L’archéologie que nous construisons

L’archéologie que nous construisons

Proposition d’orientation à l’adresse de la profession et des autres secteurs

Ce texte a été rédigé par des membres des Groupes Archéo en Lutte (GAEL) durant le premier confinement ayant duré du 17 mars au 11 mai 2020. Dans le sillage de cette réflexion générale, les revendications qui suivent ont quant à elles été formulées lors de la première rencontre d’été des groupes, en août 2021. Le but était de dessiner un horizon au présent que nous vivons et qui manque cruellement d’une proposition sur laquelle fonder notre action.

Affaiblie, l’archéologie est dans le collimateur des géants du BTP soutenus par l’État, comme des potentats locaux, promoteurs et hommes politiques. Déjà, le décret du 8 avril 2020, donnant aux préfets les pleins pouvoirs relatifs en matière d’aménagement du territoire dans le cadre du plan de relance, avait été rude. Entre-temps, la réduction de moitié du budget des fouilles programmées, ces fouilles-écoles indispensables à la formation des archéologues, a condamné des chantiers (Cf. Communiqué du 22 février 2022). Durant ces vacances ce fut encore la tentative de déstabiliser le cadre légal des opérations préventives (interventions archéologiques avant construction), soit le pivot professionnel de l’archéologie, par une loi de dérogations ambiguë. Celle-ci sous-entendait que les diagnostics préliminaires ne sont pas essentiels. Cette mesure a été retirée, mais l’attaque a été frontale.

Pour ce qui est des droits au salaire, ils s’amenuisent à mesure que le gouvernement monopolise la vie publique et que l’individualisme concurrentiel progresse. Les attaques contre les droits sociaux et les solidarités se poursuivent. Une nouvelle réforme de l’assurance-chômage risque encore d’ajouter des restrictions aux restrictions et de faire drastiquement baisser nos prestations (déjà fortement impactées, parfois de moitié pour les nouveaux entrants). La réforme des retraites revient sur le billard pour faire travailler plus longtemps. Enfin, le RSA va perdre son inconditionnalité : d’ici 2024, il faudrait travailler entre 15h et 20h pour y être éligible. Le tout alors que l’inflation, à peine contenue, atteint en France les 6 % et que l’augmentation des profits ne signe pas la fin de l’abondance pour les monopoles1.

Dans ce contexte, l’ébauche suivante peut servir de base de réflexion au développement de grands principes collectifs. Contre la raison instrumentale et gestionnaire constamment à nos trousses, l’enjeu est le même partout : trouver le moyen d’exprimer la souveraineté des producteurs sur leur travail.

L’archéologie que nous construisons est une archéologie qui réfléchit aux identités et aux modèles sociaux pour contribuer à l’émulation critique.

Celle qui tend au dépassement des préjugés de notre modernité se concevant comme unique et absolue : absolument indépassable. Nous faisons à l’inverse l’expérience de la discontinuité par nos travaux de fouilleurs et de chercheurs. Ils nous permettent d’affirmer que non, le progrès n’est pas continu, mais soumis à des flux et des reflux. La seule constante est celle de l’événement qui surgit et déstabilise, parfois reconfigure en profondeur lorsque les gens s’en saisissent collectivement. D’ailleurs, si nos vies se déroulent de manière si peu linéaire, comment pourrait-il en être autrement de l’Histoire ? Notre discipline, étudiant les vestiges matériels des sociétés, disparues ou non, se doit de contribuer à une pensée active et engagée sous peine de se dénaturer, de se désagréger dans une science de la neutralité neutralisée. Elle est en effet par essence une science de partis pris et d’expérimentations s’étant inventée dans l’adversité, face à ces mêmes pouvoirs politiques et économiques détruisant lien social et patrimoine avec une férocité renouvelée.

Exploitation forestière en marge de vestiges archéologiques. Alentours de Rothau, Bas-Rhin, été 2021. Photo, Alaoui O.

L’archéologie souhaitée est une archéologie qui se situe à l’opposé de la glorification du passé et des intérêts purement économiques accentuant inégalités de richesse et de pouvoir : des romans nationaux reconstruisant une grande histoire partagée par toute la population sous le prisme de l’union sacrée, au processus de domination des hommes sur les femmes s’adossant à des présupposés biologiques et culturels universalistes erronés, confinant au fatalisme, au vu de la richesse des exemples ethnographiques et historiques à notre disposition. Notre discipline est aussi capable de remettre en cause la vision essentialiste des origines ethniques justifiant tous les fantasmes identitaires d’homogénéité raciale prenant corps dans des politiques excluantes, discriminantes et ségrégationnistes, que le confinement a rendu encore plus visibles2. Notre discipline est encore capable de réduire à une simple expression contingente les limites imposées par les frontières comme cadre spatial et mental indépassable et indispensable. Alors même que l’humanité a pris forme par d’imposants mouvements migratoires, ce schéma de partition du territoire paraît dérisoire à l’échelle de l’histoire.

Ainsi, comme les réponses à ces enjeux sociétaux, la réponse à la crise sanitaire aurait pu tirer des leçons d’une myriade d’études fiables s’intéressant aux stratégies de survivance et d’adaptation des populations et des civilisations passées.

Une archéologie rigoureuse et transparente dans la collecte des données, et honnête dans ses démonstrations.

C’est-à-dire qui se laisse du temps pour critiquer, raconter et dialoguer, et non simplement « communiquer » et « récolter » durant des rencontres convenues et bien souvent verrouillées par des protocoles. Ceci implique de tisser du lien dans des dynamiques de coopération et de partage, bien au-delà des logiques privatives3 et des limites supposées de la discipline. L’époque que nous vivons semble décisive, pleine d’écueils et de possibilités.

Parmi elles se trouve l’horizon d’une archéologie comme l’un des points de jonction des sciences humaines et sociales. Notre petit monde est à la fois pris dans les rapports de force politiques de l’aménagement (habitation, transport, énergie, industrie, etc.) (Cf. Misères de l’archéologie), dans l’engrenage des évolutions techniques et scientifiques, mais aussi des grands champs de réflexion animant nos sociétés. C’est pourquoi les archéologues ont besoin d’à peu près toutes les disciplines pour analyser et interpréter ce qu’ils mettent au jour, contribuant ainsi à une anthropologie intégrale posant la nécessité de la sauvegarde du patrimoine matériel et immatériel.

Ossements de faune fraichement déterrés. Bas-Rhin. Photo, François Magar

La crise sanitaire dont nous sortons à peine a par exemple été prétexte à la privatisation de l’espace public. Le décret du 8 avril 2020 (2020-412) permet aux préfets de passer au-dessus des différents codes en vigueur (Construction, Urbanisme, Environnement, Patrimoine…) qui, jusque-là, garantissaient le contrôle du territoire par la puissance publique censée nous représenter. Le plan de relance économique condamne de fait ce qui est considéré comme des « contraintes administratives » par les politiques et les aménageurs, notamment celles de l’archéologie. Cette mesure accentue encore la rupture anthropologique, symbolique et matérielle, entre nature et civilisation que nous connaissons depuis l’amorce de l’ère marchande et industrielle. Celle-ci, qui fait force de loi, se développe sous le règne d’une technique mise au service d’un travail mort où la machine remplace progressivement l’humain par souci d’économie, réduisant la valeur de ce qui est produit.

Cette logique, qui fait désormais irruption dans tous les aspects de nos vies, considère que tout est potentiellement matière première à exploiter, à moindre coût et pour un maximum de rendement. Elle met aujourd’hui en péril jusqu’à l’espèce qui l’a systématisée. L’archéologie, par son recul temporel unique, ne peut plus se contenter d’accompagner et d’entretenir cet état de fait comme une chose allant de soi. Elle ne peut plus se contenter de déblayer passivement, à un rythme qui ne permet pas même un travail scientifique de qualité, les terrains confisqués par les grands groupes au nom de projets de lotissements bétonnés et de zones industrielles vidant villes et villages de leurs producteurs.

Une archéologie qui fonde sa pratique sur des principes égalitaires et démocratiques tout aussi rigoureusement appliqués que ses méthodes scientifiques.

C’est-à-dire une archéologie réellement tournée vers la société, transmettant données, connaissances et méthodes, y compris à l’échelle locale. Car c’est aussi à ces niveaux, à ces plus fins niveaux de proximité, que toutes les spécificités d’un travail peuvent être saisies et mises en valeur. Après avoir appliqué la bonne démarche scientifique, nécessitant retrait, discours raisonné et argumenté4, il s’agit en effet du second défi du chercheur, de la seconde étape (indissociable de la première) de sa responsabilité : accompagner le cheminement de sa production au sein de la société. Un engagement qui évite bien des instrumentalisations ainsi que l’écueil de l’expert en surplomb. Le scientifique toisant de son promontoire de savoir la collectivité.

Le contenu pédagogique doit permettre, par sa forme, d’alimenter cet élan de curiosité qui est le moteur de notre démarche et l’un des fondements de ce qui n’est pour nous pas réductible à un emploi, mais qui s’exprime en une véritable passion. Actuellement, nous ne pouvons plus nous contenter de journées portes ouvertes nationales servant de cache-misère et, même indirectement, de vitrine commerciale à des entreprises cherchant à se placer sur le « marché du patrimoine » (depuis l’ouverture à la concurrence en 2003). Celles-ci ne suffisent en rien et ne permettent sans doute pas une compréhension active (celle qui modifie son rapport au monde) de la part du public. Elles se placent de plus en plus du côté du divertissement culturel.

Prospection dans le cadre des activités d’une association locale d’archéologie. Bas-Rhin. Photo, François Magar

Les institutions n’ayant plus la capacité de s’ouvrir largement à la société, asphyxiées et asséchées par les logiques managériales et concurrentielles, à l’instar de l’Université, d’autres cadres doivent être investis et développés pour inverser la tendance. Partout nous devons prendre une position claire contre les arguments d’autorité émanant de grandes figures, le plus souvent masculines, qu’on ne pourrait remettre en cause du haut de leur statut d’expert. Nous l’avons constaté durant le confinement, l’aura d’une carrière médiatique et des publications nombreuses prennent le pas sur le fond ; le discours polémique sur le débat argumenté. Ce principe démocratique peut être facilité par le cadre qu’offre l‘association, et ses multiples variantes, ayant largement contribué à l’ancrage vivant de notre discipline auprès d’un public demandeur. C’est cette forme, la plus inclusive existante, qui est pourtant en difficulté par manque de financements, de reconnaissance et de temps d’engagement nécessaire à leurs acteurs.

En réalité, notre discipline porte en germe les fondements permettant de dépasser les clivages sociaux d’un monde, accumulateur et genré, qui montre plus que jamais ses limites. Et pour cause, elle permet de parler historiquement des antagonismes, tout en s’y confrontant au présent : villes/campagnes, exécutants/concepteurs, institutions/société, écologie/économie, homme/femme, etc. Sa force réside bien en ce qu’elle est à la fois du côté de la conscience historique et du vécu le plus pragmatique.

Une archéologie qui doit donc former des archéologues capables d’une prise de recul historique et spatiale, mais encore de remettre en cause l’organisation du travail à partir de leur vécu et de leurs besoins concrets.

L’archéologie étant par nature à la croisée des disciplines et des pratiques, son enseignement gagnerait à s’ouvrir largement aux autres disciplines. Elle permettrait à l’étudiant de pratiquer le dialogue dans la recherche avant même d’exercer le métier, et ainsi d’éveiller sa capacité critique pour juguler une passivité endémique à notre mode de vie. En outre, l’enseignement universitaire permettrait d’explorer l’archéologie dans toute son application actuelle par le biais des associations, acteurs incontournables sur le terrain, des fouilles programmées et de l’archéologie préventive. L’étude de la culture matérielle nécessitant une approche de l’enseignement par la technique, systématiser les échanges avec des associations de reconstitution et des artisans offrirait une connaissance approfondie des processus de production d’un objet et de ses modes d’utilisation. Dans cet enseignement, la séparation entre filières professionnalisantes et filières consacrées à la recherche n’aurait plus lieu d’être : l’archéologue exercerait à nouveau un métier complet, à la fois pratique et intellectuel.

Dans son application actuelle, notre monde, en tant que discipline à cheval entre le BTP et la recherche, est un microcosme représentatif du niveau de dégradation de nos sociétés. L’archéologie préventive notamment, opérant en amont des chantiers, est particulièrement soumise à la pression des impératifs économiques et politiques qui instaurent le conflit d’intérêts comme système5 : le donneur d’ordre, également garant de la qualité scientifique des chantiers, se trouve dans une situation d’entre-deux déséquilibrée. Il est évident que l’analyse scientifique qui conduit aux prescriptions archéologiques devrait être exercée dans un cadre indépendant du dispositif administratif actuel. Elle offrirait alors une version d’analyse véritablement libre, totalement dégagée des intérêts du pouvoir et du temps économique pressurant la recherche de terrain.

La perte de sens dans le travail prend donc racine dans ce rapport de force souvent défavorable6 qui conduit à une vision partielle des sites étudiés. Mais elle réside également dans la division des tâches nuisant à la qualité scientifique d’un travail qui, devenu répétitif, finit par être accompli sans passion par des « techniciens de fouille ». Alors que le fouilleur, comme tout chercheur, se doit de comprendre ce qu’il fait et pourquoi, au nom de quoi et pour qui, il est de plus en plus utilisé comme simple exécutant, qui plus est, embauché sur de courtes périodes (en CDD ou en intérim) en fonction des besoins générés par le rythme de l’aménagement.

Relevé de fouille dans le cadre d’une thèse universitaire. Bas-Rhin. Photo, François Magar

La fin de ces catégories de statut (fouilleur/chercheur) et de contrat (précaire/stable) permettrait de remettre en cause la division du travail séparant métiers manuels et intellectuels, là ou l’archéologie se veut totale dans sa pratique. Et par là de lutter structurellement contre les inégalités de condition et le phénomène de lassitude, voire d’abandon, notamment causé par les effets délétères (physiques et psychologiques) de la répétition fordiste des gestes.

Enfin, la lutte conséquente contre le machisme, omniprésent sur les chantiers et à l’Université des potentats où l’omerta règne, commence par des situations salariales stables et protégées, qui permettent une réelle implication des personnes pour leurs droits, sans crainte de sanctions, particulièrement celles s’effectuant clandestinement. Sans ce changement, tous les efforts pour juguler ces attitudes seront au mieux, vains, au pire, simples postures ou stratégies de communication.

Car la question est comment renouer avec la possibilité de bien faire des choses pertinentes ?

Actuellement, l’organisation du travail transforme une situation où, a priori, nous aimerions œuvrer rigoureusement à notre métier, en impasse, tant nous sommes privés des conditions pour bien faire. Ce qui n’est absolument pas spécifique à notre secteur. Chercheurs, enseignants, soignants, cadres et ingénieurs désertent pour cause de mauvaise rémunération, mais surtout en raison de conditions de réalisation tellement saccagées, qu’il leur devient impossible d’entretenir l’envie d’œuvrer aux tâches qu’ils devraient pourtant pouvoir réaliser avec passion et engagement. La « crise des vocations » se généralise et découle de ce qu’il est intolérable de soigner au chronomètre, de concevoir de l’inutile, d’enseigner n’importe quoi ou de fouiller n’importe comment. Qui plus est en sous-effectif et pour si peu de valorisation sociale.

Une archéologie viable serait en définitive une archéologie basée sur le rythme de la maturation des idées, de l’imprévu des découvertes et du repos des corps.

Ce qui induit que nous devons être les organisateurs de nos métiers, sans contremaîtres ni trame hiérarchique, si ce n’est d’expérience, afin de libérer du temps salarial pour étudier (d’autres disciplines), pratiquer (d’autres formes de connaissance), se tourner vers des activités sociales ou militantes (enseignement, sport, associations, syndicalisme, etc.), et développer sa singularité en toute intimité (familiale notamment). Un temps partiel en temps complet qu’il faut souhaiter à toute la société, appelant la garantie d’un salaire lié à la personne comme droit politique. Une rémunération qui serait donc détachée du poste (auquel l’emploi nous assigne), toujours soumis à l’arbitraire d’un marché faussé par la logique de la course aux profits (ce qu’ils appellent l’offre et la demande).

D’où la nécessité de défendre, d’améliorer et d’étendre le statut de fonctionnaire, la logique du salaire continué de l’assurance-chômage, des retraites et de l’intermittence ou, plus globalement, du régime général de la Sécurité sociale. Autant d’institutions du travail édifiées par le mouvement social et qui portent en germe la logique de la richesse socialisée gérée par les premiers concernés : les citoyens-producteurs. Cette logique permet en effet d’envisager un système basé sur la subvention et un salaire détachés des aléas du marché, du diktat des financeurs et de l’arbitraire patronal7.

Fouille dans le cadre des activités d’un association locale d’archéologie. Bas-Rhin. Photo, François Magar

Si nous adhérons à cette vision du travail où la valeur est contenue dans l’acte en lui-même, dans le fait de faire, de mettre en œuvre, les stages en fouilles programmées, parfois payants, toujours non rémunérés, doivent être revus (Cf. Communiqué du 22 février 2022). Pourtant obligatoires dès la deuxième année de licence, ils aggravent la précarité étudiante en plus d’instituer l’idée que l’archéologie, c’est ça : du bénévolat au service d’une science de plus en plus privatisée. Une colonie pédagogique où l’exploitation est normalisée et justifiée par la catégorie « job passion ». En l’état, génération après génération, ils distillent insensiblement un réflexe de servilité par une situation donnée comme toute naturelle. Oui, vous, futurs adultes indépendants, citoyens critiques, scientifiques et chercheurs, devez sacrifier vos mois d’été que les bourses ne couvrent pas (39 % des étudiants sont boursiers, 40 % travaillent), et vous faire à l’idée que vous ne pourrez pas travailler parce que vos stages obligatoires vous l’imposent. Des stages cher payés qui, à la fin de votre cursus (avec entre trois et dix ans d’études au compteur), débouchent sur une décennie de CDD à la volée !

Fouille dans le cadre des activités d’un association locale d’archéologie. Bas-Rhin. Photo, François Magar

L’archéologie n’a décidément pas à être cette épreuve de force.

Par les potentialités rénovatrices que porte l’archéologie, cette science sociale et politique capable de remettre en cause les dogmes de l’éternel ou de l’immuable justifiant exploitations et dominations toujours construites, nous nous engageons à poser les jalons d’un travail libéré, conforme à nos aspirations et à nos besoins. Nous nous engageons aussi à repenser collectivement l’ensemble de nos institutions sociales, politiques et économiques aux côtés des autres secteurs.

Conscients du désastre de la civilisation capitaliste, nous appelons chacun et chacune à rallier les luttes susceptibles de contribuer à la constitution d’un rapport de force social conséquent. Nous encourageons également à rejoindre, chacun à son échelle, toutes les initiatives permettant d’avancer vers la formulation d’une proposition commune désirable dans la perspective de rompre avec le mode de production ayant mené aux crises environnementales, sociales et démocratiques qui menacent aujourd’hui nos conditions d’existence.

Des propositions comme boussole

L’objectif des Groupes Archéo En Lutte est de produire des réflexions collectives à même de guider notre action au sein des secteurs de l’archéologie (Cf. Plateforme de revendications provisoires). Nous nous sommes mis d’accord sur plusieurs axes revendicatifs nous paraissant essentiels afin de constituer un horizon commun à nos luttes. Plutôt que de rester cantonné à des revendications défensives contre la dégradation des conquêtes sociales, l’objectif est de se livrer à la discussion d’un contre-modèle à ce qui nous est imposé, à savoir l’individualisation de nos parcours dans le cadre de la concurrence économique libérale : les petits contrats au lance-pierre (CDD, CDI chantiers, contrat de projet), le statut d’auto-entrepreneur, la disparition programmée de la protection sociale.

1. Élaborer une sécurité sociale adaptée à notre métier sous la forme d’un salaire continué inspiré du régime de l’intermittence/assurance-chômage, mais débarrassée des normes libérales injectées par les contre-réformes successives de ces dernières décennies (un quota d’heures à faire dans le mois, le contrôle des parcours par le système des cachets, la limitation des indemnités dans le temps pour forcer à la reprise (comme si elle dépendait des bénéficiaires) …). Cela permettrait aux CDD, par leurs cotisations, de libérer du temps pour publier, communiquer, participer à des projets associatifs ou de médiation, penser à l’organisation de la discipline, défendre leurs conditions de travail ou simplement s’investir ailleurs (dans d’autres domaines). L’enjeu est de libérer les archéologues de la pression d’une organisation du travail en flux tendu en validant tout le travail non reconnu par les normes du marché de l’emploi et pourtant nécessaire au bon fonctionnement de notre métier, à l’entretien de notre passion et à l’équilibre de nos vies.

2. Pour cela, nous devons nous appuyer sur un fonds national et interprofessionnel destiné à l’archéologie et au patrimoine. Il prendrait la forme de caisses d’investissement et de salaires. Celles-ci seraient gérées par nos représentants (des archéologues, des conservateurs, etc.), en lien avec les aménageurs, sur le modèle de l’Unédic de 1946. Plusieurs options, possiblement complémentaires, pourraient permettre d’alimenter ces caisses : un taux de cotisation indexé sur les profits des grandes boîtes du BTP (dernier chiffre d’affaire de Vinci  : 43 milliards), une forme d’assurance pour les aménageurs ou un impôt, qui serait d’ailleurs justifié par la destruction systématique du paysage et du patrimoine. Ce système de « salaire continué » et d’investissement par « subvention » (et non pas par prêt bancaire), alimenté par la valeur socialisée dans les caisses patrimoniales, irait dans le sens d’une réelle libération du métier.

La dépendance à l’emploi offert par le privé, tout comme la tutelle d’un État pouvant geler, revoir à la baisse ou licencier en fonction des normes d’austérités (dette et déficit limités par les traités de libre-échange), seraient brisés. La discipline pourrait alors être capable, en toute indépendance scientifique, de développer un ancrage territorial plus serré (via les associations et les communes), de traiter les données dans le cadre de problématiques de recherche élaborées et de manière pérenne, d’édifier de nouveaux cadres et d’expérimenter de nouvelles méthodes. Tout ça sans subir l’arbitraire des fluctuations de l’aménagement.

3. Repenser le statut du « technicien » dont le terme doit être abandonné au profit d’archéologue. Cela passe par la redéfinition des fiches de poste pour chaque niveau d’étude, et que chacun soit pris en compte lors de l’embauche comme base du calcul des salaires.

  • 1 Ce sont 174 milliards de bénéfices pour le CAC 40 en 2021. Entre avril et juin, 544 milliards de dividendes ont été versés à l’échelle mondiale et 44 milliards en France. C’est une augmentation de 33 % au second trimestre pour notre pays. Un taux supérieur à la moyenne européenne. Les profiteurs de guerre sont quant à eux légions : profitant de la hausse des prix de l’énergie, Total a empoché 5,7 milliards de bénéfice au second trimestre, contre 2,2 milliards en 2021. Rappelons que le blocage temporaire des prix à la pompe consiste à réduire les taxes, pas à prendre sur les profits. Alors que l’on sait que l’augmentation de l’énergie (et des prix en général) est le fait de la spéculation (indexation des prix sur ceux du marché), ils continuent à socialiser les pertes quand ça va mal (l’État et les institutions du travail aident les entreprises sans contreparties) mais pas les profits quand tout va bien.
  • 2 Ce genre de traitement était historiquement réservé aux jeunes de banlieues ou aux citoyens mobilisés, notamment depuis la Loi Travail de 2016 qui s’est déroulée sous la loi martiale d’un État d’urgence ayant duré deux années (des attentats de 2015 à novembre 2017). Une étape a été franchie avec le mouvement des Gilets Jaunes dont on sait le niveau de répression subi. Il s’est, avec la pandémie, répandu à toute la société sous la forme de normes hygiénistes largement dictées par des choix politiques et économiques néolibéraux (coupes budgétaires, fermetures de lits, privatisation de la recherche posant un problème de contrôle et de redirection de la production en cas d’urgence, politique visant à favoriser les gros pôles hospitaliers au détriment de la médecine de prévention locale, etc.
  • 3 Souvenons-nous de la Loi Pluriannuelle de la Recherche revendiquée « élitiste et darwinienne » par le président du CNRS, renforçant l’emprise des logiques concurrentielles à l’Université. Malgré la forte opposition de l’hiver 2019-2020 dans le cadre d’un mouvement interprofessionnel contre l’assurance-chômage et la réforme des retraites sabré par le premier confinement, celle-ci fut actée le 24 décembre 2021. Cette période a été marquée par un confinement partiel (limitation des déplacements, des rassemblements, télétravail, couvre-feu, nouvelles fermetures des universités et des lieux culturels, etc.) qui empêchait évidemment toute mobilisation.
  • 4 Règles d’énoncé des hypothèses, d’élaborations et de traitement du corpus, de vérification des données, de rigueur du raisonnement, de confrontation des résultats, de mise en discussion au fur et à mesure de l’avancée ou de la prise en charge des critiques.
  • 5 Quelques mois après la coupe drastique du budget des fouilles-écoles dites programmées, les dérogations de la Loi de Protection du Pouvoir d’Achat (adoptée le 16 août 2022) concernant l’aménagement du territoire, remettaient directement en cause la viabilité de l’archéologie préventive. Ainsi, les « opérations d’archéologie préventive [ne devaient avoir] lieu que si les travaux d’aménagement [étaient] susceptibles d’avoir un impact notable et direct sur le patrimoine ». Ces opérations, si elles n’étaient pas « réalisées dans un délai compatible avec la date de mise en service fixée par le ministère de l’énergie », devaient être « réputées réalisées. ». Voir : https://www.cgt-culture.fr/projet-de-loi-pouvoir-dachat-le-parlement-va-t-il-accorder-un-permis-de-detruire-des-sites-archeologiques-aux-amenageurs-20181/?fbclid=IwAR1XF1Rwrddkb0p-bBRqI_8nHKbROh9HJrJZs9OXAbu6GeS0Fc77GwdpBUU
  • 6 Les scandales liés aux grands aménageurs comme Vinci sont légions. Par exemple, la filiale de Vinci, Arcos, rappelée à l’ordre pour au moins six entraves aux travaux archéologiques, a recouvert, dans une précipitation absolue, un projet de fouille sur le tracé du GCO début 2019, vers Vendenheim. Dans la foulée, la DRAC publie le 26 mars un arrêté annulant la mise en œuvre de la seconde tranche de fouille « considérant que la première tranche des fouilles a permis de récolter les renseignements nécessaires à la compréhension du site. ». Mesure diplomatique pour sauver les apparences, puisqu’il était de toute manière devenu impossible de fouiller en raison des volumes de terre déplacés sur la zone. Source : https://www.rue89strasbourg.com/gco-pres-de-vendenheim-arcos-a-enterre-un-projet-de-fouille-archeologique-juge-necessaire-151572
  • 7 Voir les travaux du réseau salariat et de Bernard Friot sur le salaire à vie et le système des caisses économiques. Puissances du salariat, 1998 (réed. 2021), Un désir de communisme, 2020, & En travail. Conversations sur le communisme, 2022.

Misères de l’archéologie (Dossier)

Misères de l’archéologie (Dossier)

Enquête au pays des démagogues

« La colère m’a tenu lieu d’Apollon » Jean-Jacques Rousseau, Les confessions, Livre X, volume I, 1959 (éd.), p. 495 

Que l’archéologue de terrain soit pris dans une contradiction inhérente à ce qu’est devenu son métier, à savoir une opération préparatoire le rendant dépendant de travaux menés par des aménageurs qui considèrent l’archivage des sols comme un frein à leur activité, est un constat qui peut paraître banal mais qui n’en est pas moins déterminant.


Images de la fatalité : fausse conscience et indifférence

Nous avons constaté cette contradiction lors des journées portes ouvertes de Vinci, le 13 novembre 2021 à la gare de péage d’Ittenheim, transformée pour l’occasion en Village des Partenaires. Archéologie Alsace, l’Institut National de Recherches Archéologiques Préventives et le Service Régional de l’Archéologie ont tenu chacun leur stand (de kermesse) pour exposer ce que la multinationale a bien voulu accepter comme « contraintes » archéologiques. Sur 360 hectares de tracés, à peu près 60 ont donné lieu à des fouilles motivées par des problématiques scientifiques. Suite aux diagnostics effectués en amont du projet autoroutier, ce que Vinci appelle effrontément « travaux préparatoires », la Commission Territoriale de la Recherche Archéologique donne son avis, consultatif faut-il le rappeler, sur la pertinence de mener une campagne exploratoire(1).

Banderole de promotion des fouilles archéologique. Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

On obtient déjà une première réponse sur le ratio surface de fouilles/surface de tracé paraissant disproportionné, bien qu’il soit justifié par des impératifs malheureusement légaux. Aujourd’hui, en France, une prescription du SRA (qui fait suite à l’avis CTRA), imposée par arrêté préfectoral, cherche à concilier intérêts économique et scientifique, comme le justifie l’article L 522-1 du Code du Patrimoine : « L’État veille à la conciliation des exigences respectives de la recherche scientifique, de la conservation du patrimoine et du développement économique et social. »(2). Quand on connaît la puissance de Vinci, on ne s’étonnera pas d’entendre dire que les négociations se sont correctement déroulées. Et pourtant, ce n’est clairement pas les moyens qui font défaut à une telle multinationale.

Comme à chaque fois, la goutte d’eau que représente l’archéologie préventive dans le budget d’un projet d’aménagement serait de trop à supporter pour l’océan financier dans lequel baignent les aménageurs. Le constat était déjà consternant il y a près de 15 ans, quand on chiffrait des besoins de l’archéologie préventive à 0.1% des fonds totaux de la construction en France(3).Mais ce qui est encore plus désolant, c’est l’apparente satisfaction de la communauté scientifique à ce sujet. Au final, le géant l’a autorisée à pouvoir mener des opérations, elle a pu récolter des données et se livrer à des recherches justifiées. Mais comment peut-on accepter que seuls des sites d’intérêt (puisque telle est le rôle de la CTRA, à savoir justifier de la pertinence ou non de la tenue d’une fouille) soient explorés ? A-t-on le droit de se féliciter de la création d’une réserve archéologique, protégée par des remblais sur le sol actuel, si on ne peut en mesurer les conséquences sur les vestiges ? Surtout quand ces mesures sont prises de manière unilatérale, sans concertation ni contrôle, au terme d’une période de plusieurs mois d’attente pour que l’aménageur se décide à assurer les conditions de la fouille souhaitée. Celle-ci se soldant par un arrêté de la DRAC annulant la prescription mais seulement après avoir constaté, impuissante, le recouvrement(4).

Sous prétexte de pertinence scientifique (terrain jugé trop pauvre en vestige) ou de mise en sûreté toute relative(on repassera, promis) de la donnée potentiellement obtenue, on fait donc l’impasse sur des campagnes. Où se trouve d’ailleurs la rigueur scientifique quand un argument fréquemment avancé se borne à « Mais ça, on le connaissait déjà » ? Avant même l’étude, l’obtention de la donnée ne devrait-elle pas être un but en soi en vue d’alimenter la recherche passionnée de la vérité ? Qui peut se convaincre d’effectuer un travail scientifique honnête avec un corpus volontairement tronqué ?(5). Cette arrogance feinte n’est-elle pas un simple expédient cachant son lot de renoncements quand, sous prétexte de s’économiser, la récolte est abandonnée à une sorte d’instinct du chercheur qui rappelle ce que l’on nomme couramment le hasard ? L’absentéisme travaillant contre l’intelligence n’est t’il pas ce qui participe à construire cette fatalité dévitalisante dans laquelle la profession évolue ?

Stand d’Archéologie Alsace et son panneau informatif, avec la bénédiction de Vinci, l’organisateur. Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

Ayant pourtant un impact direct sur la méthodologie, ce genre de questionnement moral n’est que trop rarement pris en charge par le scientifique. À croire que l’os qui nous est donné à ronger est tout ce que nous avons toujours demandé, que la situation est normale, que la profession ne ressent ni gène, ni malaise à tenir ce rôle de prestataire de service en marge du BTP, comme ce supplément d’âme de l’aménagement. Cette complaisance se déploie comme une partition généralisée et s’observe chez la plupart des acteurs de la discipline. Lorsqu’on accepte sans sourciller que seulement 8% des aménagements fassent l’objet d’un diagnostic et que seulement 20% d’entre eux finissent par une fouille(6) ; lorsqu’on accepte sans réagir les bricolages de dernière minute d’un aménageur (comme un simple recouvrement de zone prescrite) ou de voir son nom mis sous la tutelle d’un autre, (Cf. Pancartes faites des stands ci-dessus et ci-dessous), on peut raisonnablement penser que le modèle a été fixé et que l’indépendance, condition de la souveraineté de notre tâche, n’en fait pas partie (Cf. Le Club Aménageurs dans la partie suivante). L’archéologie serait-elle devenue un bien permettant de s’acheter une conscience, ou du moins une façade d’honorabilité, avec l’aval des représentants de la profession ? La modernité est là : à l’instar de l’écologie, il y a un archaeologywashing !

L’INRAP aussi se voit gratifier d’un panneau sur lequel est apposé la marque Vinci. Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

Si l’indignation n’est pas simplement le refus de l’injustice mais le besoin d’y remédier par la compréhension, on peut penser que la science devrait y mener naturellement : pourquoi comprendre si ce n’est pour agir ?  C’est peut-être là l’écueil d’une certaine raison instrumentale nous poussant à respectabiliser notre métier en le déplaçant du côté d’une neutralité rêvée et toute construite.

Se réapproprier le passé à partir du tri de ses moments, c’est-à-dire par le choix de fragments permettant d’établir de vagues analogies avec le présent, c’est figer la mémoire, iconiser le patrimoine. Les faits restés bruts, simples signes graphiques ou documents matériels, sont alors tout juste bons à remplir les collections et à servir, au besoin, d’outils à la perpétuation des romans nationaux d’un ordre établi. Au contraire, concevoir l’histoire de manière non linéaire, avec ses ruptures originaires, c’est faire de la conscience du présent conscience historique. Redonner leur force de menace aux événements anciens, aux éléments sur lesquels nous pouvons nous appuyer, c’est définir l’histoire comme toujours contemporaine, mobilisable pour ouvrir le champ des possibles, briser les continuités et opérer les changements nécessaires, à une époque où l’actualité nous fait vivre le passé avec une acuité renouvelée. Un processus de réélaboration constant est donc nécessaire pour que le fait devienne véritablement histoire, puisque l’ordre des éléments le constituant dépend forcément de la conscience de celui qui donne sens à l’histoire. L’historicité(7) demande bien un engagement au présent.

L’indifférence, maladie qui accable le monde scientifique, est cet esprit de collaboration qui disculpe de toute responsabilité individuelle, qui permet d’euthanasier son intelligence (pour analyser le monde sensible) et son imagination (pour inventer des solutions). Comme si le grand marché des désirs assujettissant l’individu à des réflexes libidinaux(8) nous restreignait à la seule sensibilité du monde pour mieux nous empêcher de penser et d’agir sur lui. Dans notre cas, si nous ne sommes pas indifférents à l’histoire, comment rester indifférent à la société ? Comment notre conscience de l’histoire peut ne pas devenir conscience du présent ? Comment ne pas prendre en charge le degré d’actualité du passé pour mettre en cause ce qui nous indigne ? Et il serait temps de se demander en quoi consiste le devoir d’un archéologue. Avec son recul et sans ancrage dans la matérialité, au plus près des conditions de production de la pensée, il devrait être à même de dépasser son incapacité à identifier les contradictions qui nous brident pour agir dessus, dans le réel, et concevoir non pas une interprétation différente du réel, mais un véritable réel alternatif. Si toutefois il ose rejoindre le camp du constat que nous posons et accepte, accueil, la colère comme une possibilité d’intelligibilité de ce réelLa colère ne dépend-elle pas du degré d’injustice qui court ? 

Vue sur la portion d’autoroutes ouverte aux visiteurs avec, à droite, le stand d’Archéologie Alsace. Plus à gauche, le drapeau du « Village des Partenaires ». Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

L’archéologue devrait être en effet à même de se sortir de la mystique du scientifique se croyant autonome et en surplomb des groupes sociaux, formant une classe se reproduisant par une tradition établie. C’est une erreur de séparer l’ensemble des activités intellectuelles des activités des groupes sociaux et c’est un comble pour un archéologue de s’y complaire tant l’expérience de son métier le prouve : les activités intellectuelles sont le produit des rapports sociaux dans lesquelles elles émergent. Il n’y a pas de réelle séparation entre le travail intellectuel et manuel dans les faits. C’est une séparation idéologique et historique, construite à dessein.

À force de laisser les nœuds de nos contraintes s’accumuler, de penser que la fatalité est autre chose que cette indifférence face à notre devoir de sortir le réel de son état d’abstraction, ce sont les objectifs immédiats et des ambitions de domination très concrètes qui, une fois arrivés à maturité, nous emporterons comme une coulée de boue. Ce moment venu, il ne faudra ni croire à un cataclysme naturel, ni regretter son inaction, mais se poser une question simple : que n’avons-nous pas fait ? Ce sont bien les hommes et les femmes en mouvement qui font l’histoire ; celles et ceux qui se préoccupent de ce qui les entourent, qui s’efforcent de comprendre la complexité de la situation et d’agir dessus par des propositions de transformation. En enquêtant et en posant les bonnes questions, avec l’objectif de se forger une idée claire de la situation, nous pourrons opérer sans blesser les parties à sauver.


Pour commencer à sortir des abstractions générales et s’attacher à comprendre les responsabilités particulières : pourquoi les structures sensées nous servir nous échappent-elles ? Pourquoi nos représentants sont porteurs de discours ne nous représentant pas ? Qui sont-ils et quels intérêts servent-ils trop souvent malgré-eux ?

Comment nous en dégager : les nouvelles figures à élaborer

Les liens entre l’archéologie préventive et conglomérats tels que Vinci sont plus profonds qu’on ne le croit. Ils mettent en évidence des pratiques opportunistes profondément ancrées dans les institutions d’un État dépourvu de lumières morales, entièrement dévolu à la défense radicale de la propriété privée et l’enrichissement des grandes entreprises.

1. Le prérequis souhaitable : l’accès public des conventions-cadres signées par l’INRAP avec les aménageurs partenaires depuis 2011(9), en vue de la mise en discussion des plus récentes lors d’États généraux de l’archéologie et du patrimoine, préparés en amont sur la base de réunions d’information et d’élaboration à destination des travailleurs.euses, puis de séances plénières locales regroupant représentant.e.s des salarié.e.s (syndicats et collectifs mandatés par les salariés), aménageurs et représentant.e.s des institutions du préventif.

Si nous voulons éviter à la profession son délitement, faute de cohérence dans la réalisation de  tâches qui se doivent d’être librement consenties, il est nécessaire de passer par un processus délibératif mené de manière collective et avec tolérance, c’est-à-dire sans exercer le moindre chantage, raccourcis rhétorique ou procédé de dissimulation. Ceci pour nous permettre d’évaluer le niveau de rationalité des finalités de ces conventions-cadres, après les avoir passées au crible de l’examen critique, rapportées aux besoins des travailleurs.euses et confrontées aux alternatives que nous portons, ou que d’autres portent, pour améliorer les conditions de faisabilité de notre métier. Nous verrons sans doute rapidement poindre l’inadéquation entre la nécessité d’un patrimoine puissamment préservé au service d’un savoir vivant et les intérêts comptables des monopoles.

Dépourvus de la légitimité de l’expression générale (une raison commune mise à l’épreuve dans la discussion), ces accords établis dans Le Club Aménageurs(10), organisme ad hoc crée en 2011 et garantissant le soutien de puissants mécènes à l’INRAP(11), plongent l’archéologie en plein conflit d’intérêt. Sans aucune visibilité et aucun contrôle démocratique, une prise d’otage est opérée dans les luxueux salons des vitrines culturelles de notre pays. Car nous savons, depuis Mauss au moins, que celui qui reçoit un don hérite d’une dette, que donner c’est montrer sa puissance et, en définitive, maîtriser celui qui reçoit. La puissance de donation créée des assujettis.

Le stand de l’INRAP mitoyen d’Archéologie Alsace et sa mascotte de parc d’attraction. Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

Cette dépendance économique d’abord, idéologique ensuite, se matérialise par le fait que tous les évènements d’envergure de l’archéologie sont directement financés par le mécénat d’entreprise, à l’instar les journées européennes du patrimoine que Vinci subventionne (12). Comme à l’Université, ce système de fonds privés(13) est au service de la visée néo-libérale qui, depuis 40 ans et par l’entremise de l’État, a pour objectif de déréguler au profit des grandes entreprises et de transférer certaines des compétences régaliennes à ces groupes industriels et financiers. Par cette politique, l’État condamne ses propres services à  l’impuissance, à l’instar du Service Régional de l’Archéologie (SRA, dépendant de la Direction Régionales des Affaires Culturelles, la DRAC) dont le rôle essentiel de programmation des fouilles, de protection et de sauvegarde du patrimoine, se voit considérablement affaibli, contraint à la négociation dans un environnement de plus en plus hostile à l’affirmation de ses missions(14). Ainsi vérolés par la fausse conscience de partenaires s’achetant une respectabilité à moindre frais, ces ouvertures en direction de la société perdent effectivement leur sens d’action éducative d’exposition de la réalité des faits, pour rejoindre les apparences trompeuses des techniques de marketing. Lors de ces événements l’archéologie est neutralisée. Elle devient un objet de promotion et de loisir, et non plus de déconstruction et de proposition.

2. La méthode fondant notre horizon : en tant qu’archéologues, historiens des archives du sol, parfois anthropologues forcés, nous fondons notre pratique sur l’évidence que les faits sont produits, comme un objet théorique l’est, en même temps que la science se produit ; qu’ils sont le produit de rapports sociaux dans lesquels les individus sont pris et que ce sont ces rapports primordiaux qui fondent les discours(15). Nous ne partons pas des apparences trompeuses et nous ne jugeons pas à partir du critère de l’immédiatement utile, mais des conditions matérielles qui influent sur la finalité du travail que nous restituons à la société. Des réalités matérielles (économiques et sociales) découlent bien les réalités morales d’une époque. Autrement dit, pour penser le contenu de notre travail, il faut prendre au sérieux l’impact de l’organisation du travail sur les décisions scientifiques, la qualité de l’analyse et la récolte des données. Le poids de l’idéologie n’est pas à prendre à la légère et on ne saurait être trop prudent lorsque des multinationales du poids de Vinci, capables d’infléchir des politique publiques sur des décennies, se font partenaires d’un secteur se devant d’être totalement au service de la justesse. Il ne faudrait pas perdre de vue que la finalité de notre métier ne se borne pas à la curiosité intellectuelle, contribution inféconde à elle seule. 

On le sait, les fictions historiques, l’instrumentalisation de la mémoire au service de grands récits, les abstractions personnifiées, favorisent l’impulsivité et la désorientation au détriment du sens critique, l’intuition au détriment du raisonnement. Cette confusion des sentiments fabrique l’élan imprévisible et consenti des populations dont le fait guerrier est le prolongement naturel ; la guerre sous toutes ses formes (militaire, économique, sociale, institutionnelle, etc.) mais toujours comme mode d’arrachement ou de défense des privilèges d’un groupe social, toujours au profit des besoins d’une organisation économique particulière regroupée autour d’un État. Comme toutes les sciences sociales et historiques, l’objectif de notre discipline est donc la démystification des discours idéologiques par le rétablissement de la réalité historique là où l’on nous prépose une légende. ll s’agit pour nous d’intensifier un sens historique contre les abstractions asséchantes et d’intérioriser que l’avenir dépend aussi bien de notre conception du passé que du présent.

L’entrée de l’événement et son slogan orwellien masquant la réalité du dispositif sécuritaire qu’il faut traverser, des infrastructures automatisées prêtes à être mises en service jusqu’aux moyens humains engagés pour se garder de toute contestation visible (sécurité privée, gendarmerie, police). Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

Pour ne pas assister à l’ensevelissement de cette finalité par l’esprit sectaire et intolérant guidant les logiques de ces puissances, comme elles ensevelissent nos sondages (Cf. Le scandale précédemment cité d’Arcos à Vendenheim), il faut nous dégager de leur étau. C’est-à-dire, au moins dans un premier temps, les enfermer dans un réseau de contrôle efficace, garde fou démocratique.

Pour ce faire, le préalable est de rétablir la souveraineté des intéressé.e.s, à savoir les archéologues et agents du patrimoine eux-mêmes, sur la manière de déterminer collectivement la façon dont, premièrement, s’organise concrètement le travail, deuxièmement, est pilotée une discipline dont les objectifs n’ont rien en commun avec les intérêts politiques et économiques d’entreprises dévalisant les richesses publiques. Pour y parvenir, marginaliser les modes de financement privés, mais encore étatiques (puisque l’État participe à sa propre impuissance par l’austérité budgétaire), semble indispensable.

3. Créer les conditions d’un travail libéré de cette emprise : nous pourrions l’envisager par des caisses de salaires et d’investissement gérées par les travailleurs.euses de notre profession, articulées à nos institutions et abreuvées par une cotisation interprofessionnelle indexée sur la valeur marchande des entreprises du BTP(16).L’objectif serait de garantir à toutes et à tous un salaire continué, sorte d’intermittence inspirée du salaire attaché à la personne du régime général de la Sécurité sociale(17) ou de l’assurance-chômage(18) et débarrassé de ses boulets que sont la validation de l’activité professionnelle par un volume horaire, la limitation des indemnités dans le temps, les injonctions à l’employabilité, le poids du patronat et de l’État dans la gestion du régime, etc. Une telle mesure, créant de fait de meilleures dispositions pour chercher, expérimenter et prendre part aux décisions, libérerait les travailleur.euses de l’angoisse du chantage à l’emploi, matrice de la concurrence et de l’incertitude nous poussant à monnayer des activités ou des biens qui n’étaient pas destinés à la transaction (sous louer son appartement, le covoiturage payant, etc.), en plus de reconnaître tout le travail invisibilisé : le cours, la formation, la recherche, les prestations dites annexes, comme les conférences, la participation à des ateliers, associations de recherche et de mise en valeur, ou des rencontres, la médiation, les débats, le syndicalisme, la vie de famille, (excusez du peu), etc.

C’est donc à la fois l’affirmation d’activités de production jusque-là indiscernables et la préservation de certaines activités en dehors du jeu de la valeur, cette Sécurité sociale permettant de les mener gratuitement. Elle permettrait aussi une revalorisation conséquente des salaires, avec cotisation, et la possibilité de redéployer en un maillage local l’archéologie préventive, avec l’implication des laboratoires de recherche et des associations de terrain trop souvent rejetées en-dehors de la réalité scientifique.
Il n’est donc pas difficile d’entrevoir les avantages que la profession pourrait tirer d’un tel système de Sécurité sociale. D’abord, une autodétermination retrouvée dans son travail par une rupture franche avec l’angoisse de l’insécurité et la conquête du droit à commettre nos propres erreurs sans qu’un autre les commette à notre place(19), permettrait d’augmenter notre préoccupation pour la productivité et la qualité de cette production. Cette réorganisation autour, d’une part, d’institutions indépendantes redistributives des profits et, d’autre part, de la reconnaissance du statut de producteur à chacun.une, serait ainsi un puissant moyen de contrôle sur les facteurs qui déterminent les formes de notre travail. Un moyen de garantir un salaire lorsque nous sommes privés d’emploi, puisque celui-ci ne reconnaît que par intermittence que nous sommes travailleurs.euses producteurs.rices de valeur (il ne le reconnaît pas en-dehors du contrat). Nous ne serions dès lors plus tributaire de l’aléa du rythme des aménagements, des fluctuations du marché ou de la contingence des événements. Ensuite, par ce droit à la souveraineté sur notre travail, nous pourrions améliorer la coordination des efforts et le développement de la discipline dès lors libre de se déployer au plus proche des futur.e.s archéologues(20), ainsi préparés et intégrés efficacement, et de la population, alors incluse dans un processus actif de réélaboration de l’histoire(21).    

Les tonnelles des filiales Vinci, à quelques pas des stands des archéologues de l’INRAP et d’Archéologie Alsace. Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

De cette nécessité, que nous rappelons vitale(22), découle le fait que lorsqu’il s’agit de faire l’analyse de notre propre discipline pour comprendre ou se situe (socialement et économiquement) le discours sur la reconstruction d’un objet que nous livrons au public, nous ne pouvons plus faire l’économie de la dénonciation des structures responsables de la dégradation de nos conditions scientifiques et de travail. Pour créer une collectivité qui décide et renouer avec le goût du travail bien fait, il faudra bien nous libérer des liens qui nous lient à des entreprises entravant les conditions de possibilité de la production des connaissances tout au long de notre chaîne opératoire, de la récolte des données jusqu’à l’étape pédagogique. Car le constat que dressait J.-P. Demoule en 2017(23) sur la mise en dangers de la sauvegarde des données « engendrée par l’éclatement et la dispersion des fouilles », des effets de l’ouverture au marché en 2003 ayant fait passé « à l’arrière-plan les activités de recherche et de publication » et de « l’incapacité des fonctionnaires de Bercy à mettre en place une taxe » à la hauteur des besoins, faisant s’effondrer les moyens opérationnels de l’INRAP dans un contexte de concurrence accru, parait bien en deçà de la réalité d’aujourd’hui. En revenir à « La structuration de l’archéologie autour d’un pôle public de l’archéologie préventive permett[ant] de définir une politique nationale cohérente de recherche, mais aussi de diffusion culturelle »(24), est difficilement souhaitable dans le contexte d’un État tout entier acquis aux intérêts de multinationales voulant préserver leur pouvoir sur le travail.

Nos propositions, qui peuvent se résumer à l’institution d’une Sécurité sociale unifiée du patrimoine et de la Culture sous contrôle des salarié.e.s, visent à dépasser cette contradiction. Pour le moment, participer à la mise en valeur du patrimoine c’est aussi œuvrer à la mise en valeur du Capital de groupes comme Vinci, dont la puissance est bâtie sur des privilèges concédés. Comment ne pas constater le dilettantisme des pouvoirs publics et l’instrumentalisation de notre science ?

Anticiper les effets de nos choix

Dans notre situation, la crise de l’engagement se prolonge donc par une crise des savoirs, des conditions de leur extraction jusqu’à leur finalité. En effet, comme responsabilité éthique, principe d’action et d’interaction, l’engagement politique recoupe l’engagement scientifique en tant qu’il fonde son action sur le devoir de différencier le vrai du faux, et donc le juste de l’injuste puisque le faux sert l’injuste. A contrario, l’indifférence c’est la liberté abstraite des dégagés de la vie qui tient pourtant comme loi que distinguer c’est penser et que différencier c’est agir.

La portion ouverte, arpentée par les visiteurs en conduite « écoresponsable » sur 1 à 2 mètres de goudron. Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

Concrètement, dénoncer l’absence de vision à long terme des politiciens ou s’emporter contre les structures scientifiques d’une recherche adossée à l’évaluation des performances individuelles et à l’accumulation de la plus-value (le profit extorqué et retenu), est un devoir qui doit se traduire en acte. Faire défaut à ce devoir produit des conséquences ; participer aux événements de Vinci en ayant conscience du malaise produit ses effets ; établir une officine de coopération avec des intérêts objectivement divergeant aux nôtres engendre ses effets ; adhérer à la vision du monde qui nous place dans un régime de compétition acharné (pour l’emploi, la place, le chantier, la publication, etc.) et d’instabilité économique en assenant que « Nous partageons le même intérêt pour les sources d’approvisionnement des matériaux et leur place dans l’histoire des sociétés »(25), au nom d’un pan entier de la profession et sans aucune concertation, c’est allumer une mèche. Il n’est pas d’aliénation qui ne fasse naître une forme de résistance correspondante, nous en sommes la preuve. Par conséquent, il faudra bien, également (et peut-être même d’abord), nous défaire des liens qui nous lient à des individus peu compétents ou peu scrupuleux, malhonnêtes ou influençables, opportunistes ou craintifs. En tout cas jamais représentatifs de nos aspirations.

Ce que nous avançons ne découle pas d’un purisme ou d’un dogmatisme, celui qui ne voit jamais ce qui est en construction, mais de la radicalité, celle qui pose le constat de ce qui a du potentiel pour nous à travers nos réalisations et qui démontre qu’il n’y a rien d’irréversible ou de prédéfini dans l’histoire. Qui nous force par conséquent à révéler les abus des institutions pour mieux révéler, et dépasser, les contradictions de notre système social.

Ces compromissions, ces renoncements, ces faiblesses, ces lâchetés que nous identifions, engendrent des réactions : le chagrin et le dépit qui accablent, la colère qui nous anime. La tolérance vaut pour le dialogue raisonné en vue de la délibération. Une fois le constat posé et la décision prise, il s’agit de faire preuve d’intransigeance pour mettre en acte la raison dégagée dans un mouvement solidaire où le respect de la discipline collective prime. Ces deux temps s’enchaînent. Mais lorsque nous sommes confrontés à des groupes ou des individus refusant de faire démonstration du bien fondé et de la finalité de choix engageant tout un corps social, peut-être sous prétexte que chacun a le droit de penser ce qu’il veut, nous pouvons faire preuve d’intransigeance. Nous pouvons affirmer que la colère comme mode de connaissance n’est pas un mal quand il s’agit de l’essentiel.

Au cœur du « Village des Partenaires ». Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

Dans ce cas, ne pas céder à la colère c’est être incapable de penser le temps long et incapable de sympathie humaine véritable. C’est se couper de l’intelligence analytique et de l’imagination créatrice permettant d’entrevoir les mesures générales et particulières à appliquer pour améliorer la situation. Car cette intolérance qu’on nous oppose empêche de fixer des accords durables, une discipline consentie sur la base d’obligations morales engageant les individus face à l’obligation d’obéir, et participe à entériner l’indifférence. Bien entendu, ce qui caractérise l’indifférent est précisément ce que nous ne pouvons plus voir prospérer : le refus de faire face au difficile problème de l’organisation par son manquement au devoir de l’action droite et rigoureuse, mais aussi au devoir de l’action qu’il convient d’accomplir en fonction de son rôle social.

Rien ne peut mieux prouver l’urgence d’un sursaut des vitalités que le gaspillage humain dont notre collectivité (des membres d’associations aux archéologues du préventif, en passant par les chercheur.euses) est victime, avec son nombre toujours croissant de travailleurs.euses lassé.e.s, épuisé.e.s, dégouté.e.s et finalement démissionnaires. Il y a le manque de sens (un comble pour notre profession de passionnés) et le sentiment de dépossession des finalités du geste de l’archéologue : «À force d’avoir l’impression de purger des sites pour la construction, plutôt que de faire de l’archéologie pour de l’archéologie, on en vient à perdre parfois le sens de nos missions, à ne plus savoir pourquoi on travaille»(26). Il y a aussi la question du recrutement, indépendamment des renouvellements tout naturel pour cause de départ à la retraite, et de meilleurs contrats assurant la sécurité d’une carrière dans le respect du code du travail. Aujourd’hui, le recours à l’infra emploi (ce sous emploi, moins bien protégé) est en passe de devenir la norme : 15% des effectifs INRAP sont en CDD contre 8% en 2017(27). La prétendue augmentation des salaires de l’ordre d’un peu plus d’une centaine d’euros que l’INRAP met sur la table, à l’instar de beaucoup d’entreprises, ne changera rien à la situation : il s’agit d’un rattrapage, d’une mesure rétroactive(28) qui intervient à un moment de tension ou la hausse de l’inflation de 2,8% (INSEE) à 3,4% (selon l’indice européen) sur 1 an (2021) rend ce compromis à la fois nécessaire et déjà insuffisant. Pour un smicard, plus sensible aux hausses des prix, ces moyennes peuvent en réalité signifier 4% ou 5% d’augmentation dans son panier. La revalorisation des grilles salariales (actuellement un catégorie 3 avec 15 ans d’expérience est autour de 1800 brut par mois) semble incertaine pour 2023 et, encore une fois, l’inflation montante sur deux décennies n’a eu de cesse de faire perdre de l’argent aux salarié.e.s : 1800e en 2002 valait plus que 1800e aujourd’hui. Rappelons-nous que jusqu’en 1982 les salaires étaient indexés sur la hausse des prix et qu’il est donc possible d’infléchir cette réalité.

Le pont sur le tracé de l’autoroute, vers le péage du « Village des Partenaires ». Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

Nous le savons bien, nous devons au quotidien composer avec l’état réel du rapport de force. C’est pourquoi les compromis de terrain, les petites batailles épuisantes et démoralisantes menées isolément, sont souvent les seules actions envisageables sur le moment. Toutefois, une fois le temps de l’urgence de l’intervention passé, rien ne nous empêche de prendre collectivement du recul sur le fonctionnement présent des choses. En adhérant au constat de la contradiction de notre condition et à l’effort de formulation de solutions pérennes, chacun et chacune pourra se convaincre de la nécessité et de la possibilité du changement. Plus encore : en faisant valoir sa volonté, en prêtant ses bras et son temps aux groupes qui tentent d’éviter le pire, il est possible de se séparer du régime passionnel qui nous lie à l’organisation de notre métier(29) pour dépasser l’inertie de nos collectivités (au-delà de l’archéologie donc), et enfin rallier ce que l’on sait à ce que l’on fait.

Un début de conclusion

En tant que pratique scientifique, l’archéologie n’est pas accessoire ; elle n’est pas distraction en temps de paix, pourvoyeuse des fantasmes vidéo-ludiques ou cinématographiques, prétexte aux vacances ou aux sorties champêtres et culturelles. L’archéologie est nécessaire en tant que science des vestiges matériels nous dévoilant à sa manière limites, ruptures et continuités des sociétés et des cultures passées, sous l’effet de la multiplicité des choix opérés par notre espèce, sur toute la planète(30). Les stratégies de gestion des crises doivent prendre en compte les connaissances accumulées et formulées par les sciences humaines et sociales, sans quoi nous nous condamnerons à une ritournelle lugubre.

La portion d’autoroute ouverte d’un côté aux mobilités « vertes », de l’autre aux bus et voitures pour visiteurs. Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

Nous réaffirmons que notre discipline est, au même titre que le reste de la recherche, de la Culture et des autres secteurs fondamentaux (santé, éducation, énergie, alimentation, logement, transport), un bien commun devant être protégé de la logique des profits. Notre devoir est donc de contester la puissance des aménageurs et la légitimité de leurs entreprises culturelles lucratives qui se travestissent en fondations donatrices désintéressées. Pour y parvenir, il faudra de toute évidence leur opposer des lieux de production souverains, dégagés de l’arbitraire d’un marché de l’emploi rendu inapte à garantir nos conditions matérielles d’existence.

Si la question de la gestion collective de notre travail, et donc de l’économie, n’est pas mise au cœur de nos revendications, alors nous aurons sans doute des augmentations (primes ou salaire direct) sans les cotisations sociales, déjà affaiblies par le gel du taux depuis la fin des années 1970, censées alimenter les caisses du régime général (retraites, assurance maladie, allocations familiales, etc.), de l’assurance-chômage et de nos services publics (l’hôpital est financé à 80% par la Sécurité sociale, ce qui prouve en substance que l’on peut se passer du crédit bancaire). Soit l’ensemble des institutions assurant ce qu’il nous reste de souveraineté et sans lesquelles la situation serait invivable, davantage encore à l’époque du continent pandémique(31). Nous aurons probablement un « revenu universel » sans les prestations sociales(32), sans capacité de prise de décision sur ce que nous voulons produire et comment, avec cette injonction à la performance instituée par la « sécurisation des parcours professionnels » (les comptes personnels d’activité accumulant les bons points en fonction de notre indice de performance)(33) et un statut d’indépendant payé à la mesure de son activité, plus sensible que jamais aux contingences. Nous serons toujours sous tutelle en tant que mineur économique ayant droit au « pouvoir d’achat » et non plus qualifiés comme producteur de valeur, souverains et aptes à délibérer avec notre collectivité.

Les chasseurs et leur « Mobil’faune », entre les tonnelles des filiales Vinci à droite et le stand de l’INRAP à gauche. Ittenheim, 13 novembre (photo Alaoui O.)

Prendre ce chemin permettrait non seulement d’affirmer le caractère commun de la production de la recherche scientifique et du patrimoine, en associant le respect des travailleurs.euses et le souci de l’intérêt général. Mais encore d’éviter le ridicule d’une participation au genre de kermesse mercantile à laquelle nous avons pu assister les 13 et 14 novembre 2021, quelque part sur le tracé du GCO, entre l’étalage des chasseurs (la mobil’faune au gibier empaillé), le parc des trottinettes aux terres rares et les tonnelles des filiales Vinci.

Dossier monté par des membres du GAEL-Alsace et de la rédaction de Notre Condition

N.B. : Toutes les notes techniques et historiques sur la constitution des institutions du travail, leur fonctionnement et leur évolution au gré des rapports de force, ont été élaborées à partir des travaux de Bernard Friot, sociologue et économiste, fondateur du Réseau Salariat et animant l’Institut Européen du Salariat, Daniel Linhart, sociologue du travail et directrice de recherche au CNRS, Claude Didry, sociologue au CNRS, et son ouvrage L’institution du travail (2015), Pierre Rimbert, journaliste au Monde Diplomatique, chercheur au Centre de Sociologie Européenne et au Centre d’études de l’emploi et du travail, coscénariste du film Les Nouveaux Chiens de garde (2011).

  • (1) Source : https://www.culture.gouv.fr/Thematiques/Archeologie/Qu-est-ce-que-l-archeologie/Les-commissions-territoriales-de-la-recherche-archeologique
  • (2) Source : Légifrance.fr
  • (3) Source : https://www.monde-diplomatique.fr/2006/12/POT/14263
  • (4) La filiale de Vinci, Arcos, rappelée à l’ordre pour au moins six entraves aux travaux archéologiques, a recouvert, dans une précipitation absolue, un projet de fouille sur le tracé du GCO début 2019, vers Vendenheim. Dans la foulée, la DRAC publie le 26 mars un arrêté annulant la mise en œuvre de la seconde tranche de fouille « considérant que la première tranche des fouilles a permis de récolter les renseignements nécessaires à la compréhension du site. ». Mesure diplomatique pour sauver les apparences, puisqu’il était de toute manière devenu impossible de fouiller en raison des volumes de terre déplacés sur la zone. Source : https://www.rue89strasbourg.com/gco-pres-de-vendenheim-arcos-a-enterre-un-projet-de-fouille-archeologique-juge-necessaire-151572
  • (5) Affirmer que la donnée n’est pas pertinente est un non-sens. La donnée est là, qu’importe si tel ou tel schéma a déjà été mis au jour à travers elle ou que les vestiges ne sont pas dans un état de conservation optimal. Ne pas la prendre en compte, c’est nier son existence et faire l’impasse sur des pans entiers de la connaissance.
  • (6) Laurent Vaxelaire, directeur de l’Inrap Bourgogne. Source : Antonio Fischetti, « Les prolétaires de l’archéologie », dans Charlie Hebdo, 21 avril 2021.
  • (7) Cette capacité à inscrire le présent dans l’histoire et à situer un objet dans un temps toujours signifiant, puisque forcément orienté selon les récits interprétatifs et les conceptions en vigueur.
  • (8) Le réflexe de consommation comme mesure compensatoire à une vie éprouvée par les frustrations et les contraintes subies dans un régime passionnel ambivalent ou « tout est permis mais rien n’est possible », pour paraphraser Clouscard.
  • (9) La dernière datant du 19 octobre 2021 au Musée Carnavalet de Paris. Source :  :https://www.inrap.fr/la-24e-edition-du-club-amenageurs-de-l-inrap-16056?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=n%25C2%25B0%252037%2520%257C%2520mercredi%252010%2520novembre%25202021
  • (10) Source INRAP : https://www.inrap.fr/amenageurs/le-club-amenageurs-14226
  • (11) Grands groupes ou conglomérats du BTP, de l’énergie, des transports, de l’assurance ou de l’immobilier. Pour consulter la liste sur le site de l’INRAP : https://www.inrap.fr/merci-nos-mecenes-9846?fbclid=IwAR1dETnPrRi6BXblQziGH00UF2u-hn0WntA1tAOcvbsXAhhbX_qNx6CJx4A
  • (12) Il en va de même pour ces événements que sont les grands projets de fouille à l’étranger. Un exemple parmi d’autres : https://www.vinci-airports.com/sites/vinci-airport.fr/file/fouilles_cambodge_inrap_fr_0.pdf?fbclid=IwAR3OsZcbT1af7r7InZQ2srZy9CL0RTD_vVpIsjYuy-AqvlhZp1cnEw8plAI
  • (13) Rendu effectif par l’arrêté du 6 janvier 1989, source INRAP : https://www.inrap.fr/mecenat-14269
  • (14) Les normes d’aménagement du territoire jugées « contraintes administratives » par les politiques et les aménageurs. Voir le décret du 8 avril 2020 (2020-412), permettant aux préfets de passer au-dessus des différents codes en vigueur (Construction, Urbanisme, Environnement, Patrimoine, …), dans le cadre du plan de relance économique.
  • (15) Contre le relativisme épistémologique dominant, l’idée que les rapports sociaux sont fondamentaux a notamment été prolongée par Alain Testart, renouant avec l’analyse de rapports sociaux objectivables déterminant l’évolution des sociétés, dans « Principe de la sociologie générale », Tome 01, CNRS éditions, Paris, 2021.
  • (16) Soit les profits socialisés des grands groupes : Vinci, leader européen, pour 48 milliards de profits en 2020, Bouygues, au troisième rang, avec 37 milliards, Eiffage, juste après, avec 16.9 milliards, puis Fayat avec 4 milliards, Vicat pesant 2.4 milliards ou encore Soprema et ses 1.9 milliards.
  • (17) A l’origine, en 1946, le régime général est géré aux trois quarts par les représentant.e.s élus des salarié.e.s. Ce contrôle a été entamé par les ordonnances de 1967 (instituées par De Gaulle), restaurant la capacité d’influence des employeurs par une représentation paritaire, avec des représentant.e.s des salarié.e.s mais sans élections. Ce processus s’est approfondi à la fin des années 1970 par le gel du taux de cotisation et s’est encore amplifié dans les années 1980. Par exemple, Séguin indexe en 1987 les pensions retraites sur les prix et non plus sur les salaires, ce qui fait mécaniquement baisser les pensions car les prix augmentent globalement moins vites que les salaires. Cela entérine en même temps le passage d’un droit au salaire à la logique méritocratique du « j’ai cotisé, j’ai droit ». La réforme à venir prolonge évidemment cette baisse et cette logique en gardant le cape du Conseil d’orientation des retraites (augmentation des annuités, prise en compte des 25 meilleures années au lieu des 10 meilleurs qui baisse aussi le niveau moyen, etc.). La suppression des régimes spéciaux vise certes l’homogénéité, mais par un nivellement vers le bas du calcul des pensions au lieu d’un alignement sur les valeurs hautes. C’est, en résumé, le passage de la retraite comme continuité du meilleur salaire à la retraire comme droit au repos en jouissant d’un revenu différé des cotisations, ces bons points accumulés durant sa vie. Car non, les retraites n’ont pas été conçues comme la contrepartie des cotisations ou une solidarité « intergénérationnelle ». Elles ont été bâties sur le principe du régime des fonctionnaires, titulaires à vie d’un grade définissant une qualification qui attache un salaire à la personne. Soit un droit économique affirmant le statut de producteur de chaque individu.
  • (18) Cette dynamique générale se retrouve dans les réformes touchant cette dernière (et qui n’est pas dans le régime général, contrairement à ce qu’aurait voulu la CGT en 1958). Dès 1992 est formalisée la logique d’un chômage comme droit à l’emploi et non plus au salaire, avec une CFDT qui succède à la CGT dans la gestion de l’UNEDIC. Le prolongement récent de cette logique est la suppression de la cotisation chômage des salariés en 2018, cotisation remplacée par la CSG (Cotisation Sociale Généralisée), cet impôt instituant un « droit au pouvoir d’achat » et une distinction entre les contributifs, les performants, et les non-contributifs, les fainéants, retraités, malades, etc. La logique victimaire dépossède l’individu de son statut de producteur souverain de la valeur, avec ou sans emploi. Dès les années 1980 (Rocard, Jopsin, …), les mesures spécifiques en direction de la jeunesse, qui ont surtout pour effet de dégrader les droits liées à l’emploi, normalisant le sous-salaire et le sous-contrat (Contrat emploi solidarité ou jeune, stage, volontariat, Service civique, mesures accompagnées de la multiplication des CDD, de l’intérim, etc.) et la contraignant au tunnel du précariat de « l’insertion », sont d’ailleurs justifiées par cette logique : « les pauvres jeunes, il faut les sortir du drame du chômage : il vaut mieux un petit boulot que rien du tout ». Une victime n’est pas porteuse d’une qualification, elle n’est pas responsable et incapable de prétendre à la direction des affaires. De là, les représentant.e.s des salarié.e.s ont logiquement pu être éjectés de l’Unédic (organe de gestion de la caisse d’allocations), ce qui équivaut à une nationalisation sous la tutelle d’un État acquis à la cause de la compétitivité.
  • (19) Ce droit à la maitrise de son travail doit être pensé comme un droit inaliénable : une qualification attachée à la personne et non plus à son poste, chose déjà existante sous la forme du statut d’agent de la fonction publique, statut allégrement combattu par le Medef.
  • (20) Les étudiant.e.s, dont l’expérience se borne généralement aux fouilles programmées ne préparant évidemment pas à ce que l’on appelle le préventif. Pire, qui sous prétexte d’offrir une possibilité de mettre en pratique sa passion pour la discipline, habitue à une non rémunération de la production scientifique. Autant dire que cette normalisation du travail gratuit ancre dans les consciences des jeunes archéologues une forme de servilité consentie lorsqu’ils/elles seront confronté.e.s à des conditions de travail nécessitant en réalité de nettes améliorations. Cette situation masque le passage d’une précarité à une autre.
  • (21) Le ressenti à l’égard des scientifiques, voire le rejet croissant de la parole scientifique qui débouche sur le complotisme, alimente le replis identitaire, l’indifférence vis-à-vis du fait politique et accentue l’antagonisme ville/campagne, sont le produit d’un régime d’infantilisation managérial, incarné par des experts auto-proclamés et lointains. Cet écart entre les intellectuels (au sens du rôle social) et le reste de la société s’est approfondit avec la crise COVID, prolongée par l’État d’urgence sanitaire et un conseil de défense ad hoc, toujours plus opaque dans ses prises de décisions. Nous pouvons contribuer à briser cette dynamique. À ce propos, il faut consulter le tract Gallimard publié en 2021 De la démocratie en pandémie (Barbara Stiegler) : « le devoir des milieux universitaires et académiques est de rendre à nouveau possible la discussion scientifique et de la publier dans l’espace public, seule voie pour retisser un lien de confiance entre le savoir et les citoyens, lui-même indispensable à la survie de nos démocraties. La stratégie de l’omerta n’est pas la bonne. Notre conviction est au contraire que le sort de la démocratie dépendra très largement des forces de résistance du monde savant et de sa capacité à se faire entendre dans les débats politiques cruciaux qui vont devoir se mener ».
  • (22) A l’heure de la réforme de l’assurance chômage, impliquant notamment la baisse substantielle de nos allocations au 01 octobre 2021 : jusqu’à 600e pour un archéologue enchainant les contrats, et l’allongement des mois travaillés de 4 à 6 pour pouvoir être éligible depuis le 01 décembre 2021. Mais aussi de l’affaiblissement du code du travail par les lois travail I & II (2016-2017), de la réforme des retraites et des coupes budgétaires prévues en 2022. Sans parler des effets désastreux de la gestion libérale des pandémies sur notre travail. Ce-dernier a été rendu d’autant plus précaire par des mesures comme le confinement, appliqué pour éviter la saturation des hôpitaux qui font les frais de l’austérité, celle-là même qui creuse le déficit.
  • (23) Source : « L’archéologie pour les gens ? », 2017. Disponible ici : https://www.jeanpauldemoule.com/larcheologie-pour-les-gens/
  • (24) Idem.
  • (25) Dominique Garcia, président de l’INRAP dans, « Carrières et patrimoine archéologique : l’UNICE, l’UNPG et l’INRAP s’engagent dans un partenariat », 7 décembre 2017 : https://www.unicem.fr/wp-content/uploads/cp-partenariat-unicem-unpg-inrap-decembre-2017.pdf?fbclid=IwAR3NyXvCBHMaUujcaij8sW6J0kF_fGSBHCTOEgdMSKdIRp1JbQltWe2FwxM
  • (26) Paroles rapportées de Séverine Hurard dans l’article du Figaro du 12 juin 2021 : https://www.lefigaro.fr/culture/salaires-recrutements-perspectives-pour-ses-20-ans-l-inrap-prepare-sa-mutation-20210612
  • (27) Eric Michon, délégué CGT. Antonio Fischetti, « Les prolétaires de l’archéologie », dans Charlie Hebdo, 21 avril 2021.
  • (28) « Les salaires de l’INRAP n’ont pas bougé depuis sa création en 2002 », Eric Michon, délégué CGT. Antonio Fischetti, « Les prolétaires de l’archéologie », dans Charlie Hebdo, 21 avril 2021.
  • (29) Cet état ambivalent caractéristique du régime passionnel du salariat culturel : l’exploitation par la passion.
  • (30) Sous la direction David Graeber (anthropologue) & David Wengrow (archéologue), Au commencement était. Une nouvelle histoire de l’humanité, Les liens qui libèrent (éd.), Paris, 2021, 752 p. Synthèse issue de 10 ans de travaux qui remet en perspective la complexité et la richesse des parcours des différentes sociétés peuplant les continents. Elle bat en brèche l’idée dominante de la linéarité de l’histoire eurocentrée, l’Europe se voyant comme homogène et faisant de son cas une généralité à travers toute une panoplie de préconçus largement remis cause : la nature humaine est naturellement inégalitaire, l’achèvement se situe dans les modèles étatiques actuels, les villes sont nécessairement synonymes de systèmes sociaux hiérarchisés, les peuples s’acheminent naturellement vers des modèles de plus en plus verticaux, bref, qu’il y aurait la civilisation des chefs (aux réseaux biens structurés) et le monde des sauvages simples ou cruels (parce que distant d’une quelconque conception de centralisation du pouvoir et d’accumulation des richesses). À ce titre, l’ouvrage s’attaque à une vieille et fausse opposition. Il restaure le sens philosophie du Discours sur l’origine et les fondements des inégalités parmi les hommes (d’où provient l’idée du bon sauvage) de 1755, qui n’a jamais été conçu par son auteur comme une histoire objective, mais comme un essai théorique pour penser les natures humaines et les organisations sociales. Hobbes, ayant subi le même traitement, à savoir celui d’être traité comme une source scientifique solide par les penseurs libéraux, est également recontextualisé.
  • (31) Barbara Stiegler, De la démocratie en pandémie : santé, recherche, éducation, Paris, Gallimard, coll. « Tracts », 2021, 64 p.
  • (32) Contrairement à « unification » ou « général », le terme « universel » cache toujours un appauvrissement. Il est d’ailleurs également employé par le gouvernement et son projet de réforme des retraites. Le fameux « régime universel » envisagé.
  • (33) Ces comptes (compte jours, formation, points retraites, …) dont la logique est « plus je serais performant, plus j’aurais de point à dépenser », prennent leur source dans les années 1990, avec les accords interprofessionnels entre le Medef et la CFDT. Ils sont en train d’être réunis dans « le compte personnel d’activité », propre à chacun.e.