L’impossible émancipation ?

L’impossible émancipation ?

L’école au cœur du projet néolibéral

« Les systèmes scolaires sont « arrangés » pour apprendre aux jeunes « ce qu’on doit penser » et non « comment penser ». Georges Jackson, Les Frères de Soledad.

Tout part du témoignage sous psychotrope d’un jeune professeur qui a été publié le 08 juin 2022 ici-même (Cf. Fais-moi peur !). Son récit d’expérience – véhicule de son vécu – nous fait traverser le miroir derrière lequel se griment les arbitraires du réel. Il pointe les dysfonctionnements structurels d’une Education Nationale asphyxiée par des méthodes managériales entraînant désordres psychiques, physiques et sociaux.

Le nouveau monde qu’explore l’auteur est un cauchemar implacable plein de vérités en soi indéboulonnables. Ces choses-telles-quelles-sont, reflets d’une organisation socioprofessionnelle défaillante, mais légitimée par un jeu de langage qui attribue les rôles et les usages, les distances et les limites. Mettre le rêve des gestionnaires à nu et que reste t-il ? Notre réel. Cauchemar de la censure et de toutes critiques désarmées.

Préambule : la démarche

Justement, dans le cadre de ce réarmement des consciences critiques, les témoignages sont le premier véhicule de nos efforts. Ils sont l’acte d’assumer tout le tragique de l’existence pour influer positivement sur son cours. Ces paroles, recueillies dans un contexte particulier, sont la matière première indispensable à toute réflexion puisqu’elles fixent en images des pratiques, des fonctionnements et des usages imprimés de volontés.

M’inscrivant dans la démarche de la revue, à savoir diagnostiquer les causes pour mieux viser la transformation du réel – trancher ce qui doit l’être, préserver ce qui peut l’être – , et au vu du pouvoir révélateur d’un tel texte, je voulais prolonger ce vécu du cadre général qui l’a rendu possible. De quoi cet état de délabrement de haute intensité est-il le nom ? Il fallait redonner une forme cohérente à ces pièces du mal-être. Il fallait esquisser la cohérence d’ensemble de la vision néolibérale pour l’éducation de la société. Et par là même égrainer quelques possibilités de dépasser l’état de stupeur ; pour ne pas stagner dans l’incompréhension, la désorientation, l’atonie, la simple compassion ou la solidarité de circonstance. Pour avoir une chance de mener la contre-offensive.

Ce serait faire peu de cas du potentiel stimulant de nos paroles libérées. Parce qu’à quoi servirait cette libération si ce n’était pour agir sur nos conditions d’existence ?

Dette et recouvrement

Aujourd’hui, l’éducation, comme tout le secteur public qui n’a pas été encore totalement remis au privé, n’échappe pas au flux de la marchandisation. C’est-à-dire qu’elle est frappée d’une sorte d’imitation des façons de faire du marché au travers des objectifs strictement économiques. La clef de voûte de cette logique est la réduction des coûts. Ce qui en découle ? Une évaluation par la quantité de la production publique, sans gage de qualité. On le voit dès l’école avec les classes surchargées permettant des coupes dans la masse salariale. On le voit dans le secondaire (collège-lycée) avec l’augmentation de l’embauche des contractuels faisant 8 % des professeurs et 22 % de tous les personnels confondus1. On le voit encore à l’Université avec la logique des publications à outrance pour classer le chercheur, classer son laboratoire et classer son université dans les grands classements internationaux de type Shangaï.

L’aiguillon de cette marche forcée, c’est le contrôle de la dette publique. On dira même par la dette publique devenue outil d’imposition des « normes » de l’Union Européenne servant les marchés de capitaux. C’est un invariant politique, un sacerdoce visant à soumettre le public aux finalités du Capital. Ce qu’il dit c’est « rentabilité » (de l’action publique) et « variable d’ajustement » (les salariés). D’où le fait que ce gouvernement, dans le sillage des précédents, s’attaque au statut du fonctionnaire qui attache le salaire à la personne et non au poste de travail. À ce statut qui institue un salaire comme droit politique. D’où, aussi, le recours aux armées de contractuels, masse indifférenciée ajustable aux raisons du marché. Car le marché a ses raisons que le salariat ignore.

Robert Doisneau, La voiture fondue, Porte d’Orléans, juillet 1944

Bref, c’est-ainsi, c’est-comme-ça, la-dette-publique-c’est-mal, mais pas la privée, bien plus conséquente et instable2. Un emprunt dans le privé est plus onéreux et multiplie mécaniquement le prix d’un hôpital ou d’une école parce qu’il faut satisfaire les normes de rentabilité des actionnaires3. La réduire veut en fait dire emprunter sur le marché privé pour engraisser le privé : les monopoles d’une classe dirigeante supranationale.

Le recouvrement se fait par l’inversion de la réalité. Pour eux, l’investissement fait la dette et c’est celle-ci qui ferme les lits d’hôpitaux, les écoles, les crèches. Tout ça est mal géré. En déficit. Il y a trop de dépenses (mais combien de recettes4?). Alors il faut fermer et réduire les effectifs pour créer plus d’hôpitaux, d’écoles et de crèches. Plus tard. Quand tout sera stabilisé. Parce qu’en attendant il faut pondérer, équilibrer et surveiller par la création de postes de gestionnaires versant dans l’efficace (de la rentabilité). Démocratie des cadres, ces nouvelles couches moyennes (Cf. M. Clouscard) – « agents dominés de la domination », mieux payés que les salariés mais paradoxalement en pleine phase de précarisation. Comme dans l’arène politique : ni droite, ni gauche, il faut gérer ce qui est en place par une armée d’intermédiaires serviles à l’Assemblée (les députés playmobiles dit Ruffin) et dans les ministères.

Délitement moral d’un corps social

Il fallait poser la base : les normes ce n’est pas de la politique, c’est de la gestion. Et la gestion sans cadre politique national (direction collectivement délibérée) détruit les qualités morales fondant notre humanité. Le témoignage le dévoile en images. La sélection, par souci d’excellence (un autre de ces mots paralysants, car qui est contre l’excellence?), valorise des monstres capables de faire des choses inhumaines à leurs semblables.

C’est le règne de la petite différence narcissique pour se démarquer et briguer, si ce n’est une place, au moins du prestige. Arrivisme pour quelques privilèges momentanés. Esprit de contre-maître. Être plus royaliste que le roi. Promotion de la concurrence et de la surveillance. Pédagogie par pressions, injonctions infantilisantes et fausses évidences. Comme les adultes gestionnaires nous assènent à longueur d’ondes que Nous-sommes-tous-comptables-de-la dette-publique et que si nous n’avons pas (encore) compris les efforts à consentir, ce n’est pas grave : on va nous -expliquer (l’État paternaliste est patient face aux tumultes de ses enfants). Le professeur est convoqué pour ajustement (structurel) : « Il faut que vous fassiez du théâtre, face aux élèves, c’est une posture que vous devez adopter et je sens que vous ne l’avez pas adoptée » – « On sent votre faiblesse de caractère dès qu’on vous voit : les élèves en profitent ». Une situation qui favorise évidemment les discriminations en tout genre puisque la violence se fait telle qu’il vaut mieux rentrer dans le rang pour ne pas se faire recadrer, corriger, réprimander.

Ainsi, le bon sens des professeurs bataille contre le non-sens déterminé par la grammaire dominante : une pédagogie du redressement perpétuel que l’on croise à présent dans toutes les administrations, comme sur tous les plateaux TV peuplés d’experts en gestion.

Robert Doisneau, La Maîtresse d’école devant ses élèves, 1950

Le C’est comme ça servi aux enfants est ici servi aux professeurs. Eux ne peuvent pas répondre Pourquoi ? Ils sont refoulés par l’ordre du régime d’obéissance se confondant avec celui du devoir professionnel. La vocation du professeur. La règle ? Rester sur les créneaux de l’administration, courroie du néolibéralisme. Fais-moi peur ! est un Pourquoi ?

Ainsi, le bon sens des professeurs bataille contre le non-sens déterminé par la grammaire dominante : une pédagogie du redressement perpétuel que l’on croise à présent dans toutes les administrations, comme sur tous les plateaux TV peuplés d’experts en gestion. Avec cela de paradoxal dans l’Education Nationale que les professeurs en charge de la pédagogie des savoirs sont régentés par des normes – libérales – disciplinant leurs méthodes, atomisant leur statut, éparpillant leur conscience.

Dressage par le normal

Les mots illustrent l’ampleur du pouvoir ; la violence du langage dit la domination de classe. L’ordre des choses se maintient aussi par le consentement. Pour que le consentement soit actif, on crée les conditions de la passivité. C’est ce qu’on pose comme l’hégémonie distillée par un ensemble d’agents imprimant la direction vers le normal. En cela, le rôle de l’école est central.

Il y a une énergie disponible qui est aujourd’hui diluée et captée par le camp hégémonique. La reconfiguration de l’Education Nationale y participe largement. Le règne de la passivité est d’abord véhiculé à l’échelle de l’administration et des sachants qu’elle doit tenir. Il est évident que quand le dispositif présuppose que l’un sait (le ministère, le rectorat, l’administration) et que l’autre non (le passeur-professeur), la formation de citoyens critiques et actifs ne peut pas exister car cette façon de concevoir le travail – dans la docilité qui implique de ne pas interroger « la manière de penser et de faire de la pensée un usage final » (E. Kant, Critique de la faculté de Juger, Paragraphe 40, Les trois maximes de la pensée) – se répercute mécaniquement du haut vers le bas.

Les usages et les attitudes adoptés à marche forcée – les conditions matérielles y obligent – par le corps enseignant égraine l’individualisme (la dérive de l’égoïsme), celle des chefs, au détriment de l’individualité, cet acquis historique de l’autonomie critique au sein de la communauté. Si on estime que certains ne sont pas aptes à être libres, on oublie qu’être adulte c’est maîtriser ses pulsions et penser contre soi-même. Et que pour y parvenir il faut fournir un effort visant à actualiser son potentiel et ainsi contrarier notre état de nature originel5 : le plein exercice de la liberté est en soi un exercice forcément contrariant. En d’autres termes, il n’y a que dans des situations dans lesquelles on nous met en état de liberté qu’il est possible de l’expérimenter et donc de s’améliorer.

Robert Doisneau, 1956 : des enfants tendent leur assiette dans le réfectoire d’une colonie de vacances (GAMMA-RAPHO)

Toute la formation du citoyen devrait reposer sur cet impératif qu’il faut côtoyer la liberté – comprise comme processus de dépassement constant par l’effort d’actualisation à fournir donc – pour être en mesure de l’exercer par la suite. Mais si les passeurs en charge de convoquer cette image démocratique sont eux-mêmes privés de tout pouvoir sur la direction que prend leur travail, la tâche devient plus que difficile : simplement impossible. C’est le retour à l’inné qui naturalise les capacités des individus pour justifier un « racisme d’intelligence » (Cf. P. Bourdieu) disant qu’il y a effectivement des personnes nées pour gouverner et d’autres nées pour être gouvernées.

Renouer avec la réalité

Cependant, tenons-nous loin de tout idéalisme. Il ne s’agit bien évidemment pas que d’un problème de principes ou de pédagogie. Il ne suffit pas de dire qu’il faut conjuguer l’observation, la critique et l’analyse pour défendre l’autonomie des questionnements, ainsi que March Bloch le défend. Que le professeur doit être le passeur de la méthode historique tendant à expliquer et comprendre au lieu de juger. Il ne suffit pas de considérer, avec Jacques Rancière (Cf. Le maître ignorant, 1982) et Joseph Jacotot (Cf. Enseignement universel. Langue maternelle, 1823), que « toutes les intelligences sont égales ». Que par conséquent « l’égalité [ou liberté] est un principe déjà-là, dont on part et qu’on essaye de vérifier ». Un processus donc qui vise à la constitution d’un monde où nous sommes tous censés avoir la même capacité à décider ; où « chacun exerce un pouvoir au nom de la capacité de tout le monde à gouverner » et où cette capacité est « reconnue à tout le monde ».

Ce que nous pensons et disons est défini par ce que nous voyons et vivons. Et notre capacité à mettre des mots sur ce qui nous entoure est déterminée par le discours dominant. Celui-ci agence notre perception, notre ressenti, de telle manière que nous ne pouvons que difficilement voir au-delà sans une intervention extérieure.

L’école laïque a été un îlot émancipateur. Dans la phase historique précise de l’essor de l’industrie qui demandait de la main d’œuvre hautement qualifiée (Cf. Pl. Nizan, Antoine Bloyé, 1933). Sous le coup des délocalisations (rendues possibles par les traités de libre échange supranationaux) et des progrès techniques appliqués pour supprimer certains emplois (compression de la masse salariale oblige), l’Education Nationale arrive au bout de sa propre logique économique d’enrôlement et de recyclage des « surplus de classe » (Cf. M. Clouscard). Zone industrielle en déshérence reconvertie en parc de gardiennage6 où règnent déresponsabilisation de ses acteurs et mise au pas (cloche et rang) des futurs citoyens en charge de la production.

Elle devient, plus que jamais, le fleuron de l’hypocrisie mondaine. Ses campagnes de communication visant à justifier le chambardement (secondairement à canaliser les troupes) n’y feront rien. Les Journées de l’innovation « pour préparer l’école de demain » auront beau brandir leurs totems magiques de l’« excellence », du « numérique », de « l’expérimentation », l’école d’aujourd’hui n’est même plus capable de reconduire le rêve libéral (carotte de l’âne battu) du « gravir les échelons »7. L’utilité structurelle n’y est plus. De fait, aucune remise en cause de la répartition du pouvoir dans la société, de la reproduction de classe, de la fixation d’un ordre, n’est envisageable dans ces conditions. C’est la grande tendance de notre époque dont la destruction du statut de la fonction publique (l’emploi à vie), avec la réforme Blanquer de 2017, se fait directement l’écho.

Les Journées de l’innovation « pour préparer l’école de demain » auront beau brandir leurs totems magiques de l’« excellence », du « numérique », de « l’expérimentation », l’école d’aujourd’hui n’est même plus capable de reconduire le rêve libéral (carotte de l’âne battu) du « gravir les échelons ».

Robert Doisneau, Les Pieds au mur, 1937

La mise en place de la rupture conventionnelle qui accompagne cette réforme permet de réprimer allégrement, du moins d’intimider, puisque le manque d’effectif tempère son application. De là, sans doute, le « Qu’allez-vous dire là ! Non non, ne démissionnez pas, et puis, vous savez, il n’y a pas de travail pour les gens comme vous de nos jours… » du principal de Grégoire Samson. Cela dit, la liberté de parole à l’extérieur des classes est grandement régentée par des administrations de plus en plus autonomes : le proviseur est désormais l’employeur direct. Comme nous l’apprend le précieux témoignage, la pression vient plus de lui que de l’inspecteur. La suppression du Capes ajoute une couche à cette déstabilisation d’une République censée garantir la cohésion nationale dans l’égalité. Il n’y a plus de concours cadre sanctionnant l’étudiant à l’oral sur la base d’épreuves disciplinaires évaluant ses capacités (la titularisation), mais un entretien d’embauche ayant pour curseur la motivation du candidat, tout comme dans le privé. Ce qui fait ressembler ce modèle d’embauche à l’entretien du contractuel8.

Cette nouvelle façon de recruter préfigure une modification sociale et idéologique profonde du corps enseignant9 puisqu’il permet une inclusion par le haut d’éléments jusque-là exclus de ce secteur de la société. La pédagogie publique, notamment en Lettres et en Sciences humaines, va progressivement basculer dans l’escarcelle des enfants de la bourgeoisie d’affaires qui, jusque-là, se contentait de placer ses rejetons dans la marmite des EM (école de commerce). Les convertis au marketing (et autres cadres reconvertis à la recherche de sens et faisant valoir leur expérience de parent pour vendre leurs capacités pédagogiques), de fait parachutés à la tête de classes entières, auront tôt fait de mettre les humanités au service de la logique d’entreprise : améliorer la communication, la participation des employés, la résolution des conflits sociaux, etc.

Cette dérégulation de l’Education nationale sert les besoins directs d’une reproduction sociale en même temps que ceux d’une industrie à la recherche de méthodes de perfectionnement de ses rendements. Maximisation des profits et nouveau mode de recyclage de classe sont ainsi les motivations des réformes.

L’atomisation des souverainetés

Le BAC avait déjà été décentralisé. Il n’y a désormais plus d’épreuve nationale puisque ce sont les épreuves au contrôle continu qui font dépendre chaque BAC de la région et du lycée dans lequel l’élève se trouve : il y a autant de variantes du BAC que de lycées. Et l’on sait à quel point le déséquilibre des financements (les régions sont en concurrence, les établissements également) plonge dans le bourbier de la détermination sociale des pans entiers du territoire.

Des mots d’Édouard Philippe10, c’est l’héritage girondin qui préside à cette destruction de la République une et indivisible. Gouvernement d’une fraction de la bourgeoise, celle des affaires supranationales, opposée à la vieille élite intellectuelle (celle d’une tradition, d’une culture, d’un héritage), son but avoué est de table-raser tout ce qui fonde notre souveraineté en tant que citoyen et producteur. Tout ce qui maintient en vie la communauté nationale fondée sur le pacte jacobin. À savoir les acquis à prolonger : le régime général de la sécurité sociale (Retraites, Assurance maladie, Allocations familiales), l’Assurance chômage, le statut de la fonction publique et les statuts particuliers (cheminots, etc.), les services publics abreuvés des cotisations et rognés par les exonérations patronales, la décentralisation organisée sur le territoire national au travers des collectivités territoriales (qui ont connu une baisse des dotations historique sous Hollande) ou le code du travail (les lois travail I & II des gouvernements Hollande puis Macron).

Robert Doisneau, L’information scolaire, Rue Buffon, Paris Ve, 1956

De la santé à l’école, en passant par le transport, les grands corps d’État s’effondrent au profit d’une recomposition territoriale s’épanouissant dans le cadre des traités européens. C’est le fédéralisme européen, ou l’euro-régionalisme, qui vient remplacer le cadre d’une République [sociale] dont les piliers sont les conquêtes du mouvement social. Cet euro-fédéralisme est la forme institutionnelle que prend le régime commercial du libre-échange européen (compétitivité sans fin), de la liberté des investissements directs à l’étranger (les délocalisations) et de la déréglementation financière (surveillance des marchés à taux). Cette zone de non-droit des nations (elles n’ont plus le droit de cité) institue le pouvoir actionnarial sur le privé et ses modes sur les politiques publiques, institue la rentabilité actionnariale pour tous les aspects de la société (les 15%) et fait du salariat la variable d’ajustement des politiques de rigueur.

L’importance de brosser ce tableau général, bien que schématiquement, réside dans l’urgence de poser un jalon sans lequel aucune amorce susceptible de modifier le rapport de force ne pourra prendre essor. Ce jalon est celui de l’identification de la fausse conscience : celle qui trompe nos intérêts parce que la vision d’ensemble est absente. Celle qui, par exemple, fait voter le corps enseignant à 38 % pour Macron en 2017 (50 % pour les agrégés)11. Un président qui ne représente même pas 10 millions des 48 millions d’inscrits sur les listes électorales au premier tour en 202212 !

Lorsque l’on prend les réformes les unes après les autres sans comprendre qu’elles se supportent mutuellement comme les éléments préparés en amont d’une charpente (les entraits, bases de la structure, les pannes sablières, les poinçons, l’arbalétrier dessinant les pentes, les pannes intermédiaires, la panne faîtière surmontant le tout, les chevrons et les lattages permettant de couvrir le toit) ; si l’on ne comprend pas qu’elles sont toutes les parties interdépendantes d’une vision portée par une classe sociale organisée donc, réajustant à sa guise l’éducation selon des principes idéologiques et les impératifs productifs, la partie est perdue d’avance.

On le voit nettement à présent. Le bloc d’extrême centre de Macron, creuset de la tempérance dont on ne peut trop s’éloigner au risque de passer pour un radical ou un idéaliste, capitalise sur la dépolitisation et la non compréhension du monde social. Et peu importe le niveau de certification. C’est la conscience de notre appartenance de classe, par conséquent de la place que l’on occupe dans la division du travail, qui détermine notre lucidité à savoir où se situent nos intérêts.

Alors que l’écart entre un cadre (des couches moyennes) et un employé est bien plus ténu qu’entre un bourgeois et un cadre, ceux-ci, espérant une part d’un gâteau avarié, continuent encore à légitimer leurs bourreaux.

Ne pas se tromper de combat

Face à une bourgeoisie d’affaires prenant la direction pratique des buts de l’école, créant une précarité extrême (physique et psychologique) et accentuant les inégalités (entre travailleurs et entre élèves), en revenir au créneau idéaliste de l’ancienne bourgeoisie culturelle ne sera d’aucune utilité13 (Cf. Pl. Nizan, Les Chiens de garde, 1932). Le concours, par exemple, n’est qu’une abstraction égalitaire, soit l’inverse de l’égalité. Le défendre reviendrait à justifier une arme majeure de la reproduction sociale. Car le concours est une forme de cooptation (Cf. P. Bourdieu) naïve14 (Cf. M. Clouscard) intégrée à un système scolaire qui repose sur un système de codes. C’est en fait le meilleur moyen de vérifier l’assimilation de ces codes. Autrement dit, de sélectionner les individus les plus aptes à valoriser les bons usages idéologiques en découlant15 et non pas les plus en capacité de mener une réflexion de fond afin de déboulonner préjugés et fausses évidences (l’illégitime).

Nous l’avons tous ressenti à un moment ou à un autre (pour moi ce fut le cas lors de l’obtention de ma bourse doctorale). Mais, et comme parvenus de classe notamment, nous avons consenti et intégré ce processus comme normal, car il est difficile de remettre en cause des années d’efforts, de sacrifices, d’humiliations, et le peu de reconnaissance sociale que l’on a pu en retirer. Ce serait s’attaquer aux fondements d’une vocation très mal bâtie.

En résumé, être certifié ou agrégé ne garantit ni d’être un bon professeur (un agent apte à transmettre le bon usage des connaissances pour remettre en cause l’illégitime), ni d’être un bon chercheur (un agent apte à produire une pensée théorique intéressante et socialement utile). Ou : de très bons professeurs et chercheurs contractuels existent. L’agrégation a plus tendance à créer des « techniciens disciplinaires » plutôt que des agents en capacité de produire du neuf et du rigoureux (scientifiquement et pédagogiquement)16. En fait, les concours légitiment doublement. Évidemment vers l’extérieur, aux yeux de la société, mais encore intérieurement, puisqu’en masquant le rapport de « mise au pas » par les codes à maîtriser, ils persuadent ceux qui sont programmés pour cette voie de leur supériorité intellectuelle. Le concours rend tenable le rapport idéologique à la réussite en validant les avantages récoltés grâce aux privilèges sociaux de départ.

Le concours, par exemple, n’est qu’une abstraction égalitaire, soit l’inverse de l’égalité. Le défendre reviendrait à justifier une arme majeure de la reproduction sociale. Car le concours est une forme de cooptation naïve intégrée à un système scolaire qui repose sur un système de codes.

Robert Doisneau, La Colonie de vacances, vers 1950

Au niveau supérieur, la cooptation prouve le mérite de la classe dirigeante à être là où elle est : à la direction des affaires. Le mécanisme est pervers : mises sous tutelle d’acteurs jouissant de l’étiquette du « concours mondain », les classes laborieuses consentent à la primauté de la parole d’experts – tous spécialistes en leur monde, qui peuvent d’ailleurs se dispenser de penser (reconduire les codes est suffisant). Amputées de leur capacité à mener une réflexion pleinement indépendante pour agir dans telle ou telle direction, elles ne sont plus représentées17. Et moins elles sont représentées, plus on parle en leur nom. Dès l’école, les classes laborieuses sont donc insidieusement dépossédées de leur rapport au politique.

La boussole de l’action : le pouvoir

Il y a à faire pour renverser la tendance. À savoir subvertir cette institution toute entière tournée vers la reproduction sociale, comme nous avons su le faire – et par ce nous il faut entendre les travailleurs organisés en mouvement – pour le régime général de la sécurité sociale, les allocations familiales ou l’assurance chômage18.

Thurston Hopkins, 1954

Il faut remettre à l’agenda la question du pouvoir. La vraie avancée serait de reconquérir la souveraineté sur le travail et la nation (entendre par là le maillage institutionnel garantissant l’égalité sur le territoire). Puisque le pouvoir politique du corps enseignant (et des personnels en général) a été remplacé par le pouvoir gestionnaire des directions, des proviseurs ou des présidents (d’universités), l’objectif serait dans un premier temps de renforcer la profession par des statuts protégés des manières du marché. Ce qui jetterait les bases du contre-pouvoir souhaité par l’auteur du témoignage.

Porter la titularisation massive de tous les contractuels de l’Education nationale, du supérieur et de la recherche, permettrait d’impulser une réelle dynamique. D’une part parce que cette revendication dit : « le salaire doit être détaché du marché et de ses normes managériales : c’est un droit politique attaché à la personne sous contrôle des professions concernées et des usagers du service public ». D’autre part parce qu’elle a la vertu d’intégrer des éléments compétents qui n’ont actuellement aucune chance de rejoindre la fonction publique de par leur position sociale. C’est l’extension concrète du salaire à la qualification (attaché à la personne comme droit politique), bien au-delà du pré-carré des « programmés pour » ou des parvenus.

Enfin, cette revendication pose la question de l’encadrement, de l’inspection, du mode de financement19, des normes pour qualifier les futurs travailleurs de l’éducation et des normes pédagogiques de la transmission des savoirs.

Bref, il s’agit du pouvoir : qui est habilité à décider ? Une administration lointaine, dont l’hostilité est alimentée par cette distance, ou les premiers concernés ?

Alaoui O.

  • 1 D’après des chiffres très officiels : https://www.aefinfo.fr/depeche/661708-en-5-ans-la-part-de-contractuels-a-l-education-nationale-est-passee-de-145-a-22
  • 2 La dette publique c’est un peu moins de 95% du PIB, tandis que la privée s’élève à 150 % du PIB et est capable d’entraîner des crises financières ainsi que son lot de banqueroutes : https://www.cgt.fr/actualites/france/finance/dette-publique-dette-privee#:~:text=On%20entend%20constamment%20parler%20de,montre%20le%20graphique%20plus%20bas.
  • 3 La norme des 15% Return on Equity (retour sur investissement), pas toujours atteinte, est surtout un formidable moyen de pression sur les entreprises pour dégager un maximum de profits : https://www.youtube.com/watch?v=c2cmK1di-t4&t=178s
  • 4 Il est montré qu’un 1Є investi dans le public rapporte jusqu’à 2Є en richesse directe à la collectivité.
  • 5 « L’éducation vise à redresser cet état de nature voué au « principe de plaisir ». Par l’apprentissage de la cité et du métier, le corps doit apprendre à se soumettre au procès de production. L’éducation politique du corps consiste à soumettre le « principe de plaisir » au principe de réalité. Dans le système capitaliste, ce travail ne doit pas être fait : le droit naturel doit se prolonger en irresponsabilité civique. C’est le dressage à la consommation, l’éducation à la « société de consommation » qui sera libérale, permissive, libertaire. C’est la toute puissance du « principe de plaisir ». M. Clouscard, Le capitalisme de la séduction, (rééd.) 2015
  • 6 On a vu à quel point l’école avait été utile à la relance de l’effort productif suite à sa suspension partielle. La réouverture et son maintien coûte que coûte ont permis de relancer l’économie au moment voulu. Car pour soutenir la relance des profits d’un capitalisme en crise (de surproduction et de circulation des marchandises), de fait redynamisé par un Covid tombant à pic pour justifier des licenciements, la contraction des salaires, le contrôle de l’espace public, l’accélération de la mutation numérique et les milliards des plans de relance, les enfants des classes laborieuses devaient être gardés
  • 7 En France, les 10 % les plus riches qui disposent de 60% du patrimoine (immobilier et financier) continuent à s’enrichir, tandis que les profits des 1 %, possédant 25% de ce patrimoine, explosent. Il y a bien une tendance à l’hyper concentration du patrimoine financier : les 5% les plus riches en détiennent la moitié, alors qu’il y a deux fois moins d’actionnaires individuels que dans les années 1990. En même temps que le pouvoir des monopoles financiers (comme BlackRock) s’affirme, l’immobilité sociale progresse ; « il vaut mieux bien naître que bien travailler ». « C’est quoi être riche ? », de L’observatoire des inégalités. Voir aussi : https://www.youtube.com/watch?v=wTqVadH3dtM&list=PLXJa1eyN_t2lX3UvuKYZtrVnqA7dC35Jl
  • 8 Pour rappel, 25 % des professeurs de l’enseignement supérieur sont contractuels : https://publication.enseignementsup-recherche.gouv.fr/eesr/FR/T579/les_personnels_enseignants_de_l_enseignement_superieur_public_sous_tutelle_du_mesri/
  • 9 Le job dating de l’académie de Versailles visant au recrutement de 1300 professeurs contractuels est symptomatique : https://www.lesechos.fr/politique-societe/societe/recrutement-denseignants-dans-lacademie-de-versailles-du-job-dating-a-grande-echelle-1407912
  • 10 Allocution du 04 avril 2018 : « Un impact girondin appliqué au territoire en suivant les recommandations du conseil d’État pour l’efficacité »
  • 11 D’après Les enseignants entre combativité, apathie et sirènes managériales : https://www.monde-diplomatique.fr/2021/05/JOURDAIN/63079
  • 12 Voir : https://www.resultats-elections.interieur.gouv.fr/presidentielle-2022/FE.html
  • 13 Jusque dans les années 1980 où la figure de l’intellectuel public issue de la bourgeoisie culturelle (type Sartre) était structurante, les individus cooptés par cette classe décidaient de qui est intellectuel. Pratique d’auto-engendrement ; de reconduction du même qui était sous-tendu par toute une série de certifications
  • 14 Le terme de naïf permet de différencier ce type (institutionnel) de cooptation d’un autre forcément sous-tendu. Une stratégie de reproduction de classe plus ou moins consciente qui peut se décliner sous plusieurs aspects. Il y a d’abord une imitation, malgré soi, du milieu socio-économique et culturel. Tout ce qui permet ensuite d’envisager les concours avec plus de sérénité : l’aide directe de la famille comme l’aide à la maison ou les cours particuliers. Ensuite, la manière plus volontariste passant par la rencontre et le réseautage sur le lieu d’étude, pratique dépendant de son rapport à la langue (capacité rhétorique) et à la tenue du corps.
  • 15 Le par cœur sans dépassement nécessaire, le cloisonnement disciplinaire sans moment de synthèse totalisante, l’effacement de la contradiction raisonnée au profit d’un relativisme de la différence (fausse tolérance), la hiérarchisation méritocratique naturalisant les capacités de l’élève, …
  • 16 L’agrégé est généralement affecté à des classes préparatoires aux grandes écoles et dans les sections de techniciens supérieurs. Il est le rouage sélectif par excellence et son devoir d’« actualiser et [de] compléter ses connaissances grâce à la formation continue » n’est que formel
  • 17 L’exemple de la représentativité de l’assemblée est évocateur : les ouvriers (20 % de la population) y sont exclus et les employés (26 % de la population) présents à 5 %, tandis que les cadres (20 % de la population) tiennent 75 % des sièges : https://www.youtube.com/watch?v=_MfbgkePqTg&t=3093s
  • 18 Voir les travaux de Bernard Friot et du Réseau Salariat sur l’origine, l’héritage et la logique proprement révolutionnaire du régime de la sécurité sociale ainsi que du statut de fonctionnaire. En travail. Conversation sur le communisme, 2021. Une bonne introduction : https://www.youtube.com/watch?v=NX4YRws5PJw
  • 19 Endettement sur les marchés ou subvention par la cotisation patronale, cette richesse socialisée et réinvestie selon les objectifs que s’est donnée la société ? Partenariats avec le privé débouchant sur un pouvoir de décision du patronat au sein des établissements (comme c’est le cas à l’université) ou gestion collégiale par des instances de travailleurs ?

Présidentielles 2022 : tout sera mini dans notre vie

Présidentielles 2022 : tout sera mini dans notre vie

Ce que dévoilent les programmes du devenir bourgeois et ce que nous devons envisager

Recul de l’âge de départ en retraite et baisse des pensions, restrictions accrues et réductions des allocations, contreparties demandées aux bénéficiaires des minimums sociaux et travail forcé pour les dépourvus d’emplois, limitation de l’accès aux services publics sur des critères identitaires et méritocratiques : la bourgeoisie hégémonique a les crocs. Ses objectifs sont clairs, sa boussole bien réglée, ses arguments amplifiés par la redondance du drone médiatique. De sorte que personne ne peut vraiment s’y soustraire : nous sommes imbibés de sa mise en forme de l’ordre du monde.

Bien représentée par ses challengers, de Zemmour à Macron pour les plus sérieux, elle n’en démord pas : il faut détruire tous les systèmes de redistribution, toutes les têtes de pont permettant d’envisager la souveraineté des producteurs et des citoyens sur l’économie. Il faut détruire les bases matérielles de la mise en sécurité sociale des richesses. En effacer des consciences le souvenir même pour en éviter toute légitime résurgence. L’objectif est double : libérer des parts de marché en finissant de traiter le secteur public comme une mine à ciel ouvert d’une part, déplacer les aspirations populaires vers un modèle de sécurité auquel seules les élites administratives, économiques et politiques peuvent prétendre d’autre part.

La destruction des conquêtes sociales s’accompagne de la promotion du mode de vie du cavalier solitaire. Celui-ci implique de croire que pour se sortir de l’angoisse de la survie matérielle, il faut vivre comme le riche ; adhésion à ses codes, à son langage, à ses modèles, à ses pratiques.

Réductionnisme bourgeois : l’objet de leur crasse

Il est vrai que toutes les structures de notre système social, garde-fou de l’arbitraire patronal, ont la vertu d’endiguer l’extension des marchés dans leur perpétuelle fuite en avant profitable. Plus. Elles permettent aux luttes de se développer sur la base d’un puissant héritage dont l’usage est quotidien pour la majorité des français : services publics dans toute leur variété, carte vitale garantissant une santé gratuite et conventionnant des professionnels, allocations et pensions comme salaires continués, statut de fonctionnaire détachant le salaire de l’emploi, etc.

Pour extraire de la tête des populations l’idée qu’une organisation alternative de la société est possible à partir de ces embryons à étendre, il s’agit de saper ce ferment concret de l’horizon émancipateur. Car il remet en cause l’hégémonie d’une classe exploiteuse en crise, désormais hostile à tout mécanisme redistributif garantissant des conditions élémentaires d’existence.

Otto Bettmann Archive

Son entreprise est donc la suivante : transformer les institutions du travail forgées en 1946 et pensées comme des contre-pouvoirs à prolonger, en instruments de culpabilisation individuelle, de contrôle bureaucratique incapables et grippés. Une chose en cours depuis les années 1980 par l’inclusion de la logique méritocratique de marché du « j’ai cotisé j’ai droit ». Ce « différé de cotisation » va supplanter le « droit au salaire » originel de l’allocation et de la pension. Le premier nous réduit à des êtres de besoins, demandeurs d’emplois, machines économiques dépossédées de la gestion des affaires, sujets à la mutilation de l’exclusion du travail (licenciement, petit contrat, insertion, etc.). Le second est un droit nous posant positivement et en permanence (quoi qu’il arrive, à la retraite ou au chômage) comme producteurs responsables et capables de prendre en charge les affaires par notre action (Cf. Ce qui agite la société). Il pose la possibilité de la souveraineté sur le travail : la réalisation et la définition de notre travail.

Tout un appareillage de sous-régimes catégoriels se met en place. Dès lors, la durée de cotisation détermine le montant de la pension. On assiste à l’avènement des comptes rechargeables du chômeur cumulant les bons points personnels (P. Séguin fin 1980 / M. Rocard début 1990). C’est Séguin, en 1987, qui marque un tournant en indexant les retraites sur l’inflation et non plus sur les salaires. Sur le coup, la pension baisse en plus de changer de nature : d’un salaire continué ou tous les travailleurs ont intérêt à ce que les salaires augmentent, elle passe à un pouvoir d’achat réduisant le producteur (créateur) au consommateur (vivant par compensation symbolique). Par la suite, dès 1992, est formalisée la logique d’un chômage comme droit à l’emploi et non plus droit au salaire. Le prolongement récent de cette logique est la suppression de la cotisation chômage des salariés en 2018, cotisation remplacée par la CSG (Cotisation Sociale Généralisée).

Cet impôt « solidaire » institue un « droit au pouvoir d’achat » et une distinction entre les contributifs, les performants ponctionnés en fonction de leurs revenus (leur mérite), et les moins ou non-contributifs, soit ces fainéants salariés, retraités et chômeurs, aussi ponctionnés. Cette ponction déployée sur le contribuable en général, et justifiée par une solidarité face à la crise, détruit la logique de la cotisation, qui est donc une valeur reconnue à des productions non capitalistes se traduisant en salaire socialisé (des prestations de la sécurité sociale au salaire du fonctionnaire). Une survaleur venant s’ajouter au (1) profit et au (2) salaire direct du marché du travail (celui qui fait de nous des demandeurs d’emploi), ayant contribué à augmenter le PIB (le tiers aujourd’hui). En marginalisant les deux autres facteurs d’augmentation de la richesse globale, elle a même pour vocation, à terme, de s’y substituer totalement par son extension (attribution à tous d’un salaire et suppression de la propriété lucrative). Là ou l’impôt ne fait que corriger (toujours un minimum de peur de nuire à la compétitivité) et légitimer le profit (ou ponction sur la valeur créée par autrui). Bref, l’impôt évacue tout le potentiel révolutionnaire de la sécurité sociale, toute dynamique alternative reconnaissant le travail de ceux qui ne produisent pas de marchandise. Et puisque la caisse des cotisations disparaît avec la CSG, il n’y a plus rien à gérer ! S’en est de fait également fini de la gestion paritaire syndicale / patronale, supplantée par une mise sous tutelle de l’État. C’est le dernier stade de la dégradation d’une gestion ouvrière pensée et imposée aux trois quarts de 1946 à 1967.

Littéralement, nos institutions mutent en appareil punitif s’appliquant directement à la personne. Froides, distantes, méprisantes, elles se retournent contre nous. Le conseillé Pôle Emploi a pour mission de contrôler la recherche d’emploi de l’allocataire. On le sait. Mais quelle violence de trouver via Pôle Emploi même, une annonce de recrutement donnant le profil recherché du conseillé type : BAC+2 en marketing, communication, commercial / vente, restauration / hostellerie, service clientèle.

L’enjeu des programmes des challengers de la bourgeoisie est toujours le même en filigrane : briser le pouvoir d’un salaire détaché de l’emploi capitaliste pour fonder une société dépendante des monopoles.

Rocard (à droite), l’un des grands architectes du néolibéralisme français, 10 ans au gouvernement socialiste

L’enjeu des programmes des challengers de la bourgeoisie est toujours le même en filigrane : briser le pouvoir d’un salaire détaché de l’emploi capitaliste pour fonder une société dépendante des monopoles. D’où les réformes fractionnant les caisses redistributives et attaquant le statut de fonctionnaire, quintessence du salaire attaché à la personne, à vie. Dans cette perspective, les annonces sur l’augmentation du salaire net au détriment du brut (Pécresse, Zemmour ou Macron s’en font les promoteurs), qui comprend la part des cotisations nécessaires à tous nos dispositifs publics. Cette richesse socialisée profitant à la majorité, mais dite « charge » pour le grand patron, est détestée. Là encore, rien de nouveau. Une rupture conventionnelle au sein de la fonction publique a déjà été installée par Macron, tandis que la disparition du concours du CAPES en 2021, au profit d’une embauche à la manière du privé, acte la destruction de la logique de la titularisation (titulaire à vie d’un salaire).

Le réductionnisme bourgeois transparaît donc dans tous les programmes de l’extrême centre macronien à l’extrême droite zémmouriste. Dans une moindre mesure aussi, dans ceux de la gauche sociale-démocrate agonisante ou « verte ». C’est cette définition de l’Homme comme machine économique en concurrence avec d’autres machines économiques qu’ils tentent d’étendre. Selon cette vision, pris dans les rapports de production capitalistes, l’individu est forcé, pour être socialement validé, de mobiliser sa force de travail dans des tâches qu’il n’a pas décidées et qui mettent en valeur le capital d’une bourgeoisie souveraine. Étranger au travail, il est constamment menacé d’anéantissement en cas de non validation de son activité, soumis qu’il est à l’aléa du marché. Invisibilisant sa puissance créatrice, il est enfin réduit à son statut de consommateur qui ne lui permet pas de penser sa place dans la division du travail : en tant que consommateur tout est permis, en tant que travailleur rien n’est possible !

L’artifice bourgeois : l’universel minimum du contrat-de-travail-RSA

Mais le bourgeois a appris que l’empathie est utile. Il combine à son intérêt de classe les bons sentiments. Adaptés à la réalité des choses. Le projet en découlant est de substituer à la sécu, preuve de la capacité des travailleurs à instituer un monde alternatif concret (puissance en acte), sa propre version de la solidarité : une fausse solidarité écrasante, répondant aux besoins de ses congénères et contraignant ceux d’en bas. Là ou celle des institutions du travail est solidarité des travailleurs décidant de gérer ensemble la fraction socialisée du salaire, la solidarité capitaliste est celle du possédant envers le dépossédé. Elle définit l’autre par ce qu’il n’a pas et s’incarne aujourd’hui dans l’idée d’un revenu minimum universel. C’est un fait : la bourgeoisie avance toujours par proposition désorientante, susceptible de la consolider. Brouillard de guerre de la récupération idéologique du progrès.

Thorne Thoms, photo issue de la série Proverbs

Pour elle, il s’agit d’instaurer un droit du travail garantissant tout à la fois maximisation de son profit et stabilité de son hégémonie. Une sorte de pacification à deux piliers qui vise la reproduction de son système d’accumulation. Si ce n’est par une adhésion générale, au moins par une neutralisation des perspectives libératrices. Il n’y a pas d’alternative parce qu’il n’y a que des demandeurs. There is no alternative disait Thatcher.

1) Le premier pilier est ce que l’on appellera donc le revenu minimum universel. Il est envisagé comme « revenu de base inconditionnel » ou « revenu universel d’activité » (de même nature que celui proposé par Benoît Hamon en 2017). Il est non contributif, c’est-à-dire qu’il est censé être le filet de sécurité. Évidemment, on y décèle la déformation grotesque du salaire à la qualification personnelle (salaire à vie du fonctionnaire), mais rendu suffisamment crédible par un travail idéologique anti-fainéants / fonctionnaires pour s’offrir en alternative.

2) Car il est complété d’un « revenu contributif » à la forme du « compte personnel d’activité ». C’est la partie conditionnelle, non garantie, appelant à une thésaurisation des bons points accumulés par l’emploi. On en jouira de manière différée. La carotte du mérite, le supplément d’âme d’un dispositif alors complet et qui peut dès lors se présenter comme la synthèse du meilleur des deux mondes : l’inconditionnalité d’un droit à la survie et la récompense de son activité sur le marché du travail. Les plus méritants seront rétribués en conséquence, socialement valorisés et l’inertie de la sélection ainsi construite se prolongera au travers d’une dynamique concurrentielle perpétuelle. C’est le mode de répartition capitaliste.

Le principe du salaire à vie étendu comme droit politique dès la majorité et ses différences avec le mirage du revenu de base, dit universel

On se demandait comment ils allaient nous préparer à recevoir le mur porteur de leur contre-révolution. Cette inconditionnalité de misère. Nous y voici : le RSA qui fait travailler pour moins que le SMIC !

D’abord annoncé par Pécresse, avec l’idée de conditionner l’allocation à du travail non salarié en 15h par semaine , il est à présent repris par Macron, dernier candidat à s’être déclaré et déjà donné gagnant. Surenchère de challenger : pour lui ce sera une contrepartie de 15h à 20h par semaine ! SDF, chômeurs en fin de droits, précaires, cinquantenaires licenciés, victimes des conditions de vie ou de drames existentiels, personnes handicapées, cette grande collection des improductifs est directement instrumentalisée par cette mesure. Instrumentalisée parce que l’objectif n’est pas seulement de mettre au pas ceux qui sont mis au ban de la production (double peine), mais bien d’instituer un contrat de travail en-dessous du minimum horaire.

Quel intérêt d’embaucher au SMIC lorsqu’on peut se fournir en main d’œuvre à moins de sept euros l’heure et sans cotisations à payer ?

Mécaniquement, les salaires vont progressivement baisser et les embauches au contrat-RSA grimper. L’autre effet marquant sera sans doute le travail forcé pour les démissionnaires exclus du droit au chômage par les conditions inatteignables mises en place en 2021. En somme, toujours plus d’allocataires viendront s’ajouter aux 1.95 millions déjà existants. Enfin, ces heures de travail créées (160 millions environ) viendront se soustraire à celles des travailleurs déjà en activité et remplacer les vrais contrats !

Dresser les corps pour discipliner le corps social

De la même manière, l’invention de la jeunesse dans le monde du travail avait pour but de contenir puis d’inverser la courbe de progression des salaires. Après-guerre, le salaire d’embauche des enfants d’ouvriers entrant sur le marché du travail était en croissance continue, de sorte qu’il n’était pas si éloigné de celui de leurs parents. Cette dynamique ascendante du travail sur le capital a eu pour effet d’entraîner tous les autres salaires à la hausse. C’est ce qu’il fallait briser. Dès les années 1970 (1977 et le « pacte pour l’emploi jeune » de Barr) la bourgeoisie s’y attèle dans le cadre d’une politique de « désinflation compétitive » actée en 1983 et prolongée en 1984-1985 (construction du grand marché commun ; déréglementation financière menant aux privatisations). Plus simplement, c’est la conversion de la France au principe de mise en concurrence internationale des travailleurs, à commencer par celle des jeunes, ayant pour effet direct la baisse drastique des salaires.

1995 : les manifestations, ici le 12 décembre à Paris, ont regroupé jusqu’à deux millions de personnes contre la réforme de la Sécurité sociale et la privatisation du secteur public : le gouvernement recule (JOEL ROBINE AFP)

Puisqu’il y avait « le péril jeune » il fallait inventer le problème jeune : celui d’un « chômage des jeunes », pure construction statistique reposant sur un calcul biaisé ne prenant pas en compte la jeunesse scolarisée (confusion construite en taux et poids du chômage). Résultat ? De plus en plus diplômés, les jeunes sont de moins en moins qualifiés, c’est-à-dire de moins en moins bien payés. Au point que le SMIC est à présent vécu comme la norme, voire comme une rétribution enviable.

Ce moment fondateur de 1977 est la genèse de la phase d’insertion nécessitant de constamment faire ses preuves. Conditionnée aux 16-18 ans à l’origine, elle a été étendue dans les années 2000 aux trentenaires diplômés avec Rocard et Jospin. Aujourd’hui, de 16 à 35 ans, le CDI standard, soit le vrai contrat de travail encadré par de vrais droits, est un luxe. Les mesures spécifiques en direction de la jeunesse l’ont raréfié, transformant des postes pérennes en « contrat emploi solidarité » ou « jeune », stages, « volontariat » du service civique de Sarkozy, ou mesures accompagnées de la multiplication des CDD, intérim, CDI-projet ou chantier. Tout ce paquet de bizarreries a eu pour effet de dégrader les droits liés à l’emploi, normalisant le sous-salaire et le sous-contrat, jusqu’à les faire passer pour des opportunités. Faute de mieux.

L’idée même du RSA jeune, empoignée par la droite comme la gauche libérale au sortir des confinements, parce que les images de la pauvreté étudiante ont notamment fait le tour des médias, s’inscrit dans cette trame. La contrepartie se place ici dans son accessibilité : avoir travaillé deux ans à temps plein dans les trois années précédant la demande !

Le RSA jeune « pour les nuls »

On parle ici de la parfaite symétrie avec la phase d’après le travail du retraité, ancien productif vivant désormais des cotisations non consommées. Là où la conception d’origine mettait en avant la poursuite du meilleur salaire, le retraité est devenu l’improductif affecté à la solidarité intergénérationnelle, cette autre facette de la solidarité bourgeoise installée dans les années 1980. Il est tout juste bon à garder les enfants des productifs. À scruter les programmes des poulains de la bourgeoisie, on ne peut pas être surpris de leur cohérence de vue. Leur universalisme est celui du minimum. D’ailleurs, l’autre promesse du candidat En Marche le dit bien. La suppression des régimes spéciaux des retraites (après les cheminots, la RATP et EDF) vise certes l’homogénéité, mais par un nivellement vers le bas du calcul des pensions, au lieu d’un alignement sur les valeurs hautes.

Duplicité des valeurs bourgeoises

C’est bien la logique victimaire qui préside à toutes ces mesures. Car la solidarité capitaliste dépossède sciemment l’individu de son statut de producteur souverain de la valeur, avec ou sans emploi, et impose les phases mutilantes du temps hors travail : l’avant travail de l’insertion, l’après travail de la retraite, l’entre deux des fainéants. Ainsi, détacher le jeune travailleur de l’idée qu’il est légitime à vivre de son métier et inscrire dans le droit le non-droit au salaire à la qualification, c’est construire l’acceptation sur le long terme qu’il vaut mieux un job, n’importe lequel, plutôt que rien. Surtout dans un contexte de pénurie d’emplois.

Ils nous tordent et nous distordent par les mots du verrouillage idéologique et de la récupération symbolique. Ils ont en effet leur propre solidarité, leur propre mode de répartition, leur propre vision de l’Homme et de l’universalité. Ces mots sont le reflet de l’idéologie accompagnant la reproduction d’un système par son extension. Ils forment un appareillage langagier qui corsète notre puissance d’agir. Parce que la classe qui a conscience de sa capacité à organiser la société est en mouvement pour conquérir sa souveraineté.

Détacher le jeune travailleur de l’idée qu’il est légitime à vivre de son métier et inscrire dans le droit le non-droit au salaire à la qualification, c’est construire l’acceptation sur le long terme qu’il vaut mieux un job, n’importe lequel, plutôt que rien

Martin Parr, New Brighton, England, 1983 (Magnum)

C’est pourquoi, de notre scolarité à notre mort, nous sommes habitués à ces infra-emplois aux droits inférieurs. Du stage à l’auto-entreprenariat en passant par le CDD, tous sont amputés d’un ou de plusieurs attributs du vrai emploi : le salaire à la qualification du poste, la protection totale du code du travail, la cotisation au régime général. Ce retour aux salaires payés à la tâche est paradoxalement rendu désirable par cette promesse de « flexibilité », de souplesse dans le temps de travail : l’illusion du choix. Celui-ci, envisagé par toute une génération tentant de redonner du sens à ses activités, n’est toutefois qu’une chimère dans le cadre d’un marché concurrentiel et instable. Au contraire, le salaire à la qualification personnelle, qui ne rétribue pas selon l’activité réelle mais en vertu d’une conception de ce que doit être l’Homme dans la société, assure stabilité et souplesse des trajectoires individuelles. En plus de rendre crédible la souveraineté des producteurs sur leurs affaires.

Dans le préambule de la constitution de 1946 reprise par la constitution de 1958 il est dit « tout être humain qui, en raison […] de la situation économique, se trouve dans l’incapacité de travailler a le droit d’obtenir de la collectivité des moyens convenables d’existence ». Voilà l’un des grands principes issus du rapport de force que nos aïeux ont su construire contre la classe qui, aujourd’hui, est à l’offensive. Principe incarné par des institutions réelles se déployant contre la fausse solidarité capitaliste, ce mode de répartition méritocratique, l’universalité du minimum et la vision mutilée de l’Homme.

Un contexte générateur de fausse conscience
René Maltête, série d’humour

Quand on sait que 25 % des travailleurs les plus pauvres sont morts avant 60 ans, le recul de l’âge du départ à la retraite se résume à tuer pour économiser ! C’est la proposition de Macron, de Pécresse et Zemmour (65 ans), alors que Marine Le Pen, retenue par sa « fibre sociale », propose 62 ans.

Le contrat-RSA envisagé par Pécresse et Macron, lui, soit ce revenu universel inconditionnel mais « mini mini mini », aura pour conséquence de baisser les salaires, d’augmenter les prix (inflation due à la garantie d’un minimum), de réduire nos droits et de marginaliser la sécurité sociale. Il isolera le travailleur, le fragilisera (comment trouver un logement avec un tel contrat ?) et, en définitive, le déresponsabilisera par sa mise sous tutelle (Cf. Échec ou puissance invisible). Rappelons qu’être sans poste c’est travailler à en trouver un ; c’est s’engager de multiples manières non reconnues par l’emploi capitaliste dans la société ; c’est réinjecter directement dans le circuit marchand ses allocations parce qu’on n’a pas de quoi se permettre d’épargner ou de boursicoter.

Les chiffres parfois sont d’un grand secours : le RSA coûte 12 milliards d’euros, soit 0,5% du PIB. L’évasion fiscale, elle, coûte 100 milliards d’euros, soit 3% du PIB que l’on ne reverra jamais !

Évoqué au début, le virus du cavalier solitaire, inoculé par le discours idéologique dominant et incubé par des méthodes de contrôle issues des institutions de la solidarité publique, est ce qui nous coupe de nos collectivités d’intérêt. Celles qui fondent notre conscience de classe. La sécurité sociale est de fait doublement plongée dans la crise, et avec elle la perspective de la généralisation du salaire à la qualification personnelle, ou salaire à vie, à envisager comme droit politique dès la majorité citoyenne. Si le désir général de résorber les inégalités progresse (10 % des héritiers les plus riches détiennent la moitié de l’héritage total, tandis que 50 % des plus pauvres n’ont rien), tout nous pousse à nous replier sur la famille, la bande ou le réseau privé, afin de sécuriser nos trajectoires de vie.

Otto Bettmann Archive

En se faisant cavaliers errants, nous devenons les complices des politiques libérales de droite ou de gauche. Au lieu de préférer la réponse collective visant à assurer les besoins vitaux de la majorité, on se met à envisager subrepticement l’enrichissement personnel par la rente et l’exploitation. Notre horizon devient alors celui de la coterie bourgeoisie. Du clan arriviste assurant sa survie par la sélection du parcours initiatique fonctionnant à l’accumulation des preuves de son mérite et de ses vertus. Macron a d’ailleurs traduit explicitement cette fausse conscience : « il faudrait que plus de jeunes veuillent devenir milliardaires ». Comme si, pour devenir oligarque, il suffisait en définitive de travailler durement et d’étudier avec acharnement. Et Dieu reconnaîtra les siens !

L’élection : la sélection des chefs

« Pour apprendre à maîtriser les autres classes sociales, le bourgeois doit apprendre à supplanter ses concurrents de la bourgeoisie ». (Clouscard, Le capitalisme de la séduction, p. 65).

Tout son apprentissage, fonctionnant sur le mode de la promotion mondaine, le prépare à son intégration et à sa participation à la gestion du système, au détriment des congénères les moins doués. Alors, de nouveaux leaders capables d’être à l’initiative des mesures brutales souhaitées devront surgir d’une sélection équivalente, celle des élections. En fait, la « sélection naturelle » opérant au sein même de l’espèce bourgeoise se prolonge par candidat interposé. Le but étant d’assurer une reproduction matérielle et idéologique de classe par le biais des fondés de pouvoir les plus efficaces, calibrés à leur image. En d’autre terme, la bourgeoise trie et choisit les meilleurs éléments du jeu représentatif, tout en préservant la cohésion de son camp.

L’exemple le plus éclatant est cette opposition des figures entre d’une part Bolloré soutenant Zemmour et de l’autre le tandem Bernard Arnaud – Eric Drahi soutenant Macron. Marine Le Pen, elle aussi, est accompagnée de son sauveur, proche de la macronie (l’argent n’a pas de couleur) : Laurent Fouchet, homme d’affaire entré dans les bonnes grâces de potentats africains en devenant même ambassadeur de Centrafrique et homme à tout faire d’oligarques d’Asie centrale (Kazakhstan) réfugiés en Europe, qu’il n’hésitera pas à escroquer. Celui-ci a, en 2017, parachuté 8 millions d’euros subtilisés dans les caisses d’un RN financièrement en difficulté, sans craindre l’Elysée et son service anti-blanchiment. S’appuyant sur leurs empires médiatiques, leurs réseaux de copinage intriqués et leurs réseaux de financement ancrés dans la Françafrique, les puissants soutiens font la campagne !

Macron souhaite l’extrême droite car elle lui permet de devenir ce démocrate rassembleur et salvateur lui garantissant la victoire par la vertu du vote utile

Otto Bettmann Archive : A man lights a fellow worker’s cigarette as they take a break on a Chrysler Building gargoyle

Il y a donc un engendrement réciproque des candidats. Pour les électeurs, il ne s’agit pas de choisir puisque la classe dirigeante balance actuellement entre une représentation d’extrême centre se voulant pragmatique (Macron), de droite classiquement réactionnaire mais obligée de reprendre des éléments de langage de l’extrême droite (Pécresse), et d’extrême droite nationaliste ou identitaire (Zemmour ou Le Pen). Dans cette logique, Macron n’est pas le moins pire puisqu’il produit et renforce constamment l’extrême droite, tandis que, par sa montée, celle-ci légitime la politique de Macron. Celui-ci souhaite l’extrême droite car elle lui permet de devenir ce démocrate rassembleur et salvateur lui garantissant la victoire par la vertu du vote utile. Et la plus-value du prestige antifasciste. Là encore, faute de mieux.

Dans les faits, et c’est une banalité de le dire, sur l’échiquier des étiquettes, gauche et droite (ou extrême centre) s’accordent sur les politiques économiques à mener (citons la loi travail I ou le CICE sous Hollande), sur les politiques migratoires (la déchéance de nationalité de Hollande), les mesures répressives (l’État d’urgence permanent, là encore initié par le PS) et les directions électorales du vote utile contre l’extrême droite ! Ce qui fait tout de même absolument tout. Leur tempérance affichée ressemble beaucoup à l’opportunisme des affaires : ils font bloc (bourgeois) autour de leurs intérêts.

Il n’y a qu’à voir le tout récent McKinsey Gate pour s’en convaincre : l’État conseillé par des cabinets privés à hauteur d’un milliard (minimum) afin de mettre en œuvre ses politiques publiques, remplaçant ouvertement la délibération classique entre législateurs et représentants syndicaux par la norme de gestion des conseils d’administration d’entreprises. Ou, dans son sillage, le Rothschild Gate : sur les revenus évadés à l’étranger de Macron et le système de « fraude fiscale légale » appuyé par Bercy qui lui a permis ce tour de passe-passe via trusts et paradis fiscaux. Fauche et magouille définissent le métier de bourgeois : commerçant véreux !

En conclusion : dépasser le clivage gauche / droite

Définitivement, le clivage gauche / droite est plus inutile que jamais. Il n’interroge pas le cadre, neutralise l’analyse, trompe nos boussoles et n’offre de fait aucun devenir alternatif. Il brouille plus qu’il n’éclaire. Ce qu’il faut envisager dans la situation actuelle, c’est le point d’appui des luttes concrètes en plein essor depuis les Gilets Jaunes et la fin des confinements (Cf. Échec ou puissance invisible et À bout de souffle ?). Constatant le potentiel de nos réalisations passées, il est évident qu’étendre la souveraineté des citoyens sur la production est le réel enjeu. Un enjeu démocratique qui passe par la prise de pouvoir consciente sur les lieux de travail, non par une élection peinant à mobiliser malgré un appareillage « civique » culpabilisant. La présidentielle de 2017 a légitimé Macron avec seulement 20 743 128 de français (30 % de la population) cherchant, pour beaucoup, à faire barrage, et avec un taux d’abstention record depuis 1969 (plus de 25% des inscrits). La démocratie représentative du parlementarisme est réellement en crise !

Helen Levitt, New-York, 1939

La question est donc : comment faciliter le processus de conquête de la responsabilité économique ? Ou quelle dynamique est susceptible de redonner de l’espace et du temps au mouvement social ?

Elle en appelle une autre : Comment faire plier l’illusion du « par en haut » au profit du « par en bas » ? Ou comment assujettir le « je ferai » du président au « nous faisons » du mouvement social ?

Il y a la possibilité conjoncturelle de s’adosser au réformisme, aussi timoré soit-il, face aux rois de la réforme. Car si tout est mini dans les programmes, celui de la France Insoumise / Avenir en commun ne déroge pas à la règle. Il ne revient même pas aux logiques fondatrices de 1946 (Cf. Premières parties de l’article). Force est de constater qu’il est toutefois le plus radicalement défensif dans la période. Le mieux construit et le plus cohérent aussi. Qu’il est effectivement le strict minimum mais qu’il peut potentiellement, de par sa dynamique, améliorer les conditions de vies de millions de personnes et aider à reprendre le chemin de l’offensive. Ce qui implique de voter en connaissance de cause pour ne pas tomber des nues ; pour ne surtout pas alimenter une nouvelle fois l’amertume d’une déception.

C’est-à-dire en ayant conscience que, dans ce cadre, la bonne gouvernance est un leurre et qu’une dynamique populaire puissante (de toute manière indispensable) ne devra pas rechigner à faire pression pour qu’un Mélenchon respecte ses engagements minimums. Sans toutefois négliger le fait qu’un besoin urgent de freiner le rythme des destructions sociales agite la société. Éconduire le champion réformateur qu’est Macron s’avère être la bataille à mener dans l’immédiat, à défaut de pouvoir compter sur un mouvement structuré en capacité de porter une alternative de rupture politique et économique.

On le voit aujourd’hui, un bloc bourgeois large fait barrage à la France Insoumise, médiatiquement et politiquement. La droite, le centre, les verts de Jadot et les sociaux-libéraux de Hidalgo (jalousie des gauches dans la préparation aux législatives) attaquent à toute occasion son représentant. Tout est fait pour que Mélenchon, qui talonne Marine Le Pen dans les sondages, ne parvienne pas au second tour. La classe dominante sait que Le Pen est la carte gagnante de son favori, tandis qu’elle sent que derrière Mélenchon, une lame de fond potentiellement beaucoup plus dangereuse risque de déferler sur les berges de ses intérêts.

Briser l’éternel scénario avec la présence de Mélenchon, au moins au second tour, serait donc l’occasion d’approfondir un espace propice aux discussions de fond.

Briser l’éternel scénario avec la présence de Mélenchon, au moins au second tour, serait donc l’occasion d’approfondir un espace propice aux discussions de fond. De créer un contexte plus favorable à la visibilité et à l’emparement par la population des thèmes sociaux et stratégiques de notre camp. Ce début, cette impulsion, permettrait sans doute au mouvement social de sortir de la stupeur, de retrouver ses marques dans l’espérance et d’agir pour aller plus loin que le programme actuel de la FI. En se posant donc nécessairement comme la menace face à tout gouvernement, même bien intentionné. Mais encore comme le pôle de résistance principal au patronat, aux bureaucrates d’état (parlementaires et haute fonction publique) et aux grands médias, qui ne manqueront pas de mener une guerre farouche à toute initiative vaguement redistributive. Parce qu’ils ne lâcheront jamais rien de leur position hégémonique sans le rapport de force visant à construire la souveraineté des citoyens-producteurs sur le travail.

Alaoui O.