Autopsie d’une réforme des retraites

Autopsie d’une réforme des retraites

Contrer les fake news de la bourgeoisie, convaincre autour de soi

Malgré une majorité écrasante de Français opposés au recul de l’âge de départ à la retraite (80% selon un sondage Odoxa-Agipi pour Challenges et BFM Business)[1], le gouvernement a décidé de faire passer sa réforme dans un projet de loi de financement de la Sécurité sociale rectificatif. Il permet d’ajuster après coup certaines dispositions comptables actées par le projet de loi de financement de la Sécurité sociale 2023 du 20 octobre 2020. Si ce cadre budgétaire autorise l’utilisation d’un nombre illimité de 49-3, c’est un risque en temps de mobilisation : cet article est devenu grandement impopulaire et symbolise aujourd’hui les tendances anti-démocratiques de la macronie, tandis qu’il n’empêche pas la motion de censure des oppositions (pouvant déboucher sur un renversement). 

C’est surtout l’application automatique du 47-1 de la Constitution qui intéresse la majorité, car il permet de sabrer le temps du débat sans pour autant refuser la discussion. En effet, ce cadre légal prévoit des délais raccourcis : cinquante jours maximum pour être traité par le parlement. Au bout de vingt jours, la loi doit passer au Sénat, qu’elle soit votée ou non. Celui-ci a quinze jours pour statuer sur son sort, en sachant que Les Républicains (droite traditionnelle), favorables à la réforme, y sont majoritaires. Si toutefois il s’avérait quand même que le Sénat dépassât ces quinze jours fixés par la constitution (cela n’est jamais arrivé depuis 1958), il est possible pour le gouvernement d’imposer le texte par ordonnance sans possibilité de motion de censure[2]. L’échéancier est le suivant : le projet de loi est discuté en Conseil des ministres depuis le 23 janvier et sera débattu le 06 février au parlement pour une entrée en vigueur à la rentrée de septembre. Cependant, le processus parlementaire, même s’il se réalise avec cette procédure accélérée, ne s’arrêtera pas avant mars, ce qui laisse au bas mot deux mois et demi de confrontation sociale à assumer pour le gouvernement.

Dans le prolongement de l’article « Retraites et chômage : sous les canons du marché. Ou comment les monopoles resserrent leur emprise », nous proposons ici une synthèse des mesures que contiennent la réforme, ainsi qu’un contre-argumentaire à la propagande patronale et gouvernementale qui a tendance à éroder notre résolution.

Ces mesures macabres qui détruisent les conquêtes de notre classe

a) Politiquement trop difficile à défendre, la retraite à points a été officiellement abandonnée bien avant les premières annonces. L’exemple suédois a par exemple prouvé que 92% des femmes avaient vu leurs pensions baisser. La bourgeoisie s’est donc rabattue sur le décalage de l’âge de départ de 62 à 64 ans par pallier : une augmentation de trois mois par année de naissance pour atteindre les 63 et 3 mois en 2027 et les 64 ans en 2030. C’est la réforme à la carte tant l’intuition de la possibilité d’une confrontation sociale fait peur à la classe dominante. La concession (tactique) de cet extrême centre défenseur des intérêts bourgeois est mince, mais il pourra dire qu’il n’aura pas brusqué les partenaires du « dialogue social » et les travailleurs. Comme si la « progressivité » des mesures effaçait les effets concrets de la réforme !

b) Le projet s’inscrit dans le sillage de la réforme Touraine de 2014 qui n’est pas encore achevée et qui consiste à augmenter tous les trois ans le nombre de trimestres nécessaires pour partir à taux plein jusqu’en 2035[3]. La réforme Macron-Borne rend plus agressive la précédente en annualisant cet accroissement du nombre de trimestre nécessaire[4]. Chaque génération devra cotiser un trimestre de plus que la précédente pour atteindre le même seuil que ce qui était prévu : 43 annuités pour partir à taux plein. Seulement, ce seuil sera atteint plus rapidement, en 2027.

c) C’est la fin de ce qui restait des régimes spéciaux pour les nouveaux arrivants : la RAPT, l’industrie électrique et gazière et la Banque de France en sont privées. En revanche, les marins-pêcheurs, l’Opéra de Paris et la Comédie-Française font office d’exception, tandis que les intermittents ne seront pour l’instant pas inquiétés. Les aides soignantes du public, la police et les pompiers pourront également garder leur retraite anticipée. Enfin, il sera possible de partir à 62 ans en cas d’invalidité ou d’inaptitude. À 55 ans en cas de handicap. De petits aménagements pour masquer l’essentiel : la fin des régimes spéciaux pour les secteurs clés (la SNCF a déjà connu la fermeture de son régime spécial en 2018). Ceux-ci offrent la possibilité de partir à la retraite avant 62 ans, voire avant 60 ans. Les machinistes de la RATP peuvent par exemple partir à 50 ans et 8 mois[5]. Et alors que les travailleurs du régime général doivent cotiser 43 annuités, soit 172 trimestres, pour une retraite à taux plein, les agents de la RATP ont entre 161 et 168 trimestres à accomplir. Pour la plupart des branches de ce régime, le taux plein est de 75% du salaire de référence des six derniers mois d’activité. Le calcul de la pension de retraite de base du régime général est quant à lui obtenu sur la base des 25 dernières meilleures années de la carrière et le montant d’une pension complète sur un taux moindre de 50% du salaire moyen. En 2017, une retraite pleine du régime général était de 1605€ bruts en moyenne pour 2 357€ à la RATP.

René Margritte, Décalcomanie, 1966

Le gouvernement tente donc de détruire la pointe la plus avancée de la conquête du salaire continué acquis sur la pénibilité des métiers. Leur recherche d’homogénéité sous prétexte de justice et d’égalité nivelle par le bas les droits qu’il s’agit pour nous de prolonger et d’étendre. L’universalisme que la bourgeoisie prône est toujours celui du minimum.

Certaines mesures rassurantes en apparence ne changeront rien à la logique du « travailler plus »

– La décote à 67 ans a été maintenue : si tous les trimestres n’ont pas été effectués par le travailleur, celui-ci peut prendre sa retraite à 67 ans sans malus, avec 1200€ brut minimum.

– Les carrières longues qui prévoient un départ anticipé à 58 ans si on a commencé à travailler vers 14 ans ; un départ à 60 ans si on a commencé à travailler vers 16 ans ; un départ à 62 ans si on a commencé à travailler entre 18 et 20 ans. Toujours dans ce cadre des carrières longues, les congés parentaux sont désormais pris en compte pour permettre des départs anticipés selon un dossier à transmettre. Jusqu’à quatre trimestres pourront être validés à ce titre. En y regardant de plus près, les salariés concernés devront devront totaliser 44 années cotisées pour partir en retraite contre les 172 trimestres cotisés pour les autres, soit 43 ans[6].

Leur recherche d’homogénéité sous prétexte de justice et d’égalité nivelle par le bas les droits qu’il s’agit pour nous de prolonger et d’étendre

Pour terminer, il y a eu l’annonce du minimum contributif à 85% du SMIC (plus que les régimes spéciaux), soit 1200€ brut. Le hic, c’est que cela concerne la carrière complète[7] ! Que faire des femmes plus soumises aux carrières partielles, des aléas rencontrés dans une vie, des précaires, des personnes ayant fait de longues études, etc. La mesure, au départ prévue pour les nouveaux retraités, a été cédée aux retraités actuels. La tactique ne trompe personne : le parti de Macron cherche à consolider son alliance avec Les Républicains au parlement, tout en consolidant son socle de soutien dans l’opinion publique sur lequel nous reviendrons.

Quoi qu’il en soit, toutes les pensions vont mécaniquement baisser car les économies seront faites sur les années de retraites : pour compléter ses pensions il faudra travailler deux ans de plus sinon ce sera deux ans de malus. Autrement dit, tout le monde devra travailler plus, même les salariés des régimes spéciaux restant puisque c’est l’âge général de départ qui recule. Et on sait que ça n’est qu’une étape. Édouard Philippe parlait déjà des 67 ans il y a un mois, alors que la classe dirigeante allemande a fait passer les 67 ans et envisage les 70 ans ! Seul un rapport de force social peut arrêter ce processus.

Les principaux arguments du gouvernement : un montage idéologique pour augmenter exploitation et profits

Le discours pour la réforme tourne en boucle comme un théâtre d’ombres. Il faut raconter quelque chose, remplir l’espace, même si l’opinion n’est plus mobilisable. Le texte répété, la logorrhée, ne s’adresse pas aux gouvernés, trop largement lucides, mais aux connaisseurs : bureaucraties syndicales, patrons, journalistes, marchés financiers et possibles acteurs institutionnels intéressés par de futures alliances électorales. Le réformateur parle, la cour écoute ! Il dit, en néo-Thatcher : tout ce qui résiste au marché des monopoles je vais l’écraser pour vous ! Il donne sa vision de startuper (mesure cosmétique de la bourgeoisie) et sa femme, Brigitte, tente d’humaniser le tout : « En France on a de la chance, dans quel pays c’est mieux, l’éducation, la santé ?»

Concours d’obscénités dans le cadre d’une stratégie du « Quoi qu’il en coûte parce que la rue ne décide pas » risquant de fragiliser l’unité de son camp social. Les différents éléments de la bourgeoisie ne sont cette fois pas tous certains de la réussite de ce passage en force[8], y compris dans la majorité présidentielle. Certains se désolidarisent frontalement[9], d’autres optent pour une attitude plus attentiste[10], mais chacun y va de sa petite musique étant donné le risque politique. Les divers élus sont parfaitement conscients de l’opportunité à exploiter pour se placer dans le champ politique comme alternative crédible aux yeux du patronat. Une lutte des places est en cours !

René Magritte, Les amants, 1928

(a) Résorber le déficit sans impacter la « compétitivité » (en soulageant les grands groupes) et rendre le système plus juste (plus aux plus méritants) ; (b) faire des économies pour d’autres chantiers (le transfert d’argent public) ; (c) sauver le système du fait de la tendance démographique au vieillissement (sans prendre en compte le niveau de productivité). Autant d’arguments interchangeables dans la boîte à outil du gouvernement. Précisons que le dernier élément de langage en date est celui de la pénibilité : (a+b+c) que les salariés n’arrivent pas cassés en retraite[11]… Nous le prenons pour ce qu’il est, à savoir une pauvre déclinaison d’un motif qui ne fait que tourner en rond et que nous neutralisons par la réponse aux autres sentences.

a) Résorber le déficit et rendre le système plus juste ?

Pour « sauver notre système par répartition » et donc pour « plus de justice », le gouvernement veut passer sous la barre des 3%[12] d’ici cinq ans (projet de loi de programmation des finances publiques pour les années 2023-2027 publié le 15 décembre et transmis à l’Union européenne). Intuitivement, on pourrait penser que pour y arriver il faudrait augmenter les impôts de production qui s’élèvent aujourd’hui à 66,2 milliards d’euros[13]. Cela est en fait proscrit : cela nuirait à la « compétitivité » et c’est pourquoi ils sont constamment réduits ! C’est à la fois sur la contraction de la masse salariale (licenciements), des salaires (stagnation par rapport à l’inflation et statuts précaires) et des dépenses sociales (protections sociales en tout genre) qu’ils comptent respecter leur engagement. Cette réforme des retraites, comprenant la suppression des plus grands régimes spéciaux et l’affaiblissement des autres, est motivée par cette logique offensive.

Le réformateur parle, la cour écoute ! Il dit, en néo-Thatcher : tout ce qui résiste au marché des monopoles je vais l’écraser pour vous !

Si nous continuons à payer autant qu’avant (impôts, taxes, cotisations) et que pourtant tout se dégrade, les grandes entreprises, elles, reçoivent donc plus et paient de moins en moins. L’État garantit la circulation de leurs capitaux par les commandes publiques comptant pour 8% du PIB (200 milliards) et assure leurs investissements de développement par ses 2000 aides représentant 6% du PIB (140 milliards) en 2018[14]. En 2021, ça a été 250 milliards d’aides, soit trois fois le budget de l’Éducation nationale. Cette somme représente plus de la moitié du budget de l’État qui s’élève à 427 milliards[15], alors qu’en 1980 les aides ne représentaient que 10 milliards. Comparativement, le PIB a augmenté cinq fois moins vite et les aides sociales trois fois moins vite. L’augmentation observée traduit de la part des monopoles un besoin de plus en plus aigu d’augmenter leurs profits et l’exploitation détournée, dans un processus de concentration des capitaux économisant le travail vivant, c’est-à-dire « l’activité (intellectuelle et physique) qui a pour but la production de valeurs d’usage » (ce qui est socialement utile et produit par l’Homme)[16].

René Magritte, La belle lurette, 1965

S’il fallait encore des arguments, il suffit de constater la bonne santé des revenus du bourgeois à l’échelle individuelle. Une réalité rendue possible par les aides habituelles et les plans de relance successifs depuis 2008[17]. Les patrons du CAC40 en 2021 ont touché un salaire moyen de 7,9 millions, soit une augmentation de 52% par rapport à 2019. Un montant qui équivaut à « 100 fois la rémunération moyenne des salariés »[18]. Les actionnaires des entreprises du CAC 40 ont en outre touché 80,1 milliards d’euros sur l’année 2022. On parle d’une augmentation de 15,5%[19].

Une sentence suffit à résumer l’absurdité de l’argument déficit qui soutient chaque réforme de la Sécurité sociale : détruire pour sauver ce qui n’a pas besoin de l’être.

b) Économiser pour d’autres chantiers importants ?

« Économiser pour financer de nouveaux chantiers ». Ces chantiers ne sont pas les services publics, largement sabrés, ni même le soutien aux petites entreprises subissant le choc de l’inflation. Et s’ils veulent nous le faire croire, on comprendra que ce n’est que pour tenter de calmer la contestation. Ces cadeaux ne profitent bien entendu pas aux PME et aux indépendants. Ceux-là rencontrent de nombreuses difficultés à payer leurs factures d’énergie (comme les boulangers), sont soumis à la loi de la sous-traitance pour les grands groupes et sont tenaillés par les prêts contractés auprès des banques (faire un crédit pour pouvoir travailler !), ainsi que par une pression fiscale plus forte que les sociétés du CAC40. On parle, en 2021, d’une imposition réelle de 30% en moyenne pour les PME contre 4,5% pour les groupes cotés en bourse !

Le chantier est le suivant : pour pouvoir continuer à assurer ce rôle de solvabilisateur de la bourgeoisie, à savoir son entreprise de transfert des fonds publics vers quelques grands groupes, l’État doit continuer à « économiser » ailleurs

Le chantier est le suivant : pour pouvoir continuer à assurer ce rôle de solvabilisateur de la bourgeoisie, à savoir son entreprise de transfert des fonds publics vers quelques grands groupes, l’État doit continuer à « économiser » ailleurs. Et justement, les retraites sont une manne de 340 milliards à disposition ! Il suffit pour cela de les confisquer aux travailleurs, tout comme l’assurance-chômage a été complètement étatisée par la dernière réforme avec son système de décret modulant la durée des allocations (et la fin, en 2018, de la gestion de sa caisse par les syndicats). Derrière, ce sont aussi de nouveaux débouchés pour les assureurs des complémentaires retraites dont les affiches pullulent depuis quelques-mois. Les fonds d’investissement comme Black Rock ou AXA Investment Managers, gérant les actifs de millions de clients épargnant pour leurs retraites (la fameuse capitalisation), se frottent les mains[20]. Cette intronisation de la capitalisation de manière « douce », au choix, se fera au détriment de la majorité puisqu’une part des cotisations des travailleurs fera l’objet de placements financiers ou immobiliers. Un cash disponible pour les monopoles via les marchés financiers et l’incertitude pour l’assuré dont le rendement de ses cotisations épargnées est soumis aux fluctuation du marché et des taux d’intérêts[21]

René Margritte, Clairvoyance, 1936

Le recours au marché des assureurs privés contrevient à l’universalité du système des retraites, tout comme les mutuelles santé (ces complémentaires se faisant concurrence), obligatoires depuis 2016, viennent progressivement se substituer à l’Assurance Maladie et à son inconditionnalité originelle. La bourgeoisie, par le biais de son État social, cherche donc à contrôler le Régime général (gel du taux de cotisation, normes et décrets de contrôle se substituant à la gestion par les travailleurs, indices de performance, etc.) tout en le rendant de moins en moins attractif pour le citoyen !

Ainsi, aujourd’hui les ménages sont pris entre le feu du privé lucratif des monopoles et d’un État les ponctionnant pour mieux redistribuer à cette même bourgeoise supranationale. Les ménages contribuent proportionnellement plus au budget de l’État que les entreprises (à hauteur de 54 milliards par an) du fait du CICE[22], des baisses d’impôts ou de cotisation. Ils sont, qui plus est, soumis à l’inflation, largement fruit de la spéculation[23], forme d’exploitation détournée[24] transformant une part des salaires en plus-value. Nous le disions : « l’étatisation entraîne toujours une baisse générale des prestations et une augmentation du taux d’exploitation. On l’a vu en Angleterre où les indemnités sont passées de 1000 à 400 euros environ. »

c) Sauver le système par répartition du vieillissement du pays ?

L’argument de l’équilibre car « il y aura toujours plus de retraités pour toujours moins d’actifs » (E. Borne) ne tient pas. Le choc démographique a en réalité déjà eu lieu. En 1970 il y avait 3 retraités pour 10 actifs, aujourd’hui ce sont 6 retraités pour 10 actifs. Ce qui est devant nous c’est qu’on passera à 7 ou 8 retraités pour 10 actifs. Pour encaisser le choc démographique, la valeur économique consacrée aux retraites dans le PIB est passée de 7% à 14%. Mais le gouvernement ne veut actuellement pas augmenter cette part : il ne veut pas augmenter les cotisations mais, au contraire, les réduire. Tout ce qui échappe aux monopoles doit en effet retourner dans leur giron.

Nous devons donc défendre et développer les institutions qu’ils veulent détruire : celles qui garantissent un salaire en-dehors de l’emploi, sans avoir besoin de recourir à un quelconque employeur, prêteur ou investisseur pour vivre

Le comité d’orientation des retraites le dit lui-même : rien ne fonde économiquement cette réforme. Par contre, il prévoit une baisse du niveau de vie des retraités et met en exergue que notre caisse de retraite était excédentaire en 2021 et en 2022. Comme nous le disions, « jusqu’en 2070 les ressources du système des retraites sont stabilisées. D’après le rapport du Conseil d’Orientation des Retraites lui-même, les recettes des administrations de la Sécurité sociale sont supérieures aux dépenses (un excédent de 900 milliards en 2021 et 3,2 milliards de surplus en 2022). C’est bien l’État monopolistique qui lui impose sans arrêt une dette dont elle n’est pas responsable. » Ajoutons à cela qu’un fond de réserve pour les retraites (FRR) de 150 milliards d’euros existe pour les retraites. Établissement public administratif créé en 2001, son objectif était effectivement de « mettre en réserve quelques 150 milliards d’euros d’ici 2020 pour contribuer « à la pérennité des régimes de retraite »[25]. La CADES[26], elle, aura fini de rembourser la dette de la Sécurité sociale en 2024 et dégagera au moins 24 milliards d’euros.

René Magritte, La lampe philosophique, 1936

De fait, « quand on sait que l’un des arguments massue pour imposer cette réforme est le déficit de 13 milliards (sur 340 milliards, soit moins de 4%), on ne peut que constater la supercherie. Il faut dire que ce chiffre est un montant prévisionnel sur dix ans… parmi d’autres prévisions. Il a été élaboré en prenant en compte les politiques de limitation des budgets et de stagnation des salaires (moins de salaire équivaut à moins de cotisation). C’est-à-dire en prenant en compte la continuation du transfert d’argent socialisé vers les monopoles. »

Détruire l’autonomie de nos institutions

Ainsi, la logique s’avère limpide. Le fil conducteur de ce processus est la destruction de notre autonomie de classe afin de mieux favoriser le cycle de valorisation du capital (écouler les marchandises) dont l’État contrôle une part croissante (aides aux entreprises, commandes publiques, etc.). Il devient le garant de plus en plus direct de la reproduction des intérêts des grands groupes. Nous devons donc défendre et développer les institutions qu’ils veulent détruire : celles qui garantissent un salaire en-dehors de l’emploi, sans avoir besoin de recourir à un quelconque employeur, prêteur ou investisseur pour vivre. Celles qui posent les bases de la propriété d’usage contre la propriété lucrative, de la valeur d’usage socialisée contre la valorisation forcée du patrimoine des monopoles. Car nous ne voulons plus travailler sans détenir les moyens et les fins de la production. Sans pouvoir délibérer sur les critères (politiques, écologiques, sociaux) à respecter et les grandes orientations politiques à prendre collectivement.

L’équilibre que nous visons est celui des besoins d’une nation responsable et sociale. La justice à laquelle nous aspirons est celle de la reconnaissance de la capacité de chacun à participer aux grandes orientations de la production.

Alaoui O.


Notes :

Un nouveau tournant dans la situation mondiale (2/3)

Un nouveau tournant dans la situation mondiale (2/3)

vERS UNE GRÈVE GÉNÉRALE EUROPÉENNE ?

Après avoir décrit, dans le premier volet, les évolutions du rapport de force international à travers la poussée populaire offensive en Asie, examinons dans ce second article comment le même phénomène se manifeste en Europe au travers, principalement, des exemples de la Grande-Bretagne et de la France. Ces deux pays donnent en effet les lignes de force de ce qui pourrait se passer sur le continent en cette année 2023, ainsi que les problèmes centraux à résoudre pour les mouvements sociaux.

La Grande-Bretagne entre en mouvement

La situation en Grande-Bretagne est emblématique du mouvement opéré par la classe ouvrière tel qu’il se déploie sur l’ensemble de l’Europe, principalement par son aspect « économique » autour de la question du salaire. Même si le politique n’y est pas ignoré (à savoir le débouché vers une contre-proposition structurante pour l’ensemble du prolétariat), trait partagé par le mouvement général européen lui-même, il est vrai que cet aspect s’affirme de manière plus consciente en France. Des caractéristiques et traditions de lutte qui remontent à loin expliquent cette différence.

Si l’on peut dater la transformation visible et qualitative (c’est-à-dire le passage de l’économique au politique) des mouvements en Asie à la chute du président du Sri Lanka et à la prise de son palais présidentiel par le peuple insurgé le 13 juillet 2022 (Cf. Tempête sur l’Asie (3/3). Du soulèvement paysan indien à l’indépendance politique ouvrière au Sri Lanka et au Pakistan), on peut la dater en Grande-Bretagne de la chute de Boris Johnson le 7 juillet 2022[1]. Bien sûr, il n’y a pas eu d’insurrection en Grande-Bretagne, ni de prise du 10 Downing Street (résidence officielle du Premier ministre au Royaume-Uni). Toutefois, Boris Johnson – en plus des scandales sexuels et autres qui ont parsemé sa présence au pouvoir – s’est tout de même fracassé face à la vague montante des grèves qu’il n’arrivait plus à endiguer[2]. Déjà, le Brexit, servant directement les intérêts d’un patronat agressif voulant pousser encore plus loin les logiques libérales de l’Union européenne[3], lui avait permis de détourner en son temps la colère ouvrière dans des impasses nationalistes.

Manifestation à Londres, au Royaume-Uni, avec des représentants du Labour Party. Juin 2022 (© Hollie Adams/Getty via AFP)

Force est de constater un double échec : avec le Brexit il a récolté plus de difficultés économiques et en conséquence un mouvement social encore plus puissant ayant pris quelques distances avec les errements chauvins, xénophobes ou racistes qui auraient pu le diviser. Il en a été de même pour Liz Truss qui lui a succédé et n’a tenu que 44 jours au poste de Premier ministre (jusqu’en octobre), un record peu flatteur dans l’histoire britannique. Malgré ses rodomontades à mettre promptement fin aux grèves et à rétablir l’ordre par une attitude inflexible à la mode du There is no alternative de son idole libérale, Margaret Thatcher, c’est elle qui a dû démissionner sous la pression des grèves[4]. On ne sait pas ce qu’il adviendra de son successeur, Rushi Sunak[5], issu du même parti conservateur. Par contre, lui aussi a tenu à placer tout de suite son mandat sous les auspices d’un thatchérisme radical contre les grévistes, montrant bien que ce mouvement social est politique même s’il ne le revendique pas encore. À son insistance, on aura compris que la première préoccupation politique de la bourgeoisie britannique est de casser la montée des grèves avant qu’elles n’emportent tout. Ce nouveau fondé de pouvoir a donc mobilisé l’armée pour remplacer les grévistes[6] et a annoncé qu’il allait mettre en place des lois encore plus restrictives contre le droit de grève[7]. Pointant du doigt les migrants, il promet en outre de limiter leur entrée en Grande-Bretagne[8]. La totale. Ce faisant, si une partie de la grande presse populiste britannique l’a soutenu et encouragé dans ce sens, une autre partie lui a plutôt conseillé d’attendre que l’opinion se retourne contre les grèves (si elle le fait) pour alors agir brutalement mais avec « légitimité ». Une stratégie prudente, de peur qu’une action trop hâtive – par exemple la mobilisation de l’armée – ne précipite le mouvement, dispersé jusque-là en de multiples luttes économiques, dans une dynamique unificatrice et consciemment politique ayant clairement pour but de faire tomber le gouvernement.

Grève des infirmières devant le St Thomas’ Hospital. 20 decembre 2022

La décennie d’austérité depuis le krach financier de 2008, l’épuisement des services publics[9], l’effondrement du marché du logement, les citoyens faisant la queue dans les banques alimentaires et les enfants souffrant de la faim à l’école, l’écart toujours plus grand entre les nantis et les démunis[10], les multiples crises environnementales, semblaient depuis trop longtemps se mesurer non pas à des revendications partagées mais à des angoisses individualisées. Depuis les années 1980, bien des britanniques s’étaient habitués à ce que la solidarité soit remplacée par la précarité, avec toutes les retombées sur le niveau de vie et la santé mentale que cela implique.

La première préoccupation politique de la bourgeoisie britannique est de casser la montée des grèves avant qu’elles n’emportent tout

Depuis juin cependant, la classe ouvrière britannique est de retour. Cela a commencé par une vague de grèves sans précédent que les vieux appareils syndicaux et politiques travaillistes ont cependant émiettée en une foule de grèves dispersées sans aucune coordination[11]. À cette date, malgré les manœuvres dilatoires et démoralisantes du gouvernement, ce mouvement compte sept mois de longévité. Et il ne s’essouffle pas ! Bien au contraire, il atteint aujourd’hui un nombre de grèves impressionnant, proche du point où la quantité économique se transforme en qualité politique[12]. En effet, il s’étend, touchant de plus en plus de professions, y compris certaines n’ayant jamais fait grève de leur histoire, ou pas depuis plus de cent ans comme les infirmières[13]. Cette extension du domaine de la lutte frappe l’imagination de tous et développe le sentiment d’un mouvement exceptionnel, rappelant à beaucoup le grand mouvement de l’hiver du mécontentement en 1978-1979[14], voire la grève générale de 1926. Ce qui fait ressurgir la problématique de la gestion générale du pays par les intéressés en lutte, et la question du pouvoir du gouvernement.

En grève le 18 et 20 août 2022, les cheminots sont rejoint le 21 par 1900 dockers de Felixstowe (REUTERS/Toby Melville)

De fait, avec près d’un million cinq cent mille grévistes en décembre 2022, une grève sectorielle importante tous les jours (certaines se chevauchant), on a assisté à une généralisation et une radicalisation de la contestation qui n’a pas cessé en janvier. C’est une contagion tournée contre le gouvernement, le Parti Conservateur et leurs médias qui la combattent de toutes leurs forces, confortés par tout un appareil législatif rendant complexe l’organisation d’une grève et limitant son impact[15]. De leur côté, les directions syndicales n’en veulent pas vraiment de peur, comme en France, de perdre la main, et font donc tout pour disperser et émietter ce mouvement au plus fort de ses moments[16]. Plutôt que de structurer un puissant rapport de force offrant la possibilité d’arracher de grandes conquêtes sociales pérennes, la bureaucratie fait tout pour empêcher les grévistes de dépasser le stade des revendications économiques immédiates, les condamnant à récolter des miettes qui seront vites mangées par l’inflation et les libéralisations. On observe aussi que la direction du Parti Travailliste, celui-là même qui a accompagné toutes les réformes libérales de ces dernières décennies, ne soutient pas ces grèves, les dénoncent même et interdit à ses députés ou responsables de les soutenir[17]. Tous ont bien conscience qu’il y a dans ce mouvement un danger sans précédent pour l’ordre établi et la société dont ils sont, à un degré ou à un autre, des institutions constitutives. Cette généralisation des luttes qui se fait contre et malgré toutes ces structures mises en place pour capter et amortir les colères sociales, traduit ainsi une radicalisation des esprits. Ceux-ci ne se satisfont plus de leurs représentants institutionnels attitrés et réformistes. Cette nouvelle conscience, bien qu’encore limitée, se cherche hors des voies institutionnelles traditionnelles, au travers de sentiers subversifs[18]. Sans savoir encore pleinement où ils vont mener, l’histoire récente montre qu’ils sont les premiers pas vers des solutions politiques et révolutionnaires.

Des membres du mouvement Don’t Pay brûlent de fausses factures pour protester contre les hausses des prix du gaz et de l’électricité, le 01 octobre 2022 à Birmingham. (LEON NEAL/Getty Images via AFP)

Cette radicalisation a lieu parce que, encouragés par l’importance de la vague en cours, un certain nombre de grévistes osent faire des pas de plus en avant. Cela se voit à l’évolution de leurs revendications. Ainsi, au début les grévistes demandaient de ne pas trop perdre ou de compenser l’inflation officielle qu’on estime aux alentours de 11%, mais qui se situe plus probablement autour des 13% (et plus encore si on ne s’en tient qu’aux hausses des prix du quotidien). Aujourd’hui, en revanche, la plupart des exigences revendicatives se font vers les 20% d’augmentation de salaire, beaucoup de grévistes réclamant le rattrapage des salaires sur une inflation qui court en réalité depuis des années. C’est le passage d’une attitude défensive à une autre plus offensive qu’on observe aussi dans d’autres pays, et notamment en France. Pris à la gorge par le mouvement montant et cet esprit offensif, un certain nombre de secteurs professionnels concèdent des augmentations au niveau de l’inflation officielle, soit 10 ou 11%. Cependant, chose remarquable, les grévistes les refusent quasi systématiquement. Ils ne veulent plus de mesures cosmétiques. Quant aux patrons, maintenant sur la défensive, ils ont d’ores et déjà cédé par endroits 17 à 20% d’augmentation.

Cette nouvelle conscience, bien qu’encore limitée, se cherche hors des voies institutionnelles traditionnelles, au travers de sentiers subversifs

Un autre indice de cette radicalisation s’observe dans le fait que la trêve sociale traditionnelle de Noël n’a pas arrêté le mouvement. Au contraire, il s’est amplifié, tout en confortant la détermination de ses acteurs. Le chantage du gouvernement et de ses médias usant de la rhétorique de « la prise en otage des fêtes de Noël, des retrouvailles de famille, de la joie des enfants et des grands parents », ne prend plus. Cette résistance au discours ambiant est d’ailleurs une chose que l’on peut retrouver ailleurs en Europe. En France par exemple, où une vague de grèves a eu lieu durant la période des élections présidentielles, habituellement temps de gel des mouvements sociaux. Au Portugal également, pays où l’influence traditionnelle catholique n’est pourtant pas rien, où les grèves des cheminots et celle illimitée des enseignants ne se sont pas arrêtées pour Noël.

DES GRÈVES SOUTENUES PAR LA POPULATION 

Une des caractéristiques importantes des grèves en Grande-Bretagne, c’est qu’elles bénéficient, comme dans d’autres pays, d’un énorme soutien de la population. Et ça se comprend. 

Les Britanniques sont confrontés à un hiver au cours duquel des millions de personnes seront incapables de payer leur nourriture, leur chauffage ou leur logement, malgré un travail à plein temps. C’est un événement, social et politique, qu’aucun d’entre nous n’a vu de sa vie. Et les gens ne l’acceptent pas. Des  millions de britanniques ont sombré dans la pauvreté[19]. On estime que trois millions ne pourront pas se chauffer cet hiver. Concrètement, les deux tiers des Britanniques risquent de ne pas pouvoir payer leurs factures de chauffage cet hiver[20]… Plus de 7 millions de ménages se sont privés depuis juin d’au moins un des éléments essentiels d’une vie décente, comme le chauffage ou trois repas par jour. Pour beaucoup, il faudra choisir entre manger ou se chauffer… Alors, parler de cadeaux à Noël ! La réelle prise d’otage a été opérée par les compagnies de l’énergie qui ont augmenté leurs prix de 80% au 1er octobre – et d’autant leurs bénéfices. Tout le monde le comprend[21].

Manifestation organisée par les mouvements « Enough is Enough », « Don’t Pay » et «Just Stop Oil». Londres, le 1er octobre 2022. (© NIKLAS HALLE’N / AFP)

Au-delà des sondages, le soutien de la population, y compris des couches moyennes paupérisées, s’exprime concrètement et de manière militante. Ce soutien se manifeste dans l’action convergente de citoyens qui, à près de trois cent mille au travers du mouvement « Don’t pay UK » (« Ne payez pas »), ont décidé de ne plus payer leurs factures énergétiques à partir du 1er octobre, tout en menant des actions visant les directions des groupes énergétiques qui n’ont jamais fait autant de bénéfices[22]. Il se manifeste encore par une mobilisation citoyenne plus importante, car issue d’une volonté collective aux perspectives larges regroupant syndicats, leaders politiques, associations et organisations civiles variées : le mouvement « Enough is enough » (« Trop c’est trop »), avec près d’un million de membres revendiqués[23]. Il refuse la hausse des prix, exige des augmentations de salaires, se bat pour la re-nationalisation de certains secteurs économiques clés, réclame l’annulation des mesures énergétiques toutes prises dans l’intérêt du grand capital, des repas gratuits pour les enfants à l’école, des logements sains et abordables, et pour tout ça, voit la taxation des riches comme une nécessité absolue ! L’organisation associe des gens par centaines de milliers à une banque alimentaire[24]. Ainsi, des clubs de foot, des pubs, des associations diverses et des piquets de grève sont mis en réseau et jouissent d’un soutien moral et concret (argent, aliments, etc…). De ce mouvement émerge aussi des meetings réguliers et des manifestations massives visant à fédérer syndicats et société civile[25]… trop massives…  au goût des directions syndicales et politiques des travaillistes.

La réelle prise d’otage a été opérée par les compagnies de l’énergie qui ont augmenté leurs prix de 80% au 1er octobre – et d’autant leurs bénéfices

En effet, les grandes manifestations de début octobre ont été tellement suivies que les dirigeants syndicaux – même les plus « radicaux » – à la tête de « Enough is enough », s’en sont inquiétés au point de ne plus renouveler l’expérience[26]. Ce qui traduit la crainte bureaucratique et corporatiste de certains leaders de la contestation face au « risque » d’une dynamique tendant vers l’unification des grèves et le développement de leurs liens avec le reste de la population, dans un mouvement unique et centralisé. Bref, il s’agit de l’habituelle peur de « perte de contrôle » travaillant une élite ayant besoin de l’ordre établi pour perdurer. Celle-ci refuse un mouvement qui pourrait ainsi poser très rapidement la question politique de la grève générale et du renversement du gouvernement. Aussi, depuis les grandes manifestations de début octobre, elle a tout fait pour favoriser des actions charitables et l’accompagnement de l’émiettement des grèves par des négociations ici et là.

Des pompiers manifestent à Londres, le 6 décembre 2022. (ANDY RAIN/EPA/MAXPPP)

Cette propagation des grèves pose de fait la question du pouvoir à l’extérieur du mouvement (on l’a vu avec les chutes de Johnson et Truss) mais aussi à l’intérieur (la crainte des dirigeants des organisations participantes). Paradoxalement, ces luttes restent économiques dans l’esprit de leurs participants, ce qui empêche de passer au stade « grève générale », modalité qui, par définition, recherche le débouché politique. On voit bien que le fil qui sépare l’économique du politique – c’est-à-dire la généralisation des grèves en grève générale – est ténu, et le sera de plus en plus au fur et à mesure qu’encouragé par la durée, la dimension et la radicalisation progressive du mouvement, l’esprit offensif l’emportera sur le défensif. Le basculement de l’un à l’autre peut se faire à tout moment.

Ce basculement pourrait être provoqué par le Parti Conservateur (Tories) lui-même. En effet, la situation est en train de signer la mort de cet appareil et de ses gouvernements zombies successifs (donc tout son personnel politique). Ce parti pourrait être tenté, pour sortir de son impuissance et pressé par une minorité réactionnaire et haineuse, par un coup de force. Ce pourrait être la mobilisation de l’armée contre les grévistes ! Le gouvernement a très vite commencé à former 600 militaires pour remplacer la police aux frontières largement en grève. Il a fait de même pour les ambulanciers, anticipant leur entrée en grève du 19 décembre. Cette dernière manœuvre aurait pu amorcer une prise de conscience générale et participer à transformer la généralisation des grèves économiques en une grève générale politique pour faire reculer le gouvernement sur cette mesure. Un premier pas vers sa chute. Quoi qu’il en soit, même ce remplacement partiel des effectifs de secteurs en grève n’a pas eu l’effet escompté d’affaiblissement de la grève, le soutien populaire étant trop puissant[27].

Mais cette montée en puissance qualitative peut également compter sur l’influence extérieure.

DE LA GRANDE-BRETAGNE À LA FRANCE ET AU RESTE DE L’EUROPE

L’augmentation de la misère en Grande-Bretagne préfigure ce que l’on va connaître dans les mois qui viennent dans la plupart des pays du continent. Elle annonce en même temps l’ampleur des mouvements sociaux à venir. L’exemple britannique éclaire également la tendance du mouvement à glisser d’un état d’esprit défensif à un état d’esprit plus offensif et, de là, le passage des luttes économiques vers la lutte politique posant la question du pouvoir. Mais ces passages de l’économique au politique peuvent s’avérer être très différents de ceux du Royaume-Uni. Ils sont fonction des pays, de leurs structures, de leurs histoires et de leurs traditions de lutte.

L’exemple britannique éclaire également la tendance du mouvement à glisser d’un état d’esprit défensif à un état d’esprit plus offensif et, de là, le passage des luttes économiques vers la lutte politique posant la question du pouvoir

Il faut dire que la Grande-Bretagne a une histoire plus riche en luttes économiques qu’en mouvements sociaux à caractère politique. Au contraire, si l’on pense à la France, mais aussi à l’Italie, à la Grèce ou à l’Espagne et à certains pays de l’ancienne Europe de l’Est, la tradition de luttes sociales à caractère politique est au cœur de leur histoire. En France, la lutte de classe ouverte, la centralisation du pouvoir, l’agressivité réactionnaire – et la bêtise – particulière de sa classe possédante et de ses dirigeants, font de ce pays l’un de ceux où l’irruption politique – souvent révolutionnaire – se tient immédiatement derrière la question sociale. On vient récemment de le constater avec les Gilets Jaunes. La transformation de mouvements économiques dispersés, comme les très nombreuses grèves actuelles pour des augmentations de salaires, en une grève générale politique, peut être bien plus rapide qu’en Grande-Bretagne. D’autant plus que le tout petit Bonaparte qu’est E. Macron n’a pas d’autre choix, pour continuer à justifier son existence vis-à-vis des partis traditionnels de la bourgeoisie, LR, PS, RN, que de se hasarder à tenter le quitte ou double avec sa réforme des retraites dont la présentation officielle (car nous connaissons l’essentiel) aura lieu le 10 janvier 2023. C’est ce projet qui pourrait bien unifier très rapidement en 2023 les grèves et toutes les luttes pour l’empêcher de mener à bien sa réforme, c’est-à-dire le « dégager ».

Piquet de grève de la CGT devant l’un des sites de Total, le 19 octobre 2022. (© REUTERS/Eric Gaillard)

Depuis les Gilets Jaunes en 2018, puis la dynamique populaire contre le pass sanitaire, on observe l’irruption de revendications économiques ou sociales adossées à une exigence politique : dégager Macron et, derrière lui, en filigrane, dégager le système économique qui le porte, le capitalisme. De plus, même sur le seul terrain économique, ce qui s’est passé le 18 octobre 2022 en France[28] montre que nombre de militants syndicalistes de base, comme partie la plus avancée du prolétariat, cherchent à marcher vers une grève générale qui, dans le contexte français, prendrait tout de suite un tournant politique. Ce scénario, s’il n’est pas encore mûr, n’est plus non plus le slogan de petits groupes. Il s’agit déjà de l’objectif sous-jacent de couches relativement larges du mouvement social et syndical. C’est en effet sous la pression que la CGT, qui ne voulait pas se saisir du rapport de force créé par la grève des raffineurs ayant pourtant réussi à assécher une partie du pays[29], s’est trouvée contrainte de lancer cette journée d’action du 18 octobre. C’est aussi à ce moment que la tentative de réquisition des grévistes par le pouvoir paraissait être la provocation de trop[30]. Celle que les travailleurs ne pouvaient pas laisser passer. Une provocation politique qui exigeait une riposte politique : le retrait de cette mesure contre le droit de grève et le recul politique du gouvernement. L’avant-garde ouvrière et militante s’est donc lancée dans ce 18 octobre pour tenter d’en faire, non pas une journée d’action de plus, mais le premier pas vers la grève générale. Aussi, la journée s’est enrichie de nombreuses assemblées générales, en particulier chez les cheminots. Ceux-ci ont décidé, contre leurs directions syndicales (mise à part Solidaires), de continuer le lendemain, soit en même temps que les ouvriers d’un certain nombre d’entreprises importantes de par leur poids économique ou le dynamisme de leurs équipes militantes. Parmi elles, EDF, les centrales nucléaires, Airbus, Geodis à Gennevilliers, Neuhauser et quelques autres, mais aussi quatre cents lycées qui ajoutaient aux revendications économiques pour les salaires, le refus de Parcoursup, c’est-à-dire le refus politique de la sélection sociale. On avait là le mélange détonnant qui fait les grèves générales et politiques.

Les vacances scolaires pour les lycéens, en même temps que la concession d’une augmentation de 200 euros mensuels aux agents d’EDF[31], l’usure de la grève des raffineurs et enfin le sabotage de l’élan par la direction de la CGT qui refusait de soutenir le mouvement en proposant deux nouvelles journées d’action trop éloignées, on eut raison du mouvement qui s’est éteint au bout de quatre jours.

Paris (12e), hiver 2019. Rassemblement de syndicalistes de la RATP. (LP/J.-G.B.)

Ce mouvement a toutefois montré qu’il existe chez bien des militants, et dans une avant-garde ouvrière et jeune assez large, l’envie et la conscience qu’il faut construire une grève générale s’exprimant en un « tous ensemble ». D’autre part,  le repli qui a suivi n’a en rien diminué le nombre de grèves pour les salaires, qui n’ont peut-être jamais été aussi nombreuses, dont un nombre significatif sont victorieuses[32]. Certaines se sont tenues et se tiennent sans les syndicats (du moins sans leur initiative et méthodes d’organisation au départ), comme la grève des contrôleurs SNCF (rejoints par certains aiguilleurs) qui s’est tenue durant les fêtes et qui a été lancée par le collectif national ASCT (CNA) rassemblant plus de 3 500 membres sur 10 000 contrôleurs. Même si le préavis posé pour le week-end de Noël n’a pas été reconduit le week-end du Nouvel An du fait d’un accord important entre les syndicats et la direction, cette lutte est un pas important vers une auto-organisation conséquente[33]. De plus, beaucoup d’actions ont eu lieu durant les vacances, dans le même geste offensif qu’en Grande-Bretagne ou au Portugal, et avec des revendications de 200, 300, 400 ou même 500 euros de plus par mois, soit bien au-delà de la simple compensation de l’inflation récente. L’idée est toujours de reprendre ce qui a été volé depuis des années, car les travailleurs sont bien conscients que le rapport de force général est en train de tourner, certes très lentement, en leur faveur. Et qu’il leur est possible de contribuer à infléchir la tendance en ce sens, même à de petites échelles.

L’idée est toujours de reprendre ce qui a été volé depuis des années, car les travailleurs sont bien conscients que le rapport de force général est en train de tourner, certes très lentement, en leur faveur

Enfin, forts de cette conscience, ceux qui se sont retrouvés le 18 octobre, ainsi que bien des Gilets Jaunes, des militants écologistes radicaux, des jeunes, des lycéens et étudiants, des féministes, des anti-racistes et anti-fascistes, voient bien que la réforme des retraites, même si elle ne les touche pas directement, est une contre-révolution civilisationnelle (Cf. Retraites et chômage : sous les canons du marché). Pour cette raison, elle peut être le lieu d’unification de toutes les colères. Tous ont bien l’intention de s’y engager dans le but d’affaiblir durablement Macron et son gouvernement. De les faire chuter en même temps que leur « monde », comme le mouvement  « Nuit debout »  de 2016 l’avait formulé.

Manifestation à Rennes le 18 octobre 2022. (La Provence)

Les hésitations du clan Macron, qui a repoussé l’annonce de la réforme des retraites du 15 décembre au 10 janvier, témoignent aussi de cette conscience qu’un affrontement d’ampleur est très probable. Ce sont les manifestations des inquiétudes et des divisions d’une classe dirigeante vivant dans la crainte de voir son hégémonie directement remise en cause. L’appel à la grève du 10 janvier à la RATP, le lendemain de l’annonce, est une riposte directe à cette déclaration de guerre que constitue la réforme des retraites. Elle dit l’envie et la capacité de contre-attaque politique qui anime les travailleurs.

Cette réaction de la classe ouvrière française pourrait prendre un tour européen, enflammant en 2023 un continent animé en bien des endroits par la nécessité de la grève générale. L’exemple des Gilets Jaunes avait déjà fait tache d’huile dans une vingtaine de pays, dont de nombreux européens[34]. Aujourd’hui, alors que des mouvements de grèves ou de luttes notables émergent en Irlande, Autriche, Allemagne, Norvège, Serbie, Bosnie, Pologne et même en Suisse, la grève générale travaille souterrainement  l’Italie, la Grèce, l’Espagne, le Portugal, la Belgique, les Pays Bas, mais aussi la Bulgarie, le Kosovo, le Montenegro, l’Albanie, les pays baltes et la Hongrie. Sans oublier la Turquie, à cheval entre l’Europe et l’Asie[35]. Les mouvements sociaux y sont nombreux, les journées de grève générale s’y sont multipliées, tandis que les tensions politiques anti-gouvernementales s’y sont intensifiées proportionnellement à la montée de la colère sociale.

LA RÉVOLUTION CONTRE LA GUERRE

Une partie de l’ancienne Europe de l’Est est partie intégrante de la lame de fond qui agite l’Ouest, ce qui est totalement inédit depuis la Seconde Guerre mondiale. Quelles en seront les conséquences ? Quelles répercussions un mouvement européen important de grèves peut-il avoir sur la Russie, sur l’Ukraine et sur la guerre ? Nul ne peut le dire, mais un tel scénario ne sera pas sans effet géopolitique.  

Les hésitations du clan Macron, qui a repoussé l’annonce de la réforme des retraites du 15 décembre au 10 janvier, témoignent aussi de cette conscience qu’un affrontement d’ampleur est très probable

En septembre 2022 la contre-offensive ukrainienne démarre, témoignant plus clairement du basculement des temps. Jusque-là, beaucoup admiraient la capacité de résistance du peuple ukrainien dont l’action, ne l’oublions pas, s’inscrit dans le prolongement d’une révolution, celle de Maïdan en 2014[36]. Pour masquer la réalité de cette révolution, au final battue par une faction de la bourgeoisie ukrainienne[37], on employa le signifiant vide de « révolution orange ». Cette réduction dans les termes eut l’effet d’entretenir une méconnaissance générale de l’évènement en Occident, voire un dédain certain. Pourtant, cette révolution fut, pour partie, authentiquement populaire, et c’est ce qui donne aujourd’hui un caractère subversif à un pan de la résistance ukrainienne. Si une certaine ferveur révolutionnaire contribue aujourd’hui à stopper l’avancée de la guerre, il est possible d’espérer un retournement contre Zelensky et le capitalisme qu’il a contribué à largement développer dans le pays[38]. Des réseaux de solidarité accueillant hier les réfugiés ukrainiens et se demandant jusqu’à quand l’Ukraine allait pouvoir tenir face à la machine de guerre russe, se posent à présent la question d’accueillir les déserteurs de l’armée russe et se demandent jusqu’à quand pourra tenir le dictateur Poutine. Justement parce que le moral est du côté ukrainien, pas du côté russe et encore moins de son armée.

Genou à terre en hommage au collègue suicidé, pendant la grève des salariés de GRDF, sur le site de Trudaine, à l’appel du syndicat CGT-Energie et UGICT, le 24 novembre 2022, à Paris, France

Cette contre-offensive ukrainienne produit des effets équivalents, du point de vue politique et moral – en changeant ce qu’il faut changer – à l’offensive du Têt de 1968 menée par le peuple vietnamien[39]. Ce fut le tournant de la guerre du Vietnam car elle conforta la méfiance de la population américaine à l’égard du discours optimiste de l’administration Johnson, amenant ce dernier à renoncer à se représenter à l’élection présidentielle. Elle annonçait la défaite américaine définitive de 1975. C’est de ce tournant dont il s’agit à l’échelle mondiale et qui se reflète dans l’offensive ukrainienne. Les rapports de force changent, les classes populaires passent à l’offensive et marquent des points, expérimentent, gagnent parfois, cherchent leur indépendance politique par delà les vieux appareils, les vieilles traditions, les vieux préjugés, les vieilles frontières. Bien sûr, le vieux monde résiste.

Le gouvernement britannique attaque violemment les grévistes en les présentant comme des alliés de Poutine, la cinquième colonne dans le pays, des traîtres, … Même si cela ne fonctionne pas, soyons sûrs que nous aurons droit à ce type d’arguments de guerre partout demain. Et inversement du côté de la propagande de Poutine. Ce n’est pas nouveau : la fuite dans la guerre n’est qu’un moyen de détourner la montée de la révolution[40]. Il n’ y a rien d’étonnant à ce que la propagande contre les luttes des classes laborieuses prenne les contours d’un discours martial et nationaliste en faveur des possédants. Ainsi, ce qui est en jeu quand la grève générale se heurte à la guerre, c’est la libération de tous ceux qui jusque-là cherchaient encore des maîtres, de Biden à Poutine. Bref, l’objectif est que l’outil qu’est la grève générale permette de mettre fin à la guerre entre les hommes pour mener la guerre aux tyrans.

CONCLUSION

Comment une grève générale européenne, ou simplement la poussée vers un tel scénario, accompagnée de l’ébranlement des régimes occidentaux en place, peut-il se greffer à la possibilité de battre ou de faire tomber Poutine, un des vecteurs de la réaction mondiale ?

Il n’ y a rien d’étonnant à ce que la propagande contre les luttes des classes laborieuses prenne les contours d’un discours martial et nationaliste en faveur des possédants

Cela paraît impensable si l’on s’en tient aux visions géostratégiques du dessus. Mais l’esprit nouveau, ce monde nouveau qui germe par en bas, lui, rend crédible un tel horizon. L’aspiration à la liberté est contagieuse, tandis que les situations révolutionnaires émergent le plus souvent des guerres. Le peuple russe le confirmera-t-il à nouveau ? Les travailleurs de Russie, dont la misère s’est considérablement aggravée avec la guerre, encouragés par cet appel d’air des peuples révoltés ébranlant leurs propres régimes en Europe, peuvent contribuer à faire cesser la guerre en s’opposant à Poutine. Cette dynamique pourrait prendre racine dans les maillons faibles de l’impérialisme russe, c’est-à-dire chez les peuples périphériques de la fédération de Russie, opprimés et humiliés, qui ont déjà manifesté cette volonté de tenir tête en refusant d’envoyer leurs enfants servir de chair à canon. Elle pourrait aussi émerger des classes ouvrières des peuples d’Asie centrale, dominés par des dictateurs souvent proches du régime russe et où l’agitation sociale est importante, voire insurrectionnelle.

Grève générale de 24 heures à Athènes, en Grèce. Photo prise le 9 novembre 2022. (REUTERS/Alkis Konstantinidis)

Nul ne peut prédire la suite des événements, ni comment ceux-ci vont se dérouler. Néanmoins, il est certain que le chemin emprunté par ces mouvements est celui du dépassement des frontières entre les peuples et de l’abolition des barrières entre les sexes, les âges ou les castes. C’est ce qui est en train de mûrir des tréfonds de l’Asie (Cf. Un nouveau tournant dans la situation mondiale (1/3)) et de l’Europe, comme nous venons de le voir. C’est également ce qui gronde des profondeurs des Amériques, comme nous le verrons dans un troisième volet. Car la montée vers la perspective d’une grève générale politique révèle en même temps l’effritement des autorités des régimes en place, leur impuissance grandissante à tromper les peuples et les classes exploitées, l’usure de leurs politiques xénophobes, racistes et nationalistes visant à la reproduction de leurs intérêts. Nous assistons à une crise de la direction politique de la bourgeoisie, celle-ci ne réussissant plus à créer le consentement de la population autour des politiques du capital. Enfin, ce tournant donne naissance aux hommes et femmes qui porteront la grève générale de demain et qui cherchent un nouvel internationalisme révolutionnaire. Ce que nous verrons dans le troisième volet.

C’est ça l’air du temps qui vient. C’est ça que faire reculer Macron sur les retraites, dans le contexte mondial et européen actuel, porte en conséquence. Soyons conscients de l’ébranlement général en cours dans lequel peut s’inscrire une lutte contre la réforme des retraites. Le moment de l’heure où « en bas on ne veut plus et en haut on ne peut plus » se rapproche, c’est pourquoi 2023 annonce bien des chambardements. Soyons prêts et à la hauteur des événements à venir !

Jacques Chastaing


Notes de la rédaction :