Retraites et chômage : sous les canons du marché

Retraites et chômage : sous les canons du marché

Comment les monopoles resserrent leur emprise grâce à Macron

Les annonces s’enchaînent et s’entremêlent : la réforme de l’assurance-chômage, nouvelle mouture, a été adoptée le 25 octobre à l’Assemblée et le 17 novembre au sénat dans l’indifférence la plus totale, pour une entrée en vigueur le 1er février, tandis que le paquet austéritaire synthétisé par le projet de loi de finance 2023 (le PLF) a été validée en plusieurs 49-3 (le 18 octobre pour le premier volet, le 15 décembre pour le deuxième), de même que la troisième partie du budget de la Sécurité sociale (le 20 octobre en 49-3), relevant de la même logique. Enfin, le projet de recul de l’âge de départ à la retraite, que le gouvernement voulait faire passer l’air de rien dans le vote du budget 2023 sous la forme d’un simple amendement, a été dégoupillé.

Devant être à l’origine présenté à la mi-décembre, il le sera le 10 janvier, de crainte de provoquer un mouvement durant les fêtes, notamment parce que de nombreux secteurs menacent de faire grève ou sont en grève (comme les cheminots). C’est aussi le moyen qu’ils ont trouvé pour réduire le temps des débats à une dizaine de jours au bas mot ; de saper le travail des parlementaires donc, mais surtout l’effort d’organisation nécessaire à la mobilisation populaire et qui s’inscrit dans la durée. Eventuellement en lâchant quelques « contreparties sociales » (les miettes dispensables) aux directions syndicales, avec l’espoir d’entamer le front commun et d’amoindrir la détermination de leurs bases. L’objectif reste l’adoption à la mi-mars et, selon les vœux du gouvernement, l’application des mesures dès cet été.

Complétant ce tapis de bombes, les ministres Gérald Darmanin (Intérieur) et Olivier Dussopt (Travail, Plein emploi et Insertion) ont annoncé le 2 novembre la mesure des « titres de séjour sur les métiers en tension » incluse dans le projet loi « immigration »1. Un racisme utilitariste qui surpasse tous les discours stigmatisants de la bourgeoisie la plus réactionnaire, puisqu’il institue de fait une tendance inhérente au capitalisme : mettre à profit la main d’œuvre corvéable qu’offrent les pays sous domination impérialiste. Si beaucoup refusent aujourd’hui de travailler dans des secteurs mal payés (transports, soin, éducation, etc.), cette nouvelle masse de travailleurs acceptera tout sans sourciller. Dans une période où le modèle des protections sociales est mis à mal, l’effet de cet accroissement de la concurrence s’annonce fatal pour les travailleurs et leurs salaires, que les employeurs auront moins peur de faire stagner malgré l’inflation, certains de trouver qui embaucher. Du grain à moudre pour l’extrême droite – bien utile au maintien du bloc bourgeois – qui en profitera évidemment pour dénoncer les hordes migratoires à la place des organisateurs de ce chantier ; l’effet plutôt que la cause. La boucle est bouclée. Destruction des conquêtes sociales et institutionnalisation de la concurrence internationale sur le territoire national perpétueront le rêve de maximisation des profits, alors que le déclin démographique de l’Europe est une réalité.

Aucune place au débat, aucune place à l’opposition, même à la plus modérée. « La Stratégie du Choc » (Cf. Naomi Klein), toujours la même, est reconduite pour sidérer l’opinion et noyer l’enjeu démocratique sous une chape de langage technocratique. Avec ça, une tension permanente est maintenue pour discréditer les grévistes séditieux, tantôt djihadistes preneurs d’otages, tantôt fainéants irresponsables, mais luttant pour l’augmentation des salaires et de meilleures conditions de travail.

Nous proposons ici le panorama synthétique du champ de ruine que nous prépare un capitalisme en crise, et pour qui l’identité, la couleur de peau, l’âge ou le sexe n’ont d’importance que secondaire2. Ce qu’il souhaite par-dessus tout c’est pallier le manque de bras ; ce qu’il souhaite c’est le travail à la tâche des individus interchangeables du marché de la « flexibilité » pour alimenter le haut-fourneau de la plus-value. Cet article est conçu comme un argumentaire combinant les modalités des nouvelles réformes (aspects techniques – (T) -) et les logiques de fond les motivant (aspects politique et idéologique – (PI) -).

Des retraites au chômage, une dégradation pour la concurrence (PI)

Mettons d’abord les choses au clair dans le sillage de l’article Les allocs c’est du travail ! qui revenait sur la visée émancipatrice du Régime Général de la sécurité sociale de 1946.

Dans un contrat privé instituant la qualification au poste, l’individu est interchangeable : puisque c’est au poste qu’est attaché un niveau de qualification, on peut licencier l’employé et en embaucher un autre pour la même tâche. Il est condamné à respecter la production de valeur pour la production de valeur, au risque de se retrouver sans ressources. Les travailleurs, dans cette configuration, n’ont pas la moindre maîtrise du poste de travail. Mais avec la qualification à la personne, le salaire devient un droit politique attaché à l’individu, quel que soit l’état du « marché de l’emploi » (entendre les besoins de profitabilité des représentants du capital). Reposant sur la valeur socialisée (mise en commun à la base du processus productif), ce salaire responsabilise le producteur (il est reconnu), à l’inverse de la logique du « tu n’existes pas en dehors de la force que tu apportes au capital », des « aides sous condition d’être pauvre » ou encore du « droit par le mérite des pensions et allocations considérées comme contrepartie de cotisations accumulées » (primes et RSA en sont des déclinaisons). Le rôle de la qualification à la personne est de libérer le travail du marché de l’emploi.

Sa logique est en fait celle du salaire du fonctionnaire, qui détache le salaire de l’emploi. Le travailleur est validé en tant que producteur de valeur en même temps qu’il n’a plus à valoriser le capital appartenant à un rentier. En d’autres termes, pour que l’individu puisse être protégé de la logique prédatrice du capitalisme mettant en concurrence les travailleurs sur un « marché » – « les titres de séjours sur les métiers en tension » en sont un exemple éclatant – il fallait construire des statuts de travailleurs attachés à la personne. Rappelons que le monopole de la bourgeoisie sur la production passe aussi par le contrôle des liens qui unissent les salariés, à savoir ce fameux « marché ». Cette mainmise sur ce qui est en fait un réseau d’individus dépendants et interchangeables, lui permet d’imposer la valorisation du capital (utile à l’augmentation de ses profits) au détriment de la valeur d’usage (biens utiles aux besoins de la société). Ce lien de dépendance de la production à des intérêts extérieurs aux besoins de la société, consacre la perte d’autonomie individuelle du producteur quant aux moyens de sa survie matérielle. Pourtant, bien que nous soyons isolés sur un « marché du travail » hostile, ce développement des liens entre travailleurs est paradoxalement la condition de possibilité d’un dépassement de la concurrence en solidarité de classe : contraint dans ses choix de consommation individuels, le travailleur n’en est pas moins autonome à l’échelle de classe car sa classe produit ce qu’il consomme3.

Dali, Cygnes se reflétant en éléphants, 1937

Cela dit, venons-en aux retraites qui est en principe le passage à la qualification personnelle garantissant la continuité du salaire sans être au travail (tout comme l’assurance-chômage, bien que sur un temps plus limité). Pour le calcul de la pension de retraite, les dix meilleures années travaillées comptaient et peu importaient les cotisations générées. L’idée était de prolonger le mouvement pour descendre de plus en plus bas : les sept meilleures, les cinq meilleures, jusqu’à l’inconditionnalité effective. Soit le seuil zéro, sans préalable d’heures pour le chômage et d’années pour la retraite. Les vingt-cinq années actuellement utilisées comme référence, ainsi que le « j’ai cotisé, j’ai droit », sorte de répartition au mérite présent en contre-modèle dès le départ (et prolongé en 1961, 1984, etc.), sont en fait le fruit de la logique patronale aujourd’hui à l’initiative. À l’initiative seulement car sur les 340 milliards de pensions, 250 milliards relèvent encore du droit au salaire comme continuation du salaire du dernier et meilleur traitement. Droit porté par les régimes spéciaux que le gouvernement veut justement détruire. En résumé, ce salaire vient à l’origine valider le statut de producteur des aînés (après une vie d’exploitation) comme des chômeurs (les privés d’emplois)4.

C’est donc de la réaction au conquis de 1946 qu’il faut partir pour comprendre l’enjeu de l’actuelle réforme des retraites. La logique inverse, méritocratique, se manifeste en effet dès 1947 par la mise en place de régimes complémentaires destinés à la retraite des cadres : l’Agirc. Puis en 1961 l’Arrco (Association des Régimes de Retraite Complémentaire, NdlR), offrant la même possibilité aux employés. Il s’agit de « comptes complémentaires d’activité » de plus en plus contrôlés par un État outil des monopoles et sur lesquels il est possible de « placer » ses cotisations. Plus on travaille, plus on accumule. Le producteur adhère sans le savoir à la vision du rentier capitaliste. De la poursuite du meilleur salaire, la retraite devient la contrepartie des cotisations accumulées, tandis que l’on assiste à l’avènement des « comptes rechargeables » du chômeurs cumulant les bons points personnels (P. Séguin fin 1980 / M. Rocard début 1990). Séguin, en 1986, enfonce d’ailleurs le clou en indexant les pensions sur les prix et non plus sur les salaires. Le diable se niche bien dans les détails : on passe d’une continuité de son activité à une pension fluctuant en fonction des prix. Le retraité et le chômeur ne sont dès lors plus considérés comme des travailleurs titulaires d’un salaire et libérés de la contrainte d’aller sur le « marché de l’emploi » pour toucher un salaire, mais comme des « ayants droits au différé de leurs cotisations ». Ayant versé au pot commun d’une abstraite solidarité intergénérationnelle ou ayant habilement thésaurisé, ils ont le droit de récupérer leurs billes. En somme, l’objectif est d’abolir le droit au salaire des retraités pour le remplacer par une pseudo épargne où l’on accumule des points sur un compte individuel, et où la retraite devient la contrepartie de nos cotisations. Et ce contre la retraite comme continuation du meilleur salaire que l’on connaît encore majoritairement.

L’objectif est d’abolir le droit au salaire des retraités pour le remplacer par une pseudo épargne où l’on accumule des points sur un compte individuel, et où la retraite devient la contrepartie de nos cotisations

La nouvelle réforme de l’assurance chômage reprend d’ailleurs cette méthode de fluctuation du montant selon les indicateurs « au mérite ». Il y aura modulation des allocations en fonction de l’état de l’emploi en général : s’il est déclaré que tout va bien, les prestations baisseront. Charge aux comités d’experts ou aux statisticiens du « bon nombre de trimestres consécutifs pour l’emploi » de donner les critères de la « bonne santé économique du pays ». Nous y reviendrons. Ce qu’il faut retenir c’est que l’enjeu des réformes Macron n’est pas de baisser le pouvoir d’achat mais d’en finir avec le droit au salaire des retraités et des privés d’emploi. Un droit qui se fonde sur l’exemple de la fonction publique. Le but est de remettre le salaire sous le joug de l’emploi et donc de reverser les retraités et les chômeurs dans l’arène du « marché de l’emploi ».

Dans le prolongement de ces transformations, Michel Rocard, socialiste patenté, crée en 1991 la CSG (Contribution Sociale Généralisée). Cet impôt « solidaire » reconfigure le sens des allocations familiales puisque, là où en 1946 cette allocation versée aux parents élevant deux enfants était un véritable salaire calculé sur la rémunération d’un ouvrier de la métallurgie, elle devient une simple allocation de couverture des « coûts sociaux supplémentaires » : le coût de l’enfant. En 2018, cet impôt est venu remplacer la cotisation chômage des salariés. Une façon pour l’État de reprendre entièrement la main sur une institution gérée jusque-là par les syndicats, conjointement avec le patronat. Cet impôt déployé sur le contribuable en général, et justifié par une solidarité face à la crise, détruit de fait le principe du travailleur libéré du marché des biens et services ; c’est-à-dire reconnu comme producteur de valeur, dont le salaire est déconnecté de l’activité et qui est en capacité d’être responsable de la production.

La réforme des retraites contre la cotisation (T)

En bref : les sénateurs ont voté le 12 novembre un amendement sur les retraites dans le cadre du projet de loi sur le financement de la Sécurité sociale. La version du texte étant revenue vers les députés comportait cette modification. Toutefois, Elisabeth Borne a communiqué la position du gouvernement : qu’ils ne peuvent prendre le risque politique de sabrer un semblant de débat devant débuter en janvier… et qui se finira de toute évidence en un énième 49-3. Ce n’est qu’en dernier recours que le gouvernement prévoit de passer par la case amendement, à travers un projet de loi rectificatif du budget de la Sécurité sociale qui permet d’ajuster après coup certaines dispositions comptables5.

Sur le papier, c’est simple : dès l’été 2023, c’est le recul progressif de l’âge de départ de 62 ans à 65 ans (ou 64 ans en augmentant le nombre de semestres travaillés), en commençant par la génération de 1961. Le projet contient en outre la garantie minimum d’une pension à 85% du Smic brut pour les carrières pleines, soit à peine 32% des petites retraites puisque tout est fait pour que de moins en moins de français accèdent à une pension à taux plein. Encore et toujours, ils usent de mesures sous condition dont l’effet recherché est de diviser les travailleurs, pour diminuer les risques d’un mouvement porté par un « tous ensemble » généralisé. C’est aussi la fin des régimes spéciaux pour les nouveaux recrutés (RATP, SNCF, salariés de l’énergie). La motivation annoncée est celle de « faire 15 milliards d’économies pour combler le déficit et sauver notre système par répartition » (E. Born). Mais comme tout élément de langage, nous sommes face à un voile recouvrant le réel. En réalité, nous comprenons qu’il s’agit d’un projet politique mené par la classe possédante. Il prend sens dans le cadre d’une lutte de classe acharnée pour le contrôle de la production et l’augmentation du taux de profit.

Dali, Le visage de la guerre, 1940

a) Déployons un argumentaire pragmatique à partir de données statistiques. Il faut observer que le taux d’exploitation qui dégrade les conditions de travail et fait baisser les salaires réels – à savoir le salaire corrigé par l’inflation, donnant une approximation du pouvoir d’achat – est en hausse depuis les années 19806. En effet, si depuis les années 1940 les revenus ont globalement augmenté, aujourd’hui la paupérisation des travailleurs indépendants et salariés s’est aggravée relativement à la richesse produite qui, elle, est en hausse exponentielle. Le salaire moyen, dopé par les plus hauts revenus (chefs d’entreprise et cadres supérieurs de chaque catégorie professionnelle)7, mais ​​« le salaire réel d’au moins 90% des français a baissé ces dernières décennies ». C’est-à-dire que « le salaire réel du Français moyen, lui, ne cesse de baisser »8.

En 1945 la part de la valeur ajoutée produite par les travailleurs leur revenait pour plus de 80%, mais celle-ci est tombée à 67% en 2019. Concrètement, ces 15% de PIB grignotés aux travailleurs représentent 360 milliards sur le total des 2400 milliards. Les salaires réels, eux, stagnent depuis une décennie, et baissent même relativement à l’inflation ainsi qu’à la productivité9. Il y a bien un appauvrissement généralisé du salariat, soit une baisse globale du niveau de vie. Sous l’effet de la concurrence, les cadres de la production voient leur situation « privilégiée » se dégrader plus rapidement encore. Si entre les salariés les écarts de revenus diminuent, entre les salariés et les possédants (détenant les grands moyens de production et de circulation) ils augmentent10. Quand on sait que l’un des arguments massue pour imposer cette réforme est le déficit de 13 milliards, on ne peut que constater la supercherie. Il faut dire que ce chiffre est un montant prévisionnel sur dix ans… parmi d’autres prévisions. Il a été élaboré en prenant en compte les politiques de limitation des budgets et de stagnation des salaires (moins de salaire équivaut à moins de cotisation). Mais malgré toutes les tentatives pour le couler, le système reste excédentaire.

Travailler plus pour sauver les retraites du déficit donc ?

Ce présupposé ne colle pas à l’écosystème libéral. Aujourd’hui, reculer l’âge de départ ce n’est pas travailler plus longtemps puisque 40% des plus 62 ans ne sont pas en emploi et que les employeurs n’embauchent que rarement les individus de plus de 50 ans (seulement 56% des plus de 55 ans ont un emploi). Dans le taux global du chômage, les seniors représentent 25% ! Une fois la réforme passée, que faire de toutes ces personnes dans un système ultra concurrentiel générant la privation d’emploi ? Les aînés sont condamnés à attendre leur retraite chez Pôle emploi s’ils ont rempli avant l’heure leur quota de 42,5 ans de cotisation. Paradoxalement, ils vont donc peser sur les comptes de l’assurance-chômage que les libéraux veulent pourtant aussi « assainir ». Une bonne part d’entre eux sont également amenés à sombrer dans la misère ou à devenir de la main d’œuvre bon marché pour l’ubérisation, comme actuellement les « jeunes » de 18 à 35 ans. Si l’exploitation a déjà été maximisée en inventant le temps d’avant le travail, celui du jeune en formation perpétuelle devant tout accepter pour prouver qu’il mérite mieux plus tard, cette nouvelle réforme reproduit le schéma mais pour le temps d’après le travail. Le producteur est ainsi pressuré jusqu’au bout de sa vie. L’Homme est un filon à exploiter jusqu’à la dernière goutte, à l’image de ces groupes pétroliers spécialisés dans l’extraction du pétrole via des puits d’Afrique ou d’Amérique du sud en fin de vie11.

Puisque la nature du travail effectué durant sa vie, couplée aux conditions de travail, conditionne l’espérance de vie, c’est d’abord celle des ouvriers et des employés qui va continuer à baisser

Abordons un point crucial : celui de l’inégalité de l’espérance de vie. Puisque la nature du travail effectué durant sa vie, couplée aux conditions de travail, conditionne l’espérance de vie, c’est d’abord celle des ouvriers et des employés qui va continuer à baisser12. Certes, les cadres perdent plus rapidement en niveau de vie : leurs revenus se rapprochent de plus en plus des autres salariés. Mais leur espérance de vie, elle, est bien supérieure et ne cesse d’augmenter. Bien que, sous la pression managériale, leur travail soit de plus en plus répétitif et contrôlé, ils jouissent de conditions favorables. Comparativement aux ouvriers, ils sont 8 fois moins sujets aux accidents du travail (reconnus) et 15 fois moins aux maladies professionnelles. Si l’on prend en compte l’espérance de vie en bonne santé, le constat est encore plus accablant. Concrètement, un cadre de 35 ans appartenant à la génération 2009-2013 avait une espérance de vie de 47 ans (ce qui lui reste à vivre), dont 13 avec des problèmes physiques. L’ouvrier du même âge et de la même génération avait une espérance de vie de 31 ans, dont 17 dans un état problématique. Cotisant plus longtemps pour toucher moins, il avait qui plus est moins de temps pour profiter de sa pension. Enfin, un sans activité, lui, avait une espérance de 10 ans13.

Dali, Le sommeil, 1937

Le mauvais travail comme la privation de travail sont des crimes. Dans le contexte que nous connaissons, soit de destruction de nos protection sociales, d’augmentation des cadences et de chômage de masse, il n’est pas difficile d’imaginer le résultat des réformes du gouvernement sur les classes populaires !

Ce désastre est soutenu par une propagande de nature économique (le déficit donc) à l’œuvre depuis que le Régime général existe, le but étant de briser la logique du salaire attaché à la personne. Car en vérité, jusqu’en 2070 les ressources du système des retraites sont stabilisées. D’après le rapport du Conseil d’Orientation des Retraites lui-même, les recettes des administrations de la sécurité sociale sont supérieures aux dépenses. C’est bien l’État monopolistique qui lui impose sans arrêt une dette dont elle n’est pas responsable. Il y a donc un vrai choix de mise en scène.

Le levier de la cotisation :

Pour mieux financer le système, il est tout à fait possible d’avoir recours à l’augmentation des cotisations (la part socialisée de la production des travailleurs) plutôt qu’à l’austérité. La cotisation étant à considérer comme un ajout de valeur ; un outil pour créer différemment de la valeur. Concrètement, nous avons pu subventionner l’hôpital public, verser pour 340 milliards de pensions chaque année ou encore créer des postes de fonctionnaires (de 500.000 à 5 millions aujourd’hui) sans avoir recours au crédit des banques et marchés financiers. Autrement dit, la Sécurité sociale, cette institution gérée par les intéressés et abreuvée de la valeur socialisée produite par les travailleurs, a majoritairement financé les grandes réalisations collectives (notamment l’hôpital). Comment ? En affectant une valeur pour anticiper et correspondre à la production supplémentaire à venir. « La cotisation correspond donc à ce qui va avoir lieu (il ne s’agit par de la redistribution d’un gâteau à partager, mais d’une nouvelle manière de créer de la valeur, sans capitaux privés) ». Le PIB n’a de fait pas chuté mais augmenté. De façon plus évidente : depuis 1979, les salaires des fonctionnaires sont ajoutés au PIB car on estime « qu’ils produisent ce qu’ils reçoivent en salaire » (A. Catin, séminaire 2022-2023 de Réseau Salariat, deuxième séance). Pourquoi ne pas en faire autant pour les retraités, les chômeurs ou le salaire en général ? Bien sûr, ce choix politique ne peut que s’opérer contre la logique accumulatrice du capital, donc dans un rapport conflictuel d’une extrême intensité.

Revenons à l’argument générique du déficit causé par la dépense publique en général. Ce poncif soutient à peu près toutes les réformes structurelles. Pour commencer à lui tordre le coup, revenons sur un chiffre constamment mis en avant : les 59 % de dépense publique par rapport au PIB. Contrairement à ce qui est sous-entendu par les experts de plateau, cela ne veut pas dire que 59 % du PIB est destiné à la dépense publique, mais qu’on compare une valeur (le PIB : l’ensemble des richesses économiques générées sur le territoire) à tout ce qui relève de la dépense publique : prestations sociales, mais aussi fonctionnement des administrations (consommations intermédiaires par exemple) ou encore salaires des fonctionnaires. En comparaison, le privé c’est 200 % du PIB en termes de valeur (les mutuelles, les salaires, les consommations intermédiaires, etc.).

Dali, La tentation de saint Antoine, 1946

Le secteur privé est donc bien plus onéreux pour la société que le public, notamment parce qu’il doit nourrir une armée d’actionnaires ne répondant pas à une organisation du travail tournée vers la satisfaction des besoins de la population. À l’inverse, le secteur public, lorsqu’il n’est pas aux mains d’un État représentant les intérêts de la classe dirigeante, a pour tâche de coordonner au mieux la production dans l’intérêt de la majorité. Pour ce faire, il doit déployer sur le territoire une série d’infrastructures dont les monopoles se servent allègrement pour exister dans le jeu de la concurrence mondialisée14. Les appareils d’État leurs sont utiles pour réduire les droits sociaux conquis dans le cadre national. Les libéraux comme les libertariens auront beau se targuer de ne pas avoir à faire à l’État et que celui-ci n’a pas à interférer dans les affaires économiques, leurs politiques n’existent que par son intermédiaire, ainsi que par le pillage des subventions et de l’impôt !

Les aides aux grandes entreprises sont comptabilisées dans la dépense publique. C’est même le premier poste de dépense, avec 157 milliards en 2021, soit deux fois le budget de l’Éducation nationale et 30% du budget de l’État !

Pour ainsi dire, par l’entremise de l’État, ils ne cessent de détruire la cohérence territoriale sous prétexte de « concurrence naturelle », et les monopoles publics (énergie, transports, télécommunications, réseaux sociaux, etc.) pour imposer le leur. Car le capitalisme est dans une phase à la fois concurrentielle pour les salariés et monopolistique à l’échelle des moyens de production de plus en plus concentrés dans quelques firmes. La contradiction est criante : en dérégulant un secteur public fort et en concentrant le travail, les propriétaires sapent les fondations qui permettent au capital de croître et de se reproduire en toute sérénité. Ce qui nous fait dire, pour paraphraser K. Marx, que les capitalistes scient la branche sur laquelle ils sont installés. Ou encore, dans une formule plus précise :

« Le développement de la grande industrie sape sous les pieds de la bourgeoisie le fondement même sur lequel elle produit et s’approprie les produits. Elle produit avant tout ses propres fossoyeurs. » (Le Capital, livre III, MEW, 25, pp. 473-474 ; P 1, p. 173).

Ajoutons qu’aujourd’hui les aides aux grandes entreprises sont comptabilisées dans la dépense publique. C’est même le premier poste de dépense, avec 157 milliards en 2021, soit deux fois le budget de l’Éducation nationale et 30% du budget de l’État ! Subventions, crédits d’impôts et exonérations de cotisations en tout genre font le bonheur des rentiers… et le déficit de nos institutions du travail ! Les ménages contribuent aujourd’hui plus au budget de l’État que les entreprises (cf. Maxime Combes, économiste d’Attac). D’un autre côté, entre 2017 et 2021, les prélèvements obligatoires sur les ménages ont augmenté de 54 milliards15. Ainsi, les marques de cette offensive du capital contre le travail s’avèrent brutales en période d’instabilité. La crise des subprimes de 2008 a rapporté 156 milliards aux grands groupes et aux banques, celle du Covid 240 milliards environ, sans contrepartie. Des dons gracieux largement accumulés, que la société ne reverra sans doute jamais et qui légitiment aujourd’hui les politiques d’austérité.

La destruction de l’assurance-chômage comme droit au salaire en-dehors de l’emploi (T)

Deux axes sont à retenir dans ce projet de loi relatif « au fonctionnement du marché du travail en vue du plein-emploi ». Nous nous y attardons car cette réforme a largement été négligée dans le débat public, y compris dans le mouvement social :

Un précédant confirmé

Ce premier volet voté le 11 octobre et adopté par le sénat le 25 octobre 2022, entérine l’ancienne modification des modalités d’accès et de calcul des allocations chômage, dont la seconde partie devait arriver à échéance le 31 octobre 2022.

Dali, Rock and Roll, 1957

a) Cette précédente réforme a institué, dans sa première partie (validée fin 2019), le fait de devoir travailler six mois à temps plein au lieu de quatre, sur une période de vingt-quatre mois au lieu de vingt-huit, pour pouvoir prétendre à des allocations. Le rechargement des droits est lui aussi devenu plus compliqué, puisqu’il faut désormais six mois de contrat plein contre un mois auparavant. Là où il était possible de travailler, de se retrouver au chômage puis de retrouver un contrat court pour recharger ses droits, la chose n’est donc quasiment plus permise… à l’heure d’un salariat soumis aux contrats courts ! C’est d’ailleurs l’architecte de la réforme la plus récente, Olivier Dussopt lui-même, qui a promulgué la logique du bonus/malus en remplacement de la taxation des entreprises qui en abusaient. Un dispositif bien moins contraignant.

b) Plus violent encore, la seconde partie de la réforme Pénicaud (validée fin 2021), a inauguré un nouveau mode de calcul : là où l’indemnité se basait uniquement sur le nombre de jours travaillés, les jours non-travaillés sont maintenant pris en compte. Le montant résulte d’une moyenne des deux, ce qui a engendré une baisse des allocations de 17 % à 41 % en moyenne. L’effet pervers est une baisse progressive des indemnités à chaque rechargement, notamment pour celles et ceux qui alternent contrats courts et périodes de chômages étendues, puisqu’on gagne toujours moins au chômage qu’avec un emploi16. Concrètement, l’indemnité a baissé de 150 euros en moyenne, touchant 1,8 millions de chômeurs.

Des allocations dépendant du « marché de l’emploi »

La réforme de cette rentrée enclenche en prime la possibilité de moduler, par décret, la durée d’indemnisation en fonction de l’état du marché. Conçue à l’origine comme une protection face aux aléas de la conjoncture et de la concurrence, dirigée aux trois quarts par les ouvriers avant 1967 et les ordonnances De Gaulle, l’assurance-chômage est à présent gérée par l’État et directement soumise aux critères flous du « marché ». Plus simplement, des critères politiques en faveur du capital pilotent désormais les allocations, ce qui va permettre une économie de 4 milliards par an (un transfert d’argent du public au privé) et une soumission accrue de la main-d’œuvre (la flexibilisation).

a) Pour tous les nouveaux demandeurs s’inscrivant à partir du 1er février, la durée maximale d’indemnisation sera réduite de 15% à 25% dans deux cas : lorsque le taux de chômage dans la population active reste en-dessous de 9% ou que son augmentation ne dépasse pas 0.8% sur un trimestre. Un chômeur qui pouvait alors prétendre à 24 mois d’allocations (36 au-delà de 55 ans) ne disposera plus que de 21 mois, voire seulement de 18 mois. Le 23 décembre, un nouveau « scénario » a été retenu dans la version transmise aux syndicats, à savoir qu’en-dessous de la barre des 6% de chômeurs la durée de l’allocation pourra être réduite de 25% à 40%. O. Dussopt a même laissé échappé la possibilité d’un durcissement accru en cas de baisse sous les 5%, soit le prétendu plein-emploi sur lequel nous reviendrons. Une véritable entreprise de spoliation d’une protection issue du travail des allocataires. Même si les cotisations chômage des salariés ont été supprimées en 2018 pour individualiser le chômage17, il reste que l’impôt finançant le manque à gagner et les cotisations que les patrons paient toujours sur nos salaires, dépendent de ce qui est produit. Selon Olivier Véran (porte-parole du gouvernement), « 18 mois c’est suffisant pour trouver un emploi ». Cette durée a été décidée sur la base de la conjoncture statistique actuelle, le gouvernement ayant décrété que, puisque le taux de chômage est aujourd’hui inférieur à 9% (environ 7,3%), la situation pour les demandeurs n’est pas si critique. Nous sommes dans la période « verte ». Heureusement pour nous donc, si le taux de chômage passe au-dessus de 9%, ou qu’il progresse de 0.8% en un trimestre, on en reviendra à l’ancienne durée correspondant à la période « rouge » ! Car pour Olivier Dussopt, « quand tout va bien, il faut que les règles soient plus incitatives ». Et tout va bien puisque 373 100 emplois sont à pourvoir nous dit-on. Seulement, ce sont des jobs mal payés, en temps partiel, précaires et inégalement répartis sur un territoire qui compte des millions de chômeurs. Le ridicule de cette réforme annonce tout son tragique : la disparité du territoire n’est pas prise en compte alors que le taux de chômage varie du simple au triple en fonction de là où l’on se trouve. Il est évidemment peu envisageable pour la plupart des gens de changer leur quotidien en quittant leur lieu de vie uniquement dans l’espoir de trouver un emploi.

La durée maximale d’indemnisation sera réduite de 15% minimum, jusqu’à 25%. Un chômeur qui pouvait prétendre à 24 mois d’allocations (36 au-delà de 55 ans) ne disposera plus que de 21 mois, voire 18 mois

Pas de panique ! Les « titres de séjour pour les secteurs en tension » viendront placer des ouvriers extra-nationaux dans les emplois non pourvus, le plus souvent des sous-emplois… mettant en concurrence immigrés et chômeurs forcés de se diriger vers ces postes. De toute évidence, aucune mesure annoncée ne vient répondre aux besoins des privés d’emploi : il y a plus de 3 164 200 chômeurs (catégorie A), auxquels il faut ajouter 2 206 900 personnes en « activités réduites » ou temps partiels subis (catégories B et C), ainsi que 730 000 en formation, en contrat aidé ou en cours de création de d’entreprise. Sans compter tous les non-inscrits (catégories D et E)18.

Un taux de chômage en hausse qui suit la courbe du taux d'exploitation :

En réalité, depuis les années 1970 l’armée de réserve des chômeurs est en augmentation, notamment au sein des classes populaires essentiellement constituées d’ouvriers et de salariés. Et lorsqu’on est épargné par le chômage, comme c’est plus souvent le cas pour les professions intermédiaires (instituteurs, infirmiers, secrétaires, techniciens, etc.) et les cadres (d’entreprises et du public, ou les professions libérales), c’est toujours pour connaitre une chute relative (par rapport au PIB) du pouvoir d’achat.

Autant dire que rien ne s’améliorera jamais. D’abord parce que l’économie rentre en phase de récession et que l’inflation galope. De fait, on voit mal comment la situation pourrait se résorber alors même que la concurrence à la survie s’accroît. Ensuite, parce que tout est fait pour réduire les statistiques du chômage en radiant, en restreignant l’accès aux prestations et en faisant accepter n’importe quel contrat aux allocataires. Si le scénario des 6%, voire des 5%, a été ajouté, c’est bien que l’objectif est de passer ces seuils pour vider de sa substance le chômage. Déjà, la majorité des chômeurs en fin de droit retrouvent un emploi parce qu’ils prennent ce qui se présente à eux : généralement un emploi sous-payé par rapport à leur niveau de qualification. Pour compléter le tableau, un chômeur de longue durée sur deux a plus de 55 ans, à savoir l’âge de péremption des employés pour les employeurs. Enfin, il n’y aura pas d’amélioration parce que ce système de période « verte » et de période « rouge » est piloté politiquement par décrets gouvernementaux, sur les conseils d’experts sélectionnés avec soin.

Dali, Les Eléphants, 1948

Ce qui marque dans tout ça, c’est bien le changement radical de logique : d’un salaire continué validant le citoyen en tant que producteur n’ayant pas besoin de faire du chiffre d’affaire ou d’un employeur, puisque tout est assuré par une caisse de salaire socialisé (caisses économiques recueillant la valeur produite), on passe à un filet de sécurité ajustable achetant la paix sociale pour mieux mettre au travail. Ils assument frontalement la logique de l’offre et de la demande la plus grossière. Puisque ce système base les allocations sur la tendance de l’emploi « en général », il ne prendra pas en compte l’état de la région, ni même du secteur. La situation sera la suivante : si on est ingénieur et qu’il n’y a que de la place en restauration, il faudra quand même y aller !

b) Pour parfaire ce dispositif, l’un des amendements porté par les députés de la macronie et de la droite classique modifie la définition de l’abandon de poste. Maintenant, un travailleur abandonnant son poste pourra être privé de ses indemnités pour lesquelles il aura pourtant cotisé. Et peu importe la raison (harcèlement, burn-out, etc.).

c) En outre, restreindre l’accès aux allocations est un instrument politique direct pour la classe dirigeante qui cherche à maintenir sa position. Radier les chômeurs permet de lisser artificiellement les chiffres et de dire « regardez, notre chômage baisse grâce à nos mesures ». En clair, la majorité des allocataires vont devoir accepter n’importe quel emploi puisque les prestations ne suffiront plus pour vivre et que, désormais, la radiation est assurée au bout de deux CDI dans la même année et sur le même poste, après un CDD ou une mission d’intérim. Plus globalement, la plupart des travailleurs ne seront tout simplement plus éligibles. Ce processus est observable en Allemagne où le quasi plein-emploi rime avec sous-statuts, précarité, bas salaires et réduction forcée des heures travaillées, ainsi qu’augmentation de la pauvreté19. Dans ce pays, une grande part de la masse laborieuse est sortie des statistiques du chômage en l’espace de quelques années. Cependant que le recours à l’aide alimentaire ne cesse de croître, la courbe du chômage baisse. La réalité sociale est masquée ! Encore une fois, tout est fait pour atteindre cet objectif, car si les statistiques du chômage baissent, nous toucherons toujours moins longtemps les allocations pour lesquelles nous avons cotisés.

Il faut relever que, déjà, entre 25 % à 45 % des chômeurs éligibles ne demandent pas leurs allocations20. Ce sont essentiellement des jeunes qui ne savent pas qu’ils ont ouvert des droits. Du reste, tout est fait pour ne pas informer le travailleur, voire le décourager. Ce qui renvoie au grand nombre de personnes ne faisant pas les démarches pour toucher les prestations sociales auxquelles ils auraient pourtant droit. Par ignorance totale, adhésion au discours stigmatisant sur les « fainéants », crainte d’être pointés du doigt ou du fait de procédés intentionnels vicieux21. Preuve s’il en est qu’on ne recherche pas naturellement à vivre des aides, comme le discours historique de la bourgeoisie sur la paresse endémique des masses populaires le sous-tend : « ces tire-au-flanc par nature » disait F. W. Taylor, l’ingénieur ayant perfectionné l’exploitation capitaliste à l’usine (The Principes of Scientific Management, paru en 1911). Pôle emploi lui-même met en avant que 88% des chômeurs cherchent activement un emploi, et ce malgré l’état déplorable des conditions de travail dans la plupart des secteurs. Effectivement, la moyenne (en baisse) du montant de l’allocation est de 1050 euros, soit rien de très enviable, tandis que la moitié des inscrits ne sont plus indemnisés suite au nouveau mode de calcul.

Dali, L’énigme Hitler, 1939

Cette réforme est en somme une attaque en règle non seulement contre les démissionnaires, mais également contre les allocataires qui refuseraient un emploi. Faire la guerre au problème des chômeurs, ça a la vertu de masquer l’état de pourrissement avancé de l’économie capitaliste. Celui-ci n’étant plus en capacité de fournir des emplois de qualité, avec des niveaux de rémunération acceptables, une mobilité domicile-travail décente ou de garantir des gardes d’enfants pour les mères, il oblige. Et en rajoute une couche avec les « titres de séjour sur les métiers en tension ».

L’État austéritaire au service des monopoles (PI)

L’ancien dirigeant du MEDEF (Mouvement des entreprises de France, le “syndicat des patrons”, NdlR), Denis Kessler, déclarait sans filtre dans un article du journal Challenge du 4 octobre 2007 : « La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis entre 1944 et 1952, sans exception [les conventions collectives instituant un contrat de travail attachant le salaire au poste et reconnaissant la responsabilité patronale, le statut de la fonction publique et la qualification attachée à la personne, le régime général de la sécurité sociale, les régimes spéciaux de la sécurité sociale et ses salariés à statuts, etc.]. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! ». Son prédécesseur, Yvon Chotard, vice-président du CNPF (Conseil National du Patronat Français, ancien MEDEF), avouait quant à lui la centralité du rapport de force capital/travail : « on ne fait pas la même politique avec un PCF à 20% et un PCF à 10% ».

Il n’y aura pas d’amélioration parce que ce système de période « verte » et de période « rouge » est piloté politiquement par décrets gouvernementaux, sur les conseils d’experts sélectionnés avec soin

On aura compris la logique générale :

Ce que l’on donne aux grandes entreprises par les baisses de fiscalité, les suppressions de taxes et de cotisations22, on le prend aux masses populaires par des coupes drastiques dans le budget des prestations sociales et des services publics, alors que ceux-ci sont bénéficiaires et bien moins coûteux pour la société que le privé lucratif (complémentaires, assurances, etc.). Leur but n’est donc pas de faire « des économies ». Du moins, si cela est ressenti et formulé de cette manière à l’échelle de l’exploiteur individuel, il s’agit moins d’une stratégie consciente commanditée par un groupe volontariste décidé à accentuer son emprise, que d’un processus. Le développement des forces productives23 dans lequel des stratégies trouvent leur place, et qui tend à organiser cette formidable entreprise de concentration du capital pour économiser le travail vivant (nous) et ainsi mieux réaliser la plus-value24. On parle d’un véritable transfert des fonds publics organisé l’État vers quelques monopoles privés. Factuellement, l’étatisation entraîne toujours une baisse générale des prestations et une augmentation du taux d’exploitation. On l’a vu en Angleterre où les indemnités sont passées de 1000 à 400 euros environ.

« La production capitaliste tend constamment à surmonter ces bornes qui lui sont immanentes, mais elle ne les surmonte que par des moyens qui lui opposent ces bornes sur une nouvelle et plus vaste échelle » (Le Capital, Livre III, MEW, 25, p. 260 ; P 2, p. 1032).

C’est ainsi qu’il faut comprendre la phrase de Marx : la phase dans laquelle nous sommes est celle de la concentration des moyens de production, des parts de marché et de l’emploi dans des monopoles pour maintenir le taux de profit de dominants. C’est aussi l’époque de la recherche de débouchés lointains (les guerres), de nouveaux moyens de faire circuler les capitaux et de l’augmentation du taux d’exploitation : augmentation du contrôle hiérarchique, des cadences, du geste répétitif, des sanctions, etc.25 Quitte à faire venir de la main d’œuvre étrangère afin de peser sur les salaires, donc de faire baisser « le coût de production » pour le capitaliste. Une mise en concurrence artificielle qui sert également à détourner la conscience de classe.

Le retour au travail d'avant le contrat d'emploi :

Retenons qu’actuellement le système économique n’a plus pour objectif de produire mais de concentrer les pouvoirs technologiques, politiques et économiques entre les mains de quelques-uns. Et que l’entreprise de dépeçage des statuts de salariés, de la fonction publique, des conventions collectives ou des prestations sociales, accompagne la tendance à l’accroissement de l’exploitation qui trouve son achèvement dans ce que l’on nomme l’ubérisation. Sous ce mot se cache le retour à la forme canonique de l’exploitation capitaliste : le travail à la tâche bâti sur le mythe de l’individu libre sur un « marché libre ». Les capitalistes (fournisseurs, prêteurs, clients de l’activité) préfèrent évidemment les indépendants, dont la rémunération émane du droit commercial imposé, à des salariés organisés détenteurs de droits et liés eux par un contrat. En effet, le droit commercial précédant le droit du travail masque la réalité du rapport social basé sur l’exploitation, là où le contrat de travail (et le droit qu’il lui est attaché) matérialise le lien de subordination, dévoilant l’existence d’un employeur jusque-là dans l’ombre. C’est tout le tragique du quotidien des livreurs Uber qui, jouissant d’un statut d’indépendant, sont pourtant pressurés par les normes d’une plate-forme qui ne leur appartient pas. Leur combat s’est immédiatement porté sur la nécessité d’accéder au statut de salarié pour se protéger des aléas. Car ce qu’ils vivent est une régression : l’inverse de tout le mouvement qui a consisté à enrichir les personnes de la reconnaissance inconditionnelle de leur contribution à la production de valeur, quoi qu’elles fassent, sur la base de la dissociation entre l’activité productive et le salaire.

L’austérité est à considérer comme le mode opératoire de cette manœuvre capitalistique, en tant qu’elle sape les institutions du travail assurant notre protection face au marché des monopoles. Présentée comme nécessaire face au danger de la dette, elle est à l’économie ce que la sobriété heureuse est à l’écologie : un outil d’atomisation de la conscience collective et d’inversion des responsabilités demandant aux petits de faire des efforts pour les gros, tandis que les gros n’en font aucun. Les nouveaux budgets pour 2023, à savoir les projets de loi de la Sécurité sociale et du budget de l’État de 2023, ont commencé à passer en 49-3 les 18 et 20 octobre. C’est à volonté, pourquoi s’en priver ?

Le « canon budgétaire » contre la souveraineté populaire (T)

Pour finir le boulot de décennies de contre-révolution sociale, le gouvernement s’adosse à la structure à l’ambition continentale qu’est l’Union Européenne. En tant qu’ensemble où la concurrence domine, où le capital circule librement et où la monnaie n’appartient pas aux nations, elle est l’outil du parachèvement néolibéral sacrifiant le travail au profit du capital. Et pour cause, la matrice de son droit a toujours été « la concurrence libre et non faussée ».

Dali, Persistance de la mémoire, 1931

Ainsi, il ne faut pas s’étonner du fait qu’avant même que les parlementaires se soient emparés des questions budgétaires déterminant l’orientation politique du pays, des gages aient été envoyés à l’Union Européenne sous la forme d’un programme. Il montrait comment allaient évoluer dans le temps les dépenses publiques et les efforts allant être mis en œuvre dans « le bon sens ». C’est-à-dire que, déjà en avril 2022, le gouvernement s’était engagé à limiter la dépense publique à 0.6% par année pour réduire le déficit à 3% à la fin du quinquennat. Cette feuille de route a préparé les recommandations de juin de la Commission européenne. C’est à ce moment là qu’elle suggère les aménagements auxquels les États doivent souscrire, à savoir un panel de normes à appliquer sur un semestre pour pouvoir espérer accéder à des prêts avantageux26. Dans cette perspective, la France fait évidemment office de bon élève et, lorsque les parlementaires de la majorité présidentielle débattent dans l’hémicycle, ils se font les soldats de ces orientations.

D’un côté, donc, (a) la loi du budget de la Sécurité sociale visant à limiter les prestations sociales, de l’autre (b) le projet de loi de finance 2023 garantissant d’énormes avantages aux grandes entreprises. C’est tout simplement la formule de transfert de la richesse socialisée27dans les poches des monopoles. Puisque l’on assiste à une baisse de la fiscalité pour la classe dominante et leurs monopoles, il faut équilibrer la situation par les contre-réformes sabrant le budget des prestations sociales (retraites, chômage, maladie, etc.).

a) L’État n’ayant pas le contrôle sur la monnaie, actuellement domaine de la Banque Centrale Européenne, il ne peut ni baisser le taux des prêts pour stimuler l’investissement, ni créer de la monnaie pour soutenir les secteurs en difficulté ou les collectivités locales. Il lui reste donc la fiscalité et le social pour répondre aux normes budgétaires européennes. Or, la dépense publique est essentiellement celle de la protection sociale (avec en premier la maladie et la retraite) qui, comme nous l’avons montré, est de plus en plus fiscalisée et étatisée. C’est-à-dire que la bourgeoisie fait supprimer progressivement les cotisations salariales au profit du mode de financement par l’impôt (CSG par exemple), expulsant les syndicats des instances décisionnelles de la Sécurité sociale. Ce qui est déjà le cas pour l’assurance-chômage où seuls décident les employeurs et l’Etat. Cette tentative de fiscaliser les 500 milliards de la Sécurité sociale (dont environ 340 milliards de retraites) vise à permettre au gouvernement de décider des coupes à effectuer pour baisser les dépenses publiques.

Présentée comme nécessaire face au danger de la dette, l’austérité est à l’économie ce que la sobriété heureuse est à l’écologie : un outil d’atomisation de la conscience collective et d’inversion des responsabilités

b) Ce que porte le deuxième terme de cette équation, à savoir le projet de loi de finance 2023, c’est les biens mal nommées « aides aux entreprises » (2 000 aides environ) censées stimuler « la concurrence libre et non faussée » (que l’on sait faussée et contrainte). Elles représentent environ 200 milliards en niches fiscales et exonérations de cotisations28, soit 8,5% du PIB et 41% du budget de la loi (c’est environ 40 milliards de cadeaux de plus que les précédents budgets). Les contreparties sont évidemment inexistantes et la moindre idée de contrôle public rejetée par suspicion de « soviétisme ». Le texte prévoit par exemple de supprimer la caisse spécifique consacrée aux accidentés du travail et aux maladies professionnelles, soit de 3 à 4 milliards. Même si elle n’est pas déficitaire, la supprimer permet de délester les cotisations obligées des patrons pour tout regrouper dans la maladie en général. C’est par ce genre de procédés mesquins et technocratiques consistant à fragmenter les mesures pour invisibiliser la cohérence d’ensemble, que toute une partie des décisions politiques échappent à la population !

Sortir de l’engrenage des réformes concurrentielles ? (PI)

Sur le fond, cette destruction de la Sécurité sociale a pour effet de transformer la perspective émancipatrice d’un citoyen responsable de la production, avec des droits et des devoirs (exercer sa qualification, gérer son entreprise, participer aux institutions économiques et politiques), en celle d’un être infantilisé et constamment moralisé, voire terrifié par le jeu de la concurrence dans lequel il se débat. Le projet porté par les monopoles et leur fondé de pouvoir, l’État, est d’en finir avec le salaire en dehors de l’emploi. Dès lors, il faut le disqualifier à tout prix, sans relâche, dans une guérilla idéologique et législative constante.

Dali, Le moment sublime, 1938

a) Leur perspective est donc établie. C’est bien pour cette raison que le salaire de référence utilisé comme base pour la pension de retraite est passé des dix aux vingt-cinq meilleures années. Et on peut déjà prévoir, comme Bernard Friot l’analyse, que c’est la carrière complète qui deviendra l’échelle de valeur pour le calcul des pensions. Puisque le salaire de référence aura perdu de son sens, le calcul sera reporté sur le salaire moyen de la carrière, avec une pension nulle pour les carrières discontinues (les femmes seront particulièrement impactées). Ils feront finalement dépendre le montant des pensions des cotisations individuelles, celles que chacun aura pu mettre de côté sur les « comptes d’activité ». Ce qui achèvera l’inversion totale du sens de la mise en commun des richesses que ces institutions du travail portent. Quant à l’assurance-chômage, elle doit ressembler à un fin filet de sécurité, sans doute voué à disparaître au profit d’un revenu minimum universel, sorte de RSA augmenté (bientôt accessible sous réserve de 15-20 heures) tirant mécaniquement les salaires vers le bas et plaçant l’individu sous tutelle étatique (Cf. Présidentielles 2022 : tout sera mini dans notre vie).

Le salaire n’est plus la contrepartie du travail mais le préalable au travail. Et ce n’est plus la nature de l’activité qui détermine le salaire mais le statut de producteur.

b) Notre perspective se dessine. Celle du combat pour le prolongement de la qualification à la personne (la fonction publique) où ce n’est pas le poste qui est le support de la rémunération, mais la personne elle-même. Le travailleur est ainsi travailleur même s’il n’est pas au travail, ce qui lui permet de participer pleinement à la vie des grandes orientations politiques de la société et de préserver son intimité (les activités pour nous) du champ économique. Qui plus est, ce modèle social éradique le chômage car « supprimer le chômage ce n’est pas multiplier les emplois mais les supprimer puisque, par définition, l’emploi génère le chômage. Qui n’a pas de poste est au chômage » (B. Friot, séminaire 2022-2023 de Réseau Salariat, première séance).

Un déjà-là à prolonger :

Autrement dit, pour dépasser l’emploi l’idée, est bien d’étendre largement le salaire continué du régime général ou de la fonction publique, en l’intégrant à la citoyenneté. Cela revient à enrichir la citoyenneté d’un droit au salaire inconditionnel et inaliénable. Contrairement au marché présumant l’individu improductif et le forçant à se vendre pour constamment prouver qu’il mérite de vivre, ce statut de producteur présume que tout le monde est en capacité de créer de la valeur économique et de décider. Le salaire n’est plus la contrepartie du travail mais le préalable au travail. Et ce n’est plus la nature de l’activité qui détermine le salaire mais le statut de producteur.

Quoique l’on pense de ce qu’est devenu le fonctionnariat, dans la fonction publique il n’y a pas de chômage et les travailleurs conservent 100% de leur salaire en cas d’arrêt de leur travail. Durant les confinements, les 84% rémunérés à travers le salaire à la qualification du poste des conventions collectives ne l’étaient pas sur la base de l’activité29. Cela est encore plus vrai concernant le salaire à la qualification personnelle de la fonction publique où ce qui est rémunéré est la qualification personnelle. C’est pour cette raison que la retraite de la fonction publique est la poursuite du dernier salaire alors même que dans la fonction publique d’État il n’y a pas de cotisation et de caisse : le trésor public continue à payer les fonctionnaires jusqu’à leur mort parce que leur qualification ne s’arrête pas avec la fin du service.

Dali, Apparition d’un visage et d’un compotier sur une plage, 1938

Il faut nous défaire du défaitisme qui s’abreuve d’un sentiment d’infériorité parcourant notre être. En renouant avec la réalité, nous dégageons l’horizon des possibles : puisque 17 millions des plus de 18 ans dépendent encore de ce salaire personnel (50% des actifs), ce qu’il nous reste à faire c’est de développer la conscience de notre héritage pour regagner confiance en notre capacité à faire contre-pouvoir. Recenser les luttes, avancer des programmes et trouver de nouvelles modalités de combat, tout cela dans le sens d’un principe :

L’égalité dans l’abondance, reposant sur la capacité des citoyens-producteurs, mis en responsabilité, à décider des grandes orientations politiques et économiques, s’opposant au luxe bourgeois gaspilleur et ostentatoire, fondé sur de multiples exploitations et la confiscation des souverainetés collectives comme individuelles.

Alaoui O.

  • 1 Entretien au « Monde » : https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/11/02/darmanin-et-dussopt-sur-le-projet-de-loi-immigration-nous-proposons-de-creer-un-titre-de-sejour-metiers-en-tension_6148145_3224.html
  • 2 Autrefois exclues du champ social de la production, cantonnées à des tâches domestiques privées peu valorisées, les femmes ont gagné en autonomie par l’accès à l’emploi. Mais le capitalisme, emporté dans son nécessaire processus d’accroissement des forces productives, n’a pas détruit le tissu familial traditionnel par humanisme : il avait besoin d’une nouvelle main d’œuvre peu coûteuse. Il se sert donc de leviers (les oppressions) pour augmenter ses profits, et c’est la conjecture qui détermine lequel activer. En cela, il n’est pas sexiste ou raciste en soi mais doté d’une pure raison instrumentale. Lui opposer un universalisme de classe permet ainsi de traiter les oppressions sans récupération possible.
  • 3 Antoine Vatan, La situation de la classe laborieuse en France, 2022, pp. 39-45
  • 4 Les chômeurs sont les privés d’emploi sur un marché capitaliste où la masse salariale est avant tout ajustée aux taux de profit des monopoles, qui fluctue en fonction de la conjoncture économique : c’est-à-dire de la férocité de la concurrence
  • 5 En effet, le 49-3 est utilisable à volonté pour les questions de budget mais pas pour les autres sessions où il est unique : à ce jour nous en sommes au dixième !
  • 6 Par taux d’exploitation il faut entendre l’exploitation du travail par le patronat : plus la productivité augmente, plus le taux d’exploitation croît et plus le salaire réel baisse. La plus-value étant prélevée sur le salaire.
  • 7 Le cadre supérieur constitue la couche tampon qui représente une infime fraction du salariat. Son job consiste à appliquer des normes permettant d’augmenter le taux d’exploitation dans l’entreprise. Concrètement, il ne produit pas et ne met pas en circulation la marchandise (métiers de la vente), mais est payé à favoriser l’extraction de la plus value. Soumis à la bourgeoisie, son salaire est d’ailleurs directement issu de cette plus-value. Il est trader ou manager, et porte en lui une conscience malheureuse car il n’a pas de sens en-dehors du capitalisme, en plus de ne posséder aucun savoir-faire.
  • 8 Antoine Vatan, La situation de la classe laborieuse en France, 2022, p. 73.
  • 9 Idem, p. 15.
  • 10 Idem, p. 54-57.
  • 11 On pensera au grand-père de l’actuelle ministre en charge de la transition énergétique, Pannier-Runacher, qui était jusqu’en 2020 l’un des dirigeants du groupe Perenco. La stratégie est simple : limiter les « investissements techniques » dans des pays où le pillage règne en s’offrant les puits en bout de course, mais dont il est possible de profiter d’infrastructures déjà opérationnelles (bien que ne respectant aucune norme de sécurité). Autant d’économies faites au détriment des populations et de leur environnement.
  • 12 Depuis les années 1970, on note un rapprochement de l’espérance de vie des hommes et des femmes. Alors que, historiquement, un facteur biologique accorde aux femmes une plus grande espérance de vie, depuis leur entrée massive sur le marché du travail, celle-ci tend à se rapprocher de celle des hommes. Preuve que l’égalisation des conditions de vie sous le capitalisme se fait toujours par un nivellement vers le bas.
  • 13 Données tirées d’études de l’INSEE consultable en ligne : https://www.insee.fr/fr/statistiques/2383438
  • 14 Contrairement à ce qui est dit, plus un pays à des infrastructures développées, plus ce pays est « attractif ».
  • 15 Voir : https://www.ifrap.org/budget-et-fiscalite/fiscalite-des-menages-54-milliards-deuros-en-valeur-de-2017-2021
  • 16 « Par exemple, si pendant une année vous travaillez sept mois, puis que vous êtes trois mois chômage, puis vous travaillez à nouveau deux mois, l’indemnité est désormais calculée sur la moyenne de vos revenus, conduisant mécaniquement à une baisse du « salaire moyen » puisqu’on gagne moins au chômage qu’en travaillant ». Dans : https://lvsl.fr/le-gouvernement-cherche-a-faire-payer-aux-travailleurs-le-cout-du-mauvais-fonctionnement-du-marche-entretien-avec-arthur-delaporte/
  • 17 Le salarié aura eu plus en salaire net au début, mais moins de prestations et de services publics. Donc il sera en définitive victime d’une perte sèche, en plus d’être dépossédé d’un moyen de tenir le rapport de force avec les grands patrons puisqu’il n’a dès lors plus de représentant syndical aux caisses de l’assurance-chômage. C’est une déclinaison de la logique des comptes d’activité individuels pour les retraites.
  • 18 Résumé de l’aberration numéraire par ici : https://www.frustrationmagazine.fr/quelle-est-cette-nouvelle-reforme-de-lassurance-chomage/?fbclid=IwAR31yscx8RHUrlJHTodSbJttDR55vbgMKj0k1I95sPjHWH7WQ-bmaPI1fbU
  • 19 Pas besoin d’aller plus loin que ce média libéral : https://www.latribune.fr/opinions/tribunes/la-prosperite-allemande-est-un-cauchemar-pour-40-de-ses-citoyens-774658.html
  • 20 Selon l’étude de la DARES (La Direction de l’Animation de la Recherche, des Études et des Statistiques) pour la période du 1er novembre 2018 au 31 novembre 2019
  • 21 « Un tiers des foyers éligibles ne touchent pas le RSA », dont 17% par mauvaise indication de l’outil de microsimulation selon la DARES : https://www.lanouvellerepublique.fr/a-la-une/un-tiers-des-foyers-eligibles-ne-touchent-pas-le-rsa-comment-savoir-si-vous-y-avez-droit
  • 22 À travers le paquet de mesures pour « le pouvoir d’achat » de cette rentrée, la suppression de la redevance audiovisuelle travaille dans ce sens. La suppression de la cotisation de la valeur ajoutée sur les entreprises (CVAE) du projet de loi des finances 2023, qui fait environ 15% du budget des collectivités territoriales, également. Alors que l’on demande à ces collectivités de réduire leurs dépenses de 0,5 %, sobriété oblige, on leur enlève cette cotisation cruciale qui leur permet d’assurer les missions élémentaires auprès des populations. De même, le CICE (Crédit d’Impôt pour la Compétitivité et l’Emploi créé en 2013), soit un allégement des cotisations sociales, est un don de 20 milliards fait aux grandes entreprises. Il devait permettre la création d’un million d’emplois mais en a réalisé 100 000, la majorité de l’argent ayant été placé sur les marchés financiers ou reversé sous forme de dividendes aux actionnaires.
  • 23 L’ensemble des connaissances, des savoirs-faire, des individus et des moyens de productions (outils, machines, etc.).
  • 24 La contradiction se niche dans le fait que plus le capital économise le travail vivant pour augmenter la plus-value, plus il rend la réalisation de la plus-value difficile. Son extorsion n’est en effet possible qu’à partir du travail vivant. Se référer à loi de la baisse tendancielle du taux de profit, faisant les crises à répétition du capitalisme. Nous la résumons dans Les allocs c’est du travail !
  • 25 Antoine Vatan, La situation de la classe laborieuse en France, 2022, p. 70-71
  • 26 Depuis la crise des dettes souveraines européennes de 2011-13, un traité a été mis en place pour coordonner et contrôler les politiques des États. Il se traduit par le semestre européen.
  • 27 Cette répartition primaire, effectuée à la base du processus de production, et faisant 1 tiers du PIB actuel, aux côtés des salaires directs et des impôts.
  • 28 De type CICE, suppression de l’ISF, bouclier fiscal statuant que l’impôt direct ne peut excéder 50% des revenus d’un particulier, etc.
  • 29 Les conventions collectives sont une tentative de prolonger le salaire à la qualification des fonctionnaires dans le privé. Elles permettent aux salariés d’être propriétaires de leur poste.

L’archéologie que nous construisons

L’archéologie que nous construisons

Proposition d’orientation à l’adresse de la profession et des autres secteurs

Ce texte a été rédigé par des membres des Groupes Archéo en Lutte (GAEL) durant le premier confinement ayant duré du 17 mars au 11 mai 2020. Dans le sillage de cette réflexion générale, les revendications qui suivent ont quant à elles été formulées lors de la première rencontre d’été des groupes, en août 2021. Le but était de dessiner un horizon au présent que nous vivons et qui manque cruellement d’une proposition sur laquelle fonder notre action.

Affaiblie, l’archéologie est dans le collimateur des géants du BTP soutenus par l’État, comme des potentats locaux, promoteurs et hommes politiques. Déjà, le décret du 8 avril 2020, donnant aux préfets les pleins pouvoirs relatifs en matière d’aménagement du territoire dans le cadre du plan de relance, avait été rude. Entre-temps, la réduction de moitié du budget des fouilles programmées, ces fouilles-écoles indispensables à la formation des archéologues, a condamné des chantiers (Cf. Communiqué du 22 février 2022). Durant ces vacances ce fut encore la tentative de déstabiliser le cadre légal des opérations préventives (interventions archéologiques avant construction), soit le pivot professionnel de l’archéologie, par une loi de dérogations ambiguë. Celle-ci sous-entendait que les diagnostics préliminaires ne sont pas essentiels. Cette mesure a été retirée, mais l’attaque a été frontale.

Pour ce qui est des droits au salaire, ils s’amenuisent à mesure que le gouvernement monopolise la vie publique et que l’individualisme concurrentiel progresse. Les attaques contre les droits sociaux et les solidarités se poursuivent. Une nouvelle réforme de l’assurance-chômage risque encore d’ajouter des restrictions aux restrictions et de faire drastiquement baisser nos prestations (déjà fortement impactées, parfois de moitié pour les nouveaux entrants). La réforme des retraites revient sur le billard pour faire travailler plus longtemps. Enfin, le RSA va perdre son inconditionnalité : d’ici 2024, il faudrait travailler entre 15h et 20h pour y être éligible. Le tout alors que l’inflation, à peine contenue, atteint en France les 6 % et que l’augmentation des profits ne signe pas la fin de l’abondance pour les monopoles1.

Dans ce contexte, l’ébauche suivante peut servir de base de réflexion au développement de grands principes collectifs. Contre la raison instrumentale et gestionnaire constamment à nos trousses, l’enjeu est le même partout : trouver le moyen d’exprimer la souveraineté des producteurs sur leur travail.

L’archéologie que nous construisons est une archéologie qui réfléchit aux identités et aux modèles sociaux pour contribuer à l’émulation critique.

Celle qui tend au dépassement des préjugés de notre modernité se concevant comme unique et absolue : absolument indépassable. Nous faisons à l’inverse l’expérience de la discontinuité par nos travaux de fouilleurs et de chercheurs. Ils nous permettent d’affirmer que non, le progrès n’est pas continu, mais soumis à des flux et des reflux. La seule constante est celle de l’événement qui surgit et déstabilise, parfois reconfigure en profondeur lorsque les gens s’en saisissent collectivement. D’ailleurs, si nos vies se déroulent de manière si peu linéaire, comment pourrait-il en être autrement de l’Histoire ? Notre discipline, étudiant les vestiges matériels des sociétés, disparues ou non, se doit de contribuer à une pensée active et engagée sous peine de se dénaturer, de se désagréger dans une science de la neutralité neutralisée. Elle est en effet par essence une science de partis pris et d’expérimentations s’étant inventée dans l’adversité, face à ces mêmes pouvoirs politiques et économiques détruisant lien social et patrimoine avec une férocité renouvelée.

Exploitation forestière en marge de vestiges archéologiques. Alentours de Rothau, Bas-Rhin, été 2021. Photo, Alaoui O.

L’archéologie souhaitée est une archéologie qui se situe à l’opposé de la glorification du passé et des intérêts purement économiques accentuant inégalités de richesse et de pouvoir : des romans nationaux reconstruisant une grande histoire partagée par toute la population sous le prisme de l’union sacrée, au processus de domination des hommes sur les femmes s’adossant à des présupposés biologiques et culturels universalistes erronés, confinant au fatalisme, au vu de la richesse des exemples ethnographiques et historiques à notre disposition. Notre discipline est aussi capable de remettre en cause la vision essentialiste des origines ethniques justifiant tous les fantasmes identitaires d’homogénéité raciale prenant corps dans des politiques excluantes, discriminantes et ségrégationnistes, que le confinement a rendu encore plus visibles2. Notre discipline est encore capable de réduire à une simple expression contingente les limites imposées par les frontières comme cadre spatial et mental indépassable et indispensable. Alors même que l’humanité a pris forme par d’imposants mouvements migratoires, ce schéma de partition du territoire paraît dérisoire à l’échelle de l’histoire.

Ainsi, comme les réponses à ces enjeux sociétaux, la réponse à la crise sanitaire aurait pu tirer des leçons d’une myriade d’études fiables s’intéressant aux stratégies de survivance et d’adaptation des populations et des civilisations passées.

Une archéologie rigoureuse et transparente dans la collecte des données, et honnête dans ses démonstrations.

C’est-à-dire qui se laisse du temps pour critiquer, raconter et dialoguer, et non simplement « communiquer » et « récolter » durant des rencontres convenues et bien souvent verrouillées par des protocoles. Ceci implique de tisser du lien dans des dynamiques de coopération et de partage, bien au-delà des logiques privatives3 et des limites supposées de la discipline. L’époque que nous vivons semble décisive, pleine d’écueils et de possibilités.

Parmi elles se trouve l’horizon d’une archéologie comme l’un des points de jonction des sciences humaines et sociales. Notre petit monde est à la fois pris dans les rapports de force politiques de l’aménagement (habitation, transport, énergie, industrie, etc.) (Cf. Misères de l’archéologie), dans l’engrenage des évolutions techniques et scientifiques, mais aussi des grands champs de réflexion animant nos sociétés. C’est pourquoi les archéologues ont besoin d’à peu près toutes les disciplines pour analyser et interpréter ce qu’ils mettent au jour, contribuant ainsi à une anthropologie intégrale posant la nécessité de la sauvegarde du patrimoine matériel et immatériel.

Ossements de faune fraichement déterrés. Bas-Rhin. Photo, François Magar

La crise sanitaire dont nous sortons à peine a par exemple été prétexte à la privatisation de l’espace public. Le décret du 8 avril 2020 (2020-412) permet aux préfets de passer au-dessus des différents codes en vigueur (Construction, Urbanisme, Environnement, Patrimoine…) qui, jusque-là, garantissaient le contrôle du territoire par la puissance publique censée nous représenter. Le plan de relance économique condamne de fait ce qui est considéré comme des « contraintes administratives » par les politiques et les aménageurs, notamment celles de l’archéologie. Cette mesure accentue encore la rupture anthropologique, symbolique et matérielle, entre nature et civilisation que nous connaissons depuis l’amorce de l’ère marchande et industrielle. Celle-ci, qui fait force de loi, se développe sous le règne d’une technique mise au service d’un travail mort où la machine remplace progressivement l’humain par souci d’économie, réduisant la valeur de ce qui est produit.

Cette logique, qui fait désormais irruption dans tous les aspects de nos vies, considère que tout est potentiellement matière première à exploiter, à moindre coût et pour un maximum de rendement. Elle met aujourd’hui en péril jusqu’à l’espèce qui l’a systématisée. L’archéologie, par son recul temporel unique, ne peut plus se contenter d’accompagner et d’entretenir cet état de fait comme une chose allant de soi. Elle ne peut plus se contenter de déblayer passivement, à un rythme qui ne permet pas même un travail scientifique de qualité, les terrains confisqués par les grands groupes au nom de projets de lotissements bétonnés et de zones industrielles vidant villes et villages de leurs producteurs.

Une archéologie qui fonde sa pratique sur des principes égalitaires et démocratiques tout aussi rigoureusement appliqués que ses méthodes scientifiques.

C’est-à-dire une archéologie réellement tournée vers la société, transmettant données, connaissances et méthodes, y compris à l’échelle locale. Car c’est aussi à ces niveaux, à ces plus fins niveaux de proximité, que toutes les spécificités d’un travail peuvent être saisies et mises en valeur. Après avoir appliqué la bonne démarche scientifique, nécessitant retrait, discours raisonné et argumenté4, il s’agit en effet du second défi du chercheur, de la seconde étape (indissociable de la première) de sa responsabilité : accompagner le cheminement de sa production au sein de la société. Un engagement qui évite bien des instrumentalisations ainsi que l’écueil de l’expert en surplomb. Le scientifique toisant de son promontoire de savoir la collectivité.

Le contenu pédagogique doit permettre, par sa forme, d’alimenter cet élan de curiosité qui est le moteur de notre démarche et l’un des fondements de ce qui n’est pour nous pas réductible à un emploi, mais qui s’exprime en une véritable passion. Actuellement, nous ne pouvons plus nous contenter de journées portes ouvertes nationales servant de cache-misère et, même indirectement, de vitrine commerciale à des entreprises cherchant à se placer sur le « marché du patrimoine » (depuis l’ouverture à la concurrence en 2003). Celles-ci ne suffisent en rien et ne permettent sans doute pas une compréhension active (celle qui modifie son rapport au monde) de la part du public. Elles se placent de plus en plus du côté du divertissement culturel.

Prospection dans le cadre des activités d’une association locale d’archéologie. Bas-Rhin. Photo, François Magar

Les institutions n’ayant plus la capacité de s’ouvrir largement à la société, asphyxiées et asséchées par les logiques managériales et concurrentielles, à l’instar de l’Université, d’autres cadres doivent être investis et développés pour inverser la tendance. Partout nous devons prendre une position claire contre les arguments d’autorité émanant de grandes figures, le plus souvent masculines, qu’on ne pourrait remettre en cause du haut de leur statut d’expert. Nous l’avons constaté durant le confinement, l’aura d’une carrière médiatique et des publications nombreuses prennent le pas sur le fond ; le discours polémique sur le débat argumenté. Ce principe démocratique peut être facilité par le cadre qu’offre l‘association, et ses multiples variantes, ayant largement contribué à l’ancrage vivant de notre discipline auprès d’un public demandeur. C’est cette forme, la plus inclusive existante, qui est pourtant en difficulté par manque de financements, de reconnaissance et de temps d’engagement nécessaire à leurs acteurs.

En réalité, notre discipline porte en germe les fondements permettant de dépasser les clivages sociaux d’un monde, accumulateur et genré, qui montre plus que jamais ses limites. Et pour cause, elle permet de parler historiquement des antagonismes, tout en s’y confrontant au présent : villes/campagnes, exécutants/concepteurs, institutions/société, écologie/économie, homme/femme, etc. Sa force réside bien en ce qu’elle est à la fois du côté de la conscience historique et du vécu le plus pragmatique.

Une archéologie qui doit donc former des archéologues capables d’une prise de recul historique et spatiale, mais encore de remettre en cause l’organisation du travail à partir de leur vécu et de leurs besoins concrets.

L’archéologie étant par nature à la croisée des disciplines et des pratiques, son enseignement gagnerait à s’ouvrir largement aux autres disciplines. Elle permettrait à l’étudiant de pratiquer le dialogue dans la recherche avant même d’exercer le métier, et ainsi d’éveiller sa capacité critique pour juguler une passivité endémique à notre mode de vie. En outre, l’enseignement universitaire permettrait d’explorer l’archéologie dans toute son application actuelle par le biais des associations, acteurs incontournables sur le terrain, des fouilles programmées et de l’archéologie préventive. L’étude de la culture matérielle nécessitant une approche de l’enseignement par la technique, systématiser les échanges avec des associations de reconstitution et des artisans offrirait une connaissance approfondie des processus de production d’un objet et de ses modes d’utilisation. Dans cet enseignement, la séparation entre filières professionnalisantes et filières consacrées à la recherche n’aurait plus lieu d’être : l’archéologue exercerait à nouveau un métier complet, à la fois pratique et intellectuel.

Dans son application actuelle, notre monde, en tant que discipline à cheval entre le BTP et la recherche, est un microcosme représentatif du niveau de dégradation de nos sociétés. L’archéologie préventive notamment, opérant en amont des chantiers, est particulièrement soumise à la pression des impératifs économiques et politiques qui instaurent le conflit d’intérêts comme système5 : le donneur d’ordre, également garant de la qualité scientifique des chantiers, se trouve dans une situation d’entre-deux déséquilibrée. Il est évident que l’analyse scientifique qui conduit aux prescriptions archéologiques devrait être exercée dans un cadre indépendant du dispositif administratif actuel. Elle offrirait alors une version d’analyse véritablement libre, totalement dégagée des intérêts du pouvoir et du temps économique pressurant la recherche de terrain.

La perte de sens dans le travail prend donc racine dans ce rapport de force souvent défavorable6 qui conduit à une vision partielle des sites étudiés. Mais elle réside également dans la division des tâches nuisant à la qualité scientifique d’un travail qui, devenu répétitif, finit par être accompli sans passion par des « techniciens de fouille ». Alors que le fouilleur, comme tout chercheur, se doit de comprendre ce qu’il fait et pourquoi, au nom de quoi et pour qui, il est de plus en plus utilisé comme simple exécutant, qui plus est, embauché sur de courtes périodes (en CDD ou en intérim) en fonction des besoins générés par le rythme de l’aménagement.

Relevé de fouille dans le cadre d’une thèse universitaire. Bas-Rhin. Photo, François Magar

La fin de ces catégories de statut (fouilleur/chercheur) et de contrat (précaire/stable) permettrait de remettre en cause la division du travail séparant métiers manuels et intellectuels, là ou l’archéologie se veut totale dans sa pratique. Et par là de lutter structurellement contre les inégalités de condition et le phénomène de lassitude, voire d’abandon, notamment causé par les effets délétères (physiques et psychologiques) de la répétition fordiste des gestes.

Enfin, la lutte conséquente contre le machisme, omniprésent sur les chantiers et à l’Université des potentats où l’omerta règne, commence par des situations salariales stables et protégées, qui permettent une réelle implication des personnes pour leurs droits, sans crainte de sanctions, particulièrement celles s’effectuant clandestinement. Sans ce changement, tous les efforts pour juguler ces attitudes seront au mieux, vains, au pire, simples postures ou stratégies de communication.

Car la question est comment renouer avec la possibilité de bien faire des choses pertinentes ?

Actuellement, l’organisation du travail transforme une situation où, a priori, nous aimerions œuvrer rigoureusement à notre métier, en impasse, tant nous sommes privés des conditions pour bien faire. Ce qui n’est absolument pas spécifique à notre secteur. Chercheurs, enseignants, soignants, cadres et ingénieurs désertent pour cause de mauvaise rémunération, mais surtout en raison de conditions de réalisation tellement saccagées, qu’il leur devient impossible d’entretenir l’envie d’œuvrer aux tâches qu’ils devraient pourtant pouvoir réaliser avec passion et engagement. La « crise des vocations » se généralise et découle de ce qu’il est intolérable de soigner au chronomètre, de concevoir de l’inutile, d’enseigner n’importe quoi ou de fouiller n’importe comment. Qui plus est en sous-effectif et pour si peu de valorisation sociale.

Une archéologie viable serait en définitive une archéologie basée sur le rythme de la maturation des idées, de l’imprévu des découvertes et du repos des corps.

Ce qui induit que nous devons être les organisateurs de nos métiers, sans contremaîtres ni trame hiérarchique, si ce n’est d’expérience, afin de libérer du temps salarial pour étudier (d’autres disciplines), pratiquer (d’autres formes de connaissance), se tourner vers des activités sociales ou militantes (enseignement, sport, associations, syndicalisme, etc.), et développer sa singularité en toute intimité (familiale notamment). Un temps partiel en temps complet qu’il faut souhaiter à toute la société, appelant la garantie d’un salaire lié à la personne comme droit politique. Une rémunération qui serait donc détachée du poste (auquel l’emploi nous assigne), toujours soumis à l’arbitraire d’un marché faussé par la logique de la course aux profits (ce qu’ils appellent l’offre et la demande).

D’où la nécessité de défendre, d’améliorer et d’étendre le statut de fonctionnaire, la logique du salaire continué de l’assurance-chômage, des retraites et de l’intermittence ou, plus globalement, du régime général de la Sécurité sociale. Autant d’institutions du travail édifiées par le mouvement social et qui portent en germe la logique de la richesse socialisée gérée par les premiers concernés : les citoyens-producteurs. Cette logique permet en effet d’envisager un système basé sur la subvention et un salaire détachés des aléas du marché, du diktat des financeurs et de l’arbitraire patronal7.

Fouille dans le cadre des activités d’un association locale d’archéologie. Bas-Rhin. Photo, François Magar

Si nous adhérons à cette vision du travail où la valeur est contenue dans l’acte en lui-même, dans le fait de faire, de mettre en œuvre, les stages en fouilles programmées, parfois payants, toujours non rémunérés, doivent être revus (Cf. Communiqué du 22 février 2022). Pourtant obligatoires dès la deuxième année de licence, ils aggravent la précarité étudiante en plus d’instituer l’idée que l’archéologie, c’est ça : du bénévolat au service d’une science de plus en plus privatisée. Une colonie pédagogique où l’exploitation est normalisée et justifiée par la catégorie « job passion ». En l’état, génération après génération, ils distillent insensiblement un réflexe de servilité par une situation donnée comme toute naturelle. Oui, vous, futurs adultes indépendants, citoyens critiques, scientifiques et chercheurs, devez sacrifier vos mois d’été que les bourses ne couvrent pas (39 % des étudiants sont boursiers, 40 % travaillent), et vous faire à l’idée que vous ne pourrez pas travailler parce que vos stages obligatoires vous l’imposent. Des stages cher payés qui, à la fin de votre cursus (avec entre trois et dix ans d’études au compteur), débouchent sur une décennie de CDD à la volée !

Fouille dans le cadre des activités d’un association locale d’archéologie. Bas-Rhin. Photo, François Magar

L’archéologie n’a décidément pas à être cette épreuve de force.

Par les potentialités rénovatrices que porte l’archéologie, cette science sociale et politique capable de remettre en cause les dogmes de l’éternel ou de l’immuable justifiant exploitations et dominations toujours construites, nous nous engageons à poser les jalons d’un travail libéré, conforme à nos aspirations et à nos besoins. Nous nous engageons aussi à repenser collectivement l’ensemble de nos institutions sociales, politiques et économiques aux côtés des autres secteurs.

Conscients du désastre de la civilisation capitaliste, nous appelons chacun et chacune à rallier les luttes susceptibles de contribuer à la constitution d’un rapport de force social conséquent. Nous encourageons également à rejoindre, chacun à son échelle, toutes les initiatives permettant d’avancer vers la formulation d’une proposition commune désirable dans la perspective de rompre avec le mode de production ayant mené aux crises environnementales, sociales et démocratiques qui menacent aujourd’hui nos conditions d’existence.

Des propositions comme boussole

L’objectif des Groupes Archéo En Lutte est de produire des réflexions collectives à même de guider notre action au sein des secteurs de l’archéologie (Cf. Plateforme de revendications provisoires). Nous nous sommes mis d’accord sur plusieurs axes revendicatifs nous paraissant essentiels afin de constituer un horizon commun à nos luttes. Plutôt que de rester cantonné à des revendications défensives contre la dégradation des conquêtes sociales, l’objectif est de se livrer à la discussion d’un contre-modèle à ce qui nous est imposé, à savoir l’individualisation de nos parcours dans le cadre de la concurrence économique libérale : les petits contrats au lance-pierre (CDD, CDI chantiers, contrat de projet), le statut d’auto-entrepreneur, la disparition programmée de la protection sociale.

1. Élaborer une sécurité sociale adaptée à notre métier sous la forme d’un salaire continué inspiré du régime de l’intermittence/assurance-chômage, mais débarrassée des normes libérales injectées par les contre-réformes successives de ces dernières décennies (un quota d’heures à faire dans le mois, le contrôle des parcours par le système des cachets, la limitation des indemnités dans le temps pour forcer à la reprise (comme si elle dépendait des bénéficiaires) …). Cela permettrait aux CDD, par leurs cotisations, de libérer du temps pour publier, communiquer, participer à des projets associatifs ou de médiation, penser à l’organisation de la discipline, défendre leurs conditions de travail ou simplement s’investir ailleurs (dans d’autres domaines). L’enjeu est de libérer les archéologues de la pression d’une organisation du travail en flux tendu en validant tout le travail non reconnu par les normes du marché de l’emploi et pourtant nécessaire au bon fonctionnement de notre métier, à l’entretien de notre passion et à l’équilibre de nos vies.

2. Pour cela, nous devons nous appuyer sur un fonds national et interprofessionnel destiné à l’archéologie et au patrimoine. Il prendrait la forme de caisses d’investissement et de salaires. Celles-ci seraient gérées par nos représentants (des archéologues, des conservateurs, etc.), en lien avec les aménageurs, sur le modèle de l’Unédic de 1946. Plusieurs options, possiblement complémentaires, pourraient permettre d’alimenter ces caisses : un taux de cotisation indexé sur les profits des grandes boîtes du BTP (dernier chiffre d’affaire de Vinci  : 43 milliards), une forme d’assurance pour les aménageurs ou un impôt, qui serait d’ailleurs justifié par la destruction systématique du paysage et du patrimoine. Ce système de « salaire continué » et d’investissement par « subvention » (et non pas par prêt bancaire), alimenté par la valeur socialisée dans les caisses patrimoniales, irait dans le sens d’une réelle libération du métier.

La dépendance à l’emploi offert par le privé, tout comme la tutelle d’un État pouvant geler, revoir à la baisse ou licencier en fonction des normes d’austérités (dette et déficit limités par les traités de libre-échange), seraient brisés. La discipline pourrait alors être capable, en toute indépendance scientifique, de développer un ancrage territorial plus serré (via les associations et les communes), de traiter les données dans le cadre de problématiques de recherche élaborées et de manière pérenne, d’édifier de nouveaux cadres et d’expérimenter de nouvelles méthodes. Tout ça sans subir l’arbitraire des fluctuations de l’aménagement.

3. Repenser le statut du « technicien » dont le terme doit être abandonné au profit d’archéologue. Cela passe par la redéfinition des fiches de poste pour chaque niveau d’étude, et que chacun soit pris en compte lors de l’embauche comme base du calcul des salaires.

  • 1 Ce sont 174 milliards de bénéfices pour le CAC 40 en 2021. Entre avril et juin, 544 milliards de dividendes ont été versés à l’échelle mondiale et 44 milliards en France. C’est une augmentation de 33 % au second trimestre pour notre pays. Un taux supérieur à la moyenne européenne. Les profiteurs de guerre sont quant à eux légions : profitant de la hausse des prix de l’énergie, Total a empoché 5,7 milliards de bénéfice au second trimestre, contre 2,2 milliards en 2021. Rappelons que le blocage temporaire des prix à la pompe consiste à réduire les taxes, pas à prendre sur les profits. Alors que l’on sait que l’augmentation de l’énergie (et des prix en général) est le fait de la spéculation (indexation des prix sur ceux du marché), ils continuent à socialiser les pertes quand ça va mal (l’État et les institutions du travail aident les entreprises sans contreparties) mais pas les profits quand tout va bien.
  • 2 Ce genre de traitement était historiquement réservé aux jeunes de banlieues ou aux citoyens mobilisés, notamment depuis la Loi Travail de 2016 qui s’est déroulée sous la loi martiale d’un État d’urgence ayant duré deux années (des attentats de 2015 à novembre 2017). Une étape a été franchie avec le mouvement des Gilets Jaunes dont on sait le niveau de répression subi. Il s’est, avec la pandémie, répandu à toute la société sous la forme de normes hygiénistes largement dictées par des choix politiques et économiques néolibéraux (coupes budgétaires, fermetures de lits, privatisation de la recherche posant un problème de contrôle et de redirection de la production en cas d’urgence, politique visant à favoriser les gros pôles hospitaliers au détriment de la médecine de prévention locale, etc.
  • 3 Souvenons-nous de la Loi Pluriannuelle de la Recherche revendiquée « élitiste et darwinienne » par le président du CNRS, renforçant l’emprise des logiques concurrentielles à l’Université. Malgré la forte opposition de l’hiver 2019-2020 dans le cadre d’un mouvement interprofessionnel contre l’assurance-chômage et la réforme des retraites sabré par le premier confinement, celle-ci fut actée le 24 décembre 2021. Cette période a été marquée par un confinement partiel (limitation des déplacements, des rassemblements, télétravail, couvre-feu, nouvelles fermetures des universités et des lieux culturels, etc.) qui empêchait évidemment toute mobilisation.
  • 4 Règles d’énoncé des hypothèses, d’élaborations et de traitement du corpus, de vérification des données, de rigueur du raisonnement, de confrontation des résultats, de mise en discussion au fur et à mesure de l’avancée ou de la prise en charge des critiques.
  • 5 Quelques mois après la coupe drastique du budget des fouilles-écoles dites programmées, les dérogations de la Loi de Protection du Pouvoir d’Achat (adoptée le 16 août 2022) concernant l’aménagement du territoire, remettaient directement en cause la viabilité de l’archéologie préventive. Ainsi, les « opérations d’archéologie préventive [ne devaient avoir] lieu que si les travaux d’aménagement [étaient] susceptibles d’avoir un impact notable et direct sur le patrimoine ». Ces opérations, si elles n’étaient pas « réalisées dans un délai compatible avec la date de mise en service fixée par le ministère de l’énergie », devaient être « réputées réalisées. ». Voir : https://www.cgt-culture.fr/projet-de-loi-pouvoir-dachat-le-parlement-va-t-il-accorder-un-permis-de-detruire-des-sites-archeologiques-aux-amenageurs-20181/?fbclid=IwAR1XF1Rwrddkb0p-bBRqI_8nHKbROh9HJrJZs9OXAbu6GeS0Fc77GwdpBUU
  • 6 Les scandales liés aux grands aménageurs comme Vinci sont légions. Par exemple, la filiale de Vinci, Arcos, rappelée à l’ordre pour au moins six entraves aux travaux archéologiques, a recouvert, dans une précipitation absolue, un projet de fouille sur le tracé du GCO début 2019, vers Vendenheim. Dans la foulée, la DRAC publie le 26 mars un arrêté annulant la mise en œuvre de la seconde tranche de fouille « considérant que la première tranche des fouilles a permis de récolter les renseignements nécessaires à la compréhension du site. ». Mesure diplomatique pour sauver les apparences, puisqu’il était de toute manière devenu impossible de fouiller en raison des volumes de terre déplacés sur la zone. Source : https://www.rue89strasbourg.com/gco-pres-de-vendenheim-arcos-a-enterre-un-projet-de-fouille-archeologique-juge-necessaire-151572
  • 7 Voir les travaux du réseau salariat et de Bernard Friot sur le salaire à vie et le système des caisses économiques. Puissances du salariat, 1998 (réed. 2021), Un désir de communisme, 2020, & En travail. Conversations sur le communisme, 2022.