséquente[33]. De plus, beaucoup d’actions ont eu lieu durant les vacances, dans le même geste offensif qu’en Grande-Bretagne ou au Portugal, et avec des revendications de 200, 300, 400 ou même 500 euros de plus par mois, soit bien au-delà de la simple compensation de l’inflation récente. L’idée est toujours de reprendre ce qui a été volé depuis des années, car les travailleurs sont bien conscients que le rapport de force général est en train de tourner, certes très lentement, en leur faveur. Et qu’il leur est possible de contribuer à infléchir la tendance en ce sens, même à de petites échelles.

L’idée est toujours de reprendre ce qui a été volé depuis des années, car les travailleurs sont bien conscients que le rapport de force général est en train de tourner, certes très lentement, en leur faveur

Enfin, forts de cette conscience, ceux qui se sont retrouvés le 18 octobre, ainsi que bien des Gilets Jaunes, des militants écologistes radicaux, des jeunes, des lycéens et étudiants, des féministes, des anti-racistes et anti-fascistes, voient bien que la réforme des retraites, même si elle ne les touche pas directement, est une contre-révolution civilisationnelle (Cf. Retraites et chômage : sous les canons du marché). Pour cette raison, elle peut être le lieu d’unification de toutes les colères. Tous ont bien l’intention de s’y engager dans le but d’affaiblir durablement Macron et son gouvernement. De les faire chuter en même temps que leur « monde », comme le mouvement  « Nuit debout »  de 2016 l’avait formulé.

Manifestation à Rennes le 18 octobre 2022. (La Provence)

Les hésitations du clan Macron, qui a repoussé l’annonce de la réforme des retraites du 15 décembre au 10 janvier, témoignent aussi de cette conscience qu’un affrontement d’ampleur est très probable. Ce sont les manifestations des inquiétudes et des divisions d’une classe dirigeante vivant dans la crainte de voir son hégémonie directement remise en cause. L’appel à la grève du 10 janvier à la RATP, le lendemain de l’annonce, est une riposte directe à cette déclaration de guerre que constitue la réforme des retraites. Elle dit l’envie et la capacité de contre-attaque politique qui anime les travailleurs.

Cette réaction de la classe ouvrière française pourrait prendre un tour européen, enflammant en 2023 un continent animé en bien des endroits par la nécessité de la grève générale. L’exemple des Gilets Jaunes avait déjà fait tache d’huile dans une vingtaine de pays, dont de nombreux européens[34]. Aujourd’hui, alors que des mouvements de grèves ou de luttes notables émergent en Irlande, Autriche, Allemagne, Norvège, Serbie, Bosnie, Pologne et même en Suisse, la grève générale travaille souterrainement  l’Italie, la Grèce, l’Espagne, le Portugal, la Belgique, les Pays Bas, mais aussi la Bulgarie, le Kosovo, le Montenegro, l’Albanie, les pays baltes et la Hongrie. Sans oublier la Turquie, à cheval entre l’Europe et l’Asie[35]. Les mouvements sociaux y sont nombreux, les journées de grève générale s’y sont multipliées, tandis que les tensions politiques anti-gouvernementales s’y sont intensifiées proportionnellement à la montée de la colère sociale.

LA RÉVOLUTION CONTRE LA GUERRE

Une partie de l’ancienne Europe de l’Est est partie intégrante de la lame de fond qui agite l’Ouest, ce qui est totalement inédit depuis la Seconde Guerre mondiale. Quelles en seront les conséquences ? Quelles répercussions un mouvement européen important de grèves peut-il avoir sur la Russie, sur l’Ukraine et sur la guerre ? Nul ne peut le dire, mais un tel scénario ne sera pas sans effet géopolitique.  

Les hésitations du clan Macron, qui a repoussé l’annonce de la réforme des retraites du 15 décembre au 10 janvier, témoignent aussi de cette conscience qu’un affrontement d’ampleur est très probable

En septembre 2022 la contre-offensive ukrainienne démarre, témoignant plus clairement du basculement des temps. Jusque-là, beaucoup admiraient la capacité de résistance du peuple ukrainien dont l’action, ne l’oublions pas, s’inscrit dans le prolongement d’une révolution, celle de Maïdan en 2014[36]. Pour masquer la réalité de cette révolution, au final battue par une faction de la bourgeoisie ukrainienne[37], on employa le signifiant vide de « révolution orange ». Cette réduction dans les termes eut l’effet d’entretenir une méconnaissance générale de l’évènement en Occident, voire un dédain certain. Pourtant, cette révolution fut, pour partie, authentiquement populaire, et c’est ce qui donne aujourd’hui un caractère subversif à un pan de la résistance ukrainienne. Si une certaine ferveur révolutionnaire contribue aujourd’hui à stopper l’avancée de la guerre, il est possible d’espérer un retournement contre Zelensky et le capitalisme qu’il a contribué à largement développer dans le pays[38]. Des réseaux de solidarité accueillant hier les réfugiés ukrainiens et se demandant jusqu’à quand l’Ukraine allait pouvoir tenir face à la machine de guerre russe, se posent à présent la question d’accueillir les déserteurs de l’armée russe et se demandent jusqu’à quand pourra tenir le dictateur Poutine. Justement parce que le moral est du côté ukrainien, pas du côté russe et encore moins de son armée.

Genou à terre en hommage au collègue suicidé, pendant la grève des salariés de GRDF, sur le site de Trudaine, à l’appel du syndicat CGT-Energie et UGICT, le 24 novembre 2022, à Paris, France

Cette contre-offensive ukrainienne produit des effets équivalents, du point de vue politique et moral – en changeant ce qu’il faut changer – à l’offensive du Têt de 1968 menée par le peuple vietnamien[39]. Ce fut le tournant de la guerre du Vietnam car elle conforta la méfiance de la population américaine à l’égard du discours optimiste de l’administration Johnson, amenant ce dernier à renoncer à se représenter à l’élection présidentielle. Elle annonçait la défaite américaine définitive de 1975. C’est de ce tournant dont il s’agit à l’échelle mondiale et qui se reflète dans l’offensive ukrainienne. Les rapports de force changent, les classes populaires passent à l’offensive et marquent des points, expérimentent, gagnent parfois, cherchent leur indépendance politique par delà les vieux appareils, les vieilles traditions, les vieux préjugés, les vieilles frontières. Bien sûr, le vieux monde résiste.

Le gouvernement britannique attaque violemment les grévistes en les présentant comme des alliés de Poutine, la cinquième colonne dans le pays, des traîtres, … Même si cela ne fonctionne pas, soyons sûrs que nous aurons droit à ce type d’arguments de guerre partout demain. Et inversement du côté de la propagande de Poutine. Ce n’est pas nouveau : la fuite dans la guerre n’est qu’un moyen de détourner la montée de la révolution[40]. Il n’ y a rien d’étonnant à ce que la propagande contre les luttes des classes laborieuses prenne les contours d’un discours martial et nationaliste en faveur des possédants. Ainsi, ce qui est en jeu quand la grève générale se heurte à la guerre, c’est la libération de tous ceux qui jusque-là cherchaient encore des maîtres, de Biden à Poutine. Bref, l’objectif est que l’outil qu’est la grève générale permette de mettre fin à la guerre entre les hommes pour mener la guerre aux tyrans.

CONCLUSION

Comment une grève générale européenne, ou simplement la poussée vers un tel scénario, accompagnée de l’ébranlement des régimes occidentaux en place, peut-il se greffer à la possibilité de battre ou de faire tomber Poutine, un des vecteurs de la réaction mondiale ?

Il n’ y a rien d’étonnant à ce que la propagande contre les luttes des classes laborieuses prenne les contours d’un discours martial et nationaliste en faveur des possédants

Cela paraît impensable si l’on s’en tient aux visions géostratégiques du dessus. Mais l’esprit nouveau, ce monde nouveau qui germe par en bas, lui, rend crédible un tel horizon. L’aspiration à la liberté est contagieuse, tandis que les situations révolutionnaires émergent le plus souvent des guerres. Le peuple russe le confirmera-t-il à nouveau ? Les travailleurs de Russie, dont la misère s’est considérablement aggravée avec la guerre, encouragés par cet appel d’air des peuples révoltés ébranlant leurs propres régimes en Europe, peuvent contribuer à faire cesser la guerre en s’opposant à Poutine. Cette dynamique pourrait prendre racine dans les maillons faibles de l’impérialisme russe, c’est-à-dire chez les peuples périphériques de la fédération de Russie, opprimés et humiliés, qui ont déjà manifesté cette volonté de tenir tête en refusant d’envoyer leurs enfants servir de chair à canon. Elle pourrait aussi émerger des classes ouvrières des peuples d’Asie centrale, dominés par des dictateurs souvent proches du régime russe et où l’agitation sociale est importante, voire insurrectionnelle.

Grève générale de 24 heures à Athènes, en Grèce. Photo prise le 9 novembre 2022. (REUTERS/Alkis Konstantinidis)

Nul ne peut prédire la suite des événements, ni comment ceux-ci vont se dérouler. Néanmoins, il est certain que le chemin emprunté par ces mouvements est celui du dépassement des frontières entre les peuples et de l’abolition des barrières entre les sexes, les âges ou les castes. C’est ce qui est en train de mûrir des tréfonds de l’Asie (Cf. Un nouveau tournant dans la situation mondiale (1/3)) et de l’Europe, comme nous venons de le voir. C’est également ce qui gronde des profondeurs des Amériques, comme nous le verrons dans un troisième volet. Car la montée vers la perspective d’une grève générale politique révèle en même temps l’effritement des autorités des régimes en place, leur impuissance grandissante à tromper les peuples et les classes exploitées, l’usure de leurs politiques xénophobes, racistes et nationalistes visant à la reproduction de leurs intérêts. Nous assistons à une crise de la direction politique de la bourgeoisie, celle-ci ne réussissant plus à créer le consentement de la population autour des politiques du capital. Enfin, ce tournant donne naissance aux hommes et femmes qui porteront la grève générale de demain et qui cherchent un nouvel internationalisme révolutionnaire. Ce que nous verrons dans le troisième volet.

C’est ça l’air du temps qui vient. C’est ça que faire reculer Macron sur les retraites, dans le contexte mondial et européen actuel, porte en conséquence. Soyons conscients de l’ébranlement général en cours dans lequel peut s’inscrire une lutte contre la réforme des retraites. Le moment de l’heure où « en bas on ne veut plus et en haut on ne peut plus » se rapproche, c’est pourquoi 2023 annonce bien des chambardements. Soyons prêts et à la hauteur des événements à venir !

Jacques Chastaing


Notes de la rédaction :