Un nouveau tournant dans la situation mondiale (2/3)

Un nouveau tournant dans la situation mondiale (2/3)

vERS UNE GRÈVE GÉNÉRALE EUROPÉENNE ?

Après avoir décrit, dans le premier volet, les évolutions du rapport de force international à travers la poussée populaire offensive en Asie, examinons dans ce second article comment le même phénomène se manifeste en Europe au travers, principalement, des exemples de la Grande-Bretagne et de la France. Ces deux pays donnent en effet les lignes de force de ce qui pourrait se passer sur le continent en cette année 2023, ainsi que les problèmes centraux à résoudre pour les mouvements sociaux.

La Grande-Bretagne entre en mouvement

La situation en Grande-Bretagne est emblématique du mouvement opéré par la classe ouvrière tel qu’il se déploie sur l’ensemble de l’Europe, principalement par son aspect « économique » autour de la question du salaire. Même si le politique n’y est pas ignoré (à savoir le débouché vers une contre-proposition structurante pour l’ensemble du prolétariat), trait partagé par le mouvement général européen lui-même, il est vrai que cet aspect s’affirme de manière plus consciente en France. Des caractéristiques et traditions de lutte qui remontent à loin expliquent cette différence.

Si l’on peut dater la transformation visible et qualitative (c’est-à-dire le passage de l’économique au politique) des mouvements en Asie à la chute du président du Sri Lanka et à la prise de son palais présidentiel par le peuple insurgé le 13 juillet 2022 (Cf. Tempête sur l’Asie (3/3). Du soulèvement paysan indien à l’indépendance politique ouvrière au Sri Lanka et au Pakistan), on peut la dater en Grande-Bretagne de la chute de Boris Johnson le 7 juillet 2022[1]. Bien sûr, il n’y a pas eu d’insurrection en Grande-Bretagne, ni de prise du 10 Downing Street (résidence officielle du Premier ministre au Royaume-Uni). Toutefois, Boris Johnson – en plus des scandales sexuels et autres qui ont parsemé sa présence au pouvoir – s’est tout de même fracassé face à la vague montante des grèves qu’il n’arrivait plus à endiguer[2]. Déjà, le Brexit, servant directement les intérêts d’un patronat agressif voulant pousser encore plus loin les logiques libérales de l’Union européenne[3], lui avait permis de détourner en son temps la colère ouvrière dans des impasses nationalistes.

Manifestation à Londres, au Royaume-Uni, avec des représentants du Labour Party. Juin 2022 (© Hollie Adams/Getty via AFP)

Force est de constater un double échec : avec le Brexit il a récolté plus de difficultés économiques et en conséquence un mouvement social encore plus puissant ayant pris quelques distances avec les errements chauvins, xénophobes ou racistes qui auraient pu le diviser. Il en a été de même pour Liz Truss qui lui a succédé et n’a tenu que 44 jours au poste de Premier ministre (jusqu’en octobre), un record peu flatteur dans l’histoire britannique. Malgré ses rodomontades à mettre promptement fin aux grèves et à rétablir l’ordre par une attitude inflexible à la mode du There is no alternative de son idole libérale, Margaret Thatcher, c’est elle qui a dû démissionner sous la pression des grèves[4]. On ne sait pas ce qu’il adviendra de son successeur, Rushi Sunak[5], issu du même parti conservateur. Par contre, lui aussi a tenu à placer tout de suite son mandat sous les auspices d’un thatchérisme radical contre les grévistes, montrant bien que ce mouvement social est politique même s’il ne le revendique pas encore. À son insistance, on aura compris que la première préoccupation politique de la bourgeoisie britannique est de casser la montée des grèves avant qu’elles n’emportent tout. Ce nouveau fondé de pouvoir a donc mobilisé l’armée pour remplacer les grévistes[6] et a annoncé qu’il allait mettre en place des lois encore plus restrictives contre le droit de grève[7]. Pointant du doigt les migrants, il promet en outre de limiter leur entrée en Grande-Bretagne[8]. La totale. Ce faisant, si une partie de la grande presse populiste britannique l’a soutenu et encouragé dans ce sens, une autre partie lui a plutôt conseillé d’attendre que l’opinion se retourne contre les grèves (si elle le fait) pour alors agir brutalement mais avec « légitimité ». Une stratégie prudente, de peur qu’une action trop hâtive – par exemple la mobilisation de l’armée – ne précipite le mouvement, dispersé jusque-là en de multiples luttes économiques, dans une dynamique unificatrice et consciemment politique ayant clairement pour but de faire tomber le gouvernement.

Grève des infirmières devant le St Thomas’ Hospital. 20 decembre 2022

La décennie d’austérité depuis le krach financier de 2008, l’épuisement des services publics[9], l’effondrement du marché du logement, les citoyens faisant la queue dans les banques alimentaires et les enfants souffrant de la faim à l’école, l’écart toujours plus grand entre les nantis et les démunis[10], les multiples crises environnementales, semblaient depuis trop longtemps se mesurer non pas à des revendications partagées mais à des angoisses individualisées. Depuis les années 1980, bien des britanniques s’étaient habitués à ce que la solidarité soit remplacée par la précarité, avec toutes les retombées sur le niveau de vie et la santé mentale que cela implique.

La première préoccupation politique de la bourgeoisie britannique est de casser la montée des grèves avant qu’elles n’emportent tout

Depuis juin cependant, la classe ouvrière britannique est de retour. Cela a commencé par une vague de grèves sans précédent que les vieux appareils syndicaux et politiques travaillistes ont cependant émiettée en une foule de grèves dispersées sans aucune coordination[11]. À cette date, malgré les manœuvres dilatoires et démoralisantes du gouvernement, ce mouvement compte sept mois de longévité. Et il ne s’essouffle pas ! Bien au contraire, il atteint aujourd’hui un nombre de grèves impressionnant, proche du point où la quantité économique se transforme en qualité politique[12]. En effet, il s’étend, touchant de plus en plus de professions, y compris certaines n’ayant jamais fait grève de leur histoire, ou pas depuis plus de cent ans comme les infirmières[13]. Cette extension du domaine de la lutte frappe l’imagination de tous et développe le sentiment d’un mouvement exceptionnel, rappelant à beaucoup le grand mouvement de l’hiver du mécontentement en 1978-1979[14], voire la grève générale de 1926. Ce qui fait ressurgir la problématique de la gestion générale du pays par les intéressés en lutte, et la question du pouvoir du gouvernement.

En grève le 18 et 20 août 2022, les cheminots sont rejoint le 21 par 1900 dockers de Felixstowe (REUTERS/Toby Melville)

De fait, avec près d’un million cinq cent mille grévistes en décembre 2022, une grève sectorielle importante tous les jours (certaines se chevauchant), on a assisté à une généralisation et une radicalisation de la contestation qui n’a pas cessé en janvier. C’est une contagion tournée contre le gouvernement, le Parti Conservateur et leurs médias qui la combattent de toutes leurs forces, confortés par tout un appareil législatif rendant complexe l’organisation d’une grève et limitant son impact[15]. De leur côté, les directions syndicales n’en veulent pas vraiment de peur, comme en France, de perdre la main, et font donc tout pour disperser et émietter ce mouvement au plus fort de ses moments[16]. Plutôt que de structurer un puissant rapport de force offrant la possibilité d’arracher de grandes conquêtes sociales pérennes, la bureaucratie fait tout pour empêcher les grévistes de dépasser le stade des revendications économiques immédiates, les condamnant à récolter des miettes qui seront vites mangées par l’inflation et les libéralisations. On observe aussi que la direction du Parti Travailliste, celui-là même qui a accompagné toutes les réformes libérales de ces dernières décennies, ne soutient pas ces grèves, les dénoncent même et interdit à ses députés ou responsables de les soutenir[17]. Tous ont bien conscience qu’il y a dans ce mouvement un danger sans précédent pour l’ordre établi et la société dont ils sont, à un degré ou à un autre, des institutions constitutives. Cette généralisation des luttes qui se fait contre et malgré toutes ces structures mises en place pour capter et amortir les colères sociales, traduit ainsi une radicalisation des esprits. Ceux-ci ne se satisfont plus de leurs représentants institutionnels attitrés et réformistes. Cette nouvelle conscience, bien qu’encore limitée, se cherche hors des voies institutionnelles traditionnelles, au travers de sentiers subversifs[18]. Sans savoir encore pleinement où ils vont mener, l’histoire récente montre qu’ils sont les premiers pas vers des solutions politiques et révolutionnaires.

Des membres du mouvement Don’t Pay brûlent de fausses factures pour protester contre les hausses des prix du gaz et de l’électricité, le 01 octobre 2022 à Birmingham. (LEON NEAL/Getty Images via AFP)

Cette radicalisation a lieu parce que, encouragés par l’importance de la vague en cours, un certain nombre de grévistes osent faire des pas de plus en avant. Cela se voit à l’évolution de leurs revendications. Ainsi, au début les grévistes demandaient de ne pas trop perdre ou de compenser l’inflation officielle qu’on estime aux alentours de 11%, mais qui se situe plus probablement autour des 13% (et plus encore si on ne s’en tient qu’aux hausses des prix du quotidien). Aujourd’hui, en revanche, la plupart des exigences revendicatives se font vers les 20% d’augmentation de salaire, beaucoup de grévistes réclamant le rattrapage des salaires sur une inflation qui court en réalité depuis des années. C’est le passage d’une attitude défensive à une autre plus offensive qu’on observe aussi dans d’autres pays, et notamment en France. Pris à la gorge par le mouvement montant et cet esprit offensif, un certain nombre de secteurs professionnels concèdent des augmentations au niveau de l’inflation officielle, soit 10 ou 11%. Cependant, chose remarquable, les grévistes les refusent quasi systématiquement. Ils ne veulent plus de mesures cosmétiques. Quant aux patrons, maintenant sur la défensive, ils ont d’ores et déjà cédé par endroits 17 à 20% d’augmentation.

Cette nouvelle conscience, bien qu’encore limitée, se cherche hors des voies institutionnelles traditionnelles, au travers de sentiers subversifs

Un autre indice de cette radicalisation s’observe dans le fait que la trêve sociale traditionnelle de Noël n’a pas arrêté le mouvement. Au contraire, il s’est amplifié, tout en confortant la détermination de ses acteurs. Le chantage du gouvernement et de ses médias usant de la rhétorique de « la prise en otage des fêtes de Noël, des retrouvailles de famille, de la joie des enfants et des grands parents », ne prend plus. Cette résistance au discours ambiant est d’ailleurs une chose que l’on peut retrouver ailleurs en Europe. En France par exemple, où une vague de grèves a eu lieu durant la période des élections présidentielles, habituellement temps de gel des mouvements sociaux. Au Portugal également, pays où l’influence traditionnelle catholique n’est pourtant pas rien, où les grèves des cheminots et celle illimitée des enseignants ne se sont pas arrêtées pour Noël.

DES GRÈVES SOUTENUES PAR LA POPULATION 

Une des caractéristiques importantes des grèves en Grande-Bretagne, c’est qu’elles bénéficient, comme dans d’autres pays, d’un énorme soutien de la population. Et ça se comprend. 

Les Britanniques sont confrontés à un hiver au cours duquel des millions de personnes seront incapables de payer leur nourriture, leur chauffage ou leur logement, malgré un travail à plein temps. C’est un événement, social et politique, qu’aucun d’entre nous n’a vu de sa vie. Et les gens ne l’acceptent pas. Des  millions de britanniques ont sombré dans la pauvreté[19]. On estime que trois millions ne pourront pas se chauffer cet hiver. Concrètement, les deux tiers des Britanniques risquent de ne pas pouvoir payer leurs factures de chauffage cet hiver[20]… Plus de 7 millions de ménages se sont privés depuis juin d’au moins un des éléments essentiels d’une vie décente, comme le chauffage ou trois repas par jour. Pour beaucoup, il faudra choisir entre manger ou se chauffer… Alors, parler de cadeaux à Noël ! La réelle prise d’otage a été opérée par les compagnies de l’énergie qui ont augmenté leurs prix de 80% au 1er octobre – et d’autant leurs bénéfices. Tout le monde le comprend[21].

Manifestation organisée par les mouvements « Enough is Enough », « Don’t Pay » et «Just Stop Oil». Londres, le 1er octobre 2022. (© NIKLAS HALLE’N / AFP)

Au-delà des sondages, le soutien de la population, y compris des couches moyennes paupérisées, s’exprime concrètement et de manière militante. Ce soutien se manifeste dans l’action convergente de citoyens qui, à près de trois cent mille au travers du mouvement « Don’t pay UK » (« Ne payez pas »), ont décidé de ne plus payer leurs factures énergétiques à partir du 1er octobre, tout en menant des actions visant les directions des groupes énergétiques qui n’ont jamais fait autant de bénéfices[22]. Il se manifeste encore par une mobilisation citoyenne plus importante, car issue d’une volonté collective aux perspectives larges regroupant syndicats, leaders politiques, associations et organisations civiles variées : le mouvement « Enough is enough » (« Trop c’est trop »), avec près d’un million de membres revendiqués[23]. Il refuse la hausse des prix, exige des augmentations de salaires, se bat pour la re-nationalisation de certains secteurs économiques clés, réclame l’annulation des mesures énergétiques toutes prises dans l’intérêt du grand capital, des repas gratuits pour les enfants à l’école, des logements sains et abordables, et pour tout ça, voit la taxation des riches comme une nécessité absolue ! L’organisation associe des gens par centaines de milliers à une banque alimentaire[24]. Ainsi, des clubs de foot, des pubs, des associations diverses et des piquets de grève sont mis en réseau et jouissent d’un soutien moral et concret (argent, aliments, etc…). De ce mouvement émerge aussi des meetings réguliers et des manifestations massives visant à fédérer syndicats et société civile[25]… trop massives…  au goût des directions syndicales et politiques des travaillistes.

La réelle prise d’otage a été opérée par les compagnies de l’énergie qui ont augmenté leurs prix de 80% au 1er octobre – et d’autant leurs bénéfices

En effet, les grandes manifestations de début octobre ont été tellement suivies que les dirigeants syndicaux – même les plus « radicaux » – à la tête de « Enough is enough », s’en sont inquiétés au point de ne plus renouveler l’expérience[26]. Ce qui traduit la crainte bureaucratique et corporatiste de certains leaders de la contestation face au « risque » d’une dynamique tendant vers l’unification des grèves et le développement de leurs liens avec le reste de la population, dans un mouvement unique et centralisé. Bref, il s’agit de l’habituelle peur de « perte de contrôle » travaillant une élite ayant besoin de l’ordre établi pour perdurer. Celle-ci refuse un mouvement qui pourrait ainsi poser très rapidement la question politique de la grève générale et du renversement du gouvernement. Aussi, depuis les grandes manifestations de début octobre, elle a tout fait pour favoriser des actions charitables et l’accompagnement de l’émiettement des grèves par des négociations ici et là.

Des pompiers manifestent à Londres, le 6 décembre 2022. (ANDY RAIN/EPA/MAXPPP)

Cette propagation des grèves pose de fait la question du pouvoir à l’extérieur du mouvement (on l’a vu avec les chutes de Johnson et Truss) mais aussi à l’intérieur (la crainte des dirigeants des organisations participantes). Paradoxalement, ces luttes restent économiques dans l’esprit de leurs participants, ce qui empêche de passer au stade « grève générale », modalité qui, par définition, recherche le débouché politique. On voit bien que le fil qui sépare l’économique du politique – c’est-à-dire la généralisation des grèves en grève générale – est ténu, et le sera de plus en plus au fur et à mesure qu’encouragé par la durée, la dimension et la radicalisation progressive du mouvement, l’esprit offensif l’emportera sur le défensif. Le basculement de l’un à l’autre peut se faire à tout moment.

Ce basculement pourrait être provoqué par le Parti Conservateur (Tories) lui-même. En effet, la situation est en train de signer la mort de cet appareil et de ses gouvernements zombies successifs (donc tout son personnel politique). Ce parti pourrait être tenté, pour sortir de son impuissance et pressé par une minorité réactionnaire et haineuse, par un coup de force. Ce pourrait être la mobilisation de l’armée contre les grévistes ! Le gouvernement a très vite commencé à former 600 militaires pour remplacer la police aux frontières largement en grève. Il a fait de même pour les ambulanciers, anticipant leur entrée en grève du 19 décembre. Cette dernière manœuvre aurait pu amorcer une prise de conscience générale et participer à transformer la généralisation des grèves économiques en une grève générale politique pour faire reculer le gouvernement sur cette mesure. Un premier pas vers sa chute. Quoi qu’il en soit, même ce remplacement partiel des effectifs de secteurs en grève n’a pas eu l’effet escompté d’affaiblissement de la grève, le soutien populaire étant trop puissant[27].

Mais cette montée en puissance qualitative peut également compter sur l’influence extérieure.

DE LA GRANDE-BRETAGNE À LA FRANCE ET AU RESTE DE L’EUROPE

L’augmentation de la misère en Grande-Bretagne préfigure ce que l’on va connaître dans les mois qui viennent dans la plupart des pays du continent. Elle annonce en même temps l’ampleur des mouvements sociaux à venir. L’exemple britannique éclaire également la tendance du mouvement à glisser d’un état d’esprit défensif à un état d’esprit plus offensif et, de là, le passage des luttes économiques vers la lutte politique posant la question du pouvoir. Mais ces passages de l’économique au politique peuvent s’avérer être très différents de ceux du Royaume-Uni. Ils sont fonction des pays, de leurs structures, de leurs histoires et de leurs traditions de lutte.

L’exemple britannique éclaire également la tendance du mouvement à glisser d’un état d’esprit défensif à un état d’esprit plus offensif et, de là, le passage des luttes économiques vers la lutte politique posant la question du pouvoir

Il faut dire que la Grande-Bretagne a une histoire plus riche en luttes économiques qu’en mouvements sociaux à caractère politique. Au contraire, si l’on pense à la France, mais aussi à l’Italie, à la Grèce ou à l’Espagne et à certains pays de l’ancienne Europe de l’Est, la tradition de luttes sociales à caractère politique est au cœur de leur histoire. En France, la lutte de classe ouverte, la centralisation du pouvoir, l’agressivité réactionnaire – et la bêtise – particulière de sa classe possédante et de ses dirigeants, font de ce pays l’un de ceux où l’irruption politique – souvent révolutionnaire – se tient immédiatement derrière la question sociale. On vient récemment de le constater avec les Gilets Jaunes. La transformation de mouvements économiques dispersés, comme les très nombreuses grèves actuelles pour des augmentations de salaires, en une grève générale politique, peut être bien plus rapide qu’en Grande-Bretagne. D’autant plus que le tout petit Bonaparte qu’est E. Macron n’a pas d’autre choix, pour continuer à justifier son existence vis-à-vis des partis traditionnels de la bourgeoisie, LR, PS, RN, que de se hasarder à tenter le quitte ou double avec sa réforme des retraites dont la présentation officielle (car nous connaissons l’essentiel) aura lieu le 10 janvier 2023. C’est ce projet qui pourrait bien unifier très rapidement en 2023 les grèves et toutes les luttes pour l’empêcher de mener à bien sa réforme, c’est-à-dire le « dégager ».

Piquet de grève de la CGT devant l’un des sites de Total, le 19 octobre 2022. (© REUTERS/Eric Gaillard)

Depuis les Gilets Jaunes en 2018, puis la dynamique populaire contre le pass sanitaire, on observe l’irruption de revendications économiques ou sociales adossées à une exigence politique : dégager Macron et, derrière lui, en filigrane, dégager le système économique qui le porte, le capitalisme. De plus, même sur le seul terrain économique, ce qui s’est passé le 18 octobre 2022 en France[28] montre que nombre de militants syndicalistes de base, comme partie la plus avancée du prolétariat, cherchent à marcher vers une grève générale qui, dans le contexte français, prendrait tout de suite un tournant politique. Ce scénario, s’il n’est pas encore mûr, n’est plus non plus le slogan de petits groupes. Il s’agit déjà de l’objectif sous-jacent de couches relativement larges du mouvement social et syndical. C’est en effet sous la pression que la CGT, qui ne voulait pas se saisir du rapport de force créé par la grève des raffineurs ayant pourtant réussi à assécher une partie du pays[29], s’est trouvée contrainte de lancer cette journée d’action du 18 octobre. C’est aussi à ce moment que la tentative de réquisition des grévistes par le pouvoir paraissait être la provocation de trop[30]. Celle que les travailleurs ne pouvaient pas laisser passer. Une provocation politique qui exigeait une riposte politique : le retrait de cette mesure contre le droit de grève et le recul politique du gouvernement. L’avant-garde ouvrière et militante s’est donc lancée dans ce 18 octobre pour tenter d’en faire, non pas une journée d’action de plus, mais le premier pas vers la grève générale. Aussi, la journée s’est enrichie de nombreuses assemblées générales, en particulier chez les cheminots. Ceux-ci ont décidé, contre leurs directions syndicales (mise à part Solidaires), de continuer le lendemain, soit en même temps que les ouvriers d’un certain nombre d’entreprises importantes de par leur poids économique ou le dynamisme de leurs équipes militantes. Parmi elles, EDF, les centrales nucléaires, Airbus, Geodis à Gennevilliers, Neuhauser et quelques autres, mais aussi quatre cents lycées qui ajoutaient aux revendications économiques pour les salaires, le refus de Parcoursup, c’est-à-dire le refus politique de la sélection sociale. On avait là le mélange détonnant qui fait les grèves générales et politiques.

Les vacances scolaires pour les lycéens, en même temps que la concession d’une augmentation de 200 euros mensuels aux agents d’EDF[31], l’usure de la grève des raffineurs et enfin le sabotage de l’élan par la direction de la CGT qui refusait de soutenir le mouvement en proposant deux nouvelles journées d’action trop éloignées, on eut raison du mouvement qui s’est éteint au bout de quatre jours.

Paris (12e), hiver 2019. Rassemblement de syndicalistes de la RATP. (LP/J.-G.B.)

Ce mouvement a toutefois montré qu’il existe chez bien des militants, et dans une avant-garde ouvrière et jeune assez large, l’envie et la conscience qu’il faut construire une grève générale s’exprimant en un « tous ensemble ». D’autre part,  le repli qui a suivi n’a en rien diminué le nombre de grèves pour les salaires, qui n’ont peut-être jamais été aussi nombreuses, dont un nombre significatif sont victorieuses[32]. Certaines se sont tenues et se tiennent sans les syndicats (du moins sans leur initiative et méthodes d’organisation au départ), comme la grève des contrôleurs SNCF (rejoints par certains aiguilleurs) qui s’est tenue durant les fêtes et qui a été lancée par le collectif national ASCT (CNA) rassemblant plus de 3 500 membres sur 10 000 contrôleurs. Même si le préavis posé pour le week-end de Noël n’a pas été reconduit le week-end du Nouvel An du fait d’un accord important entre les syndicats et la direction, cette lutte est un pas important vers une auto-organisation conséquente[33]. De plus, beaucoup d’actions ont eu lieu durant les vacances, dans le même geste offensif qu’en Grande-Bretagne ou au Portugal, et avec des revendications de 200, 300, 400 ou même 500 euros de plus par mois, soit bien au-delà de la simple compensation de l’inflation récente. L’idée est toujours de reprendre ce qui a été volé depuis des années, car les travailleurs sont bien conscients que le rapport de force général est en train de tourner, certes très lentement, en leur faveur. Et qu’il leur est possible de contribuer à infléchir la tendance en ce sens, même à de petites échelles.

L’idée est toujours de reprendre ce qui a été volé depuis des années, car les travailleurs sont bien conscients que le rapport de force général est en train de tourner, certes très lentement, en leur faveur

Enfin, forts de cette conscience, ceux qui se sont retrouvés le 18 octobre, ainsi que bien des Gilets Jaunes, des militants écologistes radicaux, des jeunes, des lycéens et étudiants, des féministes, des anti-racistes et anti-fascistes, voient bien que la réforme des retraites, même si elle ne les touche pas directement, est une contre-révolution civilisationnelle (Cf. Retraites et chômage : sous les canons du marché). Pour cette raison, elle peut être le lieu d’unification de toutes les colères. Tous ont bien l’intention de s’y engager dans le but d’affaiblir durablement Macron et son gouvernement. De les faire chuter en même temps que leur « monde », comme le mouvement  « Nuit debout »  de 2016 l’avait formulé.

Manifestation à Rennes le 18 octobre 2022. (La Provence)

Les hésitations du clan Macron, qui a repoussé l’annonce de la réforme des retraites du 15 décembre au 10 janvier, témoignent aussi de cette conscience qu’un affrontement d’ampleur est très probable. Ce sont les manifestations des inquiétudes et des divisions d’une classe dirigeante vivant dans la crainte de voir son hégémonie directement remise en cause. L’appel à la grève du 10 janvier à la RATP, le lendemain de l’annonce, est une riposte directe à cette déclaration de guerre que constitue la réforme des retraites. Elle dit l’envie et la capacité de contre-attaque politique qui anime les travailleurs.

Cette réaction de la classe ouvrière française pourrait prendre un tour européen, enflammant en 2023 un continent animé en bien des endroits par la nécessité de la grève générale. L’exemple des Gilets Jaunes avait déjà fait tache d’huile dans une vingtaine de pays, dont de nombreux européens[34]. Aujourd’hui, alors que des mouvements de grèves ou de luttes notables émergent en Irlande, Autriche, Allemagne, Norvège, Serbie, Bosnie, Pologne et même en Suisse, la grève générale travaille souterrainement  l’Italie, la Grèce, l’Espagne, le Portugal, la Belgique, les Pays Bas, mais aussi la Bulgarie, le Kosovo, le Montenegro, l’Albanie, les pays baltes et la Hongrie. Sans oublier la Turquie, à cheval entre l’Europe et l’Asie[35]. Les mouvements sociaux y sont nombreux, les journées de grève générale s’y sont multipliées, tandis que les tensions politiques anti-gouvernementales s’y sont intensifiées proportionnellement à la montée de la colère sociale.

LA RÉVOLUTION CONTRE LA GUERRE

Une partie de l’ancienne Europe de l’Est est partie intégrante de la lame de fond qui agite l’Ouest, ce qui est totalement inédit depuis la Seconde Guerre mondiale. Quelles en seront les conséquences ? Quelles répercussions un mouvement européen important de grèves peut-il avoir sur la Russie, sur l’Ukraine et sur la guerre ? Nul ne peut le dire, mais un tel scénario ne sera pas sans effet géopolitique.  

Les hésitations du clan Macron, qui a repoussé l’annonce de la réforme des retraites du 15 décembre au 10 janvier, témoignent aussi de cette conscience qu’un affrontement d’ampleur est très probable

En septembre 2022 la contre-offensive ukrainienne démarre, témoignant plus clairement du basculement des temps. Jusque-là, beaucoup admiraient la capacité de résistance du peuple ukrainien dont l’action, ne l’oublions pas, s’inscrit dans le prolongement d’une révolution, celle de Maïdan en 2014[36]. Pour masquer la réalité de cette révolution, au final battue par une faction de la bourgeoisie ukrainienne[37], on employa le signifiant vide de « révolution orange ». Cette réduction dans les termes eut l’effet d’entretenir une méconnaissance générale de l’évènement en Occident, voire un dédain certain. Pourtant, cette révolution fut, pour partie, authentiquement populaire, et c’est ce qui donne aujourd’hui un caractère subversif à un pan de la résistance ukrainienne. Si une certaine ferveur révolutionnaire contribue aujourd’hui à stopper l’avancée de la guerre, il est possible d’espérer un retournement contre Zelensky et le capitalisme qu’il a contribué à largement développer dans le pays[38]. Des réseaux de solidarité accueillant hier les réfugiés ukrainiens et se demandant jusqu’à quand l’Ukraine allait pouvoir tenir face à la machine de guerre russe, se posent à présent la question d’accueillir les déserteurs de l’armée russe et se demandent jusqu’à quand pourra tenir le dictateur Poutine. Justement parce que le moral est du côté ukrainien, pas du côté russe et encore moins de son armée.

Genou à terre en hommage au collègue suicidé, pendant la grève des salariés de GRDF, sur le site de Trudaine, à l’appel du syndicat CGT-Energie et UGICT, le 24 novembre 2022, à Paris, France

Cette contre-offensive ukrainienne produit des effets équivalents, du point de vue politique et moral – en changeant ce qu’il faut changer – à l’offensive du Têt de 1968 menée par le peuple vietnamien[39]. Ce fut le tournant de la guerre du Vietnam car elle conforta la méfiance de la population américaine à l’égard du discours optimiste de l’administration Johnson, amenant ce dernier à renoncer à se représenter à l’élection présidentielle. Elle annonçait la défaite américaine définitive de 1975. C’est de ce tournant dont il s’agit à l’échelle mondiale et qui se reflète dans l’offensive ukrainienne. Les rapports de force changent, les classes populaires passent à l’offensive et marquent des points, expérimentent, gagnent parfois, cherchent leur indépendance politique par delà les vieux appareils, les vieilles traditions, les vieux préjugés, les vieilles frontières. Bien sûr, le vieux monde résiste.

Le gouvernement britannique attaque violemment les grévistes en les présentant comme des alliés de Poutine, la cinquième colonne dans le pays, des traîtres, … Même si cela ne fonctionne pas, soyons sûrs que nous aurons droit à ce type d’arguments de guerre partout demain. Et inversement du côté de la propagande de Poutine. Ce n’est pas nouveau : la fuite dans la guerre n’est qu’un moyen de détourner la montée de la révolution[40]. Il n’ y a rien d’étonnant à ce que la propagande contre les luttes des classes laborieuses prenne les contours d’un discours martial et nationaliste en faveur des possédants. Ainsi, ce qui est en jeu quand la grève générale se heurte à la guerre, c’est la libération de tous ceux qui jusque-là cherchaient encore des maîtres, de Biden à Poutine. Bref, l’objectif est que l’outil qu’est la grève générale permette de mettre fin à la guerre entre les hommes pour mener la guerre aux tyrans.

CONCLUSION

Comment une grève générale européenne, ou simplement la poussée vers un tel scénario, accompagnée de l’ébranlement des régimes occidentaux en place, peut-il se greffer à la possibilité de battre ou de faire tomber Poutine, un des vecteurs de la réaction mondiale ?

Il n’ y a rien d’étonnant à ce que la propagande contre les luttes des classes laborieuses prenne les contours d’un discours martial et nationaliste en faveur des possédants

Cela paraît impensable si l’on s’en tient aux visions géostratégiques du dessus. Mais l’esprit nouveau, ce monde nouveau qui germe par en bas, lui, rend crédible un tel horizon. L’aspiration à la liberté est contagieuse, tandis que les situations révolutionnaires émergent le plus souvent des guerres. Le peuple russe le confirmera-t-il à nouveau ? Les travailleurs de Russie, dont la misère s’est considérablement aggravée avec la guerre, encouragés par cet appel d’air des peuples révoltés ébranlant leurs propres régimes en Europe, peuvent contribuer à faire cesser la guerre en s’opposant à Poutine. Cette dynamique pourrait prendre racine dans les maillons faibles de l’impérialisme russe, c’est-à-dire chez les peuples périphériques de la fédération de Russie, opprimés et humiliés, qui ont déjà manifesté cette volonté de tenir tête en refusant d’envoyer leurs enfants servir de chair à canon. Elle pourrait aussi émerger des classes ouvrières des peuples d’Asie centrale, dominés par des dictateurs souvent proches du régime russe et où l’agitation sociale est importante, voire insurrectionnelle.

Grève générale de 24 heures à Athènes, en Grèce. Photo prise le 9 novembre 2022. (REUTERS/Alkis Konstantinidis)

Nul ne peut prédire la suite des événements, ni comment ceux-ci vont se dérouler. Néanmoins, il est certain que le chemin emprunté par ces mouvements est celui du dépassement des frontières entre les peuples et de l’abolition des barrières entre les sexes, les âges ou les castes. C’est ce qui est en train de mûrir des tréfonds de l’Asie (Cf. Un nouveau tournant dans la situation mondiale (1/3)) et de l’Europe, comme nous venons de le voir. C’est également ce qui gronde des profondeurs des Amériques, comme nous le verrons dans un troisième volet. Car la montée vers la perspective d’une grève générale politique révèle en même temps l’effritement des autorités des régimes en place, leur impuissance grandissante à tromper les peuples et les classes exploitées, l’usure de leurs politiques xénophobes, racistes et nationalistes visant à la reproduction de leurs intérêts. Nous assistons à une crise de la direction politique de la bourgeoisie, celle-ci ne réussissant plus à créer le consentement de la population autour des politiques du capital. Enfin, ce tournant donne naissance aux hommes et femmes qui porteront la grève générale de demain et qui cherchent un nouvel internationalisme révolutionnaire. Ce que nous verrons dans le troisième volet.

C’est ça l’air du temps qui vient. C’est ça que faire reculer Macron sur les retraites, dans le contexte mondial et européen actuel, porte en conséquence. Soyons conscients de l’ébranlement général en cours dans lequel peut s’inscrire une lutte contre la réforme des retraites. Le moment de l’heure où « en bas on ne veut plus et en haut on ne peut plus » se rapproche, c’est pourquoi 2023 annonce bien des chambardements. Soyons prêts et à la hauteur des événements à venir !

Jacques Chastaing


Notes de la rédaction :

Un nouveau tournant dans la situation mondiale (1/3)

Un nouveau tournant dans la situation mondiale (1/3)

Du 13 juillet au 26 novembre 2022, nous avons pu observer une série d’événements qui, pris dans leur ensemble, c’est-à-dire de l’Asie du Sud et de l’Est à la Grande-Bretagne, en passant par l’Ukraine, l’Afrique ou les Amériques, dévoilent un tournant mondial des luttes « par en bas ». Ce que l’on a pu observer, c’est qu’elles sont passées au même moment du défensif à l’offensif lorsque, « en haut », un autre tournant se dessinait : celui de l’usure et du déclin des populismes de droite extrême qui avaient été propulsés sur la scène politique et gouvernementale comme ultime tentative de la bourgeoisie pour dévoyer les montées sociales de la phase précédente.

Cette situation nous rapproche un peu plus de circonstances pré-révolutionnaires que la vieille formule synthétise par : « en bas on ne veut plus, en haut on ne peut plus ».

Bien que nous ayons été nombreux à être remués par certains de ces événements, ce sentiment prégnant n’a souvent duré qu’un instant. La plupart des observateurs sont retombés dans une sorte de torpeur et ces évènements ont vite été attribués à une période tout juste un peu plus fébrile que les précédentes. Car si nous pouvons sentir qu’il se passe peut-être quelque chose d’important, nous n’avons pas forcément les mots pour saisir consciemment leur dimension commune et leur dynamique d’ensemble. Souvent trop influencés par la géopolitique d’ « en haut » et pas assez par celle d’ « en bas », nous avons certes pu les percevoir un par un, mais sans toutefois en saisir la logique : leurs enchaînements et leur influence sur les dominants. Incapables de restituer leur portée et dans l’impossibilité d’assimiler les leçons à en tirer, il nous est difficile de lire les signes de ce chambardement dans ce que nous vivons ici, aujourd’hui, au quotidien.

Ce dossier en trois volets nous servira à y voir plus clair. Nous commencerons par brosser le paysage des mouvements sociaux en cours en Asie, avant de nous intéresser à ceux qui se déroulent en Europe et dans les Amériques. Enfin, nous tenterons de cerner les conséquences de ces modifications sur les puissants de ce monde et les difficultés grandissantes qu’ils rencontrent pour y faire face.

L’ASIE EN ÉBULLITION : SRI LANKA, BANGLADESH, PAKISTAN, INDE, IRAN, CHINE

J’écrivais dans un précédent article Ukraine : sous la guerre, la révolution ? : « Globalement, les convergences révolutionnaires entre les collectivités humaines mondiales se sont mises de plus en plus à écrire l’Histoire [la grande, ndlr], au détriment de celle [petite, ndlr] qui découle des rivalités entre les États-nations» et « depuis 2018 nous assistons à une recherche consciente du rapprochement des mouvements contre l’exploitation et contre les oppressions ». En même temps qu’un développement de l’indépendance de classe au sein des mouvements, faudrait-il ajouter. C’était déjà le potentiel de la tendance que je décrivais dans mes articles Tempête sur l’Asie pour les événements de 2020-2021, avec comme limite leur incapacité à poser la question du pouvoir. Ce potentiel et ces tendances sont aujourd’hui devenus des réalités bien concrètes même si la question du pouvoir, et par conséquent la conscience même du mouvement en cours, bien qu’initiée, soit encore à l’état d’ébauche. Mais une ébauche de masse.

AU SRI LANKA, AU BANGLADESH ET EN INDE

L’Asie du sud était donc déjà en ébullition en 2020-2021. On peut relever le soulèvement paysan indien bien sûr (Cf. Le mouvement paysan indien (2020 à aujourd’hui)), mais encore, au même moment, le mouvement social massif agitant le Pakistan et qui aboutit à la chute du gouvernement en avril 2022 (Cf. Tempête sur l’Asie (3/3). Du soulèvement paysan indien à l’indépendance politique ouvrière au Sri Lanka et au Pakistan). Rajoutons les multiples grèves et luttes d’importance aux Maldives, au Népal et au Sri Lanka. Dans ce dernier pays, cette dynamique déjà puissante a pris une autre dimension le 13 juillet 2022. Les insurgés, après avoir investi les bureaux du premier ministre, la télévision, encerclé le parlement et s’être emparé du palais présidentiel, firent tomber le chef d’État et son gouvernement. Ils se sont ensuite baignés dans sa piscine, devant les yeux enthousiastes des travailleurs du monde entier1. Pour la première fois depuis longtemps, les prolétaires destituaient le gouvernement et s’emparaient des organes du pouvoir, au moins pour un temps.

À Sylhet, Bangladesh, manifestation pour la hausse des salaires dans les plantations, 10 août 2022. (IMAGO/H. M. Shahidul Islam / Eyepix Group)

Puis, début août, commençait une grève de 150 000 ouvriers – et surtout ouvrières – des plantations de thé du Bangladesh travaillant dans une situation de quasi esclavage économique et patriarcal2. Quinze jours après, ces ouvrières étaient victorieuses avec, selon les autorités, un quadruplement de leur revenu. En Inde, ce succès eut des effets immédiats. Il entraîna dans son sillage deux hausses importantes des salaires pour 600 000 ouvriers et ouvrières du thé dans l’État indien frontalier de l’Assam. Suivit une hausse du salaire minimum de 67% au Sikkim, un autre État indien de cette même région, connu aussi pour ses plantations. C’était aussi la première fois depuis longtemps qu’une grève ouvrière d’une telle ampleur était victorieuse.

Toujours en août, encouragés par les succès revendicatifs des ouvrières des plantations de thé, des millions de bangladais descendaient massivement dans les rues – et continuent à le faire sans répit jusqu’à aujourd’hui – pour dénoncer la hausse des prix des carburants, avant d’exiger la chute du régime3. Au même moment, des soulèvements se déclenchèrent dans les sept États de la région de l’est de l’Inde, à la frontière du Bangladesh et de la Birmanie, dénonçant pêle-mêle la dictature militaire indienne dans la région, comme la dictature militaire birmane sur les mêmes peuples et tribus qui vivent de part et d’autre des frontières.

Des travailleurs du textile bangladais bloquent une route pour réclamer leurs salaires impayés lors d’une manifestation à Dhaka, au Bangladesh, le jeudi 16 avril 2020. (AP Photo/Al-emrun Garjon)

Ainsi, à partir d’une révolte de femmes esclaves sur les plantations de thé du Bangladesh, au travers de multiples révoltes par delà les religions qui les divisent (hindoues, musulmanes, chrétiennes, bouddhistes), et par dessus les frontières, s’est dessinée une remise en cause des États issus des indépendances de 1947. Dans cette région où les peuples et les tribus sont innombrables et où les guérillas le sont tout autant depuis 1947 – les plus anciennes au monde4 – parce que les frontières des indépendances ont séparé dans le sang des peuples frères, avec une loi martiale maintenue quasiment depuis 1947 dans les États indiens, les luttes ouvrières ont esquissé les contours d’une nouvelle union des peuples. Un vaste Bengale d’avant les indépendances, qui regrouperait dans la paix les peuples et tribus d’un même ensemble : Bangladesh (166 millions d’habitants), Birmanie (55 millions d’habitants) et Est Indien (140 millions d’habitants).

Cela signifie que la contestation ouvrière, au départ économique, a pris une dimension politique dépassant les acquis et les limites des indépendances d’il y a soixante-dix ans. Et ce n’est pas tout.

LA SITUATION AU PAKISTAN ET EN IRAN

En effet, toujours en août 2022, mais cette fois au Pakistan, démarrait une grève de 40 000 ouvriers du textile – en majorité des ouvrières – pour des augmentations de salaires dans la capitale Faisalabad5. Située dans la province du Pendjab, cette ville est l’équivalent de la Manchester du XIXe siècle. Quinze jours après, ils obtenaient une augmentation de 17% pour 300 000 ouvriers du textile. Une victoire historique qui se prolonge aujourd’hui par des luttes incessantes et gagnantes pour des améliorations diverses des conditions de travail et des droits sociaux dans la région. Dans les briqueteries par exemple, mais aussi et encore dans le textile où, face aux menaces de fermetures en conséquence des inondations de cet automne, les ouvrières répondent par la menace de prendre les usines à leur compte6. Les revendications économiques ont été ici dépassées pour des objectifs subversifs remettant en cause l’ordre capitaliste. Ceci est d’autant plus vrai que l’organisation qui anime ce mouvement, le HKP7, ne cache pas son projet de mettre la question ouvrière au centre de l’agenda social et politique du Pakistan.

Des ouvriers pakistanais organisent un rassemblement dans la localité de Sudhar (district de Faisalabad) contre la montée en flèche de l’inflation et pour les droits fondamentaux. 2022. (Photo par l’HKP)

C’est la première fois dans l’histoire du Pakistan – 220 millions d’habitants – que le mouvement des luttes ouvrières atteint un tel degré d’autonomie politique. En effet, il arrive à réellement contester l’autorité politique des différents clans bourgeois qui ont toujours su se mettre à la tête des colères populaires pour les dévoyer dans des impasses.

Pour continuer, encore en août et toujours au Pakistan, démarrait un mouvement populaire laïc massif et quotidien dans une des quatre provinces du pays, celle du Khyber Pakhtunkhwa (qui est frontalière de l’Afghanistan). Le but était de mettre fin à la terreur religieuse des talibans, comme à leur gangstérisme et à leurs rackets se développant grâce à la complicité d’un État pakistanais corrompu8. Cette mobilisation qui soulève encore aujourd’hui, fin novembre, tout le peuple pachtoune (peuple en majorité originaire d’Afghanistan) est massive. Elle a lieu à l’initiative d’une organisation pachtoune se réclamant du marxisme, le PTM9. Son effort pour traquer les Talibans partout où ils tentent de se cacher se développe dans une région qui fut pourtant le berceau du mouvement taliban, ce qui témoigne d’une évolution considérable des esprits dans un État fondé sur des bases religieuses10. La réalité est donc très éloignée de ce que nos médias nous présentent de ce pays et de ce que la géopolitique nous fait imaginer.

Un soldat iranien surveille un rassemblement pro-gouvernemental organisé par les autorités à Téhéran, le 25 novembre. (Ebrahim Noroozi / AP)

Dans le même ordre d’idées, à peine plus tard, en septembre 2022, mais pas très loin de là, en Iran, les femmes se soulevaient contre la dictature religieuse des ayatollahs, jetaient leurs voiles et se coupaient les cheveux11. Elles ont su entraîner l’ensemble de la population, osant défier et ébranler une féroce dictature religieuse de 40 ans12. Depuis, et après plus de soixante jours, la révolte se développe dans les confins du pays, aux Kurdistan et Baloutchistan iraniens, tout près du Baloutchistan pakistanais. Or, justement, dans ce Baloutchistan pakistanais situé à peine plus au sud de la province du Khyber Pakhtunkhwa et où le PTM fait la chasse à la dictature religieuse, un mouvement massif se développe. Cela fait en effet un mois que le port de Gwadar, donnant sur la mer d’Arabie, est bloqué. Essentiel à l’économie pakistanaise ainsi qu’à l’économie chinoise, en particulier pour la province du Xinjiang (ce territoire au foyer ouïgour des révoltes chinoises d’aujourd’hui)13(Cf. Se référer à la carte 1 des corridors commerciaux chinois de la fin de l’article), il est le coeur d’une lutte des travailleurs et de la population qui exigent tout : de meilleurs salaires, un droit du travail, la sécurité sociale (la protection contre la maladie, la vieillesse et le chômage), des infrastructures et des services publics pour répondre aux besoins en hôpitaux, écoles, médecins de proximité, routes, eau courante et électricité, etc. Ils demandent en outre la levée des frontières entre les Baloutchistans iraniens et pakistanais14.

Ainsi, comme pour le Grand Bengale, on assiste à une jonction des mouvements sociaux et sociétaux, féministes et ouvriers, qui remettent non seulement en question l’ensemble de l’ordre social, mais encore la géographie des État au sein desquels se forgent et se maintiennent oppressions et exploitations.

L’INDE À NOUVEAU

En Inde, la province du Pendjab, voisin du Pendjab pakistanais qui connaît de nombreuses révoltes ouvrières – et séparé de lui par la sécession religieuse pakistanaise de 1947 (Cf. Se référer à la carte 2 de la géographie des provinces frontalières de l’Inde et du Pakistan) -, a été l’épicentre du soulèvement paysan indien de 2020-2021. Il est aussi, avec l’État voisin indien de l’Haryana, au berceau du SKM, la coordination radicale paysanne s’étant constituée contre toutes les haines et divisions de sexe, religions et castes. Cette organisation a ébranlé en 2020-2021 l’autorité du pouvoir central d’extrême droite du BJP de Modi et l’a fait reculer notamment grâce à l’engagement des paysannes, toujours à l’avant-garde de la lutte. Celles-ci ont entraîné à leur suite les autres femmes du pays, les ouvrières et ouvriers, les tribus, les basses castes et les jeunes15.

Le SKM avait fait reculer le pouvoir au point de presque réussir à le faire chuter16. Cependant, comme les organisations étudiantes à la tête de la lutte au Sri Lanka, il avait hésité puis finalement renoncé à marcher pour la prise effective du pouvoir, au profit d’un prétendu processus constituant institutionnel et des solutions électorales traditionnelles. Ce recul politique et stratégique avait toutefois entraîné, au Pendjab indien, le succès électoral hors du commun d’un tout petit parti, l’AAP, sorte de Podemos indien17. Mais bien sûr, l’AAP, comme le Podemos espagnol, s’est installé dans le système et ne fit pas beaucoup mieux que les autres.

Des militants et des agriculteurs participent à une manifestation alors qu’ils continuent de manifester contre les récentes réformes agricoles du gouvernement central, à Bangalore, le 26 janvier 2021. (Photo de Manjunath Kiran / AFP)

Aussi, fin septembre 2022, le SKM, qui a une influence considérable en Inde et mène toujours de nombreuses luttes au sein des 600 millions de prolétaires ruraux, a tenu des assises publiques de grande dimension pour tirer aux yeux de tous le bilan de son expérience malheureuse. Il en a conclu qu’il ne se plierait plus aux jeux institutionnels en affirmant, devant tous, l’engagement d’une voie révolutionnaire. À l’heure actuelle, le SKM est l’un des plus grands « partis » prolétariens du monde.

Le 26 novembre 2022, ce nouveau SKM appelait à une journée nationale de blocage de tous les gouvernorats du pays. La journée fut très suivie, avec la mobilisation de cinq millions de paysans et, derrière eux, de toute une foule d’ouvriers, de jeunes, de féministes, d’étudiants, de membres de tribus et de basses castes, qui suivirent. Les sièges des gouverneurs de 25 État indiens (sur 28) ont été bloqués afin d’obtenir une garantie par l’État du prix de vente des produits agricoles au double du prix du marché, soit une sorte de Smic paysan que Modi avait promis (sans garantie) de préserver fin novembre 2021. Cette revendication considérable changerait la vie de 600 millions de paysans et prolétaires ruraux, et par là même la physionomie de tout le pays, voire de l’Asie du sud tant l’application de cette mesure aurait valeur d’exemple. Cependant, elle suppose d’obtenir un rapport de force révolutionnaire. Elle n’est d’ailleurs pas nouvelle puisqu’elle était déjà au programme du soulèvement paysan indien de 2020-2021 (Cf. Le mouvement paysan indien (2020 à aujourd’hui)). Cette aspiration à l’autonomie trouve même son origine dans la lutte pour l’indépendance de l’Inde. Effectivement, elle est en partie assignable à la révolution gandhiste des années 1940 qui n’a politiquement jamais abouti, malgré quelques pas en ce sens. Ces quelques pas, bien que modestes, ont toutefois donné la configuration actuelle du rapport de force en Inde. En même temps, tout en s’inscrivant dans l’héritage historique du pays, cette perspective du salaire paysan est totalement nouvelle dans sa forme, parce qu’au lieu d’être posée comme une simple décoration pour désigner un horizon lointain aux côtés de la principale revendication de l’an passé qui était l’abandon par le gouvernement de trois lois anti-paysannes, elle est aujourd’hui la principale revendication. En d’autres termes, la révolution est au programme du mouvement paysan.

L’une des estrades des paysans à Singhu, à la frontière Delhi-Haryana. (Photo par Madhuresh Kumar)

Après la réussite de la journée du 29 novembre, le SKM a appelé à une Assemblée Générale nationale le 8 décembre prochain. L’enjeu est de décider des formes de la suite à donner au mouvement. Sera, entre autres propositions, discuté la possibilité de bloquer Delhi, comme l’an passé, mais aussi toutes les grandes villes du pays. Quoi qu’il se décide, le SKM a mis la préparation concrète de la révolution à l’ordre du jour d’une réunion de démocratie directe sous le contrôle de millions de prolétaires parmi les plus combatifs du moment et aux yeux de tout le pays : 1,4 milliard d’habitants. Du jamais vu !

Le SKM indien, ainsi que les HKP et PTM pakistanais, ont donc inscrit un programme subversif et radical à l’ordre du jour d’une montée massive des luttes populaires sur lesquelles ils ont une influence certaine.

Nous ne sommes plus en 2020-2021. Nous avons franchi une étape importante.

EN CHINE

D’une certaine manière, la Chine se fait aussi la caisse de résonance de ces dynamiques populaires puisqu’elle connaît actuellement des révoltes jamais vues depuis la fin des années 1980. On ne sait pas si ces mouvements vont durer, mais leur ampleur, car ils touchent tout le pays et différentes catégories sociales, témoigne d’une colère souterraine profonde qui gronde et monte. Une colère extrêmement politique. Ainsi, on a pu voir germer des slogans comme « Xi démission » dans certaines manifestations, et ce juste après la tenue du dernier Congrès ayant reconduit Xi Jinping à la tête de l’État18.

Ces révoltes sont en fait des réponses politiques à la fuite en avant du régime face au mécontentement social qui se généralise.

Des milliers de travailleurs quittent le travail chez Foxconn, à Zhengzhou, dans la province du Henan (centre de la Chine), le 15 septembre 2021. (Photo de Zhou Bo / Imaginechina via AFP)

Le 19 novembre 2022, les ouvriers de l’usine géante Foxconn, à Zhengzhou, se sont révoltés contre leurs conditions de travail aggravées par les restrictions de la politique Zéro-Covid19. Cette usine de fabrication des Iphone d’Apple n’est pas n’importe laquelle puisqu’elle compte 200 000 ouvriers déclarés, mais peut-être autant de travailleurs non déclarés. Ce sont les mingongs, c’est-à-dire des ouvriers chinois de la campagne dépourvus du sésame de l’autorisation de se déplacer, le Hukou. Ils sont donc sans droits, dans l’impossibilité de se loger, d’accéder à l’école ou à l’hôpital. Enfermés par un confinement restrictif contre le covid dans leurs dortoirs où s’entassent jusqu’à dix individus sur dix mètres carrés, des milliers d’ouvriers ont commencé à fuir l’usine. Ce sont ensuite des dizaines de milliers d’autres qui ont brisé les barrières de l’entreprise pour se confronter à la police et obtenir leur liberté de circulation, en même temps que des hausses des salaires, ainsi que la prime qu’on leur refusait.

Dans la foulée, à Urumqi, capitale du Xinjiang / Turkistan oriental, un incendie qui provoqua la mort de nombreuses personnes, dont des enfants, pour la plupart d’origine ouïgour, déclencha une vague de mécontentement. Ce drame a eu lieu alors que les victimes étaient littéralement enfermées à l’intérieur de leurs appartements, et ce depuis trois mois, dans le cadre de la politique de confinement Zéro-Covid du gouvernement chinois. C’est pourquoi les protestations ont pris un tour politique contre la dictature et se sont généralisées partout en Chine dès le 26 novembre20.

Les révoltes contre les restrictions des libertés par les confinements anti-covid se sont vite propagées. Elles ont touché une cinquantaine de villes importantes en Chine, dont Beijing (Pékin), Shanghai, Guangzhou (Canton), Nanjing (Nankin), Wuhan, etc. Tandis que, à l’heure ou j’écris ces lignes (le 30 novembre), 83 universités demandent « la démocratie, l’État de droit et la liberté d’expression ». À Shangaï et Beijing les manifestants criaient « À bas le PCC , à bas Xi Jinping»21.

Travailleurs de Foxconn protestant contre les conditions de travail imposées par le gouvernement, à Zhengzhou, le 23 novelmbre 2022 (Photo d’un travailleur)

Au-delà du covid et des circonstances qui leur ont donné naissance, ces révoltes répondent explicitement à ce qui vient de se passer au vingtième congrès du Parti Communiste Chinois s’étant tenu du 16 au 22 octobre 2022.

De fait, la mainmise du PCC sur la société est totale. De la vie intérieure du parti en passant par la politique nationale et internationale du pays, la gestion des services d’État, la composition du gouvernement, jusqu’aux orientations économiques, rien ne lui échappe. Ses dirigeants sont le plus souvent les grands patrons de l’industrie chinoise et les transitions au sommet de l’appareil du parti, se faisant sans aucun processus démocratique, sont toujours problématiques et sujettes à l’expression publique de tensions politiques et sociales accumulées pendant des années. Cette situation a toujours mené à des explosions populaires monumentales jusqu’à la fin des années 1980, et un peu moins importantes ensuite. En fait, avec la formidable progression du PIB chinois à deux chiffres depuis la fin des années 2000 et le règne de Xi Jinping depuis 2013, le pays n’avait pas connu de soubresauts sociaux de cette dimension.

Aujourd’hui, l’économie tourne au ralenti. Le passage à une croissance plus lente et une progression du PIB qu’on estime inférieure à 3%, mais aussi les signes de mécontentement de la population, font place à la possibilité de puissants soulèvements. Il faut dire que ce pays n’a plus grand chose à voir avec celui des années 1960 à 1980 : plus de cent villes de plus d’ un million d’habitants parsèment le territoire, la classe ouvrière compte près de huit cents millions d’individus, les étudiants représentent 50 millions de personnes, alors que la jeunesse scolarisée avoisine les 300 millions. Enfin, internet et des contradictions extrêmement vives entre les aspirations d’une société civile en train de s’enrichir et une direction du pays toujours plus figée, favorisent la remise en cause du pouvoir. Les grèves et luttes de 2018 avaient été les premières semonces. Elles ont ressurgi avec la tension qui dominait dans les universités à l’approche du XXe Congrès. Celui-ci précédait en effet de peu le jugement d’un des principaux animateurs des révoltes de 2018 (jugement du 25 novembre). Sur le fond, la politique Zéro-Covid avait déjà donné lieu à plusieurs protestations d’une certaine ampleur22.

Manifestation contre la politique Zéro-Covid à Pékin, le 27 novembre 2022. (Kevin Frayer Getty Images)

D’autres évènements sont à rapporter. Ainsi, une autre évasion massive préfigurant Foxconn avait été tentée par des visiteurs au Disneyland de Shanghai qui avait été placé, deux fois cette année, sous verrouillage instantané à cause du covid23. Surtout, des révoltes à proprement parler ont eu lieu dans la ville de Shangaï où un verrouillage de deux mois avait provoqué une vague de colère massive au printemps. Des protestations d’étudiants et de citoyens à Guangzhou, de même que de grandes manifestations dans la capitale tibétaine de Lhassa ont été observées. Celles-ci sont importantes de par ce qu’il se passe dans le Xinjiang mitoyen des Ouïghours. Car au Tibet comme au Xinjiang, les protestataires contre les restrictions de Covid n’étaient ni tibétains, ni ouïgours de souche. Il s’agissait de migrants chinois Han – dans ce cas solidaires des Ouïgours victimes des incendies – installés par le pouvoir pour coloniser la région. Il faut aussi noter que Urumqi, la capitale du Xinjiang, est en confinement total depuis août et que des personnes y sont mortes à cause du désinfectant pulvérisé dans leurs maisons par les forces de l’ordre. De nombreux conflits y ont donc été recensés, et avec une grande solidarité entre Han et Ouïghours24.

Fin septembre 2022, 27 passagers d’un bus en comptant 47 sont morts à deux heures du matin suite à une sortie de route. Ils faisaient partis de ces déplacés de force devant être transportés de la ville de Guiyang (capitale de la province de Guizhou, à l’est de la province frontalière du Yunnan) vers une installation de quarantaine anti-covid éloignée25. Cet accident avait provoqué un tollé à travers le pays. « Nous sommes tous dans ce bus » est devenu le slogan de protestation sur les réseaux sociaux, dévoilant l’exaspération montante dans la population.

Le congrès du PCC était donc attendu par la population qui percevait les décisions devant être prises comme des réponses aux mécontentements : annoncerait-on un relâchement de la politique répressive justifiée par le covid ? Craignant l’explosion sociale, le Congrès s’est concentré sur le sujet de la politique ultra répressive du Zéro-Covid. Celle-ci a bien sûr d’autres objectifs que ceux liés à la préservation de la santé des citoyens chinois. Or, Xi Jingping, par son coup de force marginalisant l’opposition interne au parti qui souhaitait un relâchement du dispositif, a centralisé encore un peu plus le pouvoir. Et d’un régime autoritaire chapeauté par un comité centralisé, le pays est passé à une forme de régime autocratique ne laissant place qu’à une sorte d’empereur. Ce qui signifie concrètement l’accroissement de la répression et le renforcement d’un État de surveillance numérique ayant pourtant déjà dépassé le pire des mondes imaginé par Orwell. Le tout combiné à un nationalisme militariste appuyé par une propagande permanente sous-tendue par la « menace occidentale » et la doctrine de la multipolarité26.

Ces tendances centralisatrices étaient déjà puissantes auparavant. Mais étant donné le contexte de mutation de l’économie chinoise et d’instabilité de certains de ses secteurs clés, notamment l’immobilier ou les hautes technologies peinant à s’approvisionner en composants27, la position de Xi Jingping s’est retrouvée grandement affaiblie. En réalité, la montée de la puissance de cet autocrate au sein des organes de l’État et du PCC montre bien que les intérêts du système capitaliste dans son ensemble exigent un régime encore plus rigide et violent pour contenir les vagues de luttes populaires. Depuis le congrès, 28 villes et 207 millions de personnes ont été contraintes à un confinement total, accompagné par une restriction de l’accès aux réseaux sociaux pour limiter tout contact malgré la distance.

Les militants disparus font partie du groupe Jasic Workers Solidarity qui soutenait les travailleurs tentant de se syndiquer à Jasic Technology, basé à Shenzhen. (Photo – Reuters)

Ce resserrement a logiquement été vécu par le peuple comme une injustice à laquelle il a répondu par les explosions sociales de ces dernières semaines.

Les étudiants de 83 universités ont fini par entrer en lutte parce que le syndicaliste révolutionnaire Chai Xiaoming a passé près de quatre ans en prison dans l’attente de sa condamnation pour « incitation à la subversion du pouvoir de l’État » en 201828. Il devait être jugé le vendredi 25 novembre. Mais son cas n’est que le dernier et le plus visible d’une intensification de la répression qui frappe toute la dissidence à la gauche du régime. Cette répression est le signe de la crainte du pouvoir face à la contagion et à la possible convergence entre les étudiants et ouvriers mobilisés. La censure totale en Chine rend difficile l’estimation de la force de cette nouvelle gauche, cependant la violence émanant de la peur du pouvoir est un instrument de mesure.

Chai Xiaoming était l’un des rédacteurs de Red Reference, un site Web à tendance maoïste sincère, qui a joué un rôle de premier plan dans la lutte de 2018 pour établir un syndicat indépendant à l’usine Jasic, dans la ville de Shenzhen29. La grève à Jasic est devenue une cause largement suivie par les jeunes et les étudiants de gauche dans toute la Chine, dont certains se sont rendus à Shenzhen pour prendre activement part à la lutte. Une partie de la jeunesse a su, par là, montrer sa volonté de reprendre le flambeau. Ce mouvement, dont l’objectif était l’alliance entre étudiants et ouvriers pour tenter de former une organisation de classe indépendante, a fait extrêmement peur aux autorités qui ont décidé de frapper fort. De nombreux lynchages ont eu lieu, de même que des licenciements, ainsi que plus de 110 arrestations, alors que presque le même nombre d’étudiants ont été portés « disparus ». La propagande du PCC affirmait que les militants de Jasic étaient « manipulés par des forces étrangères » occidentales. La même accusation est d’ailleurs portée à l’encontre des féministes, des militants LGBTQ ou des militants des droits nationaux qui surgissent un peu partout au même moment. En somme, un gouffre se creuse entre le pouvoir qui s’ossifie et la société civile qui s’enrichit et aspire à de plus en plus de libertés.

Manifestation du mouvement de protection Patchoune au Pakistan, dans la ville de Peshawar, le 8 avril 2018.

Le procès contre Chai Xiaoming est une tentative de faire oublier par la terreur les révoltes de 2018 et d’intimider l’activisme politique actuel anti-PCC, de même que les protestations des étudiants chinois à l’étranger qui ne cessent de s’intensifier. Cela s’est vu tout récemment en Chine le 13 octobre 2022, sur le pont de Sitong à Pékin, lorsqu’un manifestant solitaire, Peng Lifa, a osé déployer des banderoles anti-Xi Jingping qui réclamaient des droits démocratiques. Et ce à la veille de l’ouverture du XXe Congrès du PCC30. Depuis, des affiches de solidarité ont été placardées aux murs de dizaines de campus universitaires à travers le monde par des étudiants qui ont dû fuir le régime. Ces affiches exigent la libération de Peng et soutiennent son appel à mettre fin à la dictature. Ce qui a certainement eu un écho dans la jeunesse étudiante et ouvrière chinoise, toujours particulièrement remuante et dont les mobilisations actuelles en sont probablement l’expression.

Ainsi, dans ce pays à la répression féroce, les soulèvements populaires ouvriers et étudiants qui ont surgi ces derniers jours, en même temps que les procès de révolutionnaires, traduisent les mêmes tendances de fond hautement politiques et subversives qu’on a pu voir apparaître avec les SKM, HKP et PTM en Inde et au Pakistan. Toutes ces organisations ne sont probablement que le début d’un processus de fond qui pose déjà bien des problèmes à l’ordre établi.

Jacques Chastaing

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Notes de la rédaction :