Tempête sur l’Asie (3/3)

Tempête sur l’Asie (3/3)

Du soulèvement paysan indien à l’indépendance politique ouvrière au sri lanka et au pakistan

Comme nous l’écrivions dans la première partie de cette étude (Cf. L’Asie, si loin, si près), « l’Asie des luttes ouvrières et des soulèvements populaires est le continent aveugle de notre temps, l’angle mort de nos perceptions actuelles et le point nodal de nos défauts de compréhension du monde… Pourtant, le futur de notre planète se forge probablement dans ces mouvements. Raisonner à l’échelle asiatique, c’est non seulement prendre conscience de l’ampleur de ce qui s’accomplit dans ces pays, mais encore acquérir la perception des dynamiques mondiales en cours. Celles qui nous donnent la capacité de cerner ce qui se passe chez nous… ».

Nous essaierons de voir dans ce troisième volet comment les premiers éléments d’indépendance politique du prolétariat, apparus dans le soulèvement paysan indien (Cf. Le mouvement paysan indien), se sont développés au sein des soulèvements pakistanais et sri lankais. Et, en retour, quelles en sont les conséquences.

Notre objectif est de contribuer à cerner comment s’effectue cette progression dans une situation mondiale où les conditions objectives de la révolution mûrissent à grande vitesse, mais où les conditions subjectives (c’est-à-dire la perception individuelle que nous avons des choses qui nous entourent), les partis révolutionnaires et les consciences sont à la traîne. Il s’agira aussi de comprendre comment intervenir dans ce processus.

Pour mieux comprendre le dossier, une notion importante à comprendre est celle de classe pour soi.

La classe ouvrière est une classe pour soi en ce sens qu’elle n’est pas une simple catégorie socio-professionnelle ou une création générée mécaniquement par des déterminations économiques, comme la tradition du stalinisme l’a caricaturée. Elle n’est pas une masse inerte qui s’active au contact d’un élément économique « perturbateur », spontanément. C’est une classe constituée d’individus conscients d’appartenir à une force sociale ayant une tâche précise dans la division du travail capitaliste, et aux intérêts propres. Elle ne réagit pas contre un système d’exploitation (l’extorsion de la plus-value par la classe des propriétaires des moyens de production), en victime, comme la sociologie positiviste nous le fait croire, mais agit révolutionnairement en fonction de son expérience politique globale, consciente des déterminations qui la contraignent (économiques, de genre, de race, religieuses, ...). Elle définit un cadre d’action et d’échanges de savoirs qui lui permet d’agir concrètement vers le dépassement du mode de production dont elle est issue. C’est un acteur historique instituant une nouvelle pratique de la propriété par des réalisations façonnant notre quotidien : le régime général de la sécurité sociale, les retraites ou le statut de fonctionnaire en France ; les villes révolutionnaires et les Mahapanchayats en Inde. En sommes, les classes ne luttent pas parce qu'elles existent, mais existent parce qu'elles luttent.

Le combat pour l’indépendance politique est la tâche essentielle du prolétariat pour trouver les voies de son émancipation et, par là, celle de l’humanité. La progression de la classe ouvrière vers la prise de conscience de ses intérêts historiques est un processus complexe et souvent contradictoire.

Dans notre séquence historique, ce processus a commencé en Inde par un soulèvement paysan qui, par ses particularités (pays, époque, etc.), s’est plus apparenté à un soulèvement prolétarien qu’à celui d’une petite bourgeoisie rurale. L’ébranlement politique et social provoqué par ce soulèvement a été tel en Asie du Sud, qu’il a été à l’origine de nombreux mouvements, depuis le Népal jusqu’aux Maldives. Il a surtout provoqué les chutes des gouvernements pakistanais, en avril 20221 , et sri-lankais, en mai 20222.

Des ouvriers du textile sortant de leur usine le 10 janvier 2021, à Dacca, Bangladesh. MOHAMMAD PONIR HOSSAIN / REUTERS

Ce qui a fait la caractéristique du soulèvement indien et son influence, c’est qu’il a eu une direction ouvrière à sa tête, elle-même sous contrôle d’une large auto-organisation des prolétaires de type soviétique. Ce qui lui a permis de très largement dépasser les questions économiques à l’origine du mouvement, par une lutte contre toutes les oppressions et contre le capitalisme lui-même. C’est cette originalité totalisante, touchant tous les segments de la société, qui a provoqué cette contagion en Asie du Sud. Bien sûr, l’ébranlement n’a pas été aussi important que celui engendré par la révolution russe en son temps. Notamment parce que le soulèvement paysan indien de 2020-2021 n’a pas renversé le régime de Modi et n’a pas été jusqu’au bout de ses possibilités. Cependant, la profondeur subversive de la secousse indienne dans la modification des rapports de force sociaux et idéologiques au Pakistan et au Sri Lanka a été suffisante pour entraîner des militants indiens et pakistanais à chercher à aller plus loin que le modèle initial.

En même temps, la bourgeoisie de ces pays, au fait de l’expérience voisine indienne, a mieux su gérer la situation – en tous cas jusqu’à aujourd’hui, en « changeant tout pour que rien ne change ». Avant que le mouvement populaire ne le fasse lui-même : par une transformation en profondeur.

Mais parce qu’on assiste à une vague générale de soulèvements traversant l’Asie du Sud, il est probable que les pays issus de l’indépendance de 1947 ne soient plus des cadres suffisants pour enrayer cette vague révolutionnaire qui tend à les déborder.

DANS LE SILLAGE DES PAYSANS INDIENS, LES PAYSANS PAKISTANAIS ET SRI-LANKAIS ONT OUVERT LE CHEMIN DE L’INDÉPENDANCE POLITIQUE AUX CLASSES POPULAIRES

Le Pakistan et le Sri Lanka connaissent tous les deux des vagues de luttes populaires importantes et continues depuis 2018 et 2019 : contre la hausse des prix, les licenciements, la destruction des services publics et des acquis ouvriers et démocratiques. Les mouvements paysans de ces deux pays – dans le prolongement du soulèvement paysan indien, ont fait entrer, dès 2021 et 2022, les classes populaires sur le chemin de l’indépendance politique. Habituellement dirigées par les partis et les syndicats traditionnels intégrés au système bourgeois, leur autonomisation est en cours.

PAKISTAN

Au Pakistan, depuis octobre 2020, les luttes sociales avaient pris la forme de marches populaires sur la capitale Islamabad – une vieille tradition au Pakistan. Il y avait celle organisée par les syndicats, mais dont l’orientation ne dépassait pas les revendications économiques3, et celle organisée par une alliance des partis bourgeois d’opposition, le PDM4, avec pour objectif de faire tomber le pouvoir militaro-islamiste en place du PTI d’Imran Khan5.

Les partis bourgeois d’opposition avaient bien compris le danger de laisser sans concurrence l’organisation des marches populaires par les syndicats. Le soulèvement paysan avait en effet commencé de la même manière en Inde voisine et pouvait servir d’exemple : marche sur Delhi, blocage de la capitale et organisation de campements révolutionnaires à ses portes (Cf. Leçons et impact du mouvement paysan indien). L’objectif proposé par les partis bourgeois de renverser le pouvoir en place séduisit les classes populaires pakistanaises. Elles comprenaient bien que pour obtenir satisfaction à leurs revendications économiques, dans cette situation d’attaques violentes et centralisées contre leurs acquis, il fallait renverser le régime. La campagne de l’opposition bourgeoise du PDM mobilisa donc des millions de prolétaires espérant en finir avec le gouvernement et la misère. Bien évidemment, le PDM ne voulait et ne pouvait pas aller jusqu’au bout. Dès qu’il eut la situation en main, sa direction se chamailla, se divisa, s’enlisa dans des élections partielles pour finir par éclater à quelques semaines de la date de la marche finale, au printemps 2021 ! L’affaire semblait close. Mais à l’été 2021, les paysans pakistanais surgirent, inspirés par les paysans indiens. Ils reprirent à leur compte l’idée d’une marche populaire sur la capitale. Ils allèrent plus loin encore que les paysans indiens dans leurs revendications : faire tomber le gouvernement était le moteur de la mobilisation.

Ce fut la panique dans l’opposition.

Le 18 avril 2021, des mouvements religieux ont appelé à une grève nationale. À Lahore, de nombreux magasins et marchés étaient fermés et certains transports publics arrêtés. REUTERS – STRINGER

Au même moment, le mouvement paysan indien était au plus haut, et Modi (l’actuel dirigeant de l’Inde) tremblait pour son pouvoir. L’opposition bourgeoise pakistanaise lança à nouveau deux nouvelles marches populaires sur Islamabad, cette fois à l’initiative directe des deux principaux partis, le PPP6 et le PMLN7. Ils radicalisèrent à outrance leurs discours et leurs surenchères démagogiques, n’hésitant pas à parler ouvertement de révolution pour renverser un régime discrédité dont ils voulaient se débarrasser. Ils appelaient à installer des campements, à l’instar des paysans indiens, devant les organes du pouvoir d’Islamabad, jusqu’à ce que le gouvernement tombe. Le mouvement paysan pakistanais avait rallumé la mèche. Mais infiniment plus faible que son équivalent indien, il ne pouvait faire le poids. Le PPP et le PMLN arrivèrent à nouveau à mobiliser les grandes masses derrière eux. Cependant, il leur était à présent plus difficile de renoncer en cours de route, comme la première fois. Les classes populaires étaient averties et les surveillaient.

Aussi, ils imaginèrent un autre stratagème.

En même temps qu’ils organisaient leurs marches populaires à travers tout le pays pour faire chuter le pouvoir, ils déposèrent une motion de censure afin de destituer légalement, par voie parlementaire, Imran Kahn (le Premier ministre). Ils débauchèrent pour cela toute une série de députés de petits partis, ou même de la majorité. Leur argument était que s’ils ne faisaient pas tomber, eux, le gouvernement avec la motion de censure, ils auraient une révolution ouvrière sur le dos. Leur stratagème marcha. Un nombre assez important de députés de la majorité changea de camp et le jour même où les marches populaires arrivèrent sur la capitale, le gouvernement était mis en minorité au Parlement (le 10 avril 2022 donc). Les dirigeants de l’opposition n’avaient plus qu’à crier victoire, la célébrer et renvoyer chez elles les foules nouvellement entrées dans la capitale. La bataille était gagnée, il n’y avait plus rien à faire.

Mais avec le départ des travailleurs, le gouvernement joua la montre. Il se mit à crier au complot, à la tricherie et refusa de partir. Ce fut la cour suprême, et en sous-main l’armée, qui ne voulaient pas que la crise s’éternise, qui poussèrent alors le gouvernement dehors en craignant que les masses populaires ne reviennent. L’opposition s’attribua évidemment la victoire par son action parlementaire, et dans ces « combinazione », la mobilisation populaire qui était pourtant à l’origine de la chute du pouvoir fut occultée8. L’opposition forma le nouveau gouvernement et, bien sûr, ne fit rien contre la hausse des prix. L’ancien gouvernement d’Imran Khan se mit alors à appeler à son tour à des marches contre l’inflation sur la capitale, dans le but manifeste de reconquérir sa place.

Le cirque de la fausse représentation bourgeoise semblait pouvoir continuer. Sauf que le virus de l’indépendance politique du prolétariat continuait à travailler souterrainement. Nous y reviendrons.

SRI LANKA

Au Sri Lanka, les luttes ouvrières contre les hausses de prix et les différentes attaques gouvernementales contre leurs acquis sociaux et démocratiques ont été incessantes depuis 2018.

Comme au Pakistan, un grand parti bourgeois d’opposition, le SJB9, a organisé de vastes manifestations de masse contre la hausse des prix et contre le gouvernement, dans la perspective de gagner les prochaines élections. À la différence du Pakistan, un autre grand parti d’opposition, le JVP – ancien parti stalinien puis guérillériste se réclamant du marxisme et devenu parti ouvrier réformiste10– a lui aussi appelé durant toute cette période à de larges manifestations ouvrières. Il a permis l’éclosion d’une expression politique ouvrière large sur la scène publique. Mais comme le SJB, il n’avait pas d’autre perspective que de jouer le jeu électoral et de gagner les élections. Sous l’influence de ce parti, et des directions syndicales qui lui sont affiliées, les luttes et les grèves ont été innombrables. Parfois longues et déterminées, dans des conditions pourtant difficiles avec, face à elles, un régime autoritaire encore plus militarisé qu’au Pakistan et n’hésitant pas à employer la pire des répressions. Ces luttes n’avaient toutefois que des objectifs économiques, et de ce fait étaient totalement émiettées voire corporatistes.

Lors d’une veillée condamnant les tirs de la police sur des manifestants à Rambukkana, à Colombo, le 19 avril 2022. ERANGA JAYAWARDENA / AP

Tout changea en mars 2022, sous l’influence du mouvement paysan, lui-même inspiré par l’empreinte du soulèvement paysan indien. Le gouvernement sri-lankais avait décidé, pour diminuer son déficit extérieur, d’arrêter d’acheter des engrais. Il obligea du jour au lendemain les paysans à se convertir à une agriculture biologique, condamnant une partie d’entre eux à la ruine et la population à la famine du fait d’une réduction importante de la production agricole. Par nécessité, les paysans se révoltèrent à partir de l’été 2021.

Leur lutte, radicale et déterminée, dura plusieurs mois. À la différence des luttes ouvrières, elle se donna, comme au Pakistan, l’objectif politique de chasser le pouvoir. Et comme les paysans indiens, ils appelèrent à marcher sur la capitale, Colombo, le 30 mars 2022, pour renverser le gouvernement. Les paysans ne renversèrent pas le pouvoir, mais leur exemple galvanisa les réseaux sociaux qui prirent le relais en appelant les citadins à descendre dans la rue le 31 mars 2022. Là aussi, pour renverser le gouvernement. Dans la nuit du 31 mars, des manifestants prirent d’assaut la résidence du président de la République et du Premier ministre11.

Ce fut un coup de tonnerre.

Tous les partis et toutes les directions syndicales, débordés et surpris de perdre leur monopole de la représentation populaire, dénoncèrent ce « vandalisme » commis par des « anonymes »12. Mais le mouvement des classes laborieuses sur le terrain politique était lancé. Les mois d’avril et mai furent traversés par des coups de boutoir incessants pour faire tomber le pouvoir13.

Des campements permanents du type de ceux des paysans à Delhi, indépendants de toutes les organisations syndicales et politiques traditionnelles, furent installés à partir du 9 avril aux portes de la présidence et du Parlement à Colombo. La mobilisation observée en 2012 – ce « printemps sri lankais »14 – réapparaissait et occupait l’espace politique ouvert par la révolte paysanne et ouvrière abandonnée par les forces institutionnelles.

Des manifestations spontanées se sont déroulées dans l’ensemble du Sri Lanka, le 19 avril 2022. ERANGA JAYAWARDENA – AP

À partir du 9 avril, les abords, et même le hall d’entrée de la présidence de la République dans le quartier chic de « Galle Face », à Colombo, sont occupés nuit et jour par une foule de manifestants, dont beaucoup d’étudiants, d’artistes, d’intellectuels. Mais aussi beaucoup d’ouvriers, de jeunes, de chômeurs, de femmes des quartiers populaires, de pauvres… Présents à titre individuel et reprenant à leur compte l’exigence des manifestants des 30 et 31 mars : le départ du gouvernement des Rajapaksa. Les abords du Parlement et du siège du Premier ministre sont également occupés. En même temps que les autres bâtiments du pouvoir, dans la plupart des villes du pays. Significativement, le campement devant la présidence est baptisé « Gota dégage » (Gota étant abréviation du nom du président)15, tandis que celui devant les bureaux du premier ministre prend le nom de « Pas d’accord » (ou « Pas de compromis »). À « Galle Face », comme aux portes de Delhi, on installe un mini hôpital, un cinéma, une école, les débats et meetings sont permanents, les spectacles également (Cf. Le mouvement paysan indien).

Le printemps sri-lankais étudiant et enseignant de 2012 avait entraîné peu à peu toutes les classes populaires dans une lutte tous azimuts contre ce monde et le pouvoir. Dans la foulée du mouvement paysan, il réémergea en 2022.

LE MOUVEMENT OUVRIER REPREND À SON COMPTE LA QUESTION DU POUVOIR POSÉE PAR LES PAYSANS

PAKISTAN

Au Pakistan, durant toute la période où les partis bourgeois avaient réussi à se placer à la tête des colères populaires, le mouvement ouvrier ne disparut pas. Son action passa par les bords.

Le Pakistan est un pays qui s’est constitué sur des bases religieuses et qui n’a pas réellement réalisé son unité nationale16 (Cf. Carte). Il est divisé en quatre grandes provinces qui, à l’occasion de la période de relative fragilité du pouvoir face au mouvement social de 2019 à 2022, ont renforcé leurs tendances centrifuges à l’autonomie. Dans deux de ces régions, le Baloutchistan et le Khyber Pakhtunkhwa où dominent les tribus baloutches et pashtounes, le nationalisme propre à chacune est né de l’impulsion soviétique. Ce ne sont pas des nationalismes organisés autour de la question religieuse mais, au contraire, dominés par des orientations laïques et des partis se réclamant du marxisme. Les tendances centrifuges et démocratiques dans ces régions se sont structurées autour d’assemblées tribales autonomes. Et également autour de nombreuses luttes économiques importantes et victorieuses, qui ont fait reculer le pouvoir central17.

Sri Lanka : siège de la présidence et des locaux du gouvernement, le 9 mai 2022, à Colombo.

Aussi, lorsqu’il apparut au niveau central que le PTI d’Imran Khan tentait de reprendre en mai 2022 le flambeau de la lutte contre la hausse des prix qu’il avait pourtant organisée durant toutes ces années au pouvoir18, les organisations ouvrières les plus radicales appelèrent à leur tour (début juin 2022) à des manifestations quasi quotidiennes contre les hausses des prix et pour des augmentations de salaires. Les salariés gouvernementaux de la « Grande Alliance des ouvriers et des employés du Beloutchistan » ont fait le siège du gouvernement régional à Quetta durant plusieurs jours. Ce siège faisait suite à une grande marche sur la capitale régionale pour obtenir des augmentations de salaires. Le gouvernement régional vient d’ailleurs de les leur promettre.

Par ailleurs, plus important encore, l’ensemble des organisations ouvrières et socialistes les plus combatives s’unirent pour la première fois dans un front commun autour d’un programme radical. Il s’agissait d’une véritable bifurcation, d’une prise de distance avec les directions syndicales et politiques traditionnelles. Ainsi, au-delà de revendications économiques comme la hausse des salaires et des pensions de 50%, le programme remet en cause le capitalisme par l’abolition de tous les privilèges des capitalistes et des élites de toutes natures, la réquisition des prêts du FMI pour le bien direct des classes populaires ou encore la nationalisation des grandes entreprises.

Des manifestants réclament la démission du gouvernement srilankais, le 6 mai 2022, à Colombo. ERANGA JAYAWARDENA / AP

La question du pouvoir n’est pas directement présente dans ce programme, mais « l’abolition des privilèges » la pose. Pour aller jusqu’à la revendication d’un pouvoir ouvrier, il manque l’auto-organisation, du type des Mahapanchayats populaires indiens. Être du côté positif, c’est-à-dire créateur de la maîtrise du mouvement : tout le pouvoir aux Mahapanchayats comme hier aux soviets. Ou aujourd’hui encore au Soudan, animé par un mouvement à la frontière des révolutions arabes et des soulèvements africains, et soutenant un programme revendicatif semblable, à la différence près que le premier point est « tout le pouvoir aux comités de base ». Un fait unique aujourd’hui dans le monde parce que ces comités de base et de quartier existent et animent la révolution en cours19.

Ce programme et cette unification des forces de gauche combatives au Pakistan est toutefois un pas en avant très important pour les travailleurs. Ce progrès peut leur permettre désormais de faire entendre une voix politique et de classe indépendante.

Avec leurs particularités, et par d’autres biais, c’est à un programme d’unification ouvrière semblable qu’ont abouti les forces en lutte les plus avancées au Sri Lanka. Encore une fois, sous l’impulsion paysanne et dans le prolongement du soulèvement paysan indien, celui-ci ayant ouvert un cycle historique d’opposition des forces sociales que l’on sous-estime (Cf. À bout de souffle).

SRI LANKA

Après le 9 avril et les campements révolutionnaires installés devant la présidence et le parlement, comme dans le reste du pays, les événements vont se précipiter. Les directions syndicales qui, jusque-là, continuaient à s’aligner sur les partis pour réclamer des solutions politiques parlementaires et des solutions économiques dirigées par le FMI, se mirent à craindre la concurrence de la coordination étudiante. Celle-ci offrait en effet une impulsion nouvelle aux campements révolutionnaires, exploitant la radicalité de la situation. Poussées également par leur base, les directions syndicales appelèrent à une grève générale le 28 avril qui fut très suivie20. Face au succès, la base exigea une suite avec l’objectif de faire tomber le gouvernement. La nouvelle étape fut une grève générale durcie le 6 mai21, baptisée « hartal », mêlant désobéissance civile et grève, en référence à celle de 1953 : la première après l’indépendance.

Ce fut un tsunami populaire.

Tout s’est arrêté : des trains aux bus, des usines aux commerces, des hôpitaux aux universités, des banques à l’électricité ; la poste, les plantations de thé, l’administration… Ce fut une formidable démonstration de force de la classe ouvrière. Des cheminots, des chauffeurs de bus, d’autres encore, continuèrent spontanément la grève le lendemain. Pour reprendre en main une situation qui lui échappait, les directions syndicales appelèrent alors à la grève illimitée à partir du 11 mai, et ce jusqu’à la chute du gouvernement et du président.

Mais le 9 mai, suite à une attaque violente du pouvoir contre les campements de manifestants, les classes populaires descendent en masse. Les rues sont occupées par les insurgés et les miliciens du pouvoir sont poursuivis, défaits22. Ils arrêtent des policiers ; un chef de la police est passé à tabac. Ils incendient également une centaine de résidences de ministres et de députés du pouvoir, de même que leurs bureaux et leurs locaux, ou encore leurs voitures ou des biens divers23 Des milices ouvrières quadrillent le pays pour tenter de débusquer les ministres et les députés, et au premier chef le président et le Premier ministre.

C’est une révolution ouvrière. Mais sans direction organisée et reconnue24.

L’ancien Premier ministre Pakistanais, Imran Khan, salue des partisans en descendant d’un hélicoptère pour marcher sur Islamabad, le 25 mai 2022.

Le pouvoir ne doit alors son salut qu’au front immédiat de toutes les forces syndicales et politiques, appartenant à l’opposition comme à la majorité, de droite ou de gauche, qui se constitua contre l’insurrection. Les directions syndicales annulent finalement leur appel à la grève illimitée du 11 mai. La justification est alors qu’il faut sauver le pays face au chaos et à l’anarchie, tandis que, conjointement, les patrons lock-outent les ouvriers25. Les partis de gauche dénoncent les violences populaires, en même temps que les journaux bourgeois se déchaînent contre l’insurrection.

Le pouvoir fait démissionner le Premier ministre en mai26. Le président appelle à un nouveau gouvernement d’union nationale dans lequel se précipite immédiatement toute l’opposition. Ce nouveau gouvernement annonce pour satisfaire (calmer) les insurgés qu’il va procéder à l’arrestation de toute une série de ministres et hauts responsables… ce qu’il ne fit jamais.

Faute d’avoir sa propre expression politique, ses propres organisations autonomes, le mouvement populaire, abandonné de toutes les forces organisées, continua durant plus d’un mois mais sous forme de manifestations, d’émeutes ou d’actions radicales mais émiettées et non coordonnées27. Les campements qui réunissaient la frange la plus avancée de la population, le plus souvent issue des classes moyennes, ne surent pas donner cette expression politique à l’insurrection, surpris ou effrayés eux-mêmes par la radicalité de la révolution ouvrière.

Cependant, contre cette union nationale de tous les partis et syndicats, la jeunesse étudiante se leva. Détenant une certaine autonomie politique depuis toujours, avec une longue tradition de lutte28, elle tenta de se faire l’expression organisée de la colère populaire, par le biais d’un programme. Non sans l’appui de syndicalistes ouvriers et enseignants en rupture avec leurs directions.

En même temps que la coordination étudiante appelle à continuer les manifestations et la lutte pour faire tomber le nouveau gouvernement, elle propose donc également un programme indépendant pour le soulèvement en cours. Au-delà de nombreux points économiques et sociaux radicaux, elle donne la perspective claire de faire tomber le pouvoir et d’abattre le capitalisme29.

L’INDÉPENDANCE DE CLASSE OUVRE UNE PERSPECTIVE RÉGIONALE

Cet appel de la jeunesse étudiante sri-lankaise, soutenu par un certain nombre de militants syndicalistes et d’intellectuels, a été aussitôt entendu en Inde. Le congrès des organisations étudiantes indiennes a appelé à prendre exemple sur la jeunesse sri-lankaise. Elle s’est dotée du même objectif : renverser le gouvernement et le capitalisme.

De nombreux indiens sont descendus dans la rue pour protester contre la réforme du recrutement dans l’armé, le 17 juin 2022. REUTERS – STRINGER

Peu de temps après, vers le 15 juin 2022, les enfants des paysans indiens, pour la plupart chômeurs, précaires ou étudiants sans emploi, se soulevaient dans tout le pays, entraînant dans leur sillage les organisations paysannes et ouvrières30. La coordination paysanne, le SKM, reprenait du service et appelait tout le monde à descendre dans la rue le 24 juin pour soutenir la jeunesse. La mobilisation fut très suivie. Elle donna un nouveau rendez-vous le 3 juillet pour organiser la suite.

Nul ne peut dire ce qui va se passer. Mais il est clair qu’on assiste à la naissance d’un seul et vaste mouvement traversant toute l’Asie du Sud (2 milliards d’habitants, rappelons-le, soit l’un des ateliers du monde). Au moment où est écrit ce dossier, la jeunesse et les classes populaires népalaises reprennent la rue, alors que les ouvriers du Bangladesh commencent également à se faire entendre dans la grève et la rue. Rares sont encore ceux qui ont la claire conscience que tous ces mouvements tendent à n’en former qu’un seul. Pourtant, beaucoup voient bien le cheminement d’une seule et même volonté de lutte face aux mêmes problèmes, aux mêmes causes : les oppressions et l’exploitation capitaliste.

Manifestation antigouvernementale près du bureau du président, à Colombo, le 16 avril 2022. JEWEL SAMAD / AFP

Il ne serait pas surprenant que la progression de l’indépendance de classe finisse par remettre en cause toutes les frontières sociales et nationales. Qu’elle balaie le monde tel qu’il est sorti de la Seconde Guerre mondiale et des indépendances nationales. Bref, il est certain que le combat commencé à l’intérieur des frontières cherchera à les déborder pour se résoudre dans une confédération des états socialistes d’Asie du Sud, de l’Inde au Pakistan et au Sri Lanka, en passant par la Birmanie, le Bhoutan, le Népal et le Bangladesh.

De quoi ébranler le monde entier.

Jacques Chastaing

Notes de la rédaction :

Tomber deux fois, se relever une troisième ?

Tomber deux fois, se relever une troisième ?

Ou le rose a des reflets de bleu

Article rédigé à partir de la vidéo ci-dessous, résultat d’une enquête réalisée à l’occasion de la manifestation strasbourgeoise du 23 avril 2022, à la veille du second tour de l’élection présidentielle. Notre démarche consistait à récolter le sentiment de manifestant.e.s non-encarté.e.s ; de personnes non engagées dans des structures politiques à la ligne établie. L’objectif était de sonder le ressenti, l’état de conscience de citoyen.ne.s emporté.e.s à gauche mais non-aligné.e.s.

Le questionnaire outil

Vous manifestez aujourd’hui contre le résultat du premier tour, un scénario annoncé depuis des mois par les sondages.

– Avez-vous été déçu.e de ce premier tour ? Vous êtes-vous senti.e dépossédé.e suite au résultat de ce premier tour ?

– Vous sentez-vous maintenant coincé.e.s, particulièrement à l’heure des injonctions à faire le bon choix ?

– Que représentent Marine Le Pen et E. Macron pour vous ?

– Quelle perspective politique ? Et qu’est-ce que la politique pour vous ? Ou qu’est-ce qu’elle devrait être ?

Ce que nous pouvons tirer de cette archive
Contexte

La manifestation, appelée par le collectif anti-fasciste 67 de Strasbourg, rassemblait majoritairement le peuple urbain de gauche (couches moyennes et nouvelles couches moyennes), des militants politiques et syndicaux, ainsi que la jeunesse étudiante. Le milieu était très homogène en termes de condition sociale, mais intergénérationnel. La manifestation, d’environ 500 personnes au plus fort, était dominée par le cortège de tête, regroupant les jeunes étudiants et les antifascistes de la Jeune Garde notamment.

La nausée clairvoyante

Ce qui ressort de nos témoignages, c’est une désorientation, un dégoût, un trop-plein de faux-choix – comme si l’élection faisait déborder le vase de l’héritage de la mémoire des enfumages, mais pas une perte d’espérance (ce que l’on possède dans le présent).

René Maltête, série Humour

Désorientation et frustration font donc l’indécision. Mais plus l’échéance avançait, plus elle se muait en peur de Marine Le Pen, malgré le quinquennat sanglant (répression massive), islamophobe (loi séparatiste, asile-immigration, popularisation de l’islamo-gauchisme…), sécuritaire (restriction de la liberté d’expression, du droit de manifestation, plus de pouvoir aux services de renseignement, création des cellules départementales de lutte contre l’islamisme et le repli identitaire, etc.), méprisant (toutes les phrases de l’oppression symbolique) de E. Macron. Beaucoup de personnes se classant à gauche, habituées aux mouvements « contre », sont passés du « ni ni » au « vote de raison » pour le moindre mal.

Tout le monde a conscience que Macron a été un point de bascule, celui de l’élément fascisant et autoritaire (« la cause de l’effet » dirait Lordon) rendu possible par un socle social soudé, et non la simple continuité des politiques néolibérales d’avant. Le seuil de non-retour est atteint pour beaucoup. Et si le mot d’ordre « ni ni » s’est propagé à travers des leaders Gilets Jaunes ou les occupations de facultés, ce « peuple de gauche » rencontré ne pouvait supporter l’idée d’avoir un président ouvertement fasciste au pouvoir. La solution était le vote instrumental. Il ne s’agissait plus du barrage du front républicain, simplement d’un vote symbolique contre l’image du fascisme ; une contre-symbolique contrainte parce qu’en faveur de celui qui fait le moins peur, mais qui a fait peur en brutalisant et en mutilant.

Les affects de la politique

On voit que l’affect en politique a toute sa place et qu’il se place aussi du côté du raisonnement. Comme celles et ceux qui sont allé.e.s voter Le Pen par colère, contre un individu qui a marqué au fer rouge les corps et le corps social. Les deux étaient des actes d’autodéfense face à des candidats portant des programmes néolibéraux tout à fait équivalents si l’on gratte le vernis du technocrate arrogant et de la raciste dédiabolisée (par ce même arrogant durant des années). Les deux positions se tenaient. Seulement, elles dépendaient des traditions et des réflexes politiques. Du vécu très concret aussi.

René Maltête, série Humour

Les deux actes ont pour point commun la colère et la souffrance. À la fin des fins, c’est Macron qui aurait été responsable (et il l’est des 28 % d’abstention et des 41 % de Le Pen). Macron et les improductifs du Capital le soutenant1 (18-24 sans expérience de travail, cadres supérieurs, retraités friqués, fraction majoritaire du patronat), et non les citoyen.ne.s-travailleur.euse.s pris.e.s dans un goulot d’étranglement, sermonné.e.s, jugé.e.s, violenté.e.s par l’espace médiatique rejouant la sérénade culpabilisatrice. Celle qui renforce le ressenti à l’encontre des élites culturelles, expertes, médiatiques, gestionnaires de nos vies.

Raisonner dans une situation inextricable, c’est aussi prendre en compte la multitude des réactions possibles face à la mascarade. C’est comprendre que la même colère peut prendre différentes formes en fonction de là où l’on se place dans la société. Qu’il n’est donc pas utile de se diviser sur la question de l’acte en lui-même, puisque les dés sont pipés. Il n’y a qu’une pièce : pile ou face. Peu importe le geste (abstention, vote barrage, vote sanction), aux yeux de la majorité, la majorité présidentielle est illégitime.

Ouverture vers…

Il reste que les législatives (12 et 19 juin) peuvent, dans la tête de beaucoup, être un point d’appui pour briser le bloc macroniste et le bloc d’extrême droite dans un jeu d’alliances qui ne doit rien laisser à la compromission. Un grain de sable dans les rouages du système représentatif dysfonctionnant. C’est-à-dire parfaitement fonctionnel (non conçu pour représenter les travailleur.euse.s) mais en bout de course. Effectivement, et même si cela est peu probable, une majorité de gauche-NUPES (menée par la France Insoumise / Union Populaire et son programme quelque peu arrangé) rendrait l’exercice du pouvoir plus difficile au président de la gestion néolibérale.

René Maltête, série Humour

Il y a toujours, aux yeux de cette gauche rencontrée une légitimité des institutions républicaines, toutefois largement perfectibles. Un espoir dans les scrutins plus locaux aussi. Il y a enfin la conscience que cela ne suffira pas, que ça ne peut être qu’un frein temporaire, une étape dans un tout à reconstruire. Que tout se jouera dans le mouvement social, par sa capacité à résister en acte et en idées.

Les injonctions moralisatrices nous divisent (et continueront de nous diviser…), alors que ce qu’il nous reste à faire c’est de construire une majorité active et populaire sur des bases permettant de viser un tournant radical vers la souveraineté des citoyen.ne.s-producteur.trice.s. Comprenant également celles et ceux qui, par dépit et désir de sanction, ont voté Le Pen.

Les idées claires

Sortie du second tour. Macron réélu avec 38 % des voix en comptabilisant les abstentionnistes, les non-inscrits, les votes blancs, les votes nuls. C’était 43 % en 2017. Mais toujours sans compter les dépolitisé.e.s, attiré.e.s par le bagou du banquier, et l’effet du vote barrage. Il n’est rien qu’un vote de classe-peau-de-chagrin et parle déjà de réhabiliter le septennat… Renouvelable ! Logiquement aussi, d’employer le 49.3 pour la réforme des retraites dès cet été (Cf. Bruno Le Maire).

Première sensation : nous ne sommes pas soulagés. Nous ne sommes pas soulagés car le fascisme n’a pas été éconduit. Il s’est raffermi. Nous le sentons parce que nous en faisons l’expérience depuis plus d’une décennie par le raidissement autoritaire de l’État (renforcement du pouvoir exécutif) et son processus d’auto-engendrement (manipulation des masses) : un nationalisme légitimant les politiques libérales qui à leur tour font monter les identitaires. Le pilier macroniste, arrimant les débris des vieilles formations bourgeoises à la dérive, et le pilier lepeniste, cristallisant l’héritage xénophobe et colonialiste, fondent le national-libéralisme, fascisme d’un nouveau genre dont la raison d’être n’est pas la race. Du moins pas nécessairement. Objectivement, celui-ci existe pour pérenniser l’ordre social d’un système d’accumulation en pleine crise (productive, culturelle et politique) depuis 2008. S’il y a bien une recomposition du paysage des appareils politiques et de leur électorat, pour agir sur les processus de fond il faudrait donc dépasser le discours du nouveau clivage des trois blocs repris en boucle (voire des quatre avec le « camp » abstentionniste), simple substitut à l’ancien antagonisme gauche/droite.

René Maltête, série Humour

D’abord parce qu’il ne permet pas de cerner avec précision la diversité des composantes idéologiques et sociales diluées dans chacun de ces blocs électoraux. Ensuite parce qu’il nous enferme dans une grille de lecture purement électorale, nous faisant croire que l’élection reflète le réel alors qu’elle n’est qu’un moment d’une pratique politique spécifique. Enfin parce qu’il est un frein à la jonction des classes populaires et des classes moyennes présentes dans chacun de ces blocs (essentiellement trois : « abstentionniste », « populaire » et « national ») en vue de la reconstruction d’un « bloc historique » portant un projet de rupture. Une jonction que les « chefs ne veulent pas », luttant contre les évolutions sociales travaillées par les difficultés économiques2.

Pour ne pas faire les frais d’un décalage amené à s’accentuer entre le reflet électoraliste (cette vision par blocs), qui n’est que l’image de tactiques collectives et individuelles à un instant précis, et la réalité des rapports de force, articulant les différentes composantes de la société, il faudra sortir des logiques d’appareil (union des débris de la gauche et autres totems magiques) ou de la personnalisation (psychologisation du politique), et s’attarder sur nos conditions matérielles d’existence, au quotidien. C’est bien elles qui conditionnent nos intérêts. Et c’est de là qu’il faut partir pour trouver des solutions politiques claires et efficaces.

Retrouver le « swing » du citoyen
Deux automatismes se rencontrent : celui de l'animation capitaliste (Macron) et celui du corps pulsion (Marine). Les programmations de ces deux machines vont s'identifier pour proposer le scénario du même rêve.

L'univers du Macron et du Marine sont mélangés, confondus en une totale fête de sens du machinal. Plus haut moment du rêve démocratique. Plus haut moment de l'animation machinale des citoyens machines. Rêve psychédélique aux projections spatiales déformées du gauche/droite. Répétition hachée du rythme du scénario sans « swing », c'est-à-dire sans acte ni conduite : seule la pulsion anime. 

C'est là toute la richesse de l'animation démocratique capitaliste, simple initiation à la passivité du corps machine. Le corps dressé devenu machine à rêve est le « prêt-à-porter du rêve bourgeois ». Le citoyen devient imitation du citoyen,  montage de séries gestuelles et sonores pré-programmées : il imite une image.

C'est un corps intégré au système par des conduites dites adultes : celles de l'initiation « mondaine mixte », subversive et institutionnelle. Le rêve capitaliste peuple le rêve du citoyen-machine. 

Celui-ci rêve de ce qu'il y a de plus extérieur à lui : le machinal est son fond. De l’animateur au patron il n’y a qu’un geste. Promotion.

Cette vie des sens est le non-sens de la vie politique : l'élan pulsionnel qui retombe en même temps qu'il s'élance. Le rêve est mécanique car il n'est que jeu de machine. 

Voilà : le dressage du corps est celui de l'intimité, de l'inconscient, de l'âme du mannequin mondain. Replié sur son rêve, sur son rythme. Voter contre le fascisme c'est actualiser le fascisme. Décider, isolé dans l’isoloir, c’est mourir du trip de « l’instruction civique ».
Amateur Hour, The Apollo Theater Harlem 1961 from the book Steve Schapiro Then and Now. 2012, Steve Schapiro

Alaoui O., avec l’aide de Marius C.