L’archéologie que nous construisons

L’archéologie que nous construisons

Proposition d’orientation à l’adresse de la profession et des autres secteurs

Ce texte a été rédigé par des membres des Groupes Archéo en Lutte (GAEL) durant le premier confinement ayant duré du 17 mars au 11 mai 2020. Dans le sillage de cette réflexion générale, les revendications qui suivent ont quant à elles été formulées lors de la première rencontre d’été des groupes, en août 2021. Le but était de dessiner un horizon au présent que nous vivons et qui manque cruellement d’une proposition sur laquelle fonder notre action.

Affaiblie, l’archéologie est dans le collimateur des géants du BTP soutenus par l’État, comme des potentats locaux, promoteurs et hommes politiques. Déjà, le décret du 8 avril 2020, donnant aux préfets les pleins pouvoirs relatifs en matière d’aménagement du territoire dans le cadre du plan de relance, avait été rude. Entre-temps, la réduction de moitié du budget des fouilles programmées, ces fouilles-écoles indispensables à la formation des archéologues, a condamné des chantiers (Cf. Communiqué du 22 février 2022). Durant ces vacances ce fut encore la tentative de déstabiliser le cadre légal des opérations préventives (interventions archéologiques avant construction), soit le pivot professionnel de l’archéologie, par une loi de dérogations ambiguë. Celle-ci sous-entendait que les diagnostics préliminaires ne sont pas essentiels. Cette mesure a été retirée, mais l’attaque a été frontale.

Pour ce qui est des droits au salaire, ils s’amenuisent à mesure que le gouvernement monopolise la vie publique et que l’individualisme concurrentiel progresse. Les attaques contre les droits sociaux et les solidarités se poursuivent. Une nouvelle réforme de l’assurance-chômage risque encore d’ajouter des restrictions aux restrictions et de faire drastiquement baisser nos prestations (déjà fortement impactées, parfois de moitié pour les nouveaux entrants). La réforme des retraites revient sur le billard pour faire travailler plus longtemps. Enfin, le RSA va perdre son inconditionnalité : d’ici 2024, il faudrait travailler entre 15h et 20h pour y être éligible. Le tout alors que l’inflation, à peine contenue, atteint en France les 6 % et que l’augmentation des profits ne signe pas la fin de l’abondance pour les monopoles1.

Dans ce contexte, l’ébauche suivante peut servir de base de réflexion au développement de grands principes collectifs. Contre la raison instrumentale et gestionnaire constamment à nos trousses, l’enjeu est le même partout : trouver le moyen d’exprimer la souveraineté des producteurs sur leur travail.

L’archéologie que nous construisons est une archéologie qui réfléchit aux identités et aux modèles sociaux pour contribuer à l’émulation critique.

Celle qui tend au dépassement des préjugés de notre modernité se concevant comme unique et absolue : absolument indépassable. Nous faisons à l’inverse l’expérience de la discontinuité par nos travaux de fouilleurs et de chercheurs. Ils nous permettent d’affirmer que non, le progrès n’est pas continu, mais soumis à des flux et des reflux. La seule constante est celle de l’événement qui surgit et déstabilise, parfois reconfigure en profondeur lorsque les gens s’en saisissent collectivement. D’ailleurs, si nos vies se déroulent de manière si peu linéaire, comment pourrait-il en être autrement de l’Histoire ? Notre discipline, étudiant les vestiges matériels des sociétés, disparues ou non, se doit de contribuer à une pensée active et engagée sous peine de se dénaturer, de se désagréger dans une science de la neutralité neutralisée. Elle est en effet par essence une science de partis pris et d’expérimentations s’étant inventée dans l’adversité, face à ces mêmes pouvoirs politiques et économiques détruisant lien social et patrimoine avec une férocité renouvelée.

Exploitation forestière en marge de vestiges archéologiques. Alentours de Rothau, Bas-Rhin, été 2021. Photo, Alaoui O.

L’archéologie souhaitée est une archéologie qui se situe à l’opposé de la glorification du passé et des intérêts purement économiques accentuant inégalités de richesse et de pouvoir : des romans nationaux reconstruisant une grande histoire partagée par toute la population sous le prisme de l’union sacrée, au processus de domination des hommes sur les femmes s’adossant à des présupposés biologiques et culturels universalistes erronés, confinant au fatalisme, au vu de la richesse des exemples ethnographiques et historiques à notre disposition. Notre discipline est aussi capable de remettre en cause la vision essentialiste des origines ethniques justifiant tous les fantasmes identitaires d’homogénéité raciale prenant corps dans des politiques excluantes, discriminantes et ségrégationnistes, que le confinement a rendu encore plus visibles2. Notre discipline est encore capable de réduire à une simple expression contingente les limites imposées par les frontières comme cadre spatial et mental indépassable et indispensable. Alors même que l’humanité a pris forme par d’imposants mouvements migratoires, ce schéma de partition du territoire paraît dérisoire à l’échelle de l’histoire.

Ainsi, comme les réponses à ces enjeux sociétaux, la réponse à la crise sanitaire aurait pu tirer des leçons d’une myriade d’études fiables s’intéressant aux stratégies de survivance et d’adaptation des populations et des civilisations passées.

Une archéologie rigoureuse et transparente dans la collecte des données, et honnête dans ses démonstrations.

C’est-à-dire qui se laisse du temps pour critiquer, raconter et dialoguer, et non simplement « communiquer » et « récolter » durant des rencontres convenues et bien souvent verrouillées par des protocoles. Ceci implique de tisser du lien dans des dynamiques de coopération et de partage, bien au-delà des logiques privatives3 et des limites supposées de la discipline. L’époque que nous vivons semble décisive, pleine d’écueils et de possibilités.

Parmi elles se trouve l’horizon d’une archéologie comme l’un des points de jonction des sciences humaines et sociales. Notre petit monde est à la fois pris dans les rapports de force politiques de l’aménagement (habitation, transport, énergie, industrie, etc.) (Cf. Misères de l’archéologie), dans l’engrenage des évolutions techniques et scientifiques, mais aussi des grands champs de réflexion animant nos sociétés. C’est pourquoi les archéologues ont besoin d’à peu près toutes les disciplines pour analyser et interpréter ce qu’ils mettent au jour, contribuant ainsi à une anthropologie intégrale posant la nécessité de la sauvegarde du patrimoine matériel et immatériel.

Ossements de faune fraichement déterrés. Bas-Rhin. Photo, François Magar

La crise sanitaire dont nous sortons à peine a par exemple été prétexte à la privatisation de l’espace public. Le décret du 8 avril 2020 (2020-412) permet aux préfets de passer au-dessus des différents codes en vigueur (Construction, Urbanisme, Environnement, Patrimoine…) qui, jusque-là, garantissaient le contrôle du territoire par la puissance publique censée nous représenter. Le plan de relance économique condamne de fait ce qui est considéré comme des « contraintes administratives » par les politiques et les aménageurs, notamment celles de l’archéologie. Cette mesure accentue encore la rupture anthropologique, symbolique et matérielle, entre nature et civilisation que nous connaissons depuis l’amorce de l’ère marchande et industrielle. Celle-ci, qui fait force de loi, se développe sous le règne d’une technique mise au service d’un travail mort où la machine remplace progressivement l’humain par souci d’économie, réduisant la valeur de ce qui est produit.

Cette logique, qui fait désormais irruption dans tous les aspects de nos vies, considère que tout est potentiellement matière première à exploiter, à moindre coût et pour un maximum de rendement. Elle met aujourd’hui en péril jusqu’à l’espèce qui l’a systématisée. L’archéologie, par son recul temporel unique, ne peut plus se contenter d’accompagner et d’entretenir cet état de fait comme une chose allant de soi. Elle ne peut plus se contenter de déblayer passivement, à un rythme qui ne permet pas même un travail scientifique de qualité, les terrains confisqués par les grands groupes au nom de projets de lotissements bétonnés et de zones industrielles vidant villes et villages de leurs producteurs.

Une archéologie qui fonde sa pratique sur des principes égalitaires et démocratiques tout aussi rigoureusement appliqués que ses méthodes scientifiques.

C’est-à-dire une archéologie réellement tournée vers la société, transmettant données, connaissances et méthodes, y compris à l’échelle locale. Car c’est aussi à ces niveaux, à ces plus fins niveaux de proximité, que toutes les spécificités d’un travail peuvent être saisies et mises en valeur. Après avoir appliqué la bonne démarche scientifique, nécessitant retrait, discours raisonné et argumenté4, il s’agit en effet du second défi du chercheur, de la seconde étape (indissociable de la première) de sa responsabilité : accompagner le cheminement de sa production au sein de la société. Un engagement qui évite bien des instrumentalisations ainsi que l’écueil de l’expert en surplomb. Le scientifique toisant de son promontoire de savoir la collectivité.

Le contenu pédagogique doit permettre, par sa forme, d’alimenter cet élan de curiosité qui est le moteur de notre démarche et l’un des fondements de ce qui n’est pour nous pas réductible à un emploi, mais qui s’exprime en une véritable passion. Actuellement, nous ne pouvons plus nous contenter de journées portes ouvertes nationales servant de cache-misère et, même indirectement, de vitrine commerciale à des entreprises cherchant à se placer sur le « marché du patrimoine » (depuis l’ouverture à la concurrence en 2003). Celles-ci ne suffisent en rien et ne permettent sans doute pas une compréhension active (celle qui modifie son rapport au monde) de la part du public. Elles se placent de plus en plus du côté du divertissement culturel.

Prospection dans le cadre des activités d’une association locale d’archéologie. Bas-Rhin. Photo, François Magar

Les institutions n’ayant plus la capacité de s’ouvrir largement à la société, asphyxiées et asséchées par les logiques managériales et concurrentielles, à l’instar de l’Université, d’autres cadres doivent être investis et développés pour inverser la tendance. Partout nous devons prendre une position claire contre les arguments d’autorité émanant de grandes figures, le plus souvent masculines, qu’on ne pourrait remettre en cause du haut de leur statut d’expert. Nous l’avons constaté durant le confinement, l’aura d’une carrière médiatique et des publications nombreuses prennent le pas sur le fond ; le discours polémique sur le débat argumenté. Ce principe démocratique peut être facilité par le cadre qu’offre l‘association, et ses multiples variantes, ayant largement contribué à l’ancrage vivant de notre discipline auprès d’un public demandeur. C’est cette forme, la plus inclusive existante, qui est pourtant en difficulté par manque de financements, de reconnaissance et de temps d’engagement nécessaire à leurs acteurs.

En réalité, notre discipline porte en germe les fondements permettant de dépasser les clivages sociaux d’un monde, accumulateur et genré, qui montre plus que jamais ses limites. Et pour cause, elle permet de parler historiquement des antagonismes, tout en s’y confrontant au présent : villes/campagnes, exécutants/concepteurs, institutions/société, écologie/économie, homme/femme, etc. Sa force réside bien en ce qu’elle est à la fois du côté de la conscience historique et du vécu le plus pragmatique.

Une archéologie qui doit donc former des archéologues capables d’une prise de recul historique et spatiale, mais encore de remettre en cause l’organisation du travail à partir de leur vécu et de leurs besoins concrets.

L’archéologie étant par nature à la croisée des disciplines et des pratiques, son enseignement gagnerait à s’ouvrir largement aux autres disciplines. Elle permettrait à l’étudiant de pratiquer le dialogue dans la recherche avant même d’exercer le métier, et ainsi d’éveiller sa capacité critique pour juguler une passivité endémique à notre mode de vie. En outre, l’enseignement universitaire permettrait d’explorer l’archéologie dans toute son application actuelle par le biais des associations, acteurs incontournables sur le terrain, des fouilles programmées et de l’archéologie préventive. L’étude de la culture matérielle nécessitant une approche de l’enseignement par la technique, systématiser les échanges avec des associations de reconstitution et des artisans offrirait une connaissance approfondie des processus de production d’un objet et de ses modes d’utilisation. Dans cet enseignement, la séparation entre filières professionnalisantes et filières consacrées à la recherche n’aurait plus lieu d’être : l’archéologue exercerait à nouveau un métier complet, à la fois pratique et intellectuel.

Dans son application actuelle, notre monde, en tant que discipline à cheval entre le BTP et la recherche, est un microcosme représentatif du niveau de dégradation de nos sociétés. L’archéologie préventive notamment, opérant en amont des chantiers, est particulièrement soumise à la pression des impératifs économiques et politiques qui instaurent le conflit d’intérêts comme système5 : le donneur d’ordre, également garant de la qualité scientifique des chantiers, se trouve dans une situation d’entre-deux déséquilibrée. Il est évident que l’analyse scientifique qui conduit aux prescriptions archéologiques devrait être exercée dans un cadre indépendant du dispositif administratif actuel. Elle offrirait alors une version d’analyse véritablement libre, totalement dégagée des intérêts du pouvoir et du temps économique pressurant la recherche de terrain.

La perte de sens dans le travail prend donc racine dans ce rapport de force souvent défavorable6 qui conduit à une vision partielle des sites étudiés. Mais elle réside également dans la division des tâches nuisant à la qualité scientifique d’un travail qui, devenu répétitif, finit par être accompli sans passion par des « techniciens de fouille ». Alors que le fouilleur, comme tout chercheur, se doit de comprendre ce qu’il fait et pourquoi, au nom de quoi et pour qui, il est de plus en plus utilisé comme simple exécutant, qui plus est, embauché sur de courtes périodes (en CDD ou en intérim) en fonction des besoins générés par le rythme de l’aménagement.

Relevé de fouille dans le cadre d’une thèse universitaire. Bas-Rhin. Photo, François Magar

La fin de ces catégories de statut (fouilleur/chercheur) et de contrat (précaire/stable) permettrait de remettre en cause la division du travail séparant métiers manuels et intellectuels, là ou l’archéologie se veut totale dans sa pratique. Et par là de lutter structurellement contre les inégalités de condition et le phénomène de lassitude, voire d’abandon, notamment causé par les effets délétères (physiques et psychologiques) de la répétition fordiste des gestes.

Enfin, la lutte conséquente contre le machisme, omniprésent sur les chantiers et à l’Université des potentats où l’omerta règne, commence par des situations salariales stables et protégées, qui permettent une réelle implication des personnes pour leurs droits, sans crainte de sanctions, particulièrement celles s’effectuant clandestinement. Sans ce changement, tous les efforts pour juguler ces attitudes seront au mieux, vains, au pire, simples postures ou stratégies de communication.

Car la question est comment renouer avec la possibilité de bien faire des choses pertinentes ?

Actuellement, l’organisation du travail transforme une situation où, a priori, nous aimerions œuvrer rigoureusement à notre métier, en impasse, tant nous sommes privés des conditions pour bien faire. Ce qui n’est absolument pas spécifique à notre secteur. Chercheurs, enseignants, soignants, cadres et ingénieurs désertent pour cause de mauvaise rémunération, mais surtout en raison de conditions de réalisation tellement saccagées, qu’il leur devient impossible d’entretenir l’envie d’œuvrer aux tâches qu’ils devraient pourtant pouvoir réaliser avec passion et engagement. La « crise des vocations » se généralise et découle de ce qu’il est intolérable de soigner au chronomètre, de concevoir de l’inutile, d’enseigner n’importe quoi ou de fouiller n’importe comment. Qui plus est en sous-effectif et pour si peu de valorisation sociale.

Une archéologie viable serait en définitive une archéologie basée sur le rythme de la maturation des idées, de l’imprévu des découvertes et du repos des corps.

Ce qui induit que nous devons être les organisateurs de nos métiers, sans contremaîtres ni trame hiérarchique, si ce n’est d’expérience, afin de libérer du temps salarial pour étudier (d’autres disciplines), pratiquer (d’autres formes de connaissance), se tourner vers des activités sociales ou militantes (enseignement, sport, associations, syndicalisme, etc.), et développer sa singularité en toute intimité (familiale notamment). Un temps partiel en temps complet qu’il faut souhaiter à toute la société, appelant la garantie d’un salaire lié à la personne comme droit politique. Une rémunération qui serait donc détachée du poste (auquel l’emploi nous assigne), toujours soumis à l’arbitraire d’un marché faussé par la logique de la course aux profits (ce qu’ils appellent l’offre et la demande).

D’où la nécessité de défendre, d’améliorer et d’étendre le statut de fonctionnaire, la logique du salaire continué de l’assurance-chômage, des retraites et de l’intermittence ou, plus globalement, du régime général de la Sécurité sociale. Autant d’institutions du travail édifiées par le mouvement social et qui portent en germe la logique de la richesse socialisée gérée par les premiers concernés : les citoyens-producteurs. Cette logique permet en effet d’envisager un système basé sur la subvention et un salaire détachés des aléas du marché, du diktat des financeurs et de l’arbitraire patronal7.

Fouille dans le cadre des activités d’un association locale d’archéologie. Bas-Rhin. Photo, François Magar

Si nous adhérons à cette vision du travail où la valeur est contenue dans l’acte en lui-même, dans le fait de faire, de mettre en œuvre, les stages en fouilles programmées, parfois payants, toujours non rémunérés, doivent être revus (Cf. Communiqué du 22 février 2022). Pourtant obligatoires dès la deuxième année de licence, ils aggravent la précarité étudiante en plus d’instituer l’idée que l’archéologie, c’est ça : du bénévolat au service d’une science de plus en plus privatisée. Une colonie pédagogique où l’exploitation est normalisée et justifiée par la catégorie « job passion ». En l’état, génération après génération, ils distillent insensiblement un réflexe de servilité par une situation donnée comme toute naturelle. Oui, vous, futurs adultes indépendants, citoyens critiques, scientifiques et chercheurs, devez sacrifier vos mois d’été que les bourses ne couvrent pas (39 % des étudiants sont boursiers, 40 % travaillent), et vous faire à l’idée que vous ne pourrez pas travailler parce que vos stages obligatoires vous l’imposent. Des stages cher payés qui, à la fin de votre cursus (avec entre trois et dix ans d’études au compteur), débouchent sur une décennie de CDD à la volée !

Fouille dans le cadre des activités d’un association locale d’archéologie. Bas-Rhin. Photo, François Magar

L’archéologie n’a décidément pas à être cette épreuve de force.

Par les potentialités rénovatrices que porte l’archéologie, cette science sociale et politique capable de remettre en cause les dogmes de l’éternel ou de l’immuable justifiant exploitations et dominations toujours construites, nous nous engageons à poser les jalons d’un travail libéré, conforme à nos aspirations et à nos besoins. Nous nous engageons aussi à repenser collectivement l’ensemble de nos institutions sociales, politiques et économiques aux côtés des autres secteurs.

Conscients du désastre de la civilisation capitaliste, nous appelons chacun et chacune à rallier les luttes susceptibles de contribuer à la constitution d’un rapport de force social conséquent. Nous encourageons également à rejoindre, chacun à son échelle, toutes les initiatives permettant d’avancer vers la formulation d’une proposition commune désirable dans la perspective de rompre avec le mode de production ayant mené aux crises environnementales, sociales et démocratiques qui menacent aujourd’hui nos conditions d’existence.

Des propositions comme boussole

L’objectif des Groupes Archéo En Lutte est de produire des réflexions collectives à même de guider notre action au sein des secteurs de l’archéologie (Cf. Plateforme de revendications provisoires). Nous nous sommes mis d’accord sur plusieurs axes revendicatifs nous paraissant essentiels afin de constituer un horizon commun à nos luttes. Plutôt que de rester cantonné à des revendications défensives contre la dégradation des conquêtes sociales, l’objectif est de se livrer à la discussion d’un contre-modèle à ce qui nous est imposé, à savoir l’individualisation de nos parcours dans le cadre de la concurrence économique libérale : les petits contrats au lance-pierre (CDD, CDI chantiers, contrat de projet), le statut d’auto-entrepreneur, la disparition programmée de la protection sociale.

1. Élaborer une sécurité sociale adaptée à notre métier sous la forme d’un salaire continué inspiré du régime de l’intermittence/assurance-chômage, mais débarrassée des normes libérales injectées par les contre-réformes successives de ces dernières décennies (un quota d’heures à faire dans le mois, le contrôle des parcours par le système des cachets, la limitation des indemnités dans le temps pour forcer à la reprise (comme si elle dépendait des bénéficiaires) …). Cela permettrait aux CDD, par leurs cotisations, de libérer du temps pour publier, communiquer, participer à des projets associatifs ou de médiation, penser à l’organisation de la discipline, défendre leurs conditions de travail ou simplement s’investir ailleurs (dans d’autres domaines). L’enjeu est de libérer les archéologues de la pression d’une organisation du travail en flux tendu en validant tout le travail non reconnu par les normes du marché de l’emploi et pourtant nécessaire au bon fonctionnement de notre métier, à l’entretien de notre passion et à l’équilibre de nos vies.

2. Pour cela, nous devons nous appuyer sur un fonds national et interprofessionnel destiné à l’archéologie et au patrimoine. Il prendrait la forme de caisses d’investissement et de salaires. Celles-ci seraient gérées par nos représentants (des archéologues, des conservateurs, etc.), en lien avec les aménageurs, sur le modèle de l’Unédic de 1946. Plusieurs options, possiblement complémentaires, pourraient permettre d’alimenter ces caisses : un taux de cotisation indexé sur les profits des grandes boîtes du BTP (dernier chiffre d’affaire de Vinci  : 43 milliards), une forme d’assurance pour les aménageurs ou un impôt, qui serait d’ailleurs justifié par la destruction systématique du paysage et du patrimoine. Ce système de « salaire continué » et d’investissement par « subvention » (et non pas par prêt bancaire), alimenté par la valeur socialisée dans les caisses patrimoniales, irait dans le sens d’une réelle libération du métier.

La dépendance à l’emploi offert par le privé, tout comme la tutelle d’un État pouvant geler, revoir à la baisse ou licencier en fonction des normes d’austérités (dette et déficit limités par les traités de libre-échange), seraient brisés. La discipline pourrait alors être capable, en toute indépendance scientifique, de développer un ancrage territorial plus serré (via les associations et les communes), de traiter les données dans le cadre de problématiques de recherche élaborées et de manière pérenne, d’édifier de nouveaux cadres et d’expérimenter de nouvelles méthodes. Tout ça sans subir l’arbitraire des fluctuations de l’aménagement.

3. Repenser le statut du « technicien » dont le terme doit être abandonné au profit d’archéologue. Cela passe par la redéfinition des fiches de poste pour chaque niveau d’étude, et que chacun soit pris en compte lors de l’embauche comme base du calcul des salaires.

  • 1 Ce sont 174 milliards de bénéfices pour le CAC 40 en 2021. Entre avril et juin, 544 milliards de dividendes ont été versés à l’échelle mondiale et 44 milliards en France. C’est une augmentation de 33 % au second trimestre pour notre pays. Un taux supérieur à la moyenne européenne. Les profiteurs de guerre sont quant à eux légions : profitant de la hausse des prix de l’énergie, Total a empoché 5,7 milliards de bénéfice au second trimestre, contre 2,2 milliards en 2021. Rappelons que le blocage temporaire des prix à la pompe consiste à réduire les taxes, pas à prendre sur les profits. Alors que l’on sait que l’augmentation de l’énergie (et des prix en général) est le fait de la spéculation (indexation des prix sur ceux du marché), ils continuent à socialiser les pertes quand ça va mal (l’État et les institutions du travail aident les entreprises sans contreparties) mais pas les profits quand tout va bien.
  • 2 Ce genre de traitement était historiquement réservé aux jeunes de banlieues ou aux citoyens mobilisés, notamment depuis la Loi Travail de 2016 qui s’est déroulée sous la loi martiale d’un État d’urgence ayant duré deux années (des attentats de 2015 à novembre 2017). Une étape a été franchie avec le mouvement des Gilets Jaunes dont on sait le niveau de répression subi. Il s’est, avec la pandémie, répandu à toute la société sous la forme de normes hygiénistes largement dictées par des choix politiques et économiques néolibéraux (coupes budgétaires, fermetures de lits, privatisation de la recherche posant un problème de contrôle et de redirection de la production en cas d’urgence, politique visant à favoriser les gros pôles hospitaliers au détriment de la médecine de prévention locale, etc.
  • 3 Souvenons-nous de la Loi Pluriannuelle de la Recherche revendiquée « élitiste et darwinienne » par le président du CNRS, renforçant l’emprise des logiques concurrentielles à l’Université. Malgré la forte opposition de l’hiver 2019-2020 dans le cadre d’un mouvement interprofessionnel contre l’assurance-chômage et la réforme des retraites sabré par le premier confinement, celle-ci fut actée le 24 décembre 2021. Cette période a été marquée par un confinement partiel (limitation des déplacements, des rassemblements, télétravail, couvre-feu, nouvelles fermetures des universités et des lieux culturels, etc.) qui empêchait évidemment toute mobilisation.
  • 4 Règles d’énoncé des hypothèses, d’élaborations et de traitement du corpus, de vérification des données, de rigueur du raisonnement, de confrontation des résultats, de mise en discussion au fur et à mesure de l’avancée ou de la prise en charge des critiques.
  • 5 Quelques mois après la coupe drastique du budget des fouilles-écoles dites programmées, les dérogations de la Loi de Protection du Pouvoir d’Achat (adoptée le 16 août 2022) concernant l’aménagement du territoire, remettaient directement en cause la viabilité de l’archéologie préventive. Ainsi, les « opérations d’archéologie préventive [ne devaient avoir] lieu que si les travaux d’aménagement [étaient] susceptibles d’avoir un impact notable et direct sur le patrimoine ». Ces opérations, si elles n’étaient pas « réalisées dans un délai compatible avec la date de mise en service fixée par le ministère de l’énergie », devaient être « réputées réalisées. ». Voir : https://www.cgt-culture.fr/projet-de-loi-pouvoir-dachat-le-parlement-va-t-il-accorder-un-permis-de-detruire-des-sites-archeologiques-aux-amenageurs-20181/?fbclid=IwAR1XF1Rwrddkb0p-bBRqI_8nHKbROh9HJrJZs9OXAbu6GeS0Fc77GwdpBUU
  • 6 Les scandales liés aux grands aménageurs comme Vinci sont légions. Par exemple, la filiale de Vinci, Arcos, rappelée à l’ordre pour au moins six entraves aux travaux archéologiques, a recouvert, dans une précipitation absolue, un projet de fouille sur le tracé du GCO début 2019, vers Vendenheim. Dans la foulée, la DRAC publie le 26 mars un arrêté annulant la mise en œuvre de la seconde tranche de fouille « considérant que la première tranche des fouilles a permis de récolter les renseignements nécessaires à la compréhension du site. ». Mesure diplomatique pour sauver les apparences, puisqu’il était de toute manière devenu impossible de fouiller en raison des volumes de terre déplacés sur la zone. Source : https://www.rue89strasbourg.com/gco-pres-de-vendenheim-arcos-a-enterre-un-projet-de-fouille-archeologique-juge-necessaire-151572
  • 7 Voir les travaux du réseau salariat et de Bernard Friot sur le salaire à vie et le système des caisses économiques. Puissances du salariat, 1998 (réed. 2021), Un désir de communisme, 2020, & En travail. Conversations sur le communisme, 2022.

Présidentielles 2022 : tout sera mini dans notre vie

Présidentielles 2022 : tout sera mini dans notre vie

Ce que dévoilent les programmes du devenir bourgeois et ce que nous devons envisager

Recul de l’âge de départ en retraite et baisse des pensions, restrictions accrues et réductions des allocations, contreparties demandées aux bénéficiaires des minimums sociaux et travail forcé pour les dépourvus d’emplois, limitation de l’accès aux services publics sur des critères identitaires et méritocratiques : la bourgeoisie hégémonique a les crocs. Ses objectifs sont clairs, sa boussole bien réglée, ses arguments amplifiés par la redondance du drone médiatique. De sorte que personne ne peut vraiment s’y soustraire : nous sommes imbibés de sa mise en forme de l’ordre du monde.

Bien représentée par ses challengers, de Zemmour à Macron pour les plus sérieux, elle n’en démord pas : il faut détruire tous les systèmes de redistribution, toutes les têtes de pont permettant d’envisager la souveraineté des producteurs et des citoyens sur l’économie. Il faut détruire les bases matérielles de la mise en sécurité sociale des richesses. En effacer des consciences le souvenir même pour en éviter toute légitime résurgence. L’objectif est double : libérer des parts de marché en finissant de traiter le secteur public comme une mine à ciel ouvert d’une part, déplacer les aspirations populaires vers un modèle de sécurité auquel seules les élites administratives, économiques et politiques peuvent prétendre d’autre part.

La destruction des conquêtes sociales s’accompagne de la promotion du mode de vie du cavalier solitaire. Celui-ci implique de croire que pour se sortir de l’angoisse de la survie matérielle, il faut vivre comme le riche ; adhésion à ses codes, à son langage, à ses modèles, à ses pratiques.

Réductionnisme bourgeois : l’objet de leur crasse

Il est vrai que toutes les structures de notre système social, garde-fou de l’arbitraire patronal, ont la vertu d’endiguer l’extension des marchés dans leur perpétuelle fuite en avant profitable. Plus. Elles permettent aux luttes de se développer sur la base d’un puissant héritage dont l’usage est quotidien pour la majorité des français : services publics dans toute leur variété, carte vitale garantissant une santé gratuite et conventionnant des professionnels, allocations et pensions comme salaires continués, statut de fonctionnaire détachant le salaire de l’emploi, etc.

Pour extraire de la tête des populations l’idée qu’une organisation alternative de la société est possible à partir de ces embryons à étendre, il s’agit de saper ce ferment concret de l’horizon émancipateur. Car il remet en cause l’hégémonie d’une classe exploiteuse en crise, désormais hostile à tout mécanisme redistributif garantissant des conditions élémentaires d’existence.

Otto Bettmann Archive

Son entreprise est donc la suivante : transformer les institutions du travail forgées en 1946 et pensées comme des contre-pouvoirs à prolonger, en instruments de culpabilisation individuelle, de contrôle bureaucratique incapables et grippés. Une chose en cours depuis les années 1980 par l’inclusion de la logique méritocratique de marché du « j’ai cotisé j’ai droit ». Ce « différé de cotisation » va supplanter le « droit au salaire » originel de l’allocation et de la pension. Le premier nous réduit à des êtres de besoins, demandeurs d’emplois, machines économiques dépossédées de la gestion des affaires, sujets à la mutilation de l’exclusion du travail (licenciement, petit contrat, insertion, etc.). Le second est un droit nous posant positivement et en permanence (quoi qu’il arrive, à la retraite ou au chômage) comme producteurs responsables et capables de prendre en charge les affaires par notre action (Cf. Ce qui agite la société). Il pose la possibilité de la souveraineté sur le travail : la réalisation et la définition de notre travail.

Tout un appareillage de sous-régimes catégoriels se met en place. Dès lors, la durée de cotisation détermine le montant de la pension. On assiste à l’avènement des comptes rechargeables du chômeur cumulant les bons points personnels (P. Séguin fin 1980 / M. Rocard début 1990). C’est Séguin, en 1987, qui marque un tournant en indexant les retraites sur l’inflation et non plus sur les salaires. Sur le coup, la pension baisse en plus de changer de nature : d’un salaire continué ou tous les travailleurs ont intérêt à ce que les salaires augmentent, elle passe à un pouvoir d’achat réduisant le producteur (créateur) au consommateur (vivant par compensation symbolique). Par la suite, dès 1992, est formalisée la logique d’un chômage comme droit à l’emploi et non plus droit au salaire. Le prolongement récent de cette logique est la suppression de la cotisation chômage des salariés en 2018, cotisation remplacée par la CSG (Cotisation Sociale Généralisée).

Cet impôt « solidaire » institue un « droit au pouvoir d’achat » et une distinction entre les contributifs, les performants ponctionnés en fonction de leurs revenus (leur mérite), et les moins ou non-contributifs, soit ces fainéants salariés, retraités et chômeurs, aussi ponctionnés. Cette ponction déployée sur le contribuable en général, et justifiée par une solidarité face à la crise, détruit la logique de la cotisation, qui est donc une valeur reconnue à des productions non capitalistes se traduisant en salaire socialisé (des prestations de la sécurité sociale au salaire du fonctionnaire). Une survaleur venant s’ajouter au (1) profit et au (2) salaire direct du marché du travail (celui qui fait de nous des demandeurs d’emploi), ayant contribué à augmenter le PIB (le tiers aujourd’hui). En marginalisant les deux autres facteurs d’augmentation de la richesse globale, elle a même pour vocation, à terme, de s’y substituer totalement par son extension (attribution à tous d’un salaire et suppression de la propriété lucrative). Là ou l’impôt ne fait que corriger (toujours un minimum de peur de nuire à la compétitivité) et légitimer le profit (ou ponction sur la valeur créée par autrui). Bref, l’impôt évacue tout le potentiel révolutionnaire de la sécurité sociale, toute dynamique alternative reconnaissant le travail de ceux qui ne produisent pas de marchandise. Et puisque la caisse des cotisations disparaît avec la CSG, il n’y a plus rien à gérer ! S’en est de fait également fini de la gestion paritaire syndicale / patronale, supplantée par une mise sous tutelle de l’État. C’est le dernier stade de la dégradation d’une gestion ouvrière pensée et imposée aux trois quarts de 1946 à 1967.

Littéralement, nos institutions mutent en appareil punitif s’appliquant directement à la personne. Froides, distantes, méprisantes, elles se retournent contre nous. Le conseillé Pôle Emploi a pour mission de contrôler la recherche d’emploi de l’allocataire. On le sait. Mais quelle violence de trouver via Pôle Emploi même, une annonce de recrutement donnant le profil recherché du conseillé type : BAC+2 en marketing, communication, commercial / vente, restauration / hostellerie, service clientèle.

L’enjeu des programmes des challengers de la bourgeoisie est toujours le même en filigrane : briser le pouvoir d’un salaire détaché de l’emploi capitaliste pour fonder une société dépendante des monopoles.

Rocard (à droite), l’un des grands architectes du néolibéralisme français, 10 ans au gouvernement socialiste

L’enjeu des programmes des challengers de la bourgeoisie est toujours le même en filigrane : briser le pouvoir d’un salaire détaché de l’emploi capitaliste pour fonder une société dépendante des monopoles. D’où les réformes fractionnant les caisses redistributives et attaquant le statut de fonctionnaire, quintessence du salaire attaché à la personne, à vie. Dans cette perspective, les annonces sur l’augmentation du salaire net au détriment du brut (Pécresse, Zemmour ou Macron s’en font les promoteurs), qui comprend la part des cotisations nécessaires à tous nos dispositifs publics. Cette richesse socialisée profitant à la majorité, mais dite « charge » pour le grand patron, est détestée. Là encore, rien de nouveau. Une rupture conventionnelle au sein de la fonction publique a déjà été installée par Macron, tandis que la disparition du concours du CAPES en 2021, au profit d’une embauche à la manière du privé, acte la destruction de la logique de la titularisation (titulaire à vie d’un salaire).

Le réductionnisme bourgeois transparaît donc dans tous les programmes de l’extrême centre macronien à l’extrême droite zémmouriste. Dans une moindre mesure aussi, dans ceux de la gauche sociale-démocrate agonisante ou « verte ». C’est cette définition de l’Homme comme machine économique en concurrence avec d’autres machines économiques qu’ils tentent d’étendre. Selon cette vision, pris dans les rapports de production capitalistes, l’individu est forcé, pour être socialement validé, de mobiliser sa force de travail dans des tâches qu’il n’a pas décidées et qui mettent en valeur le capital d’une bourgeoisie souveraine. Étranger au travail, il est constamment menacé d’anéantissement en cas de non validation de son activité, soumis qu’il est à l’aléa du marché. Invisibilisant sa puissance créatrice, il est enfin réduit à son statut de consommateur qui ne lui permet pas de penser sa place dans la division du travail : en tant que consommateur tout est permis, en tant que travailleur rien n’est possible !

L’artifice bourgeois : l’universel minimum du contrat-de-travail-RSA

Mais le bourgeois a appris que l’empathie est utile. Il combine à son intérêt de classe les bons sentiments. Adaptés à la réalité des choses. Le projet en découlant est de substituer à la sécu, preuve de la capacité des travailleurs à instituer un monde alternatif concret (puissance en acte), sa propre version de la solidarité : une fausse solidarité écrasante, répondant aux besoins de ses congénères et contraignant ceux d’en bas. Là ou celle des institutions du travail est solidarité des travailleurs décidant de gérer ensemble la fraction socialisée du salaire, la solidarité capitaliste est celle du possédant envers le dépossédé. Elle définit l’autre par ce qu’il n’a pas et s’incarne aujourd’hui dans l’idée d’un revenu minimum universel. C’est un fait : la bourgeoisie avance toujours par proposition désorientante, susceptible de la consolider. Brouillard de guerre de la récupération idéologique du progrès.

Thorne Thoms, photo issue de la série Proverbs

Pour elle, il s’agit d’instaurer un droit du travail garantissant tout à la fois maximisation de son profit et stabilité de son hégémonie. Une sorte de pacification à deux piliers qui vise la reproduction de son système d’accumulation. Si ce n’est par une adhésion générale, au moins par une neutralisation des perspectives libératrices. Il n’y a pas d’alternative parce qu’il n’y a que des demandeurs. There is no alternative disait Thatcher.

1) Le premier pilier est ce que l’on appellera donc le revenu minimum universel. Il est envisagé comme « revenu de base inconditionnel » ou « revenu universel d’activité » (de même nature que celui proposé par Benoît Hamon en 2017). Il est non contributif, c’est-à-dire qu’il est censé être le filet de sécurité. Évidemment, on y décèle la déformation grotesque du salaire à la qualification personnelle (salaire à vie du fonctionnaire), mais rendu suffisamment crédible par un travail idéologique anti-fainéants / fonctionnaires pour s’offrir en alternative.

2) Car il est complété d’un « revenu contributif » à la forme du « compte personnel d’activité ». C’est la partie conditionnelle, non garantie, appelant à une thésaurisation des bons points accumulés par l’emploi. On en jouira de manière différée. La carotte du mérite, le supplément d’âme d’un dispositif alors complet et qui peut dès lors se présenter comme la synthèse du meilleur des deux mondes : l’inconditionnalité d’un droit à la survie et la récompense de son activité sur le marché du travail. Les plus méritants seront rétribués en conséquence, socialement valorisés et l’inertie de la sélection ainsi construite se prolongera au travers d’une dynamique concurrentielle perpétuelle. C’est le mode de répartition capitaliste.

Le principe du salaire à vie étendu comme droit politique dès la majorité et ses différences avec le mirage du revenu de base, dit universel

On se demandait comment ils allaient nous préparer à recevoir le mur porteur de leur contre-révolution. Cette inconditionnalité de misère. Nous y voici : le RSA qui fait travailler pour moins que le SMIC !

D’abord annoncé par Pécresse, avec l’idée de conditionner l’allocation à du travail non salarié en 15h par semaine , il est à présent repris par Macron, dernier candidat à s’être déclaré et déjà donné gagnant. Surenchère de challenger : pour lui ce sera une contrepartie de 15h à 20h par semaine ! SDF, chômeurs en fin de droits, précaires, cinquantenaires licenciés, victimes des conditions de vie ou de drames existentiels, personnes handicapées, cette grande collection des improductifs est directement instrumentalisée par cette mesure. Instrumentalisée parce que l’objectif n’est pas seulement de mettre au pas ceux qui sont mis au ban de la production (double peine), mais bien d’instituer un contrat de travail en-dessous du minimum horaire.

Quel intérêt d’embaucher au SMIC lorsqu’on peut se fournir en main d’œuvre à moins de sept euros l’heure et sans cotisations à payer ?

Mécaniquement, les salaires vont progressivement baisser et les embauches au contrat-RSA grimper. L’autre effet marquant sera sans doute le travail forcé pour les démissionnaires exclus du droit au chômage par les conditions inatteignables mises en place en 2021. En somme, toujours plus d’allocataires viendront s’ajouter aux 1.95 millions déjà existants. Enfin, ces heures de travail créées (160 millions environ) viendront se soustraire à celles des travailleurs déjà en activité et remplacer les vrais contrats !

Dresser les corps pour discipliner le corps social

De la même manière, l’invention de la jeunesse dans le monde du travail avait pour but de contenir puis d’inverser la courbe de progression des salaires. Après-guerre, le salaire d’embauche des enfants d’ouvriers entrant sur le marché du travail était en croissance continue, de sorte qu’il n’était pas si éloigné de celui de leurs parents. Cette dynamique ascendante du travail sur le capital a eu pour effet d’entraîner tous les autres salaires à la hausse. C’est ce qu’il fallait briser. Dès les années 1970 (1977 et le « pacte pour l’emploi jeune » de Barr) la bourgeoisie s’y attèle dans le cadre d’une politique de « désinflation compétitive » actée en 1983 et prolongée en 1984-1985 (construction du grand marché commun ; déréglementation financière menant aux privatisations). Plus simplement, c’est la conversion de la France au principe de mise en concurrence internationale des travailleurs, à commencer par celle des jeunes, ayant pour effet direct la baisse drastique des salaires.

1995 : les manifestations, ici le 12 décembre à Paris, ont regroupé jusqu’à deux millions de personnes contre la réforme de la Sécurité sociale et la privatisation du secteur public : le gouvernement recule (JOEL ROBINE AFP)

Puisqu’il y avait « le péril jeune » il fallait inventer le problème jeune : celui d’un « chômage des jeunes », pure construction statistique reposant sur un calcul biaisé ne prenant pas en compte la jeunesse scolarisée (confusion construite en taux et poids du chômage). Résultat ? De plus en plus diplômés, les jeunes sont de moins en moins qualifiés, c’est-à-dire de moins en moins bien payés. Au point que le SMIC est à présent vécu comme la norme, voire comme une rétribution enviable.

Ce moment fondateur de 1977 est la genèse de la phase d’insertion nécessitant de constamment faire ses preuves. Conditionnée aux 16-18 ans à l’origine, elle a été étendue dans les années 2000 aux trentenaires diplômés avec Rocard et Jospin. Aujourd’hui, de 16 à 35 ans, le CDI standard, soit le vrai contrat de travail encadré par de vrais droits, est un luxe. Les mesures spécifiques en direction de la jeunesse l’ont raréfié, transformant des postes pérennes en « contrat emploi solidarité » ou « jeune », stages, « volontariat » du service civique de Sarkozy, ou mesures accompagnées de la multiplication des CDD, intérim, CDI-projet ou chantier. Tout ce paquet de bizarreries a eu pour effet de dégrader les droits liés à l’emploi, normalisant le sous-salaire et le sous-contrat, jusqu’à les faire passer pour des opportunités. Faute de mieux.

L’idée même du RSA jeune, empoignée par la droite comme la gauche libérale au sortir des confinements, parce que les images de la pauvreté étudiante ont notamment fait le tour des médias, s’inscrit dans cette trame. La contrepartie se place ici dans son accessibilité : avoir travaillé deux ans à temps plein dans les trois années précédant la demande !

Le RSA jeune « pour les nuls »

On parle ici de la parfaite symétrie avec la phase d’après le travail du retraité, ancien productif vivant désormais des cotisations non consommées. Là où la conception d’origine mettait en avant la poursuite du meilleur salaire, le retraité est devenu l’improductif affecté à la solidarité intergénérationnelle, cette autre facette de la solidarité bourgeoise installée dans les années 1980. Il est tout juste bon à garder les enfants des productifs. À scruter les programmes des poulains de la bourgeoisie, on ne peut pas être surpris de leur cohérence de vue. Leur universalisme est celui du minimum. D’ailleurs, l’autre promesse du candidat En Marche le dit bien. La suppression des régimes spéciaux des retraites (après les cheminots, la RATP et EDF) vise certes l’homogénéité, mais par un nivellement vers le bas du calcul des pensions, au lieu d’un alignement sur les valeurs hautes.

Duplicité des valeurs bourgeoises

C’est bien la logique victimaire qui préside à toutes ces mesures. Car la solidarité capitaliste dépossède sciemment l’individu de son statut de producteur souverain de la valeur, avec ou sans emploi, et impose les phases mutilantes du temps hors travail : l’avant travail de l’insertion, l’après travail de la retraite, l’entre deux des fainéants. Ainsi, détacher le jeune travailleur de l’idée qu’il est légitime à vivre de son métier et inscrire dans le droit le non-droit au salaire à la qualification, c’est construire l’acceptation sur le long terme qu’il vaut mieux un job, n’importe lequel, plutôt que rien. Surtout dans un contexte de pénurie d’emplois.

Ils nous tordent et nous distordent par les mots du verrouillage idéologique et de la récupération symbolique. Ils ont en effet leur propre solidarité, leur propre mode de répartition, leur propre vision de l’Homme et de l’universalité. Ces mots sont le reflet de l’idéologie accompagnant la reproduction d’un système par son extension. Ils forment un appareillage langagier qui corsète notre puissance d’agir. Parce que la classe qui a conscience de sa capacité à organiser la société est en mouvement pour conquérir sa souveraineté.

Détacher le jeune travailleur de l’idée qu’il est légitime à vivre de son métier et inscrire dans le droit le non-droit au salaire à la qualification, c’est construire l’acceptation sur le long terme qu’il vaut mieux un job, n’importe lequel, plutôt que rien

Martin Parr, New Brighton, England, 1983 (Magnum)

C’est pourquoi, de notre scolarité à notre mort, nous sommes habitués à ces infra-emplois aux droits inférieurs. Du stage à l’auto-entreprenariat en passant par le CDD, tous sont amputés d’un ou de plusieurs attributs du vrai emploi : le salaire à la qualification du poste, la protection totale du code du travail, la cotisation au régime général. Ce retour aux salaires payés à la tâche est paradoxalement rendu désirable par cette promesse de « flexibilité », de souplesse dans le temps de travail : l’illusion du choix. Celui-ci, envisagé par toute une génération tentant de redonner du sens à ses activités, n’est toutefois qu’une chimère dans le cadre d’un marché concurrentiel et instable. Au contraire, le salaire à la qualification personnelle, qui ne rétribue pas selon l’activité réelle mais en vertu d’une conception de ce que doit être l’Homme dans la société, assure stabilité et souplesse des trajectoires individuelles. En plus de rendre crédible la souveraineté des producteurs sur leurs affaires.

Dans le préambule de la constitution de 1946 reprise par la constitution de 1958 il est dit « tout être humain qui, en raison […] de la situation économique, se trouve dans l’incapacité de travailler a le droit d’obtenir de la collectivité des moyens convenables d’existence ». Voilà l’un des grands principes issus du rapport de force que nos aïeux ont su construire contre la classe qui, aujourd’hui, est à l’offensive. Principe incarné par des institutions réelles se déployant contre la fausse solidarité capitaliste, ce mode de répartition méritocratique, l’universalité du minimum et la vision mutilée de l’Homme.

Un contexte générateur de fausse conscience
René Maltête, série d’humour

Quand on sait que 25 % des travailleurs les plus pauvres sont morts avant 60 ans, le recul de l’âge du départ à la retraite se résume à tuer pour économiser ! C’est la proposition de Macron, de Pécresse et Zemmour (65 ans), alors que Marine Le Pen, retenue par sa « fibre sociale », propose 62 ans.

Le contrat-RSA envisagé par Pécresse et Macron, lui, soit ce revenu universel inconditionnel mais « mini mini mini », aura pour conséquence de baisser les salaires, d’augmenter les prix (inflation due à la garantie d’un minimum), de réduire nos droits et de marginaliser la sécurité sociale. Il isolera le travailleur, le fragilisera (comment trouver un logement avec un tel contrat ?) et, en définitive, le déresponsabilisera par sa mise sous tutelle (Cf. Échec ou puissance invisible). Rappelons qu’être sans poste c’est travailler à en trouver un ; c’est s’engager de multiples manières non reconnues par l’emploi capitaliste dans la société ; c’est réinjecter directement dans le circuit marchand ses allocations parce qu’on n’a pas de quoi se permettre d’épargner ou de boursicoter.

Les chiffres parfois sont d’un grand secours : le RSA coûte 12 milliards d’euros, soit 0,5% du PIB. L’évasion fiscale, elle, coûte 100 milliards d’euros, soit 3% du PIB que l’on ne reverra jamais !

Évoqué au début, le virus du cavalier solitaire, inoculé par le discours idéologique dominant et incubé par des méthodes de contrôle issues des institutions de la solidarité publique, est ce qui nous coupe de nos collectivités d’intérêt. Celles qui fondent notre conscience de classe. La sécurité sociale est de fait doublement plongée dans la crise, et avec elle la perspective de la généralisation du salaire à la qualification personnelle, ou salaire à vie, à envisager comme droit politique dès la majorité citoyenne. Si le désir général de résorber les inégalités progresse (10 % des héritiers les plus riches détiennent la moitié de l’héritage total, tandis que 50 % des plus pauvres n’ont rien), tout nous pousse à nous replier sur la famille, la bande ou le réseau privé, afin de sécuriser nos trajectoires de vie.

Otto Bettmann Archive

En se faisant cavaliers errants, nous devenons les complices des politiques libérales de droite ou de gauche. Au lieu de préférer la réponse collective visant à assurer les besoins vitaux de la majorité, on se met à envisager subrepticement l’enrichissement personnel par la rente et l’exploitation. Notre horizon devient alors celui de la coterie bourgeoisie. Du clan arriviste assurant sa survie par la sélection du parcours initiatique fonctionnant à l’accumulation des preuves de son mérite et de ses vertus. Macron a d’ailleurs traduit explicitement cette fausse conscience : « il faudrait que plus de jeunes veuillent devenir milliardaires ». Comme si, pour devenir oligarque, il suffisait en définitive de travailler durement et d’étudier avec acharnement. Et Dieu reconnaîtra les siens !

L’élection : la sélection des chefs

« Pour apprendre à maîtriser les autres classes sociales, le bourgeois doit apprendre à supplanter ses concurrents de la bourgeoisie ». (Clouscard, Le capitalisme de la séduction, p. 65).

Tout son apprentissage, fonctionnant sur le mode de la promotion mondaine, le prépare à son intégration et à sa participation à la gestion du système, au détriment des congénères les moins doués. Alors, de nouveaux leaders capables d’être à l’initiative des mesures brutales souhaitées devront surgir d’une sélection équivalente, celle des élections. En fait, la « sélection naturelle » opérant au sein même de l’espèce bourgeoise se prolonge par candidat interposé. Le but étant d’assurer une reproduction matérielle et idéologique de classe par le biais des fondés de pouvoir les plus efficaces, calibrés à leur image. En d’autre terme, la bourgeoise trie et choisit les meilleurs éléments du jeu représentatif, tout en préservant la cohésion de son camp.

L’exemple le plus éclatant est cette opposition des figures entre d’une part Bolloré soutenant Zemmour et de l’autre le tandem Bernard Arnaud – Eric Drahi soutenant Macron. Marine Le Pen, elle aussi, est accompagnée de son sauveur, proche de la macronie (l’argent n’a pas de couleur) : Laurent Fouchet, homme d’affaire entré dans les bonnes grâces de potentats africains en devenant même ambassadeur de Centrafrique et homme à tout faire d’oligarques d’Asie centrale (Kazakhstan) réfugiés en Europe, qu’il n’hésitera pas à escroquer. Celui-ci a, en 2017, parachuté 8 millions d’euros subtilisés dans les caisses d’un RN financièrement en difficulté, sans craindre l’Elysée et son service anti-blanchiment. S’appuyant sur leurs empires médiatiques, leurs réseaux de copinage intriqués et leurs réseaux de financement ancrés dans la Françafrique, les puissants soutiens font la campagne !

Macron souhaite l’extrême droite car elle lui permet de devenir ce démocrate rassembleur et salvateur lui garantissant la victoire par la vertu du vote utile

Otto Bettmann Archive : A man lights a fellow worker’s cigarette as they take a break on a Chrysler Building gargoyle

Il y a donc un engendrement réciproque des candidats. Pour les électeurs, il ne s’agit pas de choisir puisque la classe dirigeante balance actuellement entre une représentation d’extrême centre se voulant pragmatique (Macron), de droite classiquement réactionnaire mais obligée de reprendre des éléments de langage de l’extrême droite (Pécresse), et d’extrême droite nationaliste ou identitaire (Zemmour ou Le Pen). Dans cette logique, Macron n’est pas le moins pire puisqu’il produit et renforce constamment l’extrême droite, tandis que, par sa montée, celle-ci légitime la politique de Macron. Celui-ci souhaite l’extrême droite car elle lui permet de devenir ce démocrate rassembleur et salvateur lui garantissant la victoire par la vertu du vote utile. Et la plus-value du prestige antifasciste. Là encore, faute de mieux.

Dans les faits, et c’est une banalité de le dire, sur l’échiquier des étiquettes, gauche et droite (ou extrême centre) s’accordent sur les politiques économiques à mener (citons la loi travail I ou le CICE sous Hollande), sur les politiques migratoires (la déchéance de nationalité de Hollande), les mesures répressives (l’État d’urgence permanent, là encore initié par le PS) et les directions électorales du vote utile contre l’extrême droite ! Ce qui fait tout de même absolument tout. Leur tempérance affichée ressemble beaucoup à l’opportunisme des affaires : ils font bloc (bourgeois) autour de leurs intérêts.

Il n’y a qu’à voir le tout récent McKinsey Gate pour s’en convaincre : l’État conseillé par des cabinets privés à hauteur d’un milliard (minimum) afin de mettre en œuvre ses politiques publiques, remplaçant ouvertement la délibération classique entre législateurs et représentants syndicaux par la norme de gestion des conseils d’administration d’entreprises. Ou, dans son sillage, le Rothschild Gate : sur les revenus évadés à l’étranger de Macron et le système de « fraude fiscale légale » appuyé par Bercy qui lui a permis ce tour de passe-passe via trusts et paradis fiscaux. Fauche et magouille définissent le métier de bourgeois : commerçant véreux !

En conclusion : dépasser le clivage gauche / droite

Définitivement, le clivage gauche / droite est plus inutile que jamais. Il n’interroge pas le cadre, neutralise l’analyse, trompe nos boussoles et n’offre de fait aucun devenir alternatif. Il brouille plus qu’il n’éclaire. Ce qu’il faut envisager dans la situation actuelle, c’est le point d’appui des luttes concrètes en plein essor depuis les Gilets Jaunes et la fin des confinements (Cf. Échec ou puissance invisible et À bout de souffle ?). Constatant le potentiel de nos réalisations passées, il est évident qu’étendre la souveraineté des citoyens sur la production est le réel enjeu. Un enjeu démocratique qui passe par la prise de pouvoir consciente sur les lieux de travail, non par une élection peinant à mobiliser malgré un appareillage « civique » culpabilisant. La présidentielle de 2017 a légitimé Macron avec seulement 20 743 128 de français (30 % de la population) cherchant, pour beaucoup, à faire barrage, et avec un taux d’abstention record depuis 1969 (plus de 25% des inscrits). La démocratie représentative du parlementarisme est réellement en crise !

Helen Levitt, New-York, 1939

La question est donc : comment faciliter le processus de conquête de la responsabilité économique ? Ou quelle dynamique est susceptible de redonner de l’espace et du temps au mouvement social ?

Elle en appelle une autre : Comment faire plier l’illusion du « par en haut » au profit du « par en bas » ? Ou comment assujettir le « je ferai » du président au « nous faisons » du mouvement social ?

Il y a la possibilité conjoncturelle de s’adosser au réformisme, aussi timoré soit-il, face aux rois de la réforme. Car si tout est mini dans les programmes, celui de la France Insoumise / Avenir en commun ne déroge pas à la règle. Il ne revient même pas aux logiques fondatrices de 1946 (Cf. Premières parties de l’article). Force est de constater qu’il est toutefois le plus radicalement défensif dans la période. Le mieux construit et le plus cohérent aussi. Qu’il est effectivement le strict minimum mais qu’il peut potentiellement, de par sa dynamique, améliorer les conditions de vies de millions de personnes et aider à reprendre le chemin de l’offensive. Ce qui implique de voter en connaissance de cause pour ne pas tomber des nues ; pour ne surtout pas alimenter une nouvelle fois l’amertume d’une déception.

C’est-à-dire en ayant conscience que, dans ce cadre, la bonne gouvernance est un leurre et qu’une dynamique populaire puissante (de toute manière indispensable) ne devra pas rechigner à faire pression pour qu’un Mélenchon respecte ses engagements minimums. Sans toutefois négliger le fait qu’un besoin urgent de freiner le rythme des destructions sociales agite la société. Éconduire le champion réformateur qu’est Macron s’avère être la bataille à mener dans l’immédiat, à défaut de pouvoir compter sur un mouvement structuré en capacité de porter une alternative de rupture politique et économique.

On le voit aujourd’hui, un bloc bourgeois large fait barrage à la France Insoumise, médiatiquement et politiquement. La droite, le centre, les verts de Jadot et les sociaux-libéraux de Hidalgo (jalousie des gauches dans la préparation aux législatives) attaquent à toute occasion son représentant. Tout est fait pour que Mélenchon, qui talonne Marine Le Pen dans les sondages, ne parvienne pas au second tour. La classe dominante sait que Le Pen est la carte gagnante de son favori, tandis qu’elle sent que derrière Mélenchon, une lame de fond potentiellement beaucoup plus dangereuse risque de déferler sur les berges de ses intérêts.

Briser l’éternel scénario avec la présence de Mélenchon, au moins au second tour, serait donc l’occasion d’approfondir un espace propice aux discussions de fond.

Briser l’éternel scénario avec la présence de Mélenchon, au moins au second tour, serait donc l’occasion d’approfondir un espace propice aux discussions de fond. De créer un contexte plus favorable à la visibilité et à l’emparement par la population des thèmes sociaux et stratégiques de notre camp. Ce début, cette impulsion, permettrait sans doute au mouvement social de sortir de la stupeur, de retrouver ses marques dans l’espérance et d’agir pour aller plus loin que le programme actuel de la FI. En se posant donc nécessairement comme la menace face à tout gouvernement, même bien intentionné. Mais encore comme le pôle de résistance principal au patronat, aux bureaucrates d’état (parlementaires et haute fonction publique) et aux grands médias, qui ne manqueront pas de mener une guerre farouche à toute initiative vaguement redistributive. Parce qu’ils ne lâcheront jamais rien de leur position hégémonique sans le rapport de force visant à construire la souveraineté des citoyens-producteurs sur le travail.

Alaoui O.