L’archéologie que nous construisons

L’archéologie que nous construisons

Proposition d’orientation à l’adresse de la profession et des autres secteurs

Ce texte a été rédigé par des membres des Groupes Archéo en Lutte (GAEL) durant le premier confinement ayant duré du 17 mars au 11 mai 2020. Dans le sillage de cette réflexion générale, les revendications qui suivent ont quant à elles été formulées lors de la première rencontre d’été des groupes, en août 2021. Le but était de dessiner un horizon au présent que nous vivons et qui manque cruellement d’une proposition sur laquelle fonder notre action.

Affaiblie, l’archéologie est dans le collimateur des géants du BTP soutenus par l’État, comme des potentats locaux, promoteurs et hommes politiques. Déjà, le décret du 8 avril 2020, donnant aux préfets les pleins pouvoirs relatifs en matière d’aménagement du territoire dans le cadre du plan de relance, avait été rude. Entre-temps, la réduction de moitié du budget des fouilles programmées, ces fouilles-écoles indispensables à la formation des archéologues, a condamné des chantiers (Cf. Communiqué du 22 février 2022). Durant ces vacances ce fut encore la tentative de déstabiliser le cadre légal des opérations préventives (interventions archéologiques avant construction), soit le pivot professionnel de l’archéologie, par une loi de dérogations ambiguë. Celle-ci sous-entendait que les diagnostics préliminaires ne sont pas essentiels. Cette mesure a été retirée, mais l’attaque a été frontale.

Pour ce qui est des droits au salaire, ils s’amenuisent à mesure que le gouvernement monopolise la vie publique et que l’individualisme concurrentiel progresse. Les attaques contre les droits sociaux et les solidarités se poursuivent. Une nouvelle réforme de l’assurance-chômage risque encore d’ajouter des restrictions aux restrictions et de faire drastiquement baisser nos prestations (déjà fortement impactées, parfois de moitié pour les nouveaux entrants). La réforme des retraites revient sur le billard pour faire travailler plus longtemps. Enfin, le RSA va perdre son inconditionnalité : d’ici 2024, il faudrait travailler entre 15h et 20h pour y être éligible. Le tout alors que l’inflation, à peine contenue, atteint en France les 6 % et que l’augmentation des profits ne signe pas la fin de l’abondance pour les monopoles1.

Dans ce contexte, l’ébauche suivante peut servir de base de réflexion au développement de grands principes collectifs. Contre la raison instrumentale et gestionnaire constamment à nos trousses, l’enjeu est le même partout : trouver le moyen d’exprimer la souveraineté des producteurs sur leur travail.

L’archéologie que nous construisons est une archéologie qui réfléchit aux identités et aux modèles sociaux pour contribuer à l’émulation critique.

Celle qui tend au dépassement des préjugés de notre modernité se concevant comme unique et absolue : absolument indépassable. Nous faisons à l’inverse l’expérience de la discontinuité par nos travaux de fouilleurs et de chercheurs. Ils nous permettent d’affirmer que non, le progrès n’est pas continu, mais soumis à des flux et des reflux. La seule constante est celle de l’événement qui surgit et déstabilise, parfois reconfigure en profondeur lorsque les gens s’en saisissent collectivement. D’ailleurs, si nos vies se déroulent de manière si peu linéaire, comment pourrait-il en être autrement de l’Histoire ? Notre discipline, étudiant les vestiges matériels des sociétés, disparues ou non, se doit de contribuer à une pensée active et engagée sous peine de se dénaturer, de se désagréger dans une science de la neutralité neutralisée. Elle est en effet par essence une science de partis pris et d’expérimentations s’étant inventée dans l’adversité, face à ces mêmes pouvoirs politiques et économiques détruisant lien social et patrimoine avec une férocité renouvelée.

Exploitation forestière en marge de vestiges archéologiques. Alentours de Rothau, Bas-Rhin, été 2021. Photo, Alaoui O.

L’archéologie souhaitée est une archéologie qui se situe à l’opposé de la glorification du passé et des intérêts purement économiques accentuant inégalités de richesse et de pouvoir : des romans nationaux reconstruisant une grande histoire partagée par toute la population sous le prisme de l’union sacrée, au processus de domination des hommes sur les femmes s’adossant à des présupposés biologiques et culturels universalistes erronés, confinant au fatalisme, au vu de la richesse des exemples ethnographiques et historiques à notre disposition. Notre discipline est aussi capable de remettre en cause la vision essentialiste des origines ethniques justifiant tous les fantasmes identitaires d’homogénéité raciale prenant corps dans des politiques excluantes, discriminantes et ségrégationnistes, que le confinement a rendu encore plus visibles2. Notre discipline est encore capable de réduire à une simple expression contingente les limites imposées par les frontières comme cadre spatial et mental indépassable et indispensable. Alors même que l’humanité a pris forme par d’imposants mouvements migratoires, ce schéma de partition du territoire paraît dérisoire à l’échelle de l’histoire.

Ainsi, comme les réponses à ces enjeux sociétaux, la réponse à la crise sanitaire aurait pu tirer des leçons d’une myriade d’études fiables s’intéressant aux stratégies de survivance et d’adaptation des populations et des civilisations passées.

Une archéologie rigoureuse et transparente dans la collecte des données, et honnête dans ses démonstrations.

C’est-à-dire qui se laisse du temps pour critiquer, raconter et dialoguer, et non simplement « communiquer » et « récolter » durant des rencontres convenues et bien souvent verrouillées par des protocoles. Ceci implique de tisser du lien dans des dynamiques de coopération et de partage, bien au-delà des logiques privatives3 et des limites supposées de la discipline. L’époque que nous vivons semble décisive, pleine d’écueils et de possibilités.

Parmi elles se trouve l’horizon d’une archéologie comme l’un des points de jonction des sciences humaines et sociales. Notre petit monde est à la fois pris dans les rapports de force politiques de l’aménagement (habitation, transport, énergie, industrie, etc.) (Cf. Misères de l’archéologie), dans l’engrenage des évolutions techniques et scientifiques, mais aussi des grands champs de réflexion animant nos sociétés. C’est pourquoi les archéologues ont besoin d’à peu près toutes les disciplines pour analyser et interpréter ce qu’ils mettent au jour, contribuant ainsi à une anthropologie intégrale posant la nécessité de la sauvegarde du patrimoine matériel et immatériel.

Ossements de faune fraichement déterrés. Bas-Rhin. Photo, François Magar

La crise sanitaire dont nous sortons à peine a par exemple été prétexte à la privatisation de l’espace public. Le décret du 8 avril 2020 (2020-412) permet aux préfets de passer au-dessus des différents codes en vigueur (Construction, Urbanisme, Environnement, Patrimoine…) qui, jusque-là, garantissaient le contrôle du territoire par la puissance publique censée nous représenter. Le plan de relance économique condamne de fait ce qui est considéré comme des « contraintes administratives » par les politiques et les aménageurs, notamment celles de l’archéologie. Cette mesure accentue encore la rupture anthropologique, symbolique et matérielle, entre nature et civilisation que nous connaissons depuis l’amorce de l’ère marchande et industrielle. Celle-ci, qui fait force de loi, se développe sous le règne d’une technique mise au service d’un travail mort où la machine remplace progressivement l’humain par souci d’économie, réduisant la valeur de ce qui est produit.

Cette logique, qui fait désormais irruption dans tous les aspects de nos vies, considère que tout est potentiellement matière première à exploiter, à moindre coût et pour un maximum de rendement. Elle met aujourd’hui en péril jusqu’à l’espèce qui l’a systématisée. L’archéologie, par son recul temporel unique, ne peut plus se contenter d’accompagner et d’entretenir cet état de fait comme une chose allant de soi. Elle ne peut plus se contenter de déblayer passivement, à un rythme qui ne permet pas même un travail scientifique de qualité, les terrains confisqués par les grands groupes au nom de projets de lotissements bétonnés et de zones industrielles vidant villes et villages de leurs producteurs.

Une archéologie qui fonde sa pratique sur des principes égalitaires et démocratiques tout aussi rigoureusement appliqués que ses méthodes scientifiques.

C’est-à-dire une archéologie réellement tournée vers la société, transmettant données, connaissances et méthodes, y compris à l’échelle locale. Car c’est aussi à ces niveaux, à ces plus fins niveaux de proximité, que toutes les spécificités d’un travail peuvent être saisies et mises en valeur. Après avoir appliqué la bonne démarche scientifique, nécessitant retrait, discours raisonné et argumenté4, il s’agit en effet du second défi du chercheur, de la seconde étape (indissociable de la première) de sa responsabilité : accompagner le cheminement de sa production au sein de la société. Un engagement qui évite bien des instrumentalisations ainsi que l’écueil de l’expert en surplomb. Le scientifique toisant de son promontoire de savoir la collectivité.

Le contenu pédagogique doit permettre, par sa forme, d’alimenter cet élan de curiosité qui est le moteur de notre démarche et l’un des fondements de ce qui n’est pour nous pas réductible à un emploi, mais qui s’exprime en une véritable passion. Actuellement, nous ne pouvons plus nous contenter de journées portes ouvertes nationales servant de cache-misère et, même indirectement, de vitrine commerciale à des entreprises cherchant à se placer sur le « marché du patrimoine » (depuis l’ouverture à la concurrence en 2003). Celles-ci ne suffisent en rien et ne permettent sans doute pas une compréhension active (celle qui modifie son rapport au monde) de la part du public. Elles se placent de plus en plus du côté du divertissement culturel.

Prospection dans le cadre des activités d’une association locale d’archéologie. Bas-Rhin. Photo, François Magar

Les institutions n’ayant plus la capacité de s’ouvrir largement à la société, asphyxiées et asséchées par les logiques managériales et concurrentielles, à l’instar de l’Université, d’autres cadres doivent être investis et développés pour inverser la tendance. Partout nous devons prendre une position claire contre les arguments d’autorité émanant de grandes figures, le plus souvent masculines, qu’on ne pourrait remettre en cause du haut de leur statut d’expert. Nous l’avons constaté durant le confinement, l’aura d’une carrière médiatique et des publications nombreuses prennent le pas sur le fond ; le discours polémique sur le débat argumenté. Ce principe démocratique peut être facilité par le cadre qu’offre l‘association, et ses multiples variantes, ayant largement contribué à l’ancrage vivant de notre discipline auprès d’un public demandeur. C’est cette forme, la plus inclusive existante, qui est pourtant en difficulté par manque de financements, de reconnaissance et de temps d’engagement nécessaire à leurs acteurs.

En réalité, notre discipline porte en germe les fondements permettant de dépasser les clivages sociaux d’un monde, accumulateur et genré, qui montre plus que jamais ses limites. Et pour cause, elle permet de parler historiquement des antagonismes, tout en s’y confrontant au présent : villes/campagnes, exécutants/concepteurs, institutions/société, écologie/économie, homme/femme, etc. Sa force réside bien en ce qu’elle est à la fois du côté de la conscience historique et du vécu le plus pragmatique.

Une archéologie qui doit donc former des archéologues capables d’une prise de recul historique et spatiale, mais encore de remettre en cause l’organisation du travail à partir de leur vécu et de leurs besoins concrets.

L’archéologie étant par nature à la croisée des disciplines et des pratiques, son enseignement gagnerait à s’ouvrir largement aux autres disciplines. Elle permettrait à l’étudiant de pratiquer le dialogue dans la recherche avant même d’exercer le métier, et ainsi d’éveiller sa capacité critique pour juguler une passivité endémique à notre mode de vie. En outre, l’enseignement universitaire permettrait d’explorer l’archéologie dans toute son application actuelle par le biais des associations, acteurs incontournables sur le terrain, des fouilles programmées et de l’archéologie préventive. L’étude de la culture matérielle nécessitant une approche de l’enseignement par la technique, systématiser les échanges avec des associations de reconstitution et des artisans offrirait une connaissance approfondie des processus de production d’un objet et de ses modes d’utilisation. Dans cet enseignement, la séparation entre filières professionnalisantes et filières consacrées à la recherche n’aurait plus lieu d’être : l’archéologue exercerait à nouveau un métier complet, à la fois pratique et intellectuel.

Dans son application actuelle, notre monde, en tant que discipline à cheval entre le BTP et la recherche, est un microcosme représentatif du niveau de dégradation de nos sociétés. L’archéologie préventive notamment, opérant en amont des chantiers, est particulièrement soumise à la pression des impératifs économiques et politiques qui instaurent le conflit d’intérêts comme système5 : le donneur d’ordre, également garant de la qualité scientifique des chantiers, se trouve dans une situation d’entre-deux déséquilibrée. Il est évident que l’analyse scientifique qui conduit aux prescriptions archéologiques devrait être exercée dans un cadre indépendant du dispositif administratif actuel. Elle offrirait alors une version d’analyse véritablement libre, totalement dégagée des intérêts du pouvoir et du temps économique pressurant la recherche de terrain.

La perte de sens dans le travail prend donc racine dans ce rapport de force souvent défavorable6 qui conduit à une vision partielle des sites étudiés. Mais elle réside également dans la division des tâches nuisant à la qualité scientifique d’un travail qui, devenu répétitif, finit par être accompli sans passion par des « techniciens de fouille ». Alors que le fouilleur, comme tout chercheur, se doit de comprendre ce qu’il fait et pourquoi, au nom de quoi et pour qui, il est de plus en plus utilisé comme simple exécutant, qui plus est, embauché sur de courtes périodes (en CDD ou en intérim) en fonction des besoins générés par le rythme de l’aménagement.

Relevé de fouille dans le cadre d’une thèse universitaire. Bas-Rhin. Photo, François Magar

La fin de ces catégories de statut (fouilleur/chercheur) et de contrat (précaire/stable) permettrait de remettre en cause la division du travail séparant métiers manuels et intellectuels, là ou l’archéologie se veut totale dans sa pratique. Et par là de lutter structurellement contre les inégalités de condition et le phénomène de lassitude, voire d’abandon, notamment causé par les effets délétères (physiques et psychologiques) de la répétition fordiste des gestes.

Enfin, la lutte conséquente contre le machisme, omniprésent sur les chantiers et à l’Université des potentats où l’omerta règne, commence par des situations salariales stables et protégées, qui permettent une réelle implication des personnes pour leurs droits, sans crainte de sanctions, particulièrement celles s’effectuant clandestinement. Sans ce changement, tous les efforts pour juguler ces attitudes seront au mieux, vains, au pire, simples postures ou stratégies de communication.

Car la question est comment renouer avec la possibilité de bien faire des choses pertinentes ?

Actuellement, l’organisation du travail transforme une situation où, a priori, nous aimerions œuvrer rigoureusement à notre métier, en impasse, tant nous sommes privés des conditions pour bien faire. Ce qui n’est absolument pas spécifique à notre secteur. Chercheurs, enseignants, soignants, cadres et ingénieurs désertent pour cause de mauvaise rémunération, mais surtout en raison de conditions de réalisation tellement saccagées, qu’il leur devient impossible d’entretenir l’envie d’œuvrer aux tâches qu’ils devraient pourtant pouvoir réaliser avec passion et engagement. La « crise des vocations » se généralise et découle de ce qu’il est intolérable de soigner au chronomètre, de concevoir de l’inutile, d’enseigner n’importe quoi ou de fouiller n’importe comment. Qui plus est en sous-effectif et pour si peu de valorisation sociale.

Une archéologie viable serait en définitive une archéologie basée sur le rythme de la maturation des idées, de l’imprévu des découvertes et du repos des corps.

Ce qui induit que nous devons être les organisateurs de nos métiers, sans contremaîtres ni trame hiérarchique, si ce n’est d’expérience, afin de libérer du temps salarial pour étudier (d’autres disciplines), pratiquer (d’autres formes de connaissance), se tourner vers des activités sociales ou militantes (enseignement, sport, associations, syndicalisme, etc.), et développer sa singularité en toute intimité (familiale notamment). Un temps partiel en temps complet qu’il faut souhaiter à toute la société, appelant la garantie d’un salaire lié à la personne comme droit politique. Une rémunération qui serait donc détachée du poste (auquel l’emploi nous assigne), toujours soumis à l’arbitraire d’un marché faussé par la logique de la course aux profits (ce qu’ils appellent l’offre et la demande).

D’où la nécessité de défendre, d’améliorer et d’étendre le statut de fonctionnaire, la logique du salaire continué de l’assurance-chômage, des retraites et de l’intermittence ou, plus globalement, du régime général de la Sécurité sociale. Autant d’institutions du travail édifiées par le mouvement social et qui portent en germe la logique de la richesse socialisée gérée par les premiers concernés : les citoyens-producteurs. Cette logique permet en effet d’envisager un système basé sur la subvention et un salaire détachés des aléas du marché, du diktat des financeurs et de l’arbitraire patronal7.

Fouille dans le cadre des activités d’un association locale d’archéologie. Bas-Rhin. Photo, François Magar

Si nous adhérons à cette vision du travail où la valeur est contenue dans l’acte en lui-même, dans le fait de faire, de mettre en œuvre, les stages en fouilles programmées, parfois payants, toujours non rémunérés, doivent être revus (Cf. Communiqué du 22 février 2022). Pourtant obligatoires dès la deuxième année de licence, ils aggravent la précarité étudiante en plus d’instituer l’idée que l’archéologie, c’est ça : du bénévolat au service d’une science de plus en plus privatisée. Une colonie pédagogique où l’exploitation est normalisée et justifiée par la catégorie « job passion ». En l’état, génération après génération, ils distillent insensiblement un réflexe de servilité par une situation donnée comme toute naturelle. Oui, vous, futurs adultes indépendants, citoyens critiques, scientifiques et chercheurs, devez sacrifier vos mois d’été que les bourses ne couvrent pas (39 % des étudiants sont boursiers, 40 % travaillent), et vous faire à l’idée que vous ne pourrez pas travailler parce que vos stages obligatoires vous l’imposent. Des stages cher payés qui, à la fin de votre cursus (avec entre trois et dix ans d’études au compteur), débouchent sur une décennie de CDD à la volée !

Fouille dans le cadre des activités d’un association locale d’archéologie. Bas-Rhin. Photo, François Magar

L’archéologie n’a décidément pas à être cette épreuve de force.

Par les potentialités rénovatrices que porte l’archéologie, cette science sociale et politique capable de remettre en cause les dogmes de l’éternel ou de l’immuable justifiant exploitations et dominations toujours construites, nous nous engageons à poser les jalons d’un travail libéré, conforme à nos aspirations et à nos besoins. Nous nous engageons aussi à repenser collectivement l’ensemble de nos institutions sociales, politiques et économiques aux côtés des autres secteurs.

Conscients du désastre de la civilisation capitaliste, nous appelons chacun et chacune à rallier les luttes susceptibles de contribuer à la constitution d’un rapport de force social conséquent. Nous encourageons également à rejoindre, chacun à son échelle, toutes les initiatives permettant d’avancer vers la formulation d’une proposition commune désirable dans la perspective de rompre avec le mode de production ayant mené aux crises environnementales, sociales et démocratiques qui menacent aujourd’hui nos conditions d’existence.

Des propositions comme boussole

L’objectif des Groupes Archéo En Lutte est de produire des réflexions collectives à même de guider notre action au sein des secteurs de l’archéologie (Cf. Plateforme de revendications provisoires). Nous nous sommes mis d’accord sur plusieurs axes revendicatifs nous paraissant essentiels afin de constituer un horizon commun à nos luttes. Plutôt que de rester cantonné à des revendications défensives contre la dégradation des conquêtes sociales, l’objectif est de se livrer à la discussion d’un contre-modèle à ce qui nous est imposé, à savoir l’individualisation de nos parcours dans le cadre de la concurrence économique libérale : les petits contrats au lance-pierre (CDD, CDI chantiers, contrat de projet), le statut d’auto-entrepreneur, la disparition programmée de la protection sociale.

1. Élaborer une sécurité sociale adaptée à notre métier sous la forme d’un salaire continué inspiré du régime de l’intermittence/assurance-chômage, mais débarrassée des normes libérales injectées par les contre-réformes successives de ces dernières décennies (un quota d’heures à faire dans le mois, le contrôle des parcours par le système des cachets, la limitation des indemnités dans le temps pour forcer à la reprise (comme si elle dépendait des bénéficiaires) …). Cela permettrait aux CDD, par leurs cotisations, de libérer du temps pour publier, communiquer, participer à des projets associatifs ou de médiation, penser à l’organisation de la discipline, défendre leurs conditions de travail ou simplement s’investir ailleurs (dans d’autres domaines). L’enjeu est de libérer les archéologues de la pression d’une organisation du travail en flux tendu en validant tout le travail non reconnu par les normes du marché de l’emploi et pourtant nécessaire au bon fonctionnement de notre métier, à l’entretien de notre passion et à l’équilibre de nos vies.

2. Pour cela, nous devons nous appuyer sur un fonds national et interprofessionnel destiné à l’archéologie et au patrimoine. Il prendrait la forme de caisses d’investissement et de salaires. Celles-ci seraient gérées par nos représentants (des archéologues, des conservateurs, etc.), en lien avec les aménageurs, sur le modèle de l’Unédic de 1946. Plusieurs options, possiblement complémentaires, pourraient permettre d’alimenter ces caisses : un taux de cotisation indexé sur les profits des grandes boîtes du BTP (dernier chiffre d’affaire de Vinci  : 43 milliards), une forme d’assurance pour les aménageurs ou un impôt, qui serait d’ailleurs justifié par la destruction systématique du paysage et du patrimoine. Ce système de « salaire continué » et d’investissement par « subvention » (et non pas par prêt bancaire), alimenté par la valeur socialisée dans les caisses patrimoniales, irait dans le sens d’une réelle libération du métier.

La dépendance à l’emploi offert par le privé, tout comme la tutelle d’un État pouvant geler, revoir à la baisse ou licencier en fonction des normes d’austérités (dette et déficit limités par les traités de libre-échange), seraient brisés. La discipline pourrait alors être capable, en toute indépendance scientifique, de développer un ancrage territorial plus serré (via les associations et les communes), de traiter les données dans le cadre de problématiques de recherche élaborées et de manière pérenne, d’édifier de nouveaux cadres et d’expérimenter de nouvelles méthodes. Tout ça sans subir l’arbitraire des fluctuations de l’aménagement.

3. Repenser le statut du « technicien » dont le terme doit être abandonné au profit d’archéologue. Cela passe par la redéfinition des fiches de poste pour chaque niveau d’étude, et que chacun soit pris en compte lors de l’embauche comme base du calcul des salaires.

  • 1 Ce sont 174 milliards de bénéfices pour le CAC 40 en 2021. Entre avril et juin, 544 milliards de dividendes ont été versés à l’échelle mondiale et 44 milliards en France. C’est une augmentation de 33 % au second trimestre pour notre pays. Un taux supérieur à la moyenne européenne. Les profiteurs de guerre sont quant à eux légions : profitant de la hausse des prix de l’énergie, Total a empoché 5,7 milliards de bénéfice au second trimestre, contre 2,2 milliards en 2021. Rappelons que le blocage temporaire des prix à la pompe consiste à réduire les taxes, pas à prendre sur les profits. Alors que l’on sait que l’augmentation de l’énergie (et des prix en général) est le fait de la spéculation (indexation des prix sur ceux du marché), ils continuent à socialiser les pertes quand ça va mal (l’État et les institutions du travail aident les entreprises sans contreparties) mais pas les profits quand tout va bien.
  • 2 Ce genre de traitement était historiquement réservé aux jeunes de banlieues ou aux citoyens mobilisés, notamment depuis la Loi Travail de 2016 qui s’est déroulée sous la loi martiale d’un État d’urgence ayant duré deux années (des attentats de 2015 à novembre 2017). Une étape a été franchie avec le mouvement des Gilets Jaunes dont on sait le niveau de répression subi. Il s’est, avec la pandémie, répandu à toute la société sous la forme de normes hygiénistes largement dictées par des choix politiques et économiques néolibéraux (coupes budgétaires, fermetures de lits, privatisation de la recherche posant un problème de contrôle et de redirection de la production en cas d’urgence, politique visant à favoriser les gros pôles hospitaliers au détriment de la médecine de prévention locale, etc.
  • 3 Souvenons-nous de la Loi Pluriannuelle de la Recherche revendiquée « élitiste et darwinienne » par le président du CNRS, renforçant l’emprise des logiques concurrentielles à l’Université. Malgré la forte opposition de l’hiver 2019-2020 dans le cadre d’un mouvement interprofessionnel contre l’assurance-chômage et la réforme des retraites sabré par le premier confinement, celle-ci fut actée le 24 décembre 2021. Cette période a été marquée par un confinement partiel (limitation des déplacements, des rassemblements, télétravail, couvre-feu, nouvelles fermetures des universités et des lieux culturels, etc.) qui empêchait évidemment toute mobilisation.
  • 4 Règles d’énoncé des hypothèses, d’élaborations et de traitement du corpus, de vérification des données, de rigueur du raisonnement, de confrontation des résultats, de mise en discussion au fur et à mesure de l’avancée ou de la prise en charge des critiques.
  • 5 Quelques mois après la coupe drastique du budget des fouilles-écoles dites programmées, les dérogations de la Loi de Protection du Pouvoir d’Achat (adoptée le 16 août 2022) concernant l’aménagement du territoire, remettaient directement en cause la viabilité de l’archéologie préventive. Ainsi, les « opérations d’archéologie préventive [ne devaient avoir] lieu que si les travaux d’aménagement [étaient] susceptibles d’avoir un impact notable et direct sur le patrimoine ». Ces opérations, si elles n’étaient pas « réalisées dans un délai compatible avec la date de mise en service fixée par le ministère de l’énergie », devaient être « réputées réalisées. ». Voir : https://www.cgt-culture.fr/projet-de-loi-pouvoir-dachat-le-parlement-va-t-il-accorder-un-permis-de-detruire-des-sites-archeologiques-aux-amenageurs-20181/?fbclid=IwAR1XF1Rwrddkb0p-bBRqI_8nHKbROh9HJrJZs9OXAbu6GeS0Fc77GwdpBUU
  • 6 Les scandales liés aux grands aménageurs comme Vinci sont légions. Par exemple, la filiale de Vinci, Arcos, rappelée à l’ordre pour au moins six entraves aux travaux archéologiques, a recouvert, dans une précipitation absolue, un projet de fouille sur le tracé du GCO début 2019, vers Vendenheim. Dans la foulée, la DRAC publie le 26 mars un arrêté annulant la mise en œuvre de la seconde tranche de fouille « considérant que la première tranche des fouilles a permis de récolter les renseignements nécessaires à la compréhension du site. ». Mesure diplomatique pour sauver les apparences, puisqu’il était de toute manière devenu impossible de fouiller en raison des volumes de terre déplacés sur la zone. Source : https://www.rue89strasbourg.com/gco-pres-de-vendenheim-arcos-a-enterre-un-projet-de-fouille-archeologique-juge-necessaire-151572
  • 7 Voir les travaux du réseau salariat et de Bernard Friot sur le salaire à vie et le système des caisses économiques. Puissances du salariat, 1998 (réed. 2021), Un désir de communisme, 2020, & En travail. Conversations sur le communisme, 2022.

Tempête sur l’Asie (3/3)

Tempête sur l’Asie (3/3)

Du soulèvement paysan indien à l’indépendance politique ouvrière au sri lanka et au pakistan

Comme nous l’écrivions dans la première partie de cette étude (Cf. L’Asie, si loin, si près), « l’Asie des luttes ouvrières et des soulèvements populaires est le continent aveugle de notre temps, l’angle mort de nos perceptions actuelles et le point nodal de nos défauts de compréhension du monde… Pourtant, le futur de notre planète se forge probablement dans ces mouvements. Raisonner à l’échelle asiatique, c’est non seulement prendre conscience de l’ampleur de ce qui s’accomplit dans ces pays, mais encore acquérir la perception des dynamiques mondiales en cours. Celles qui nous donnent la capacité de cerner ce qui se passe chez nous… ».

Nous essaierons de voir dans ce troisième volet comment les premiers éléments d’indépendance politique du prolétariat, apparus dans le soulèvement paysan indien (Cf. Le mouvement paysan indien), se sont développés au sein des soulèvements pakistanais et sri lankais. Et, en retour, quelles en sont les conséquences.

Notre objectif est de contribuer à cerner comment s’effectue cette progression dans une situation mondiale où les conditions objectives de la révolution mûrissent à grande vitesse, mais où les conditions subjectives (c’est-à-dire la perception individuelle que nous avons des choses qui nous entourent), les partis révolutionnaires et les consciences sont à la traîne. Il s’agira aussi de comprendre comment intervenir dans ce processus.

Pour mieux comprendre le dossier, une notion importante à comprendre est celle de classe pour soi.

La classe ouvrière est une classe pour soi en ce sens qu’elle n’est pas une simple catégorie socio-professionnelle ou une création générée mécaniquement par des déterminations économiques, comme la tradition du stalinisme l’a caricaturée. Elle n’est pas une masse inerte qui s’active au contact d’un élément économique « perturbateur », spontanément. C’est une classe constituée d’individus conscients d’appartenir à une force sociale ayant une tâche précise dans la division du travail capitaliste, et aux intérêts propres. Elle ne réagit pas contre un système d’exploitation (l’extorsion de la plus-value par la classe des propriétaires des moyens de production), en victime, comme la sociologie positiviste nous le fait croire, mais agit révolutionnairement en fonction de son expérience politique globale, consciente des déterminations qui la contraignent (économiques, de genre, de race, religieuses, ...). Elle définit un cadre d’action et d’échanges de savoirs qui lui permet d’agir concrètement vers le dépassement du mode de production dont elle est issue. C’est un acteur historique instituant une nouvelle pratique de la propriété par des réalisations façonnant notre quotidien : le régime général de la sécurité sociale, les retraites ou le statut de fonctionnaire en France ; les villes révolutionnaires et les Mahapanchayats en Inde. En sommes, les classes ne luttent pas parce qu'elles existent, mais existent parce qu'elles luttent.

Le combat pour l’indépendance politique est la tâche essentielle du prolétariat pour trouver les voies de son émancipation et, par là, celle de l’humanité. La progression de la classe ouvrière vers la prise de conscience de ses intérêts historiques est un processus complexe et souvent contradictoire.

Dans notre séquence historique, ce processus a commencé en Inde par un soulèvement paysan qui, par ses particularités (pays, époque, etc.), s’est plus apparenté à un soulèvement prolétarien qu’à celui d’une petite bourgeoisie rurale. L’ébranlement politique et social provoqué par ce soulèvement a été tel en Asie du Sud, qu’il a été à l’origine de nombreux mouvements, depuis le Népal jusqu’aux Maldives. Il a surtout provoqué les chutes des gouvernements pakistanais, en avril 20221 , et sri-lankais, en mai 20222.

Des ouvriers du textile sortant de leur usine le 10 janvier 2021, à Dacca, Bangladesh. MOHAMMAD PONIR HOSSAIN / REUTERS

Ce qui a fait la caractéristique du soulèvement indien et son influence, c’est qu’il a eu une direction ouvrière à sa tête, elle-même sous contrôle d’une large auto-organisation des prolétaires de type soviétique. Ce qui lui a permis de très largement dépasser les questions économiques à l’origine du mouvement, par une lutte contre toutes les oppressions et contre le capitalisme lui-même. C’est cette originalité totalisante, touchant tous les segments de la société, qui a provoqué cette contagion en Asie du Sud. Bien sûr, l’ébranlement n’a pas été aussi important que celui engendré par la révolution russe en son temps. Notamment parce que le soulèvement paysan indien de 2020-2021 n’a pas renversé le régime de Modi et n’a pas été jusqu’au bout de ses possibilités. Cependant, la profondeur subversive de la secousse indienne dans la modification des rapports de force sociaux et idéologiques au Pakistan et au Sri Lanka a été suffisante pour entraîner des militants indiens et pakistanais à chercher à aller plus loin que le modèle initial.

En même temps, la bourgeoisie de ces pays, au fait de l’expérience voisine indienne, a mieux su gérer la situation – en tous cas jusqu’à aujourd’hui, en « changeant tout pour que rien ne change ». Avant que le mouvement populaire ne le fasse lui-même : par une transformation en profondeur.

Mais parce qu’on assiste à une vague générale de soulèvements traversant l’Asie du Sud, il est probable que les pays issus de l’indépendance de 1947 ne soient plus des cadres suffisants pour enrayer cette vague révolutionnaire qui tend à les déborder.

DANS LE SILLAGE DES PAYSANS INDIENS, LES PAYSANS PAKISTANAIS ET SRI-LANKAIS ONT OUVERT LE CHEMIN DE L’INDÉPENDANCE POLITIQUE AUX CLASSES POPULAIRES

Le Pakistan et le Sri Lanka connaissent tous les deux des vagues de luttes populaires importantes et continues depuis 2018 et 2019 : contre la hausse des prix, les licenciements, la destruction des services publics et des acquis ouvriers et démocratiques. Les mouvements paysans de ces deux pays – dans le prolongement du soulèvement paysan indien, ont fait entrer, dès 2021 et 2022, les classes populaires sur le chemin de l’indépendance politique. Habituellement dirigées par les partis et les syndicats traditionnels intégrés au système bourgeois, leur autonomisation est en cours.

PAKISTAN

Au Pakistan, depuis octobre 2020, les luttes sociales avaient pris la forme de marches populaires sur la capitale Islamabad – une vieille tradition au Pakistan. Il y avait celle organisée par les syndicats, mais dont l’orientation ne dépassait pas les revendications économiques3, et celle organisée par une alliance des partis bourgeois d’opposition, le PDM4, avec pour objectif de faire tomber le pouvoir militaro-islamiste en place du PTI d’Imran Khan5.

Les partis bourgeois d’opposition avaient bien compris le danger de laisser sans concurrence l’organisation des marches populaires par les syndicats. Le soulèvement paysan avait en effet commencé de la même manière en Inde voisine et pouvait servir d’exemple : marche sur Delhi, blocage de la capitale et organisation de campements révolutionnaires à ses portes (Cf. Leçons et impact du mouvement paysan indien). L’objectif proposé par les partis bourgeois de renverser le pouvoir en place séduisit les classes populaires pakistanaises. Elles comprenaient bien que pour obtenir satisfaction à leurs revendications économiques, dans cette situation d’attaques violentes et centralisées contre leurs acquis, il fallait renverser le régime. La campagne de l’opposition bourgeoise du PDM mobilisa donc des millions de prolétaires espérant en finir avec le gouvernement et la misère. Bien évidemment, le PDM ne voulait et ne pouvait pas aller jusqu’au bout. Dès qu’il eut la situation en main, sa direction se chamailla, se divisa, s’enlisa dans des élections partielles pour finir par éclater à quelques semaines de la date de la marche finale, au printemps 2021 ! L’affaire semblait close. Mais à l’été 2021, les paysans pakistanais surgirent, inspirés par les paysans indiens. Ils reprirent à leur compte l’idée d’une marche populaire sur la capitale. Ils allèrent plus loin encore que les paysans indiens dans leurs revendications : faire tomber le gouvernement était le moteur de la mobilisation.

Ce fut la panique dans l’opposition.

Le 18 avril 2021, des mouvements religieux ont appelé à une grève nationale. À Lahore, de nombreux magasins et marchés étaient fermés et certains transports publics arrêtés. REUTERS – STRINGER

Au même moment, le mouvement paysan indien était au plus haut, et Modi (l’actuel dirigeant de l’Inde) tremblait pour son pouvoir. L’opposition bourgeoise pakistanaise lança à nouveau deux nouvelles marches populaires sur Islamabad, cette fois à l’initiative directe des deux principaux partis, le PPP6 et le PMLN7. Ils radicalisèrent à outrance leurs discours et leurs surenchères démagogiques, n’hésitant pas à parler ouvertement de révolution pour renverser un régime discrédité dont ils voulaient se débarrasser. Ils appelaient à installer des campements, à l’instar des paysans indiens, devant les organes du pouvoir d’Islamabad, jusqu’à ce que le gouvernement tombe. Le mouvement paysan pakistanais avait rallumé la mèche. Mais infiniment plus faible que son équivalent indien, il ne pouvait faire le poids. Le PPP et le PMLN arrivèrent à nouveau à mobiliser les grandes masses derrière eux. Cependant, il leur était à présent plus difficile de renoncer en cours de route, comme la première fois. Les classes populaires étaient averties et les surveillaient.

Aussi, ils imaginèrent un autre stratagème.

En même temps qu’ils organisaient leurs marches populaires à travers tout le pays pour faire chuter le pouvoir, ils déposèrent une motion de censure afin de destituer légalement, par voie parlementaire, Imran Kahn (le Premier ministre). Ils débauchèrent pour cela toute une série de députés de petits partis, ou même de la majorité. Leur argument était que s’ils ne faisaient pas tomber, eux, le gouvernement avec la motion de censure, ils auraient une révolution ouvrière sur le dos. Leur stratagème marcha. Un nombre assez important de députés de la majorité changea de camp et le jour même où les marches populaires arrivèrent sur la capitale, le gouvernement était mis en minorité au Parlement (le 10 avril 2022 donc). Les dirigeants de l’opposition n’avaient plus qu’à crier victoire, la célébrer et renvoyer chez elles les foules nouvellement entrées dans la capitale. La bataille était gagnée, il n’y avait plus rien à faire.

Mais avec le départ des travailleurs, le gouvernement joua la montre. Il se mit à crier au complot, à la tricherie et refusa de partir. Ce fut la cour suprême, et en sous-main l’armée, qui ne voulaient pas que la crise s’éternise, qui poussèrent alors le gouvernement dehors en craignant que les masses populaires ne reviennent. L’opposition s’attribua évidemment la victoire par son action parlementaire, et dans ces « combinazione », la mobilisation populaire qui était pourtant à l’origine de la chute du pouvoir fut occultée8. L’opposition forma le nouveau gouvernement et, bien sûr, ne fit rien contre la hausse des prix. L’ancien gouvernement d’Imran Khan se mit alors à appeler à son tour à des marches contre l’inflation sur la capitale, dans le but manifeste de reconquérir sa place.

Le cirque de la fausse représentation bourgeoise semblait pouvoir continuer. Sauf que le virus de l’indépendance politique du prolétariat continuait à travailler souterrainement. Nous y reviendrons.

SRI LANKA

Au Sri Lanka, les luttes ouvrières contre les hausses de prix et les différentes attaques gouvernementales contre leurs acquis sociaux et démocratiques ont été incessantes depuis 2018.

Comme au Pakistan, un grand parti bourgeois d’opposition, le SJB9, a organisé de vastes manifestations de masse contre la hausse des prix et contre le gouvernement, dans la perspective de gagner les prochaines élections. À la différence du Pakistan, un autre grand parti d’opposition, le JVP – ancien parti stalinien puis guérillériste se réclamant du marxisme et devenu parti ouvrier réformiste10– a lui aussi appelé durant toute cette période à de larges manifestations ouvrières. Il a permis l’éclosion d’une expression politique ouvrière large sur la scène publique. Mais comme le SJB, il n’avait pas d’autre perspective que de jouer le jeu électoral et de gagner les élections. Sous l’influence de ce parti, et des directions syndicales qui lui sont affiliées, les luttes et les grèves ont été innombrables. Parfois longues et déterminées, dans des conditions pourtant difficiles avec, face à elles, un régime autoritaire encore plus militarisé qu’au Pakistan et n’hésitant pas à employer la pire des répressions. Ces luttes n’avaient toutefois que des objectifs économiques, et de ce fait étaient totalement émiettées voire corporatistes.

Lors d’une veillée condamnant les tirs de la police sur des manifestants à Rambukkana, à Colombo, le 19 avril 2022. ERANGA JAYAWARDENA / AP

Tout changea en mars 2022, sous l’influence du mouvement paysan, lui-même inspiré par l’empreinte du soulèvement paysan indien. Le gouvernement sri-lankais avait décidé, pour diminuer son déficit extérieur, d’arrêter d’acheter des engrais. Il obligea du jour au lendemain les paysans à se convertir à une agriculture biologique, condamnant une partie d’entre eux à la ruine et la population à la famine du fait d’une réduction importante de la production agricole. Par nécessité, les paysans se révoltèrent à partir de l’été 2021.

Leur lutte, radicale et déterminée, dura plusieurs mois. À la différence des luttes ouvrières, elle se donna, comme au Pakistan, l’objectif politique de chasser le pouvoir. Et comme les paysans indiens, ils appelèrent à marcher sur la capitale, Colombo, le 30 mars 2022, pour renverser le gouvernement. Les paysans ne renversèrent pas le pouvoir, mais leur exemple galvanisa les réseaux sociaux qui prirent le relais en appelant les citadins à descendre dans la rue le 31 mars 2022. Là aussi, pour renverser le gouvernement. Dans la nuit du 31 mars, des manifestants prirent d’assaut la résidence du président de la République et du Premier ministre11.

Ce fut un coup de tonnerre.

Tous les partis et toutes les directions syndicales, débordés et surpris de perdre leur monopole de la représentation populaire, dénoncèrent ce « vandalisme » commis par des « anonymes »12. Mais le mouvement des classes laborieuses sur le terrain politique était lancé. Les mois d’avril et mai furent traversés par des coups de boutoir incessants pour faire tomber le pouvoir13.

Des campements permanents du type de ceux des paysans à Delhi, indépendants de toutes les organisations syndicales et politiques traditionnelles, furent installés à partir du 9 avril aux portes de la présidence et du Parlement à Colombo. La mobilisation observée en 2012 – ce « printemps sri lankais »14 – réapparaissait et occupait l’espace politique ouvert par la révolte paysanne et ouvrière abandonnée par les forces institutionnelles.

Des manifestations spontanées se sont déroulées dans l’ensemble du Sri Lanka, le 19 avril 2022. ERANGA JAYAWARDENA – AP

À partir du 9 avril, les abords, et même le hall d’entrée de la présidence de la République dans le quartier chic de « Galle Face », à Colombo, sont occupés nuit et jour par une foule de manifestants, dont beaucoup d’étudiants, d’artistes, d’intellectuels. Mais aussi beaucoup d’ouvriers, de jeunes, de chômeurs, de femmes des quartiers populaires, de pauvres… Présents à titre individuel et reprenant à leur compte l’exigence des manifestants des 30 et 31 mars : le départ du gouvernement des Rajapaksa. Les abords du Parlement et du siège du Premier ministre sont également occupés. En même temps que les autres bâtiments du pouvoir, dans la plupart des villes du pays. Significativement, le campement devant la présidence est baptisé « Gota dégage » (Gota étant abréviation du nom du président)15, tandis que celui devant les bureaux du premier ministre prend le nom de « Pas d’accord » (ou « Pas de compromis »). À « Galle Face », comme aux portes de Delhi, on installe un mini hôpital, un cinéma, une école, les débats et meetings sont permanents, les spectacles également (Cf. Le mouvement paysan indien).

Le printemps sri-lankais étudiant et enseignant de 2012 avait entraîné peu à peu toutes les classes populaires dans une lutte tous azimuts contre ce monde et le pouvoir. Dans la foulée du mouvement paysan, il réémergea en 2022.

LE MOUVEMENT OUVRIER REPREND À SON COMPTE LA QUESTION DU POUVOIR POSÉE PAR LES PAYSANS

PAKISTAN

Au Pakistan, durant toute la période où les partis bourgeois avaient réussi à se placer à la tête des colères populaires, le mouvement ouvrier ne disparut pas. Son action passa par les bords.

Le Pakistan est un pays qui s’est constitué sur des bases religieuses et qui n’a pas réellement réalisé son unité nationale16 (Cf. Carte). Il est divisé en quatre grandes provinces qui, à l’occasion de la période de relative fragilité du pouvoir face au mouvement social de 2019 à 2022, ont renforcé leurs tendances centrifuges à l’autonomie. Dans deux de ces régions, le Baloutchistan et le Khyber Pakhtunkhwa où dominent les tribus baloutches et pashtounes, le nationalisme propre à chacune est né de l’impulsion soviétique. Ce ne sont pas des nationalismes organisés autour de la question religieuse mais, au contraire, dominés par des orientations laïques et des partis se réclamant du marxisme. Les tendances centrifuges et démocratiques dans ces régions se sont structurées autour d’assemblées tribales autonomes. Et également autour de nombreuses luttes économiques importantes et victorieuses, qui ont fait reculer le pouvoir central17.

Sri Lanka : siège de la présidence et des locaux du gouvernement, le 9 mai 2022, à Colombo.

Aussi, lorsqu’il apparut au niveau central que le PTI d’Imran Khan tentait de reprendre en mai 2022 le flambeau de la lutte contre la hausse des prix qu’il avait pourtant organisée durant toutes ces années au pouvoir18, les organisations ouvrières les plus radicales appelèrent à leur tour (début juin 2022) à des manifestations quasi quotidiennes contre les hausses des prix et pour des augmentations de salaires. Les salariés gouvernementaux de la « Grande Alliance des ouvriers et des employés du Beloutchistan » ont fait le siège du gouvernement régional à Quetta durant plusieurs jours. Ce siège faisait suite à une grande marche sur la capitale régionale pour obtenir des augmentations de salaires. Le gouvernement régional vient d’ailleurs de les leur promettre.

Par ailleurs, plus important encore, l’ensemble des organisations ouvrières et socialistes les plus combatives s’unirent pour la première fois dans un front commun autour d’un programme radical. Il s’agissait d’une véritable bifurcation, d’une prise de distance avec les directions syndicales et politiques traditionnelles. Ainsi, au-delà de revendications économiques comme la hausse des salaires et des pensions de 50%, le programme remet en cause le capitalisme par l’abolition de tous les privilèges des capitalistes et des élites de toutes natures, la réquisition des prêts du FMI pour le bien direct des classes populaires ou encore la nationalisation des grandes entreprises.

Des manifestants réclament la démission du gouvernement srilankais, le 6 mai 2022, à Colombo. ERANGA JAYAWARDENA / AP

La question du pouvoir n’est pas directement présente dans ce programme, mais « l’abolition des privilèges » la pose. Pour aller jusqu’à la revendication d’un pouvoir ouvrier, il manque l’auto-organisation, du type des Mahapanchayats populaires indiens. Être du côté positif, c’est-à-dire créateur de la maîtrise du mouvement : tout le pouvoir aux Mahapanchayats comme hier aux soviets. Ou aujourd’hui encore au Soudan, animé par un mouvement à la frontière des révolutions arabes et des soulèvements africains, et soutenant un programme revendicatif semblable, à la différence près que le premier point est « tout le pouvoir aux comités de base ». Un fait unique aujourd’hui dans le monde parce que ces comités de base et de quartier existent et animent la révolution en cours19.

Ce programme et cette unification des forces de gauche combatives au Pakistan est toutefois un pas en avant très important pour les travailleurs. Ce progrès peut leur permettre désormais de faire entendre une voix politique et de classe indépendante.

Avec leurs particularités, et par d’autres biais, c’est à un programme d’unification ouvrière semblable qu’ont abouti les forces en lutte les plus avancées au Sri Lanka. Encore une fois, sous l’impulsion paysanne et dans le prolongement du soulèvement paysan indien, celui-ci ayant ouvert un cycle historique d’opposition des forces sociales que l’on sous-estime (Cf. À bout de souffle).

SRI LANKA

Après le 9 avril et les campements révolutionnaires installés devant la présidence et le parlement, comme dans le reste du pays, les événements vont se précipiter. Les directions syndicales qui, jusque-là, continuaient à s’aligner sur les partis pour réclamer des solutions politiques parlementaires et des solutions économiques dirigées par le FMI, se mirent à craindre la concurrence de la coordination étudiante. Celle-ci offrait en effet une impulsion nouvelle aux campements révolutionnaires, exploitant la radicalité de la situation. Poussées également par leur base, les directions syndicales appelèrent à une grève générale le 28 avril qui fut très suivie20. Face au succès, la base exigea une suite avec l’objectif de faire tomber le gouvernement. La nouvelle étape fut une grève générale durcie le 6 mai21, baptisée « hartal », mêlant désobéissance civile et grève, en référence à celle de 1953 : la première après l’indépendance.

Ce fut un tsunami populaire.

Tout s’est arrêté : des trains aux bus, des usines aux commerces, des hôpitaux aux universités, des banques à l’électricité ; la poste, les plantations de thé, l’administration… Ce fut une formidable démonstration de force de la classe ouvrière. Des cheminots, des chauffeurs de bus, d’autres encore, continuèrent spontanément la grève le lendemain. Pour reprendre en main une situation qui lui échappait, les directions syndicales appelèrent alors à la grève illimitée à partir du 11 mai, et ce jusqu’à la chute du gouvernement et du président.

Mais le 9 mai, suite à une attaque violente du pouvoir contre les campements de manifestants, les classes populaires descendent en masse. Les rues sont occupées par les insurgés et les miliciens du pouvoir sont poursuivis, défaits22. Ils arrêtent des policiers ; un chef de la police est passé à tabac. Ils incendient également une centaine de résidences de ministres et de députés du pouvoir, de même que leurs bureaux et leurs locaux, ou encore leurs voitures ou des biens divers23 Des milices ouvrières quadrillent le pays pour tenter de débusquer les ministres et les députés, et au premier chef le président et le Premier ministre.

C’est une révolution ouvrière. Mais sans direction organisée et reconnue24.

L’ancien Premier ministre Pakistanais, Imran Khan, salue des partisans en descendant d’un hélicoptère pour marcher sur Islamabad, le 25 mai 2022.

Le pouvoir ne doit alors son salut qu’au front immédiat de toutes les forces syndicales et politiques, appartenant à l’opposition comme à la majorité, de droite ou de gauche, qui se constitua contre l’insurrection. Les directions syndicales annulent finalement leur appel à la grève illimitée du 11 mai. La justification est alors qu’il faut sauver le pays face au chaos et à l’anarchie, tandis que, conjointement, les patrons lock-outent les ouvriers25. Les partis de gauche dénoncent les violences populaires, en même temps que les journaux bourgeois se déchaînent contre l’insurrection.

Le pouvoir fait démissionner le Premier ministre en mai26. Le président appelle à un nouveau gouvernement d’union nationale dans lequel se précipite immédiatement toute l’opposition. Ce nouveau gouvernement annonce pour satisfaire (calmer) les insurgés qu’il va procéder à l’arrestation de toute une série de ministres et hauts responsables… ce qu’il ne fit jamais.

Faute d’avoir sa propre expression politique, ses propres organisations autonomes, le mouvement populaire, abandonné de toutes les forces organisées, continua durant plus d’un mois mais sous forme de manifestations, d’émeutes ou d’actions radicales mais émiettées et non coordonnées27. Les campements qui réunissaient la frange la plus avancée de la population, le plus souvent issue des classes moyennes, ne surent pas donner cette expression politique à l’insurrection, surpris ou effrayés eux-mêmes par la radicalité de la révolution ouvrière.

Cependant, contre cette union nationale de tous les partis et syndicats, la jeunesse étudiante se leva. Détenant une certaine autonomie politique depuis toujours, avec une longue tradition de lutte28, elle tenta de se faire l’expression organisée de la colère populaire, par le biais d’un programme. Non sans l’appui de syndicalistes ouvriers et enseignants en rupture avec leurs directions.

En même temps que la coordination étudiante appelle à continuer les manifestations et la lutte pour faire tomber le nouveau gouvernement, elle propose donc également un programme indépendant pour le soulèvement en cours. Au-delà de nombreux points économiques et sociaux radicaux, elle donne la perspective claire de faire tomber le pouvoir et d’abattre le capitalisme29.

L’INDÉPENDANCE DE CLASSE OUVRE UNE PERSPECTIVE RÉGIONALE

Cet appel de la jeunesse étudiante sri-lankaise, soutenu par un certain nombre de militants syndicalistes et d’intellectuels, a été aussitôt entendu en Inde. Le congrès des organisations étudiantes indiennes a appelé à prendre exemple sur la jeunesse sri-lankaise. Elle s’est dotée du même objectif : renverser le gouvernement et le capitalisme.

De nombreux indiens sont descendus dans la rue pour protester contre la réforme du recrutement dans l’armé, le 17 juin 2022. REUTERS – STRINGER

Peu de temps après, vers le 15 juin 2022, les enfants des paysans indiens, pour la plupart chômeurs, précaires ou étudiants sans emploi, se soulevaient dans tout le pays, entraînant dans leur sillage les organisations paysannes et ouvrières30. La coordination paysanne, le SKM, reprenait du service et appelait tout le monde à descendre dans la rue le 24 juin pour soutenir la jeunesse. La mobilisation fut très suivie. Elle donna un nouveau rendez-vous le 3 juillet pour organiser la suite.

Nul ne peut dire ce qui va se passer. Mais il est clair qu’on assiste à la naissance d’un seul et vaste mouvement traversant toute l’Asie du Sud (2 milliards d’habitants, rappelons-le, soit l’un des ateliers du monde). Au moment où est écrit ce dossier, la jeunesse et les classes populaires népalaises reprennent la rue, alors que les ouvriers du Bangladesh commencent également à se faire entendre dans la grève et la rue. Rares sont encore ceux qui ont la claire conscience que tous ces mouvements tendent à n’en former qu’un seul. Pourtant, beaucoup voient bien le cheminement d’une seule et même volonté de lutte face aux mêmes problèmes, aux mêmes causes : les oppressions et l’exploitation capitaliste.

Manifestation antigouvernementale près du bureau du président, à Colombo, le 16 avril 2022. JEWEL SAMAD / AFP

Il ne serait pas surprenant que la progression de l’indépendance de classe finisse par remettre en cause toutes les frontières sociales et nationales. Qu’elle balaie le monde tel qu’il est sorti de la Seconde Guerre mondiale et des indépendances nationales. Bref, il est certain que le combat commencé à l’intérieur des frontières cherchera à les déborder pour se résoudre dans une confédération des états socialistes d’Asie du Sud, de l’Inde au Pakistan et au Sri Lanka, en passant par la Birmanie, le Bhoutan, le Népal et le Bangladesh.

De quoi ébranler le monde entier.

Jacques Chastaing

Notes de la rédaction :