Autopsie d’une réforme des retraites

Autopsie d’une réforme des retraites

Contrer les fake news de la bourgeoisie, convaincre autour de soi

Malgré une majorité écrasante de Français opposés au recul de l’âge de départ à la retraite (80% selon un sondage Odoxa-Agipi pour Challenges et BFM Business)[1], le gouvernement a décidé de faire passer sa réforme dans un projet de loi de financement de la Sécurité sociale rectificatif. Il permet d’ajuster après coup certaines dispositions comptables actées par le projet de loi de financement de la Sécurité sociale 2023 du 20 octobre 2020. Si ce cadre budgétaire autorise l’utilisation d’un nombre illimité de 49-3, c’est un risque en temps de mobilisation : cet article est devenu grandement impopulaire et symbolise aujourd’hui les tendances anti-démocratiques de la macronie, tandis qu’il n’empêche pas la motion de censure des oppositions (pouvant déboucher sur un renversement). 

C’est surtout l’application automatique du 47-1 de la Constitution qui intéresse la majorité, car il permet de sabrer le temps du débat sans pour autant refuser la discussion. En effet, ce cadre légal prévoit des délais raccourcis : cinquante jours maximum pour être traité par le parlement. Au bout de vingt jours, la loi doit passer au Sénat, qu’elle soit votée ou non. Celui-ci a quinze jours pour statuer sur son sort, en sachant que Les Républicains (droite traditionnelle), favorables à la réforme, y sont majoritaires. Si toutefois il s’avérait quand même que le Sénat dépassât ces quinze jours fixés par la constitution (cela n’est jamais arrivé depuis 1958), il est possible pour le gouvernement d’imposer le texte par ordonnance sans possibilité de motion de censure[2]. L’échéancier est le suivant : le projet de loi est discuté en Conseil des ministres depuis le 23 janvier et sera débattu le 06 février au parlement pour une entrée en vigueur à la rentrée de septembre. Cependant, le processus parlementaire, même s’il se réalise avec cette procédure accélérée, ne s’arrêtera pas avant mars, ce qui laisse au bas mot deux mois et demi de confrontation sociale à assumer pour le gouvernement.

Dans le prolongement de l’article « Retraites et chômage : sous les canons du marché. Ou comment les monopoles resserrent leur emprise », nous proposons ici une synthèse des mesures que contiennent la réforme, ainsi qu’un contre-argumentaire à la propagande patronale et gouvernementale qui a tendance à éroder notre résolution.

Ces mesures macabres qui détruisent les conquêtes de notre classe

a) Politiquement trop difficile à défendre, la retraite à points a été officiellement abandonnée bien avant les premières annonces. L’exemple suédois a par exemple prouvé que 92% des femmes avaient vu leurs pensions baisser. La bourgeoisie s’est donc rabattue sur le décalage de l’âge de départ de 62 à 64 ans par pallier : une augmentation de trois mois par année de naissance pour atteindre les 63 et 3 mois en 2027 et les 64 ans en 2030. C’est la réforme à la carte tant l’intuition de la possibilité d’une confrontation sociale fait peur à la classe dominante. La concession (tactique) de cet extrême centre défenseur des intérêts bourgeois est mince, mais il pourra dire qu’il n’aura pas brusqué les partenaires du « dialogue social » et les travailleurs. Comme si la « progressivité » des mesures effaçait les effets concrets de la réforme !

b) Le projet s’inscrit dans le sillage de la réforme Touraine de 2014 qui n’est pas encore achevée et qui consiste à augmenter tous les trois ans le nombre de trimestres nécessaires pour partir à taux plein jusqu’en 2035[3]. La réforme Macron-Borne rend plus agressive la précédente en annualisant cet accroissement du nombre de trimestre nécessaire[4]. Chaque génération devra cotiser un trimestre de plus que la précédente pour atteindre le même seuil que ce qui était prévu : 43 annuités pour partir à taux plein. Seulement, ce seuil sera atteint plus rapidement, en 2027.

c) C’est la fin de ce qui restait des régimes spéciaux pour les nouveaux arrivants : la RAPT, l’industrie électrique et gazière et la Banque de France en sont privées. En revanche, les marins-pêcheurs, l’Opéra de Paris et la Comédie-Française font office d’exception, tandis que les intermittents ne seront pour l’instant pas inquiétés. Les aides soignantes du public, la police et les pompiers pourront également garder leur retraite anticipée. Enfin, il sera possible de partir à 62 ans en cas d’invalidité ou d’inaptitude. À 55 ans en cas de handicap. De petits aménagements pour masquer l’essentiel : la fin des régimes spéciaux pour les secteurs clés (la SNCF a déjà connu la fermeture de son régime spécial en 2018). Ceux-ci offrent la possibilité de partir à la retraite avant 62 ans, voire avant 60 ans. Les machinistes de la RATP peuvent par exemple partir à 50 ans et 8 mois[5]. Et alors que les travailleurs du régime général doivent cotiser 43 annuités, soit 172 trimestres, pour une retraite à taux plein, les agents de la RATP ont entre 161 et 168 trimestres à accomplir. Pour la plupart des branches de ce régime, le taux plein est de 75% du salaire de référence des six derniers mois d’activité. Le calcul de la pension de retraite de base du régime général est quant à lui obtenu sur la base des 25 dernières meilleures années de la carrière et le montant d’une pension complète sur un taux moindre de 50% du salaire moyen. En 2017, une retraite pleine du régime général était de 1605€ bruts en moyenne pour 2 357€ à la RATP.

René Margritte, Décalcomanie, 1966

Le gouvernement tente donc de détruire la pointe la plus avancée de la conquête du salaire continué acquis sur la pénibilité des métiers. Leur recherche d’homogénéité sous prétexte de justice et d’égalité nivelle par le bas les droits qu’il s’agit pour nous de prolonger et d’étendre. L’universalisme que la bourgeoisie prône est toujours celui du minimum.

Certaines mesures rassurantes en apparence ne changeront rien à la logique du « travailler plus »

– La décote à 67 ans a été maintenue : si tous les trimestres n’ont pas été effectués par le travailleur, celui-ci peut prendre sa retraite à 67 ans sans malus, avec 1200€ brut minimum.

– Les carrières longues qui prévoient un départ anticipé à 58 ans si on a commencé à travailler vers 14 ans ; un départ à 60 ans si on a commencé à travailler vers 16 ans ; un départ à 62 ans si on a commencé à travailler entre 18 et 20 ans. Toujours dans ce cadre des carrières longues, les congés parentaux sont désormais pris en compte pour permettre des départs anticipés selon un dossier à transmettre. Jusqu’à quatre trimestres pourront être validés à ce titre. En y regardant de plus près, les salariés concernés devront devront totaliser 44 années cotisées pour partir en retraite contre les 172 trimestres cotisés pour les autres, soit 43 ans[6].

Leur recherche d’homogénéité sous prétexte de justice et d’égalité nivelle par le bas les droits qu’il s’agit pour nous de prolonger et d’étendre

Pour terminer, il y a eu l’annonce du minimum contributif à 85% du SMIC (plus que les régimes spéciaux), soit 1200€ brut. Le hic, c’est que cela concerne la carrière complète[7] ! Que faire des femmes plus soumises aux carrières partielles, des aléas rencontrés dans une vie, des précaires, des personnes ayant fait de longues études, etc. La mesure, au départ prévue pour les nouveaux retraités, a été cédée aux retraités actuels. La tactique ne trompe personne : le parti de Macron cherche à consolider son alliance avec Les Républicains au parlement, tout en consolidant son socle de soutien dans l’opinion publique sur lequel nous reviendrons.

Quoi qu’il en soit, toutes les pensions vont mécaniquement baisser car les économies seront faites sur les années de retraites : pour compléter ses pensions il faudra travailler deux ans de plus sinon ce sera deux ans de malus. Autrement dit, tout le monde devra travailler plus, même les salariés des régimes spéciaux restant puisque c’est l’âge général de départ qui recule. Et on sait que ça n’est qu’une étape. Édouard Philippe parlait déjà des 67 ans il y a un mois, alors que la classe dirigeante allemande a fait passer les 67 ans et envisage les 70 ans ! Seul un rapport de force social peut arrêter ce processus.

Les principaux arguments du gouvernement : un montage idéologique pour augmenter exploitation et profits

Le discours pour la réforme tourne en boucle comme un théâtre d’ombres. Il faut raconter quelque chose, remplir l’espace, même si l’opinion n’est plus mobilisable. Le texte répété, la logorrhée, ne s’adresse pas aux gouvernés, trop largement lucides, mais aux connaisseurs : bureaucraties syndicales, patrons, journalistes, marchés financiers et possibles acteurs institutionnels intéressés par de futures alliances électorales. Le réformateur parle, la cour écoute ! Il dit, en néo-Thatcher : tout ce qui résiste au marché des monopoles je vais l’écraser pour vous ! Il donne sa vision de startuper (mesure cosmétique de la bourgeoisie) et sa femme, Brigitte, tente d’humaniser le tout : « En France on a de la chance, dans quel pays c’est mieux, l’éducation, la santé ?»

Concours d’obscénités dans le cadre d’une stratégie du « Quoi qu’il en coûte parce que la rue ne décide pas » risquant de fragiliser l’unité de son camp social. Les différents éléments de la bourgeoisie ne sont cette fois pas tous certains de la réussite de ce passage en force[8], y compris dans la majorité présidentielle. Certains se désolidarisent frontalement[9], d’autres optent pour une attitude plus attentiste[10], mais chacun y va de sa petite musique étant donné le risque politique. Les divers élus sont parfaitement conscients de l’opportunité à exploiter pour se placer dans le champ politique comme alternative crédible aux yeux du patronat. Une lutte des places est en cours !

René Magritte, Les amants, 1928

(a) Résorber le déficit sans impacter la « compétitivité » (en soulageant les grands groupes) et rendre le système plus juste (plus aux plus méritants) ; (b) faire des économies pour d’autres chantiers (le transfert d’argent public) ; (c) sauver le système du fait de la tendance démographique au vieillissement (sans prendre en compte le niveau de productivité). Autant d’arguments interchangeables dans la boîte à outil du gouvernement. Précisons que le dernier élément de langage en date est celui de la pénibilité : (a+b+c) que les salariés n’arrivent pas cassés en retraite[11]… Nous le prenons pour ce qu’il est, à savoir une pauvre déclinaison d’un motif qui ne fait que tourner en rond et que nous neutralisons par la réponse aux autres sentences.

a) Résorber le déficit et rendre le système plus juste ?

Pour « sauver notre système par répartition » et donc pour « plus de justice », le gouvernement veut passer sous la barre des 3%[12] d’ici cinq ans (projet de loi de programmation des finances publiques pour les années 2023-2027 publié le 15 décembre et transmis à l’Union européenne). Intuitivement, on pourrait penser que pour y arriver il faudrait augmenter les impôts de production qui s’élèvent aujourd’hui à 66,2 milliards d’euros[13]. Cela est en fait proscrit : cela nuirait à la « compétitivité » et c’est pourquoi ils sont constamment réduits ! C’est à la fois sur la contraction de la masse salariale (licenciements), des salaires (stagnation par rapport à l’inflation et statuts précaires) et des dépenses sociales (protections sociales en tout genre) qu’ils comptent respecter leur engagement. Cette réforme des retraites, comprenant la suppression des plus grands régimes spéciaux et l’affaiblissement des autres, est motivée par cette logique offensive.

Le réformateur parle, la cour écoute ! Il dit, en néo-Thatcher : tout ce qui résiste au marché des monopoles je vais l’écraser pour vous !

Si nous continuons à payer autant qu’avant (impôts, taxes, cotisations) et que pourtant tout se dégrade, les grandes entreprises, elles, reçoivent donc plus et paient de moins en moins. L’État garantit la circulation de leurs capitaux par les commandes publiques comptant pour 8% du PIB (200 milliards) et assure leurs investissements de développement par ses 2000 aides représentant 6% du PIB (140 milliards) en 2018[14]. En 2021, ça a été 250 milliards d’aides, soit trois fois le budget de l’Éducation nationale. Cette somme représente plus de la moitié du budget de l’État qui s’élève à 427 milliards[15], alors qu’en 1980 les aides ne représentaient que 10 milliards. Comparativement, le PIB a augmenté cinq fois moins vite et les aides sociales trois fois moins vite. L’augmentation observée traduit de la part des monopoles un besoin de plus en plus aigu d’augmenter leurs profits et l’exploitation détournée, dans un processus de concentration des capitaux économisant le travail vivant, c’est-à-dire « l’activité (intellectuelle et physique) qui a pour but la production de valeurs d’usage » (ce qui est socialement utile et produit par l’Homme)[16].

René Magritte, La belle lurette, 1965

S’il fallait encore des arguments, il suffit de constater la bonne santé des revenus du bourgeois à l’échelle individuelle. Une réalité rendue possible par les aides habituelles et les plans de relance successifs depuis 2008[17]. Les patrons du CAC40 en 2021 ont touché un salaire moyen de 7,9 millions, soit une augmentation de 52% par rapport à 2019. Un montant qui équivaut à « 100 fois la rémunération moyenne des salariés »[18]. Les actionnaires des entreprises du CAC 40 ont en outre touché 80,1 milliards d’euros sur l’année 2022. On parle d’une augmentation de 15,5%[19].

Une sentence suffit à résumer l’absurdité de l’argument déficit qui soutient chaque réforme de la Sécurité sociale : détruire pour sauver ce qui n’a pas besoin de l’être.

b) Économiser pour d’autres chantiers importants ?

« Économiser pour financer de nouveaux chantiers ». Ces chantiers ne sont pas les services publics, largement sabrés, ni même le soutien aux petites entreprises subissant le choc de l’inflation. Et s’ils veulent nous le faire croire, on comprendra que ce n’est que pour tenter de calmer la contestation. Ces cadeaux ne profitent bien entendu pas aux PME et aux indépendants. Ceux-là rencontrent de nombreuses difficultés à payer leurs factures d’énergie (comme les boulangers), sont soumis à la loi de la sous-traitance pour les grands groupes et sont tenaillés par les prêts contractés auprès des banques (faire un crédit pour pouvoir travailler !), ainsi que par une pression fiscale plus forte que les sociétés du CAC40. On parle, en 2021, d’une imposition réelle de 30% en moyenne pour les PME contre 4,5% pour les groupes cotés en bourse !

Le chantier est le suivant : pour pouvoir continuer à assurer ce rôle de solvabilisateur de la bourgeoisie, à savoir son entreprise de transfert des fonds publics vers quelques grands groupes, l’État doit continuer à « économiser » ailleurs

Le chantier est le suivant : pour pouvoir continuer à assurer ce rôle de solvabilisateur de la bourgeoisie, à savoir son entreprise de transfert des fonds publics vers quelques grands groupes, l’État doit continuer à « économiser » ailleurs. Et justement, les retraites sont une manne de 340 milliards à disposition ! Il suffit pour cela de les confisquer aux travailleurs, tout comme l’assurance-chômage a été complètement étatisée par la dernière réforme avec son système de décret modulant la durée des allocations (et la fin, en 2018, de la gestion de sa caisse par les syndicats). Derrière, ce sont aussi de nouveaux débouchés pour les assureurs des complémentaires retraites dont les affiches pullulent depuis quelques-mois. Les fonds d’investissement comme Black Rock ou AXA Investment Managers, gérant les actifs de millions de clients épargnant pour leurs retraites (la fameuse capitalisation), se frottent les mains[20]. Cette intronisation de la capitalisation de manière « douce », au choix, se fera au détriment de la majorité puisqu’une part des cotisations des travailleurs fera l’objet de placements financiers ou immobiliers. Un cash disponible pour les monopoles via les marchés financiers et l’incertitude pour l’assuré dont le rendement de ses cotisations épargnées est soumis aux fluctuation du marché et des taux d’intérêts[21]

René Margritte, Clairvoyance, 1936

Le recours au marché des assureurs privés contrevient à l’universalité du système des retraites, tout comme les mutuelles santé (ces complémentaires se faisant concurrence), obligatoires depuis 2016, viennent progressivement se substituer à l’Assurance Maladie et à son inconditionnalité originelle. La bourgeoisie, par le biais de son État social, cherche donc à contrôler le Régime général (gel du taux de cotisation, normes et décrets de contrôle se substituant à la gestion par les travailleurs, indices de performance, etc.) tout en le rendant de moins en moins attractif pour le citoyen !

Ainsi, aujourd’hui les ménages sont pris entre le feu du privé lucratif des monopoles et d’un État les ponctionnant pour mieux redistribuer à cette même bourgeoise supranationale. Les ménages contribuent proportionnellement plus au budget de l’État que les entreprises (à hauteur de 54 milliards par an) du fait du CICE[22], des baisses d’impôts ou de cotisation. Ils sont, qui plus est, soumis à l’inflation, largement fruit de la spéculation[23], forme d’exploitation détournée[24] transformant une part des salaires en plus-value. Nous le disions : « l’étatisation entraîne toujours une baisse générale des prestations et une augmentation du taux d’exploitation. On l’a vu en Angleterre où les indemnités sont passées de 1000 à 400 euros environ. »

c) Sauver le système par répartition du vieillissement du pays ?

L’argument de l’équilibre car « il y aura toujours plus de retraités pour toujours moins d’actifs » (E. Borne) ne tient pas. Le choc démographique a en réalité déjà eu lieu. En 1970 il y avait 3 retraités pour 10 actifs, aujourd’hui ce sont 6 retraités pour 10 actifs. Ce qui est devant nous c’est qu’on passera à 7 ou 8 retraités pour 10 actifs. Pour encaisser le choc démographique, la valeur économique consacrée aux retraites dans le PIB est passée de 7% à 14%. Mais le gouvernement ne veut actuellement pas augmenter cette part : il ne veut pas augmenter les cotisations mais, au contraire, les réduire. Tout ce qui échappe aux monopoles doit en effet retourner dans leur giron.

Nous devons donc défendre et développer les institutions qu’ils veulent détruire : celles qui garantissent un salaire en-dehors de l’emploi, sans avoir besoin de recourir à un quelconque employeur, prêteur ou investisseur pour vivre

Le comité d’orientation des retraites le dit lui-même : rien ne fonde économiquement cette réforme. Par contre, il prévoit une baisse du niveau de vie des retraités et met en exergue que notre caisse de retraite était excédentaire en 2021 et en 2022. Comme nous le disions, « jusqu’en 2070 les ressources du système des retraites sont stabilisées. D’après le rapport du Conseil d’Orientation des Retraites lui-même, les recettes des administrations de la Sécurité sociale sont supérieures aux dépenses (un excédent de 900 milliards en 2021 et 3,2 milliards de surplus en 2022). C’est bien l’État monopolistique qui lui impose sans arrêt une dette dont elle n’est pas responsable. » Ajoutons à cela qu’un fond de réserve pour les retraites (FRR) de 150 milliards d’euros existe pour les retraites. Établissement public administratif créé en 2001, son objectif était effectivement de « mettre en réserve quelques 150 milliards d’euros d’ici 2020 pour contribuer « à la pérennité des régimes de retraite »[25]. La CADES[26], elle, aura fini de rembourser la dette de la Sécurité sociale en 2024 et dégagera au moins 24 milliards d’euros.

René Magritte, La lampe philosophique, 1936

De fait, « quand on sait que l’un des arguments massue pour imposer cette réforme est le déficit de 13 milliards (sur 340 milliards, soit moins de 4%), on ne peut que constater la supercherie. Il faut dire que ce chiffre est un montant prévisionnel sur dix ans… parmi d’autres prévisions. Il a été élaboré en prenant en compte les politiques de limitation des budgets et de stagnation des salaires (moins de salaire équivaut à moins de cotisation). C’est-à-dire en prenant en compte la continuation du transfert d’argent socialisé vers les monopoles. »

Détruire l’autonomie de nos institutions

Ainsi, la logique s’avère limpide. Le fil conducteur de ce processus est la destruction de notre autonomie de classe afin de mieux favoriser le cycle de valorisation du capital (écouler les marchandises) dont l’État contrôle une part croissante (aides aux entreprises, commandes publiques, etc.). Il devient le garant de plus en plus direct de la reproduction des intérêts des grands groupes. Nous devons donc défendre et développer les institutions qu’ils veulent détruire : celles qui garantissent un salaire en-dehors de l’emploi, sans avoir besoin de recourir à un quelconque employeur, prêteur ou investisseur pour vivre. Celles qui posent les bases de la propriété d’usage contre la propriété lucrative, de la valeur d’usage socialisée contre la valorisation forcée du patrimoine des monopoles. Car nous ne voulons plus travailler sans détenir les moyens et les fins de la production. Sans pouvoir délibérer sur les critères (politiques, écologiques, sociaux) à respecter et les grandes orientations politiques à prendre collectivement.

L’équilibre que nous visons est celui des besoins d’une nation responsable et sociale. La justice à laquelle nous aspirons est celle de la reconnaissance de la capacité de chacun à participer aux grandes orientations de la production.

Alaoui O.


Notes :

Je ne suis plus Parisienne ou la fin de l’illusion mondaine

Je ne suis plus Parisienne ou la fin de l’illusion mondaine

Je ne suis plus « Parisienne ».

Ce titre que je n’ai jamais vraiment accepté, finalement. 
C’est quand mes illusions ont commencé à se désagréger au contact de la réalité, de mon quotidien, que je me suis sentie pouvoir maîtriser mon existence.
Je suis fatiguée du milieu artistique parisien. Il est morne, lisse et convenu

Tout se ressemble.
Tout le monde essaie de se démarquer de son voisin pour mieux se fondre dans un cercle restreint où la petite différence fait norme.

J’ai du dégoût pour les « industries » que j’ai côtoyées dans les soirées en espérant y appartenir un jour : celles de la musique et surtout du cinéma.
Du dégoût aussi pour les institutions auxquelles j’ai essayé d’appartenir : celles de la danse et surtout du théâtre.
Car voilà ce qu’est l’art en France aujourd’hui : des industries et des institutions dirigées par ET au profit des bourgeois. 

En leur sein, tout le monde souhaite profondément être spécial et se démarquer en produisant du rien. 

Il faut se réunir dans des soirées mondaines mais sous couvert de « cool » ou « d’underground ».
Il faut avoir un profil Instagram attractif et des milliers d’abonnés pour exhiber son « talent » et sa singularité.
Il faut faire des photos et encore des photos, avec toujours les mêmes photographes eux-mêmes dotés d’une grande visibilité. Leur légitimité absolue dépendant du nombre de leurs followers. Et plus il y en a mieux c’est.
Il faut toujours nourrir son narcissisme pour continuer d’exister, d’être visibles. Vivants (mélange pluriel singulier) aux yeux d’une foule d’inconnus.
Il faut aller dans les mêmes magasins et adopter les mêmes codes vestimentaires. 
Il faut lire les mêmes bouquins et écouter les mêmes podcasts. Et surtout aller dans les cafés pour donner son avis forcément « unique » sur tout et n’importe quoi, en déboursant six euros pour une boisson pas folle, dans un lieu rongé par le « m’as-tu-vu ».

Le rêve, 1940

Quand je passe à côté de ces terrasses, je me sens toujours profondément mal à l’aise. 
J’ai la sensation que la société capitaliste dans laquelle nous vivons a fini par s’insinuer dans tous les milieux pour créer des monstres de narcissisme névrotique (ou juste l’un ou l’autre) qui se retrouvent à être majoritaires dans les « cercles » artistiques. 

Il y a les requins et il y a les naïfs. Tous surnagent dans la lutte des places.

Ceux que j’appelle « les requins » sont les leaders maîtrisant les codes puisqu’ils sont le plus souvent issus de milieux sociaux ou la sélection fait loi. Ils ont une facilité à se placer parce que dès leur enfance ils ont été habitués à prouver qu’ils sont les plus aptes à diriger, ou tout du moins que leur place est méritée. Ils maîtrisent l’art de la synthèse car eux-mêmes sont synthèse. 
Ils maîtrisent le « cool », le « contestataire », pour parfaire leur opportunisme, humaniser leur penchant pour la domination. Ils sont calibrés pour. Ils sont les meilleurs éléments.

Quant aux « naïfs », ce sont ceux qui doivent apprendre les codes et apprendre à s’affirmer aux côtés des requins, sous leurs ordres, afin de devenir légitimes, eux-aussi, mais en passant par un chemin bien plus ardu. Le chemin initiatique du mérite. Eux doivent prouver plus et se conformer aux règles d’un jeu de la représentation qu’ils ne connaissent pas.

Je ne souhaite faire aucun raccourci. J’utilise ces termes car c’est comme cela que j’ai vécu, dans ma chair, les choses. 
Pour être sélectionné, et donc travailler, être vu, se sentir appartenir à ce monde et être doté de la bonne étiquette, il faut passer du stade naïf à celui de requin. 

Je suis fatiguée de chercher à être reconnue, de chercher à être désirée pour qu’enfin on m’adoube du titre absolu. 
« Artiste »,  « comédienne ».
Je n’en peux plus de sentir mon corps fatigué et mon esprit angoissé à seulement vingt trois ans. 
Je suis fatiguée de n’avoir de l’énergie que pour régler une myriade de problèmes imposés. 
(C’est drôle que myriade soit un nom féminin)
Tout ça pour « réussir ». 

Mais ai-je vraiment envie de réussir pour et avec ces gens-là? 
Résolument, non. 
Je veux être utile et reconnue par les gens en dehors de ce système de promotion sociale. 
Qu’ils soient artistes ou boulangers, ouvriers, jeunes étudiants ou mères au foyer… 
C’est ça qui me semble absolument essentiel. 
Je voudrais décentraliser tout cela. Décentraliser mon désir. Le déporter dans le réel.
Parce que j’en suis certaine maintenant : ce n’est pas à Paris que tout doit se passer. 

Et maintenant, il y a des bourgeois qui mettent en scène Pasolini. Quelle ironie !
Dans son Manifeste pour un nouveau théâtre, Pasolini fait là une véritable déclaration de guerre à la culture bourgeoise. Pourtant, je ne suis pas certaine que tous ces artistes associés à de grands théâtres nationaux, qui lisent ou montent du Pasolini, aient vraiment lu ou compris le sens même de ce manifeste.
Je parle de Pasolini mais je peux aussi parler de Frida Kahlo que j’admire pour ses positions politiques, son courage, ses peintures et ses écrits, et qui est devenue une égérie attrayante ou « cool », toujours pour faire vendre. Elle est devenue une image de marketing, une image surexploitée au profit du réflexe consumériste. Alors que cette femme, ouvertement communiste et engagée dans la lutte des classes, disait elle aussi « détester l’art fait par et pour les bourgeois » .   

Et il y a encore tellement d’exemples d’inversions du réel.

Le marxisme redonnera la santé aux malades, 1954

Je peux aussi parler de tous ces metteurs en scène renommés qui montent du Pirandello dans ces prestigieux théâtres, bien que cet homme était un fasciste convaincu, proche de Mussolini. 
Ces auteurs (Pasolini et Pirandello, deux hommes que tout oppose), sont mis en scènes dans un même espace (les institutions théâtrale aux mains l’élite culturelle) sans que soient interrogés leurs horizons politiques, leurs visions du monde. Tout est neutralisé sous couvert de faire de « l’art ». L’hypocrisie de ces institutions est totale. Le fond ? Qu’importe.

Est ce que mes convictions et donc mes écrits et mes désirs sont déterminés par ma condition sociale et par ma précarité ? 
Résolument, oui. 
Je pense que le préciser est important, même si cela semble évident. 
C’est justement cette condition (en plus du fait que je sois une jeune femme) qui me pousse à être lucide. Paradoxalement, c’est cette place que j’occupe au sein de la société qui me fait me sentir toute petite et illégitime à penser un nouveau cadre. 

Quand je suis revenue à Strasbourg après ma prise de conscience parisienne, je me suis sentie démunie. 
En ayant quitté Paris, j’avais la sensation d’enterrer toute possibilité de carrière.Tout me semblait petit, ennuyeux et vide de sens. 
La seule chose qui semblait pouvoir réinsufler du sens dans cet échec, prolongeant la promesse déçue d’une carrière, était le Théâtre National de Strasbourg. Écrasante institution trônant lourdement place de la République, sa programmation et ses affiches sont partout. Comment ignorer ce fleuron culturel de la bourgeoisie ?

J’ai bien tenté de me persuader ainsi : « si déjà tu as quitté Paris, passe au moins ce concours, ça ne te coûte rien ». 
Et bien si. Cela coûte 76 euros et sa santé mentale.
J’ai bien essayé de choisir un des textes proposés (toujours les mêmes auteurs) et de finaliser mon inscription, mais je n’y suis pas parvenue car l’angoisse et l’inconfort prenaient le dessus. Cet inconfort particulier qui émane d’une contradiction : celle de savoir que l’on se force à faire quelque chose contre ses principes, sa morale, ses profondes convictions, sa classe sociale, et que l’on va pourtant faire car « nous n’avons pas le choix pour réussir ».
Alors j’ai implosé et j’ai décidé que c’était terminé. 

Finies les Écoles Nationales. 
Finies cette illusion et cette bataille pour être une des « élues » de l’élite culturelle. 

Les deux Frida, 1939

Je veux avoir le choix de pouvoir faire les choses en adéquation avec ma classe sociale (tant instrumentalisée et méprisée par ce milieu), même si cette société nous fait croire que le travail acharné, jusqu’à s’oublier pour avoir « une grande carrière », est la seule issue à la précarité. 
Elle nous fait croire, aussi, qu’il faut toujours être plus grands, plus forts, toujours plus originaux et différents des autres. Avoir sa propre image de marque. Se vendre. 
Pour toujours plus coller à cette société individualiste et capitaliste ; à l’industrie et à l’esthétique décidée par le marché.

C’est la seule chance de « réussir ».

La promesse néolibérale de « l’accomplissement de soi » et de la « carrière dans le domaine qu’on aime » n’a pas été tenue pour moi. Pire, elle a failli me perdre complètement. 
Je pense souvent que j’ai été « lobotomisée » par le néolibéralisme et que mon « syndrome de l’imposteur » (encore un symptôme qui nous vient tout droit de la méritocratie bourgeoise) m’empêche non seulement de me sentir légitime sans l’aval de ses institutions et des « gens du milieu », mais me culpabilise au point de me faire sentir illégitime à devenir simplement artiste ou militante. 

J’ai grandi et évolué au sein même de ce modèle et Paris fut la dernière pierre posée à l’édifice de mon immense illusion. Celle qui le fit s’effondrer tout entier. 

À moi de retrouver un sens au milieu des gravats.

Léa Di Lauro