L’école de la confiance : le meilleur des mondes possibles

L’école de la confiance : le meilleur des mondes possibles

Avant-propos

Dernièrement, j’ai eu une révélation. C’était un 31 mai et j’avais reçu une vidéo sur WhatsApp tirée d’Instagram (le monde moderne, fait d’applis et d’activités palpitantes telles que le scrolling, est merveilleux). Elle y montrait un reportage France 2 nous informant sur les méthodes de recrutement des enseignants1. En trente minutes, montre en main, on peut avoir un travail porteur de sens, et ce grâce au job dating (avez-vous remarqué à quel point une appellation anglaise donne à une idée douteuse une dimension sexy ?). Du moins, quand on habite à Créteil ou à Versailles, territoires abandonnés des hussards de la République2. Mais cela est appelé à se démocratiser dans tout le territoire au vu de la vitesse des désertions des postes.

Dans un pays marqué par une succession de crises, une urgence climatique grandissante et un avenir de plus en plus incertain, la possibilité d’une reconversion sonne comme l’espoir d’une vie nouvelle dans un métier humainement empreint de richesses et de stimulations intellectuelles face à de jeunes bambins dont le seul but est évidemment d’apprendre de nouvelles choses avec joie et reconnaissance. Et surtout, sans aucune formation ni étude au préalable.

Le Corbeau, Clouzot, 1943

Je suis prof. J’ai été embauchée grâce à la bonne vieille méthode : le concours du CAPES après avoir soutenu un doctorat. Ce dernier n’est nullement une obligation pour enseigner et je ne précise pas mon niveau d’études par vanité. Je souhaite simplement préciser que, même après avoir parcouru la totalité du cycle universitaire en littérature, je n’ai nullement fait le tour de la question et je ne me sens pas toujours légitime. Enseigner ne s’improvise pas.

Ainsi, comment ces personnes qui postulent à ce job dating, certaines avec une simple licence qui n’a rien à voir avec la matière qu’elles veulent enseigner, en sont-elles arrivées à penser qu’être enseignant est similaire au fait d’aider ses enfants à faire leurs devoirs en mathématiques ? Remontons quelques années en arrière…

Un petit coup de marketing

Faire de la publicité afin de recruter les enseignants n’est pas une idée neuve. En 2011, le concours avait déjà du mal à remplir les postes vacants. C’est du moins ce que montrent les publicités de recrutement datant de plus de dix ans avec Laura, pour qui préparer un cours consiste à lire paisiblement un livre contre une bibliothèque Billy de chez Ikéa. Ou encore Julien qui a « trouvé un poste à la hauteur de ses ambitions » sur un bureau immaculé, des livres en fond d’une pièce ressemblant davantage à une prison qu’à un bureau. Tandis que Laura est une jeune femme rêveuse et idéaliste (sans ambition donc), Julien est tourné vers l’action et l’adaptabilité ; en un mot : le progrès.

Cependant, à la décharge de cette publicité pleine de stéréotypes que je laisserai au lecteur aguerri le soin de décrypter, il y avait tout de même l’incitation à passer le concours de l’enseignement, soit le Capes ou l’agrégation. Un certain niveau était donc requis, a priori, avant de se retrouver à enseigner une matière maîtrisée de façon balbutiante.

Campagne de recrutement datant de 2011

Un autre palier a été franchi en juin 2020 à travers une nouvelle campagne de publicité du ministère qui visait cette fois les étudiants. Celle-ci pourrait être résumée ainsi : tu es étudiant ? Tu veux gagner de l’argent pour financer tes études, mais tu ne veux pas travailler dans un fast-food ? Fais prof3 ! Entendons-nous bien : je n’ai rien contre un étudiant qui souhaite découvrir le plus beau métier du monde. Je ne méprise pas non plus les gens qui sont exploités travaillent dans les fast-foods, avec des conditions pénibles et harassantes tout en étant sous-payés. Mais le parallèle entre le choix d’être soit employé dans un fast-food, soit enseignant est particulièrement pernicieux. Non seulement il associe un secteur privé à un secteur public, mais il sous-entend que travailler dans l’Éducation nationale relèverait de compétences identiques à celles qui sont de travailler dans un fast-food. Cela peint un tableau intéressant d’une éducation nationale qui livrerait son savoir comme un gavage uniformisé et à la chaîne, à l’instar de la musique des Pink Floyd Education. Ainsi, on montre qu’être enseignant n’est plus un métier intellectuel mais automatisé : les études ne seraient donc plus nécessaires, tant qu’il y a la formation – ou plutôt la déformation – professionnelle.

Mais c’est quoi, le rôle de l’Éducation nationale ?

Cette question a été dévoyée depuis quelque temps déjà mais elle a atteint son pic lors du premier confinement en mars 2020. En effet, lors de la fermeture des écoles, collèges et lycées, la question principale ne portait pas sur le retard que pouvaient accumuler les élèves en matière de savoir, même si on la retrouvait en filigrane, mais sur la question suivante : « qu’allons-nous faire de nos enfants lors du télétravail ? ». Vraisemblablement, on ne fait des enfants que pour s’en débarrasser… si ce n’est pas à l’école, c’est en colonies de vacances ou aux sports d’hiver, ce qui permet de les « ranger » une bonne partie de l’année.

Ainsi, le rôle de l’Éducation nationale ne serait plus d’élever les enfants intellectuellement afin d’avoir un esprit critique et une pensée structurée. Non. Désormais, l’école tient le rôle de garderie pendant que les parents vaquent à leur « vrai » travail (définition qui mériterait évidemment d’être approfondie).

On se retrouve alors en face d’un paradoxe : d’un côté, on s’émeut face aux manques de compétences des enseignants4 et d’un autre, on laisse systématiquement entendre que le rôle de l’école est d’abord de rester ouverte pour faire de la garderie. Les messages publicitaires et ceux des médias visent avant tout à montrer qu’on cherche du personnel présent mais pas nécessairement compétent. La désertion des postes est telle que l’urgence est de trouver n’importe qui pour être devant les élèves.

Les 400 coups, François Truffaut, 1959

Tout ceci nous ramène au dernier reportage en date, toujours de la part de France 2 qui semble s’être donné comme mission de faire des reportages racoleurs à base de prof bashing5. Le mot-clé est la “rapidité”. Il faut que tout aille vite. On n’a jamais eu autant la possibilité de gagner du temps grâce aux nouvelles technologies et pourtant, on n’a jamais été autant dans l’urgence. Le recrutement ne fait pas exception à la règle. C’est le rendez-vous Tinder de l’Education Nationale, ou « adopte un prof » si vous préférez cette analogie. On observe ainsi dans cette vidéo que le métier reste attractif pour bon nombre de personnes. Mais il est vrai que les reportages de France 2 prennent soin de ne pas développer la question essentielle : pourquoi tant de désertions dans ce corps de métier ?

Pourtant, ceux qui ont pris connaissance du dernier témoignage de la revue (Cf. Fais-moi peur !) mais aussi de la manière dont sont traités les enseignants face à la machine à broyer administrative (Cf. L’impossible émancipation ?), devraient avoir été avertis des risques qu’ils prenaient en s’engageant dans cette voie dont les maîtres mots sont « don de soi » et « sacrifice » (sic une collègue pleine d’humour).

Être prof : un métier vraiment attractif ?

Mais alors quelle est cette vision biaisée qu’on peut avoir sur le travail des enseignants pour qu’il paraisse si attractif ? On a tous, peu ou prou, une vague idée de ce en quoi concerne le travail des enseignants. Ils parlent de choses qu’ils connaissent, donnent des exercices et corrigent des copies. L’ensemble des cours s’étale sur une vingtaine d’heures par semaine. Le reste du temps, ils sont en vacances, argument qui revient fréquemment lors de discussions sur le métier : « oui, mais toi, tu as des vacances ». C’est vrai. Cette seule phrase se pose en tant qu’argument suprême, indiscutable, et renvoie les détenteurs de toutes ces semaines de congés à leur position de privilégiés. De quoi se plaignent-ils après tout ? J’invite d’ailleurs tous ceux pour qui toutes ces vacances font rêver de venir passer le concours. En effet, cette année, il y avait plus de mille postes vacants pour les enseignants de mathématiques. Huit cents à peine ont été pourvus6. Sans parler des multiples démissions une fois le concours en poche7. Pourtant, les raisons de ces désertions n’ont pas l’air d’alerter ceux qui nous envient. Je me garderai bien de répéter ce qui a été dit dans les très complets articles précédents cités plus haut. Oui, il y a une gestion managériale d’un service public à bout de souffle ainsi qu’une augmentation de la précarité avec la démultiplication des contractuels. Il y a également le broyeur du rouage administratif dans une construction pyramidale : les enseignants ont peur de l’administration, qui a peur du rectorat, qui a peur du ministère. Et tous, à moindre échelle, nous avons peur du parent mécontent. Les élèves, eux, n’ont en revanche plus peur de personne.

Tout cela a instauré un climat de défiance : en effet, comment respecter les enseignants, si leur autorité est systématiquement remise en cause par les médias, les parents qui entendent les médias et certaines administrations qui sapent littéralement l’autorité de leur personnel ? (Cf. Fais-moi peur !) Sans parler de l’éternel prof bashing. Durant le premier confinement, Sibeth Ndiaye a lâché cette phrase malheureuse : « Nous n’entendons pas demander à un enseignant qui aujourd’hui ne travaille pas de traverser la France pour aller récolter les fraises. »8, laissant ainsi entendre que nous ne faisions aucun télétravail. Ce qui, à la fin du premier confinement, a nécessité une enquête de la part du ministère pour repérer les éléments « décrocheurs », façon une fois de plus d’infantiliser la profession tout en cherchant un nouveau bouc émissaire en cette sortie de confinement9.

Or, cette défiance est partout. Aujourd’hui, nous passons plus de temps à expliquer ce que l’on a fait qu’à faire les choses. Ainsi, nous avons un cahier de texte pour mettre tout ce que nous avons étudié durant chaque heure de cours, consultable à tout moment par l’inspecteur. Nous corrigeons désormais les copies de bac sur le logiciel SANTORIN : elles sont numérisées et nous pouvons consulter à tout moment les moyennes de chacun afin que, surtout, nous ne soyons pas hors des clous. La notation doit être harmonieuse et surtout bienveillante (ce terme mériterait à lui seul un prochain article).

Le Procès, Orson Welles, 1962

De fait, la confiance se mesure sur la quantité de travail que l’on peut montrer de manière concrète. Ainsi, pour celles et ceux qui craindraient l’injustice des quatre mois de vacances d’un enseignant, je souhaiterais faire une annonce : le travail, notamment lorsqu’il a pour objet l’humain, n’est pas quantifiable. Durant les vacances, nous préparons les cours (car oui, les programmes changent et non, l’enseignant ne fait pas chaque année la même chose pendant 45 ans), nous corrigeons les copies, nous répondons aux très nombreux mails des élèves et des parents, nous avons parfois même des formations sur comment faire cours avec toujours plus de numérique. Pas parce que cela améliore le cours, mais parce qu’il faut justifier l’achat d’ordinateurs pour les lycéens visant à enrichir Packard Bel. Ce qui revient à donner à des élèves une arme de distraction massive supplémentaire. (Cf. le livre d’Éric Sadin sur la place délétère du numérique dans notre société L’humanité augmentée: L’administration numérique du monde).

En dehors des vacances nous nous retrouvons devant des effectifs de classe à trente-cinq et on attend quand même de nous des travaux différenciés avec des groupes de niveaux. Il faut maîtriser la préparation d’une séquence, connaître les objectifs à atteindre, savoir comment les atteindre (ce qui n’est pas toujours gagné avec certaines classes). Suivre chaque élève dans la formulation de ses vœux d’orientation, les inscrire, récupérer les papiers signés par les parents (ce qui revient à un exercice digne de Pokémon : sauras-tu tous les attraper ?). Être ludique durant les cours, changer régulièrement les exercices pour que surtout les élèves ne s’ennuient jamais. Essuyer les sempiternelles négociations des « c’est pas juste pourquoi j’ai pas eu cette note-là parce que j’ai écrit plein de choses sur la copie madame s’il-vous-plait vous voulez pas me rajouter des points sinon je le dis à mon père il m’a dit que c’était bien ce que j’avais fait ». Répondre aux parents d’élèves, ce qui peut faire l’objet, là encore, d’une chronique à part entière. Faire face à un public difficile et souvent démotivé mais, à ce stade, ce n’est même plus de leur faute.

Et enfin, se justifier. Partout. Tout le temps. C’est ça, l’école de la confiance.

Évidemment, tout cela, les publicités et les médias, sauf certains, ne le montrent pas. Il est plus facile de pointer du doigt les défaillances d’un système sans en préciser les causes. Mais surtout, ce job dating révèle une précarisation toujours plus grande de la fonction publique.

Vers une privatisation de l’éducation

Si le concours est avant tout une reproduction des élites sociales (Cf. L’impossible émancipation ?), passer une épreuve écrite est peut-être l’une des façons les plus justes en matière de sélection. En effet, faire un entretien, qui plus est de trente minutes, ne peut qu’augmenter les inégalités puisque les candidats sont avant tout jugés pour leur savoir-être et non leur savoir-faire. Le concours est certes largement perfectible, il permet tout de même d’évaluer le candidat sur ses connaissances, celles qu’il doit justement transmettre aux élèves. Il permet d’éviter l’effet Durning-Kruger, qui est le fait de « Parler avec aplomb de ce qu’on ne connait pas » car « l’ignorance rend plus sûr de soi que la connaissance »10. Il est clair que durant un entretien d’une trentaine de minutes, l’effet Durning-Kruger, ou encore l’ultracrépidarianisme11, bat son plein. De plus, le concours offre le statut de fonctionnaire, et donc la sécurité de l’emploi. Le recours des contractuels renvoie le métier d’enseignant vers une plus grande précarité, d’où la volonté in fine de supprimer les concours : ça revient moins cher et les enseignants n’ont plus le statut de fonctionnaires mais de contractuels.

Topaze, Marcel Pagnol, 1951

Le système d’évaluation va également être modifié. La Cour des comptes a récemment remis en cause le rôle, jugé trop disparate, des inspecteurs dans l’Éducation nationale. Ces derniers observent les pratiques des enseignants, titularisent les stagiaires et permettent l’avancée de carrière12. Il s’agira désormais de « recentrer » les missions des inspecteurs. En d’autres termes, les enseignants seront évalués par le chef d’établissement. Si peu d’enseignants aiment la visite d’un inspecteur, moment faisant naître beaucoup de stress et d’angoisses, ce dernier est un élément extérieur à l’établissement. Il possède, a priori, une vision neutre sur le travail à évaluer. De plus, l’inspecteur a occupé le même poste que celui qu’il vient observer : il connaît les travers et les difficultés du métier, il est donc apte à évaluer celui ou celle qu’il a en face de lui.

Dans l’avenir, il est prévu que ce soit le chef d’établissement qui évalue les enseignants. Or, il est rare qu’il ait enseigné la même matière que le cours qu’il vient observer : comment peut-il alors être bon juge quant à la qualité de l’enseignement ? Pire encore, il est désormais possible qu’un chef d’établissement n’ait jamais été enseignant. De fait, il est totalement étranger aux problèmes quotidiens que l’on peut rencontrer et est amené à gérer un collège ou un lycée comme un manager gérerait une entreprise. J’ai une pensée émue pour un principal entièrement pro-numérique qui souhaitait que nous fassions de la publicité sur les réseaux sociaux pour rendre le collège « plus attractif », clôturant chacun de ses discours par un petit slogan tel que « on n’attrape pas des mouches avec du vinaigre » ou encore, ma préférée, « la confiance n’exclut pas la surveillance »… Nous voilà prévenus.

L’égalité des chances face à la tyrannie de la bienveillance

Les élèves sont sans doute les grands oubliés d’une éducation qui prône « l’égalité des chances ». Car accepter d’embaucher des enseignants sans aucun savoir ni formation, c’est placer les élèves devant un apprentissage de mauvaise qualité… les mêmes qui se retrouvent sans enseignant car personne n’a envie de travailler dans des conditions aussi délétères. Mais c’est aussi l’aboutissement d’un parcours scolaire qui repose sur la bienveillance, mot qui a été dévoyé depuis bien trop longtemps.

L’entrée des artistes, Marc Allégret, 1938

Aujourd’hui, on laisse passer au collège des élèves qui ne savent pas écrire. Par souci de « bienveillance », on les emmène jusqu’au bac. On finit par remonter les notes, sans l’accord des enseignants, afin d’avoir une moyenne plus harmonieuse13. On pense qu’en baissant le niveau d’exigence, on masque le problème des inégalités de classe. Mais celui-ci ressort avec d’autant plus de violence a posteriori. En effet, plutôt que de donner des moyens pour élever le niveau scolaire, en faisant des classes plus petites dans les quartiers défavorisés, en proposant de l’accompagnement personnalisé ou davantage d’aide aux devoirs, on enferme les élèves dans l’illusion de la réussite. Ainsi, pourquoi faire des efforts ? Le baccalauréat, désormais en contrôle continu, est donné. On peut faire une première générale en étant quasiment analphabète. N’est-ce pas là, la véritable condescendance de la part d’un système dominant ? Ne pas donner les moyens de la réussite mais l’illusion d’une réussite scolaire ? Car les « bons élèves » s’en sortiront toujours… mais les « mauvais » n’en auront même plus l’opportunité.

Ainsi, peut-être retrouve-t-on ces mêmes élèves des années plus tard, qui veulent enseigner alors qu’ils n’ont aucun bagage universitaire, dépréciant par là-même l’ensemble de la profession. Si n’importe qui peut avoir son bac, sa licence ou même son master, pourquoi ne pas enseigner ?

En conséquence, même s’il se sait notoirement incompétent, chacun se sent désormais fondé à se dire compétent – « à sa façon ». Étienne Klein, Le Goût du vrai.

Orlane Glises

Orchidée, premier groupe pop féministe français ?

Orchidée, premier groupe pop féministe français ?

Il y a des films dont on se dit : « ça devrait être montré obligatoirement dans tous les collèges et lycées ! ». L’une chante, l’autre pas (1977) d’ Agnès Varda en fait partie, et à l’heure où le droit à l’ avortement semble plus fragile que jamais, l’histoire de Pomme et Suzanne gagnerait à être contée aux jeunes filles et jeunes hommes qui ignorent peut-être comment les choses se passaient en France il n’y a pas si longtemps.

Suzanne, mère de deux enfants et enceinte d’un troisième, dont l’amant se suicide, doit faire face à un avenir plus qu’incertain. Pauline, Pomme pour les intimes, refuse le modèle que ses parents lui imposent et se sent prête à tous les sacrifices pour gagner son indépendance. De 1962 à 1974 nous suivons le parcours de ces deux amies. Leur quête d’émancipation, les batailles pour leurs droits, les voyages douloureux en Suisse, aux Pays-bas, leurs rencontres avec d’autres femmes, leurs rapports avec les hommes, la maternité, et leur difficulté à faire des choix.

Un film d’une grande beauté où Agnès Varda mêle son expérience à celle des femmes de la période : les années 60 et 70, où le féminisme se conjugue avec la libération sexuelle, les communautés, la contre-culture et la pop musique qui l’accompagne.

Et c’est sur ce terrain pop qu’Agnès nous étonne, en devenant parolière du groupe Orchidée.

Mais qui sont ces Orchidées ?

Elles semblent pousser dans un jardin sonore fabuleux, mais personne n’a l’air de s’en soucier. Si l’on excepte les articles et études sur Varda, et ce film en particulier, elles n’existent pas. Jamais un mot dans la presse spécialisée, pas une ligne dans les livres traitant de la pop française.

Pourquoi personne ne parle d’elles alors qu’elles sont l’un des tout premiers groupes français féminins (il y en a déjà si peu), féministe de surcroît, et que leur musique est une des meilleures qui soit ?

Bon, on connaît le rapport que les français entretiennent avec l’histoire de leur rock et de leur musique pop ; pour eux, c’est les yéyés, Johnny, et ensuite y’a Trust et Téléphone. Une méconnaissance de la réalité musicale de l’époque, voire souvent un obscurantisme snob et assumé de la part de certains spécialistes, qui balayeront tous les arguments mélomanes par l’éternel poncif « de toute façon, le français, ça sonne pas ». Pourtant, à l’écoute d’Orchidée, on se dit que Joni Mitchell, Neil Young ou David Crosby ne les auraient pas virées de leur scène. Elles pratiquaient un folk à la californienne, plein d’harmonies sophistiquées et de mélodies à la fois chaudes et mystérieuses.

Orchidée était originellement constitué de trois membres ; Doudou Greffier, Joëlle Papineau et Micou Papineau. Peu d’informations circulent à leur sujet. Une vidéo où elles interprètent leur morceau titre Orchidée pour la télévision semble la seule preuve de leur existence en dehors du film. 

Dans celui-ci, elles sont un point de force : le personnage de Pomme les rejoindra afin de poursuivre son combat par l’art, le théâtre et la musique. Valérie Mairesse, qui l’incarne, devient alors le quatrième membre d’Orchidée. Sa voix, plus enfantine et un peu moins assurée, ne jure absolument pas dans l’équation. Au contraire, elle rend encore plus palpables les émotions parfois bien douloureuses que la plume du cinquième membre, Agnès elle-même, leur insufflera.
Il ne manquait plus qu’un sixième larron, l’étrange François Wertheimer, sorte de rocker hippie toujours prompt aux expérimentations, pour produire la petite troupe. On peut retrouver l’ambiance de cette vie communautaire dans un docu’ réalisé durant le tournage, et intitulé Quelques femmes bulles.

La B.O. fut commercialisée à la sortie du film, mais n’a rien d’une bande son typique en forme de fourre-tout, ne nous y trompons pas : il s’agit bel et bien de l’unique album d’Orchidée. C’est un trésor caché de l’époque, et seuls le monologue final d’Agnès et l’interlude théâtral en milieu de face A peuvent laisser penser qu’il s’agit d’une musique de film.

Le disque démarre par le titre le plus emblématique et le plus sombre, Amsterdam sur eau, contant le spleen des filles parties en Hollande pour avorter. Les Nanavortées, comme elles se décrivent.

S’ ensuit une clameur de manif’ :

« Nous voulons des enfants désirés !!! », qui introduit le titre Mon corps est à moi : 
« Biologie n'est pas destin, et la loi de papa ne vaut plus rien ».

Et puis vient Je vous salue les Maries :

« Ce que vous fûtes, vierges ou putes,
mater dolorosa, ou marie-couche-toi-là,
quoi qu'on ait dit, souvent médit,
qu'on vous vénère ou vous culbute, 
je vous salue les Maries ! »

La superbe mélodie de Papa Engels et sa juste sentence :

« Il avait raison, papa Engels,
il avait raison, car à la maison
l'homme est le bourgeois
et la femme le prolétariat »

Orchidée se distingue d’autres groupes politisés par son souci constant de qualité mélodique. Si les textes sont puissants et lourds de sens, il n’est pas question de délaisser la beauté et l’harmonie.

Et c’est là leur force : on a affaire à quatre personnes qui ont un réel plaisir à chanter ensemble, un plaisir communicatif. C’est ce qu’Agnès Varda voulait montrer : des femmes qui ont souffert, mais dont le combat n’est pas entaché par l’amertume. Des femmes qui se retrouvent ensemble autour d’une quête d’équilibre et d’amour.

N’étant pas l’œuvre d’une seule, Orchidée personnifie l’idée de sororité comme aucune artiste musicale française ne le fit auparavant (Agnès Varda à la Cinémathèque pour « L’une chante, l’autre pas » (23 janvier 2019)).

Orchidée n’ est pas juste une anecdote de la pop française.

Son existence prouve encore une fois que conjuguer la qualité artistique avec les préoccupations des gens était chose bien réelle en ces années, démarche malheureusement vue de haut par les systèmes commerciaux de l’ époque, qui méprisaient l’idée même de groupe pour privilégier les artistes solo [ndlr : toujours d’actualité]. Non, non, fort heureusement il n’y avait pas que Claude François, et il serait bien triste que les générations actuelles ne connaissent la pop française qu’à travers le miroir déformant de radio Nostalgie.

Avant elles, Colette Magny (Cf. À Chacun selon), Catherine Ribeiro ou encore Anne Sylvestre avaient déjà coincé le pied du féminisme dans la porte de la pop musique. Mais c’est avec Orchidée que l’on entend, pour la première fois en France, des femmes se retrouver ensemble, et créer un disque fort, sans ambiguïté sur le sujet.

Pas d’autres traces de ce groupe météorique ?

Eh bien si. Un tout petit passage, micro-interview pour Antenne 2 lors du Printemps de Bourges 1979. Coincées entre Renaud et Alain Souchon, ça dure trente secondes, mais ça en dit long sur l’époque. Le journaliste les questionne à propos de l’aspect marginal des artistes présents et leur demande si elles sont féministes. Elles s’en défendent, de peur sans doute d’être rangées dans une case ; « Nous on sait pas trop ce que ça veut dire d’être féministe (…) on monte sur scène parce qu’on a envie de jouer, c’ est tout ». Puis répondent avec une certaine malice : « Tu sais, nous en tant que groupe de femmes, on n’a pas vraiment le choix ; ou on nous demande si on est féministes, ou on nous demande si on est homosexuelles ! ».

Caché derrière le titre Bande originale du film d’Agnès Varda, L’une chante , l’autre pas, l’unique album du groupe Orchidée ne sera jamais réédité, quasi absent d’internet, ou alors en très mauvaise qualité.

Existe-t-il des enregistrements inédits ? On aimerait tant en entendre plus !

Espérons que les fanatiques d’obscurités psychédéliques, déterreurs et déterreuses de trésors en tout genre, ou tout simplement des soldats du bon goût et de l’intelligence, s’y intéressent un jour et rendent à cette si belle musique l’éclat qu’elle mérite. Que les artistes d’aujourd’hui reprennent leurs chansons.

Et qui sait, peut être que les lycéennes de demain chanterons Orchidée à la sortie de l’école ?

Tristan Niklaus

Par Tristan Niklaus
Par Trisan Niklaus