Un matin, les travailleur.euse.s …

Un matin, les travailleur.euse.s …

Les travailleur.euse.s alertes qui se seront levé.e.s un mercredi matin dans le centre-ville de Strasbourg, qui auront parcouru les quelques mètres les séparant de leur lieu de travail ou de la station de transports les y menant, auront peut-être remarqué une légère mais significative transformation du paysage bétonné qu’iels ne connaissent que trop bien –  leurs yeux se seront peut-être détachés du bout de leurs semelles. Et les travailleur.euse.s, s’iels ne sont pas en retard, se seront peut-être arrêté.e.s, et auront peut-être senti poindre en eux, à la vue de cette légère mais significative transformation, un certain nombre de questions, de première importance.

Une constellation d’autocollants et d’affiches ornant tour à tour lampadaires, bornes, poteaux électriques et boîtes aux lettres se sera trouvée sur leur chemin, leur aura judicieusement ralenti leur marche au travail. Mais les travailleur.euse.s, si alertes fussent-ielles, emporté.e.s par leurs pas de travailleur.euse.s, n’auront saisi de ces autocollants, particulièrement, que quatre mots : Le Pen, Zemmour, contre, division. Alors, en travailleur.euse.s alertes et pensant.e.s, fâché.e.s de lire ces noms au réveil, ielles se seront arrêté.e.s quelques mètres plus loin, auront fait demi-tour, avec la ferme intention de faire disparaître ces autocollants que leurs yeux de travailleur.euse.s conscient.e.s mais pressé.e.s auront interprété ainsi : Le Pen et Zemmour agissent contre la division.

C’est alors qu’en le lisant de plus près, le message, pourtant clair d’un premier abord (n’est-ce pas la raison d’être de l’affiche ou de l’autocollant ?), prend une tout autre tournure et ce qui était indignation catégorique et définitive de ces travailleur.euse.s ce mercredi matin se transforme en crispation confuse et équivoque. L’autocollant disait en fait ceci : Marine Le Pen, Eric Zemmour, Bolloré CNews, Contre leur division. Signé : Jeune Garde Antifasciste. Arborant ce symbole connu : les trois flèches, parallèles, dirigées vers le bas et vers la gauche.

Comment se fait-il qu’un message antifasciste ait pu être si peu univoque qu’il se soit fait passer l’espace d’un instant pour son contraire ?

Affiche de la liste social-démocrate des élections de 1933

Le symbole des trois flèches (dont il est difficile d’ignorer la raideur, l’intransigeance d’esprit – symétrie absolue, parallélisme total – et la grossièreté du trait) utilisé par une avant-garde est ambigu parce qu’il rappelle d’autres symboles auxquels ont cruellement manqué fioritures, courbes et arabesques.

Sa généalogie ? Fruit d’un travail commun mené par Carlo Mierendorff et Serge Tchakhotine en 1931, il est devenu d’abord le symbole du Front de fer, organisation fondée en 1931 rassemblant divers partis social-démocrates afin de faire face au nazisme. A situation urgente, réponse immédiate, simple, claire, appropriable par le plus grand nombre. Et  Tchakhotine lui-même le dira, l’efficacité du symbole réside en ceci qu’il se superpose adroitement à la croix gammée. La rature harmonieuse – diraient les travailleur.euse.s cyniques. Cette étrange ordonnance des lignes confère à ces flèches cette signification : elles apparaissent et agissent comme une contre-croix gammée par un phénomène de reprise et de renversement excluant toute prétention à l’originalité, anéantissant, de ce fait même, la possibilité de penser un cadre esthétique et théorique radicalement autre. Ce qui n’a, au demeurant, jamais été le projet de la social-démocratie en général, ni du Front de fer en particulier en 1931. De là la contrariété à la vue de ce symbole, ce mercredi matin.

Affiche de la liste communiste des élections de 1933

En 1932, les trois flèches sont reprises dans une affiche électorale du parti social-démocrate allemand. Les trois ennemis sont explicitement nommés : la monarchie, le nazisme, le communisme (et plus précisément encore Thälmann, dirigeant du KPD, parti communiste allemand). Les travailleur.euse.s naïf.ve.s s’étonneront qu’aujourd’hui soit utilisé, au sein de la lutte antifasciste et « en complément » de ce symbole, celui des deux drapeaux superposés originaire, lui, de la lutte antifasciste du KPD.

Les travailleur.euse.s loyaux.ales répugnent à fouiller la biographie de l’inventeur à la recherche d’une circonstance aggravante qui accablerait ce dernier ainsi que son travail d’un jugement irrévocable. Mais les travailleur.euse.s curieux.ses ne manqueront pourtant pas de remarquer que Tchakhotine fut un fervent adversaire de la Révolution d’Octobre de 1917 ayant mis au service de l’armée blanche ses qualités de propagandiste. Et les travailleur.euse.s bienveillant.e.s, gêné.e.s de cette triste coïncidence, s’interrogeront, tout de même, sur la direction idéologique donnée à l’antifascisme de la Jeune Garde. Revendiquer un antifascisme « populaire », « allant des anarchistes aux réformistes » (il faut donc ratisser très, très large) pose nécessairement la question du compromis idéologique. Compromis duquel résulte l’utilisation de ces trois flèches aujourd’hui, intentionnelle et historiquement contre révolutionnaire. (cf : https://rapportsdeforce.fr/pouvoir-et-contre-pouvoir/jeune-garde-notre-antifascisme-na-pas-de-feuille-de-route-preetablie-121512143).

Comment se fait-il qu’un message antifasciste ait pu être si peu univoque qu’il se soit fait passer l’espace d’un instant pour son contraire ?

Car enfin, l’imagerie d’une lutte n’est jamais innocente. L’organisation quotidienne et pratique de la lutte antifasciste et anticapitaliste nécessite conjointement l’organisation quotidienne d’une pensée exigeante, théorique et esthétique, antifasciste et anticapitaliste parce que le sens des symboles n’est pas immuable, parce qu’avec le temps leur signification première se perd, se transforme en une autre, saisie par d’autres consciences, parce que la fabrication du symbole est fondamentalement déterminée par l’époque qui la voit naître, par les personnes qui la créent et par les personnes à qui cette fabrication est destinée.

Soit, donc, l’affinité idéologique de mouvement antifasciste de la Jeune Garde va, en arborant ce symbole, à la social-démocratie qui est un pilier du compromis de classe au sein du capitalisme (ne surtout pas penser au-delà du cadre) et, par cette affinité, souscrit à l’idée d’un fascisme indépendant des forces sociales que constituent les petite, moyenne voire grande bourgeoisies, qui, historiquement, en sont pourtant le terreau ; soit, il est employé sans connaissance de cause.

Les travailleur.euse.s ne se satisferont pas de cette seconde proposition car ils.elles sont exigeant.e.s. Mais iels n’osent pas croire à la première, car ils.elles sont optimistes. 



Manon C.