Un nouveau tournant dans la situation mondiale (1/3)

Un nouveau tournant dans la situation mondiale (1/3)

Du 13 juillet au 26 novembre 2022, nous avons pu observer une série d’événements qui, pris dans leur ensemble, c’est-à-dire de l’Asie du Sud et de l’Est à la Grande-Bretagne, en passant par l’Ukraine, l’Afrique ou les Amériques, dévoilent un tournant mondial des luttes « par en bas ». Ce que l’on a pu observer, c’est qu’elles sont passées au même moment du défensif à l’offensif lorsque, « en haut », un autre tournant se dessinait : celui de l’usure et du déclin des populismes de droite extrême qui avaient été propulsés sur la scène politique et gouvernementale comme ultime tentative de la bourgeoisie pour dévoyer les montées sociales de la phase précédente.

Cette situation nous rapproche un peu plus de circonstances pré-révolutionnaires que la vieille formule synthétise par : « en bas on ne veut plus, en haut on ne peut plus ».

Bien que nous ayons été nombreux à être remués par certains de ces événements, ce sentiment prégnant n’a souvent duré qu’un instant. La plupart des observateurs sont retombés dans une sorte de torpeur et ces évènements ont vite été attribués à une période tout juste un peu plus fébrile que les précédentes. Car si nous pouvons sentir qu’il se passe peut-être quelque chose d’important, nous n’avons pas forcément les mots pour saisir consciemment leur dimension commune et leur dynamique d’ensemble. Souvent trop influencés par la géopolitique d’ « en haut » et pas assez par celle d’ « en bas », nous avons certes pu les percevoir un par un, mais sans toutefois en saisir la logique : leurs enchaînements et leur influence sur les dominants. Incapables de restituer leur portée et dans l’impossibilité d’assimiler les leçons à en tirer, il nous est difficile de lire les signes de ce chambardement dans ce que nous vivons ici, aujourd’hui, au quotidien.

Ce dossier en trois volets nous servira à y voir plus clair. Nous commencerons par brosser le paysage des mouvements sociaux en cours en Asie, avant de nous intéresser à ceux qui se déroulent en Europe et dans les Amériques. Enfin, nous tenterons de cerner les conséquences de ces modifications sur les puissants de ce monde et les difficultés grandissantes qu’ils rencontrent pour y faire face.

L’ASIE EN ÉBULLITION : SRI LANKA, BANGLADESH, PAKISTAN, INDE, IRAN, CHINE

J’écrivais dans un précédent article Ukraine : sous la guerre, la révolution ? : « Globalement, les convergences révolutionnaires entre les collectivités humaines mondiales se sont mises de plus en plus à écrire l’Histoire [la grande, ndlr], au détriment de celle [petite, ndlr] qui découle des rivalités entre les États-nations» et « depuis 2018 nous assistons à une recherche consciente du rapprochement des mouvements contre l’exploitation et contre les oppressions ». En même temps qu’un développement de l’indépendance de classe au sein des mouvements, faudrait-il ajouter. C’était déjà le potentiel de la tendance que je décrivais dans mes articles Tempête sur l’Asie pour les événements de 2020-2021, avec comme limite leur incapacité à poser la question du pouvoir. Ce potentiel et ces tendances sont aujourd’hui devenus des réalités bien concrètes même si la question du pouvoir, et par conséquent la conscience même du mouvement en cours, bien qu’initiée, soit encore à l’état d’ébauche. Mais une ébauche de masse.

AU SRI LANKA, AU BANGLADESH ET EN INDE

L’Asie du sud était donc déjà en ébullition en 2020-2021. On peut relever le soulèvement paysan indien bien sûr (Cf. Le mouvement paysan indien (2020 à aujourd’hui)), mais encore, au même moment, le mouvement social massif agitant le Pakistan et qui aboutit à la chute du gouvernement en avril 2022 (Cf. Tempête sur l’Asie (3/3). Du soulèvement paysan indien à l’indépendance politique ouvrière au Sri Lanka et au Pakistan). Rajoutons les multiples grèves et luttes d’importance aux Maldives, au Népal et au Sri Lanka. Dans ce dernier pays, cette dynamique déjà puissante a pris une autre dimension le 13 juillet 2022. Les insurgés, après avoir investi les bureaux du premier ministre, la télévision, encerclé le parlement et s’être emparé du palais présidentiel, firent tomber le chef d’État et son gouvernement. Ils se sont ensuite baignés dans sa piscine, devant les yeux enthousiastes des travailleurs du monde entier1. Pour la première fois depuis longtemps, les prolétaires destituaient le gouvernement et s’emparaient des organes du pouvoir, au moins pour un temps.

À Sylhet, Bangladesh, manifestation pour la hausse des salaires dans les plantations, 10 août 2022. (IMAGO/H. M. Shahidul Islam / Eyepix Group)

Puis, début août, commençait une grève de 150 000 ouvriers – et surtout ouvrières – des plantations de thé du Bangladesh travaillant dans une situation de quasi esclavage économique et patriarcal2. Quinze jours après, ces ouvrières étaient victorieuses avec, selon les autorités, un quadruplement de leur revenu. En Inde, ce succès eut des effets immédiats. Il entraîna dans son sillage deux hausses importantes des salaires pour 600 000 ouvriers et ouvrières du thé dans l’État indien frontalier de l’Assam. Suivit une hausse du salaire minimum de 67% au Sikkim, un autre État indien de cette même région, connu aussi pour ses plantations. C’était aussi la première fois depuis longtemps qu’une grève ouvrière d’une telle ampleur était victorieuse.

Toujours en août, encouragés par les succès revendicatifs des ouvrières des plantations de thé, des millions de bangladais descendaient massivement dans les rues – et continuent à le faire sans répit jusqu’à aujourd’hui – pour dénoncer la hausse des prix des carburants, avant d’exiger la chute du régime3. Au même moment, des soulèvements se déclenchèrent dans les sept États de la région de l’est de l’Inde, à la frontière du Bangladesh et de la Birmanie, dénonçant pêle-mêle la dictature militaire indienne dans la région, comme la dictature militaire birmane sur les mêmes peuples et tribus qui vivent de part et d’autre des frontières.

Des travailleurs du textile bangladais bloquent une route pour réclamer leurs salaires impayés lors d’une manifestation à Dhaka, au Bangladesh, le jeudi 16 avril 2020. (AP Photo/Al-emrun Garjon)

Ainsi, à partir d’une révolte de femmes esclaves sur les plantations de thé du Bangladesh, au travers de multiples révoltes par delà les religions qui les divisent (hindoues, musulmanes, chrétiennes, bouddhistes), et par dessus les frontières, s’est dessinée une remise en cause des États issus des indépendances de 1947. Dans cette région où les peuples et les tribus sont innombrables et où les guérillas le sont tout autant depuis 1947 – les plus anciennes au monde4 – parce que les frontières des indépendances ont séparé dans le sang des peuples frères, avec une loi martiale maintenue quasiment depuis 1947 dans les États indiens, les luttes ouvrières ont esquissé les contours d’une nouvelle union des peuples. Un vaste Bengale d’avant les indépendances, qui regrouperait dans la paix les peuples et tribus d’un même ensemble : Bangladesh (166 millions d’habitants), Birmanie (55 millions d’habitants) et Est Indien (140 millions d’habitants).

Cela signifie que la contestation ouvrière, au départ économique, a pris une dimension politique dépassant les acquis et les limites des indépendances d’il y a soixante-dix ans. Et ce n’est pas tout.

LA SITUATION AU PAKISTAN ET EN IRAN

En effet, toujours en août 2022, mais cette fois au Pakistan, démarrait une grève de 40 000 ouvriers du textile – en majorité des ouvrières – pour des augmentations de salaires dans la capitale Faisalabad5. Située dans la province du Pendjab, cette ville est l’équivalent de la Manchester du XIXe siècle. Quinze jours après, ils obtenaient une augmentation de 17% pour 300 000 ouvriers du textile. Une victoire historique qui se prolonge aujourd’hui par des luttes incessantes et gagnantes pour des améliorations diverses des conditions de travail et des droits sociaux dans la région. Dans les briqueteries par exemple, mais aussi et encore dans le textile où, face aux menaces de fermetures en conséquence des inondations de cet automne, les ouvrières répondent par la menace de prendre les usines à leur compte6. Les revendications économiques ont été ici dépassées pour des objectifs subversifs remettant en cause l’ordre capitaliste. Ceci est d’autant plus vrai que l’organisation qui anime ce mouvement, le HKP7, ne cache pas son projet de mettre la question ouvrière au centre de l’agenda social et politique du Pakistan.

Des ouvriers pakistanais organisent un rassemblement dans la localité de Sudhar (district de Faisalabad) contre la montée en flèche de l’inflation et pour les droits fondamentaux. 2022. (Photo par l’HKP)

C’est la première fois dans l’histoire du Pakistan – 220 millions d’habitants – que le mouvement des luttes ouvrières atteint un tel degré d’autonomie politique. En effet, il arrive à réellement contester l’autorité politique des différents clans bourgeois qui ont toujours su se mettre à la tête des colères populaires pour les dévoyer dans des impasses.

Pour continuer, encore en août et toujours au Pakistan, démarrait un mouvement populaire laïc massif et quotidien dans une des quatre provinces du pays, celle du Khyber Pakhtunkhwa (qui est frontalière de l’Afghanistan). Le but était de mettre fin à la terreur religieuse des talibans, comme à leur gangstérisme et à leurs rackets se développant grâce à la complicité d’un État pakistanais corrompu8. Cette mobilisation qui soulève encore aujourd’hui, fin novembre, tout le peuple pachtoune (peuple en majorité originaire d’Afghanistan) est massive. Elle a lieu à l’initiative d’une organisation pachtoune se réclamant du marxisme, le PTM9. Son effort pour traquer les Talibans partout où ils tentent de se cacher se développe dans une région qui fut pourtant le berceau du mouvement taliban, ce qui témoigne d’une évolution considérable des esprits dans un État fondé sur des bases religieuses10. La réalité est donc très éloignée de ce que nos médias nous présentent de ce pays et de ce que la géopolitique nous fait imaginer.

Un soldat iranien surveille un rassemblement pro-gouvernemental organisé par les autorités à Téhéran, le 25 novembre. (Ebrahim Noroozi / AP)

Dans le même ordre d’idées, à peine plus tard, en septembre 2022, mais pas très loin de là, en Iran, les femmes se soulevaient contre la dictature religieuse des ayatollahs, jetaient leurs voiles et se coupaient les cheveux11. Elles ont su entraîner l’ensemble de la population, osant défier et ébranler une féroce dictature religieuse de 40 ans12. Depuis, et après plus de soixante jours, la révolte se développe dans les confins du pays, aux Kurdistan et Baloutchistan iraniens, tout près du Baloutchistan pakistanais. Or, justement, dans ce Baloutchistan pakistanais situé à peine plus au sud de la province du Khyber Pakhtunkhwa et où le PTM fait la chasse à la dictature religieuse, un mouvement massif se développe. Cela fait en effet un mois que le port de Gwadar, donnant sur la mer d’Arabie, est bloqué. Essentiel à l’économie pakistanaise ainsi qu’à l’économie chinoise, en particulier pour la province du Xinjiang (ce territoire au foyer ouïgour des révoltes chinoises d’aujourd’hui)13(Cf. Se référer à la carte 1 des corridors commerciaux chinois de la fin de l’article), il est le coeur d’une lutte des travailleurs et de la population qui exigent tout : de meilleurs salaires, un droit du travail, la sécurité sociale (la protection contre la maladie, la vieillesse et le chômage), des infrastructures et des services publics pour répondre aux besoins en hôpitaux, écoles, médecins de proximité, routes, eau courante et électricité, etc. Ils demandent en outre la levée des frontières entre les Baloutchistans iraniens et pakistanais14.

Ainsi, comme pour le Grand Bengale, on assiste à une jonction des mouvements sociaux et sociétaux, féministes et ouvriers, qui remettent non seulement en question l’ensemble de l’ordre social, mais encore la géographie des État au sein desquels se forgent et se maintiennent oppressions et exploitations.

L’INDE À NOUVEAU

En Inde, la province du Pendjab, voisin du Pendjab pakistanais qui connaît de nombreuses révoltes ouvrières – et séparé de lui par la sécession religieuse pakistanaise de 1947 (Cf. Se référer à la carte 2 de la géographie des provinces frontalières de l’Inde et du Pakistan) -, a été l’épicentre du soulèvement paysan indien de 2020-2021. Il est aussi, avec l’État voisin indien de l’Haryana, au berceau du SKM, la coordination radicale paysanne s’étant constituée contre toutes les haines et divisions de sexe, religions et castes. Cette organisation a ébranlé en 2020-2021 l’autorité du pouvoir central d’extrême droite du BJP de Modi et l’a fait reculer notamment grâce à l’engagement des paysannes, toujours à l’avant-garde de la lutte. Celles-ci ont entraîné à leur suite les autres femmes du pays, les ouvrières et ouvriers, les tribus, les basses castes et les jeunes15.

Le SKM avait fait reculer le pouvoir au point de presque réussir à le faire chuter16. Cependant, comme les organisations étudiantes à la tête de la lutte au Sri Lanka, il avait hésité puis finalement renoncé à marcher pour la prise effective du pouvoir, au profit d’un prétendu processus constituant institutionnel et des solutions électorales traditionnelles. Ce recul politique et stratégique avait toutefois entraîné, au Pendjab indien, le succès électoral hors du commun d’un tout petit parti, l’AAP, sorte de Podemos indien17. Mais bien sûr, l’AAP, comme le Podemos espagnol, s’est installé dans le système et ne fit pas beaucoup mieux que les autres.

Des militants et des agriculteurs participent à une manifestation alors qu’ils continuent de manifester contre les récentes réformes agricoles du gouvernement central, à Bangalore, le 26 janvier 2021. (Photo de Manjunath Kiran / AFP)

Aussi, fin septembre 2022, le SKM, qui a une influence considérable en Inde et mène toujours de nombreuses luttes au sein des 600 millions de prolétaires ruraux, a tenu des assises publiques de grande dimension pour tirer aux yeux de tous le bilan de son expérience malheureuse. Il en a conclu qu’il ne se plierait plus aux jeux institutionnels en affirmant, devant tous, l’engagement d’une voie révolutionnaire. À l’heure actuelle, le SKM est l’un des plus grands « partis » prolétariens du monde.

Le 26 novembre 2022, ce nouveau SKM appelait à une journée nationale de blocage de tous les gouvernorats du pays. La journée fut très suivie, avec la mobilisation de cinq millions de paysans et, derrière eux, de toute une foule d’ouvriers, de jeunes, de féministes, d’étudiants, de membres de tribus et de basses castes, qui suivirent. Les sièges des gouverneurs de 25 État indiens (sur 28) ont été bloqués afin d’obtenir une garantie par l’État du prix de vente des produits agricoles au double du prix du marché, soit une sorte de Smic paysan que Modi avait promis (sans garantie) de préserver fin novembre 2021. Cette revendication considérable changerait la vie de 600 millions de paysans et prolétaires ruraux, et par là même la physionomie de tout le pays, voire de l’Asie du sud tant l’application de cette mesure aurait valeur d’exemple. Cependant, elle suppose d’obtenir un rapport de force révolutionnaire. Elle n’est d’ailleurs pas nouvelle puisqu’elle était déjà au programme du soulèvement paysan indien de 2020-2021 (Cf. Le mouvement paysan indien (2020 à aujourd’hui)). Cette aspiration à l’autonomie trouve même son origine dans la lutte pour l’indépendance de l’Inde. Effectivement, elle est en partie assignable à la révolution gandhiste des années 1940 qui n’a politiquement jamais abouti, malgré quelques pas en ce sens. Ces quelques pas, bien que modestes, ont toutefois donné la configuration actuelle du rapport de force en Inde. En même temps, tout en s’inscrivant dans l’héritage historique du pays, cette perspective du salaire paysan est totalement nouvelle dans sa forme, parce qu’au lieu d’être posée comme une simple décoration pour désigner un horizon lointain aux côtés de la principale revendication de l’an passé qui était l’abandon par le gouvernement de trois lois anti-paysannes, elle est aujourd’hui la principale revendication. En d’autres termes, la révolution est au programme du mouvement paysan.

L’une des estrades des paysans à Singhu, à la frontière Delhi-Haryana. (Photo par Madhuresh Kumar)

Après la réussite de la journée du 29 novembre, le SKM a appelé à une Assemblée Générale nationale le 8 décembre prochain. L’enjeu est de décider des formes de la suite à donner au mouvement. Sera, entre autres propositions, discuté la possibilité de bloquer Delhi, comme l’an passé, mais aussi toutes les grandes villes du pays. Quoi qu’il se décide, le SKM a mis la préparation concrète de la révolution à l’ordre du jour d’une réunion de démocratie directe sous le contrôle de millions de prolétaires parmi les plus combatifs du moment et aux yeux de tout le pays : 1,4 milliard d’habitants. Du jamais vu !

Le SKM indien, ainsi que les HKP et PTM pakistanais, ont donc inscrit un programme subversif et radical à l’ordre du jour d’une montée massive des luttes populaires sur lesquelles ils ont une influence certaine.

Nous ne sommes plus en 2020-2021. Nous avons franchi une étape importante.

EN CHINE

D’une certaine manière, la Chine se fait aussi la caisse de résonance de ces dynamiques populaires puisqu’elle connaît actuellement des révoltes jamais vues depuis la fin des années 1980. On ne sait pas si ces mouvements vont durer, mais leur ampleur, car ils touchent tout le pays et différentes catégories sociales, témoigne d’une colère souterraine profonde qui gronde et monte. Une colère extrêmement politique. Ainsi, on a pu voir germer des slogans comme « Xi démission » dans certaines manifestations, et ce juste après la tenue du dernier Congrès ayant reconduit Xi Jinping à la tête de l’État18.

Ces révoltes sont en fait des réponses politiques à la fuite en avant du régime face au mécontentement social qui se généralise.

Des milliers de travailleurs quittent le travail chez Foxconn, à Zhengzhou, dans la province du Henan (centre de la Chine), le 15 septembre 2021. (Photo de Zhou Bo / Imaginechina via AFP)

Le 19 novembre 2022, les ouvriers de l’usine géante Foxconn, à Zhengzhou, se sont révoltés contre leurs conditions de travail aggravées par les restrictions de la politique Zéro-Covid19. Cette usine de fabrication des Iphone d’Apple n’est pas n’importe laquelle puisqu’elle compte 200 000 ouvriers déclarés, mais peut-être autant de travailleurs non déclarés. Ce sont les mingongs, c’est-à-dire des ouvriers chinois de la campagne dépourvus du sésame de l’autorisation de se déplacer, le Hukou. Ils sont donc sans droits, dans l’impossibilité de se loger, d’accéder à l’école ou à l’hôpital. Enfermés par un confinement restrictif contre le covid dans leurs dortoirs où s’entassent jusqu’à dix individus sur dix mètres carrés, des milliers d’ouvriers ont commencé à fuir l’usine. Ce sont ensuite des dizaines de milliers d’autres qui ont brisé les barrières de l’entreprise pour se confronter à la police et obtenir leur liberté de circulation, en même temps que des hausses des salaires, ainsi que la prime qu’on leur refusait.

Dans la foulée, à Urumqi, capitale du Xinjiang / Turkistan oriental, un incendie qui provoqua la mort de nombreuses personnes, dont des enfants, pour la plupart d’origine ouïgour, déclencha une vague de mécontentement. Ce drame a eu lieu alors que les victimes étaient littéralement enfermées à l’intérieur de leurs appartements, et ce depuis trois mois, dans le cadre de la politique de confinement Zéro-Covid du gouvernement chinois. C’est pourquoi les protestations ont pris un tour politique contre la dictature et se sont généralisées partout en Chine dès le 26 novembre20.

Les révoltes contre les restrictions des libertés par les confinements anti-covid se sont vite propagées. Elles ont touché une cinquantaine de villes importantes en Chine, dont Beijing (Pékin), Shanghai, Guangzhou (Canton), Nanjing (Nankin), Wuhan, etc. Tandis que, à l’heure ou j’écris ces lignes (le 30 novembre), 83 universités demandent « la démocratie, l’État de droit et la liberté d’expression ». À Shangaï et Beijing les manifestants criaient « À bas le PCC , à bas Xi Jinping»21.

Travailleurs de Foxconn protestant contre les conditions de travail imposées par le gouvernement, à Zhengzhou, le 23 novelmbre 2022 (Photo d’un travailleur)

Au-delà du covid et des circonstances qui leur ont donné naissance, ces révoltes répondent explicitement à ce qui vient de se passer au vingtième congrès du Parti Communiste Chinois s’étant tenu du 16 au 22 octobre 2022.

De fait, la mainmise du PCC sur la société est totale. De la vie intérieure du parti en passant par la politique nationale et internationale du pays, la gestion des services d’État, la composition du gouvernement, jusqu’aux orientations économiques, rien ne lui échappe. Ses dirigeants sont le plus souvent les grands patrons de l’industrie chinoise et les transitions au sommet de l’appareil du parti, se faisant sans aucun processus démocratique, sont toujours problématiques et sujettes à l’expression publique de tensions politiques et sociales accumulées pendant des années. Cette situation a toujours mené à des explosions populaires monumentales jusqu’à la fin des années 1980, et un peu moins importantes ensuite. En fait, avec la formidable progression du PIB chinois à deux chiffres depuis la fin des années 2000 et le règne de Xi Jinping depuis 2013, le pays n’avait pas connu de soubresauts sociaux de cette dimension.

Aujourd’hui, l’économie tourne au ralenti. Le passage à une croissance plus lente et une progression du PIB qu’on estime inférieure à 3%, mais aussi les signes de mécontentement de la population, font place à la possibilité de puissants soulèvements. Il faut dire que ce pays n’a plus grand chose à voir avec celui des années 1960 à 1980 : plus de cent villes de plus d’ un million d’habitants parsèment le territoire, la classe ouvrière compte près de huit cents millions d’individus, les étudiants représentent 50 millions de personnes, alors que la jeunesse scolarisée avoisine les 300 millions. Enfin, internet et des contradictions extrêmement vives entre les aspirations d’une société civile en train de s’enrichir et une direction du pays toujours plus figée, favorisent la remise en cause du pouvoir. Les grèves et luttes de 2018 avaient été les premières semonces. Elles ont ressurgi avec la tension qui dominait dans les universités à l’approche du XXe Congrès. Celui-ci précédait en effet de peu le jugement d’un des principaux animateurs des révoltes de 2018 (jugement du 25 novembre). Sur le fond, la politique Zéro-Covid avait déjà donné lieu à plusieurs protestations d’une certaine ampleur22.

Manifestation contre la politique Zéro-Covid à Pékin, le 27 novembre 2022. (Kevin Frayer Getty Images)

D’autres évènements sont à rapporter. Ainsi, une autre évasion massive préfigurant Foxconn avait été tentée par des visiteurs au Disneyland de Shanghai qui avait été placé, deux fois cette année, sous verrouillage instantané à cause du covid23. Surtout, des révoltes à proprement parler ont eu lieu dans la ville de Shangaï où un verrouillage de deux mois avait provoqué une vague de colère massive au printemps. Des protestations d’étudiants et de citoyens à Guangzhou, de même que de grandes manifestations dans la capitale tibétaine de Lhassa ont été observées. Celles-ci sont importantes de par ce qu’il se passe dans le Xinjiang mitoyen des Ouïghours. Car au Tibet comme au Xinjiang, les protestataires contre les restrictions de Covid n’étaient ni tibétains, ni ouïgours de souche. Il s’agissait de migrants chinois Han – dans ce cas solidaires des Ouïgours victimes des incendies – installés par le pouvoir pour coloniser la région. Il faut aussi noter que Urumqi, la capitale du Xinjiang, est en confinement total depuis août et que des personnes y sont mortes à cause du désinfectant pulvérisé dans leurs maisons par les forces de l’ordre. De nombreux conflits y ont donc été recensés, et avec une grande solidarité entre Han et Ouïghours24.

Fin septembre 2022, 27 passagers d’un bus en comptant 47 sont morts à deux heures du matin suite à une sortie de route. Ils faisaient partis de ces déplacés de force devant être transportés de la ville de Guiyang (capitale de la province de Guizhou, à l’est de la province frontalière du Yunnan) vers une installation de quarantaine anti-covid éloignée25. Cet accident avait provoqué un tollé à travers le pays. « Nous sommes tous dans ce bus » est devenu le slogan de protestation sur les réseaux sociaux, dévoilant l’exaspération montante dans la population.

Le congrès du PCC était donc attendu par la population qui percevait les décisions devant être prises comme des réponses aux mécontentements : annoncerait-on un relâchement de la politique répressive justifiée par le covid ? Craignant l’explosion sociale, le Congrès s’est concentré sur le sujet de la politique ultra répressive du Zéro-Covid. Celle-ci a bien sûr d’autres objectifs que ceux liés à la préservation de la santé des citoyens chinois. Or, Xi Jingping, par son coup de force marginalisant l’opposition interne au parti qui souhaitait un relâchement du dispositif, a centralisé encore un peu plus le pouvoir. Et d’un régime autoritaire chapeauté par un comité centralisé, le pays est passé à une forme de régime autocratique ne laissant place qu’à une sorte d’empereur. Ce qui signifie concrètement l’accroissement de la répression et le renforcement d’un État de surveillance numérique ayant pourtant déjà dépassé le pire des mondes imaginé par Orwell. Le tout combiné à un nationalisme militariste appuyé par une propagande permanente sous-tendue par la « menace occidentale » et la doctrine de la multipolarité26.

Ces tendances centralisatrices étaient déjà puissantes auparavant. Mais étant donné le contexte de mutation de l’économie chinoise et d’instabilité de certains de ses secteurs clés, notamment l’immobilier ou les hautes technologies peinant à s’approvisionner en composants27, la position de Xi Jingping s’est retrouvée grandement affaiblie. En réalité, la montée de la puissance de cet autocrate au sein des organes de l’État et du PCC montre bien que les intérêts du système capitaliste dans son ensemble exigent un régime encore plus rigide et violent pour contenir les vagues de luttes populaires. Depuis le congrès, 28 villes et 207 millions de personnes ont été contraintes à un confinement total, accompagné par une restriction de l’accès aux réseaux sociaux pour limiter tout contact malgré la distance.

Les militants disparus font partie du groupe Jasic Workers Solidarity qui soutenait les travailleurs tentant de se syndiquer à Jasic Technology, basé à Shenzhen. (Photo – Reuters)

Ce resserrement a logiquement été vécu par le peuple comme une injustice à laquelle il a répondu par les explosions sociales de ces dernières semaines.

Les étudiants de 83 universités ont fini par entrer en lutte parce que le syndicaliste révolutionnaire Chai Xiaoming a passé près de quatre ans en prison dans l’attente de sa condamnation pour « incitation à la subversion du pouvoir de l’État » en 201828. Il devait être jugé le vendredi 25 novembre. Mais son cas n’est que le dernier et le plus visible d’une intensification de la répression qui frappe toute la dissidence à la gauche du régime. Cette répression est le signe de la crainte du pouvoir face à la contagion et à la possible convergence entre les étudiants et ouvriers mobilisés. La censure totale en Chine rend difficile l’estimation de la force de cette nouvelle gauche, cependant la violence émanant de la peur du pouvoir est un instrument de mesure.

Chai Xiaoming était l’un des rédacteurs de Red Reference, un site Web à tendance maoïste sincère, qui a joué un rôle de premier plan dans la lutte de 2018 pour établir un syndicat indépendant à l’usine Jasic, dans la ville de Shenzhen29. La grève à Jasic est devenue une cause largement suivie par les jeunes et les étudiants de gauche dans toute la Chine, dont certains se sont rendus à Shenzhen pour prendre activement part à la lutte. Une partie de la jeunesse a su, par là, montrer sa volonté de reprendre le flambeau. Ce mouvement, dont l’objectif était l’alliance entre étudiants et ouvriers pour tenter de former une organisation de classe indépendante, a fait extrêmement peur aux autorités qui ont décidé de frapper fort. De nombreux lynchages ont eu lieu, de même que des licenciements, ainsi que plus de 110 arrestations, alors que presque le même nombre d’étudiants ont été portés « disparus ». La propagande du PCC affirmait que les militants de Jasic étaient « manipulés par des forces étrangères » occidentales. La même accusation est d’ailleurs portée à l’encontre des féministes, des militants LGBTQ ou des militants des droits nationaux qui surgissent un peu partout au même moment. En somme, un gouffre se creuse entre le pouvoir qui s’ossifie et la société civile qui s’enrichit et aspire à de plus en plus de libertés.

Manifestation du mouvement de protection Patchoune au Pakistan, dans la ville de Peshawar, le 8 avril 2018.

Le procès contre Chai Xiaoming est une tentative de faire oublier par la terreur les révoltes de 2018 et d’intimider l’activisme politique actuel anti-PCC, de même que les protestations des étudiants chinois à l’étranger qui ne cessent de s’intensifier. Cela s’est vu tout récemment en Chine le 13 octobre 2022, sur le pont de Sitong à Pékin, lorsqu’un manifestant solitaire, Peng Lifa, a osé déployer des banderoles anti-Xi Jingping qui réclamaient des droits démocratiques. Et ce à la veille de l’ouverture du XXe Congrès du PCC30. Depuis, des affiches de solidarité ont été placardées aux murs de dizaines de campus universitaires à travers le monde par des étudiants qui ont dû fuir le régime. Ces affiches exigent la libération de Peng et soutiennent son appel à mettre fin à la dictature. Ce qui a certainement eu un écho dans la jeunesse étudiante et ouvrière chinoise, toujours particulièrement remuante et dont les mobilisations actuelles en sont probablement l’expression.

Ainsi, dans ce pays à la répression féroce, les soulèvements populaires ouvriers et étudiants qui ont surgi ces derniers jours, en même temps que les procès de révolutionnaires, traduisent les mêmes tendances de fond hautement politiques et subversives qu’on a pu voir apparaître avec les SKM, HKP et PTM en Inde et au Pakistan. Toutes ces organisations ne sont probablement que le début d’un processus de fond qui pose déjà bien des problèmes à l’ordre établi.

Jacques Chastaing

Carte 1
Carte 2

Notes de la rédaction :

Tempête sur l’Asie (3/3)

Tempête sur l’Asie (3/3)

Du soulèvement paysan indien à l’indépendance politique ouvrière au sri lanka et au pakistan

Comme nous l’écrivions dans la première partie de cette étude (Cf. L’Asie, si loin, si près), « l’Asie des luttes ouvrières et des soulèvements populaires est le continent aveugle de notre temps, l’angle mort de nos perceptions actuelles et le point nodal de nos défauts de compréhension du monde… Pourtant, le futur de notre planète se forge probablement dans ces mouvements. Raisonner à l’échelle asiatique, c’est non seulement prendre conscience de l’ampleur de ce qui s’accomplit dans ces pays, mais encore acquérir la perception des dynamiques mondiales en cours. Celles qui nous donnent la capacité de cerner ce qui se passe chez nous… ».

Nous essaierons de voir dans ce troisième volet comment les premiers éléments d’indépendance politique du prolétariat, apparus dans le soulèvement paysan indien (Cf. Le mouvement paysan indien), se sont développés au sein des soulèvements pakistanais et sri lankais. Et, en retour, quelles en sont les conséquences.

Notre objectif est de contribuer à cerner comment s’effectue cette progression dans une situation mondiale où les conditions objectives de la révolution mûrissent à grande vitesse, mais où les conditions subjectives (c’est-à-dire la perception individuelle que nous avons des choses qui nous entourent), les partis révolutionnaires et les consciences sont à la traîne. Il s’agira aussi de comprendre comment intervenir dans ce processus.

Pour mieux comprendre le dossier, une notion importante à comprendre est celle de classe pour soi.

La classe ouvrière est une classe pour soi en ce sens qu’elle n’est pas une simple catégorie socio-professionnelle ou une création générée mécaniquement par des déterminations économiques, comme la tradition du stalinisme l’a caricaturée. Elle n’est pas une masse inerte qui s’active au contact d’un élément économique « perturbateur », spontanément. C’est une classe constituée d’individus conscients d’appartenir à une force sociale ayant une tâche précise dans la division du travail capitaliste, et aux intérêts propres. Elle ne réagit pas contre un système d’exploitation (l’extorsion de la plus-value par la classe des propriétaires des moyens de production), en victime, comme la sociologie positiviste nous le fait croire, mais agit révolutionnairement en fonction de son expérience politique globale, consciente des déterminations qui la contraignent (économiques, de genre, de race, religieuses, ...). Elle définit un cadre d’action et d’échanges de savoirs qui lui permet d’agir concrètement vers le dépassement du mode de production dont elle est issue. C’est un acteur historique instituant une nouvelle pratique de la propriété par des réalisations façonnant notre quotidien : le régime général de la sécurité sociale, les retraites ou le statut de fonctionnaire en France ; les villes révolutionnaires et les Mahapanchayats en Inde. En sommes, les classes ne luttent pas parce qu'elles existent, mais existent parce qu'elles luttent.

Le combat pour l’indépendance politique est la tâche essentielle du prolétariat pour trouver les voies de son émancipation et, par là, celle de l’humanité. La progression de la classe ouvrière vers la prise de conscience de ses intérêts historiques est un processus complexe et souvent contradictoire.

Dans notre séquence historique, ce processus a commencé en Inde par un soulèvement paysan qui, par ses particularités (pays, époque, etc.), s’est plus apparenté à un soulèvement prolétarien qu’à celui d’une petite bourgeoisie rurale. L’ébranlement politique et social provoqué par ce soulèvement a été tel en Asie du Sud, qu’il a été à l’origine de nombreux mouvements, depuis le Népal jusqu’aux Maldives. Il a surtout provoqué les chutes des gouvernements pakistanais, en avril 20221 , et sri-lankais, en mai 20222.

Des ouvriers du textile sortant de leur usine le 10 janvier 2021, à Dacca, Bangladesh. MOHAMMAD PONIR HOSSAIN / REUTERS

Ce qui a fait la caractéristique du soulèvement indien et son influence, c’est qu’il a eu une direction ouvrière à sa tête, elle-même sous contrôle d’une large auto-organisation des prolétaires de type soviétique. Ce qui lui a permis de très largement dépasser les questions économiques à l’origine du mouvement, par une lutte contre toutes les oppressions et contre le capitalisme lui-même. C’est cette originalité totalisante, touchant tous les segments de la société, qui a provoqué cette contagion en Asie du Sud. Bien sûr, l’ébranlement n’a pas été aussi important que celui engendré par la révolution russe en son temps. Notamment parce que le soulèvement paysan indien de 2020-2021 n’a pas renversé le régime de Modi et n’a pas été jusqu’au bout de ses possibilités. Cependant, la profondeur subversive de la secousse indienne dans la modification des rapports de force sociaux et idéologiques au Pakistan et au Sri Lanka a été suffisante pour entraîner des militants indiens et pakistanais à chercher à aller plus loin que le modèle initial.

En même temps, la bourgeoisie de ces pays, au fait de l’expérience voisine indienne, a mieux su gérer la situation – en tous cas jusqu’à aujourd’hui, en « changeant tout pour que rien ne change ». Avant que le mouvement populaire ne le fasse lui-même : par une transformation en profondeur.

Mais parce qu’on assiste à une vague générale de soulèvements traversant l’Asie du Sud, il est probable que les pays issus de l’indépendance de 1947 ne soient plus des cadres suffisants pour enrayer cette vague révolutionnaire qui tend à les déborder.

DANS LE SILLAGE DES PAYSANS INDIENS, LES PAYSANS PAKISTANAIS ET SRI-LANKAIS ONT OUVERT LE CHEMIN DE L’INDÉPENDANCE POLITIQUE AUX CLASSES POPULAIRES

Le Pakistan et le Sri Lanka connaissent tous les deux des vagues de luttes populaires importantes et continues depuis 2018 et 2019 : contre la hausse des prix, les licenciements, la destruction des services publics et des acquis ouvriers et démocratiques. Les mouvements paysans de ces deux pays – dans le prolongement du soulèvement paysan indien, ont fait entrer, dès 2021 et 2022, les classes populaires sur le chemin de l’indépendance politique. Habituellement dirigées par les partis et les syndicats traditionnels intégrés au système bourgeois, leur autonomisation est en cours.

PAKISTAN

Au Pakistan, depuis octobre 2020, les luttes sociales avaient pris la forme de marches populaires sur la capitale Islamabad – une vieille tradition au Pakistan. Il y avait celle organisée par les syndicats, mais dont l’orientation ne dépassait pas les revendications économiques3, et celle organisée par une alliance des partis bourgeois d’opposition, le PDM4, avec pour objectif de faire tomber le pouvoir militaro-islamiste en place du PTI d’Imran Khan5.

Les partis bourgeois d’opposition avaient bien compris le danger de laisser sans concurrence l’organisation des marches populaires par les syndicats. Le soulèvement paysan avait en effet commencé de la même manière en Inde voisine et pouvait servir d’exemple : marche sur Delhi, blocage de la capitale et organisation de campements révolutionnaires à ses portes (Cf. Leçons et impact du mouvement paysan indien). L’objectif proposé par les partis bourgeois de renverser le pouvoir en place séduisit les classes populaires pakistanaises. Elles comprenaient bien que pour obtenir satisfaction à leurs revendications économiques, dans cette situation d’attaques violentes et centralisées contre leurs acquis, il fallait renverser le régime. La campagne de l’opposition bourgeoise du PDM mobilisa donc des millions de prolétaires espérant en finir avec le gouvernement et la misère. Bien évidemment, le PDM ne voulait et ne pouvait pas aller jusqu’au bout. Dès qu’il eut la situation en main, sa direction se chamailla, se divisa, s’enlisa dans des élections partielles pour finir par éclater à quelques semaines de la date de la marche finale, au printemps 2021 ! L’affaire semblait close. Mais à l’été 2021, les paysans pakistanais surgirent, inspirés par les paysans indiens. Ils reprirent à leur compte l’idée d’une marche populaire sur la capitale. Ils allèrent plus loin encore que les paysans indiens dans leurs revendications : faire tomber le gouvernement était le moteur de la mobilisation.

Ce fut la panique dans l’opposition.

Le 18 avril 2021, des mouvements religieux ont appelé à une grève nationale. À Lahore, de nombreux magasins et marchés étaient fermés et certains transports publics arrêtés. REUTERS – STRINGER

Au même moment, le mouvement paysan indien était au plus haut, et Modi (l’actuel dirigeant de l’Inde) tremblait pour son pouvoir. L’opposition bourgeoise pakistanaise lança à nouveau deux nouvelles marches populaires sur Islamabad, cette fois à l’initiative directe des deux principaux partis, le PPP6 et le PMLN7. Ils radicalisèrent à outrance leurs discours et leurs surenchères démagogiques, n’hésitant pas à parler ouvertement de révolution pour renverser un régime discrédité dont ils voulaient se débarrasser. Ils appelaient à installer des campements, à l’instar des paysans indiens, devant les organes du pouvoir d’Islamabad, jusqu’à ce que le gouvernement tombe. Le mouvement paysan pakistanais avait rallumé la mèche. Mais infiniment plus faible que son équivalent indien, il ne pouvait faire le poids. Le PPP et le PMLN arrivèrent à nouveau à mobiliser les grandes masses derrière eux. Cependant, il leur était à présent plus difficile de renoncer en cours de route, comme la première fois. Les classes populaires étaient averties et les surveillaient.

Aussi, ils imaginèrent un autre stratagème.

En même temps qu’ils organisaient leurs marches populaires à travers tout le pays pour faire chuter le pouvoir, ils déposèrent une motion de censure afin de destituer légalement, par voie parlementaire, Imran Kahn (le Premier ministre). Ils débauchèrent pour cela toute une série de députés de petits partis, ou même de la majorité. Leur argument était que s’ils ne faisaient pas tomber, eux, le gouvernement avec la motion de censure, ils auraient une révolution ouvrière sur le dos. Leur stratagème marcha. Un nombre assez important de députés de la majorité changea de camp et le jour même où les marches populaires arrivèrent sur la capitale, le gouvernement était mis en minorité au Parlement (le 10 avril 2022 donc). Les dirigeants de l’opposition n’avaient plus qu’à crier victoire, la célébrer et renvoyer chez elles les foules nouvellement entrées dans la capitale. La bataille était gagnée, il n’y avait plus rien à faire.

Mais avec le départ des travailleurs, le gouvernement joua la montre. Il se mit à crier au complot, à la tricherie et refusa de partir. Ce fut la cour suprême, et en sous-main l’armée, qui ne voulaient pas que la crise s’éternise, qui poussèrent alors le gouvernement dehors en craignant que les masses populaires ne reviennent. L’opposition s’attribua évidemment la victoire par son action parlementaire, et dans ces « combinazione », la mobilisation populaire qui était pourtant à l’origine de la chute du pouvoir fut occultée8. L’opposition forma le nouveau gouvernement et, bien sûr, ne fit rien contre la hausse des prix. L’ancien gouvernement d’Imran Khan se mit alors à appeler à son tour à des marches contre l’inflation sur la capitale, dans le but manifeste de reconquérir sa place.

Le cirque de la fausse représentation bourgeoise semblait pouvoir continuer. Sauf que le virus de l’indépendance politique du prolétariat continuait à travailler souterrainement. Nous y reviendrons.

SRI LANKA

Au Sri Lanka, les luttes ouvrières contre les hausses de prix et les différentes attaques gouvernementales contre leurs acquis sociaux et démocratiques ont été incessantes depuis 2018.

Comme au Pakistan, un grand parti bourgeois d’opposition, le SJB9, a organisé de vastes manifestations de masse contre la hausse des prix et contre le gouvernement, dans la perspective de gagner les prochaines élections. À la différence du Pakistan, un autre grand parti d’opposition, le JVP – ancien parti stalinien puis guérillériste se réclamant du marxisme et devenu parti ouvrier réformiste10– a lui aussi appelé durant toute cette période à de larges manifestations ouvrières. Il a permis l’éclosion d’une expression politique ouvrière large sur la scène publique. Mais comme le SJB, il n’avait pas d’autre perspective que de jouer le jeu électoral et de gagner les élections. Sous l’influence de ce parti, et des directions syndicales qui lui sont affiliées, les luttes et les grèves ont été innombrables. Parfois longues et déterminées, dans des conditions pourtant difficiles avec, face à elles, un régime autoritaire encore plus militarisé qu’au Pakistan et n’hésitant pas à employer la pire des répressions. Ces luttes n’avaient toutefois que des objectifs économiques, et de ce fait étaient totalement émiettées voire corporatistes.

Lors d’une veillée condamnant les tirs de la police sur des manifestants à Rambukkana, à Colombo, le 19 avril 2022. ERANGA JAYAWARDENA / AP

Tout changea en mars 2022, sous l’influence du mouvement paysan, lui-même inspiré par l’empreinte du soulèvement paysan indien. Le gouvernement sri-lankais avait décidé, pour diminuer son déficit extérieur, d’arrêter d’acheter des engrais. Il obligea du jour au lendemain les paysans à se convertir à une agriculture biologique, condamnant une partie d’entre eux à la ruine et la population à la famine du fait d’une réduction importante de la production agricole. Par nécessité, les paysans se révoltèrent à partir de l’été 2021.

Leur lutte, radicale et déterminée, dura plusieurs mois. À la différence des luttes ouvrières, elle se donna, comme au Pakistan, l’objectif politique de chasser le pouvoir. Et comme les paysans indiens, ils appelèrent à marcher sur la capitale, Colombo, le 30 mars 2022, pour renverser le gouvernement. Les paysans ne renversèrent pas le pouvoir, mais leur exemple galvanisa les réseaux sociaux qui prirent le relais en appelant les citadins à descendre dans la rue le 31 mars 2022. Là aussi, pour renverser le gouvernement. Dans la nuit du 31 mars, des manifestants prirent d’assaut la résidence du président de la République et du Premier ministre11.

Ce fut un coup de tonnerre.

Tous les partis et toutes les directions syndicales, débordés et surpris de perdre leur monopole de la représentation populaire, dénoncèrent ce « vandalisme » commis par des « anonymes »12. Mais le mouvement des classes laborieuses sur le terrain politique était lancé. Les mois d’avril et mai furent traversés par des coups de boutoir incessants pour faire tomber le pouvoir13.

Des campements permanents du type de ceux des paysans à Delhi, indépendants de toutes les organisations syndicales et politiques traditionnelles, furent installés à partir du 9 avril aux portes de la présidence et du Parlement à Colombo. La mobilisation observée en 2012 – ce « printemps sri lankais »14 – réapparaissait et occupait l’espace politique ouvert par la révolte paysanne et ouvrière abandonnée par les forces institutionnelles.

Des manifestations spontanées se sont déroulées dans l’ensemble du Sri Lanka, le 19 avril 2022. ERANGA JAYAWARDENA – AP

À partir du 9 avril, les abords, et même le hall d’entrée de la présidence de la République dans le quartier chic de « Galle Face », à Colombo, sont occupés nuit et jour par une foule de manifestants, dont beaucoup d’étudiants, d’artistes, d’intellectuels. Mais aussi beaucoup d’ouvriers, de jeunes, de chômeurs, de femmes des quartiers populaires, de pauvres… Présents à titre individuel et reprenant à leur compte l’exigence des manifestants des 30 et 31 mars : le départ du gouvernement des Rajapaksa. Les abords du Parlement et du siège du Premier ministre sont également occupés. En même temps que les autres bâtiments du pouvoir, dans la plupart des villes du pays. Significativement, le campement devant la présidence est baptisé « Gota dégage » (Gota étant abréviation du nom du président)15, tandis que celui devant les bureaux du premier ministre prend le nom de « Pas d’accord » (ou « Pas de compromis »). À « Galle Face », comme aux portes de Delhi, on installe un mini hôpital, un cinéma, une école, les débats et meetings sont permanents, les spectacles également (Cf. Le mouvement paysan indien).

Le printemps sri-lankais étudiant et enseignant de 2012 avait entraîné peu à peu toutes les classes populaires dans une lutte tous azimuts contre ce monde et le pouvoir. Dans la foulée du mouvement paysan, il réémergea en 2022.

LE MOUVEMENT OUVRIER REPREND À SON COMPTE LA QUESTION DU POUVOIR POSÉE PAR LES PAYSANS

PAKISTAN

Au Pakistan, durant toute la période où les partis bourgeois avaient réussi à se placer à la tête des colères populaires, le mouvement ouvrier ne disparut pas. Son action passa par les bords.

Le Pakistan est un pays qui s’est constitué sur des bases religieuses et qui n’a pas réellement réalisé son unité nationale16 (Cf. Carte). Il est divisé en quatre grandes provinces qui, à l’occasion de la période de relative fragilité du pouvoir face au mouvement social de 2019 à 2022, ont renforcé leurs tendances centrifuges à l’autonomie. Dans deux de ces régions, le Baloutchistan et le Khyber Pakhtunkhwa où dominent les tribus baloutches et pashtounes, le nationalisme propre à chacune est né de l’impulsion soviétique. Ce ne sont pas des nationalismes organisés autour de la question religieuse mais, au contraire, dominés par des orientations laïques et des partis se réclamant du marxisme. Les tendances centrifuges et démocratiques dans ces régions se sont structurées autour d’assemblées tribales autonomes. Et également autour de nombreuses luttes économiques importantes et victorieuses, qui ont fait reculer le pouvoir central17.

Sri Lanka : siège de la présidence et des locaux du gouvernement, le 9 mai 2022, à Colombo.

Aussi, lorsqu’il apparut au niveau central que le PTI d’Imran Khan tentait de reprendre en mai 2022 le flambeau de la lutte contre la hausse des prix qu’il avait pourtant organisée durant toutes ces années au pouvoir18, les organisations ouvrières les plus radicales appelèrent à leur tour (début juin 2022) à des manifestations quasi quotidiennes contre les hausses des prix et pour des augmentations de salaires. Les salariés gouvernementaux de la « Grande Alliance des ouvriers et des employés du Beloutchistan » ont fait le siège du gouvernement régional à Quetta durant plusieurs jours. Ce siège faisait suite à une grande marche sur la capitale régionale pour obtenir des augmentations de salaires. Le gouvernement régional vient d’ailleurs de les leur promettre.

Par ailleurs, plus important encore, l’ensemble des organisations ouvrières et socialistes les plus combatives s’unirent pour la première fois dans un front commun autour d’un programme radical. Il s’agissait d’une véritable bifurcation, d’une prise de distance avec les directions syndicales et politiques traditionnelles. Ainsi, au-delà de revendications économiques comme la hausse des salaires et des pensions de 50%, le programme remet en cause le capitalisme par l’abolition de tous les privilèges des capitalistes et des élites de toutes natures, la réquisition des prêts du FMI pour le bien direct des classes populaires ou encore la nationalisation des grandes entreprises.

Des manifestants réclament la démission du gouvernement srilankais, le 6 mai 2022, à Colombo. ERANGA JAYAWARDENA / AP

La question du pouvoir n’est pas directement présente dans ce programme, mais « l’abolition des privilèges » la pose. Pour aller jusqu’à la revendication d’un pouvoir ouvrier, il manque l’auto-organisation, du type des Mahapanchayats populaires indiens. Être du côté positif, c’est-à-dire créateur de la maîtrise du mouvement : tout le pouvoir aux Mahapanchayats comme hier aux soviets. Ou aujourd’hui encore au Soudan, animé par un mouvement à la frontière des révolutions arabes et des soulèvements africains, et soutenant un programme revendicatif semblable, à la différence près que le premier point est « tout le pouvoir aux comités de base ». Un fait unique aujourd’hui dans le monde parce que ces comités de base et de quartier existent et animent la révolution en cours19.

Ce programme et cette unification des forces de gauche combatives au Pakistan est toutefois un pas en avant très important pour les travailleurs. Ce progrès peut leur permettre désormais de faire entendre une voix politique et de classe indépendante.

Avec leurs particularités, et par d’autres biais, c’est à un programme d’unification ouvrière semblable qu’ont abouti les forces en lutte les plus avancées au Sri Lanka. Encore une fois, sous l’impulsion paysanne et dans le prolongement du soulèvement paysan indien, celui-ci ayant ouvert un cycle historique d’opposition des forces sociales que l’on sous-estime (Cf. À bout de souffle).

SRI LANKA

Après le 9 avril et les campements révolutionnaires installés devant la présidence et le parlement, comme dans le reste du pays, les événements vont se précipiter. Les directions syndicales qui, jusque-là, continuaient à s’aligner sur les partis pour réclamer des solutions politiques parlementaires et des solutions économiques dirigées par le FMI, se mirent à craindre la concurrence de la coordination étudiante. Celle-ci offrait en effet une impulsion nouvelle aux campements révolutionnaires, exploitant la radicalité de la situation. Poussées également par leur base, les directions syndicales appelèrent à une grève générale le 28 avril qui fut très suivie20. Face au succès, la base exigea une suite avec l’objectif de faire tomber le gouvernement. La nouvelle étape fut une grève générale durcie le 6 mai21, baptisée « hartal », mêlant désobéissance civile et grève, en référence à celle de 1953 : la première après l’indépendance.

Ce fut un tsunami populaire.

Tout s’est arrêté : des trains aux bus, des usines aux commerces, des hôpitaux aux universités, des banques à l’électricité ; la poste, les plantations de thé, l’administration… Ce fut une formidable démonstration de force de la classe ouvrière. Des cheminots, des chauffeurs de bus, d’autres encore, continuèrent spontanément la grève le lendemain. Pour reprendre en main une situation qui lui échappait, les directions syndicales appelèrent alors à la grève illimitée à partir du 11 mai, et ce jusqu’à la chute du gouvernement et du président.

Mais le 9 mai, suite à une attaque violente du pouvoir contre les campements de manifestants, les classes populaires descendent en masse. Les rues sont occupées par les insurgés et les miliciens du pouvoir sont poursuivis, défaits22. Ils arrêtent des policiers ; un chef de la police est passé à tabac. Ils incendient également une centaine de résidences de ministres et de députés du pouvoir, de même que leurs bureaux et leurs locaux, ou encore leurs voitures ou des biens divers23 Des milices ouvrières quadrillent le pays pour tenter de débusquer les ministres et les députés, et au premier chef le président et le Premier ministre.

C’est une révolution ouvrière. Mais sans direction organisée et reconnue24.

L’ancien Premier ministre Pakistanais, Imran Khan, salue des partisans en descendant d’un hélicoptère pour marcher sur Islamabad, le 25 mai 2022.

Le pouvoir ne doit alors son salut qu’au front immédiat de toutes les forces syndicales et politiques, appartenant à l’opposition comme à la majorité, de droite ou de gauche, qui se constitua contre l’insurrection. Les directions syndicales annulent finalement leur appel à la grève illimitée du 11 mai. La justification est alors qu’il faut sauver le pays face au chaos et à l’anarchie, tandis que, conjointement, les patrons lock-outent les ouvriers25. Les partis de gauche dénoncent les violences populaires, en même temps que les journaux bourgeois se déchaînent contre l’insurrection.

Le pouvoir fait démissionner le Premier ministre en mai26. Le président appelle à un nouveau gouvernement d’union nationale dans lequel se précipite immédiatement toute l’opposition. Ce nouveau gouvernement annonce pour satisfaire (calmer) les insurgés qu’il va procéder à l’arrestation de toute une série de ministres et hauts responsables… ce qu’il ne fit jamais.

Faute d’avoir sa propre expression politique, ses propres organisations autonomes, le mouvement populaire, abandonné de toutes les forces organisées, continua durant plus d’un mois mais sous forme de manifestations, d’émeutes ou d’actions radicales mais émiettées et non coordonnées27. Les campements qui réunissaient la frange la plus avancée de la population, le plus souvent issue des classes moyennes, ne surent pas donner cette expression politique à l’insurrection, surpris ou effrayés eux-mêmes par la radicalité de la révolution ouvrière.

Cependant, contre cette union nationale de tous les partis et syndicats, la jeunesse étudiante se leva. Détenant une certaine autonomie politique depuis toujours, avec une longue tradition de lutte28, elle tenta de se faire l’expression organisée de la colère populaire, par le biais d’un programme. Non sans l’appui de syndicalistes ouvriers et enseignants en rupture avec leurs directions.

En même temps que la coordination étudiante appelle à continuer les manifestations et la lutte pour faire tomber le nouveau gouvernement, elle propose donc également un programme indépendant pour le soulèvement en cours. Au-delà de nombreux points économiques et sociaux radicaux, elle donne la perspective claire de faire tomber le pouvoir et d’abattre le capitalisme29.

L’INDÉPENDANCE DE CLASSE OUVRE UNE PERSPECTIVE RÉGIONALE

Cet appel de la jeunesse étudiante sri-lankaise, soutenu par un certain nombre de militants syndicalistes et d’intellectuels, a été aussitôt entendu en Inde. Le congrès des organisations étudiantes indiennes a appelé à prendre exemple sur la jeunesse sri-lankaise. Elle s’est dotée du même objectif : renverser le gouvernement et le capitalisme.

De nombreux indiens sont descendus dans la rue pour protester contre la réforme du recrutement dans l’armé, le 17 juin 2022. REUTERS – STRINGER

Peu de temps après, vers le 15 juin 2022, les enfants des paysans indiens, pour la plupart chômeurs, précaires ou étudiants sans emploi, se soulevaient dans tout le pays, entraînant dans leur sillage les organisations paysannes et ouvrières30. La coordination paysanne, le SKM, reprenait du service et appelait tout le monde à descendre dans la rue le 24 juin pour soutenir la jeunesse. La mobilisation fut très suivie. Elle donna un nouveau rendez-vous le 3 juillet pour organiser la suite.

Nul ne peut dire ce qui va se passer. Mais il est clair qu’on assiste à la naissance d’un seul et vaste mouvement traversant toute l’Asie du Sud (2 milliards d’habitants, rappelons-le, soit l’un des ateliers du monde). Au moment où est écrit ce dossier, la jeunesse et les classes populaires népalaises reprennent la rue, alors que les ouvriers du Bangladesh commencent également à se faire entendre dans la grève et la rue. Rares sont encore ceux qui ont la claire conscience que tous ces mouvements tendent à n’en former qu’un seul. Pourtant, beaucoup voient bien le cheminement d’une seule et même volonté de lutte face aux mêmes problèmes, aux mêmes causes : les oppressions et l’exploitation capitaliste.

Manifestation antigouvernementale près du bureau du président, à Colombo, le 16 avril 2022. JEWEL SAMAD / AFP

Il ne serait pas surprenant que la progression de l’indépendance de classe finisse par remettre en cause toutes les frontières sociales et nationales. Qu’elle balaie le monde tel qu’il est sorti de la Seconde Guerre mondiale et des indépendances nationales. Bref, il est certain que le combat commencé à l’intérieur des frontières cherchera à les déborder pour se résoudre dans une confédération des états socialistes d’Asie du Sud, de l’Inde au Pakistan et au Sri Lanka, en passant par la Birmanie, le Bhoutan, le Népal et le Bangladesh.

De quoi ébranler le monde entier.

Jacques Chastaing

Notes de la rédaction :