Tempête sur l’Asie (3/3)

Tempête sur l’Asie (3/3)

Du soulèvement paysan indien à l’indépendance politique ouvrière au sri lanka et au pakistan

Comme nous l’écrivions dans la première partie de cette étude (Cf. L’Asie, si loin, si près), « l’Asie des luttes ouvrières et des soulèvements populaires est le continent aveugle de notre temps, l’angle mort de nos perceptions actuelles et le point nodal de nos défauts de compréhension du monde… Pourtant, le futur de notre planète se forge probablement dans ces mouvements. Raisonner à l’échelle asiatique, c’est non seulement prendre conscience de l’ampleur de ce qui s’accomplit dans ces pays, mais encore acquérir la perception des dynamiques mondiales en cours. Celles qui nous donnent la capacité de cerner ce qui se passe chez nous… ».

Nous essaierons de voir dans ce troisième volet comment les premiers éléments d’indépendance politique du prolétariat, apparus dans le soulèvement paysan indien (Cf. Le mouvement paysan indien), se sont développés au sein des soulèvements pakistanais et sri lankais. Et, en retour, quelles en sont les conséquences.

Notre objectif est de contribuer à cerner comment s’effectue cette progression dans une situation mondiale où les conditions objectives de la révolution mûrissent à grande vitesse, mais où les conditions subjectives (c’est-à-dire la perception individuelle que nous avons des choses qui nous entourent), les partis révolutionnaires et les consciences sont à la traîne. Il s’agira aussi de comprendre comment intervenir dans ce processus.

Pour mieux comprendre le dossier, une notion importante à comprendre est celle de classe pour soi.

La classe ouvrière est une classe pour soi en ce sens qu’elle n’est pas une simple catégorie socio-professionnelle ou une création générée mécaniquement par des déterminations économiques, comme la tradition du stalinisme l’a caricaturée. Elle n’est pas une masse inerte qui s’active au contact d’un élément économique « perturbateur », spontanément. C’est une classe constituée d’individus conscients d’appartenir à une force sociale ayant une tâche précise dans la division du travail capitaliste, et aux intérêts propres. Elle ne réagit pas contre un système d’exploitation (l’extorsion de la plus-value par la classe des propriétaires des moyens de production), en victime, comme la sociologie positiviste nous le fait croire, mais agit révolutionnairement en fonction de son expérience politique globale, consciente des déterminations qui la contraignent (économiques, de genre, de race, religieuses, ...). Elle définit un cadre d’action et d’échanges de savoirs qui lui permet d’agir concrètement vers le dépassement du mode de production dont elle est issue. C’est un acteur historique instituant une nouvelle pratique de la propriété par des réalisations façonnant notre quotidien : le régime général de la sécurité sociale, les retraites ou le statut de fonctionnaire en France ; les villes révolutionnaires et les Mahapanchayats en Inde. En sommes, les classes ne luttent pas parce qu'elles existent, mais existent parce qu'elles luttent.

Le combat pour l’indépendance politique est la tâche essentielle du prolétariat pour trouver les voies de son émancipation et, par là, celle de l’humanité. La progression de la classe ouvrière vers la prise de conscience de ses intérêts historiques est un processus complexe et souvent contradictoire.

Dans notre séquence historique, ce processus a commencé en Inde par un soulèvement paysan qui, par ses particularités (pays, époque, etc.), s’est plus apparenté à un soulèvement prolétarien qu’à celui d’une petite bourgeoisie rurale. L’ébranlement politique et social provoqué par ce soulèvement a été tel en Asie du Sud, qu’il a été à l’origine de nombreux mouvements, depuis le Népal jusqu’aux Maldives. Il a surtout provoqué les chutes des gouvernements pakistanais, en avril 20221 , et sri-lankais, en mai 20222.

Des ouvriers du textile sortant de leur usine le 10 janvier 2021, à Dacca, Bangladesh. MOHAMMAD PONIR HOSSAIN / REUTERS

Ce qui a fait la caractéristique du soulèvement indien et son influence, c’est qu’il a eu une direction ouvrière à sa tête, elle-même sous contrôle d’une large auto-organisation des prolétaires de type soviétique. Ce qui lui a permis de très largement dépasser les questions économiques à l’origine du mouvement, par une lutte contre toutes les oppressions et contre le capitalisme lui-même. C’est cette originalité totalisante, touchant tous les segments de la société, qui a provoqué cette contagion en Asie du Sud. Bien sûr, l’ébranlement n’a pas été aussi important que celui engendré par la révolution russe en son temps. Notamment parce que le soulèvement paysan indien de 2020-2021 n’a pas renversé le régime de Modi et n’a pas été jusqu’au bout de ses possibilités. Cependant, la profondeur subversive de la secousse indienne dans la modification des rapports de force sociaux et idéologiques au Pakistan et au Sri Lanka a été suffisante pour entraîner des militants indiens et pakistanais à chercher à aller plus loin que le modèle initial.

En même temps, la bourgeoisie de ces pays, au fait de l’expérience voisine indienne, a mieux su gérer la situation – en tous cas jusqu’à aujourd’hui, en « changeant tout pour que rien ne change ». Avant que le mouvement populaire ne le fasse lui-même : par une transformation en profondeur.

Mais parce qu’on assiste à une vague générale de soulèvements traversant l’Asie du Sud, il est probable que les pays issus de l’indépendance de 1947 ne soient plus des cadres suffisants pour enrayer cette vague révolutionnaire qui tend à les déborder.

DANS LE SILLAGE DES PAYSANS INDIENS, LES PAYSANS PAKISTANAIS ET SRI-LANKAIS ONT OUVERT LE CHEMIN DE L’INDÉPENDANCE POLITIQUE AUX CLASSES POPULAIRES

Le Pakistan et le Sri Lanka connaissent tous les deux des vagues de luttes populaires importantes et continues depuis 2018 et 2019 : contre la hausse des prix, les licenciements, la destruction des services publics et des acquis ouvriers et démocratiques. Les mouvements paysans de ces deux pays – dans le prolongement du soulèvement paysan indien, ont fait entrer, dès 2021 et 2022, les classes populaires sur le chemin de l’indépendance politique. Habituellement dirigées par les partis et les syndicats traditionnels intégrés au système bourgeois, leur autonomisation est en cours.

PAKISTAN

Au Pakistan, depuis octobre 2020, les luttes sociales avaient pris la forme de marches populaires sur la capitale Islamabad – une vieille tradition au Pakistan. Il y avait celle organisée par les syndicats, mais dont l’orientation ne dépassait pas les revendications économiques3, et celle organisée par une alliance des partis bourgeois d’opposition, le PDM4, avec pour objectif de faire tomber le pouvoir militaro-islamiste en place du PTI d’Imran Khan5.

Les partis bourgeois d’opposition avaient bien compris le danger de laisser sans concurrence l’organisation des marches populaires par les syndicats. Le soulèvement paysan avait en effet commencé de la même manière en Inde voisine et pouvait servir d’exemple : marche sur Delhi, blocage de la capitale et organisation de campements révolutionnaires à ses portes (Cf. Leçons et impact du mouvement paysan indien). L’objectif proposé par les partis bourgeois de renverser le pouvoir en place séduisit les classes populaires pakistanaises. Elles comprenaient bien que pour obtenir satisfaction à leurs revendications économiques, dans cette situation d’attaques violentes et centralisées contre leurs acquis, il fallait renverser le régime. La campagne de l’opposition bourgeoise du PDM mobilisa donc des millions de prolétaires espérant en finir avec le gouvernement et la misère. Bien évidemment, le PDM ne voulait et ne pouvait pas aller jusqu’au bout. Dès qu’il eut la situation en main, sa direction se chamailla, se divisa, s’enlisa dans des élections partielles pour finir par éclater à quelques semaines de la date de la marche finale, au printemps 2021 ! L’affaire semblait close. Mais à l’été 2021, les paysans pakistanais surgirent, inspirés par les paysans indiens. Ils reprirent à leur compte l’idée d’une marche populaire sur la capitale. Ils allèrent plus loin encore que les paysans indiens dans leurs revendications : faire tomber le gouvernement était le moteur de la mobilisation.

Ce fut la panique dans l’opposition.

Le 18 avril 2021, des mouvements religieux ont appelé à une grève nationale. À Lahore, de nombreux magasins et marchés étaient fermés et certains transports publics arrêtés. REUTERS – STRINGER

Au même moment, le mouvement paysan indien était au plus haut, et Modi (l’actuel dirigeant de l’Inde) tremblait pour son pouvoir. L’opposition bourgeoise pakistanaise lança à nouveau deux nouvelles marches populaires sur Islamabad, cette fois à l’initiative directe des deux principaux partis, le PPP6 et le PMLN7. Ils radicalisèrent à outrance leurs discours et leurs surenchères démagogiques, n’hésitant pas à parler ouvertement de révolution pour renverser un régime discrédité dont ils voulaient se débarrasser. Ils appelaient à installer des campements, à l’instar des paysans indiens, devant les organes du pouvoir d’Islamabad, jusqu’à ce que le gouvernement tombe. Le mouvement paysan pakistanais avait rallumé la mèche. Mais infiniment plus faible que son équivalent indien, il ne pouvait faire le poids. Le PPP et le PMLN arrivèrent à nouveau à mobiliser les grandes masses derrière eux. Cependant, il leur était à présent plus difficile de renoncer en cours de route, comme la première fois. Les classes populaires étaient averties et les surveillaient.

Aussi, ils imaginèrent un autre stratagème.

En même temps qu’ils organisaient leurs marches populaires à travers tout le pays pour faire chuter le pouvoir, ils déposèrent une motion de censure afin de destituer légalement, par voie parlementaire, Imran Kahn (le Premier ministre). Ils débauchèrent pour cela toute une série de députés de petits partis, ou même de la majorité. Leur argument était que s’ils ne faisaient pas tomber, eux, le gouvernement avec la motion de censure, ils auraient une révolution ouvrière sur le dos. Leur stratagème marcha. Un nombre assez important de députés de la majorité changea de camp et le jour même où les marches populaires arrivèrent sur la capitale, le gouvernement était mis en minorité au Parlement (le 10 avril 2022 donc). Les dirigeants de l’opposition n’avaient plus qu’à crier victoire, la célébrer et renvoyer chez elles les foules nouvellement entrées dans la capitale. La bataille était gagnée, il n’y avait plus rien à faire.

Mais avec le départ des travailleurs, le gouvernement joua la montre. Il se mit à crier au complot, à la tricherie et refusa de partir. Ce fut la cour suprême, et en sous-main l’armée, qui ne voulaient pas que la crise s’éternise, qui poussèrent alors le gouvernement dehors en craignant que les masses populaires ne reviennent. L’opposition s’attribua évidemment la victoire par son action parlementaire, et dans ces « combinazione », la mobilisation populaire qui était pourtant à l’origine de la chute du pouvoir fut occultée8. L’opposition forma le nouveau gouvernement et, bien sûr, ne fit rien contre la hausse des prix. L’ancien gouvernement d’Imran Khan se mit alors à appeler à son tour à des marches contre l’inflation sur la capitale, dans le but manifeste de reconquérir sa place.

Le cirque de la fausse représentation bourgeoise semblait pouvoir continuer. Sauf que le virus de l’indépendance politique du prolétariat continuait à travailler souterrainement. Nous y reviendrons.

SRI LANKA

Au Sri Lanka, les luttes ouvrières contre les hausses de prix et les différentes attaques gouvernementales contre leurs acquis sociaux et démocratiques ont été incessantes depuis 2018.

Comme au Pakistan, un grand parti bourgeois d’opposition, le SJB9, a organisé de vastes manifestations de masse contre la hausse des prix et contre le gouvernement, dans la perspective de gagner les prochaines élections. À la différence du Pakistan, un autre grand parti d’opposition, le JVP – ancien parti stalinien puis guérillériste se réclamant du marxisme et devenu parti ouvrier réformiste10– a lui aussi appelé durant toute cette période à de larges manifestations ouvrières. Il a permis l’éclosion d’une expression politique ouvrière large sur la scène publique. Mais comme le SJB, il n’avait pas d’autre perspective que de jouer le jeu électoral et de gagner les élections. Sous l’influence de ce parti, et des directions syndicales qui lui sont affiliées, les luttes et les grèves ont été innombrables. Parfois longues et déterminées, dans des conditions pourtant difficiles avec, face à elles, un régime autoritaire encore plus militarisé qu’au Pakistan et n’hésitant pas à employer la pire des répressions. Ces luttes n’avaient toutefois que des objectifs économiques, et de ce fait étaient totalement émiettées voire corporatistes.

Lors d’une veillée condamnant les tirs de la police sur des manifestants à Rambukkana, à Colombo, le 19 avril 2022. ERANGA JAYAWARDENA / AP

Tout changea en mars 2022, sous l’influence du mouvement paysan, lui-même inspiré par l’empreinte du soulèvement paysan indien. Le gouvernement sri-lankais avait décidé, pour diminuer son déficit extérieur, d’arrêter d’acheter des engrais. Il obligea du jour au lendemain les paysans à se convertir à une agriculture biologique, condamnant une partie d’entre eux à la ruine et la population à la famine du fait d’une réduction importante de la production agricole. Par nécessité, les paysans se révoltèrent à partir de l’été 2021.

Leur lutte, radicale et déterminée, dura plusieurs mois. À la différence des luttes ouvrières, elle se donna, comme au Pakistan, l’objectif politique de chasser le pouvoir. Et comme les paysans indiens, ils appelèrent à marcher sur la capitale, Colombo, le 30 mars 2022, pour renverser le gouvernement. Les paysans ne renversèrent pas le pouvoir, mais leur exemple galvanisa les réseaux sociaux qui prirent le relais en appelant les citadins à descendre dans la rue le 31 mars 2022. Là aussi, pour renverser le gouvernement. Dans la nuit du 31 mars, des manifestants prirent d’assaut la résidence du président de la République et du Premier ministre11.

Ce fut un coup de tonnerre.

Tous les partis et toutes les directions syndicales, débordés et surpris de perdre leur monopole de la représentation populaire, dénoncèrent ce « vandalisme » commis par des « anonymes »12. Mais le mouvement des classes laborieuses sur le terrain politique était lancé. Les mois d’avril et mai furent traversés par des coups de boutoir incessants pour faire tomber le pouvoir13.

Des campements permanents du type de ceux des paysans à Delhi, indépendants de toutes les organisations syndicales et politiques traditionnelles, furent installés à partir du 9 avril aux portes de la présidence et du Parlement à Colombo. La mobilisation observée en 2012 – ce « printemps sri lankais »14 – réapparaissait et occupait l’espace politique ouvert par la révolte paysanne et ouvrière abandonnée par les forces institutionnelles.

Des manifestations spontanées se sont déroulées dans l’ensemble du Sri Lanka, le 19 avril 2022. ERANGA JAYAWARDENA – AP

À partir du 9 avril, les abords, et même le hall d’entrée de la présidence de la République dans le quartier chic de « Galle Face », à Colombo, sont occupés nuit et jour par une foule de manifestants, dont beaucoup d’étudiants, d’artistes, d’intellectuels. Mais aussi beaucoup d’ouvriers, de jeunes, de chômeurs, de femmes des quartiers populaires, de pauvres… Présents à titre individuel et reprenant à leur compte l’exigence des manifestants des 30 et 31 mars : le départ du gouvernement des Rajapaksa. Les abords du Parlement et du siège du Premier ministre sont également occupés. En même temps que les autres bâtiments du pouvoir, dans la plupart des villes du pays. Significativement, le campement devant la présidence est baptisé « Gota dégage » (Gota étant abréviation du nom du président)15, tandis que celui devant les bureaux du premier ministre prend le nom de « Pas d’accord » (ou « Pas de compromis »). À « Galle Face », comme aux portes de Delhi, on installe un mini hôpital, un cinéma, une école, les débats et meetings sont permanents, les spectacles également (Cf. Le mouvement paysan indien).

Le printemps sri-lankais étudiant et enseignant de 2012 avait entraîné peu à peu toutes les classes populaires dans une lutte tous azimuts contre ce monde et le pouvoir. Dans la foulée du mouvement paysan, il réémergea en 2022.

LE MOUVEMENT OUVRIER REPREND À SON COMPTE LA QUESTION DU POUVOIR POSÉE PAR LES PAYSANS

PAKISTAN

Au Pakistan, durant toute la période où les partis bourgeois avaient réussi à se placer à la tête des colères populaires, le mouvement ouvrier ne disparut pas. Son action passa par les bords.

Le Pakistan est un pays qui s’est constitué sur des bases religieuses et qui n’a pas réellement réalisé son unité nationale16 (Cf. Carte). Il est divisé en quatre grandes provinces qui, à l’occasion de la période de relative fragilité du pouvoir face au mouvement social de 2019 à 2022, ont renforcé leurs tendances centrifuges à l’autonomie. Dans deux de ces régions, le Baloutchistan et le Khyber Pakhtunkhwa où dominent les tribus baloutches et pashtounes, le nationalisme propre à chacune est né de l’impulsion soviétique. Ce ne sont pas des nationalismes organisés autour de la question religieuse mais, au contraire, dominés par des orientations laïques et des partis se réclamant du marxisme. Les tendances centrifuges et démocratiques dans ces régions se sont structurées autour d’assemblées tribales autonomes. Et également autour de nombreuses luttes économiques importantes et victorieuses, qui ont fait reculer le pouvoir central17.

Sri Lanka : siège de la présidence et des locaux du gouvernement, le 9 mai 2022, à Colombo.

Aussi, lorsqu’il apparut au niveau central que le PTI d’Imran Khan tentait de reprendre en mai 2022 le flambeau de la lutte contre la hausse des prix qu’il avait pourtant organisée durant toutes ces années au pouvoir18, les organisations ouvrières les plus radicales appelèrent à leur tour (début juin 2022) à des manifestations quasi quotidiennes contre les hausses des prix et pour des augmentations de salaires. Les salariés gouvernementaux de la « Grande Alliance des ouvriers et des employés du Beloutchistan » ont fait le siège du gouvernement régional à Quetta durant plusieurs jours. Ce siège faisait suite à une grande marche sur la capitale régionale pour obtenir des augmentations de salaires. Le gouvernement régional vient d’ailleurs de les leur promettre.

Par ailleurs, plus important encore, l’ensemble des organisations ouvrières et socialistes les plus combatives s’unirent pour la première fois dans un front commun autour d’un programme radical. Il s’agissait d’une véritable bifurcation, d’une prise de distance avec les directions syndicales et politiques traditionnelles. Ainsi, au-delà de revendications économiques comme la hausse des salaires et des pensions de 50%, le programme remet en cause le capitalisme par l’abolition de tous les privilèges des capitalistes et des élites de toutes natures, la réquisition des prêts du FMI pour le bien direct des classes populaires ou encore la nationalisation des grandes entreprises.

Des manifestants réclament la démission du gouvernement srilankais, le 6 mai 2022, à Colombo. ERANGA JAYAWARDENA / AP

La question du pouvoir n’est pas directement présente dans ce programme, mais « l’abolition des privilèges » la pose. Pour aller jusqu’à la revendication d’un pouvoir ouvrier, il manque l’auto-organisation, du type des Mahapanchayats populaires indiens. Être du côté positif, c’est-à-dire créateur de la maîtrise du mouvement : tout le pouvoir aux Mahapanchayats comme hier aux soviets. Ou aujourd’hui encore au Soudan, animé par un mouvement à la frontière des révolutions arabes et des soulèvements africains, et soutenant un programme revendicatif semblable, à la différence près que le premier point est « tout le pouvoir aux comités de base ». Un fait unique aujourd’hui dans le monde parce que ces comités de base et de quartier existent et animent la révolution en cours19.

Ce programme et cette unification des forces de gauche combatives au Pakistan est toutefois un pas en avant très important pour les travailleurs. Ce progrès peut leur permettre désormais de faire entendre une voix politique et de classe indépendante.

Avec leurs particularités, et par d’autres biais, c’est à un programme d’unification ouvrière semblable qu’ont abouti les forces en lutte les plus avancées au Sri Lanka. Encore une fois, sous l’impulsion paysanne et dans le prolongement du soulèvement paysan indien, celui-ci ayant ouvert un cycle historique d’opposition des forces sociales que l’on sous-estime (Cf. À bout de souffle).

SRI LANKA

Après le 9 avril et les campements révolutionnaires installés devant la présidence et le parlement, comme dans le reste du pays, les événements vont se précipiter. Les directions syndicales qui, jusque-là, continuaient à s’aligner sur les partis pour réclamer des solutions politiques parlementaires et des solutions économiques dirigées par le FMI, se mirent à craindre la concurrence de la coordination étudiante. Celle-ci offrait en effet une impulsion nouvelle aux campements révolutionnaires, exploitant la radicalité de la situation. Poussées également par leur base, les directions syndicales appelèrent à une grève générale le 28 avril qui fut très suivie20. Face au succès, la base exigea une suite avec l’objectif de faire tomber le gouvernement. La nouvelle étape fut une grève générale durcie le 6 mai21, baptisée « hartal », mêlant désobéissance civile et grève, en référence à celle de 1953 : la première après l’indépendance.

Ce fut un tsunami populaire.

Tout s’est arrêté : des trains aux bus, des usines aux commerces, des hôpitaux aux universités, des banques à l’électricité ; la poste, les plantations de thé, l’administration… Ce fut une formidable démonstration de force de la classe ouvrière. Des cheminots, des chauffeurs de bus, d’autres encore, continuèrent spontanément la grève le lendemain. Pour reprendre en main une situation qui lui échappait, les directions syndicales appelèrent alors à la grève illimitée à partir du 11 mai, et ce jusqu’à la chute du gouvernement et du président.

Mais le 9 mai, suite à une attaque violente du pouvoir contre les campements de manifestants, les classes populaires descendent en masse. Les rues sont occupées par les insurgés et les miliciens du pouvoir sont poursuivis, défaits22. Ils arrêtent des policiers ; un chef de la police est passé à tabac. Ils incendient également une centaine de résidences de ministres et de députés du pouvoir, de même que leurs bureaux et leurs locaux, ou encore leurs voitures ou des biens divers23 Des milices ouvrières quadrillent le pays pour tenter de débusquer les ministres et les députés, et au premier chef le président et le Premier ministre.

C’est une révolution ouvrière. Mais sans direction organisée et reconnue24.

L’ancien Premier ministre Pakistanais, Imran Khan, salue des partisans en descendant d’un hélicoptère pour marcher sur Islamabad, le 25 mai 2022.

Le pouvoir ne doit alors son salut qu’au front immédiat de toutes les forces syndicales et politiques, appartenant à l’opposition comme à la majorité, de droite ou de gauche, qui se constitua contre l’insurrection. Les directions syndicales annulent finalement leur appel à la grève illimitée du 11 mai. La justification est alors qu’il faut sauver le pays face au chaos et à l’anarchie, tandis que, conjointement, les patrons lock-outent les ouvriers25. Les partis de gauche dénoncent les violences populaires, en même temps que les journaux bourgeois se déchaînent contre l’insurrection.

Le pouvoir fait démissionner le Premier ministre en mai26. Le président appelle à un nouveau gouvernement d’union nationale dans lequel se précipite immédiatement toute l’opposition. Ce nouveau gouvernement annonce pour satisfaire (calmer) les insurgés qu’il va procéder à l’arrestation de toute une série de ministres et hauts responsables… ce qu’il ne fit jamais.

Faute d’avoir sa propre expression politique, ses propres organisations autonomes, le mouvement populaire, abandonné de toutes les forces organisées, continua durant plus d’un mois mais sous forme de manifestations, d’émeutes ou d’actions radicales mais émiettées et non coordonnées27. Les campements qui réunissaient la frange la plus avancée de la population, le plus souvent issue des classes moyennes, ne surent pas donner cette expression politique à l’insurrection, surpris ou effrayés eux-mêmes par la radicalité de la révolution ouvrière.

Cependant, contre cette union nationale de tous les partis et syndicats, la jeunesse étudiante se leva. Détenant une certaine autonomie politique depuis toujours, avec une longue tradition de lutte28, elle tenta de se faire l’expression organisée de la colère populaire, par le biais d’un programme. Non sans l’appui de syndicalistes ouvriers et enseignants en rupture avec leurs directions.

En même temps que la coordination étudiante appelle à continuer les manifestations et la lutte pour faire tomber le nouveau gouvernement, elle propose donc également un programme indépendant pour le soulèvement en cours. Au-delà de nombreux points économiques et sociaux radicaux, elle donne la perspective claire de faire tomber le pouvoir et d’abattre le capitalisme29.

L’INDÉPENDANCE DE CLASSE OUVRE UNE PERSPECTIVE RÉGIONALE

Cet appel de la jeunesse étudiante sri-lankaise, soutenu par un certain nombre de militants syndicalistes et d’intellectuels, a été aussitôt entendu en Inde. Le congrès des organisations étudiantes indiennes a appelé à prendre exemple sur la jeunesse sri-lankaise. Elle s’est dotée du même objectif : renverser le gouvernement et le capitalisme.

De nombreux indiens sont descendus dans la rue pour protester contre la réforme du recrutement dans l’armé, le 17 juin 2022. REUTERS – STRINGER

Peu de temps après, vers le 15 juin 2022, les enfants des paysans indiens, pour la plupart chômeurs, précaires ou étudiants sans emploi, se soulevaient dans tout le pays, entraînant dans leur sillage les organisations paysannes et ouvrières30. La coordination paysanne, le SKM, reprenait du service et appelait tout le monde à descendre dans la rue le 24 juin pour soutenir la jeunesse. La mobilisation fut très suivie. Elle donna un nouveau rendez-vous le 3 juillet pour organiser la suite.

Nul ne peut dire ce qui va se passer. Mais il est clair qu’on assiste à la naissance d’un seul et vaste mouvement traversant toute l’Asie du Sud (2 milliards d’habitants, rappelons-le, soit l’un des ateliers du monde). Au moment où est écrit ce dossier, la jeunesse et les classes populaires népalaises reprennent la rue, alors que les ouvriers du Bangladesh commencent également à se faire entendre dans la grève et la rue. Rares sont encore ceux qui ont la claire conscience que tous ces mouvements tendent à n’en former qu’un seul. Pourtant, beaucoup voient bien le cheminement d’une seule et même volonté de lutte face aux mêmes problèmes, aux mêmes causes : les oppressions et l’exploitation capitaliste.

Manifestation antigouvernementale près du bureau du président, à Colombo, le 16 avril 2022. JEWEL SAMAD / AFP

Il ne serait pas surprenant que la progression de l’indépendance de classe finisse par remettre en cause toutes les frontières sociales et nationales. Qu’elle balaie le monde tel qu’il est sorti de la Seconde Guerre mondiale et des indépendances nationales. Bref, il est certain que le combat commencé à l’intérieur des frontières cherchera à les déborder pour se résoudre dans une confédération des états socialistes d’Asie du Sud, de l’Inde au Pakistan et au Sri Lanka, en passant par la Birmanie, le Bhoutan, le Népal et le Bangladesh.

De quoi ébranler le monde entier.

Jacques Chastaing

Notes de la rédaction :

Tempête sur l’Asie (2/3)

Tempête sur l’Asie (2/3)

LEÇONS ET IMPACT DU MOUVEMENT PAYSAN INDIEN

LA PLACE DU SOULÈVEMENT PAYSAN DANS LA MARCHE EN AVANT DE LA RÉVOLUTION

Au fur et à mesure que le capitalisme pourrissant écrase les acquis sociaux, détruit les droits démocratiques, remet en cause l’avenir même de la planète, démontre qu’il n’est plus à même à représenter un espoir pour l’humanité, il ravive en conséquence la lutte de classes. Mais, faute de partis révolutionnaires influents à même de répondre, aux côtés des classes populaires, aux aspirations de la lutte, on assiste depuis une douzaine d’années à un phénomène original où les populations elles-mêmes tendent à suppléer à cette absence.

Depuis les révolutions arabes de 2011 et l’occupation des places publiques Tahrir (au Caire) et Kasbah (à Tunis), on assiste à une vague de luttes nouvelles, additionnant aux vieilles traditions et revendications économiques du monde du travail, celle inédite de l’occupation des places ; une manifestation publique de la réappropriation de sa propre vie, traduisant la volonté de construire un autre monde et d’en afficher les valeurs au vu et au su de tous. Plus encore, ces places deviennent le lieu de l’organisation collective, alliant tout à la fois l’intense horizontalité nécessaire à la plus grande démocratie et la centralité nécessaire pour l’efficacité dans l’action.

Campement de femmes paysannes aux alentours de Dehli, début 2021.

Dans les premiers temps, prolongeant des décennies d’habitudes, il y a eu addition mais pas fusion de ces deux aspects de la lutte. Les milieux mobilisés étaient différents : la classe ouvrière en tant que telle dans les luttes économiques et les classes moyennes manifestant leur aspiration politique à une autre monde. Pourtant de très nombreux travailleurs, des femmes du peuple aux jeunes prolétaires, participaient à ces occupations de places publiques, y refaisant également le monde mais seulement à titre individuel, pas en tant que classe organisée. D’une certaine manière, la division traditionnelle dans le monde bourgeois entre, d’une part les luttes ouvrières cantonnées au domaine économique et, d’autre part leur débouché politique par les élections et leurs partis intégrés au système seuls habilités à cette représentation, s’était maintenue dans ce nouvel espace populaire de débat politique.

Les habitudes ont la vie dure. La pensée humaine s’accroche obstinément au passé, à tout ce qui lui est connu, familier, ancestral [ces structures sociales qui nous fixent], les vieilles idées s’adaptant même un temps aux nouveaux faits. Cette inertie est due au fait que la pensée humaine [sous l’effet des régimes institutionnels persévérant, des rapports sociaux et de force, ou des infrastructures monopolisées par les dominants] s’avère terriblement lente et conservatrice, sauf en cas de catastrophe. Une guerre aux centaines de milliers de morts, voire plusieurs millions (Première et Seconde Guerres Mondiales), peut par exemple détruire tous les aspects « normaux » de la vie sociale et ainsi laisser l’espace à une ouverture révolutionnaire. Nous n’en sommes pas encore là, même si les événements en Ukraine nous montrent la possibilité d’un tel tournant. Cela dit, la lente dégradation économique et sociale de la situation depuis la crise des subprimes en 2008, puis les crises sanitaires du covid et de la hausse des prix et alimentaires aujourd’hui, bousculent suffisamment l’ordre social pour que cet espace oppositionnel ( prenne de plus en plus de place – au propre comme au figuré – et évolue avec le temps.

La conjonction entre situation générale poussant à un affrontement général ainsi qu’à la politisation des esprits, et un espace public de débat oppositionnel occupant la rue, permettant de remplacer les débats convenus et confinés au sein du Parlement, des partis, des journaux et des élections, a rendu cette nouvelle forme de mobilisation des places bien plus sensible aux enjeux économiques et sociaux. Il les a progressivement accueillies ou inversement, ce sont les mobilisations économiques traditionnelles qui ont cherché elles-mêmes à ouvrir ce débat public sur une autre société. On pourrait dire que toute la période qui a suivi cette émergence de l’occupation des places publiques du Printemps arabe, a été l’histoire de l’interpénétration de ces deux courants, certes difficile et très lente, mais continue. Les échecs de la période ont été ceux de cette interpénétration, tandis que les succès ont été ceux des avancées vers une fusion des modes de lutte.

Il est vital pour la démocratie bourgeoise, son système de représentation et de débats, de combattre cette politisation du mouvement social. En effet, minoritaire dans la société, elle ne pourrait pas faire face à des classes populaires unies contre elle par un projet politique.

Campement paysan à l’une des portes autoroutière de Dehli, fin 2020.

En France, on peut mesurer cette évolution dans le temps avec les mouvements des ZAD, des Nuits Debout et des ronds-points des Gilets Jaunes. Ce sont certes toujours des milieux différents, mais la tendance de cette période a toutefois été celle d’une interpénétration progressive des milieux, de leurs deux manières de lutter et de leurs objectifs économiques, sociaux, sociétaux et politiques. Les ZAD se sont « banalisées ». Leur combat écologique intégré à celui de la lutte de classe, tout comme les Gilets Jaunes, d’abord rejetés comme fascistes par les organisations ouvrières traditionnelles, font maintenant partie intégrante du mouvement ouvrier, avec leurs méthodes de lutte, leurs revendications et leur radicalisme.

Il est vital pour la démocratie bourgeoise, son système de représentation et de débats, de combattre cette politisation du mouvement social. En effet, minoritaire dans la société, elle ne pourrait pas faire face à des classes populaires unies contre elle par un projet politique. Elle peut s’accommoder de luttes économiques locales ou sociétales, écologiques, féministes, anti-racistes tant qu’elles sont cantonnées à leur secteur respectif. Mais si la force de la classe ouvrière se rapproche des perspectives d’émancipation agitées dans les mouvements sociétaux, la situation peut vite devenir intenable. Or, la bourgeoisie peine de plus en plus à contenir ces rapprochements qui se font sur les places publiques occupées, ce qui est rendu visible par le déclin de la participation aux élections comme de l’autorité des partis et syndicats traditionnels. En conséquence, la classe dominante soutient de plus en plus les groupements fascisants et des gouvernements policiers aux pratiques ouvertement autoritaires.

Cette évolution n’est bien sûr pas que française mais mondiale.

C’est le développement de ce phénomène sur ces dernières années, capital pour l’avenir du monde, que cet article voudrait tenter de mesurer à travers le soulèvement paysan indien. Le mouvement paysan indien de 2020-2021 a probablement été à ce jour la pointe la plus avancée de cette interpénétration des mouvements sociaux traditionnels économiques et politiques sociétaux. On verra si le soulèvement révolutionnaire aujourd’hui au Sri Lanka, qui continue à sa manière le mouvement paysan indien, ira plus loin. Cela sera l’objet du troisième volet de cette série, « Tempête sur l’Asie » (Cf. L’Asie, si près, si loin (1/3)).

L’INDE : SON MOUVEMENT PAYSAN FÉMINISTE, SES TOWNSHIPS RÉVOLUTIONNAIRES, SA TRADITION DE DÉMOCRATIE DIRECTE ET SA COORDINATION NATIONALE

Le soulèvement paysan indien (de novembre 2020 à novembre 2021 pour sa partie vive), qui a bousculé durant un an toute la société indienne, son gouvernement et, au-delà, toute l’Asie du Sud, est un mouvement prolétarien né d’un soulèvement féministe. Un assemblage déjà hautement subversif donc.

La première particularité de la paysannerie indienne, à la capacité d’influence gigantesque grâce à ses 600 millions d’individus et 800 millions de ruraux, est qu’elle appartient plus à la classe ouvrière qu’à la paysannerie classique telle qu’on l’imagine ici1. Sa deuxième particularité est que la proportion des femmes y est très importante.

Cela tient à des raisons historiques lointaines pour la première particularité, récentes pour la seconde.

Le mouvement paysan indien de 2020-2021 a probablement été à ce jour la pointe la plus avancée de cette interpénétration des mouvements sociaux traditionnels économiques et politiques sociétaux.

Manifestation paysanne tentant de pénétrer à l’intérieur de Dehli, fin 2020.

Gandhi en son temps, au moment de l’indépendance, avait voulu appuyer la révolution indienne sur le monde paysan afin d’assurer au pays son autosuffisance alimentaire (Cf. L’Asie, si près, si loin (1/3)). Ses successeurs ont initié un système où l’État intervenait activement dans l’agriculture. Il garantissait un prix d’achat supérieur aux prix du marché aux produits agricoles. Il assurait la distribution des produits agricoles dans tout le pays et leur vente sur des marchés d’État. Lors des périodes de faible activité, il fournissait aux paysans un certain nombre de jours de travail dans des travaux d’utilité publique pour les protéger par un revenu minimum. Ainsi, le monde agricole indien est le seul au monde, et de taille, à être relativement protégé du Capital2. Les paysans indiens y sont quasiment des ouvriers, intégrés au mouvement ouvrier, avec leurs nombreuses organisations syndicales puissantes, combatives, habitées de valeurs socialisantes. De plus, du fait de l’importance du secteur agricole, tous les Indiens ont encore quelqu’un de la famille qui travaille aux champs, d’où l’impact de leurs luttes. C’est ce système de protection étatique que le gouvernement indien actuel, dirigé par Modi, a voulu détruire pour livrer l’agriculture indienne au Capital. Et c’est pour le défendre que le monde paysan s’est levé, entraînant derrière lui toutes les classes populaires (Cf. Le mouvement paysan indien).

Par ailleurs, ce système, s’il empêche la petite paysannerie de disparaître, ne l’empêche pas d’être très pauvre. Avec une propriété moyenne de moins de deux hectares3, la plupart des paysans ne peut que tout juste survivre. Aussi, beaucoup de paysans qui se font déjà ouvriers saisonniers des villes ou des bourgs, franchissent le Rubicon en tentant d’y gagner totalement leur vie, abandonnant complètement ou partiellement l’activité agricole aux femmes. Ce sont ces femmes paysannes qui vont accueillir dans le soulèvement économique paysan contre les remises en cause de Modi (notamment du salaire paysan minimum), les acquis du soulèvement féministe Shaheen Bagh fin 2019 début 2020. Soit le premier grand mouvement contre le régime autoritaire de Modi (ex-RSS, organisation de 1925 s’inspirant du fascisme européen de la grande heure, bras armée du BJP) et son parti le BJP, dont l’idéologue Yogi Adityanath se réclame ouvertement de Hitler et de Mussolini depuis 2014 (Cf. Le mouvement paysan indien).

Modi règne – dans le sens de la tendance mondiale du moment – en activant en permanence la haine et les divisions entre les religions, les sexes, les castes. En décembre 2019, il prenait une énième mesure discriminatoire contre la minorité musulmane, la plus pauvre et la plus humiliée4. Mais cette fois-ci, les femmes musulmanes se révoltaient et entraînaient l’ensemble des classes populaires dans un mouvement de plusieurs mois d’occupation des places des grandes villes. Ce mouvement fut baptisé Shaheen Bagh. Tous les jours des dizaines et des centaines de milliers de femmes des classes les plus pauvres défiaient le pouvoir, prenant le contre-pied des valeurs sexistes, racistes et communautaristes du pouvoir, affichant publiquement leur combat pour un autre monde plus fraternel et sans discriminations, dans des débats géants ouverts à tous.

Femmes s’organisant durant une réunion, début 2021. Smita Kathor / Peoples Archive of Rural India.

Le mouvement prit fin en mars 2020 avec le covid, tandis que le mouvement paysan contre les lois visant à détruire les protections étatiques du monde agricole commençait pour sa part localement en août 2020, avant de prendre une extension nationale en novembre 2020.

Dés le début, par l’importante mobilisation des femmes paysannes, il intégrait la dimension féminine et féministe du mouvement Shaheen Bagh et portait haut et fort ses valeurs contre toutes les discriminations religieuses et sexuelles, comme celles à l’encontre des basses castes (les Intouchables) ou des Adivasis (les indigènes indiens), ou encore contre les jeunes. Il prit ainsi une coloration que n’avaient jamais eue les mouvements de paysans avant cela. Cette lutte économique contre les lois anti-paysans acquit, grâce à cela, une dimension explosive et subversive dans ce pays d’une violence inouïe et moyenâgeuse pour les femmes, les minorités religieuses ou les basses castes. Par-delà sa revendication catégorielle paysanne, il prit une dimension contestant de fait toute l’idéologie dominante, son système de sujétion des opprimés et des exploités, et l’autorité politique du gouvernement.

Le mouvement paysan était en quelque sorte porté au-delà de lui-même par sa dimension féminine et son héritage féministe acquis sur les places publiques de Shaheen Bagh (nom d’un quartier pauvre et musulman à Delhi).

Avec ça, la radicalité économique traditionnelle des combats paysans allait être féconde d’une dimension politique anti-capitaliste générale à partir de décembre 2020, avec l’occupation de places publiques géantes aux portes de la capitale Delhi. En effet, après une grève générale commune ouvriers-paysans très suivie les 26-27 novembre 20205, suscitée par les organisations paysannes, une coordination des quarante organisations paysannes parmi les plus radicales se forma sous le nom de SKM (Front Uni Paysan). Elle décida de donner une suite le 8 décembre pour déborder le train-train des confédérations syndicales ouvrières, suivie d’une marche sur le parlement à Delhi. Plus de 100 000 policiers et paramilitaires bloquèrent cette marche aux portes d’entrée de Delhi. Ce qui provoqua le début du siège de Delhi, cernée par des paysans déterminés.

C’est dans ces campements que des centaines de millions de téléspectateurs indiens et asiatiques éberlués ont vu, chose loin d’être anodine en Inde, une cohabitation sans problèmes, jour et nuit, d’hommes et de femmes.

Une démonstration que ces archaïsmes ne sont pas inscrits au plus profond de la « nature humaine » mais ne tiennent que par ces régimes dictatoriaux qui y trouvent leurs assises.

L’un des campements installé sur l’autoroute reliant Dehli au reste du pays, début 2021.

Avec le temps, ces campements placés à cinq entrées autoroutières de la capitale devinrent peu à peu de véritables villes révolutionnaires de 60 000 à 300 000 habitants durant un an. On y trouvait cinémas, théâtres, salles de spectacles, hôpitaux, écoles, cantines, dortoirs, où tout était gratuit, avec également des débats, des conférences et des meetings permanents regroupant paysans, ouvriers, étudiants, artistes, syndicalistes, féministes, Intouchables, Adivasis, hindous, musulmans, chrétiens, athées, communistes, anarchistes, écologistes, démocrates et révolutionnaires de toutes sortes, jeunes aspirant à un autre monde, hommes et femmes. Une véritable démonstration permanente d’un autre monde fraternel possible6.

C’est dans ces campements que des centaines de millions de téléspectateurs indiens et asiatiques éberlués ont vu, chose loin d’être anodine en Inde, une cohabitation sans problèmes, jour et nuit, d’hommes et de femmes. Une démonstration que ces archaïsmes ne sont pas inscrits au plus profond de la « nature humaine » mais ne tiennent que par ces régimes dictatoriaux qui y trouvent leurs assises. Cette cohabitation a révélé aux Indiens et aux peuples de la région la profondeur des évolutions qu’ils avaient vécues ces dernières décennies sans en prendre vraiment conscience. Ces campements étaient comme un miroir que les autorités devaient absolument brouiller par des accusations d’agressions sexuelles, qu’elles tentèrent de monter en épingle dans leur presse, voire d’organiser. Mais entacher le mouvement ne marcha pas.

Ces lieux étaient évidemment des foyers insurrectionnels vivants dans lesquels baignait la coordination paysanne, le SKM, à l’influence subversive. De véritables bases avancées aux mille initiatives quotidiennes relayées dans tout le pays par des centaines et des centaines d’occupations permanentes du même type prenant place à des péages autoroutiers, des stations services, devant des hypermarchés… dans de nombreux États indiens.

Toutes les dates officielles, de la fête nationale aux fêtes religieuses, furent ainsi réinvesties à l’échelle du pays entier par des cérémonies révolutionnaires revisitant totalement, par en bas, l’histoire de l’Inde. Un nouveau récit national s’écrivait à chaque nouvel emparement. La fête nationale fut l’occasion d’organiser un défilé populaire en l’honneur des travailleurs qui eut infiniment plus de succès que la fête officielle et son défilé militaire7. Les fêtes religieuses étaient l’occasion de célébrer la paix entre religions à l’opposé de la politique du pouvoir. Chaque jour ou presque, une grande figure des révolutions passées était célébrée contre la célébration des grands de la bourgeoisie. Tous les discours officiels du pouvoir étaient contrés par des concerts nationaux de casseroles, des manifestations au pied des bâtiments officiels, des contre-discours diffusés immédiatement sur internet ou dans les campagnes par les hauts parleurs des temples religieux ou des mairies. Les initiatives conjointes du mouvement paysan et de ces villes révolutionnaires dessinaient non seulement les contours d’une autre société populaire mais aussi d’un pouvoir populaire.

Assemblée générale aux portes de Dehli, janvier 2021.

Ce pouvoir populaire s’amorça en février 2021 quand, après une tentative d’attaques des campements de Delhi par les voyous fascisants du pouvoir8, le SKM riposta par un appel à organiser partout des mahapanchayats, c’est-à-dire des assemblées générales géantes couplées avec les pouvoirs locaux des conseils municipaux et des panchayats (sorte de pouvoir local issu du Moyen-Âge ou de la révolution gandhienne) qui fonctionnaient sur la base de la démocratie directe (Cf. Le mouvement paysan indien). Ces mahapanchayats, qui pouvaient regrouper de 10 000 à 1 million de participants, paysans mais aussi ruraux, ouvriers, jeunes, féministes, syndicalistes, prenaient des décisions collectivement et les appliquaient par le biais des exécutifs municipaux ou d’organes créés spécialement pour cela. Il y eut également des mahapanchayats spécifiques d’ouvriers agricoles, de jeunes, de femmes, d’Intouchables, d’Adivasis9… qui organisaient leurs propres actions. Ces mahapanchayats pouvaient aussi bien organiser des mariages révolutionnaires qu’exclure tous les représentants du pouvoir et du BJP dans les zones qu’ils contrôlaient. Ainsi, les ministres, députés ou responsables du BJP, pouvaient être assignés à résidence avec des centaines de paysans ou militants de toutes sortes se relayant jour et nuit devant leurs résidences ou leurs bureaux pour les empêcher de sortir ou rentrer.

Il s’agissait de fait d’embryons d’une sorte de double pouvoir : des sortes de soviets indiens dont l’influence allait bien au-delà des rangs paysans puisqu’ils entraînaient toutes les classes populaires dans leur sillage. Le soulèvement paysan participait ainsi à l’organisation des luttes ouvrières elles-mêmes, à la lutte pour la défense de services publics, des consommateurs, des étudiants, des femmes, des Intouchables, des Adivasis, faisant ou défaisant les résultats des élections locales ou régionales.

LA QUESTION DU POUVOIR COMME LIMITE DU MOUVEMENT

Le mouvement a buté sur la transformation de la lutte économique en lutte politique jusqu’au bout. C’est-à-dire sur la question de la prise du pouvoir effective par la population.

La combinaison du SKM, des villes révolutionnaires autour de Delhi ou ailleurs dans le pays, et des mahapanchayats posait, de fait, la question du pouvoir. Restait à la poser en toute conscience. Mais c’est devant cette question que le SKM, organe exécutif central de la combinaison des villes révolutionnaires et des mahapanchayats, hésita, ce qui fut fatal au soulèvement.

Manifestation de la coordination paysanne en décembre 2020.

Le SKM n’était pas une coordination de militants élus pour faire la révolution et en former les acteurs. Le SKM n’était pas un produit des villes révolutionnaires ou des mahapanchayats ayant germé au plus fort de la lutte. Ce n’était qu’une coordination de dirigeants syndicalistes-paysans, certes courageux et déterminés, mais qui s’était construite dans le but de faire reculer le pouvoir sur un thème spécifique : les lois anti-paysans de libéralisation du marché alimentaire. Les circonstances lui donnaient bien les moyens d’avancer vers un objectif révolutionnaire. Mais même s’il est allé très loin dans ce sens sous la pression populaire, il n’était pas conçu pour ça.

En octobre/novembre 2021, le pouvoir vacillait devant la montée en puissance révolutionnaire du mouvement10.

Si le soulèvement paysan captait tous les combats des classes populaires contre le pouvoir et les coordonnait, organisant par exemple en une année huit grèves générales11, faisant ainsi la démonstration de l’importance de la colère populaire et de sa capacité à la mobiliser, le SKM n’osait pas aller jusqu’au bout de la logique de la transformation de la lutte économique en lutte politique. Il n’a pas osé organiser ce mouvement en vue de faire tomber le pouvoir par la rue. En faire une véritable révolution.

Certains au sein du SKM portaient cette orientation, d’autres non. La coordination finit par mixer la perspective politique révolutionnaire avec le respect économique des institutions. Elle appela à faire tomber le pouvoir par le biais de toutes les élections d’État, sans y participer directement mais en demandant aux électeurs de voter pour tout sauf pour le BJP et ses alliés. Elle mena aussi des mobilisations actives de rue pour empêcher les candidats du BJP et ses militants de faire campagne, en leur interdisant de faire des réunions, de tenir des meetings, d’effectuer des collages d’affiches, des distributions de tracts et même des simples déplacements. Cela réussit par exemple de manière spectaculaire au Bengale Occidental, État de 95 millions d’habitants, où le pouvoir fut battu à plate couture, malgré les énormes moyens qu’il avait mis dans la campagne12.

De fait, et paradoxalement, le SKM était en capacité de défaire le pouvoir du BJP, mais remettait quand même le succès dans les mains des partis d’opposition institutionnels : il est devenu le pis-aller de ces formations politiques. Au Pendjab par exemple, État dirigé par le Parti du Congrès, principal parti d’opposition au BJP et de centre-gauche13, le mouvement paysan fit appel à la même tactique de boycott et organisa sa défaite… au profit de l’AAP, sorte de Podemos indien. Un parti que le mouvement paysan condamnait par ailleurs sur le territoire de Delhi que ce dernier dirigeait.

le mouvement paysan (mené par le SKM) montrait sa capacité à défaire tous les partis en même temps que sa réticence à assumer la responsabilité d’une perspective de prise de pouvoir populaire (malgré sa légitimité populaire).

En l’occurrence, cela aurait pu se traduire en appelant à donner tout le pouvoir aux mahapanchayats

Campagne électorale contre le BJP et ses lois anti-paysans en février/avril 2021.

Ainsi, le mouvement paysan (mené par le SKM) montrait sa capacité à défaire tous les partis en même temps que sa réticence à assumer la responsabilité d’une perspective de prise de pouvoir populaire (malgré sa légitimité populaire). En l’occurrence, cela aurait pu se traduire en appelant à donner tout le pouvoir aux mahapanchayats et contribuer à leur construire une coordination nationale sur la base d’un programme national sur tous les sujets. Ce qui fut pourtant évoqué.

Aussi, quand le gouvernement paralysé de tous côtés, devenu impuissant et au bout du rouleau institutionnel, annonça en novembre 2021 qu’il cédait à toutes les revendications du mouvement paysan, le SKM ne porta pas le coup de grâce qui l’eût achevé. Au contraire, il appela à la démobilisation immédiate, les objectifs paysans ayant été atteints. Pourtant, le gouvernement, en cédant à une sorte de salaire minimum paysan, revendication extraordinaire dans un pays où l’immense majorité des travailleurs n’a ni salaire minimum, ni protection sociale, ouvrait la porte à un effet boule de neige. Une révolution des modes de vie pour toutes les classes populaires du pays était dès lors envisageable, et à sa suite pour l’Asie toute entière (à commencer par les pays voisins du sous-continent indien), qui aurait trouvé un exemple concret auquel se rattacher. Mais au lieu de s’appuyer sur cet immense succès pour appeler à étendre la revendication à toutes les classes populaires, ou au moins à continuer la mobilisation jusqu’à sa mise en application pratique (faute de réelles garantie si ce n’est dans le discours électoral), le SKM demanda aux paysans et aux militants de fêter la victoire et de rentrer chez eux, réduisant l’énorme mouvement politique à sa seule dimension économique paysanne14.

Ce qui devait arriver arriva. Le gouvernement à l’agonie qui n’espérait pas une telle aubaine fit traîner les choses, attendant que les travailleurs se dispersent, et ne tint qu’une partie de ses promesses, et bien sûr pas la plus extraordinaire : celle d’un retour à un salaire minimum paysan largement incomplet15. Deux mois après, devant cet état de fait, le SKM appela à descendre à nouveau dans la rue. Mais c’était trop tard. Il avait raté l’occasion. Beaucoup en effet avaient été déçus de son attitude et la mobilisation ne reprit pas l’ampleur souhaitée.

Paysans levant le camp aux portes de Dehli, suite à l’annonce de Modi sur le retrait des lois paysannes. Novembre 2021.

L’expérience indienne montre que la fusion de l’aspect subversif de l’occupation des places avec les moyens de cette subversion par la mobilisation des classes populaires à partir de leurs revendications économiques, et pour aboutir à des objectifs politiques communs, est tout à fait possible. C’est un processus en cours un peu partout dans le monde. On le constate aujourd’hui au Sri Lanka16. En même temps, il est clair que le mouvement indien a manqué de militants en capacité de porter la logique du pouvoir prolétarien jusqu’au bout.

S’il est impossible de créer des partis révolutionnaires quand les circonstances ne s’y prêtent pas, ce que beaucoup ont tenté ces dernières années pour accoucher de sectes ou des dérives opportunistes, aujourd’hui, elles semblent être favorables. Édifier ce parti consiste d’abord à décrire cette situation particulière et à établir, au travers de cette description, une compréhension commune de la période et des tâches qui en découlent. Ce qu’il faut, c’est nous forger une compréhension des processus infiniment plus efficace que toutes les disciplines académiques séparées, libérant plus que ne soumettant. Cet article, dans le cadre de la série « Tempête sur l’Asie », voudrait y apporter sa contribution.


Jacques Chastaing

Notes de la rédaction :

  • 1 L’Inde compte deux tiers de ruraux et une densité rurale extrêmement forte, fruit de la révolution verte des années 1970 : https://www.cairn.info/revue-herodote-2015-1-page-29.html
  • 2 Un point sur les réformes libérales de la terre en Inde, entrant en opposition frontale avec l’héritage de l’indépendance du pays : https://asiacentre.eu/fr/2021/02/15/le-mouvement-paysan-indien-raisons-detre-et-interrogations-politiques/
  • 3 Un processus qui semble s’accélérer : «  les exploitations s’amenuisent génération après génération, et les vieilles stratégies d’industrialisation rurale n’ont pas résolu le problème de l’emploi. Pire, la compétition pour les terres s’est aiguisée entre les paysans et les grands « développeurs » industriels et miniers ». Idem, https://www.cairn.info/revue-herodote-2015-1-page-29.html
  • 4 Suivant le principe de l’hindouité de V.D Savarkar, étayé en 1923 par quatre points majeurs :
  • 1) Un attachement à la nation au sens physique, à la terre/mère patrie (Bharat),
  • 2) l’appartenance à une seule race issue des Aryens, qui compose un peuple cimenté par des siècles de vie commune
  • (pitribhumi),
  • 3) le partage d’une civilisation commune (mythes, héros, histoire commune) : glorification des valeurs, des traditions, des
  • croyances hindoues et de la langue (Sanskriti),
  • 4) l’Inde comme terre sainte (punyabhumi).
  • «  La réforme poursuit deux buts principaux : légaliser les hindous venus de l’extérieur et, au contraire, écarter les musulmans venus de l’extérieur » : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/12/11/l-inde-adopte-une-loi-tres-controversee-contre-les-musulmans_6022532_3210.html
  • 5 Une grève historique de 250 millions de travailleurs : https://www.industriall-union.org/fr/plus-de-250-millions-de-travailleurs-se-joignent-a-la-greve-nationale-en-inde
  • 6 « Les mahapanchayats sont les nouveaux parlements du peuple et les intouchables seront à leur centre ». Rakesh Tikait, leader paysan du mahapanchayats de la province Happur. https://ricochets.cc/Inde-multiplication-des-pratiques-populaires-de-democratie-directe-avec-les-plus-pauvres-au-centre.html
  • 7 Défilés de tracteurs face au défilé militaire : https://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/mobilisation-en-inde-une-fete-nationale-sous-la-menace-des-manifs-paysannes
  • 8 Outre l’armée et la police, des miliciens fascistes du RSS en civil sont venus se confronter au mouvement des occupations : https://www.liberation.fr/international/asie-pacifique/en-inde-la-longue-lutte-des-agriculteurs-bascule-dans-la-violence-20211004_RMQDUBPBI5DZ5BWKJHGAUBQV3E/
  • 9 Adivasi (littéralement « aborigène ») est le nom par lequel se désignent des populations autochtones d’Inde, avant tout celles vivant dans la partie centrale du pays, du Maharashtra à l’Odisha.
  • 10 Les trois lois ont été retirées, mais c’est la conjonction du mouvement populaire et de l’approche des élections (10 février 2022) qui a décidé le gouvernement. Celui-ci se devait de préserver un électorat pour maintenir l’emprise du BJP sur les grandes régions indiennes, notamment l’Uttar Pradesh, le plus grand des États avec plus de 210 millions d’habitants. Cela a fonctionné : https://lemondeencommun.info/apres-plus-dun-et-demi-de-mobilisation-victoire-pour-le-mouvement-paysans-indien/
  • 11 Plus exactement le « Bharat Bandh », c’est-à-dire le « blocage général », mêlant la désobéissance civile à la grève.
  • 12 Cette victoire à l’occasion du scrutin d’avril 2021 pour renouveler le parlement de la région du Bengale-Occidental. La cheffe du gouvernement régional, Mamata Banerjee, a dû lutter contre le BJP pour se maintenir, chose qu’elle n’aurait pu espérer sans surfer sur la lame de fond du mouvement paysan : « Ils ont d’énormes sommes d’argent et le distribuent aux gens. Vous pouvez prendre leur argent mais ne votez pas pour eux. Ils divisent la population entre hindous et musulmans, alors que nous les considérons comme les deux bourgeons d’un même brin. Nous allons continuer à aider tout le monde, jetez ces intrus du BJP et sauvez le Bengale ! » :https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-reportage-de-la-redaction/inde-elections-tendues-au-bengale-occidental-9722841
  • 13 Le parti historique de l’indépendance indienne de 1947, détrôné en 2014 par le parti libéral-nationalise de Modi, mais déjà très affaibli dans les années 1990 et forcé de gouverné par coalition : https://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMHistoriquePays?codePays=IND&langue=fr
  • 14 Le marché de gros contrôlé par l’État, garantissant un revenu minimum (MSP) à une partie des paysans, est préservé, mais la libéralisation continue et la situation ne s’améliore pas : https://information.tv5monde.com/info/inde-une-premiere-victoire-pour-les-agriculteurs-en-colere-mais-pas-totale-433163
  • 15 Une victoire symbolique mais pour l’instant pas concrète tant la mesure du salaire minimum est inégalitaire : ce sont majoritairement les producteurs de blé et de riz qui ont accès au prix de soutien minimal, tandis que le marché régulé par l’État est inégalement réparti sur le territoire. D’autres problèmes, écologiques et sanitaires, viennent rendre nécessaire un autre mode de production : https://www.temoignages.re/politique/edito/victoire-des-paysans-indiens-apres-un-an-de-lutte,102615
  • 16 Une crise économique sans précédent mobilisant des milliers de personnes contre un pouvoir délégitimé, qui fait de son mieux pour maintenir ses intérêts. Mais devant l’ampleur de la crise (disette alimentaire et énergétique), la situation peut rapidement virer à l’embrasement généralisé : https://www.lemonde.fr/blog/cartooningforpeace/2022/05/20/sri-lanka-un-pays-au-bord-du-gouffre/