L’archéologie que nous construisons

L’archéologie que nous construisons

Proposition d’orientation à l’adresse de la profession et des autres secteurs

Ce texte a été rédigé par des membres des Groupes Archéo en Lutte (GAEL) durant le premier confinement ayant duré du 17 mars au 11 mai 2020. Dans le sillage de cette réflexion générale, les revendications qui suivent ont quant à elles été formulées lors de la première rencontre d’été des groupes, en août 2021. Le but était de dessiner un horizon au présent que nous vivons et qui manque cruellement d’une proposition sur laquelle fonder notre action.

Affaiblie, l’archéologie est dans le collimateur des géants du BTP soutenus par l’État, comme des potentats locaux, promoteurs et hommes politiques. Déjà, le décret du 8 avril 2020, donnant aux préfets les pleins pouvoirs relatifs en matière d’aménagement du territoire dans le cadre du plan de relance, avait été rude. Entre-temps, la réduction de moitié du budget des fouilles programmées, ces fouilles-écoles indispensables à la formation des archéologues, a condamné des chantiers (Cf. Communiqué du 22 février 2022). Durant ces vacances ce fut encore la tentative de déstabiliser le cadre légal des opérations préventives (interventions archéologiques avant construction), soit le pivot professionnel de l’archéologie, par une loi de dérogations ambiguë. Celle-ci sous-entendait que les diagnostics préliminaires ne sont pas essentiels. Cette mesure a été retirée, mais l’attaque a été frontale.

Pour ce qui est des droits au salaire, ils s’amenuisent à mesure que le gouvernement monopolise la vie publique et que l’individualisme concurrentiel progresse. Les attaques contre les droits sociaux et les solidarités se poursuivent. Une nouvelle réforme de l’assurance-chômage risque encore d’ajouter des restrictions aux restrictions et de faire drastiquement baisser nos prestations (déjà fortement impactées, parfois de moitié pour les nouveaux entrants). La réforme des retraites revient sur le billard pour faire travailler plus longtemps. Enfin, le RSA va perdre son inconditionnalité : d’ici 2024, il faudrait travailler entre 15h et 20h pour y être éligible. Le tout alors que l’inflation, à peine contenue, atteint en France les 6 % et que l’augmentation des profits ne signe pas la fin de l’abondance pour les monopoles1.

Dans ce contexte, l’ébauche suivante peut servir de base de réflexion au développement de grands principes collectifs. Contre la raison instrumentale et gestionnaire constamment à nos trousses, l’enjeu est le même partout : trouver le moyen d’exprimer la souveraineté des producteurs sur leur travail.

L’archéologie que nous construisons est une archéologie qui réfléchit aux identités et aux modèles sociaux pour contribuer à l’émulation critique.

Celle qui tend au dépassement des préjugés de notre modernité se concevant comme unique et absolue : absolument indépassable. Nous faisons à l’inverse l’expérience de la discontinuité par nos travaux de fouilleurs et de chercheurs. Ils nous permettent d’affirmer que non, le progrès n’est pas continu, mais soumis à des flux et des reflux. La seule constante est celle de l’événement qui surgit et déstabilise, parfois reconfigure en profondeur lorsque les gens s’en saisissent collectivement. D’ailleurs, si nos vies se déroulent de manière si peu linéaire, comment pourrait-il en être autrement de l’Histoire ? Notre discipline, étudiant les vestiges matériels des sociétés, disparues ou non, se doit de contribuer à une pensée active et engagée sous peine de se dénaturer, de se désagréger dans une science de la neutralité neutralisée. Elle est en effet par essence une science de partis pris et d’expérimentations s’étant inventée dans l’adversité, face à ces mêmes pouvoirs politiques et économiques détruisant lien social et patrimoine avec une férocité renouvelée.

Exploitation forestière en marge de vestiges archéologiques. Alentours de Rothau, Bas-Rhin, été 2021. Photo, Alaoui O.

L’archéologie souhaitée est une archéologie qui se situe à l’opposé de la glorification du passé et des intérêts purement économiques accentuant inégalités de richesse et de pouvoir : des romans nationaux reconstruisant une grande histoire partagée par toute la population sous le prisme de l’union sacrée, au processus de domination des hommes sur les femmes s’adossant à des présupposés biologiques et culturels universalistes erronés, confinant au fatalisme, au vu de la richesse des exemples ethnographiques et historiques à notre disposition. Notre discipline est aussi capable de remettre en cause la vision essentialiste des origines ethniques justifiant tous les fantasmes identitaires d’homogénéité raciale prenant corps dans des politiques excluantes, discriminantes et ségrégationnistes, que le confinement a rendu encore plus visibles2. Notre discipline est encore capable de réduire à une simple expression contingente les limites imposées par les frontières comme cadre spatial et mental indépassable et indispensable. Alors même que l’humanité a pris forme par d’imposants mouvements migratoires, ce schéma de partition du territoire paraît dérisoire à l’échelle de l’histoire.

Ainsi, comme les réponses à ces enjeux sociétaux, la réponse à la crise sanitaire aurait pu tirer des leçons d’une myriade d’études fiables s’intéressant aux stratégies de survivance et d’adaptation des populations et des civilisations passées.

Une archéologie rigoureuse et transparente dans la collecte des données, et honnête dans ses démonstrations.

C’est-à-dire qui se laisse du temps pour critiquer, raconter et dialoguer, et non simplement « communiquer » et « récolter » durant des rencontres convenues et bien souvent verrouillées par des protocoles. Ceci implique de tisser du lien dans des dynamiques de coopération et de partage, bien au-delà des logiques privatives3 et des limites supposées de la discipline. L’époque que nous vivons semble décisive, pleine d’écueils et de possibilités.

Parmi elles se trouve l’horizon d’une archéologie comme l’un des points de jonction des sciences humaines et sociales. Notre petit monde est à la fois pris dans les rapports de force politiques de l’aménagement (habitation, transport, énergie, industrie, etc.) (Cf. Misères de l’archéologie), dans l’engrenage des évolutions techniques et scientifiques, mais aussi des grands champs de réflexion animant nos sociétés. C’est pourquoi les archéologues ont besoin d’à peu près toutes les disciplines pour analyser et interpréter ce qu’ils mettent au jour, contribuant ainsi à une anthropologie intégrale posant la nécessité de la sauvegarde du patrimoine matériel et immatériel.

Ossements de faune fraichement déterrés. Bas-Rhin. Photo, François Magar

La crise sanitaire dont nous sortons à peine a par exemple été prétexte à la privatisation de l’espace public. Le décret du 8 avril 2020 (2020-412) permet aux préfets de passer au-dessus des différents codes en vigueur (Construction, Urbanisme, Environnement, Patrimoine…) qui, jusque-là, garantissaient le contrôle du territoire par la puissance publique censée nous représenter. Le plan de relance économique condamne de fait ce qui est considéré comme des « contraintes administratives » par les politiques et les aménageurs, notamment celles de l’archéologie. Cette mesure accentue encore la rupture anthropologique, symbolique et matérielle, entre nature et civilisation que nous connaissons depuis l’amorce de l’ère marchande et industrielle. Celle-ci, qui fait force de loi, se développe sous le règne d’une technique mise au service d’un travail mort où la machine remplace progressivement l’humain par souci d’économie, réduisant la valeur de ce qui est produit.

Cette logique, qui fait désormais irruption dans tous les aspects de nos vies, considère que tout est potentiellement matière première à exploiter, à moindre coût et pour un maximum de rendement. Elle met aujourd’hui en péril jusqu’à l’espèce qui l’a systématisée. L’archéologie, par son recul temporel unique, ne peut plus se contenter d’accompagner et d’entretenir cet état de fait comme une chose allant de soi. Elle ne peut plus se contenter de déblayer passivement, à un rythme qui ne permet pas même un travail scientifique de qualité, les terrains confisqués par les grands groupes au nom de projets de lotissements bétonnés et de zones industrielles vidant villes et villages de leurs producteurs.

Une archéologie qui fonde sa pratique sur des principes égalitaires et démocratiques tout aussi rigoureusement appliqués que ses méthodes scientifiques.

C’est-à-dire une archéologie réellement tournée vers la société, transmettant données, connaissances et méthodes, y compris à l’échelle locale. Car c’est aussi à ces niveaux, à ces plus fins niveaux de proximité, que toutes les spécificités d’un travail peuvent être saisies et mises en valeur. Après avoir appliqué la bonne démarche scientifique, nécessitant retrait, discours raisonné et argumenté4, il s’agit en effet du second défi du chercheur, de la seconde étape (indissociable de la première) de sa responsabilité : accompagner le cheminement de sa production au sein de la société. Un engagement qui évite bien des instrumentalisations ainsi que l’écueil de l’expert en surplomb. Le scientifique toisant de son promontoire de savoir la collectivité.

Le contenu pédagogique doit permettre, par sa forme, d’alimenter cet élan de curiosité qui est le moteur de notre démarche et l’un des fondements de ce qui n’est pour nous pas réductible à un emploi, mais qui s’exprime en une véritable passion. Actuellement, nous ne pouvons plus nous contenter de journées portes ouvertes nationales servant de cache-misère et, même indirectement, de vitrine commerciale à des entreprises cherchant à se placer sur le « marché du patrimoine » (depuis l’ouverture à la concurrence en 2003). Celles-ci ne suffisent en rien et ne permettent sans doute pas une compréhension active (celle qui modifie son rapport au monde) de la part du public. Elles se placent de plus en plus du côté du divertissement culturel.

Prospection dans le cadre des activités d’une association locale d’archéologie. Bas-Rhin. Photo, François Magar

Les institutions n’ayant plus la capacité de s’ouvrir largement à la société, asphyxiées et asséchées par les logiques managériales et concurrentielles, à l’instar de l’Université, d’autres cadres doivent être investis et développés pour inverser la tendance. Partout nous devons prendre une position claire contre les arguments d’autorité émanant de grandes figures, le plus souvent masculines, qu’on ne pourrait remettre en cause du haut de leur statut d’expert. Nous l’avons constaté durant le confinement, l’aura d’une carrière médiatique et des publications nombreuses prennent le pas sur le fond ; le discours polémique sur le débat argumenté. Ce principe démocratique peut être facilité par le cadre qu’offre l‘association, et ses multiples variantes, ayant largement contribué à l’ancrage vivant de notre discipline auprès d’un public demandeur. C’est cette forme, la plus inclusive existante, qui est pourtant en difficulté par manque de financements, de reconnaissance et de temps d’engagement nécessaire à leurs acteurs.

En réalité, notre discipline porte en germe les fondements permettant de dépasser les clivages sociaux d’un monde, accumulateur et genré, qui montre plus que jamais ses limites. Et pour cause, elle permet de parler historiquement des antagonismes, tout en s’y confrontant au présent : villes/campagnes, exécutants/concepteurs, institutions/société, écologie/économie, homme/femme, etc. Sa force réside bien en ce qu’elle est à la fois du côté de la conscience historique et du vécu le plus pragmatique.

Une archéologie qui doit donc former des archéologues capables d’une prise de recul historique et spatiale, mais encore de remettre en cause l’organisation du travail à partir de leur vécu et de leurs besoins concrets.

L’archéologie étant par nature à la croisée des disciplines et des pratiques, son enseignement gagnerait à s’ouvrir largement aux autres disciplines. Elle permettrait à l’étudiant de pratiquer le dialogue dans la recherche avant même d’exercer le métier, et ainsi d’éveiller sa capacité critique pour juguler une passivité endémique à notre mode de vie. En outre, l’enseignement universitaire permettrait d’explorer l’archéologie dans toute son application actuelle par le biais des associations, acteurs incontournables sur le terrain, des fouilles programmées et de l’archéologie préventive. L’étude de la culture matérielle nécessitant une approche de l’enseignement par la technique, systématiser les échanges avec des associations de reconstitution et des artisans offrirait une connaissance approfondie des processus de production d’un objet et de ses modes d’utilisation. Dans cet enseignement, la séparation entre filières professionnalisantes et filières consacrées à la recherche n’aurait plus lieu d’être : l’archéologue exercerait à nouveau un métier complet, à la fois pratique et intellectuel.

Dans son application actuelle, notre monde, en tant que discipline à cheval entre le BTP et la recherche, est un microcosme représentatif du niveau de dégradation de nos sociétés. L’archéologie préventive notamment, opérant en amont des chantiers, est particulièrement soumise à la pression des impératifs économiques et politiques qui instaurent le conflit d’intérêts comme système5 : le donneur d’ordre, également garant de la qualité scientifique des chantiers, se trouve dans une situation d’entre-deux déséquilibrée. Il est évident que l’analyse scientifique qui conduit aux prescriptions archéologiques devrait être exercée dans un cadre indépendant du dispositif administratif actuel. Elle offrirait alors une version d’analyse véritablement libre, totalement dégagée des intérêts du pouvoir et du temps économique pressurant la recherche de terrain.

La perte de sens dans le travail prend donc racine dans ce rapport de force souvent défavorable6 qui conduit à une vision partielle des sites étudiés. Mais elle réside également dans la division des tâches nuisant à la qualité scientifique d’un travail qui, devenu répétitif, finit par être accompli sans passion par des « techniciens de fouille ». Alors que le fouilleur, comme tout chercheur, se doit de comprendre ce qu’il fait et pourquoi, au nom de quoi et pour qui, il est de plus en plus utilisé comme simple exécutant, qui plus est, embauché sur de courtes périodes (en CDD ou en intérim) en fonction des besoins générés par le rythme de l’aménagement.

Relevé de fouille dans le cadre d’une thèse universitaire. Bas-Rhin. Photo, François Magar

La fin de ces catégories de statut (fouilleur/chercheur) et de contrat (précaire/stable) permettrait de remettre en cause la division du travail séparant métiers manuels et intellectuels, là ou l’archéologie se veut totale dans sa pratique. Et par là de lutter structurellement contre les inégalités de condition et le phénomène de lassitude, voire d’abandon, notamment causé par les effets délétères (physiques et psychologiques) de la répétition fordiste des gestes.

Enfin, la lutte conséquente contre le machisme, omniprésent sur les chantiers et à l’Université des potentats où l’omerta règne, commence par des situations salariales stables et protégées, qui permettent une réelle implication des personnes pour leurs droits, sans crainte de sanctions, particulièrement celles s’effectuant clandestinement. Sans ce changement, tous les efforts pour juguler ces attitudes seront au mieux, vains, au pire, simples postures ou stratégies de communication.

Car la question est comment renouer avec la possibilité de bien faire des choses pertinentes ?

Actuellement, l’organisation du travail transforme une situation où, a priori, nous aimerions œuvrer rigoureusement à notre métier, en impasse, tant nous sommes privés des conditions pour bien faire. Ce qui n’est absolument pas spécifique à notre secteur. Chercheurs, enseignants, soignants, cadres et ingénieurs désertent pour cause de mauvaise rémunération, mais surtout en raison de conditions de réalisation tellement saccagées, qu’il leur devient impossible d’entretenir l’envie d’œuvrer aux tâches qu’ils devraient pourtant pouvoir réaliser avec passion et engagement. La « crise des vocations » se généralise et découle de ce qu’il est intolérable de soigner au chronomètre, de concevoir de l’inutile, d’enseigner n’importe quoi ou de fouiller n’importe comment. Qui plus est en sous-effectif et pour si peu de valorisation sociale.

Une archéologie viable serait en définitive une archéologie basée sur le rythme de la maturation des idées, de l’imprévu des découvertes et du repos des corps.

Ce qui induit que nous devons être les organisateurs de nos métiers, sans contremaîtres ni trame hiérarchique, si ce n’est d’expérience, afin de libérer du temps salarial pour étudier (d’autres disciplines), pratiquer (d’autres formes de connaissance), se tourner vers des activités sociales ou militantes (enseignement, sport, associations, syndicalisme, etc.), et développer sa singularité en toute intimité (familiale notamment). Un temps partiel en temps complet qu’il faut souhaiter à toute la société, appelant la garantie d’un salaire lié à la personne comme droit politique. Une rémunération qui serait donc détachée du poste (auquel l’emploi nous assigne), toujours soumis à l’arbitraire d’un marché faussé par la logique de la course aux profits (ce qu’ils appellent l’offre et la demande).

D’où la nécessité de défendre, d’améliorer et d’étendre le statut de fonctionnaire, la logique du salaire continué de l’assurance-chômage, des retraites et de l’intermittence ou, plus globalement, du régime général de la Sécurité sociale. Autant d’institutions du travail édifiées par le mouvement social et qui portent en germe la logique de la richesse socialisée gérée par les premiers concernés : les citoyens-producteurs. Cette logique permet en effet d’envisager un système basé sur la subvention et un salaire détachés des aléas du marché, du diktat des financeurs et de l’arbitraire patronal7.

Fouille dans le cadre des activités d’un association locale d’archéologie. Bas-Rhin. Photo, François Magar

Si nous adhérons à cette vision du travail où la valeur est contenue dans l’acte en lui-même, dans le fait de faire, de mettre en œuvre, les stages en fouilles programmées, parfois payants, toujours non rémunérés, doivent être revus (Cf. Communiqué du 22 février 2022). Pourtant obligatoires dès la deuxième année de licence, ils aggravent la précarité étudiante en plus d’instituer l’idée que l’archéologie, c’est ça : du bénévolat au service d’une science de plus en plus privatisée. Une colonie pédagogique où l’exploitation est normalisée et justifiée par la catégorie « job passion ». En l’état, génération après génération, ils distillent insensiblement un réflexe de servilité par une situation donnée comme toute naturelle. Oui, vous, futurs adultes indépendants, citoyens critiques, scientifiques et chercheurs, devez sacrifier vos mois d’été que les bourses ne couvrent pas (39 % des étudiants sont boursiers, 40 % travaillent), et vous faire à l’idée que vous ne pourrez pas travailler parce que vos stages obligatoires vous l’imposent. Des stages cher payés qui, à la fin de votre cursus (avec entre trois et dix ans d’études au compteur), débouchent sur une décennie de CDD à la volée !

Fouille dans le cadre des activités d’un association locale d’archéologie. Bas-Rhin. Photo, François Magar

L’archéologie n’a décidément pas à être cette épreuve de force.

Par les potentialités rénovatrices que porte l’archéologie, cette science sociale et politique capable de remettre en cause les dogmes de l’éternel ou de l’immuable justifiant exploitations et dominations toujours construites, nous nous engageons à poser les jalons d’un travail libéré, conforme à nos aspirations et à nos besoins. Nous nous engageons aussi à repenser collectivement l’ensemble de nos institutions sociales, politiques et économiques aux côtés des autres secteurs.

Conscients du désastre de la civilisation capitaliste, nous appelons chacun et chacune à rallier les luttes susceptibles de contribuer à la constitution d’un rapport de force social conséquent. Nous encourageons également à rejoindre, chacun à son échelle, toutes les initiatives permettant d’avancer vers la formulation d’une proposition commune désirable dans la perspective de rompre avec le mode de production ayant mené aux crises environnementales, sociales et démocratiques qui menacent aujourd’hui nos conditions d’existence.

Des propositions comme boussole

L’objectif des Groupes Archéo En Lutte est de produire des réflexions collectives à même de guider notre action au sein des secteurs de l’archéologie (Cf. Plateforme de revendications provisoires). Nous nous sommes mis d’accord sur plusieurs axes revendicatifs nous paraissant essentiels afin de constituer un horizon commun à nos luttes. Plutôt que de rester cantonné à des revendications défensives contre la dégradation des conquêtes sociales, l’objectif est de se livrer à la discussion d’un contre-modèle à ce qui nous est imposé, à savoir l’individualisation de nos parcours dans le cadre de la concurrence économique libérale : les petits contrats au lance-pierre (CDD, CDI chantiers, contrat de projet), le statut d’auto-entrepreneur, la disparition programmée de la protection sociale.

1. Élaborer une sécurité sociale adaptée à notre métier sous la forme d’un salaire continué inspiré du régime de l’intermittence/assurance-chômage, mais débarrassée des normes libérales injectées par les contre-réformes successives de ces dernières décennies (un quota d’heures à faire dans le mois, le contrôle des parcours par le système des cachets, la limitation des indemnités dans le temps pour forcer à la reprise (comme si elle dépendait des bénéficiaires) …). Cela permettrait aux CDD, par leurs cotisations, de libérer du temps pour publier, communiquer, participer à des projets associatifs ou de médiation, penser à l’organisation de la discipline, défendre leurs conditions de travail ou simplement s’investir ailleurs (dans d’autres domaines). L’enjeu est de libérer les archéologues de la pression d’une organisation du travail en flux tendu en validant tout le travail non reconnu par les normes du marché de l’emploi et pourtant nécessaire au bon fonctionnement de notre métier, à l’entretien de notre passion et à l’équilibre de nos vies.

2. Pour cela, nous devons nous appuyer sur un fonds national et interprofessionnel destiné à l’archéologie et au patrimoine. Il prendrait la forme de caisses d’investissement et de salaires. Celles-ci seraient gérées par nos représentants (des archéologues, des conservateurs, etc.), en lien avec les aménageurs, sur le modèle de l’Unédic de 1946. Plusieurs options, possiblement complémentaires, pourraient permettre d’alimenter ces caisses : un taux de cotisation indexé sur les profits des grandes boîtes du BTP (dernier chiffre d’affaire de Vinci  : 43 milliards), une forme d’assurance pour les aménageurs ou un impôt, qui serait d’ailleurs justifié par la destruction systématique du paysage et du patrimoine. Ce système de « salaire continué » et d’investissement par « subvention » (et non pas par prêt bancaire), alimenté par la valeur socialisée dans les caisses patrimoniales, irait dans le sens d’une réelle libération du métier.

La dépendance à l’emploi offert par le privé, tout comme la tutelle d’un État pouvant geler, revoir à la baisse ou licencier en fonction des normes d’austérités (dette et déficit limités par les traités de libre-échange), seraient brisés. La discipline pourrait alors être capable, en toute indépendance scientifique, de développer un ancrage territorial plus serré (via les associations et les communes), de traiter les données dans le cadre de problématiques de recherche élaborées et de manière pérenne, d’édifier de nouveaux cadres et d’expérimenter de nouvelles méthodes. Tout ça sans subir l’arbitraire des fluctuations de l’aménagement.

3. Repenser le statut du « technicien » dont le terme doit être abandonné au profit d’archéologue. Cela passe par la redéfinition des fiches de poste pour chaque niveau d’étude, et que chacun soit pris en compte lors de l’embauche comme base du calcul des salaires.

  • 1 Ce sont 174 milliards de bénéfices pour le CAC 40 en 2021. Entre avril et juin, 544 milliards de dividendes ont été versés à l’échelle mondiale et 44 milliards en France. C’est une augmentation de 33 % au second trimestre pour notre pays. Un taux supérieur à la moyenne européenne. Les profiteurs de guerre sont quant à eux légions : profitant de la hausse des prix de l’énergie, Total a empoché 5,7 milliards de bénéfice au second trimestre, contre 2,2 milliards en 2021. Rappelons que le blocage temporaire des prix à la pompe consiste à réduire les taxes, pas à prendre sur les profits. Alors que l’on sait que l’augmentation de l’énergie (et des prix en général) est le fait de la spéculation (indexation des prix sur ceux du marché), ils continuent à socialiser les pertes quand ça va mal (l’État et les institutions du travail aident les entreprises sans contreparties) mais pas les profits quand tout va bien.
  • 2 Ce genre de traitement était historiquement réservé aux jeunes de banlieues ou aux citoyens mobilisés, notamment depuis la Loi Travail de 2016 qui s’est déroulée sous la loi martiale d’un État d’urgence ayant duré deux années (des attentats de 2015 à novembre 2017). Une étape a été franchie avec le mouvement des Gilets Jaunes dont on sait le niveau de répression subi. Il s’est, avec la pandémie, répandu à toute la société sous la forme de normes hygiénistes largement dictées par des choix politiques et économiques néolibéraux (coupes budgétaires, fermetures de lits, privatisation de la recherche posant un problème de contrôle et de redirection de la production en cas d’urgence, politique visant à favoriser les gros pôles hospitaliers au détriment de la médecine de prévention locale, etc.
  • 3 Souvenons-nous de la Loi Pluriannuelle de la Recherche revendiquée « élitiste et darwinienne » par le président du CNRS, renforçant l’emprise des logiques concurrentielles à l’Université. Malgré la forte opposition de l’hiver 2019-2020 dans le cadre d’un mouvement interprofessionnel contre l’assurance-chômage et la réforme des retraites sabré par le premier confinement, celle-ci fut actée le 24 décembre 2021. Cette période a été marquée par un confinement partiel (limitation des déplacements, des rassemblements, télétravail, couvre-feu, nouvelles fermetures des universités et des lieux culturels, etc.) qui empêchait évidemment toute mobilisation.
  • 4 Règles d’énoncé des hypothèses, d’élaborations et de traitement du corpus, de vérification des données, de rigueur du raisonnement, de confrontation des résultats, de mise en discussion au fur et à mesure de l’avancée ou de la prise en charge des critiques.
  • 5 Quelques mois après la coupe drastique du budget des fouilles-écoles dites programmées, les dérogations de la Loi de Protection du Pouvoir d’Achat (adoptée le 16 août 2022) concernant l’aménagement du territoire, remettaient directement en cause la viabilité de l’archéologie préventive. Ainsi, les « opérations d’archéologie préventive [ne devaient avoir] lieu que si les travaux d’aménagement [étaient] susceptibles d’avoir un impact notable et direct sur le patrimoine ». Ces opérations, si elles n’étaient pas « réalisées dans un délai compatible avec la date de mise en service fixée par le ministère de l’énergie », devaient être « réputées réalisées. ». Voir : https://www.cgt-culture.fr/projet-de-loi-pouvoir-dachat-le-parlement-va-t-il-accorder-un-permis-de-detruire-des-sites-archeologiques-aux-amenageurs-20181/?fbclid=IwAR1XF1Rwrddkb0p-bBRqI_8nHKbROh9HJrJZs9OXAbu6GeS0Fc77GwdpBUU
  • 6 Les scandales liés aux grands aménageurs comme Vinci sont légions. Par exemple, la filiale de Vinci, Arcos, rappelée à l’ordre pour au moins six entraves aux travaux archéologiques, a recouvert, dans une précipitation absolue, un projet de fouille sur le tracé du GCO début 2019, vers Vendenheim. Dans la foulée, la DRAC publie le 26 mars un arrêté annulant la mise en œuvre de la seconde tranche de fouille « considérant que la première tranche des fouilles a permis de récolter les renseignements nécessaires à la compréhension du site. ». Mesure diplomatique pour sauver les apparences, puisqu’il était de toute manière devenu impossible de fouiller en raison des volumes de terre déplacés sur la zone. Source : https://www.rue89strasbourg.com/gco-pres-de-vendenheim-arcos-a-enterre-un-projet-de-fouille-archeologique-juge-necessaire-151572
  • 7 Voir les travaux du réseau salariat et de Bernard Friot sur le salaire à vie et le système des caisses économiques. Puissances du salariat, 1998 (réed. 2021), Un désir de communisme, 2020, & En travail. Conversations sur le communisme, 2022.

L’impossible émancipation ?

L’impossible émancipation ?

L’école au cœur du projet néolibéral

« Les systèmes scolaires sont « arrangés » pour apprendre aux jeunes « ce qu’on doit penser » et non « comment penser ». Georges Jackson, Les Frères de Soledad.

Tout part du témoignage sous psychotrope d’un jeune professeur qui a été publié le 08 juin 2022 ici-même (Cf. Fais-moi peur !). Son récit d’expérience – véhicule de son vécu – nous fait traverser le miroir derrière lequel se griment les arbitraires du réel. Il pointe les dysfonctionnements structurels d’une Education Nationale asphyxiée par des méthodes managériales entraînant désordres psychiques, physiques et sociaux.

Le nouveau monde qu’explore l’auteur est un cauchemar implacable plein de vérités en soi indéboulonnables. Ces choses-telles-quelles-sont, reflets d’une organisation socioprofessionnelle défaillante, mais légitimée par un jeu de langage qui attribue les rôles et les usages, les distances et les limites. Mettre le rêve des gestionnaires à nu et que reste t-il ? Notre réel. Cauchemar de la censure et de toutes critiques désarmées.

Préambule : la démarche

Justement, dans le cadre de ce réarmement des consciences critiques, les témoignages sont le premier véhicule de nos efforts. Ils sont l’acte d’assumer tout le tragique de l’existence pour influer positivement sur son cours. Ces paroles, recueillies dans un contexte particulier, sont la matière première indispensable à toute réflexion puisqu’elles fixent en images des pratiques, des fonctionnements et des usages imprimés de volontés.

M’inscrivant dans la démarche de la revue, à savoir diagnostiquer les causes pour mieux viser la transformation du réel – trancher ce qui doit l’être, préserver ce qui peut l’être – , et au vu du pouvoir révélateur d’un tel texte, je voulais prolonger ce vécu du cadre général qui l’a rendu possible. De quoi cet état de délabrement de haute intensité est-il le nom ? Il fallait redonner une forme cohérente à ces pièces du mal-être. Il fallait esquisser la cohérence d’ensemble de la vision néolibérale pour l’éducation de la société. Et par là même égrainer quelques possibilités de dépasser l’état de stupeur ; pour ne pas stagner dans l’incompréhension, la désorientation, l’atonie, la simple compassion ou la solidarité de circonstance. Pour avoir une chance de mener la contre-offensive.

Ce serait faire peu de cas du potentiel stimulant de nos paroles libérées. Parce qu’à quoi servirait cette libération si ce n’était pour agir sur nos conditions d’existence ?

Dette et recouvrement

Aujourd’hui, l’éducation, comme tout le secteur public qui n’a pas été encore totalement remis au privé, n’échappe pas au flux de la marchandisation. C’est-à-dire qu’elle est frappée d’une sorte d’imitation des façons de faire du marché au travers des objectifs strictement économiques. La clef de voûte de cette logique est la réduction des coûts. Ce qui en découle ? Une évaluation par la quantité de la production publique, sans gage de qualité. On le voit dès l’école avec les classes surchargées permettant des coupes dans la masse salariale. On le voit dans le secondaire (collège-lycée) avec l’augmentation de l’embauche des contractuels faisant 8 % des professeurs et 22 % de tous les personnels confondus1. On le voit encore à l’Université avec la logique des publications à outrance pour classer le chercheur, classer son laboratoire et classer son université dans les grands classements internationaux de type Shangaï.

L’aiguillon de cette marche forcée, c’est le contrôle de la dette publique. On dira même par la dette publique devenue outil d’imposition des « normes » de l’Union Européenne servant les marchés de capitaux. C’est un invariant politique, un sacerdoce visant à soumettre le public aux finalités du Capital. Ce qu’il dit c’est « rentabilité » (de l’action publique) et « variable d’ajustement » (les salariés). D’où le fait que ce gouvernement, dans le sillage des précédents, s’attaque au statut du fonctionnaire qui attache le salaire à la personne et non au poste de travail. À ce statut qui institue un salaire comme droit politique. D’où, aussi, le recours aux armées de contractuels, masse indifférenciée ajustable aux raisons du marché. Car le marché a ses raisons que le salariat ignore.

Robert Doisneau, La voiture fondue, Porte d’Orléans, juillet 1944

Bref, c’est-ainsi, c’est-comme-ça, la-dette-publique-c’est-mal, mais pas la privée, bien plus conséquente et instable2. Un emprunt dans le privé est plus onéreux et multiplie mécaniquement le prix d’un hôpital ou d’une école parce qu’il faut satisfaire les normes de rentabilité des actionnaires3. La réduire veut en fait dire emprunter sur le marché privé pour engraisser le privé : les monopoles d’une classe dirigeante supranationale.

Le recouvrement se fait par l’inversion de la réalité. Pour eux, l’investissement fait la dette et c’est celle-ci qui ferme les lits d’hôpitaux, les écoles, les crèches. Tout ça est mal géré. En déficit. Il y a trop de dépenses (mais combien de recettes4?). Alors il faut fermer et réduire les effectifs pour créer plus d’hôpitaux, d’écoles et de crèches. Plus tard. Quand tout sera stabilisé. Parce qu’en attendant il faut pondérer, équilibrer et surveiller par la création de postes de gestionnaires versant dans l’efficace (de la rentabilité). Démocratie des cadres, ces nouvelles couches moyennes (Cf. M. Clouscard) – « agents dominés de la domination », mieux payés que les salariés mais paradoxalement en pleine phase de précarisation. Comme dans l’arène politique : ni droite, ni gauche, il faut gérer ce qui est en place par une armée d’intermédiaires serviles à l’Assemblée (les députés playmobiles dit Ruffin) et dans les ministères.

Délitement moral d’un corps social

Il fallait poser la base : les normes ce n’est pas de la politique, c’est de la gestion. Et la gestion sans cadre politique national (direction collectivement délibérée) détruit les qualités morales fondant notre humanité. Le témoignage le dévoile en images. La sélection, par souci d’excellence (un autre de ces mots paralysants, car qui est contre l’excellence?), valorise des monstres capables de faire des choses inhumaines à leurs semblables.

C’est le règne de la petite différence narcissique pour se démarquer et briguer, si ce n’est une place, au moins du prestige. Arrivisme pour quelques privilèges momentanés. Esprit de contre-maître. Être plus royaliste que le roi. Promotion de la concurrence et de la surveillance. Pédagogie par pressions, injonctions infantilisantes et fausses évidences. Comme les adultes gestionnaires nous assènent à longueur d’ondes que Nous-sommes-tous-comptables-de-la dette-publique et que si nous n’avons pas (encore) compris les efforts à consentir, ce n’est pas grave : on va nous -expliquer (l’État paternaliste est patient face aux tumultes de ses enfants). Le professeur est convoqué pour ajustement (structurel) : « Il faut que vous fassiez du théâtre, face aux élèves, c’est une posture que vous devez adopter et je sens que vous ne l’avez pas adoptée » – « On sent votre faiblesse de caractère dès qu’on vous voit : les élèves en profitent ». Une situation qui favorise évidemment les discriminations en tout genre puisque la violence se fait telle qu’il vaut mieux rentrer dans le rang pour ne pas se faire recadrer, corriger, réprimander.

Ainsi, le bon sens des professeurs bataille contre le non-sens déterminé par la grammaire dominante : une pédagogie du redressement perpétuel que l’on croise à présent dans toutes les administrations, comme sur tous les plateaux TV peuplés d’experts en gestion.

Robert Doisneau, La Maîtresse d’école devant ses élèves, 1950

Le C’est comme ça servi aux enfants est ici servi aux professeurs. Eux ne peuvent pas répondre Pourquoi ? Ils sont refoulés par l’ordre du régime d’obéissance se confondant avec celui du devoir professionnel. La vocation du professeur. La règle ? Rester sur les créneaux de l’administration, courroie du néolibéralisme. Fais-moi peur ! est un Pourquoi ?

Ainsi, le bon sens des professeurs bataille contre le non-sens déterminé par la grammaire dominante : une pédagogie du redressement perpétuel que l’on croise à présent dans toutes les administrations, comme sur tous les plateaux TV peuplés d’experts en gestion. Avec cela de paradoxal dans l’Education Nationale que les professeurs en charge de la pédagogie des savoirs sont régentés par des normes – libérales – disciplinant leurs méthodes, atomisant leur statut, éparpillant leur conscience.

Dressage par le normal

Les mots illustrent l’ampleur du pouvoir ; la violence du langage dit la domination de classe. L’ordre des choses se maintient aussi par le consentement. Pour que le consentement soit actif, on crée les conditions de la passivité. C’est ce qu’on pose comme l’hégémonie distillée par un ensemble d’agents imprimant la direction vers le normal. En cela, le rôle de l’école est central.

Il y a une énergie disponible qui est aujourd’hui diluée et captée par le camp hégémonique. La reconfiguration de l’Education Nationale y participe largement. Le règne de la passivité est d’abord véhiculé à l’échelle de l’administration et des sachants qu’elle doit tenir. Il est évident que quand le dispositif présuppose que l’un sait (le ministère, le rectorat, l’administration) et que l’autre non (le passeur-professeur), la formation de citoyens critiques et actifs ne peut pas exister car cette façon de concevoir le travail – dans la docilité qui implique de ne pas interroger « la manière de penser et de faire de la pensée un usage final » (E. Kant, Critique de la faculté de Juger, Paragraphe 40, Les trois maximes de la pensée) – se répercute mécaniquement du haut vers le bas.

Les usages et les attitudes adoptés à marche forcée – les conditions matérielles y obligent – par le corps enseignant égraine l’individualisme (la dérive de l’égoïsme), celle des chefs, au détriment de l’individualité, cet acquis historique de l’autonomie critique au sein de la communauté. Si on estime que certains ne sont pas aptes à être libres, on oublie qu’être adulte c’est maîtriser ses pulsions et penser contre soi-même. Et que pour y parvenir il faut fournir un effort visant à actualiser son potentiel et ainsi contrarier notre état de nature originel5 : le plein exercice de la liberté est en soi un exercice forcément contrariant. En d’autres termes, il n’y a que dans des situations dans lesquelles on nous met en état de liberté qu’il est possible de l’expérimenter et donc de s’améliorer.

Robert Doisneau, 1956 : des enfants tendent leur assiette dans le réfectoire d’une colonie de vacances (GAMMA-RAPHO)

Toute la formation du citoyen devrait reposer sur cet impératif qu’il faut côtoyer la liberté – comprise comme processus de dépassement constant par l’effort d’actualisation à fournir donc – pour être en mesure de l’exercer par la suite. Mais si les passeurs en charge de convoquer cette image démocratique sont eux-mêmes privés de tout pouvoir sur la direction que prend leur travail, la tâche devient plus que difficile : simplement impossible. C’est le retour à l’inné qui naturalise les capacités des individus pour justifier un « racisme d’intelligence » (Cf. P. Bourdieu) disant qu’il y a effectivement des personnes nées pour gouverner et d’autres nées pour être gouvernées.

Renouer avec la réalité

Cependant, tenons-nous loin de tout idéalisme. Il ne s’agit bien évidemment pas que d’un problème de principes ou de pédagogie. Il ne suffit pas de dire qu’il faut conjuguer l’observation, la critique et l’analyse pour défendre l’autonomie des questionnements, ainsi que March Bloch le défend. Que le professeur doit être le passeur de la méthode historique tendant à expliquer et comprendre au lieu de juger. Il ne suffit pas de considérer, avec Jacques Rancière (Cf. Le maître ignorant, 1982) et Joseph Jacotot (Cf. Enseignement universel. Langue maternelle, 1823), que « toutes les intelligences sont égales ». Que par conséquent « l’égalité [ou liberté] est un principe déjà-là, dont on part et qu’on essaye de vérifier ». Un processus donc qui vise à la constitution d’un monde où nous sommes tous censés avoir la même capacité à décider ; où « chacun exerce un pouvoir au nom de la capacité de tout le monde à gouverner » et où cette capacité est « reconnue à tout le monde ».

Ce que nous pensons et disons est défini par ce que nous voyons et vivons. Et notre capacité à mettre des mots sur ce qui nous entoure est déterminée par le discours dominant. Celui-ci agence notre perception, notre ressenti, de telle manière que nous ne pouvons que difficilement voir au-delà sans une intervention extérieure.

L’école laïque a été un îlot émancipateur. Dans la phase historique précise de l’essor de l’industrie qui demandait de la main d’œuvre hautement qualifiée (Cf. Pl. Nizan, Antoine Bloyé, 1933). Sous le coup des délocalisations (rendues possibles par les traités de libre échange supranationaux) et des progrès techniques appliqués pour supprimer certains emplois (compression de la masse salariale oblige), l’Education Nationale arrive au bout de sa propre logique économique d’enrôlement et de recyclage des « surplus de classe » (Cf. M. Clouscard). Zone industrielle en déshérence reconvertie en parc de gardiennage6 où règnent déresponsabilisation de ses acteurs et mise au pas (cloche et rang) des futurs citoyens en charge de la production.

Elle devient, plus que jamais, le fleuron de l’hypocrisie mondaine. Ses campagnes de communication visant à justifier le chambardement (secondairement à canaliser les troupes) n’y feront rien. Les Journées de l’innovation « pour préparer l’école de demain » auront beau brandir leurs totems magiques de l’« excellence », du « numérique », de « l’expérimentation », l’école d’aujourd’hui n’est même plus capable de reconduire le rêve libéral (carotte de l’âne battu) du « gravir les échelons »7. L’utilité structurelle n’y est plus. De fait, aucune remise en cause de la répartition du pouvoir dans la société, de la reproduction de classe, de la fixation d’un ordre, n’est envisageable dans ces conditions. C’est la grande tendance de notre époque dont la destruction du statut de la fonction publique (l’emploi à vie), avec la réforme Blanquer de 2017, se fait directement l’écho.

Les Journées de l’innovation « pour préparer l’école de demain » auront beau brandir leurs totems magiques de l’« excellence », du « numérique », de « l’expérimentation », l’école d’aujourd’hui n’est même plus capable de reconduire le rêve libéral (carotte de l’âne battu) du « gravir les échelons ».

Robert Doisneau, Les Pieds au mur, 1937

La mise en place de la rupture conventionnelle qui accompagne cette réforme permet de réprimer allégrement, du moins d’intimider, puisque le manque d’effectif tempère son application. De là, sans doute, le « Qu’allez-vous dire là ! Non non, ne démissionnez pas, et puis, vous savez, il n’y a pas de travail pour les gens comme vous de nos jours… » du principal de Grégoire Samson. Cela dit, la liberté de parole à l’extérieur des classes est grandement régentée par des administrations de plus en plus autonomes : le proviseur est désormais l’employeur direct. Comme nous l’apprend le précieux témoignage, la pression vient plus de lui que de l’inspecteur. La suppression du Capes ajoute une couche à cette déstabilisation d’une République censée garantir la cohésion nationale dans l’égalité. Il n’y a plus de concours cadre sanctionnant l’étudiant à l’oral sur la base d’épreuves disciplinaires évaluant ses capacités (la titularisation), mais un entretien d’embauche ayant pour curseur la motivation du candidat, tout comme dans le privé. Ce qui fait ressembler ce modèle d’embauche à l’entretien du contractuel8.

Cette nouvelle façon de recruter préfigure une modification sociale et idéologique profonde du corps enseignant9 puisqu’il permet une inclusion par le haut d’éléments jusque-là exclus de ce secteur de la société. La pédagogie publique, notamment en Lettres et en Sciences humaines, va progressivement basculer dans l’escarcelle des enfants de la bourgeoisie d’affaires qui, jusque-là, se contentait de placer ses rejetons dans la marmite des EM (école de commerce). Les convertis au marketing (et autres cadres reconvertis à la recherche de sens et faisant valoir leur expérience de parent pour vendre leurs capacités pédagogiques), de fait parachutés à la tête de classes entières, auront tôt fait de mettre les humanités au service de la logique d’entreprise : améliorer la communication, la participation des employés, la résolution des conflits sociaux, etc.

Cette dérégulation de l’Education nationale sert les besoins directs d’une reproduction sociale en même temps que ceux d’une industrie à la recherche de méthodes de perfectionnement de ses rendements. Maximisation des profits et nouveau mode de recyclage de classe sont ainsi les motivations des réformes.

L’atomisation des souverainetés

Le BAC avait déjà été décentralisé. Il n’y a désormais plus d’épreuve nationale puisque ce sont les épreuves au contrôle continu qui font dépendre chaque BAC de la région et du lycée dans lequel l’élève se trouve : il y a autant de variantes du BAC que de lycées. Et l’on sait à quel point le déséquilibre des financements (les régions sont en concurrence, les établissements également) plonge dans le bourbier de la détermination sociale des pans entiers du territoire.

Des mots d’Édouard Philippe10, c’est l’héritage girondin qui préside à cette destruction de la République une et indivisible. Gouvernement d’une fraction de la bourgeoise, celle des affaires supranationales, opposée à la vieille élite intellectuelle (celle d’une tradition, d’une culture, d’un héritage), son but avoué est de table-raser tout ce qui fonde notre souveraineté en tant que citoyen et producteur. Tout ce qui maintient en vie la communauté nationale fondée sur le pacte jacobin. À savoir les acquis à prolonger : le régime général de la sécurité sociale (Retraites, Assurance maladie, Allocations familiales), l’Assurance chômage, le statut de la fonction publique et les statuts particuliers (cheminots, etc.), les services publics abreuvés des cotisations et rognés par les exonérations patronales, la décentralisation organisée sur le territoire national au travers des collectivités territoriales (qui ont connu une baisse des dotations historique sous Hollande) ou le code du travail (les lois travail I & II des gouvernements Hollande puis Macron).

Robert Doisneau, L’information scolaire, Rue Buffon, Paris Ve, 1956

De la santé à l’école, en passant par le transport, les grands corps d’État s’effondrent au profit d’une recomposition territoriale s’épanouissant dans le cadre des traités européens. C’est le fédéralisme européen, ou l’euro-régionalisme, qui vient remplacer le cadre d’une République [sociale] dont les piliers sont les conquêtes du mouvement social. Cet euro-fédéralisme est la forme institutionnelle que prend le régime commercial du libre-échange européen (compétitivité sans fin), de la liberté des investissements directs à l’étranger (les délocalisations) et de la déréglementation financière (surveillance des marchés à taux). Cette zone de non-droit des nations (elles n’ont plus le droit de cité) institue le pouvoir actionnarial sur le privé et ses modes sur les politiques publiques, institue la rentabilité actionnariale pour tous les aspects de la société (les 15%) et fait du salariat la variable d’ajustement des politiques de rigueur.

L’importance de brosser ce tableau général, bien que schématiquement, réside dans l’urgence de poser un jalon sans lequel aucune amorce susceptible de modifier le rapport de force ne pourra prendre essor. Ce jalon est celui de l’identification de la fausse conscience : celle qui trompe nos intérêts parce que la vision d’ensemble est absente. Celle qui, par exemple, fait voter le corps enseignant à 38 % pour Macron en 2017 (50 % pour les agrégés)11. Un président qui ne représente même pas 10 millions des 48 millions d’inscrits sur les listes électorales au premier tour en 202212 !

Lorsque l’on prend les réformes les unes après les autres sans comprendre qu’elles se supportent mutuellement comme les éléments préparés en amont d’une charpente (les entraits, bases de la structure, les pannes sablières, les poinçons, l’arbalétrier dessinant les pentes, les pannes intermédiaires, la panne faîtière surmontant le tout, les chevrons et les lattages permettant de couvrir le toit) ; si l’on ne comprend pas qu’elles sont toutes les parties interdépendantes d’une vision portée par une classe sociale organisée donc, réajustant à sa guise l’éducation selon des principes idéologiques et les impératifs productifs, la partie est perdue d’avance.

On le voit nettement à présent. Le bloc d’extrême centre de Macron, creuset de la tempérance dont on ne peut trop s’éloigner au risque de passer pour un radical ou un idéaliste, capitalise sur la dépolitisation et la non compréhension du monde social. Et peu importe le niveau de certification. C’est la conscience de notre appartenance de classe, par conséquent de la place que l’on occupe dans la division du travail, qui détermine notre lucidité à savoir où se situent nos intérêts.

Alors que l’écart entre un cadre (des couches moyennes) et un employé est bien plus ténu qu’entre un bourgeois et un cadre, ceux-ci, espérant une part d’un gâteau avarié, continuent encore à légitimer leurs bourreaux.

Ne pas se tromper de combat

Face à une bourgeoisie d’affaires prenant la direction pratique des buts de l’école, créant une précarité extrême (physique et psychologique) et accentuant les inégalités (entre travailleurs et entre élèves), en revenir au créneau idéaliste de l’ancienne bourgeoisie culturelle ne sera d’aucune utilité13 (Cf. Pl. Nizan, Les Chiens de garde, 1932). Le concours, par exemple, n’est qu’une abstraction égalitaire, soit l’inverse de l’égalité. Le défendre reviendrait à justifier une arme majeure de la reproduction sociale. Car le concours est une forme de cooptation (Cf. P. Bourdieu) naïve14 (Cf. M. Clouscard) intégrée à un système scolaire qui repose sur un système de codes. C’est en fait le meilleur moyen de vérifier l’assimilation de ces codes. Autrement dit, de sélectionner les individus les plus aptes à valoriser les bons usages idéologiques en découlant15 et non pas les plus en capacité de mener une réflexion de fond afin de déboulonner préjugés et fausses évidences (l’illégitime).

Nous l’avons tous ressenti à un moment ou à un autre (pour moi ce fut le cas lors de l’obtention de ma bourse doctorale). Mais, et comme parvenus de classe notamment, nous avons consenti et intégré ce processus comme normal, car il est difficile de remettre en cause des années d’efforts, de sacrifices, d’humiliations, et le peu de reconnaissance sociale que l’on a pu en retirer. Ce serait s’attaquer aux fondements d’une vocation très mal bâtie.

En résumé, être certifié ou agrégé ne garantit ni d’être un bon professeur (un agent apte à transmettre le bon usage des connaissances pour remettre en cause l’illégitime), ni d’être un bon chercheur (un agent apte à produire une pensée théorique intéressante et socialement utile). Ou : de très bons professeurs et chercheurs contractuels existent. L’agrégation a plus tendance à créer des « techniciens disciplinaires » plutôt que des agents en capacité de produire du neuf et du rigoureux (scientifiquement et pédagogiquement)16. En fait, les concours légitiment doublement. Évidemment vers l’extérieur, aux yeux de la société, mais encore intérieurement, puisqu’en masquant le rapport de « mise au pas » par les codes à maîtriser, ils persuadent ceux qui sont programmés pour cette voie de leur supériorité intellectuelle. Le concours rend tenable le rapport idéologique à la réussite en validant les avantages récoltés grâce aux privilèges sociaux de départ.

Le concours, par exemple, n’est qu’une abstraction égalitaire, soit l’inverse de l’égalité. Le défendre reviendrait à justifier une arme majeure de la reproduction sociale. Car le concours est une forme de cooptation naïve intégrée à un système scolaire qui repose sur un système de codes.

Robert Doisneau, La Colonie de vacances, vers 1950

Au niveau supérieur, la cooptation prouve le mérite de la classe dirigeante à être là où elle est : à la direction des affaires. Le mécanisme est pervers : mises sous tutelle d’acteurs jouissant de l’étiquette du « concours mondain », les classes laborieuses consentent à la primauté de la parole d’experts – tous spécialistes en leur monde, qui peuvent d’ailleurs se dispenser de penser (reconduire les codes est suffisant). Amputées de leur capacité à mener une réflexion pleinement indépendante pour agir dans telle ou telle direction, elles ne sont plus représentées17. Et moins elles sont représentées, plus on parle en leur nom. Dès l’école, les classes laborieuses sont donc insidieusement dépossédées de leur rapport au politique.

La boussole de l’action : le pouvoir

Il y a à faire pour renverser la tendance. À savoir subvertir cette institution toute entière tournée vers la reproduction sociale, comme nous avons su le faire – et par ce nous il faut entendre les travailleurs organisés en mouvement – pour le régime général de la sécurité sociale, les allocations familiales ou l’assurance chômage18.

Thurston Hopkins, 1954

Il faut remettre à l’agenda la question du pouvoir. La vraie avancée serait de reconquérir la souveraineté sur le travail et la nation (entendre par là le maillage institutionnel garantissant l’égalité sur le territoire). Puisque le pouvoir politique du corps enseignant (et des personnels en général) a été remplacé par le pouvoir gestionnaire des directions, des proviseurs ou des présidents (d’universités), l’objectif serait dans un premier temps de renforcer la profession par des statuts protégés des manières du marché. Ce qui jetterait les bases du contre-pouvoir souhaité par l’auteur du témoignage.

Porter la titularisation massive de tous les contractuels de l’Education nationale, du supérieur et de la recherche, permettrait d’impulser une réelle dynamique. D’une part parce que cette revendication dit : « le salaire doit être détaché du marché et de ses normes managériales : c’est un droit politique attaché à la personne sous contrôle des professions concernées et des usagers du service public ». D’autre part parce qu’elle a la vertu d’intégrer des éléments compétents qui n’ont actuellement aucune chance de rejoindre la fonction publique de par leur position sociale. C’est l’extension concrète du salaire à la qualification (attaché à la personne comme droit politique), bien au-delà du pré-carré des « programmés pour » ou des parvenus.

Enfin, cette revendication pose la question de l’encadrement, de l’inspection, du mode de financement19, des normes pour qualifier les futurs travailleurs de l’éducation et des normes pédagogiques de la transmission des savoirs.

Bref, il s’agit du pouvoir : qui est habilité à décider ? Une administration lointaine, dont l’hostilité est alimentée par cette distance, ou les premiers concernés ?

Alaoui O.

  • 1 D’après des chiffres très officiels : https://www.aefinfo.fr/depeche/661708-en-5-ans-la-part-de-contractuels-a-l-education-nationale-est-passee-de-145-a-22
  • 2 La dette publique c’est un peu moins de 95% du PIB, tandis que la privée s’élève à 150 % du PIB et est capable d’entraîner des crises financières ainsi que son lot de banqueroutes : https://www.cgt.fr/actualites/france/finance/dette-publique-dette-privee#:~:text=On%20entend%20constamment%20parler%20de,montre%20le%20graphique%20plus%20bas.
  • 3 La norme des 15% Return on Equity (retour sur investissement), pas toujours atteinte, est surtout un formidable moyen de pression sur les entreprises pour dégager un maximum de profits : https://www.youtube.com/watch?v=c2cmK1di-t4&t=178s
  • 4 Il est montré qu’un 1Є investi dans le public rapporte jusqu’à 2Є en richesse directe à la collectivité.
  • 5 « L’éducation vise à redresser cet état de nature voué au « principe de plaisir ». Par l’apprentissage de la cité et du métier, le corps doit apprendre à se soumettre au procès de production. L’éducation politique du corps consiste à soumettre le « principe de plaisir » au principe de réalité. Dans le système capitaliste, ce travail ne doit pas être fait : le droit naturel doit se prolonger en irresponsabilité civique. C’est le dressage à la consommation, l’éducation à la « société de consommation » qui sera libérale, permissive, libertaire. C’est la toute puissance du « principe de plaisir ». M. Clouscard, Le capitalisme de la séduction, (rééd.) 2015
  • 6 On a vu à quel point l’école avait été utile à la relance de l’effort productif suite à sa suspension partielle. La réouverture et son maintien coûte que coûte ont permis de relancer l’économie au moment voulu. Car pour soutenir la relance des profits d’un capitalisme en crise (de surproduction et de circulation des marchandises), de fait redynamisé par un Covid tombant à pic pour justifier des licenciements, la contraction des salaires, le contrôle de l’espace public, l’accélération de la mutation numérique et les milliards des plans de relance, les enfants des classes laborieuses devaient être gardés
  • 7 En France, les 10 % les plus riches qui disposent de 60% du patrimoine (immobilier et financier) continuent à s’enrichir, tandis que les profits des 1 %, possédant 25% de ce patrimoine, explosent. Il y a bien une tendance à l’hyper concentration du patrimoine financier : les 5% les plus riches en détiennent la moitié, alors qu’il y a deux fois moins d’actionnaires individuels que dans les années 1990. En même temps que le pouvoir des monopoles financiers (comme BlackRock) s’affirme, l’immobilité sociale progresse ; « il vaut mieux bien naître que bien travailler ». « C’est quoi être riche ? », de L’observatoire des inégalités. Voir aussi : https://www.youtube.com/watch?v=wTqVadH3dtM&list=PLXJa1eyN_t2lX3UvuKYZtrVnqA7dC35Jl
  • 8 Pour rappel, 25 % des professeurs de l’enseignement supérieur sont contractuels : https://publication.enseignementsup-recherche.gouv.fr/eesr/FR/T579/les_personnels_enseignants_de_l_enseignement_superieur_public_sous_tutelle_du_mesri/
  • 9 Le job dating de l’académie de Versailles visant au recrutement de 1300 professeurs contractuels est symptomatique : https://www.lesechos.fr/politique-societe/societe/recrutement-denseignants-dans-lacademie-de-versailles-du-job-dating-a-grande-echelle-1407912
  • 10 Allocution du 04 avril 2018 : « Un impact girondin appliqué au territoire en suivant les recommandations du conseil d’État pour l’efficacité »
  • 11 D’après Les enseignants entre combativité, apathie et sirènes managériales : https://www.monde-diplomatique.fr/2021/05/JOURDAIN/63079
  • 12 Voir : https://www.resultats-elections.interieur.gouv.fr/presidentielle-2022/FE.html
  • 13 Jusque dans les années 1980 où la figure de l’intellectuel public issue de la bourgeoisie culturelle (type Sartre) était structurante, les individus cooptés par cette classe décidaient de qui est intellectuel. Pratique d’auto-engendrement ; de reconduction du même qui était sous-tendu par toute une série de certifications
  • 14 Le terme de naïf permet de différencier ce type (institutionnel) de cooptation d’un autre forcément sous-tendu. Une stratégie de reproduction de classe plus ou moins consciente qui peut se décliner sous plusieurs aspects. Il y a d’abord une imitation, malgré soi, du milieu socio-économique et culturel. Tout ce qui permet ensuite d’envisager les concours avec plus de sérénité : l’aide directe de la famille comme l’aide à la maison ou les cours particuliers. Ensuite, la manière plus volontariste passant par la rencontre et le réseautage sur le lieu d’étude, pratique dépendant de son rapport à la langue (capacité rhétorique) et à la tenue du corps.
  • 15 Le par cœur sans dépassement nécessaire, le cloisonnement disciplinaire sans moment de synthèse totalisante, l’effacement de la contradiction raisonnée au profit d’un relativisme de la différence (fausse tolérance), la hiérarchisation méritocratique naturalisant les capacités de l’élève, …
  • 16 L’agrégé est généralement affecté à des classes préparatoires aux grandes écoles et dans les sections de techniciens supérieurs. Il est le rouage sélectif par excellence et son devoir d’« actualiser et [de] compléter ses connaissances grâce à la formation continue » n’est que formel
  • 17 L’exemple de la représentativité de l’assemblée est évocateur : les ouvriers (20 % de la population) y sont exclus et les employés (26 % de la population) présents à 5 %, tandis que les cadres (20 % de la population) tiennent 75 % des sièges : https://www.youtube.com/watch?v=_MfbgkePqTg&t=3093s
  • 18 Voir les travaux de Bernard Friot et du Réseau Salariat sur l’origine, l’héritage et la logique proprement révolutionnaire du régime de la sécurité sociale ainsi que du statut de fonctionnaire. En travail. Conversation sur le communisme, 2021. Une bonne introduction : https://www.youtube.com/watch?v=NX4YRws5PJw
  • 19 Endettement sur les marchés ou subvention par la cotisation patronale, cette richesse socialisée et réinvestie selon les objectifs que s’est donnée la société ? Partenariats avec le privé débouchant sur un pouvoir de décision du patronat au sein des établissements (comme c’est le cas à l’université) ou gestion collégiale par des instances de travailleurs ?