L’impossible émancipation ?

L’impossible émancipation ?

L’école au cœur du projet néolibéral

« Les systèmes scolaires sont « arrangés » pour apprendre aux jeunes « ce qu’on doit penser » et non « comment penser ». Georges Jackson, Les Frères de Soledad.

Tout part du témoignage sous psychotrope d’un jeune professeur qui a été publié le 08 juin 2022 ici-même (Cf. Fais-moi peur !). Son récit d’expérience – véhicule de son vécu – nous fait traverser le miroir derrière lequel se griment les arbitraires du réel. Il pointe les dysfonctionnements structurels d’une Education Nationale asphyxiée par des méthodes managériales entraînant désordres psychiques, physiques et sociaux.

Le nouveau monde qu’explore l’auteur est un cauchemar implacable plein de vérités en soi indéboulonnables. Ces choses-telles-quelles-sont, reflets d’une organisation socioprofessionnelle défaillante, mais légitimée par un jeu de langage qui attribue les rôles et les usages, les distances et les limites. Mettre le rêve des gestionnaires à nu et que reste t-il ? Notre réel. Cauchemar de la censure et de toutes critiques désarmées.

Préambule : la démarche

Justement, dans le cadre de ce réarmement des consciences critiques, les témoignages sont le premier véhicule de nos efforts. Ils sont l’acte d’assumer tout le tragique de l’existence pour influer positivement sur son cours. Ces paroles, recueillies dans un contexte particulier, sont la matière première indispensable à toute réflexion puisqu’elles fixent en images des pratiques, des fonctionnements et des usages imprimés de volontés.

M’inscrivant dans la démarche de la revue, à savoir diagnostiquer les causes pour mieux viser la transformation du réel – trancher ce qui doit l’être, préserver ce qui peut l’être – , et au vu du pouvoir révélateur d’un tel texte, je voulais prolonger ce vécu du cadre général qui l’a rendu possible. De quoi cet état de délabrement de haute intensité est-il le nom ? Il fallait redonner une forme cohérente à ces pièces du mal-être. Il fallait esquisser la cohérence d’ensemble de la vision néolibérale pour l’éducation de la société. Et par là même égrainer quelques possibilités de dépasser l’état de stupeur ; pour ne pas stagner dans l’incompréhension, la désorientation, l’atonie, la simple compassion ou la solidarité de circonstance. Pour avoir une chance de mener la contre-offensive.

Ce serait faire peu de cas du potentiel stimulant de nos paroles libérées. Parce qu’à quoi servirait cette libération si ce n’était pour agir sur nos conditions d’existence ?

Dette et recouvrement

Aujourd’hui, l’éducation, comme tout le secteur public qui n’a pas été encore totalement remis au privé, n’échappe pas au flux de la marchandisation. C’est-à-dire qu’elle est frappée d’une sorte d’imitation des façons de faire du marché au travers des objectifs strictement économiques. La clef de voûte de cette logique est la réduction des coûts. Ce qui en découle ? Une évaluation par la quantité de la production publique, sans gage de qualité. On le voit dès l’école avec les classes surchargées permettant des coupes dans la masse salariale. On le voit dans le secondaire (collège-lycée) avec l’augmentation de l’embauche des contractuels faisant 8 % des professeurs et 22 % de tous les personnels confondus1. On le voit encore à l’Université avec la logique des publications à outrance pour classer le chercheur, classer son laboratoire et classer son université dans les grands classements internationaux de type Shangaï.

L’aiguillon de cette marche forcée, c’est le contrôle de la dette publique. On dira même par la dette publique devenue outil d’imposition des « normes » de l’Union Européenne servant les marchés de capitaux. C’est un invariant politique, un sacerdoce visant à soumettre le public aux finalités du Capital. Ce qu’il dit c’est « rentabilité » (de l’action publique) et « variable d’ajustement » (les salariés). D’où le fait que ce gouvernement, dans le sillage des précédents, s’attaque au statut du fonctionnaire qui attache le salaire à la personne et non au poste de travail. À ce statut qui institue un salaire comme droit politique. D’où, aussi, le recours aux armées de contractuels, masse indifférenciée ajustable aux raisons du marché. Car le marché a ses raisons que le salariat ignore.

Robert Doisneau, La voiture fondue, Porte d’Orléans, juillet 1944

Bref, c’est-ainsi, c’est-comme-ça, la-dette-publique-c’est-mal, mais pas la privée, bien plus conséquente et instable2. Un emprunt dans le privé est plus onéreux et multiplie mécaniquement le prix d’un hôpital ou d’une école parce qu’il faut satisfaire les normes de rentabilité des actionnaires3. La réduire veut en fait dire emprunter sur le marché privé pour engraisser le privé : les monopoles d’une classe dirigeante supranationale.

Le recouvrement se fait par l’inversion de la réalité. Pour eux, l’investissement fait la dette et c’est celle-ci qui ferme les lits d’hôpitaux, les écoles, les crèches. Tout ça est mal géré. En déficit. Il y a trop de dépenses (mais combien de recettes4?). Alors il faut fermer et réduire les effectifs pour créer plus d’hôpitaux, d’écoles et de crèches. Plus tard. Quand tout sera stabilisé. Parce qu’en attendant il faut pondérer, équilibrer et surveiller par la création de postes de gestionnaires versant dans l’efficace (de la rentabilité). Démocratie des cadres, ces nouvelles couches moyennes (Cf. M. Clouscard) – « agents dominés de la domination », mieux payés que les salariés mais paradoxalement en pleine phase de précarisation. Comme dans l’arène politique : ni droite, ni gauche, il faut gérer ce qui est en place par une armée d’intermédiaires serviles à l’Assemblée (les députés playmobiles dit Ruffin) et dans les ministères.

Délitement moral d’un corps social

Il fallait poser la base : les normes ce n’est pas de la politique, c’est de la gestion. Et la gestion sans cadre politique national (direction collectivement délibérée) détruit les qualités morales fondant notre humanité. Le témoignage le dévoile en images. La sélection, par souci d’excellence (un autre de ces mots paralysants, car qui est contre l’excellence?), valorise des monstres capables de faire des choses inhumaines à leurs semblables.

C’est le règne de la petite différence narcissique pour se démarquer et briguer, si ce n’est une place, au moins du prestige. Arrivisme pour quelques privilèges momentanés. Esprit de contre-maître. Être plus royaliste que le roi. Promotion de la concurrence et de la surveillance. Pédagogie par pressions, injonctions infantilisantes et fausses évidences. Comme les adultes gestionnaires nous assènent à longueur d’ondes que Nous-sommes-tous-comptables-de-la dette-publique et que si nous n’avons pas (encore) compris les efforts à consentir, ce n’est pas grave : on va nous -expliquer (l’État paternaliste est patient face aux tumultes de ses enfants). Le professeur est convoqué pour ajustement (structurel) : « Il faut que vous fassiez du théâtre, face aux élèves, c’est une posture que vous devez adopter et je sens que vous ne l’avez pas adoptée » – « On sent votre faiblesse de caractère dès qu’on vous voit : les élèves en profitent ». Une situation qui favorise évidemment les discriminations en tout genre puisque la violence se fait telle qu’il vaut mieux rentrer dans le rang pour ne pas se faire recadrer, corriger, réprimander.

Ainsi, le bon sens des professeurs bataille contre le non-sens déterminé par la grammaire dominante : une pédagogie du redressement perpétuel que l’on croise à présent dans toutes les administrations, comme sur tous les plateaux TV peuplés d’experts en gestion.

Robert Doisneau, La Maîtresse d’école devant ses élèves, 1950

Le C’est comme ça servi aux enfants est ici servi aux professeurs. Eux ne peuvent pas répondre Pourquoi ? Ils sont refoulés par l’ordre du régime d’obéissance se confondant avec celui du devoir professionnel. La vocation du professeur. La règle ? Rester sur les créneaux de l’administration, courroie du néolibéralisme. Fais-moi peur ! est un Pourquoi ?

Ainsi, le bon sens des professeurs bataille contre le non-sens déterminé par la grammaire dominante : une pédagogie du redressement perpétuel que l’on croise à présent dans toutes les administrations, comme sur tous les plateaux TV peuplés d’experts en gestion. Avec cela de paradoxal dans l’Education Nationale que les professeurs en charge de la pédagogie des savoirs sont régentés par des normes – libérales – disciplinant leurs méthodes, atomisant leur statut, éparpillant leur conscience.

Dressage par le normal

Les mots illustrent l’ampleur du pouvoir ; la violence du langage dit la domination de classe. L’ordre des choses se maintient aussi par le consentement. Pour que le consentement soit actif, on crée les conditions de la passivité. C’est ce qu’on pose comme l’hégémonie distillée par un ensemble d’agents imprimant la direction vers le normal. En cela, le rôle de l’école est central.

Il y a une énergie disponible qui est aujourd’hui diluée et captée par le camp hégémonique. La reconfiguration de l’Education Nationale y participe largement. Le règne de la passivité est d’abord véhiculé à l’échelle de l’administration et des sachants qu’elle doit tenir. Il est évident que quand le dispositif présuppose que l’un sait (le ministère, le rectorat, l’administration) et que l’autre non (le passeur-professeur), la formation de citoyens critiques et actifs ne peut pas exister car cette façon de concevoir le travail – dans la docilité qui implique de ne pas interroger « la manière de penser et de faire de la pensée un usage final » (E. Kant, Critique de la faculté de Juger, Paragraphe 40, Les trois maximes de la pensée) – se répercute mécaniquement du haut vers le bas.

Les usages et les attitudes adoptés à marche forcée – les conditions matérielles y obligent – par le corps enseignant égraine l’individualisme (la dérive de l’égoïsme), celle des chefs, au détriment de l’individualité, cet acquis historique de l’autonomie critique au sein de la communauté. Si on estime que certains ne sont pas aptes à être libres, on oublie qu’être adulte c’est maîtriser ses pulsions et penser contre soi-même. Et que pour y parvenir il faut fournir un effort visant à actualiser son potentiel et ainsi contrarier notre état de nature originel5 : le plein exercice de la liberté est en soi un exercice forcément contrariant. En d’autres termes, il n’y a que dans des situations dans lesquelles on nous met en état de liberté qu’il est possible de l’expérimenter et donc de s’améliorer.

Robert Doisneau, 1956 : des enfants tendent leur assiette dans le réfectoire d’une colonie de vacances (GAMMA-RAPHO)

Toute la formation du citoyen devrait reposer sur cet impératif qu’il faut côtoyer la liberté – comprise comme processus de dépassement constant par l’effort d’actualisation à fournir donc – pour être en mesure de l’exercer par la suite. Mais si les passeurs en charge de convoquer cette image démocratique sont eux-mêmes privés de tout pouvoir sur la direction que prend leur travail, la tâche devient plus que difficile : simplement impossible. C’est le retour à l’inné qui naturalise les capacités des individus pour justifier un « racisme d’intelligence » (Cf. P. Bourdieu) disant qu’il y a effectivement des personnes nées pour gouverner et d’autres nées pour être gouvernées.

Renouer avec la réalité

Cependant, tenons-nous loin de tout idéalisme. Il ne s’agit bien évidemment pas que d’un problème de principes ou de pédagogie. Il ne suffit pas de dire qu’il faut conjuguer l’observation, la critique et l’analyse pour défendre l’autonomie des questionnements, ainsi que March Bloch le défend. Que le professeur doit être le passeur de la méthode historique tendant à expliquer et comprendre au lieu de juger. Il ne suffit pas de considérer, avec Jacques Rancière (Cf. Le maître ignorant, 1982) et Joseph Jacotot (Cf. Enseignement universel. Langue maternelle, 1823), que « toutes les intelligences sont égales ». Que par conséquent « l’égalité [ou liberté] est un principe déjà-là, dont on part et qu’on essaye de vérifier ». Un processus donc qui vise à la constitution d’un monde où nous sommes tous censés avoir la même capacité à décider ; où « chacun exerce un pouvoir au nom de la capacité de tout le monde à gouverner » et où cette capacité est « reconnue à tout le monde ».

Ce que nous pensons et disons est défini par ce que nous voyons et vivons. Et notre capacité à mettre des mots sur ce qui nous entoure est déterminée par le discours dominant. Celui-ci agence notre perception, notre ressenti, de telle manière que nous ne pouvons que difficilement voir au-delà sans une intervention extérieure.

L’école laïque a été un îlot émancipateur. Dans la phase historique précise de l’essor de l’industrie qui demandait de la main d’œuvre hautement qualifiée (Cf. Pl. Nizan, Antoine Bloyé, 1933). Sous le coup des délocalisations (rendues possibles par les traités de libre échange supranationaux) et des progrès techniques appliqués pour supprimer certains emplois (compression de la masse salariale oblige), l’Education Nationale arrive au bout de sa propre logique économique d’enrôlement et de recyclage des « surplus de classe » (Cf. M. Clouscard). Zone industrielle en déshérence reconvertie en parc de gardiennage6 où règnent déresponsabilisation de ses acteurs et mise au pas (cloche et rang) des futurs citoyens en charge de la production.

Elle devient, plus que jamais, le fleuron de l’hypocrisie mondaine. Ses campagnes de communication visant à justifier le chambardement (secondairement à canaliser les troupes) n’y feront rien. Les Journées de l’innovation « pour préparer l’école de demain » auront beau brandir leurs totems magiques de l’« excellence », du « numérique », de « l’expérimentation », l’école d’aujourd’hui n’est même plus capable de reconduire le rêve libéral (carotte de l’âne battu) du « gravir les échelons »7. L’utilité structurelle n’y est plus. De fait, aucune remise en cause de la répartition du pouvoir dans la société, de la reproduction de classe, de la fixation d’un ordre, n’est envisageable dans ces conditions. C’est la grande tendance de notre époque dont la destruction du statut de la fonction publique (l’emploi à vie), avec la réforme Blanquer de 2017, se fait directement l’écho.

Les Journées de l’innovation « pour préparer l’école de demain » auront beau brandir leurs totems magiques de l’« excellence », du « numérique », de « l’expérimentation », l’école d’aujourd’hui n’est même plus capable de reconduire le rêve libéral (carotte de l’âne battu) du « gravir les échelons ».

Robert Doisneau, Les Pieds au mur, 1937

La mise en place de la rupture conventionnelle qui accompagne cette réforme permet de réprimer allégrement, du moins d’intimider, puisque le manque d’effectif tempère son application. De là, sans doute, le « Qu’allez-vous dire là ! Non non, ne démissionnez pas, et puis, vous savez, il n’y a pas de travail pour les gens comme vous de nos jours… » du principal de Grégoire Samson. Cela dit, la liberté de parole à l’extérieur des classes est grandement régentée par des administrations de plus en plus autonomes : le proviseur est désormais l’employeur direct. Comme nous l’apprend le précieux témoignage, la pression vient plus de lui que de l’inspecteur. La suppression du Capes ajoute une couche à cette déstabilisation d’une République censée garantir la cohésion nationale dans l’égalité. Il n’y a plus de concours cadre sanctionnant l’étudiant à l’oral sur la base d’épreuves disciplinaires évaluant ses capacités (la titularisation), mais un entretien d’embauche ayant pour curseur la motivation du candidat, tout comme dans le privé. Ce qui fait ressembler ce modèle d’embauche à l’entretien du contractuel8.

Cette nouvelle façon de recruter préfigure une modification sociale et idéologique profonde du corps enseignant9 puisqu’il permet une inclusion par le haut d’éléments jusque-là exclus de ce secteur de la société. La pédagogie publique, notamment en Lettres et en Sciences humaines, va progressivement basculer dans l’escarcelle des enfants de la bourgeoisie d’affaires qui, jusque-là, se contentait de placer ses rejetons dans la marmite des EM (école de commerce). Les convertis au marketing (et autres cadres reconvertis à la recherche de sens et faisant valoir leur expérience de parent pour vendre leurs capacités pédagogiques), de fait parachutés à la tête de classes entières, auront tôt fait de mettre les humanités au service de la logique d’entreprise : améliorer la communication, la participation des employés, la résolution des conflits sociaux, etc.

Cette dérégulation de l’Education nationale sert les besoins directs d’une reproduction sociale en même temps que ceux d’une industrie à la recherche de méthodes de perfectionnement de ses rendements. Maximisation des profits et nouveau mode de recyclage de classe sont ainsi les motivations des réformes.

L’atomisation des souverainetés

Le BAC avait déjà été décentralisé. Il n’y a désormais plus d’épreuve nationale puisque ce sont les épreuves au contrôle continu qui font dépendre chaque BAC de la région et du lycée dans lequel l’élève se trouve : il y a autant de variantes du BAC que de lycées. Et l’on sait à quel point le déséquilibre des financements (les régions sont en concurrence, les établissements également) plonge dans le bourbier de la détermination sociale des pans entiers du territoire.

Des mots d’Édouard Philippe10, c’est l’héritage girondin qui préside à cette destruction de la République une et indivisible. Gouvernement d’une fraction de la bourgeoise, celle des affaires supranationales, opposée à la vieille élite intellectuelle (celle d’une tradition, d’une culture, d’un héritage), son but avoué est de table-raser tout ce qui fonde notre souveraineté en tant que citoyen et producteur. Tout ce qui maintient en vie la communauté nationale fondée sur le pacte jacobin. À savoir les acquis à prolonger : le régime général de la sécurité sociale (Retraites, Assurance maladie, Allocations familiales), l’Assurance chômage, le statut de la fonction publique et les statuts particuliers (cheminots, etc.), les services publics abreuvés des cotisations et rognés par les exonérations patronales, la décentralisation organisée sur le territoire national au travers des collectivités territoriales (qui ont connu une baisse des dotations historique sous Hollande) ou le code du travail (les lois travail I & II des gouvernements Hollande puis Macron).

Robert Doisneau, L’information scolaire, Rue Buffon, Paris Ve, 1956

De la santé à l’école, en passant par le transport, les grands corps d’État s’effondrent au profit d’une recomposition territoriale s’épanouissant dans le cadre des traités européens. C’est le fédéralisme européen, ou l’euro-régionalisme, qui vient remplacer le cadre d’une République [sociale] dont les piliers sont les conquêtes du mouvement social. Cet euro-fédéralisme est la forme institutionnelle que prend le régime commercial du libre-échange européen (compétitivité sans fin), de la liberté des investissements directs à l’étranger (les délocalisations) et de la déréglementation financière (surveillance des marchés à taux). Cette zone de non-droit des nations (elles n’ont plus le droit de cité) institue le pouvoir actionnarial sur le privé et ses modes sur les politiques publiques, institue la rentabilité actionnariale pour tous les aspects de la société (les 15%) et fait du salariat la variable d’ajustement des politiques de rigueur.

L’importance de brosser ce tableau général, bien que schématiquement, réside dans l’urgence de poser un jalon sans lequel aucune amorce susceptible de modifier le rapport de force ne pourra prendre essor. Ce jalon est celui de l’identification de la fausse conscience : celle qui trompe nos intérêts parce que la vision d’ensemble est absente. Celle qui, par exemple, fait voter le corps enseignant à 38 % pour Macron en 2017 (50 % pour les agrégés)11. Un président qui ne représente même pas 10 millions des 48 millions d’inscrits sur les listes électorales au premier tour en 202212 !

Lorsque l’on prend les réformes les unes après les autres sans comprendre qu’elles se supportent mutuellement comme les éléments préparés en amont d’une charpente (les entraits, bases de la structure, les pannes sablières, les poinçons, l’arbalétrier dessinant les pentes, les pannes intermédiaires, la panne faîtière surmontant le tout, les chevrons et les lattages permettant de couvrir le toit) ; si l’on ne comprend pas qu’elles sont toutes les parties interdépendantes d’une vision portée par une classe sociale organisée donc, réajustant à sa guise l’éducation selon des principes idéologiques et les impératifs productifs, la partie est perdue d’avance.

On le voit nettement à présent. Le bloc d’extrême centre de Macron, creuset de la tempérance dont on ne peut trop s’éloigner au risque de passer pour un radical ou un idéaliste, capitalise sur la dépolitisation et la non compréhension du monde social. Et peu importe le niveau de certification. C’est la conscience de notre appartenance de classe, par conséquent de la place que l’on occupe dans la division du travail, qui détermine notre lucidité à savoir où se situent nos intérêts.

Alors que l’écart entre un cadre (des couches moyennes) et un employé est bien plus ténu qu’entre un bourgeois et un cadre, ceux-ci, espérant une part d’un gâteau avarié, continuent encore à légitimer leurs bourreaux.

Ne pas se tromper de combat

Face à une bourgeoisie d’affaires prenant la direction pratique des buts de l’école, créant une précarité extrême (physique et psychologique) et accentuant les inégalités (entre travailleurs et entre élèves), en revenir au créneau idéaliste de l’ancienne bourgeoisie culturelle ne sera d’aucune utilité13 (Cf. Pl. Nizan, Les Chiens de garde, 1932). Le concours, par exemple, n’est qu’une abstraction égalitaire, soit l’inverse de l’égalité. Le défendre reviendrait à justifier une arme majeure de la reproduction sociale. Car le concours est une forme de cooptation (Cf. P. Bourdieu) naïve14 (Cf. M. Clouscard) intégrée à un système scolaire qui repose sur un système de codes. C’est en fait le meilleur moyen de vérifier l’assimilation de ces codes. Autrement dit, de sélectionner les individus les plus aptes à valoriser les bons usages idéologiques en découlant15 et non pas les plus en capacité de mener une réflexion de fond afin de déboulonner préjugés et fausses évidences (l’illégitime).

Nous l’avons tous ressenti à un moment ou à un autre (pour moi ce fut le cas lors de l’obtention de ma bourse doctorale). Mais, et comme parvenus de classe notamment, nous avons consenti et intégré ce processus comme normal, car il est difficile de remettre en cause des années d’efforts, de sacrifices, d’humiliations, et le peu de reconnaissance sociale que l’on a pu en retirer. Ce serait s’attaquer aux fondements d’une vocation très mal bâtie.

En résumé, être certifié ou agrégé ne garantit ni d’être un bon professeur (un agent apte à transmettre le bon usage des connaissances pour remettre en cause l’illégitime), ni d’être un bon chercheur (un agent apte à produire une pensée théorique intéressante et socialement utile). Ou : de très bons professeurs et chercheurs contractuels existent. L’agrégation a plus tendance à créer des « techniciens disciplinaires » plutôt que des agents en capacité de produire du neuf et du rigoureux (scientifiquement et pédagogiquement)16. En fait, les concours légitiment doublement. Évidemment vers l’extérieur, aux yeux de la société, mais encore intérieurement, puisqu’en masquant le rapport de « mise au pas » par les codes à maîtriser, ils persuadent ceux qui sont programmés pour cette voie de leur supériorité intellectuelle. Le concours rend tenable le rapport idéologique à la réussite en validant les avantages récoltés grâce aux privilèges sociaux de départ.

Le concours, par exemple, n’est qu’une abstraction égalitaire, soit l’inverse de l’égalité. Le défendre reviendrait à justifier une arme majeure de la reproduction sociale. Car le concours est une forme de cooptation naïve intégrée à un système scolaire qui repose sur un système de codes.

Robert Doisneau, La Colonie de vacances, vers 1950

Au niveau supérieur, la cooptation prouve le mérite de la classe dirigeante à être là où elle est : à la direction des affaires. Le mécanisme est pervers : mises sous tutelle d’acteurs jouissant de l’étiquette du « concours mondain », les classes laborieuses consentent à la primauté de la parole d’experts – tous spécialistes en leur monde, qui peuvent d’ailleurs se dispenser de penser (reconduire les codes est suffisant). Amputées de leur capacité à mener une réflexion pleinement indépendante pour agir dans telle ou telle direction, elles ne sont plus représentées17. Et moins elles sont représentées, plus on parle en leur nom. Dès l’école, les classes laborieuses sont donc insidieusement dépossédées de leur rapport au politique.

La boussole de l’action : le pouvoir

Il y a à faire pour renverser la tendance. À savoir subvertir cette institution toute entière tournée vers la reproduction sociale, comme nous avons su le faire – et par ce nous il faut entendre les travailleurs organisés en mouvement – pour le régime général de la sécurité sociale, les allocations familiales ou l’assurance chômage18.

Thurston Hopkins, 1954

Il faut remettre à l’agenda la question du pouvoir. La vraie avancée serait de reconquérir la souveraineté sur le travail et la nation (entendre par là le maillage institutionnel garantissant l’égalité sur le territoire). Puisque le pouvoir politique du corps enseignant (et des personnels en général) a été remplacé par le pouvoir gestionnaire des directions, des proviseurs ou des présidents (d’universités), l’objectif serait dans un premier temps de renforcer la profession par des statuts protégés des manières du marché. Ce qui jetterait les bases du contre-pouvoir souhaité par l’auteur du témoignage.

Porter la titularisation massive de tous les contractuels de l’Education nationale, du supérieur et de la recherche, permettrait d’impulser une réelle dynamique. D’une part parce que cette revendication dit : « le salaire doit être détaché du marché et de ses normes managériales : c’est un droit politique attaché à la personne sous contrôle des professions concernées et des usagers du service public ». D’autre part parce qu’elle a la vertu d’intégrer des éléments compétents qui n’ont actuellement aucune chance de rejoindre la fonction publique de par leur position sociale. C’est l’extension concrète du salaire à la qualification (attaché à la personne comme droit politique), bien au-delà du pré-carré des « programmés pour » ou des parvenus.

Enfin, cette revendication pose la question de l’encadrement, de l’inspection, du mode de financement19, des normes pour qualifier les futurs travailleurs de l’éducation et des normes pédagogiques de la transmission des savoirs.

Bref, il s’agit du pouvoir : qui est habilité à décider ? Une administration lointaine, dont l’hostilité est alimentée par cette distance, ou les premiers concernés ?

Alaoui O.

  • 1 D’après des chiffres très officiels : https://www.aefinfo.fr/depeche/661708-en-5-ans-la-part-de-contractuels-a-l-education-nationale-est-passee-de-145-a-22
  • 2 La dette publique c’est un peu moins de 95% du PIB, tandis que la privée s’élève à 150 % du PIB et est capable d’entraîner des crises financières ainsi que son lot de banqueroutes : https://www.cgt.fr/actualites/france/finance/dette-publique-dette-privee#:~:text=On%20entend%20constamment%20parler%20de,montre%20le%20graphique%20plus%20bas.
  • 3 La norme des 15% Return on Equity (retour sur investissement), pas toujours atteinte, est surtout un formidable moyen de pression sur les entreprises pour dégager un maximum de profits : https://www.youtube.com/watch?v=c2cmK1di-t4&t=178s
  • 4 Il est montré qu’un 1Є investi dans le public rapporte jusqu’à 2Є en richesse directe à la collectivité.
  • 5 « L’éducation vise à redresser cet état de nature voué au « principe de plaisir ». Par l’apprentissage de la cité et du métier, le corps doit apprendre à se soumettre au procès de production. L’éducation politique du corps consiste à soumettre le « principe de plaisir » au principe de réalité. Dans le système capitaliste, ce travail ne doit pas être fait : le droit naturel doit se prolonger en irresponsabilité civique. C’est le dressage à la consommation, l’éducation à la « société de consommation » qui sera libérale, permissive, libertaire. C’est la toute puissance du « principe de plaisir ». M. Clouscard, Le capitalisme de la séduction, (rééd.) 2015
  • 6 On a vu à quel point l’école avait été utile à la relance de l’effort productif suite à sa suspension partielle. La réouverture et son maintien coûte que coûte ont permis de relancer l’économie au moment voulu. Car pour soutenir la relance des profits d’un capitalisme en crise (de surproduction et de circulation des marchandises), de fait redynamisé par un Covid tombant à pic pour justifier des licenciements, la contraction des salaires, le contrôle de l’espace public, l’accélération de la mutation numérique et les milliards des plans de relance, les enfants des classes laborieuses devaient être gardés
  • 7 En France, les 10 % les plus riches qui disposent de 60% du patrimoine (immobilier et financier) continuent à s’enrichir, tandis que les profits des 1 %, possédant 25% de ce patrimoine, explosent. Il y a bien une tendance à l’hyper concentration du patrimoine financier : les 5% les plus riches en détiennent la moitié, alors qu’il y a deux fois moins d’actionnaires individuels que dans les années 1990. En même temps que le pouvoir des monopoles financiers (comme BlackRock) s’affirme, l’immobilité sociale progresse ; « il vaut mieux bien naître que bien travailler ». « C’est quoi être riche ? », de L’observatoire des inégalités. Voir aussi : https://www.youtube.com/watch?v=wTqVadH3dtM&list=PLXJa1eyN_t2lX3UvuKYZtrVnqA7dC35Jl
  • 8 Pour rappel, 25 % des professeurs de l’enseignement supérieur sont contractuels : https://publication.enseignementsup-recherche.gouv.fr/eesr/FR/T579/les_personnels_enseignants_de_l_enseignement_superieur_public_sous_tutelle_du_mesri/
  • 9 Le job dating de l’académie de Versailles visant au recrutement de 1300 professeurs contractuels est symptomatique : https://www.lesechos.fr/politique-societe/societe/recrutement-denseignants-dans-lacademie-de-versailles-du-job-dating-a-grande-echelle-1407912
  • 10 Allocution du 04 avril 2018 : « Un impact girondin appliqué au territoire en suivant les recommandations du conseil d’État pour l’efficacité »
  • 11 D’après Les enseignants entre combativité, apathie et sirènes managériales : https://www.monde-diplomatique.fr/2021/05/JOURDAIN/63079
  • 12 Voir : https://www.resultats-elections.interieur.gouv.fr/presidentielle-2022/FE.html
  • 13 Jusque dans les années 1980 où la figure de l’intellectuel public issue de la bourgeoisie culturelle (type Sartre) était structurante, les individus cooptés par cette classe décidaient de qui est intellectuel. Pratique d’auto-engendrement ; de reconduction du même qui était sous-tendu par toute une série de certifications
  • 14 Le terme de naïf permet de différencier ce type (institutionnel) de cooptation d’un autre forcément sous-tendu. Une stratégie de reproduction de classe plus ou moins consciente qui peut se décliner sous plusieurs aspects. Il y a d’abord une imitation, malgré soi, du milieu socio-économique et culturel. Tout ce qui permet ensuite d’envisager les concours avec plus de sérénité : l’aide directe de la famille comme l’aide à la maison ou les cours particuliers. Ensuite, la manière plus volontariste passant par la rencontre et le réseautage sur le lieu d’étude, pratique dépendant de son rapport à la langue (capacité rhétorique) et à la tenue du corps.
  • 15 Le par cœur sans dépassement nécessaire, le cloisonnement disciplinaire sans moment de synthèse totalisante, l’effacement de la contradiction raisonnée au profit d’un relativisme de la différence (fausse tolérance), la hiérarchisation méritocratique naturalisant les capacités de l’élève, …
  • 16 L’agrégé est généralement affecté à des classes préparatoires aux grandes écoles et dans les sections de techniciens supérieurs. Il est le rouage sélectif par excellence et son devoir d’« actualiser et [de] compléter ses connaissances grâce à la formation continue » n’est que formel
  • 17 L’exemple de la représentativité de l’assemblée est évocateur : les ouvriers (20 % de la population) y sont exclus et les employés (26 % de la population) présents à 5 %, tandis que les cadres (20 % de la population) tiennent 75 % des sièges : https://www.youtube.com/watch?v=_MfbgkePqTg&t=3093s
  • 18 Voir les travaux de Bernard Friot et du Réseau Salariat sur l’origine, l’héritage et la logique proprement révolutionnaire du régime de la sécurité sociale ainsi que du statut de fonctionnaire. En travail. Conversation sur le communisme, 2021. Une bonne introduction : https://www.youtube.com/watch?v=NX4YRws5PJw
  • 19 Endettement sur les marchés ou subvention par la cotisation patronale, cette richesse socialisée et réinvestie selon les objectifs que s’est donnée la société ? Partenariats avec le privé débouchant sur un pouvoir de décision du patronat au sein des établissements (comme c’est le cas à l’université) ou gestion collégiale par des instances de travailleurs ?

Ukraine : sous la guerre, la révolution ?

Ukraine : sous la guerre, la révolution ?

La guerre en Ukraine, avec ses cortèges d’horreurs, de bombardements, de destructions, de massacres de civils et d’enfants, de viols ; avec ses flux de réfugiés et sa menace nucléaire si proche de nous, a envahi notre quotidien, générant un élan légitime de sympathie envers le peuple ukrainien. Mais ce qui a surtout surpris, c’est la résistance populaire. Or, c’est bien ce caractère surprenant qu’il faut comprendre si l’on veut saisir le sens profond du conflit, sa logique, sa portée et ses lendemains.

L’invasion militaire russe semble avoir déclenché un soulèvement au cœur de l’Ukraine et possiblement en Russie, parce que les modifications des rapports de forces mondiaux ont changé l’air général du temps (Cf. À bout de souffle ?).

Des militaires russes et leurs blindés dans la ville ukrainienne de Rostov. Mardi 22 février 2022.

Certains tentent de manière conventionnelle de placer ce conflit dans le contexte des rivalités entre impérialismes occidentaux (ou de l’Otan) et orientaux (de Russie ou de Chine), ce qui ne permet pas de comprendre l’importance de cette résistance populaire ukrainienne et par là, le fond de la guerre. D’autres essaient de le replacer dans la continuité des agressions russes. Il y a évidemment du vrai, mais là encore, c’est insuffisant. On pourrait effectivement faire remonter cette filiation au début de l’instrumentalisation par la Russie des questions nationales abkhaze en 1992-1993 (indépendance du territoire abkhaze vis-à-vis de la Géorgie et fondation d’une république). Puis en 2008, toujours en Abkhazie, mais aussi en Ossétie qui, déjà république indépendante de la Géorgie depuis 1992, est intégrée à la fédération de Russie suite à la guerre. La Russie s’est donc servie de ces deux points d’appuis frontaliers pour contrecarrer le sentiment national géorgien grandissant, mené par une classe dirigeante aspirant à rejoindre le giron de l’OTAN. La volonté d’extension de la sphère d’influence de la puissance continentale russe se traduit ensuite par plusieurs interventions : en Tchétchénie de 1994 à 2009, en Syrie à partir de 2013 (avec notamment le bombardement d’Alep en 2015), en Ukraine en 2014 (avec l’annexion de la Crimée suivie de la guerre au Donbass), et enfin en Biélorussie et au Kazakhstan en 2020, pour maintenir son influence.

Se borner à ce constat, à cette succession de moments, nous ferait louper quelque chose de central.

Il y a, en effet, eu un basculement clair du sens de l’intervention de l’armée russe après la seconde réélection de Poutine en 2012, celle-ci ayant marqué son installation dans la dictature. À partir de là, l’armée russe est devenue un outil de répression des peuples

Fresque des révolutionnaires syriens en soutien à l’Ukraine, engagés dans une lutte contre Bachar al-Assad, allié de l’impérialisme russe. Mars 2022.

Il y a, en effet, eu un basculement clair du sens de l’intervention de l’armée russe après la seconde réélection de Poutine en 2012, celle-ci ayant marqué son installation dans la dictature. À partir de là, l’armée russe est devenue un outil de répression des peuples en constitution (éveil d’un sentiment national, comme en Géorgie ou en Ukraine) ou en soulèvement (contre la corruption, comme en Biélorussie). Cela a été le sens, en 2013 puis 2015, de l’intervention militaire russe contre le peuple syrien qui se soulevait contre le dictateur Bachar el Assad. Le sens également de l’annexion en 2014 de la Crimée alors qu’une frange du peuple ukrainien (plutôt urbaine et libérale) avait destitué son président à Maïden, en 2013 – et ce indépendamment des évolutions ultérieures -. C’est encore le sens des interventions militaires russes en Biélorussie et au Kazakhstan contre un soulèvement populaire et des grèves ouvrières.

En même temps, la réélection de Poutine se place à un changement de période. Après le surgissement des révolutions et révoltes d’ampleur de 2011-2013 qui ont suivi la crise économique de 2008/2009, dans les pays arabes, en Grèce, Espagne, USA, Israël, Turquie, Brésil, Bulgarie, Mexique et Ukraine, une vague réactionnaire (répression, militaires au pouvoir, gouvernement ultra libéral et/ou à tendance théocratique, etc.) a accompagné la défaite de ces mouvements dans la plupart de ces pays et au-delà (Égypte, Syrie, Yémen, Hongrie, Inde, Turquie, Italie, etc.). Avant qu’une nouvelle vague de révoltes populaires ne surgisse dès 2018, dans 54 pays, se prolongeant toujours sous diverses formes aujourd’hui.

Victoire de Zelensky le 21 avril 2019.

Ainsi, les soulèvements de Syrie et d’Ukraine, comme plus tard ceux de Biélorussie et du Kazakhstan, terrains d’opération de la Russie, sont à replacer eux-mêmes dans deux vagues plus générales de soulèvements populaires mondiaux entre lesquelles s’est placée une phase de réaction. De cette dernière, certains régimes perdurent, comme celui de Poutine, même si beaucoup sont aujourd’hui en train de tomber ou sont menacés et affaiblis ; en Amérique par exemple, de Trump à Bolsonaro (Brésil), en passant par Anez (Bolivie) ou Pinera (Chili). Ou encore en Asie, en Inde avec le nationaliste Modi, au Pakistan avec l’ultralibéral Imran Khan ou au Sri Lanka avec Mahinda Rakapakse. Bien que Zelensky soit un démagogue libéral acquis au projet euro-atlantiste d’une société des monopoles souverains (il est soutenu par de grands oligarques nationaux, les détenteurs des médias notamment, et rappelle par sa communication un Macron), son élection en 2019 est à replacer dans cette dernière et actuelle phase de rebond des luttes : cette situation de pression populaire marquée par le reflux et le repli de la réaction.

Par-delà le détail des événements, le sens général est celui du vieux monde qui se défend contre le nouveau ; celui de la guerre contre la révolution. L’armée russe n’est pas la seule à être intervenue ces derniers temps contre des soulèvements populaires hors de ses frontières, ou dans les remous politiques qui ont suivi des soulèvements populaires. Toutefois, l’ampleur de l’intervention militaire en Ukraine, la taille du pays comme sa situation géographique, donnent une importance plus grande au conflit, à son déroulement comme à son issue.

Pour comprendre, rompre avec les raisonnements passés

Le plus remarquable dans la résistance populaire en Ukraine est qu’elle est plus anti-Poutine qu’anti-russe. Pour le comprendre, il faut, comme toujours, la replacer dans le cadre des modifications des rapports de force mondiaux en cours. Et renoncer également aux analyses strictement géopolitiques des États-nations vues du dessus, comme des décennies de reculs sociaux et de pertes d’acquis de conscience en ont habitué bien des esprits. La géopolitique du dessus oublie systématiquement les révoltes populaires pour ne voir que les jeux des états1. C’est une forme de « campisme » : le choix d’un seigneur et maître contre un autre. Faute de croire aux capacités de révolte des opprimés, certains finissent par voir dans les soulèvements populaires des manipulations impérialistes ou, sans aller jusque-là, par avoir tout de même l’esprit gangrené par cette manière de voir par le dessus.

Des volontaires attachent des filets de camouflage destinés à être utilisés par l’armée ukrainienne à Kalynivka. Mars 2022.

Cette confusion d’esprit de notre temps, mortelle pour l’analyse des mouvements sociaux, provient pour beaucoup à gauche d’une rupture lointaine, provoquée par le stalinisme, entre la théorie critique et la pratique révolutionnaire au sein des classes populaires. Ce mode de pensée a emprunté au positivisme bourgeois2 tout en le colorant de misérabilisme ouvrier3. Cet univers mental fait de ceux qui en sont habités des éternels « surpris », ne voyant pas les vagues de révoltes populaires parce qu’ils ne mesurent pas en leur sein les progressions des mouvements et des consciences. Ainsi, cet univers mental ne connaît pas le raisonnement qui progresse d’un point à un autre, mais se contente d’empiler des formules du passé comme on empile des assiettes, toujours à la poursuite d’événements qui le prennent constamment de court. L’individu ramasse ses informations et points de vue comme des miettes tombées de la table des maîtres, ne vainc plus que dans la propre défaite de sa pensée, toujours à justifier ses erreurs passées, incapable d’une pensée construite et autonome4.

Enfermé dans ses formules devenues des casemates, il devient insensible aux faits qui démentent ses justifications. Son « raisonnement » n’a pas pour but de progresser mais d’assurer une position. Dialoguer, échanger avec les hommes et les événements, s’enrichir et apprendre d’eux n’a pas d’intérêt dans ce monde mental. Se dessine alors un univers mental du discontinu, de l’amnésie sélective5, de la justification, du moralisme, de la mauvaise foi et de l’irritation permanente.

La géopolitique du dessus oublie systématiquement les révoltes populaires pour ne voir que les jeux des états. C’est une forme de campisme : le choix d’un seigneur et maître contre un autre. 

Des habitants creusent un bunker et construisent un poste de contrôle à la lisière de leur village à Hushchyntsi.

Comprendre, aujourd’hui où les révoltes sont nombreuses, c’est plus que jamais rompre avec ce réflexe mental structurant qui lui s’épanouit dans la géopolitique des États-nations. C’est se situer au contraire au niveau d’une géopolitique des communs vue par en bas, avec le regard de ceux qui luttent. C’est embrasser la perspective des mouvements sociaux, celle de la solidarité par-delà les barrières, de l’humanité commune, de la rébellion, du refus de se soumettre (y compris mentalement) aux jeux de guerres de ceux d’en haut, de la révolution contre la guerre, en intégrant alors la problématique de leurs guerres dans la question plus large de nos luttes de classes.

Car la guerre n’est qu’une continuation de la politique par d’autres moyens, par en bas comme par en haut.

Des états-nations sur la défensive contre la vague des soulèvements populaires

La principale évolution de conscience de ces derniers temps, c’est qu’au travers des révoltes populaires dans le monde, la possibilité d’une souveraineté d’en bas est peu à peu apparue dans la rue contre celle de l’État. Globalement, les convergences révolutionnaires entre les collectivités humaines mondiales se sont mises de plus en plus à écrire l’Histoire au détriment de celle qui découle des rivalités entre les États-nations. Ces derniers tentent alors de résister à ces tendances au-delà de la répression interne par une autre violence qui leur est propre : la fuite en avant vers la guerre6. Cette fuite en avant est d’autant plus exacerbée quand l’État-nation et son impérialisme sont faibles, car, du fait même de cette faiblesse, les superstructures militaires sont surdimensionnées par rapport à la sous-puissance économique. Ces impérialismes fragiles et souvent nouveaux venus comme la Russie, se donnent alors des dirigeants pathogènes à l’image de leur déséquilibre général, sans contrôle, et capables de tout.

Ces impérialismes fragiles et souvent nouveaux se donnent des dirigeants pathogènes à l’image de leur déséquilibre général, sans contrôle, et capables de tout.

Artillerie mobile russe parquée dans une gare de Rostov le 25 février 2022 (Photo by STRINGER / AFP).

Cette vision d’un État-nation agressif, parce que sur la défensive, peut paraître contre-intuitif si l’on ne voit pas le développement actuel de la réaction, et les reculs sociaux et liberticides que celle-ci fait subir aux peuples. De même, si l’on reste aveugle aux nombreuses guerres qui parsèment le monde, tout en ignorant ou minimisant les montées populaires concomitantes. Les tendances réactionnaires et les replis nationaux que certains ont pu voir il y a quelques années comme des résistances de la souveraineté nationale à l’emprise du capitalisme sauvage mondialisé, ne sont au contraire qu’une résistance de l’État (et non pas de la souveraineté populaire, ni de la souveraineté nationale) à l’emprise progressive des luttes sociales globalisées sur le monde.

Un employé du service des routes de Kalynivka enlève un panneau de signalisation pour ralentir la progression russe.

Beaucoup n’ont pas l’intuition de cette situation défensive des états-nations parce que nous sommes tous orphelins d’une représentation politique de l’offensive populaire mondiale en cours, depuis celle des Gilets Jaunes, des luttes de la santé ou de la culture, jusqu’à celles qui courent le monde et qui ont toutes des racines communes et des développements semblables malgré les particularités locales ou nationales. Le social et les luttes de classes s’articulent en effet dans le monde et sont en train de définir un mouvement d’ensemble d’en bas où, pour la première fois à cette échelle dans l’histoire mondiale, la dynamique de la question sociale et du sens du commun entraîne la planète entière dans son agenda et ses idéaux au détriment de celui de la géopolitique classique opposant les états-nations et leurs valeurs dans le cadre d’une concurrence mondialisée accentuée.

C’est un changement majeur qui traverse tous les continents, toutes les nations, tous les peuples. Et le peuple ukrainien n’y coupe pas.

Les luttes dans le monde, sur le climat et l’environnement, pour la santé, de nature anti-racistes ou féministes, ont envahi les rues de la plupart des pays depuis déjà quelques temps. Mais depuis 2018 ces luttes sont complétées – mélangées de plus en plus et souvent unifiées – par des luttes sociales, émaillées de soulèvements qui, malgré le Covid, continuent en 2022 et pourraient bien prendre une dimension encore plus importante à l’issue de la pandémie. Les états et les nations sont bousculés, tout comme leurs valeurs liées au capitalisme s’effritent ou s’effondrent. La réussite personnelle au détriment des autres ne fait plus rêver. L’idée du privé supérieur au public paraît être une arnaque après 40 ans d’expérience néo-libérale. Les capitaines d’industrie héros d’hier se confondent avec des gangsters compromis par des dividendes records et des détournements récurrents (Panama Papers, « ISF gate », Pandora Papers dans lesquelles le nom de Zelensky apparaît pour avoir géré les revenus de sa société de production avec des sociétés offshore et pour ses liens avec le deuxième oligarque du pays7, etc.). L’individualisme comme valeur suprême est perçu comme un parasitisme indécent à l’heure de la facture climatique, …

Or les Ukrainiens, les Biélorusses, les Kazakhs comme les Russes, pensent et sentent aussi ce diapason des grandes tendances mondiales. C’est ce que dit, au fond, l’ampleur et la particularité de leurs résistances : nous ne voulons plus de ce monde.

La mondialisation et ses transformations de notre monde
Des cocktails Molotov entreposés à un poste de contrôle à la lisière du village de Hushchyntsi.

Ces mutations rapides des consciences et des sentiments que nous vivons sont nées dans la mondialisation économique menée par en haut. À partir des années 1980-1990, les capitalistes ont investi dans des zones où la pauvreté leur permettait les profits maximaux par la baisse globale des salaires. En conséquence, on a assisté à une industrialisation sauvage d’une partie du monde en même temps qu’à une désindustrialisation relative tout autant sauvage d’une autre partie du monde.

Cela a signifié de véritables révolutions sociétales mondiales.

Le globe a en outre connu une révolution urbaine à grande vitesse multipliant la population urbaine par quatre depuis 1950, et à une vitesse accélérée à partir des années 1980-1990, la population des villes dépassant la population rurale à partir de 2007. Cette dynamique a transformé des milliards de paysans isolés en urbains connectés. Les mégalopoles ont explosé en même temps que les gratte-ciels : Delhi a 38 millions d’habitants presque autant que l’Espagne ; Chongqing en Chine, ville quasi inconnue hier, compte 35 millions d’habitants, soit l’équivalent de trois fois la Belgique ; dans le seul bidonville d’Orangi Town à Karachi au Pakistan on dénombre plus d’habitants qu’à Marseille.

La mondialisation a signifié des migrations externes ou internes aux États comme le monde n’en a jamais connu dans son histoire, mélangeant les peuples, les ethnies, les nations, les couleurs et les traditions, brisant par la force brutale des institutions et des barrières millénaires, forçant par la violence à aller au contact de l’autre, d’une autre langue, d’une autre culture, dépassant les frontières comme aucun empire ne l’a fait. Les luttes contre le racisme qui embrasent le monde et s’y propagent aussi vite que des épidémies en sont l’illustration éclatante.

Cela a aussi été une révolution matrimoniale unique dans l’histoire, jetant des centaines de millions de femmes (et d’enfants) dans l’enfer du travail exploité en ville, hors du foyer familial. Ce qui a donné des drames sans fin en même temps que la possibilité aux femmes de s’émanciper des prisons traditionnelles familiales, patriarcales et religieuses. Elles sont aujourd’hui à la pointe de tous les combats dans le monde : en Ukraine elles jouent un rôle central dans la résistance, tandis qu’en Russie c’est le mouvement féministe qui concentre toutes les oppositions à la guerre.

Barricade sur une route des alentours du village de Hushchyntsi. Mars 2022.

Les frontières entre sexes, couleurs de peau, religions, nationalités, ethnies en ont été bouleversées, revisitées, remodelées. Les traditions, les institutions, les nations et les États eux-mêmes ont été chahutés. Des gouvernements et des dictateurs sont tombés, comme ceux que les révolutions arabes de 2011-2013 ont jetés à bas et d’autres encore après elles. Ce contexte rend évidemment les dictateurs, autocrates, hommes forts, particulièrement agressifs.

Surgie de la mondialisation, la lutte de classe au centre des combats contre les oppressions

L’effet central de la mondialisation, son facteur explosif, a été de mettre directement face à face d’un côté le marché et ses acteurs et de l’autre les classes populaires cherchant à dépasser partout les questions de sexes, races, religions ou nations. On a pu le voir en Inde (Cf. Le mouvement paysan indien (2020 à aujourd’hui)), cette prison par le genre, la caste et les religions. Mais aussi par le plus grand mouvement social que les USA n’aient jamais connu dans leur histoire : Black Lives Matter, cette lutte contre le racisme dans son principal foyer du monde occidental !

Elle a montré plus que jamais que les ressorts des sociétés comme de la géopolitique sont ceux de la lutte de classes et a donné une base de classe aux luttes sociétales.

Depuis 2018 nous assistons à une recherche consciente du rapprochement des mouvements contre l’exploitation et contre les oppressions. Tous les jours, des millions de femmes et d’hommes expérimentent les rapports directs de classe avec les licenciements de masse, la destruction des protections sociales, la désagrégation du droit ouvrier, la liquidation progressive des services publics, le grignotage des libertés. Cela ne laissant plus de place qu’à la brutalité de l’État régalien, sa police, sa justice, ses prisons. Et ce, dans un contexte d’interpénétration de toutes les économies nationales, où la domination de la Bourse et des groupes financiers s’est amplifiée, et où les multinationales ont pris des dimensions jamais atteintes jusque-là, souvent plus puissantes que bien des États.

Les ukrainiens, les Biélorusses, les Kazakhs comme les Russes, pensent et sentent aussi ce diapason des grandes tendances mondiales. C’est ce que dit l’ampleur et la particularité de leurs résistances : nous ne voulons plus de ce monde.

Villageois creusant des tranchées autour de leur village. Mars 2022.

Les multinationales construisent directement leurs propres règles par-dessus les lois étatiques, y compris leurs territoires : les paradis fiscaux qui ne sont pas que des îles perdues mais des entités géographiques et administratives au centre du système (aux USA, avec le Delaware, en Europe, avec le Luxembourg). Il s’agit de zones franches gigantesques qui étendent au sein du monde des états-nations la domination du capitalisme sauvage. Et en retour, c’est l’émergence de la réponse prolétarienne, sous toutes ses formes, y compris dans la guerre.

De plus, dans ce capitalisme sans retenues, ses promoteurs étalent sans vergogne leurs richesses et leurs valeurs qui deviennent aux yeux de tous des préjugés. Les sommets de la société, hommes politiques, médias, institutions évoluent à droite et font tout pour entraîner le monde dans leur sillage. Mais nous sommes peut-être arrivés à un point de rupture, après avoir réussi à nous faire croire que leurs frontières, barrières et armées en tous genres, nous protégeraient. Les écarts de richesse deviennent tellement grands que ce sont en effet les frontières entre riches et pauvres qui dominent le monde à la vue de tous, et non plus les frontières nationales.

Le drapeau ukrainien est hissé au-dessus d’un poste de contrôle nouvellement établi à l’entrée d’un village à l’est de l’Ukraine. Mars 2022.

N’a jamais été aussi grande la conscience de la contradiction entre d’un côté les moyens techniques, humains, les savoirs, l’engagement total de millions de travailleuses et travailleurs, de scientifiques, de techniciens, … et de l’autre l’appropriation des richesses par une poignée de financiers, de multinationales qui soumettent l’ensemble du monde à leur soif insatiable de plus-value, à une concurrence généralisée, à la destruction des hommes et de la planète. La conscience qu’il faut mettre l’ensemble des richesses au service de la collectivité, sous son contrôle, n’est plus acte de propagande d’une petite minorité. C’est ce vers quoi tendent tous les mouvements sociaux et les peuples en résistance.

Le social mondialisé envahit de plus en plus le rythme planétaire à travers les mouvements de révolte des classes populaires agitées par des interrogations sanitaires, alimentaires, environnementales, migratoires, démocratiques ou sur les droits humains. La base ne vit plus dans le même monde que les sommets et peut alors aspirer à son monde à elle : celui qui ne connaît ni frontières ni états-nations.

Les états-nations abandonnent donc leurs justifications sociales de sécurité, de protection des plus fragiles y compris des minorités en termes d’égalité entre femmes et hommes ou entre hommes et femmes de différentes couleurs de peau8.Ainsi, toutes ces luttes sociétales non seulement s’amplifient mais aussi tendent à prendre une coloration « anti-système », anti-capitaliste, anti-nationale puisque contrairement à la période précédente, les illusions sur les possibilités d’intégration et d’égalité dans le système s’estompent. Par là, ces luttes rencontrent plus facilement les luttes sociales contre l’exploitation capitaliste et se mêlent souvent9.

La conscience grandit que nous n’avons plus à subir le monde, ni à nous y intégrer en le changeant à la marge, mais que nous sommes en train de le modeler. Il y a quelque chose de tout cela dans la résistance farouche des ukrainiens face à la barbarie d’un futur moyenâgeux incarné par l’armée de Poutine.

La guerre a déclenché une levée révolutionnaire sous-jacente
Zelensky au début de l’invasion russe. © Shutterstock/Photographer RM

Les soulèvements ukrainiens de 2013, ceux biélorusses et kazakhs de 2020, mais aussi la résistance ukrainienne actuelle, sont des dangers mortels pour Poutine et ses amis dictateurs. Ils traduisent une tendance de fond : les peuples ne supportent plus ce monde hérissé de barrières, de frontières, de préjugés et de guerres.

Si Zelensky a montré un certain courage personnel et politique fidèle au personnage qu’il tenait dans la série Serviteur du peuple, ce n’est pas lui qui a déclenché la résistance ukrainienne comme les médias en ont construit la légende, même si son attitude l’a certainement amplifiée. C’est la résistance populaire qui l’a poussé à ses positions courageuses.

Alors, passera-t-on en Ukraine, du peuple en armes derrière Zelensky10 au prolétariat en armes pour lui-même ? C’est dans les possibilités du temps, parce que ça a commencé comme ça.

Des ouvriers d’entreprises, ou encore des salariés d’écoles, s’organisent sur leur lieu de travail pour fabriquer des cocktails Molotov, des gilets pare-balles ou des défenses anti-char. Et puis, c’est aussi à mains nues que la population affronte les chars russes, protège ses centrales nucléaires, et surtout, s’adresse aux soldats russes pour leur dire de rentrer chez eux. Plus encore, par-delà l’armée ou les unités de défense territoriale, sont apparus un peu partout des comités d’autodéfense populaire et des assemblées populaires, en particulier dans les villages. C’est pourquoi d’un côté l’armée russe patine face à ce soulèvement, et de l’autre Zelensky essaie d’utiliser la guerre contre ce soulèvement afin de limiter les droits ouvriers et les libertés d’expression dans sa posture du bon élève de l’Occident libéral. Poutine et Zelensky utilisent la guerre contre la révolution, parce qu’ils craignent tous deux cette dernière11.

Nous ne voulons pas la « paix » en général. Nous voulons la paix entre les peuples et la guerre aux palais.

C’est pourquoi, il faut souhaiter la chute de Poutine et la défaite de l’armée russe parce que la victoire du peuple ukrainien peut devenir la victoire du peuple russe. Nous ne voulons pas la « paix » en général. Nous voulons la paix entre les peuples et la guerre aux palais.

La défaite de l’armée russe, ce n’est pas la victoire de l’Otan, de Biden ou de Macron, ni même celle de Zelensky, c’est la victoire des peuples russes et ukrainiens. C’est la victoire de la démocratie par le peuple. La victoire de cette démocratie par en bas en marche partout dans le monde, celle que nous voulons aussi ici, celle qui fait grève pour les salaires, pour défendre les protections contre la maladie, l’âge et le chômage, pour le climat, contre la hausse des prix, contre les violences policières et contre les limitations à la liberté d’expression et de manifester ; pour un monde sans barrières ni frontières, sans oppressions ni exploitation.

Jacques Chastaing

Notes de la rédaction :

  • 1 Ce serait oublier une contrainte majeure pesant sur l’État : la gestion de sa population. Il doit veiller, pour préserver les intérêts des classes dominantes qu’il représente sur le territoire qu’il administre, à ne pas se faire renverser par sa propre population. « Les pouvoirs publics doivent donc se ménager les bonnes grâces de ce qu’Antonio Gramsci nomma dans les années 1920 la société civile pour obtenir qu’elle ne fasse pas usage contre lui de sa puissance d’opposition ». « Puissance d’institutionnalisation des rapports sociaux, l’État agit dans un contexte de double dépendance aux classes dominantes et à la population qu’il gouverne ». La finance autoritaire. Vers la fin du néolibéralisme, Marlène Benquet et Théo Bourgeron, 2021, p. 26-27.
  • 2 La science objective qui doit expérimenter pour valider les faits, des faits toutefois socialement construits et situés dans le temps. Voir la discussion de En travail. Conversation sur le communisme, Bernard Friot, 2021, p. 104, 108 ou p.174-178.
  • 3 « Il n’y a plus de sujet révolutionnaire capable d’instituer le réel, mais des victimes avec lesquelles il faut être solidaire, ainsi qu’une variété de dominations indistinctes qui invisibilisent l’exploitation de la classe dominante ». Voir la discussion de En travail. Conversation sur le communisme, 2021, p. 107, p. 113, p. 114, p.123 ou p. 134-135.
  • 4 « Ayant perdu l’habitude de penser […] nous nous trouvons désarmés face à la tempête. Nous avons mécanisé la vie, nous nous étions mécanisés nous-mêmes. Nous nous contentions de peu : la conquête d’une petite vérité nous remplissait de la même joie […]. Nous nous tenions à distance des efforts, il nous semblait inutile de formuler des hypothèses lointaines et de les résoudre […]. Ou bien nous accordions trop d’importance à la réalité du moment, aux faits, ou bien nous ne leur en accordions aucune. Ou nous souffrions d’une tendance à l’abstraction parce que nous faisions d’un fait, de notre vie, toute la réalité et que nous nous hypnotisions, ou manquions complètement de sens historique […] ». A. Gramsci, Pourquoi je hais l’indifférence, 2012 (éd.), p. 197.
  • 5 Là encore, sur les faits enterrés et le travail de documentation visant à exhumer les faits, En travail, p.112, 124 ou 136.
  • 6 « La mentalité casuiste démocratique a établi des distinguos entre guerre et guerre, entre guerre démocratique et guerre impérialiste : elle n’a pas réussi à comprendre la guerre comme fonction de l’État, comme fonction de l’organisation économico-politique du capitalisme ». A. Gramsci, Pourquoi je hais l’indifférence, 2012 (éd.), p. 201-204.
  • 7 Voir cette vidéo synthétique sur le personnage Zelensky, son entourage, ses méthodes et ce qu’il incarne : https://www.youtube.com/watch?v=mM2d5qnZCz8&t=1s
  • 8 « Tout se passe comme si « les élites avaient été si bien convaincues qu’il n’y aurait pas de vie future pour tout le monde qu’elles ont décidé de se débarrasser au plus vite de tous les fardeaux de la solidarité », tant matériels que symboliques ». La finance autoritaire. Vers la fin du néolibéralisme, 2021, p. 134.
  • 9 « Sur les continents européen et américain, [les régimes d’accumulation] viennent de muter et menacent désormais le minimum d’harmonie sociale, de paix et de ressources environnementales nécessaires à des sociétés libres. Mais des fronts de résistance s’ouvrent, des mouvements sociaux se développent, de nouvelles organisations se créent ». La finance autoritaire. La finance autoritaire. Vers la fin du néolibéralisme, 2021, p. 146.
  • 10 Sa côté de popularité est passée de 31% à 91% avec la guerre. Une opportunité pour son mandat qui s’effritait. Voir : https://www.ukrinform.fr/rubric-society/3155998-la-police-ukrainienne-denonce-un-reseau-de-centres-dappels-qui-a-blanchi-plus-de-42-millions-de-hryvnia-en-cryptomonnaie.html
  • 11 Depuis le début Poutine instrumentalise les soulèvements du Donbass, à l’origine menés par des syndicats et partis révolutionnaires contre les oligarques ukrainiens et russes se partageant les industries de la région. Il applique le même procédé partout et, réduisant au titre de pro-russe ces républiques, l’Occident fait son jeu. En attaquant ces territoires dès 2014, l’Ukraine les a jetés, par nécessité logistique, dans les bras de l’étrangleur russe. Zélensky, quant à lui, n’a jamais condamné les milices nationalistes actives contre les populations mobilisées. Voir cet article synthétique : https://acta.zone/les-communistes-et-le-donbass/?fbclid=IwAR3tO94ESBDuODgSE2lMOhkRhymv83pIZIaOZuG8y9AxnFXZAzAMVQ4Mnio