Nouvelle attaque gouvernementale contre l’archéologie (communiqué du 22 février 2022)

Nouvelle attaque gouvernementale contre l’archéologie (communiqué du 22 février 2022)
Réponse de membres des Groupes Archéo en Lutte à la coupe des budgets des fouilles programmées

En soutien à la lettre ouverte publiée par voie de presse dans Le Monde en date du 20 février 2022, par Thomas Perrin, directeur de recherche au CNRS, laboratoire TRACES, Toulouse, Jean-Marc Pétillon, chargé de recherche au CNRS, laboratoire TRACES, Toulouse et Ludovic Mevel, chargé de recherche au CNRS, laboratoire TEMPS, Nanterre.

Cette lettre ouverte adressée à la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, dénonce des réaffectations des lignes budgétaires dédiées au financement de l’archéologie programmée. Ces modifications tardives menacent la tenue de nombreux chantiers estivaux, alors que les discussions portant sur les opérations programmées ont eu lieu cet automne dans tous les Services régionaux de l’archéologie (SRA) de France, comme chaque année. Cette lettre cosignée par une large part de la profession (1600 signatures), par de nombreux représentants des différents métiers de l’archéologie, montre l’inquiétude des chercheurs face à cette nouvelle attaque contre l’archéologie.

Le 21 février, le ministère a publié un très court communiqué de presse intitulé « maintien des subventions allouées aux fouilles archéologiques » sans toutefois donner de véritables gages de financement. Il nous apparaît donc nécessaire de rester vigilants et surtout de mener une réflexion plus large sur l’archéologie programmée.

Le chantier programmé : lieu de partage, de formation et de production irremplaçable

Rappelons que les chantiers de fouille programmés sont organisés chaque année par des chercheurs.euses dans le souci de faire progresser les connaissances archéologiques. Au côté des chercheurs.euses, y prennent également part des étudiant.e.s, des associations, et les populations des régions où se déroulent ces fouilles. De part leur répétition programmée, ces chantiers participent pleinement à un processus de réélaboration constant et nécessaire des savoirs. Car, d’abord vécue comme passion fondée sur la curiosité pour l’histoire humaine, l’objectif de notre discipline n’en est pas moins « la démystification des discours idéologiques par le rétablissement de la réalité historique là où l’on nous propose une légende. » (Citation issue du dossier paru en janvier 2022 dans la revue en ligne Notre Condition : Misères de l’archéologie. Enquête au pays des démagogues).

1 – Ces chantiers sont le complément essentiel à la formation théorique des étudiant.e.s. Ils construisent dans la pratique le/la futur.e archéologue. Ce sont des moments qui ancrent les participant.e.s dans la réalité de la vie de chantier, son organisation, sa dynamique de partage d’expériences et de moments conviviaux. L’étudiant.e y acquiert les bases lui permettant d’envisager le métier dans toutes ses dimensions (scientifiques, humaines, organisationnelles, etc.). En somme, ce qui est attaqué c’est la matrice même d’un métier qui permet d’acquérir autonomie et coordination avec le collectif.

2 – C’est ensuite au/à la/le chercheur.euse titulaire et aux laboratoires que le préjudice est porté, à l’épanouissement et au dynamisme de la vie scientifique elle-même. Les chantiers pluriannuels constituent de véritables piliers de la recherche archéologique. Ils permettent aux chercheurs.euses d’œuvrer dans d’autres cadres temporels et stratégiques que ceux de l’archéologie préventive, ouvrant par là des espaces d’expérimentation de nouvelles méthodes scientifiques, de rencontre et de partage des connaissances entre collègues et en direction de la population locale (journées portes-ouvertes).

3 – Enfin, les fouilles programmées sont un apport essentiel pour la société toute entière, en ce sens qu’elles permettent à tout le monde, même aux non-archéologues de profession, d’y intervenir, de s’imprégner sur le terrain d’une démarche méthodique et d’apporter en retour son expérience au chantier. Cette participation concrète de la société civile à une recherche scientifique aide ainsi à désamorcer la suspicion croissante à l’égard de la science et ses méthodes, alimentée par les médias et le gouvernement des experts. En maillant littéralement le territoire chaque été, ces chantiers rappellent la variété des sociétés et organisations humaines qui ont pu exister par le passé et révèlent en creux les possibles du présent. Ils diffusent ainsi les outils nécessaires à la critique des romans évolutionnistes et de leurs lots de mythes et préjugés tenaces couramment véhiculés (Homo economicus, mythes des origines, etc.).

Une attaque dans la continuité de la logique dominante

Comme nous l’affirmions dans notre communiqué d’août 2021, consécutif à notre rencontre interrégionale, « le véritable enjeu reste bien l’obtention d’une réelle hausse du salaire basée sur l’indiciaire et un plan d’embauche prenant en compte les besoins scientifiques considérables de l’archéologie ainsi que toute la potentialité des jeunes archéologues. Ceux-ci sont d’ailleurs déjà trompés dans leurs habitudes par l’acceptation forcée, dès l’Université, du travail non rémunéré, et parfois même payant, à travers les stages de fouilles programmées ou des projets de recherche de master qui constituent pourtant une production scientifique essentielle pour les laboratoires. Un état de fait alarmant qui normalise et ancre dans les consciences, avant même l’entrée dans le monde professionnel en tant que tel, un réflexe de consentement servile masquant le passage d’un état de précarité (étudiant) à un autre (salarié). Car il faut comprendre que le premier salaire est généralement celui d’une catégorie 2, ce qui revient à un salaire inférieur au SMIC, à peine compensé par une petite prime de précarité. »

La réalité est la suivante : ces « stages » de fouilles programmées sont structurellement un facteur aggravant de la précarité étudiante, leur financement n’étant pensé que pour prendre en charge le fonctionnement logistique du chantier (nourriture, matériel, hébergement, transport). Au mieux défrayés (parfois même rétroactivement tant le système de la subvention est défaillant), ils peuvent être payants, et sont pourtant obligatoires dès la licence 2 afin de valider l’année. Pire, pour une raison évidente d’organisation et de durée (plusieurs semaines), ils ont la plupart du temps lieu hors calendrier universitaire, c’est-à-dire durant ces deux mois de flottement (juillet et août) qui ne sont pas couverts par une bourse déjà peu sécurisante.

Avec ses 7 échelons, elle ne garantit en effet qu’un revenu mensuel allant de 104 euros à 573 euros (Source : Aide-sociale.fr, Montant de la Bourse du CROUS 2021-2022). Et ce sans compter les retards de versement fréquents faute de gestionnaires, notamment au début de l’année. Deux mois vitaux donc, non seulement pour les 38.4% de boursiers (chiffres pour 2020-2021 : Note Flash du SIES, Les boursiers sur critères sociaux en 2020-2021, Enseignement supérieur, Recherche, Innovation, numéro 20, septembre 2021), mais encore pour les étudiant.e.s salarié.e.s pour qui l’enjeu est bien souvent d’assurer la continuité de leurs études (40% des étudiant.e.s doivent travailler, tandis que pour 51% d’entre-eux-elles cela est tout simplement un impératif : L’étudiant, Pourquoi 40% des étudiants ont un emploi à côté de leurs études, 31 août 2021).

Il n’est pas difficile de comprendre que la suppression des chantiers dépendants des subventions d’État pour exister, va accentuer l’effet de sélection de ces « stages » chers payés pour du bénévolat, dont l’accès est déjà, en temps normal (hors intempéries austéritaires), une épreuve de force. Comme les salarié.e.s jeté.e.s sur le marché de l’emploi, la concurrence entre étudiant.e.s est une réalité. Dans ce contexte, l’annonce gouvernementale constitue une sanction supplémentaire !

Cet état de fait met en lumière le manque d’articulation entre l’archéologie préventive, l’Université et le monde associatif, ce dernier soutenant et accueillant souvent les projets de fouilles programmées dans le cadre de mises en valeur du patrimoine. Là encore, comme nous l’avancions dans le même communiqué d’août 2021, il est « trop souvent oublié [que le monde associatif] tient cette place d’interface vitale pour le patrimoine, assurant un ancrage territorial durable à l’archéologie (parfait complément au préventif) et une intégration participative de la population locale à une démarche scientifique dans un mouvement de réciprocité. Soit l’un des outils centraux de la lutte contre les replis identitaires ». Ces coupes annoncées risquent encore d’affaiblir le tissu associatif.

Nous avons pu le constater ces dernières années, et notamment durant le confinement, notre discipline est prise dans un feu croisé. D’un côté, celui-ci est nourri par un État rallié aux intérêts des monopoles privés et ayant institué les marchés financiers (normes européennes, pantouflage, privatisation, réforme comme l’assurance-chômage, etc.). De l’autre, ce sont les monopoles eux-mêmes, comme Vinci (Cf. Misères de l’archéologie. Enquête au pays des démagogues), qui l’alimentent, faisant pression sur la législation et l’organisation de notre travail (décret d’aménagement pour faciliter les travaux dans le cadre du plan de relance au détriment des fouilles préventives, chantiers contraints par le rythme des machines, etc.). Comme tous les autres secteurs de la Culture, nous sommes une variable d’ajustement dans la course à la compression budgétaire que l’État mène pour satisfaire prêteurs et investisseurs.

Des mesures d’ensemble pour sortir de l’impasse ?

La mobilisation de notre profession, en lien avec les autres secteurs de la société (et en premier lieu la recherche, l’enseignement et la culture) et les dynamiques convergentes des luttes présentes (contre la société de surveillance, pour l’augmentation des salaires, la baisse des prix, etc.), sera indispensable pour sortir de l’impasse politique dans laquelle les directives actuelles nous entraînent. Cela passe aussi par la formulation d’une contre-proposition d’ensemble pour fédérer et mettre en échec les logiques d’accumulation qui détruisent l’archéologie.

Une proposition capable de pérenniser et d’instituer toutes les mesures d’urgence qu’il nous faut conquérir : revalorisation de la bourse étudiante afin d’en faire une véritable bourse d’autonomie, sans limite d’âge (le maximum étant de 28 ans actuellement) ; resserrement des liens entre l’Université et l’archéologie préventive sous la forme d’un parcours professionnalisant financé par un fond interprofessionnel dédié (abreuvé d’une part de la valeur ajoutée des entreprises qui détruisent le patrimoine par leurs projets d aménagements) ; augmentation du salaire net/brut, indexée sur l’augmentation record des profits des entreprises, pour répondre à l’inflation et renforcer la Sécurité sociale ; embauche à hauteur des besoins et dans les conditions d’un CDI ; alignement des conditions d’évolution des salaires des CDD sur celles des CDI ; refus des Contrats saisonniers et des Contrats de Projets ; abandon du « CDI-chantier », corollaire du « CDI-projet » de l’Université ; association des « techniciens » à l’organisation des phases de terrain et de post-fouille ; respect d’une proportion de temps passé sur le terrain et de temps passé en post-fouille (75 %terrain, 25%postfouille), prise en compte de la pénibilité du métier pour toutes et tous, etc.

Pour articuler toutes les revendications visant à l’amélioration de nos conditions de travail, c’est-à-dire stabiliser les carrières, dégager du temps et ne pas tout accepter à n’importe quelle condition, nous pourrions envisager une Sécurité sociale unifiée du patrimoine et de la Culture sous contrôle des salarié.e.s. Il est en effet possible de penser une extension de la logique du salaire continué issue du statut de fonctionnaire, du régime général, de l’assurance-chômage (gérée à l’origine aux trois quarts par les salarié.e.s dans l’Unedic) ou de l’intermittence, débarrassée de ses boulets : la validation de l’activité professionnelle par un volume horaire, la limitation des indemnités dans le temps, les injonctions à l’employabilité, le poids du patronat et de l’État dans la gestion des régimes, etc. L’objectif serait de garantir à toutes et à tous un salaire et de desserrer les liens entre Culture et marché (aménageurs, fondations, entreprises, mécènes, État, etc.).

Si une part importante de nos salaires provenaient de la socialisation d’une valeur actuellement captée par les monopoles, grâce à une cotisation interprofessionnelle indexée sur la valeur marchande des entreprises du BTP et regroupée dans des caisses (salaires et investissement), nous serions libérés du chantage à la survie matérielle (chantage à l’emploi). Toutes les activités habituellement invisibilisées (car non reconnues par le marché) seraient ainsi validées : la formation, la recherche personnelle, les prestations dites annexes, comme les conférences, la participation à des ateliers de médiation, aux associations de recherche et de mise en valeur, etc.

Un tel agencement permettrait également d’instituer le financement des fouilles programmées selon les besoins des intéressé.e.s, et donc de prendre en compte le nécessaire salaire des étudiant.e.s sur le terrain. Ce dispositif démontrerait par-là que la société est en capacité de créer un salaire étudiant à hauteur du Smic. Plus encore, les conditions nécessaires à la création d’une formation où toutes les dimensions de l’archéologie sont prises en compte, seraient posées, concourant ainsi à résorber les multiples fractures institutionnelles et statutaires de notre métier.

Agir ensemble. Mais sur quelles bases ?

Pour discuter ces orientations – et toutes celles visant à améliorer durablement les conditions de faisabilité de nos métiers -, nous devrions, partout où l’on peut, cheminer sur la base d’un processus délibératif dans la perspective d’établir une convention collective. D’une part pour déterminer collectivement la façon dont s’organise notre travail, d’autre part pour fixer la manière de piloter une discipline dont les objectifs n’ont rien en commun avec les intérêts des grandes boites du BTP soutenues par l’Etat. Il pourrait découler de cette convention des normes rendant les entreprises éligibles à la subvention et au salaire socialisé. Cette délibération impliquant toute la profession devrait prendre la forme d’États généraux de l’archéologie et du patrimoine, préparés bien en amont, sur la base de réunions d’information et d’élaboration menées par les travailleurs.euses, puis de séances plénières locales regroupant majoritairement (aux 3/4 par exemple) les salarié.e.s (syndicats et collectifs de travailleurs.euses).

Nous réaffirmons notre volonté de contribuer à une archéologie fondant sa pratique sur des principes égalitaires et démocratiques, tout aussi rigoureusement appliqués que ses méthodes scientifiques. Nous rappelons donc au ministère la mission à laquelle il devrait se vouer : coordonner à l’échelle nationale tout un secteur de la société, selon des orientations élaborées à la base des professions concernées.

Revendications complètes, et en travail, des GAEL

Communiqué des Groupes Archéo En Lutte (août 2021)

Communiqué des Groupes Archéo En Lutte (août 2021)
Bilan et positions à l’issue de la rencontre interrégionale des 10 et 11 juillet 2021

Les 10 et 11 juillet 2021 s’est déroulée l’Assemblée Générale des Groupes Archéo en Lutte, en présentiel et distanciel. Les voix entendues représentaient les GAEL Alsace, Île de France, ainsi que des militants syndicaux. Malgré la difficulté à nous rencontrer au vu de la situation sanitaire, de l’épuisement de ces derniers mois et de la distance, les participant.e.s ont réaffirmé leur détermination à poursuivre leur combat pour l’amélioration des conditions de travail et de recherche de notre discipline. Les discussions se sont déroulées selon deux axes : dans un premier temps, le bilan des GAEL au sortir d’une période de confinements et de restrictions à répétition et, dans un second, les perspectives et le ton à donner à nos luttes.

Les GAEL sont toujours actifs !

La section Alsace a élaboré une proposition de texte de refondation de l’archéologie durant le premier confinement, qui a été diffusée en interne et favorablement reçue selon les retours qui en ont été faits. Ce texte, soulignant les possibilités d’un métier irrigué par une sécurité sociale novatrice capable de répondre à nos besoins particuliers et inspirée de l’intermittence et du régime général, est encore à travailler et à discuter puisqu’il est destiné à devenir le fondement de notre mouvement. Suite au déconfinement, l’effort de convergence (effort entamé dès la fin 2019) a été prolongé, d’abord dans le cadre d’Assemblées Générales interprofessionnelles, regroupant divers secteurs dans des actions et des réflexions communes (soignant.e.s, avocat.e.s, cheminot.e.s, enseignant.e.s, professeur.e.s des écoles, chercheur.euses, étudiant.e.s, personnels des universités, conducteurs.trices de bus, etc.), ce qui a débouché sur une participation au 1er mai et à diverses initiatives (débats, manifestations, réunions). Ensuite, en tissant des liens avec le monde de la culture durant le mouvement d’occupation des théâtres (TNS, Conservatoire de Strasbourg) de mars à mai 2021, ayant permis d’approfondir la question de l’intermittence. La tenue d’un stand du GAEL lors de la kermesse des luttes du 1er mai et la participation à des débats publics ont, quant à elles, favorisé une prise de recul sur nos revendications aux côtés de divers acteurs du mouvement social. Enfin, à la demande d’étudiantes en archéologie de l’Université de Strasbourg, nous avons pu intervenir à la fin d’un séminaire de master pour présenter le groupe et les enjeux de notre lutte.

Le GAEL Île de France, quant à lui, a fourni de fructueux résultats concernant le questionnaire sur les conditions de travail qui avait été mis en place à la sortie du premier confinement et qui a récolté, à ce jour, 1670 réponses. Même si le traitement des données est toujours en cours, les premiers résultats sont déjà compilés dans un fascicule qui sera largement diffusé une fois le second achevé. Cela dit, les premiers recoupements ont déjà permis d’étayer des communications à l’adresse des étudiant.e.s. afin de sensibiliser les nouvelles générations aux problématiques de notre profession. Par ailleurs, le GAEL Île de France a signalé sa présence au cours de plusieurs manifestations.

Ces actions ont été menées dans le cadre de la lutte contre la mise à bas de l’assurance-chômage et de notre système de retraite. Les dernières annonces gouvernementales ont été claires : les mesures prévues seront appliquées quoi qu’il en coûte, et ce même si la population est largement défavorable et que la crise pandémique a révélé la supériorité du régime général protégeant les travailleurs.euses des aléas par un salaire continué reposant sur la socialisation de la valeur ajoutée.

Constats sociaux

Outre les contre-réformes évoquées plus haut, l’organisation actuelle de l’archéologie favorise indéniablement la précarité et nous rend particulièrement vulnérable au feu croisé des reculs sociaux dont l’effet majeur de la mise en concurrence recherché est le nivellement vers le bas des salaires et des prestations. Des communications ont fait état de cette problématique récurrente.

Le cas de l’INRAP est révélateur. Les grilles salariales sont toujours basées sur celles de l’époque de fondation de la structure (2001), ce qui a entraîné un gel de revalorisation depuis 2002. Actuellement, les grilles des salaires sont sur la table des négociations. Les syndicats ont, pour l’heure, obtenu une petite prime de compensation de 100 à 200 euros. Le véritable enjeu reste bien l’obtention d’une réelle hausse du salaire basée sur l’indiciaire et un plan d’embauche prenant en compte les besoins scientifiques considérables de l’archéologie ainsi que toute la potentialité des jeunes archéologues. Ceux-ci sont d’ailleurs déjà trompés dans leurs habitudes par l’acceptation forcée, dès l’Université, du travail non rémunéré, et parfois même payant, à travers les stages de fouilles programmées ou des projets de recherche de master qui constituent pourtant une production scientifique essentielle pour les laboratoires. Un état de fait alarmant qui normalise et ancre dans les consciences, avant même l’entrée dans le monde professionnel en tant que tel, un réflexe de consentement servile masquant le passage d’un état de précarité (étudiant) à un autre (salarié). Car il faut comprendre que le premier salaire est généralement celui d’une catégorie 2, ce qui revient à un salaire inférieur au SMIC, à peine compensé par une petite prime de précarité. Comme l’a démontré l’enquête menée par le GAEL Île de France, une majorité d’archéologues a un bagage universitaire minimum de Bac +5. Il est donc évidemment indécent de ne pas être rémunéré à la hauteur du temps passé à étudier pour atteindre un statut équivalent à celui d’un cadre !

Cet immobilisme du ministère de la Culture, rendu impuissant par un État dont la politique est exclusivement guidée par la « compression des budgets » et la délégation sans conditions aux intérêts privés, est la porte ouverte au développement de postes sous-payés, sans prise en compte du niveau d’étude et d’expérience de terrain. À ce titre, le terme de « technicien » utilisé pour faire disparaître la réalité de notre bagage scientifique doit être abandonné et les salaires réévalués d’après cette réalité. La pression pour le salarié est d’autant plus conséquente que l’archéologue formé n’est pas une denrée rare, le nombre de primo-entrants étant beaucoup plus important que les places disponibles.

Pour pouvoir vivre, nombre d’archéologues sont obligés d’enchaîner les CDD, cet emploi au rabais, pris dans le cercle de la multiplication des contrats et de l’obligation de mobilité. Ce système permet à l’employeur d’adapter ses effectifs plus facilement en fonction des impératifs comptables et ainsi vendre des services moins chers sur le marché des prestations. En d’autres termes, c’est le retour progressif de la logique d’une rémunération à la tâche qui non seulement nuit à la qualité scientifique de la récolte et du traitement des données, mais encore à la reconnaissance du monde associatif. Trop souvent oublié, il tient cette place d’interface vitale pour le patrimoine, assurant un ancrage territorial durable à l’archéologie (parfait complément au préventif) et une intégration participative de la population locale à une démarche scientifique dans un mouvement de réciprocité. Soit l’un des outils centrauxde la lutte contre les replis identitaires, la fracture entre la ville et la campagne, les intellectuels avec le reste de la société ou encore face à un complotisme alimenté par le « gouvernement des experts » et ses techniques d’infantilisation empruntées au manageriat.

D’après les premiers résultats du questionnaire, les nouveaux arrivants doivent subir en moyenne une période de précarisation contractuelle d’environ 7 ans avant de se voir offrir un CDI. Et si cette opportunité est ratée, elle peut ne plus se présenter avant bien plus longtemps, voire tout bonnement disparaître. A l’image de ce qui se passe à l’Université, l’hémorragie des vocations n’est même pas quantifiable mais sans aucun doute conséquente.

Notre action et notre horizon

Dénoncer ces logiques peut s’avérer individuellement problématique car, comme cela a déjà été évoqué, le décideur (l’employeur) n’a aucun problème à trouver un autre employé, si l’actuel décide de lutter. C’est pourquoi la responsabilité des GAEL est de fournir un cadre de légitimation en capacité de se faire l’écho des aspirations au respect des archéologues les plus précaires.

Les GAEL sont des collectifs de réflexion et de lutte dont l’objectif est de fédérer la profession, et notamment les nouvelles générations, autour d’une vision de l’archéologie sociale, soucieuse de l’environnement, d’un patrimoine considéré comme bien commun, et pour se faire respectueuse des conditions de travail et de vie de ses diverses composantes.

Les personnes présentes à l’AG de juillet 2021 se sont entendues sur certains points définissant une orientation concrète. Nous existons pour rendre visibles les injustices et les aberrations structurelles de notre profession, mener des enquêtes de fond sur nos conditions de travail et d’étude, informer les archéologues et la population de l’état inquiétant de notre métier, fédérer celles et ceux qui veulent œuvrer à l’amélioration de notre statut et refonder des institutions sociales à même de répondre aux enjeux de notre survie matérielle. Nous nous adressons aux sans- voix de l’archéologie, du préventif au programmé, du précaire au CDI en passant par le bénévole et l’étudiant.e. Conscient.e.s que si le combat à mener doit se faire avec les syndicats, nous devons aussi avancer en toute indépendance organisationnelle et critique. Ainsi, nous souhaitons participer, soutenir et offrir des données à l’action syndicale, tout en développant nos propres modes d’action et outils de réflexion. Il nous parait de plus essentiel de continuer à tisser des liens forts avec les autres secteurs, en premier lieu parce que nous devons faire face aux contre-réformes sociétales des gouvernements libéraux, comme celles des retraites ou de l’assurance chômage (rappelons d’ailleurs que les GAEL sont nés dans le cadre du mouvement interprofessionnel de fin 2019-début 2020, contre les réformes des retraites, de l’assurance-chômage et de l’Université). Ensuite, particularité de notre métier, parce que nous nous situons au carrefour de plusieurs mondes, à savoir ceux de la Culture, de la recherche, de l’enseignement, de l’associatif et de l’aménagement.

Nos groupes s’étant constitués régionalement, l’objectif est à présent de nous organiser à plus grande échelle et de manière fédérative dans la perspective d’accentuer notre impact, de gagner en visibilité et de créer un véritable réseau de solidarité et d’échange. Suite aux discussions de ce premier week-end de rencontre des GAEL, des groupes ouverts de réflexion et d’action ont été proposés autour de grands thèmes : dernière mise en forme des résultats du questionnaire axé sur la précarité en archéologie, mise en œuvre d’une plate-forme de revendication cohérente et commune à tous les GAEL, création d’une charte-manifeste formulant l’archéologie que nous défendons dans l’immédiat et à long terme, travail sur l’état des lieux du fonctionnement de l’archéologie dans différents pays d’Europe dans le but d’alimenter notre réflexion, cellule de veille afin de recueillir et de dénoncer publiquement et le plus rapidement possible les problèmes rencontrés au sein d’une structure de l’archéologie.

Plus que jamais, nous sommes engagés dans une lutte de longue haleine qui nécessite patience et méthode. À l’heure où notre métier se trouve être structurellement en péril, notre combat doit continuer pour préserver la flamme de notre passion, libérer notre travail des normes du marché et dégager nos vies de l’incertitude de la survie matérielle. Puisque l’amélioration de nos conditions de travail ne dépend que de notre capacité à établir un rapport de force favorable à nos revendications, nous n’aurons de cesse de nous renforcer avec toutes celles et ceux qui le souhaitent !