L’école de la confiance : le meilleur des mondes possibles

L’école de la confiance : le meilleur des mondes possibles

Avant-propos

Dernièrement, j’ai eu une révélation. C’était un 31 mai et j’avais reçu une vidéo sur WhatsApp tirée d’Instagram (le monde moderne, fait d’applis et d’activités palpitantes telles que le scrolling, est merveilleux). Elle y montrait un reportage France 2 nous informant sur les méthodes de recrutement des enseignants1. En trente minutes, montre en main, on peut avoir un travail porteur de sens, et ce grâce au job dating (avez-vous remarqué à quel point une appellation anglaise donne à une idée douteuse une dimension sexy ?). Du moins, quand on habite à Créteil ou à Versailles, territoires abandonnés des hussards de la République2. Mais cela est appelé à se démocratiser dans tout le territoire au vu de la vitesse des désertions des postes.

Dans un pays marqué par une succession de crises, une urgence climatique grandissante et un avenir de plus en plus incertain, la possibilité d’une reconversion sonne comme l’espoir d’une vie nouvelle dans un métier humainement empreint de richesses et de stimulations intellectuelles face à de jeunes bambins dont le seul but est évidemment d’apprendre de nouvelles choses avec joie et reconnaissance. Et surtout, sans aucune formation ni étude au préalable.

Le Corbeau, Clouzot, 1943

Je suis prof. J’ai été embauchée grâce à la bonne vieille méthode : le concours du CAPES après avoir soutenu un doctorat. Ce dernier n’est nullement une obligation pour enseigner et je ne précise pas mon niveau d’études par vanité. Je souhaite simplement préciser que, même après avoir parcouru la totalité du cycle universitaire en littérature, je n’ai nullement fait le tour de la question et je ne me sens pas toujours légitime. Enseigner ne s’improvise pas.

Ainsi, comment ces personnes qui postulent à ce job dating, certaines avec une simple licence qui n’a rien à voir avec la matière qu’elles veulent enseigner, en sont-elles arrivées à penser qu’être enseignant est similaire au fait d’aider ses enfants à faire leurs devoirs en mathématiques ? Remontons quelques années en arrière…

Un petit coup de marketing

Faire de la publicité afin de recruter les enseignants n’est pas une idée neuve. En 2011, le concours avait déjà du mal à remplir les postes vacants. C’est du moins ce que montrent les publicités de recrutement datant de plus de dix ans avec Laura, pour qui préparer un cours consiste à lire paisiblement un livre contre une bibliothèque Billy de chez Ikéa. Ou encore Julien qui a « trouvé un poste à la hauteur de ses ambitions » sur un bureau immaculé, des livres en fond d’une pièce ressemblant davantage à une prison qu’à un bureau. Tandis que Laura est une jeune femme rêveuse et idéaliste (sans ambition donc), Julien est tourné vers l’action et l’adaptabilité ; en un mot : le progrès.

Cependant, à la décharge de cette publicité pleine de stéréotypes que je laisserai au lecteur aguerri le soin de décrypter, il y avait tout de même l’incitation à passer le concours de l’enseignement, soit le Capes ou l’agrégation. Un certain niveau était donc requis, a priori, avant de se retrouver à enseigner une matière maîtrisée de façon balbutiante.

Campagne de recrutement datant de 2011

Un autre palier a été franchi en juin 2020 à travers une nouvelle campagne de publicité du ministère qui visait cette fois les étudiants. Celle-ci pourrait être résumée ainsi : tu es étudiant ? Tu veux gagner de l’argent pour financer tes études, mais tu ne veux pas travailler dans un fast-food ? Fais prof3 ! Entendons-nous bien : je n’ai rien contre un étudiant qui souhaite découvrir le plus beau métier du monde. Je ne méprise pas non plus les gens qui sont exploités travaillent dans les fast-foods, avec des conditions pénibles et harassantes tout en étant sous-payés. Mais le parallèle entre le choix d’être soit employé dans un fast-food, soit enseignant est particulièrement pernicieux. Non seulement il associe un secteur privé à un secteur public, mais il sous-entend que travailler dans l’Éducation nationale relèverait de compétences identiques à celles qui sont de travailler dans un fast-food. Cela peint un tableau intéressant d’une éducation nationale qui livrerait son savoir comme un gavage uniformisé et à la chaîne, à l’instar de la musique des Pink Floyd Education. Ainsi, on montre qu’être enseignant n’est plus un métier intellectuel mais automatisé : les études ne seraient donc plus nécessaires, tant qu’il y a la formation – ou plutôt la déformation – professionnelle.

Mais c’est quoi, le rôle de l’Éducation nationale ?

Cette question a été dévoyée depuis quelque temps déjà mais elle a atteint son pic lors du premier confinement en mars 2020. En effet, lors de la fermeture des écoles, collèges et lycées, la question principale ne portait pas sur le retard que pouvaient accumuler les élèves en matière de savoir, même si on la retrouvait en filigrane, mais sur la question suivante : « qu’allons-nous faire de nos enfants lors du télétravail ? ». Vraisemblablement, on ne fait des enfants que pour s’en débarrasser… si ce n’est pas à l’école, c’est en colonies de vacances ou aux sports d’hiver, ce qui permet de les « ranger » une bonne partie de l’année.

Ainsi, le rôle de l’Éducation nationale ne serait plus d’élever les enfants intellectuellement afin d’avoir un esprit critique et une pensée structurée. Non. Désormais, l’école tient le rôle de garderie pendant que les parents vaquent à leur « vrai » travail (définition qui mériterait évidemment d’être approfondie).

On se retrouve alors en face d’un paradoxe : d’un côté, on s’émeut face aux manques de compétences des enseignants4 et d’un autre, on laisse systématiquement entendre que le rôle de l’école est d’abord de rester ouverte pour faire de la garderie. Les messages publicitaires et ceux des médias visent avant tout à montrer qu’on cherche du personnel présent mais pas nécessairement compétent. La désertion des postes est telle que l’urgence est de trouver n’importe qui pour être devant les élèves.

Les 400 coups, François Truffaut, 1959

Tout ceci nous ramène au dernier reportage en date, toujours de la part de France 2 qui semble s’être donné comme mission de faire des reportages racoleurs à base de prof bashing5. Le mot-clé est la “rapidité”. Il faut que tout aille vite. On n’a jamais eu autant la possibilité de gagner du temps grâce aux nouvelles technologies et pourtant, on n’a jamais été autant dans l’urgence. Le recrutement ne fait pas exception à la règle. C’est le rendez-vous Tinder de l’Education Nationale, ou « adopte un prof » si vous préférez cette analogie. On observe ainsi dans cette vidéo que le métier reste attractif pour bon nombre de personnes. Mais il est vrai que les reportages de France 2 prennent soin de ne pas développer la question essentielle : pourquoi tant de désertions dans ce corps de métier ?

Pourtant, ceux qui ont pris connaissance du dernier témoignage de la revue (Cf. Fais-moi peur !) mais aussi de la manière dont sont traités les enseignants face à la machine à broyer administrative (Cf. L’impossible émancipation ?), devraient avoir été avertis des risques qu’ils prenaient en s’engageant dans cette voie dont les maîtres mots sont « don de soi » et « sacrifice » (sic une collègue pleine d’humour).

Être prof : un métier vraiment attractif ?

Mais alors quelle est cette vision biaisée qu’on peut avoir sur le travail des enseignants pour qu’il paraisse si attractif ? On a tous, peu ou prou, une vague idée de ce en quoi concerne le travail des enseignants. Ils parlent de choses qu’ils connaissent, donnent des exercices et corrigent des copies. L’ensemble des cours s’étale sur une vingtaine d’heures par semaine. Le reste du temps, ils sont en vacances, argument qui revient fréquemment lors de discussions sur le métier : « oui, mais toi, tu as des vacances ». C’est vrai. Cette seule phrase se pose en tant qu’argument suprême, indiscutable, et renvoie les détenteurs de toutes ces semaines de congés à leur position de privilégiés. De quoi se plaignent-ils après tout ? J’invite d’ailleurs tous ceux pour qui toutes ces vacances font rêver de venir passer le concours. En effet, cette année, il y avait plus de mille postes vacants pour les enseignants de mathématiques. Huit cents à peine ont été pourvus6. Sans parler des multiples démissions une fois le concours en poche7. Pourtant, les raisons de ces désertions n’ont pas l’air d’alerter ceux qui nous envient. Je me garderai bien de répéter ce qui a été dit dans les très complets articles précédents cités plus haut. Oui, il y a une gestion managériale d’un service public à bout de souffle ainsi qu’une augmentation de la précarité avec la démultiplication des contractuels. Il y a également le broyeur du rouage administratif dans une construction pyramidale : les enseignants ont peur de l’administration, qui a peur du rectorat, qui a peur du ministère. Et tous, à moindre échelle, nous avons peur du parent mécontent. Les élèves, eux, n’ont en revanche plus peur de personne.

Tout cela a instauré un climat de défiance : en effet, comment respecter les enseignants, si leur autorité est systématiquement remise en cause par les médias, les parents qui entendent les médias et certaines administrations qui sapent littéralement l’autorité de leur personnel ? (Cf. Fais-moi peur !) Sans parler de l’éternel prof bashing. Durant le premier confinement, Sibeth Ndiaye a lâché cette phrase malheureuse : « Nous n’entendons pas demander à un enseignant qui aujourd’hui ne travaille pas de traverser la France pour aller récolter les fraises. »8, laissant ainsi entendre que nous ne faisions aucun télétravail. Ce qui, à la fin du premier confinement, a nécessité une enquête de la part du ministère pour repérer les éléments « décrocheurs », façon une fois de plus d’infantiliser la profession tout en cherchant un nouveau bouc émissaire en cette sortie de confinement9.

Or, cette défiance est partout. Aujourd’hui, nous passons plus de temps à expliquer ce que l’on a fait qu’à faire les choses. Ainsi, nous avons un cahier de texte pour mettre tout ce que nous avons étudié durant chaque heure de cours, consultable à tout moment par l’inspecteur. Nous corrigeons désormais les copies de bac sur le logiciel SANTORIN : elles sont numérisées et nous pouvons consulter à tout moment les moyennes de chacun afin que, surtout, nous ne soyons pas hors des clous. La notation doit être harmonieuse et surtout bienveillante (ce terme mériterait à lui seul un prochain article).

Le Procès, Orson Welles, 1962

De fait, la confiance se mesure sur la quantité de travail que l’on peut montrer de manière concrète. Ainsi, pour celles et ceux qui craindraient l’injustice des quatre mois de vacances d’un enseignant, je souhaiterais faire une annonce : le travail, notamment lorsqu’il a pour objet l’humain, n’est pas quantifiable. Durant les vacances, nous préparons les cours (car oui, les programmes changent et non, l’enseignant ne fait pas chaque année la même chose pendant 45 ans), nous corrigeons les copies, nous répondons aux très nombreux mails des élèves et des parents, nous avons parfois même des formations sur comment faire cours avec toujours plus de numérique. Pas parce que cela améliore le cours, mais parce qu’il faut justifier l’achat d’ordinateurs pour les lycéens visant à enrichir Packard Bel. Ce qui revient à donner à des élèves une arme de distraction massive supplémentaire. (Cf. le livre d’Éric Sadin sur la place délétère du numérique dans notre société L’humanité augmentée: L’administration numérique du monde).

En dehors des vacances nous nous retrouvons devant des effectifs de classe à trente-cinq et on attend quand même de nous des travaux différenciés avec des groupes de niveaux. Il faut maîtriser la préparation d’une séquence, connaître les objectifs à atteindre, savoir comment les atteindre (ce qui n’est pas toujours gagné avec certaines classes). Suivre chaque élève dans la formulation de ses vœux d’orientation, les inscrire, récupérer les papiers signés par les parents (ce qui revient à un exercice digne de Pokémon : sauras-tu tous les attraper ?). Être ludique durant les cours, changer régulièrement les exercices pour que surtout les élèves ne s’ennuient jamais. Essuyer les sempiternelles négociations des « c’est pas juste pourquoi j’ai pas eu cette note-là parce que j’ai écrit plein de choses sur la copie madame s’il-vous-plait vous voulez pas me rajouter des points sinon je le dis à mon père il m’a dit que c’était bien ce que j’avais fait ». Répondre aux parents d’élèves, ce qui peut faire l’objet, là encore, d’une chronique à part entière. Faire face à un public difficile et souvent démotivé mais, à ce stade, ce n’est même plus de leur faute.

Et enfin, se justifier. Partout. Tout le temps. C’est ça, l’école de la confiance.

Évidemment, tout cela, les publicités et les médias, sauf certains, ne le montrent pas. Il est plus facile de pointer du doigt les défaillances d’un système sans en préciser les causes. Mais surtout, ce job dating révèle une précarisation toujours plus grande de la fonction publique.

Vers une privatisation de l’éducation

Si le concours est avant tout une reproduction des élites sociales (Cf. L’impossible émancipation ?), passer une épreuve écrite est peut-être l’une des façons les plus justes en matière de sélection. En effet, faire un entretien, qui plus est de trente minutes, ne peut qu’augmenter les inégalités puisque les candidats sont avant tout jugés pour leur savoir-être et non leur savoir-faire. Le concours est certes largement perfectible, il permet tout de même d’évaluer le candidat sur ses connaissances, celles qu’il doit justement transmettre aux élèves. Il permet d’éviter l’effet Durning-Kruger, qui est le fait de « Parler avec aplomb de ce qu’on ne connait pas » car « l’ignorance rend plus sûr de soi que la connaissance »10. Il est clair que durant un entretien d’une trentaine de minutes, l’effet Durning-Kruger, ou encore l’ultracrépidarianisme11, bat son plein. De plus, le concours offre le statut de fonctionnaire, et donc la sécurité de l’emploi. Le recours des contractuels renvoie le métier d’enseignant vers une plus grande précarité, d’où la volonté in fine de supprimer les concours : ça revient moins cher et les enseignants n’ont plus le statut de fonctionnaires mais de contractuels.

Topaze, Marcel Pagnol, 1951

Le système d’évaluation va également être modifié. La Cour des comptes a récemment remis en cause le rôle, jugé trop disparate, des inspecteurs dans l’Éducation nationale. Ces derniers observent les pratiques des enseignants, titularisent les stagiaires et permettent l’avancée de carrière12. Il s’agira désormais de « recentrer » les missions des inspecteurs. En d’autres termes, les enseignants seront évalués par le chef d’établissement. Si peu d’enseignants aiment la visite d’un inspecteur, moment faisant naître beaucoup de stress et d’angoisses, ce dernier est un élément extérieur à l’établissement. Il possède, a priori, une vision neutre sur le travail à évaluer. De plus, l’inspecteur a occupé le même poste que celui qu’il vient observer : il connaît les travers et les difficultés du métier, il est donc apte à évaluer celui ou celle qu’il a en face de lui.

Dans l’avenir, il est prévu que ce soit le chef d’établissement qui évalue les enseignants. Or, il est rare qu’il ait enseigné la même matière que le cours qu’il vient observer : comment peut-il alors être bon juge quant à la qualité de l’enseignement ? Pire encore, il est désormais possible qu’un chef d’établissement n’ait jamais été enseignant. De fait, il est totalement étranger aux problèmes quotidiens que l’on peut rencontrer et est amené à gérer un collège ou un lycée comme un manager gérerait une entreprise. J’ai une pensée émue pour un principal entièrement pro-numérique qui souhaitait que nous fassions de la publicité sur les réseaux sociaux pour rendre le collège « plus attractif », clôturant chacun de ses discours par un petit slogan tel que « on n’attrape pas des mouches avec du vinaigre » ou encore, ma préférée, « la confiance n’exclut pas la surveillance »… Nous voilà prévenus.

L’égalité des chances face à la tyrannie de la bienveillance

Les élèves sont sans doute les grands oubliés d’une éducation qui prône « l’égalité des chances ». Car accepter d’embaucher des enseignants sans aucun savoir ni formation, c’est placer les élèves devant un apprentissage de mauvaise qualité… les mêmes qui se retrouvent sans enseignant car personne n’a envie de travailler dans des conditions aussi délétères. Mais c’est aussi l’aboutissement d’un parcours scolaire qui repose sur la bienveillance, mot qui a été dévoyé depuis bien trop longtemps.

L’entrée des artistes, Marc Allégret, 1938

Aujourd’hui, on laisse passer au collège des élèves qui ne savent pas écrire. Par souci de « bienveillance », on les emmène jusqu’au bac. On finit par remonter les notes, sans l’accord des enseignants, afin d’avoir une moyenne plus harmonieuse13. On pense qu’en baissant le niveau d’exigence, on masque le problème des inégalités de classe. Mais celui-ci ressort avec d’autant plus de violence a posteriori. En effet, plutôt que de donner des moyens pour élever le niveau scolaire, en faisant des classes plus petites dans les quartiers défavorisés, en proposant de l’accompagnement personnalisé ou davantage d’aide aux devoirs, on enferme les élèves dans l’illusion de la réussite. Ainsi, pourquoi faire des efforts ? Le baccalauréat, désormais en contrôle continu, est donné. On peut faire une première générale en étant quasiment analphabète. N’est-ce pas là, la véritable condescendance de la part d’un système dominant ? Ne pas donner les moyens de la réussite mais l’illusion d’une réussite scolaire ? Car les « bons élèves » s’en sortiront toujours… mais les « mauvais » n’en auront même plus l’opportunité.

Ainsi, peut-être retrouve-t-on ces mêmes élèves des années plus tard, qui veulent enseigner alors qu’ils n’ont aucun bagage universitaire, dépréciant par là-même l’ensemble de la profession. Si n’importe qui peut avoir son bac, sa licence ou même son master, pourquoi ne pas enseigner ?

En conséquence, même s’il se sait notoirement incompétent, chacun se sent désormais fondé à se dire compétent – « à sa façon ». Étienne Klein, Le Goût du vrai.

Orlane Glises

L’impossible émancipation ?

L’impossible émancipation ?

L’école au cœur du projet néolibéral

« Les systèmes scolaires sont « arrangés » pour apprendre aux jeunes « ce qu’on doit penser » et non « comment penser ». Georges Jackson, Les Frères de Soledad.

Tout part du témoignage sous psychotrope d’un jeune professeur qui a été publié le 08 juin 2022 ici-même (Cf. Fais-moi peur !). Son récit d’expérience – véhicule de son vécu – nous fait traverser le miroir derrière lequel se griment les arbitraires du réel. Il pointe les dysfonctionnements structurels d’une Education Nationale asphyxiée par des méthodes managériales entraînant désordres psychiques, physiques et sociaux.

Le nouveau monde qu’explore l’auteur est un cauchemar implacable plein de vérités en soi indéboulonnables. Ces choses-telles-quelles-sont, reflets d’une organisation socioprofessionnelle défaillante, mais légitimée par un jeu de langage qui attribue les rôles et les usages, les distances et les limites. Mettre le rêve des gestionnaires à nu et que reste t-il ? Notre réel. Cauchemar de la censure et de toutes critiques désarmées.

Préambule : la démarche

Justement, dans le cadre de ce réarmement des consciences critiques, les témoignages sont le premier véhicule de nos efforts. Ils sont l’acte d’assumer tout le tragique de l’existence pour influer positivement sur son cours. Ces paroles, recueillies dans un contexte particulier, sont la matière première indispensable à toute réflexion puisqu’elles fixent en images des pratiques, des fonctionnements et des usages imprimés de volontés.

M’inscrivant dans la démarche de la revue, à savoir diagnostiquer les causes pour mieux viser la transformation du réel – trancher ce qui doit l’être, préserver ce qui peut l’être – , et au vu du pouvoir révélateur d’un tel texte, je voulais prolonger ce vécu du cadre général qui l’a rendu possible. De quoi cet état de délabrement de haute intensité est-il le nom ? Il fallait redonner une forme cohérente à ces pièces du mal-être. Il fallait esquisser la cohérence d’ensemble de la vision néolibérale pour l’éducation de la société. Et par là même égrainer quelques possibilités de dépasser l’état de stupeur ; pour ne pas stagner dans l’incompréhension, la désorientation, l’atonie, la simple compassion ou la solidarité de circonstance. Pour avoir une chance de mener la contre-offensive.

Ce serait faire peu de cas du potentiel stimulant de nos paroles libérées. Parce qu’à quoi servirait cette libération si ce n’était pour agir sur nos conditions d’existence ?

Dette et recouvrement

Aujourd’hui, l’éducation, comme tout le secteur public qui n’a pas été encore totalement remis au privé, n’échappe pas au flux de la marchandisation. C’est-à-dire qu’elle est frappée d’une sorte d’imitation des façons de faire du marché au travers des objectifs strictement économiques. La clef de voûte de cette logique est la réduction des coûts. Ce qui en découle ? Une évaluation par la quantité de la production publique, sans gage de qualité. On le voit dès l’école avec les classes surchargées permettant des coupes dans la masse salariale. On le voit dans le secondaire (collège-lycée) avec l’augmentation de l’embauche des contractuels faisant 8 % des professeurs et 22 % de tous les personnels confondus1. On le voit encore à l’Université avec la logique des publications à outrance pour classer le chercheur, classer son laboratoire et classer son université dans les grands classements internationaux de type Shangaï.

L’aiguillon de cette marche forcée, c’est le contrôle de la dette publique. On dira même par la dette publique devenue outil d’imposition des « normes » de l’Union Européenne servant les marchés de capitaux. C’est un invariant politique, un sacerdoce visant à soumettre le public aux finalités du Capital. Ce qu’il dit c’est « rentabilité » (de l’action publique) et « variable d’ajustement » (les salariés). D’où le fait que ce gouvernement, dans le sillage des précédents, s’attaque au statut du fonctionnaire qui attache le salaire à la personne et non au poste de travail. À ce statut qui institue un salaire comme droit politique. D’où, aussi, le recours aux armées de contractuels, masse indifférenciée ajustable aux raisons du marché. Car le marché a ses raisons que le salariat ignore.

Robert Doisneau, La voiture fondue, Porte d’Orléans, juillet 1944

Bref, c’est-ainsi, c’est-comme-ça, la-dette-publique-c’est-mal, mais pas la privée, bien plus conséquente et instable2. Un emprunt dans le privé est plus onéreux et multiplie mécaniquement le prix d’un hôpital ou d’une école parce qu’il faut satisfaire les normes de rentabilité des actionnaires3. La réduire veut en fait dire emprunter sur le marché privé pour engraisser le privé : les monopoles d’une classe dirigeante supranationale.

Le recouvrement se fait par l’inversion de la réalité. Pour eux, l’investissement fait la dette et c’est celle-ci qui ferme les lits d’hôpitaux, les écoles, les crèches. Tout ça est mal géré. En déficit. Il y a trop de dépenses (mais combien de recettes4?). Alors il faut fermer et réduire les effectifs pour créer plus d’hôpitaux, d’écoles et de crèches. Plus tard. Quand tout sera stabilisé. Parce qu’en attendant il faut pondérer, équilibrer et surveiller par la création de postes de gestionnaires versant dans l’efficace (de la rentabilité). Démocratie des cadres, ces nouvelles couches moyennes (Cf. M. Clouscard) – « agents dominés de la domination », mieux payés que les salariés mais paradoxalement en pleine phase de précarisation. Comme dans l’arène politique : ni droite, ni gauche, il faut gérer ce qui est en place par une armée d’intermédiaires serviles à l’Assemblée (les députés playmobiles dit Ruffin) et dans les ministères.

Délitement moral d’un corps social

Il fallait poser la base : les normes ce n’est pas de la politique, c’est de la gestion. Et la gestion sans cadre politique national (direction collectivement délibérée) détruit les qualités morales fondant notre humanité. Le témoignage le dévoile en images. La sélection, par souci d’excellence (un autre de ces mots paralysants, car qui est contre l’excellence?), valorise des monstres capables de faire des choses inhumaines à leurs semblables.

C’est le règne de la petite différence narcissique pour se démarquer et briguer, si ce n’est une place, au moins du prestige. Arrivisme pour quelques privilèges momentanés. Esprit de contre-maître. Être plus royaliste que le roi. Promotion de la concurrence et de la surveillance. Pédagogie par pressions, injonctions infantilisantes et fausses évidences. Comme les adultes gestionnaires nous assènent à longueur d’ondes que Nous-sommes-tous-comptables-de-la dette-publique et que si nous n’avons pas (encore) compris les efforts à consentir, ce n’est pas grave : on va nous -expliquer (l’État paternaliste est patient face aux tumultes de ses enfants). Le professeur est convoqué pour ajustement (structurel) : « Il faut que vous fassiez du théâtre, face aux élèves, c’est une posture que vous devez adopter et je sens que vous ne l’avez pas adoptée » – « On sent votre faiblesse de caractère dès qu’on vous voit : les élèves en profitent ». Une situation qui favorise évidemment les discriminations en tout genre puisque la violence se fait telle qu’il vaut mieux rentrer dans le rang pour ne pas se faire recadrer, corriger, réprimander.

Ainsi, le bon sens des professeurs bataille contre le non-sens déterminé par la grammaire dominante : une pédagogie du redressement perpétuel que l’on croise à présent dans toutes les administrations, comme sur tous les plateaux TV peuplés d’experts en gestion.

Robert Doisneau, La Maîtresse d’école devant ses élèves, 1950

Le C’est comme ça servi aux enfants est ici servi aux professeurs. Eux ne peuvent pas répondre Pourquoi ? Ils sont refoulés par l’ordre du régime d’obéissance se confondant avec celui du devoir professionnel. La vocation du professeur. La règle ? Rester sur les créneaux de l’administration, courroie du néolibéralisme. Fais-moi peur ! est un Pourquoi ?

Ainsi, le bon sens des professeurs bataille contre le non-sens déterminé par la grammaire dominante : une pédagogie du redressement perpétuel que l’on croise à présent dans toutes les administrations, comme sur tous les plateaux TV peuplés d’experts en gestion. Avec cela de paradoxal dans l’Education Nationale que les professeurs en charge de la pédagogie des savoirs sont régentés par des normes – libérales – disciplinant leurs méthodes, atomisant leur statut, éparpillant leur conscience.

Dressage par le normal

Les mots illustrent l’ampleur du pouvoir ; la violence du langage dit la domination de classe. L’ordre des choses se maintient aussi par le consentement. Pour que le consentement soit actif, on crée les conditions de la passivité. C’est ce qu’on pose comme l’hégémonie distillée par un ensemble d’agents imprimant la direction vers le normal. En cela, le rôle de l’école est central.

Il y a une énergie disponible qui est aujourd’hui diluée et captée par le camp hégémonique. La reconfiguration de l’Education Nationale y participe largement. Le règne de la passivité est d’abord véhiculé à l’échelle de l’administration et des sachants qu’elle doit tenir. Il est évident que quand le dispositif présuppose que l’un sait (le ministère, le rectorat, l’administration) et que l’autre non (le passeur-professeur), la formation de citoyens critiques et actifs ne peut pas exister car cette façon de concevoir le travail – dans la docilité qui implique de ne pas interroger « la manière de penser et de faire de la pensée un usage final » (E. Kant, Critique de la faculté de Juger, Paragraphe 40, Les trois maximes de la pensée) – se répercute mécaniquement du haut vers le bas.

Les usages et les attitudes adoptés à marche forcée – les conditions matérielles y obligent – par le corps enseignant égraine l’individualisme (la dérive de l’égoïsme), celle des chefs, au détriment de l’individualité, cet acquis historique de l’autonomie critique au sein de la communauté. Si on estime que certains ne sont pas aptes à être libres, on oublie qu’être adulte c’est maîtriser ses pulsions et penser contre soi-même. Et que pour y parvenir il faut fournir un effort visant à actualiser son potentiel et ainsi contrarier notre état de nature originel5 : le plein exercice de la liberté est en soi un exercice forcément contrariant. En d’autres termes, il n’y a que dans des situations dans lesquelles on nous met en état de liberté qu’il est possible de l’expérimenter et donc de s’améliorer.

Robert Doisneau, 1956 : des enfants tendent leur assiette dans le réfectoire d’une colonie de vacances (GAMMA-RAPHO)

Toute la formation du citoyen devrait reposer sur cet impératif qu’il faut côtoyer la liberté – comprise comme processus de dépassement constant par l’effort d’actualisation à fournir donc – pour être en mesure de l’exercer par la suite. Mais si les passeurs en charge de convoquer cette image démocratique sont eux-mêmes privés de tout pouvoir sur la direction que prend leur travail, la tâche devient plus que difficile : simplement impossible. C’est le retour à l’inné qui naturalise les capacités des individus pour justifier un « racisme d’intelligence » (Cf. P. Bourdieu) disant qu’il y a effectivement des personnes nées pour gouverner et d’autres nées pour être gouvernées.

Renouer avec la réalité

Cependant, tenons-nous loin de tout idéalisme. Il ne s’agit bien évidemment pas que d’un problème de principes ou de pédagogie. Il ne suffit pas de dire qu’il faut conjuguer l’observation, la critique et l’analyse pour défendre l’autonomie des questionnements, ainsi que March Bloch le défend. Que le professeur doit être le passeur de la méthode historique tendant à expliquer et comprendre au lieu de juger. Il ne suffit pas de considérer, avec Jacques Rancière (Cf. Le maître ignorant, 1982) et Joseph Jacotot (Cf. Enseignement universel. Langue maternelle, 1823), que « toutes les intelligences sont égales ». Que par conséquent « l’égalité [ou liberté] est un principe déjà-là, dont on part et qu’on essaye de vérifier ». Un processus donc qui vise à la constitution d’un monde où nous sommes tous censés avoir la même capacité à décider ; où « chacun exerce un pouvoir au nom de la capacité de tout le monde à gouverner » et où cette capacité est « reconnue à tout le monde ».

Ce que nous pensons et disons est défini par ce que nous voyons et vivons. Et notre capacité à mettre des mots sur ce qui nous entoure est déterminée par le discours dominant. Celui-ci agence notre perception, notre ressenti, de telle manière que nous ne pouvons que difficilement voir au-delà sans une intervention extérieure.

L’école laïque a été un îlot émancipateur. Dans la phase historique précise de l’essor de l’industrie qui demandait de la main d’œuvre hautement qualifiée (Cf. Pl. Nizan, Antoine Bloyé, 1933). Sous le coup des délocalisations (rendues possibles par les traités de libre échange supranationaux) et des progrès techniques appliqués pour supprimer certains emplois (compression de la masse salariale oblige), l’Education Nationale arrive au bout de sa propre logique économique d’enrôlement et de recyclage des « surplus de classe » (Cf. M. Clouscard). Zone industrielle en déshérence reconvertie en parc de gardiennage6 où règnent déresponsabilisation de ses acteurs et mise au pas (cloche et rang) des futurs citoyens en charge de la production.

Elle devient, plus que jamais, le fleuron de l’hypocrisie mondaine. Ses campagnes de communication visant à justifier le chambardement (secondairement à canaliser les troupes) n’y feront rien. Les Journées de l’innovation « pour préparer l’école de demain » auront beau brandir leurs totems magiques de l’« excellence », du « numérique », de « l’expérimentation », l’école d’aujourd’hui n’est même plus capable de reconduire le rêve libéral (carotte de l’âne battu) du « gravir les échelons »7. L’utilité structurelle n’y est plus. De fait, aucune remise en cause de la répartition du pouvoir dans la société, de la reproduction de classe, de la fixation d’un ordre, n’est envisageable dans ces conditions. C’est la grande tendance de notre époque dont la destruction du statut de la fonction publique (l’emploi à vie), avec la réforme Blanquer de 2017, se fait directement l’écho.

Les Journées de l’innovation « pour préparer l’école de demain » auront beau brandir leurs totems magiques de l’« excellence », du « numérique », de « l’expérimentation », l’école d’aujourd’hui n’est même plus capable de reconduire le rêve libéral (carotte de l’âne battu) du « gravir les échelons ».

Robert Doisneau, Les Pieds au mur, 1937

La mise en place de la rupture conventionnelle qui accompagne cette réforme permet de réprimer allégrement, du moins d’intimider, puisque le manque d’effectif tempère son application. De là, sans doute, le « Qu’allez-vous dire là ! Non non, ne démissionnez pas, et puis, vous savez, il n’y a pas de travail pour les gens comme vous de nos jours… » du principal de Grégoire Samson. Cela dit, la liberté de parole à l’extérieur des classes est grandement régentée par des administrations de plus en plus autonomes : le proviseur est désormais l’employeur direct. Comme nous l’apprend le précieux témoignage, la pression vient plus de lui que de l’inspecteur. La suppression du Capes ajoute une couche à cette déstabilisation d’une République censée garantir la cohésion nationale dans l’égalité. Il n’y a plus de concours cadre sanctionnant l’étudiant à l’oral sur la base d’épreuves disciplinaires évaluant ses capacités (la titularisation), mais un entretien d’embauche ayant pour curseur la motivation du candidat, tout comme dans le privé. Ce qui fait ressembler ce modèle d’embauche à l’entretien du contractuel8.

Cette nouvelle façon de recruter préfigure une modification sociale et idéologique profonde du corps enseignant9 puisqu’il permet une inclusion par le haut d’éléments jusque-là exclus de ce secteur de la société. La pédagogie publique, notamment en Lettres et en Sciences humaines, va progressivement basculer dans l’escarcelle des enfants de la bourgeoisie d’affaires qui, jusque-là, se contentait de placer ses rejetons dans la marmite des EM (école de commerce). Les convertis au marketing (et autres cadres reconvertis à la recherche de sens et faisant valoir leur expérience de parent pour vendre leurs capacités pédagogiques), de fait parachutés à la tête de classes entières, auront tôt fait de mettre les humanités au service de la logique d’entreprise : améliorer la communication, la participation des employés, la résolution des conflits sociaux, etc.

Cette dérégulation de l’Education nationale sert les besoins directs d’une reproduction sociale en même temps que ceux d’une industrie à la recherche de méthodes de perfectionnement de ses rendements. Maximisation des profits et nouveau mode de recyclage de classe sont ainsi les motivations des réformes.

L’atomisation des souverainetés

Le BAC avait déjà été décentralisé. Il n’y a désormais plus d’épreuve nationale puisque ce sont les épreuves au contrôle continu qui font dépendre chaque BAC de la région et du lycée dans lequel l’élève se trouve : il y a autant de variantes du BAC que de lycées. Et l’on sait à quel point le déséquilibre des financements (les régions sont en concurrence, les établissements également) plonge dans le bourbier de la détermination sociale des pans entiers du territoire.

Des mots d’Édouard Philippe10, c’est l’héritage girondin qui préside à cette destruction de la République une et indivisible. Gouvernement d’une fraction de la bourgeoise, celle des affaires supranationales, opposée à la vieille élite intellectuelle (celle d’une tradition, d’une culture, d’un héritage), son but avoué est de table-raser tout ce qui fonde notre souveraineté en tant que citoyen et producteur. Tout ce qui maintient en vie la communauté nationale fondée sur le pacte jacobin. À savoir les acquis à prolonger : le régime général de la sécurité sociale (Retraites, Assurance maladie, Allocations familiales), l’Assurance chômage, le statut de la fonction publique et les statuts particuliers (cheminots, etc.), les services publics abreuvés des cotisations et rognés par les exonérations patronales, la décentralisation organisée sur le territoire national au travers des collectivités territoriales (qui ont connu une baisse des dotations historique sous Hollande) ou le code du travail (les lois travail I & II des gouvernements Hollande puis Macron).

Robert Doisneau, L’information scolaire, Rue Buffon, Paris Ve, 1956

De la santé à l’école, en passant par le transport, les grands corps d’État s’effondrent au profit d’une recomposition territoriale s’épanouissant dans le cadre des traités européens. C’est le fédéralisme européen, ou l’euro-régionalisme, qui vient remplacer le cadre d’une République [sociale] dont les piliers sont les conquêtes du mouvement social. Cet euro-fédéralisme est la forme institutionnelle que prend le régime commercial du libre-échange européen (compétitivité sans fin), de la liberté des investissements directs à l’étranger (les délocalisations) et de la déréglementation financière (surveillance des marchés à taux). Cette zone de non-droit des nations (elles n’ont plus le droit de cité) institue le pouvoir actionnarial sur le privé et ses modes sur les politiques publiques, institue la rentabilité actionnariale pour tous les aspects de la société (les 15%) et fait du salariat la variable d’ajustement des politiques de rigueur.

L’importance de brosser ce tableau général, bien que schématiquement, réside dans l’urgence de poser un jalon sans lequel aucune amorce susceptible de modifier le rapport de force ne pourra prendre essor. Ce jalon est celui de l’identification de la fausse conscience : celle qui trompe nos intérêts parce que la vision d’ensemble est absente. Celle qui, par exemple, fait voter le corps enseignant à 38 % pour Macron en 2017 (50 % pour les agrégés)11. Un président qui ne représente même pas 10 millions des 48 millions d’inscrits sur les listes électorales au premier tour en 202212 !

Lorsque l’on prend les réformes les unes après les autres sans comprendre qu’elles se supportent mutuellement comme les éléments préparés en amont d’une charpente (les entraits, bases de la structure, les pannes sablières, les poinçons, l’arbalétrier dessinant les pentes, les pannes intermédiaires, la panne faîtière surmontant le tout, les chevrons et les lattages permettant de couvrir le toit) ; si l’on ne comprend pas qu’elles sont toutes les parties interdépendantes d’une vision portée par une classe sociale organisée donc, réajustant à sa guise l’éducation selon des principes idéologiques et les impératifs productifs, la partie est perdue d’avance.

On le voit nettement à présent. Le bloc d’extrême centre de Macron, creuset de la tempérance dont on ne peut trop s’éloigner au risque de passer pour un radical ou un idéaliste, capitalise sur la dépolitisation et la non compréhension du monde social. Et peu importe le niveau de certification. C’est la conscience de notre appartenance de classe, par conséquent de la place que l’on occupe dans la division du travail, qui détermine notre lucidité à savoir où se situent nos intérêts.

Alors que l’écart entre un cadre (des couches moyennes) et un employé est bien plus ténu qu’entre un bourgeois et un cadre, ceux-ci, espérant une part d’un gâteau avarié, continuent encore à légitimer leurs bourreaux.

Ne pas se tromper de combat

Face à une bourgeoisie d’affaires prenant la direction pratique des buts de l’école, créant une précarité extrême (physique et psychologique) et accentuant les inégalités (entre travailleurs et entre élèves), en revenir au créneau idéaliste de l’ancienne bourgeoisie culturelle ne sera d’aucune utilité13 (Cf. Pl. Nizan, Les Chiens de garde, 1932). Le concours, par exemple, n’est qu’une abstraction égalitaire, soit l’inverse de l’égalité. Le défendre reviendrait à justifier une arme majeure de la reproduction sociale. Car le concours est une forme de cooptation (Cf. P. Bourdieu) naïve14 (Cf. M. Clouscard) intégrée à un système scolaire qui repose sur un système de codes. C’est en fait le meilleur moyen de vérifier l’assimilation de ces codes. Autrement dit, de sélectionner les individus les plus aptes à valoriser les bons usages idéologiques en découlant15 et non pas les plus en capacité de mener une réflexion de fond afin de déboulonner préjugés et fausses évidences (l’illégitime).

Nous l’avons tous ressenti à un moment ou à un autre (pour moi ce fut le cas lors de l’obtention de ma bourse doctorale). Mais, et comme parvenus de classe notamment, nous avons consenti et intégré ce processus comme normal, car il est difficile de remettre en cause des années d’efforts, de sacrifices, d’humiliations, et le peu de reconnaissance sociale que l’on a pu en retirer. Ce serait s’attaquer aux fondements d’une vocation très mal bâtie.

En résumé, être certifié ou agrégé ne garantit ni d’être un bon professeur (un agent apte à transmettre le bon usage des connaissances pour remettre en cause l’illégitime), ni d’être un bon chercheur (un agent apte à produire une pensée théorique intéressante et socialement utile). Ou : de très bons professeurs et chercheurs contractuels existent. L’agrégation a plus tendance à créer des « techniciens disciplinaires » plutôt que des agents en capacité de produire du neuf et du rigoureux (scientifiquement et pédagogiquement)16. En fait, les concours légitiment doublement. Évidemment vers l’extérieur, aux yeux de la société, mais encore intérieurement, puisqu’en masquant le rapport de « mise au pas » par les codes à maîtriser, ils persuadent ceux qui sont programmés pour cette voie de leur supériorité intellectuelle. Le concours rend tenable le rapport idéologique à la réussite en validant les avantages récoltés grâce aux privilèges sociaux de départ.

Le concours, par exemple, n’est qu’une abstraction égalitaire, soit l’inverse de l’égalité. Le défendre reviendrait à justifier une arme majeure de la reproduction sociale. Car le concours est une forme de cooptation naïve intégrée à un système scolaire qui repose sur un système de codes.

Robert Doisneau, La Colonie de vacances, vers 1950

Au niveau supérieur, la cooptation prouve le mérite de la classe dirigeante à être là où elle est : à la direction des affaires. Le mécanisme est pervers : mises sous tutelle d’acteurs jouissant de l’étiquette du « concours mondain », les classes laborieuses consentent à la primauté de la parole d’experts – tous spécialistes en leur monde, qui peuvent d’ailleurs se dispenser de penser (reconduire les codes est suffisant). Amputées de leur capacité à mener une réflexion pleinement indépendante pour agir dans telle ou telle direction, elles ne sont plus représentées17. Et moins elles sont représentées, plus on parle en leur nom. Dès l’école, les classes laborieuses sont donc insidieusement dépossédées de leur rapport au politique.

La boussole de l’action : le pouvoir

Il y a à faire pour renverser la tendance. À savoir subvertir cette institution toute entière tournée vers la reproduction sociale, comme nous avons su le faire – et par ce nous il faut entendre les travailleurs organisés en mouvement – pour le régime général de la sécurité sociale, les allocations familiales ou l’assurance chômage18.

Thurston Hopkins, 1954

Il faut remettre à l’agenda la question du pouvoir. La vraie avancée serait de reconquérir la souveraineté sur le travail et la nation (entendre par là le maillage institutionnel garantissant l’égalité sur le territoire). Puisque le pouvoir politique du corps enseignant (et des personnels en général) a été remplacé par le pouvoir gestionnaire des directions, des proviseurs ou des présidents (d’universités), l’objectif serait dans un premier temps de renforcer la profession par des statuts protégés des manières du marché. Ce qui jetterait les bases du contre-pouvoir souhaité par l’auteur du témoignage.

Porter la titularisation massive de tous les contractuels de l’Education nationale, du supérieur et de la recherche, permettrait d’impulser une réelle dynamique. D’une part parce que cette revendication dit : « le salaire doit être détaché du marché et de ses normes managériales : c’est un droit politique attaché à la personne sous contrôle des professions concernées et des usagers du service public ». D’autre part parce qu’elle a la vertu d’intégrer des éléments compétents qui n’ont actuellement aucune chance de rejoindre la fonction publique de par leur position sociale. C’est l’extension concrète du salaire à la qualification (attaché à la personne comme droit politique), bien au-delà du pré-carré des « programmés pour » ou des parvenus.

Enfin, cette revendication pose la question de l’encadrement, de l’inspection, du mode de financement19, des normes pour qualifier les futurs travailleurs de l’éducation et des normes pédagogiques de la transmission des savoirs.

Bref, il s’agit du pouvoir : qui est habilité à décider ? Une administration lointaine, dont l’hostilité est alimentée par cette distance, ou les premiers concernés ?

Alaoui O.

  • 1 D’après des chiffres très officiels : https://www.aefinfo.fr/depeche/661708-en-5-ans-la-part-de-contractuels-a-l-education-nationale-est-passee-de-145-a-22
  • 2 La dette publique c’est un peu moins de 95% du PIB, tandis que la privée s’élève à 150 % du PIB et est capable d’entraîner des crises financières ainsi que son lot de banqueroutes : https://www.cgt.fr/actualites/france/finance/dette-publique-dette-privee#:~:text=On%20entend%20constamment%20parler%20de,montre%20le%20graphique%20plus%20bas.
  • 3 La norme des 15% Return on Equity (retour sur investissement), pas toujours atteinte, est surtout un formidable moyen de pression sur les entreprises pour dégager un maximum de profits : https://www.youtube.com/watch?v=c2cmK1di-t4&t=178s
  • 4 Il est montré qu’un 1Є investi dans le public rapporte jusqu’à 2Є en richesse directe à la collectivité.
  • 5 « L’éducation vise à redresser cet état de nature voué au « principe de plaisir ». Par l’apprentissage de la cité et du métier, le corps doit apprendre à se soumettre au procès de production. L’éducation politique du corps consiste à soumettre le « principe de plaisir » au principe de réalité. Dans le système capitaliste, ce travail ne doit pas être fait : le droit naturel doit se prolonger en irresponsabilité civique. C’est le dressage à la consommation, l’éducation à la « société de consommation » qui sera libérale, permissive, libertaire. C’est la toute puissance du « principe de plaisir ». M. Clouscard, Le capitalisme de la séduction, (rééd.) 2015
  • 6 On a vu à quel point l’école avait été utile à la relance de l’effort productif suite à sa suspension partielle. La réouverture et son maintien coûte que coûte ont permis de relancer l’économie au moment voulu. Car pour soutenir la relance des profits d’un capitalisme en crise (de surproduction et de circulation des marchandises), de fait redynamisé par un Covid tombant à pic pour justifier des licenciements, la contraction des salaires, le contrôle de l’espace public, l’accélération de la mutation numérique et les milliards des plans de relance, les enfants des classes laborieuses devaient être gardés
  • 7 En France, les 10 % les plus riches qui disposent de 60% du patrimoine (immobilier et financier) continuent à s’enrichir, tandis que les profits des 1 %, possédant 25% de ce patrimoine, explosent. Il y a bien une tendance à l’hyper concentration du patrimoine financier : les 5% les plus riches en détiennent la moitié, alors qu’il y a deux fois moins d’actionnaires individuels que dans les années 1990. En même temps que le pouvoir des monopoles financiers (comme BlackRock) s’affirme, l’immobilité sociale progresse ; « il vaut mieux bien naître que bien travailler ». « C’est quoi être riche ? », de L’observatoire des inégalités. Voir aussi : https://www.youtube.com/watch?v=wTqVadH3dtM&list=PLXJa1eyN_t2lX3UvuKYZtrVnqA7dC35Jl
  • 8 Pour rappel, 25 % des professeurs de l’enseignement supérieur sont contractuels : https://publication.enseignementsup-recherche.gouv.fr/eesr/FR/T579/les_personnels_enseignants_de_l_enseignement_superieur_public_sous_tutelle_du_mesri/
  • 9 Le job dating de l’académie de Versailles visant au recrutement de 1300 professeurs contractuels est symptomatique : https://www.lesechos.fr/politique-societe/societe/recrutement-denseignants-dans-lacademie-de-versailles-du-job-dating-a-grande-echelle-1407912
  • 10 Allocution du 04 avril 2018 : « Un impact girondin appliqué au territoire en suivant les recommandations du conseil d’État pour l’efficacité »
  • 11 D’après Les enseignants entre combativité, apathie et sirènes managériales : https://www.monde-diplomatique.fr/2021/05/JOURDAIN/63079
  • 12 Voir : https://www.resultats-elections.interieur.gouv.fr/presidentielle-2022/FE.html
  • 13 Jusque dans les années 1980 où la figure de l’intellectuel public issue de la bourgeoisie culturelle (type Sartre) était structurante, les individus cooptés par cette classe décidaient de qui est intellectuel. Pratique d’auto-engendrement ; de reconduction du même qui était sous-tendu par toute une série de certifications
  • 14 Le terme de naïf permet de différencier ce type (institutionnel) de cooptation d’un autre forcément sous-tendu. Une stratégie de reproduction de classe plus ou moins consciente qui peut se décliner sous plusieurs aspects. Il y a d’abord une imitation, malgré soi, du milieu socio-économique et culturel. Tout ce qui permet ensuite d’envisager les concours avec plus de sérénité : l’aide directe de la famille comme l’aide à la maison ou les cours particuliers. Ensuite, la manière plus volontariste passant par la rencontre et le réseautage sur le lieu d’étude, pratique dépendant de son rapport à la langue (capacité rhétorique) et à la tenue du corps.
  • 15 Le par cœur sans dépassement nécessaire, le cloisonnement disciplinaire sans moment de synthèse totalisante, l’effacement de la contradiction raisonnée au profit d’un relativisme de la différence (fausse tolérance), la hiérarchisation méritocratique naturalisant les capacités de l’élève, …
  • 16 L’agrégé est généralement affecté à des classes préparatoires aux grandes écoles et dans les sections de techniciens supérieurs. Il est le rouage sélectif par excellence et son devoir d’« actualiser et [de] compléter ses connaissances grâce à la formation continue » n’est que formel
  • 17 L’exemple de la représentativité de l’assemblée est évocateur : les ouvriers (20 % de la population) y sont exclus et les employés (26 % de la population) présents à 5 %, tandis que les cadres (20 % de la population) tiennent 75 % des sièges : https://www.youtube.com/watch?v=_MfbgkePqTg&t=3093s
  • 18 Voir les travaux de Bernard Friot et du Réseau Salariat sur l’origine, l’héritage et la logique proprement révolutionnaire du régime de la sécurité sociale ainsi que du statut de fonctionnaire. En travail. Conversation sur le communisme, 2021. Une bonne introduction : https://www.youtube.com/watch?v=NX4YRws5PJw
  • 19 Endettement sur les marchés ou subvention par la cotisation patronale, cette richesse socialisée et réinvestie selon les objectifs que s’est donnée la société ? Partenariats avec le privé débouchant sur un pouvoir de décision du patronat au sein des établissements (comme c’est le cas à l’université) ou gestion collégiale par des instances de travailleurs ?