Ukraine : sous la guerre, la révolution ?

Ukraine : sous la guerre, la révolution ?

La guerre en Ukraine, avec ses cortèges d’horreurs, de bombardements, de destructions, de massacres de civils et d’enfants, de viols ; avec ses flux de réfugiés et sa menace nucléaire si proche de nous, a envahi notre quotidien, générant un élan légitime de sympathie envers le peuple ukrainien. Mais ce qui a surtout surpris, c’est la résistance populaire. Or, c’est bien ce caractère surprenant qu’il faut comprendre si l’on veut saisir le sens profond du conflit, sa logique, sa portée et ses lendemains.

L’invasion militaire russe semble avoir déclenché un soulèvement au cœur de l’Ukraine et possiblement en Russie, parce que les modifications des rapports de forces mondiaux ont changé l’air général du temps (Cf. À bout de souffle ?).

Des militaires russes et leurs blindés dans la ville ukrainienne de Rostov. Mardi 22 février 2022.

Certains tentent de manière conventionnelle de placer ce conflit dans le contexte des rivalités entre impérialismes occidentaux (ou de l’Otan) et orientaux (de Russie ou de Chine), ce qui ne permet pas de comprendre l’importance de cette résistance populaire ukrainienne et par là, le fond de la guerre. D’autres essaient de le replacer dans la continuité des agressions russes. Il y a évidemment du vrai, mais là encore, c’est insuffisant. On pourrait effectivement faire remonter cette filiation au début de l’instrumentalisation par la Russie des questions nationales abkhaze en 1992-1993 (indépendance du territoire abkhaze vis-à-vis de la Géorgie et fondation d’une république). Puis en 2008, toujours en Abkhazie, mais aussi en Ossétie qui, déjà république indépendante de la Géorgie depuis 1992, est intégrée à la fédération de Russie suite à la guerre. La Russie s’est donc servie de ces deux points d’appuis frontaliers pour contrecarrer le sentiment national géorgien grandissant, mené par une classe dirigeante aspirant à rejoindre le giron de l’OTAN. La volonté d’extension de la sphère d’influence de la puissance continentale russe se traduit ensuite par plusieurs interventions : en Tchétchénie de 1994 à 2009, en Syrie à partir de 2013 (avec notamment le bombardement d’Alep en 2015), en Ukraine en 2014 (avec l’annexion de la Crimée suivie de la guerre au Donbass), et enfin en Biélorussie et au Kazakhstan en 2020, pour maintenir son influence.

Se borner à ce constat, à cette succession de moments, nous ferait louper quelque chose de central.

Il y a, en effet, eu un basculement clair du sens de l’intervention de l’armée russe après la seconde réélection de Poutine en 2012, celle-ci ayant marqué son installation dans la dictature. À partir de là, l’armée russe est devenue un outil de répression des peuples

Fresque des révolutionnaires syriens en soutien à l’Ukraine, engagés dans une lutte contre Bachar al-Assad, allié de l’impérialisme russe. Mars 2022.

Il y a, en effet, eu un basculement clair du sens de l’intervention de l’armée russe après la seconde réélection de Poutine en 2012, celle-ci ayant marqué son installation dans la dictature. À partir de là, l’armée russe est devenue un outil de répression des peuples en constitution (éveil d’un sentiment national, comme en Géorgie ou en Ukraine) ou en soulèvement (contre la corruption, comme en Biélorussie). Cela a été le sens, en 2013 puis 2015, de l’intervention militaire russe contre le peuple syrien qui se soulevait contre le dictateur Bachar el Assad. Le sens également de l’annexion en 2014 de la Crimée alors qu’une frange du peuple ukrainien (plutôt urbaine et libérale) avait destitué son président à Maïden, en 2013 – et ce indépendamment des évolutions ultérieures -. C’est encore le sens des interventions militaires russes en Biélorussie et au Kazakhstan contre un soulèvement populaire et des grèves ouvrières.

En même temps, la réélection de Poutine se place à un changement de période. Après le surgissement des révolutions et révoltes d’ampleur de 2011-2013 qui ont suivi la crise économique de 2008/2009, dans les pays arabes, en Grèce, Espagne, USA, Israël, Turquie, Brésil, Bulgarie, Mexique et Ukraine, une vague réactionnaire (répression, militaires au pouvoir, gouvernement ultra libéral et/ou à tendance théocratique, etc.) a accompagné la défaite de ces mouvements dans la plupart de ces pays et au-delà (Égypte, Syrie, Yémen, Hongrie, Inde, Turquie, Italie, etc.). Avant qu’une nouvelle vague de révoltes populaires ne surgisse dès 2018, dans 54 pays, se prolongeant toujours sous diverses formes aujourd’hui.

Victoire de Zelensky le 21 avril 2019.

Ainsi, les soulèvements de Syrie et d’Ukraine, comme plus tard ceux de Biélorussie et du Kazakhstan, terrains d’opération de la Russie, sont à replacer eux-mêmes dans deux vagues plus générales de soulèvements populaires mondiaux entre lesquelles s’est placée une phase de réaction. De cette dernière, certains régimes perdurent, comme celui de Poutine, même si beaucoup sont aujourd’hui en train de tomber ou sont menacés et affaiblis ; en Amérique par exemple, de Trump à Bolsonaro (Brésil), en passant par Anez (Bolivie) ou Pinera (Chili). Ou encore en Asie, en Inde avec le nationaliste Modi, au Pakistan avec l’ultralibéral Imran Khan ou au Sri Lanka avec Mahinda Rakapakse. Bien que Zelensky soit un démagogue libéral acquis au projet euro-atlantiste d’une société des monopoles souverains (il est soutenu par de grands oligarques nationaux, les détenteurs des médias notamment, et rappelle par sa communication un Macron), son élection en 2019 est à replacer dans cette dernière et actuelle phase de rebond des luttes : cette situation de pression populaire marquée par le reflux et le repli de la réaction.

Par-delà le détail des événements, le sens général est celui du vieux monde qui se défend contre le nouveau ; celui de la guerre contre la révolution. L’armée russe n’est pas la seule à être intervenue ces derniers temps contre des soulèvements populaires hors de ses frontières, ou dans les remous politiques qui ont suivi des soulèvements populaires. Toutefois, l’ampleur de l’intervention militaire en Ukraine, la taille du pays comme sa situation géographique, donnent une importance plus grande au conflit, à son déroulement comme à son issue.

Pour comprendre, rompre avec les raisonnements passés

Le plus remarquable dans la résistance populaire en Ukraine est qu’elle est plus anti-Poutine qu’anti-russe. Pour le comprendre, il faut, comme toujours, la replacer dans le cadre des modifications des rapports de force mondiaux en cours. Et renoncer également aux analyses strictement géopolitiques des États-nations vues du dessus, comme des décennies de reculs sociaux et de pertes d’acquis de conscience en ont habitué bien des esprits. La géopolitique du dessus oublie systématiquement les révoltes populaires pour ne voir que les jeux des états1. C’est une forme de « campisme » : le choix d’un seigneur et maître contre un autre. Faute de croire aux capacités de révolte des opprimés, certains finissent par voir dans les soulèvements populaires des manipulations impérialistes ou, sans aller jusque-là, par avoir tout de même l’esprit gangrené par cette manière de voir par le dessus.

Des volontaires attachent des filets de camouflage destinés à être utilisés par l’armée ukrainienne à Kalynivka. Mars 2022.

Cette confusion d’esprit de notre temps, mortelle pour l’analyse des mouvements sociaux, provient pour beaucoup à gauche d’une rupture lointaine, provoquée par le stalinisme, entre la théorie critique et la pratique révolutionnaire au sein des classes populaires. Ce mode de pensée a emprunté au positivisme bourgeois2 tout en le colorant de misérabilisme ouvrier3. Cet univers mental fait de ceux qui en sont habités des éternels « surpris », ne voyant pas les vagues de révoltes populaires parce qu’ils ne mesurent pas en leur sein les progressions des mouvements et des consciences. Ainsi, cet univers mental ne connaît pas le raisonnement qui progresse d’un point à un autre, mais se contente d’empiler des formules du passé comme on empile des assiettes, toujours à la poursuite d’événements qui le prennent constamment de court. L’individu ramasse ses informations et points de vue comme des miettes tombées de la table des maîtres, ne vainc plus que dans la propre défaite de sa pensée, toujours à justifier ses erreurs passées, incapable d’une pensée construite et autonome4.

Enfermé dans ses formules devenues des casemates, il devient insensible aux faits qui démentent ses justifications. Son « raisonnement » n’a pas pour but de progresser mais d’assurer une position. Dialoguer, échanger avec les hommes et les événements, s’enrichir et apprendre d’eux n’a pas d’intérêt dans ce monde mental. Se dessine alors un univers mental du discontinu, de l’amnésie sélective5, de la justification, du moralisme, de la mauvaise foi et de l’irritation permanente.

La géopolitique du dessus oublie systématiquement les révoltes populaires pour ne voir que les jeux des états. C’est une forme de campisme : le choix d’un seigneur et maître contre un autre. 

Des habitants creusent un bunker et construisent un poste de contrôle à la lisière de leur village à Hushchyntsi.

Comprendre, aujourd’hui où les révoltes sont nombreuses, c’est plus que jamais rompre avec ce réflexe mental structurant qui lui s’épanouit dans la géopolitique des États-nations. C’est se situer au contraire au niveau d’une géopolitique des communs vue par en bas, avec le regard de ceux qui luttent. C’est embrasser la perspective des mouvements sociaux, celle de la solidarité par-delà les barrières, de l’humanité commune, de la rébellion, du refus de se soumettre (y compris mentalement) aux jeux de guerres de ceux d’en haut, de la révolution contre la guerre, en intégrant alors la problématique de leurs guerres dans la question plus large de nos luttes de classes.

Car la guerre n’est qu’une continuation de la politique par d’autres moyens, par en bas comme par en haut.

Des états-nations sur la défensive contre la vague des soulèvements populaires

La principale évolution de conscience de ces derniers temps, c’est qu’au travers des révoltes populaires dans le monde, la possibilité d’une souveraineté d’en bas est peu à peu apparue dans la rue contre celle de l’État. Globalement, les convergences révolutionnaires entre les collectivités humaines mondiales se sont mises de plus en plus à écrire l’Histoire au détriment de celle qui découle des rivalités entre les États-nations. Ces derniers tentent alors de résister à ces tendances au-delà de la répression interne par une autre violence qui leur est propre : la fuite en avant vers la guerre6. Cette fuite en avant est d’autant plus exacerbée quand l’État-nation et son impérialisme sont faibles, car, du fait même de cette faiblesse, les superstructures militaires sont surdimensionnées par rapport à la sous-puissance économique. Ces impérialismes fragiles et souvent nouveaux venus comme la Russie, se donnent alors des dirigeants pathogènes à l’image de leur déséquilibre général, sans contrôle, et capables de tout.

Ces impérialismes fragiles et souvent nouveaux se donnent des dirigeants pathogènes à l’image de leur déséquilibre général, sans contrôle, et capables de tout.

Artillerie mobile russe parquée dans une gare de Rostov le 25 février 2022 (Photo by STRINGER / AFP).

Cette vision d’un État-nation agressif, parce que sur la défensive, peut paraître contre-intuitif si l’on ne voit pas le développement actuel de la réaction, et les reculs sociaux et liberticides que celle-ci fait subir aux peuples. De même, si l’on reste aveugle aux nombreuses guerres qui parsèment le monde, tout en ignorant ou minimisant les montées populaires concomitantes. Les tendances réactionnaires et les replis nationaux que certains ont pu voir il y a quelques années comme des résistances de la souveraineté nationale à l’emprise du capitalisme sauvage mondialisé, ne sont au contraire qu’une résistance de l’État (et non pas de la souveraineté populaire, ni de la souveraineté nationale) à l’emprise progressive des luttes sociales globalisées sur le monde.

Un employé du service des routes de Kalynivka enlève un panneau de signalisation pour ralentir la progression russe.

Beaucoup n’ont pas l’intuition de cette situation défensive des états-nations parce que nous sommes tous orphelins d’une représentation politique de l’offensive populaire mondiale en cours, depuis celle des Gilets Jaunes, des luttes de la santé ou de la culture, jusqu’à celles qui courent le monde et qui ont toutes des racines communes et des développements semblables malgré les particularités locales ou nationales. Le social et les luttes de classes s’articulent en effet dans le monde et sont en train de définir un mouvement d’ensemble d’en bas où, pour la première fois à cette échelle dans l’histoire mondiale, la dynamique de la question sociale et du sens du commun entraîne la planète entière dans son agenda et ses idéaux au détriment de celui de la géopolitique classique opposant les états-nations et leurs valeurs dans le cadre d’une concurrence mondialisée accentuée.

C’est un changement majeur qui traverse tous les continents, toutes les nations, tous les peuples. Et le peuple ukrainien n’y coupe pas.

Les luttes dans le monde, sur le climat et l’environnement, pour la santé, de nature anti-racistes ou féministes, ont envahi les rues de la plupart des pays depuis déjà quelques temps. Mais depuis 2018 ces luttes sont complétées – mélangées de plus en plus et souvent unifiées – par des luttes sociales, émaillées de soulèvements qui, malgré le Covid, continuent en 2022 et pourraient bien prendre une dimension encore plus importante à l’issue de la pandémie. Les états et les nations sont bousculés, tout comme leurs valeurs liées au capitalisme s’effritent ou s’effondrent. La réussite personnelle au détriment des autres ne fait plus rêver. L’idée du privé supérieur au public paraît être une arnaque après 40 ans d’expérience néo-libérale. Les capitaines d’industrie héros d’hier se confondent avec des gangsters compromis par des dividendes records et des détournements récurrents (Panama Papers, « ISF gate », Pandora Papers dans lesquelles le nom de Zelensky apparaît pour avoir géré les revenus de sa société de production avec des sociétés offshore et pour ses liens avec le deuxième oligarque du pays7, etc.). L’individualisme comme valeur suprême est perçu comme un parasitisme indécent à l’heure de la facture climatique, …

Or les Ukrainiens, les Biélorusses, les Kazakhs comme les Russes, pensent et sentent aussi ce diapason des grandes tendances mondiales. C’est ce que dit, au fond, l’ampleur et la particularité de leurs résistances : nous ne voulons plus de ce monde.

La mondialisation et ses transformations de notre monde
Des cocktails Molotov entreposés à un poste de contrôle à la lisière du village de Hushchyntsi.

Ces mutations rapides des consciences et des sentiments que nous vivons sont nées dans la mondialisation économique menée par en haut. À partir des années 1980-1990, les capitalistes ont investi dans des zones où la pauvreté leur permettait les profits maximaux par la baisse globale des salaires. En conséquence, on a assisté à une industrialisation sauvage d’une partie du monde en même temps qu’à une désindustrialisation relative tout autant sauvage d’une autre partie du monde.

Cela a signifié de véritables révolutions sociétales mondiales.

Le globe a en outre connu une révolution urbaine à grande vitesse multipliant la population urbaine par quatre depuis 1950, et à une vitesse accélérée à partir des années 1980-1990, la population des villes dépassant la population rurale à partir de 2007. Cette dynamique a transformé des milliards de paysans isolés en urbains connectés. Les mégalopoles ont explosé en même temps que les gratte-ciels : Delhi a 38 millions d’habitants presque autant que l’Espagne ; Chongqing en Chine, ville quasi inconnue hier, compte 35 millions d’habitants, soit l’équivalent de trois fois la Belgique ; dans le seul bidonville d’Orangi Town à Karachi au Pakistan on dénombre plus d’habitants qu’à Marseille.

La mondialisation a signifié des migrations externes ou internes aux États comme le monde n’en a jamais connu dans son histoire, mélangeant les peuples, les ethnies, les nations, les couleurs et les traditions, brisant par la force brutale des institutions et des barrières millénaires, forçant par la violence à aller au contact de l’autre, d’une autre langue, d’une autre culture, dépassant les frontières comme aucun empire ne l’a fait. Les luttes contre le racisme qui embrasent le monde et s’y propagent aussi vite que des épidémies en sont l’illustration éclatante.

Cela a aussi été une révolution matrimoniale unique dans l’histoire, jetant des centaines de millions de femmes (et d’enfants) dans l’enfer du travail exploité en ville, hors du foyer familial. Ce qui a donné des drames sans fin en même temps que la possibilité aux femmes de s’émanciper des prisons traditionnelles familiales, patriarcales et religieuses. Elles sont aujourd’hui à la pointe de tous les combats dans le monde : en Ukraine elles jouent un rôle central dans la résistance, tandis qu’en Russie c’est le mouvement féministe qui concentre toutes les oppositions à la guerre.

Barricade sur une route des alentours du village de Hushchyntsi. Mars 2022.

Les frontières entre sexes, couleurs de peau, religions, nationalités, ethnies en ont été bouleversées, revisitées, remodelées. Les traditions, les institutions, les nations et les États eux-mêmes ont été chahutés. Des gouvernements et des dictateurs sont tombés, comme ceux que les révolutions arabes de 2011-2013 ont jetés à bas et d’autres encore après elles. Ce contexte rend évidemment les dictateurs, autocrates, hommes forts, particulièrement agressifs.

Surgie de la mondialisation, la lutte de classe au centre des combats contre les oppressions

L’effet central de la mondialisation, son facteur explosif, a été de mettre directement face à face d’un côté le marché et ses acteurs et de l’autre les classes populaires cherchant à dépasser partout les questions de sexes, races, religions ou nations. On a pu le voir en Inde (Cf. Le mouvement paysan indien (2020 à aujourd’hui)), cette prison par le genre, la caste et les religions. Mais aussi par le plus grand mouvement social que les USA n’aient jamais connu dans leur histoire : Black Lives Matter, cette lutte contre le racisme dans son principal foyer du monde occidental !

Elle a montré plus que jamais que les ressorts des sociétés comme de la géopolitique sont ceux de la lutte de classes et a donné une base de classe aux luttes sociétales.

Depuis 2018 nous assistons à une recherche consciente du rapprochement des mouvements contre l’exploitation et contre les oppressions. Tous les jours, des millions de femmes et d’hommes expérimentent les rapports directs de classe avec les licenciements de masse, la destruction des protections sociales, la désagrégation du droit ouvrier, la liquidation progressive des services publics, le grignotage des libertés. Cela ne laissant plus de place qu’à la brutalité de l’État régalien, sa police, sa justice, ses prisons. Et ce, dans un contexte d’interpénétration de toutes les économies nationales, où la domination de la Bourse et des groupes financiers s’est amplifiée, et où les multinationales ont pris des dimensions jamais atteintes jusque-là, souvent plus puissantes que bien des États.

Les ukrainiens, les Biélorusses, les Kazakhs comme les Russes, pensent et sentent aussi ce diapason des grandes tendances mondiales. C’est ce que dit l’ampleur et la particularité de leurs résistances : nous ne voulons plus de ce monde.

Villageois creusant des tranchées autour de leur village. Mars 2022.

Les multinationales construisent directement leurs propres règles par-dessus les lois étatiques, y compris leurs territoires : les paradis fiscaux qui ne sont pas que des îles perdues mais des entités géographiques et administratives au centre du système (aux USA, avec le Delaware, en Europe, avec le Luxembourg). Il s’agit de zones franches gigantesques qui étendent au sein du monde des états-nations la domination du capitalisme sauvage. Et en retour, c’est l’émergence de la réponse prolétarienne, sous toutes ses formes, y compris dans la guerre.

De plus, dans ce capitalisme sans retenues, ses promoteurs étalent sans vergogne leurs richesses et leurs valeurs qui deviennent aux yeux de tous des préjugés. Les sommets de la société, hommes politiques, médias, institutions évoluent à droite et font tout pour entraîner le monde dans leur sillage. Mais nous sommes peut-être arrivés à un point de rupture, après avoir réussi à nous faire croire que leurs frontières, barrières et armées en tous genres, nous protégeraient. Les écarts de richesse deviennent tellement grands que ce sont en effet les frontières entre riches et pauvres qui dominent le monde à la vue de tous, et non plus les frontières nationales.

Le drapeau ukrainien est hissé au-dessus d’un poste de contrôle nouvellement établi à l’entrée d’un village à l’est de l’Ukraine. Mars 2022.

N’a jamais été aussi grande la conscience de la contradiction entre d’un côté les moyens techniques, humains, les savoirs, l’engagement total de millions de travailleuses et travailleurs, de scientifiques, de techniciens, … et de l’autre l’appropriation des richesses par une poignée de financiers, de multinationales qui soumettent l’ensemble du monde à leur soif insatiable de plus-value, à une concurrence généralisée, à la destruction des hommes et de la planète. La conscience qu’il faut mettre l’ensemble des richesses au service de la collectivité, sous son contrôle, n’est plus acte de propagande d’une petite minorité. C’est ce vers quoi tendent tous les mouvements sociaux et les peuples en résistance.

Le social mondialisé envahit de plus en plus le rythme planétaire à travers les mouvements de révolte des classes populaires agitées par des interrogations sanitaires, alimentaires, environnementales, migratoires, démocratiques ou sur les droits humains. La base ne vit plus dans le même monde que les sommets et peut alors aspirer à son monde à elle : celui qui ne connaît ni frontières ni états-nations.

Les états-nations abandonnent donc leurs justifications sociales de sécurité, de protection des plus fragiles y compris des minorités en termes d’égalité entre femmes et hommes ou entre hommes et femmes de différentes couleurs de peau8.Ainsi, toutes ces luttes sociétales non seulement s’amplifient mais aussi tendent à prendre une coloration « anti-système », anti-capitaliste, anti-nationale puisque contrairement à la période précédente, les illusions sur les possibilités d’intégration et d’égalité dans le système s’estompent. Par là, ces luttes rencontrent plus facilement les luttes sociales contre l’exploitation capitaliste et se mêlent souvent9.

La conscience grandit que nous n’avons plus à subir le monde, ni à nous y intégrer en le changeant à la marge, mais que nous sommes en train de le modeler. Il y a quelque chose de tout cela dans la résistance farouche des ukrainiens face à la barbarie d’un futur moyenâgeux incarné par l’armée de Poutine.

La guerre a déclenché une levée révolutionnaire sous-jacente
Zelensky au début de l’invasion russe. © Shutterstock/Photographer RM

Les soulèvements ukrainiens de 2013, ceux biélorusses et kazakhs de 2020, mais aussi la résistance ukrainienne actuelle, sont des dangers mortels pour Poutine et ses amis dictateurs. Ils traduisent une tendance de fond : les peuples ne supportent plus ce monde hérissé de barrières, de frontières, de préjugés et de guerres.

Si Zelensky a montré un certain courage personnel et politique fidèle au personnage qu’il tenait dans la série Serviteur du peuple, ce n’est pas lui qui a déclenché la résistance ukrainienne comme les médias en ont construit la légende, même si son attitude l’a certainement amplifiée. C’est la résistance populaire qui l’a poussé à ses positions courageuses.

Alors, passera-t-on en Ukraine, du peuple en armes derrière Zelensky10 au prolétariat en armes pour lui-même ? C’est dans les possibilités du temps, parce que ça a commencé comme ça.

Des ouvriers d’entreprises, ou encore des salariés d’écoles, s’organisent sur leur lieu de travail pour fabriquer des cocktails Molotov, des gilets pare-balles ou des défenses anti-char. Et puis, c’est aussi à mains nues que la population affronte les chars russes, protège ses centrales nucléaires, et surtout, s’adresse aux soldats russes pour leur dire de rentrer chez eux. Plus encore, par-delà l’armée ou les unités de défense territoriale, sont apparus un peu partout des comités d’autodéfense populaire et des assemblées populaires, en particulier dans les villages. C’est pourquoi d’un côté l’armée russe patine face à ce soulèvement, et de l’autre Zelensky essaie d’utiliser la guerre contre ce soulèvement afin de limiter les droits ouvriers et les libertés d’expression dans sa posture du bon élève de l’Occident libéral. Poutine et Zelensky utilisent la guerre contre la révolution, parce qu’ils craignent tous deux cette dernière11.

Nous ne voulons pas la « paix » en général. Nous voulons la paix entre les peuples et la guerre aux palais.

C’est pourquoi, il faut souhaiter la chute de Poutine et la défaite de l’armée russe parce que la victoire du peuple ukrainien peut devenir la victoire du peuple russe. Nous ne voulons pas la « paix » en général. Nous voulons la paix entre les peuples et la guerre aux palais.

La défaite de l’armée russe, ce n’est pas la victoire de l’Otan, de Biden ou de Macron, ni même celle de Zelensky, c’est la victoire des peuples russes et ukrainiens. C’est la victoire de la démocratie par le peuple. La victoire de cette démocratie par en bas en marche partout dans le monde, celle que nous voulons aussi ici, celle qui fait grève pour les salaires, pour défendre les protections contre la maladie, l’âge et le chômage, pour le climat, contre la hausse des prix, contre les violences policières et contre les limitations à la liberté d’expression et de manifester ; pour un monde sans barrières ni frontières, sans oppressions ni exploitation.

Jacques Chastaing

Notes de la rédaction :

  • 1 Ce serait oublier une contrainte majeure pesant sur l’État : la gestion de sa population. Il doit veiller, pour préserver les intérêts des classes dominantes qu’il représente sur le territoire qu’il administre, à ne pas se faire renverser par sa propre population. « Les pouvoirs publics doivent donc se ménager les bonnes grâces de ce qu’Antonio Gramsci nomma dans les années 1920 la société civile pour obtenir qu’elle ne fasse pas usage contre lui de sa puissance d’opposition ». « Puissance d’institutionnalisation des rapports sociaux, l’État agit dans un contexte de double dépendance aux classes dominantes et à la population qu’il gouverne ». La finance autoritaire. Vers la fin du néolibéralisme, Marlène Benquet et Théo Bourgeron, 2021, p. 26-27.
  • 2 La science objective qui doit expérimenter pour valider les faits, des faits toutefois socialement construits et situés dans le temps. Voir la discussion de En travail. Conversation sur le communisme, Bernard Friot, 2021, p. 104, 108 ou p.174-178.
  • 3 « Il n’y a plus de sujet révolutionnaire capable d’instituer le réel, mais des victimes avec lesquelles il faut être solidaire, ainsi qu’une variété de dominations indistinctes qui invisibilisent l’exploitation de la classe dominante ». Voir la discussion de En travail. Conversation sur le communisme, 2021, p. 107, p. 113, p. 114, p.123 ou p. 134-135.
  • 4 « Ayant perdu l’habitude de penser […] nous nous trouvons désarmés face à la tempête. Nous avons mécanisé la vie, nous nous étions mécanisés nous-mêmes. Nous nous contentions de peu : la conquête d’une petite vérité nous remplissait de la même joie […]. Nous nous tenions à distance des efforts, il nous semblait inutile de formuler des hypothèses lointaines et de les résoudre […]. Ou bien nous accordions trop d’importance à la réalité du moment, aux faits, ou bien nous ne leur en accordions aucune. Ou nous souffrions d’une tendance à l’abstraction parce que nous faisions d’un fait, de notre vie, toute la réalité et que nous nous hypnotisions, ou manquions complètement de sens historique […] ». A. Gramsci, Pourquoi je hais l’indifférence, 2012 (éd.), p. 197.
  • 5 Là encore, sur les faits enterrés et le travail de documentation visant à exhumer les faits, En travail, p.112, 124 ou 136.
  • 6 « La mentalité casuiste démocratique a établi des distinguos entre guerre et guerre, entre guerre démocratique et guerre impérialiste : elle n’a pas réussi à comprendre la guerre comme fonction de l’État, comme fonction de l’organisation économico-politique du capitalisme ». A. Gramsci, Pourquoi je hais l’indifférence, 2012 (éd.), p. 201-204.
  • 7 Voir cette vidéo synthétique sur le personnage Zelensky, son entourage, ses méthodes et ce qu’il incarne : https://www.youtube.com/watch?v=mM2d5qnZCz8&t=1s
  • 8 « Tout se passe comme si « les élites avaient été si bien convaincues qu’il n’y aurait pas de vie future pour tout le monde qu’elles ont décidé de se débarrasser au plus vite de tous les fardeaux de la solidarité », tant matériels que symboliques ». La finance autoritaire. Vers la fin du néolibéralisme, 2021, p. 134.
  • 9 « Sur les continents européen et américain, [les régimes d’accumulation] viennent de muter et menacent désormais le minimum d’harmonie sociale, de paix et de ressources environnementales nécessaires à des sociétés libres. Mais des fronts de résistance s’ouvrent, des mouvements sociaux se développent, de nouvelles organisations se créent ». La finance autoritaire. La finance autoritaire. Vers la fin du néolibéralisme, 2021, p. 146.
  • 10 Sa côté de popularité est passée de 31% à 91% avec la guerre. Une opportunité pour son mandat qui s’effritait. Voir : https://www.ukrinform.fr/rubric-society/3155998-la-police-ukrainienne-denonce-un-reseau-de-centres-dappels-qui-a-blanchi-plus-de-42-millions-de-hryvnia-en-cryptomonnaie.html
  • 11 Depuis le début Poutine instrumentalise les soulèvements du Donbass, à l’origine menés par des syndicats et partis révolutionnaires contre les oligarques ukrainiens et russes se partageant les industries de la région. Il applique le même procédé partout et, réduisant au titre de pro-russe ces républiques, l’Occident fait son jeu. En attaquant ces territoires dès 2014, l’Ukraine les a jetés, par nécessité logistique, dans les bras de l’étrangleur russe. Zélensky, quant à lui, n’a jamais condamné les milices nationalistes actives contre les populations mobilisées. Voir cet article synthétique : https://acta.zone/les-communistes-et-le-donbass/?fbclid=IwAR3tO94ESBDuODgSE2lMOhkRhymv83pIZIaOZuG8y9AxnFXZAzAMVQ4Mnio

À bout de souffle ?

À bout de souffle ?

Fin de cycle et changement global du rapport de force en capitalisme

Vivons-nous à l’échelle du monde une fin de cycle d’un capitalisme à bout de souffle ? Ce à quoi nous assistons est en tout cas une recrudescence, sans précédent dans l’histoire, des luttes des travailleurs en termes d’échelle et de portée. La dissémination mondiale de la production depuis les années 1990 a en effet entraîné sur la planète entière la formation de nouvelles classes laborieuses et des vagues successives de conflits de classe.

Au début du XXIe siècle, lorsque l’épicentre de la production industrielle à grande échelle s’est déplacé vers le continent asiatique, les luttes ouvrières ont fait de même. Les informations sur la Chine étant rares, c’est en Asie du sud, principalement en Inde, au Pakistan ou au Sri Lanka, que l’on peut voir se développer une lutte de classes massive. Alors que l’ampleur du défi posé à l’humanité par la crise du capitalisme est sans précédent, c’est dans ces mobilisations qu’est en train d’émerger un projet émancipateur capable de nous sortir de l’impasse. Vers un monde où la dignité humaine vaut plus que le profit.

France la conjonction d’une vague de grèves pour les salaires (commencée en décembre 2021), des Gilets jaunes, des luttes anti-pass et des convois de la liberté font craindre aux notables la réapparition du « jour d’après« , spectre d’une prise en main de la société par les prolétaires.

La vague de luttes commencée dans le monde en 2009/2011 s’est développée de manière importante et continue à partir de 2016 en France, puis s’est intensifiée en 2018-2019 : à l’échelle internationale avec une multiplication des mobilisations d’une ampleur jamais vue – 52 pays touchés -, bien supérieure en étendue à celles de 1968, 1936 ou 1917, et s’accompagnant en France d’un caractère subversif apporté par le mouvement des Gilets Jaunes. Cette poussée populaire et ouvrière, un moment suspendue ou occultée par l’épidémie du covid et sa gestion policière, est en train de reprendre progressivement dans le monde comme en France. La période de la pandémie ayant changé en profondeur la conscience des exploités et des opprimés, les conflits actuels et à venir ne seront plus les mêmes que ceux des périodes de 2009/2011 et de 2018/2019.  

En France, même si elle a eu tendance à se tasser pendant l’épidémie, la pression des luttes sociales ne s’est cependant pas arrêtée. Même au plus fort de la crise du covid, elle s’est exercée par une application massive et générale du « droit de retrait » dans la première quinzaine de mars 2020, qui a paniqué le Medef. Pour endiguer ce mouvement, Macron a alors promis le 16 mars 2020 de faire passer la santé avant l’économie. Il a de fait entériné la situation créée par les travailleurs par le confinement pour en faire oublier l’origine, et a accompagné le dispositif d’un encadrement policier. Cependant, durant les quelques mois qui ont suivi mars 2020, la population a plus ou moins pris en main la gestion de l’épidémie face à l’incurie et la mauvaise volonté des dirigeants, au sein ou à l’extérieur des structures de santé, par la solidarité en direction des plus fragiles et l’attention portée aux « premiers de cordée ». 

Beaucoup ont pu rêver un instant « au monde d’après » où le souci des autres passerait avant « les eaux glacées du calcul égoïste » des capitalistes. Toute l’activité de Macron et du gouvernement a consisté ensuite à faire oublier (encore une fois) ce moment où les classes populaires ont imposé un instant, même de manière déformée, leur droit à la vie et leur capacité à y arriver. Partout dans le monde, les confinements absurdes et tatillons, doublés de mesures policières au prétexte de garantir la santé (jusqu’à l’opposition entre vaccinés et non vaccinés), ont en fait été la réponse à la pression prolétarienne, dont l’expression la plus concentrée s’est certainement réalisée en France.

Grève pour les salaires dans le groupe Hutchinson, filiale de Total (Photo pour La République du centre, 16 février 2022)

Aujourd’hui, l’amorce de la levée des restrictions quasiment partout en Occident témoigne de l’usure de cette politique et en même temps de la pression populaire pour s’en libérer.

Ainsi, les luttes de 2018-2029, renforcées par celles pour les libertés démocratiques, reviennent plus que jamais dans l’agenda. En France la conjonction d’une vague de grèves pour les salaires (commencée en décembre 2021), des Gilets jaunes, des luttes anti-pass et des convois de la liberté font craindre aux notables la réapparition du « jour d’après« , spectre d’une prise en main de la société par les prolétaires.

C’est donc cette multiplication des grèves pour les salaires, encouragée par la détermination des Gilets Jaunes contre la hausse des prix, qui pourrait faire passer un saut qualitatif au mouvement général en cours.

Une pression prolétarienne qui n’a pas encore pris conscience d’elle-même

Pour le moment, ce mouvement de grèves pour les salaires qui tend à se généraliser est encore désorganisé et, de ce fait, n’a pas encore conscience de lui-même. Par contre il a la dimension, la dynamique et la capacité d’une remise en cause des 30 dernières années de réaction capitaliste. On assiste à des situations similaires aux USA, et d’autres pays d’Europe ou d’Amérique connaissent les prémices d’une agitation de ce type. Toutefois, les élections présidentielles d’avril en France ajoutent encore autre chose. Au carrefour de ce fin de cycle du capitalisme, de la fin de la crise du covid, des convois de la liberté et de la reprise des luttes économiques de 2018-2019, ces élections ajoutent une dimension politique à la dynamique actuelle. Ce qui rend ce moment décisif pour la France et pour tous les pays occidentaux. 

Ce caractère subversif sera manifeste lorsque l’ampleur et la détermination de ce mouvement (pour le moment dispersé) dépassera la résignation et le pessimisme qu’imposent les dominants dans leurs discours en décalage avec le réel.

La France, depuis le XVIIIème s. au moins, a toujours fonctionné comme un moteur à explosion. C’est tout à la fois un pays où la réaction est puissante et où, en même temps et en conséquence, les explosions révolutionnaires populaires y sont particulièrement nombreuses et spectaculaires. La déliquescence de ses représentants politiques actuels ajoute à la décomposition du système économique en Europe, faisant de la France un symbole de la désagrégation générale et, par ses luttes, un espoir pour tous.

Prises individuellement, les grèves pour les salaires en France ne sont que des tentatives par les ouvriers de limiter l’érosion de leur pouvoir d’achat. Mais elles sont si nombreuses qu’elles constituent en soi une déferlante capable de se transformer à tout instant en mouvement général visant bien au-delà de la seule question économique. Et c’est paradoxalement l’approche des élections qui est susceptible de rapidement entraîner l’ensemble des classes populaires à reprendre tout ce qui leur a été volé depuis trente ans. Ce caractère subversif sera manifeste lorsque l’ampleur et la détermination de ce mouvement (pour le moment dispersé) dépassera la résignation et le pessimisme qu’imposent les dominants dans leurs discours en décalage avec le réel.

En prenant conscience de l’importance des luttes, des reculs patronaux, de la peur des politiciens, la perception qu’a la population du contexte peut radicalement changer, ce qui est susceptible de porter les acteurs de ces résistances : d’alimenter la confiance en leur potentiel émancipateur et leur intelligence stratégique. C’est en tout cas ce qui peut advenir dans les mois à venir.

Une vague de luttes et de grèves à l’approche des élections présidentielles
Strasbourg, fin de manifestation des Gilets Jaunes, 2019 (Photo par Raphaëlle Schimmel)

Amorcé en juillet 2021, le mouvement anti-pass a réveillé le mouvement des Gilets Jaunes dès d’octobre. Les deux sont alors entrés en résonance, le second ayant apporté au premier la lutte contre la hausse des prix. À partir de décembre s’est ajoutée une montée en puissance des grèves pour des augmentations de salaires.

Les 9, 10, 11, 12 et 13 et 14 février 2022 ont été marqués par l’importance et la détermination du convoi des libertés. Le 15 février, les agents de l’Énergie ont mené une nouvelle grève nationale, tandis que nombre d’entre eux n’avaient pas arrêté la leur depuis la dernière date nationale des 25, 26 et 27 janvier. Le 17 février, une grève nationale de la Sécurité Sociale éclate, toujours pour les salaires. Au même moment, une grève frappe le groupe Thales (groupe d’électronique français spécialisé dans l’aérospatiale, la défense, la sécurité et le transport terrestre), Hutchinson (filiale du groupe TotalEnergie, spécialisée dans la transformation du caoutchouc destiné aux industries automobile et aérospatiale) et les prisons.

Le 18 février, ce sont les agents de la RATP qui organisent une grève massive pour les salaires, la première après la grande de 2019 qui prolongea la détermination des Gilets Jaunes. Le 18 février a également été le point de départ d’un nouveau mouvement national des travailleurs sociaux dans la foulée de leurs mouvements réussis de décembre et janvier (celui-là même qui leur a permis de gagner les 183 euros mensuels du Ségur de la santé). C’est encore à cette date qu’une grève nationale est menée dans les groupes Aperam, Lafarge, Michelin, Flunch, Safran, mais aussi dans la sécurité, ou chez Dassault, dont la lutte pour l’augmentation des salaires continue depuis deux mois. Et ce pour ne parler que des groupes importants.

Le 21 février, c’est le groupe Valéo (équipementier automobile français) qui entre en grève, alors que le 7 mars prochain les agents de la RATP prévoient une nouvelle mobilisation. Le 8 mars aura lieu une journée de grève féminine qui pourrait être particulièrement suivie vu le rôle important des femmes travailleuses dans tous les combats depuis 2016, et notamment chez les Gilets Jaunes.

Le 17 mars, toujours sous la pression ouvrière montante, les directions syndicales appellent à une nouvelle journée nationale de grève pour des augmentations de salaires, un mois et demi après celle du 27 janvier, et moins d’un mois avant les élections. La mobilisation des directions syndicales du 17 mars a pour fonction de calmer les grèves jusqu’au 1er mai pour permettre aux élections de se dérouler normalement. Mais rien ne dit que cette tentative sera effective. Il est possible que cette journée encourage au contraire à l’amplification des luttes (comme cela a été le cas le 27 janvier dernier).

La production de Rafale et de Falcon tourne au ralenti dans les usines du groupe Dassault depuis janvier (Photo Theillet Laurent pour Sud Ouest, le 18 février 2022)

Pour continuer ce tour à 360 degrés des formes de pression  prolétarienne sur les élections à venir, notons que le 24 mars les retraités organisent une manifestation. Les 25 et 26 mars, ce sera au tour de la mobilisation pour le climat. Enfin, il y aura le 31 mars une grève nationale des agents territoriaux qui se battent depuis plus d’un an de manière émiettée, dans de très nombreuses communes du pays. Parfois de manière très déterminée et radicale, à l’instar des éboueurs. Cette grève aura lieu à dix jours seulement des présidentielles, au risque de donner l’idée à bien des agents territoriaux de continuer. Étant donné leur fonction dans les élections, si cela advenait, c’est le scrutin lui-même qui serait bousculé. Avec ça, plusieurs groupes de Gilets Jaunes ont prévu de manifester la veille des élections, entre les deux tours et au soir du second tour … Une jonction détonante fait toujours partie du possible.

À l’approche des élections, le monde du travail est donc en capacité de submerger la scène politique institutionnelle.

L’émancipation viendra de la fusion des luttes grévistes et des luttes de la rue

Depuis 2011, avec la mondialisation de l’économie, la restructuration du capital et les révolutions arabes, on assiste au retour de trois types de luttes traditionnelles, auxquelles se sont ajoutés un nouveau lieu et un nouveau caractère.

Comme nouveau lieu, il y a les luttes de rue dont l’importance s’est vue avec les occupations de la place Tahrir en Égypte ou de la Kasbah en Tunisie. Dans leur foulée, les mouvements Occupy ont germé dans le monde. Dans cette filiation la France a connue Nuit Debout (mai 2016), puis les manifestations des Gilets Jaunes avec l’occupation des rond-points, ou encore celles des opposants au pass sanitaire. Parallèlement à ces manifestations de rue, les grèves traditionnelles dans les entreprises n’ont pas cessé. À ce sujet, on oublie souvent que si Moubarak est tombé durant le printemps arabe (président d’Égypte de 1981 à sa chute en 2011), c’est grâce à l’organisation d’une grève générale dès le début du mouvement d’occupation des rues.

Avec la pandémie, certains travailleurs se sont montrés prêts à perdre leur emploi par conviction contre l’obligation vaccinale. Surtout beaucoup, ont démissionné en nombre ou ont refusé tout travail parce qu’ils sont mal payés, épuisés et dégoûtés.

Ces deux types de lieux, rues et entreprises, sont habités par trois sortes de combats et milieux prolétariens classiques, auxquels s’est ajouté un quatrième avec la pandémie :

1) Il y a d’abord les luttes des secteurs de la classe ouvrière, souvent masculins et assez syndiqués, qui affrontent directement le capital et qui sont en train d’être détruits par les restructurations et les fermetures d’entreprises.

2) Il y a ensuite les luttes des secteurs de la classe ouvrière en cours de restructuration néolibérale, qui ont été intégrés au salariat pendant les dernières phases d’expansion du capitalisme (dès les années 60). Ce qui est notamment le cas dans les services et la santé, ces secteurs, majoritairement composés de femmes, en lutte pour la préservation du lien social, mais globalement peu syndiqués.

3) Il y a encore les luttes des travailleurs qui ne sont pas directement tournées contre le capital (parce que le capital les ignore et ne les exploite qu’indirectement), mais plutôt contre la misère et contre le gouvernement : les auto-entrepreneurs, les petits indépendants, les chômeurs de longue durée, les précaires, les travailleurs des régions abandonnées, soit les fractions de la société très peu syndiquées, voire hostiles aux syndicats.

4) Aujourd’hui, une nouvelle catégorie de lutte ouvrière est apparue. Elle transforme le caractère de l’armée de réserve – les chômeurs – jusque-là utilisée comme le meilleur moyen de pression du capital sur le travail. En effet, avec la pandémie, certains travailleurs se sont montrés prêts à perdre leur emploi par conviction contre l’obligation vaccinale. Surtout beaucoup, ont démissionné en nombre ou ont refusé tout travail parce qu’ils sont mal payés, épuisés et dégoûtés.

Aux USA, ce phénomène de refus de l’exploitation ou de l’oppression est massif et touche même les cadres supérieurs. On assiste aujourd’hui à la plus grande « grève de fait » qu’ait jamais connu le pays. C’est en fait un phénomène global dans les pays occidentaux et c’est aussi ce qu’on constate ici, en France, dans les services faiblement rémunérés et aux conditions de travail difficiles. Depuis les travailleurs de l’hôtellerie et de la restauration aux chauffeurs-livreurs, en passant par des enseignants, des chauffeurs d’autobus scolaire, des infirmières, des aides à domicile, jusqu’aux intérimaires des secteurs manufacturiers, tous épuisés, usés, poussés à bout par deux ans de covid (et pourtant héros et premiers de cordée, de fait plus conscients de leur rôle central dans la société).

Cette désertion choisie de la main d’œuvre est en train de gripper les rouages bien huilés de l’exploitation capitaliste, et avec eux tout le système idéologique et politique qui la justifie.

Manifestation au plus fort du mouvement des gilets jaunes. Strasbourg, 2018 (Photo par Raphaëlle Schimmel)

Ainsi, la politique traditionnelle des partis réactionnaires faisant entendre des voix rétrogrades, obscurantistes, racistes, dans le but de faire accepter des reculs sociaux aux classes populaires par leur division, perd en partie de son efficience. Zemmour et d’autres essaient alors d’en amplifier l’abjection pour tenter de retrouver de l’efficacité et de briser le bloc d’alliance historique (selon ses propres dires, soit l’alliance des classes moyennes et populaires). Mais rien n’y fait. Le grand patronat se résout à devoir améliorer les conditions de travail et à augmenter les salaires. D’autant plus que ceux qui ont du travail sentent et utilisent cette situation de pénurie de main d’œuvre pour amplifier le combat des salaires. Aux USA ou en France, le nombre d’entreprises cédant à la moindre grève, ou simplement à la menace d’une grève, grandit à toute vitesse, contribuant à redonner confiance aux travailleurs.

Cette nouvelle caractéristique du combat ouvrier, issue de la pandémie, est ainsi un événement mondial. Certainement à dimension historique dont on a peut-être pas encore pris toute la mesure. Bien sûr, le capitalisme en crise a toujours eu tendance – et il l’a encore – à renforcer les « monstres » des mouvements néofascistes, racistes, patriarcaux, anti-immigrants et xénophobes, en les accompagnant de formes coercitives et policières de contrôle social amplifiées. Mais autant les « sommets » de la société sont de plus en plus gagnés par ces évolutions réactionnaires, autant, même si la prégnance raciste est encore forte, les tendances à s’en éloigner grandissent « en bas ». Les baisses électorales du RN aux dernières élections peuvent en témoigner.

Le combat consistant à organiser les différents segments de la classe ouvrière mondiale dans un projet commun, commence par le fait de comprendre que les différences apparentes ne sont que des manifestations variées d’un seul et même processus de transformation du capitalisme actuel. Et, nouveauté, la période électorale pourrait aider à unifier grèves et manifestations du samedi.

Les classes populaires s’invitent sur la scène politique à l’approche des élections

Les périodes électorales sont historiquement conçues pour réguler les conflits sociaux en instituant le rêve des lendemains qui chantent, du bon gouvernement, de l’homme providentiel. Si les partis représentaient encore des aspirations de classe au XXe s., ils divisent plus que jamais depuis que les candidats sont devenus force médiatique s’autonomisant de leur base et l’abstention un camp mobilisable. Or, l’inédit de la séquence actuelle est que les luttes et grèves ouvrières sont en train de donner le ton à la période électorale.

La perception montante de la délégitimation des élections par les grèves peut donc réveiller et entraîner l’ensemble des classes populaires

Aujourd’hui, l’intensité des luttes, auparavant jamais atteinte avant une élection présidentielle, tend à se projeter au-delà des seules revendications économiques immédiates (strictement syndicales) ; c’est-à-dire comme une réponse politique unifiante contre la division des élections. Jusque-là, le dégoût ouvrier de ces scrutins truqués s’exprimait par l’abstention. Mais si cela avait pour effet de délégitimer quelque peu les élections, cela ne changeait rien à la structuration du pouvoir effectif des possédants. Par les luttes actuelles, plus l’échéance des élections approchera, plus il y aura de chances que les différentes mobilisations s’unifient en apparaissant comme une riposte globale à une possible victoire de la droite extrême, de Macron, à Zemmour en passant par Le Pen ou Pécresse. Car une victoire électorale de ce camp signifierait un nouveau recul social important.

La perception montante de la délégitimation des élections par les grèves peut donc réveiller et entraîner l’ensemble des classes populaires. Cela s’était passé ainsi pour la grève générale de mai 1968. Celle-ci résultait d’une accumulation de luttes sur toute la période de 1963 à 1967. Une accumulation s’étant cristallisée en conscience – en particulier chez les étudiants à l’époque en lutte contre une sorte de ParcoursSup – qu’à partir du printemps 1967, soit quand les élections législatives de cette année-là avaient été bousculées par une vague de grèves et le sentiment que ces élections avaient été « volées ». C’est alors la énième journée d’action syndicale du 13 mai 1968, conçue comme un contre-feu à la montée en cours, qui s’est transformée en événement déclencheur de la grève générale par un emparement général.

Affiches électorales de l’Union Populaire pour les présidentielles de l’hiver 2022 (Photo par Raphaëlle Schimmel)

L’ampleur de ces grèves et luttes, si près des élections, signifie également que pour le moment les travailleurs n’ont pas massivement décidé de voter Mélenchon, le candidat de gauche le seul à même de pouvoir être présent au second tour. Cela traduit leur méfiance, instruite de toutes les trahisons, depuis Mitterrand, des différents gouvernements de gauche, y compris celui de Jospin dont Mélenchon était ministre. Cela ne veut pas dire qu’au dernier moment les classes populaires ne voteront pas pour Mélenchon, mais, en revanche, qu’il y a une volonté diffuse que ces grèves et luttes actuelles prennent le sens d’un avertissement  : nous ne lui signerons pas un chèque en blanc comme à Mitterrand en 1981.

Selon la manière dont évolueront les grèves et luttes en cours, il est tout à fait possible que l’abstention soit massive, ou au contraire, malgré les sondages actuels, que Mélenchon soit présent au second tour. Si l’abstention est massive, elle ne sera pas habitée de passivité mais au contraire de la menace de luttes encore plus importantes. Si Mélenchon est présent au second tour, il ne le devra pas qu’à lui-même, à sa campagne ou au fait que les travailleurs ont des illusions sur lui et sur son programme. Ce sera le fait, surdéterminant, de la lutte concrète des travailleurs qui, pour persévérer, pour se prémunir du contre feux social et démocratique que constituerait le succès d’un Macron, Pécresse, Le Pen ou Zemmour, cherchera à s’adosser à ce garde-fou institutionnel qu’incarne Mélenchon. Par conséquent, il y a fort à parier que les mobilisations continueront après les élections, quoi qu’il arrive et avec une conscience politique encore plus aiguë.

Jacques Chastaing