L’école de la confiance : le meilleur des mondes possibles

L’école de la confiance : le meilleur des mondes possibles

Avant-propos

Dernièrement, j’ai eu une révélation. C’était un 31 mai et j’avais reçu une vidéo sur WhatsApp tirée d’Instagram (le monde moderne, fait d’applis et d’activités palpitantes telles que le scrolling, est merveilleux). Elle y montrait un reportage France 2 nous informant sur les méthodes de recrutement des enseignants1. En trente minutes, montre en main, on peut avoir un travail porteur de sens, et ce grâce au job dating (avez-vous remarqué à quel point une appellation anglaise donne à une idée douteuse une dimension sexy ?). Du moins, quand on habite à Créteil ou à Versailles, territoires abandonnés des hussards de la République2. Mais cela est appelé à se démocratiser dans tout le territoire au vu de la vitesse des désertions des postes.

Dans un pays marqué par une succession de crises, une urgence climatique grandissante et un avenir de plus en plus incertain, la possibilité d’une reconversion sonne comme l’espoir d’une vie nouvelle dans un métier humainement empreint de richesses et de stimulations intellectuelles face à de jeunes bambins dont le seul but est évidemment d’apprendre de nouvelles choses avec joie et reconnaissance. Et surtout, sans aucune formation ni étude au préalable.

Le Corbeau, Clouzot, 1943

Je suis prof. J’ai été embauchée grâce à la bonne vieille méthode : le concours du CAPES après avoir soutenu un doctorat. Ce dernier n’est nullement une obligation pour enseigner et je ne précise pas mon niveau d’études par vanité. Je souhaite simplement préciser que, même après avoir parcouru la totalité du cycle universitaire en littérature, je n’ai nullement fait le tour de la question et je ne me sens pas toujours légitime. Enseigner ne s’improvise pas.

Ainsi, comment ces personnes qui postulent à ce job dating, certaines avec une simple licence qui n’a rien à voir avec la matière qu’elles veulent enseigner, en sont-elles arrivées à penser qu’être enseignant est similaire au fait d’aider ses enfants à faire leurs devoirs en mathématiques ? Remontons quelques années en arrière…

Un petit coup de marketing

Faire de la publicité afin de recruter les enseignants n’est pas une idée neuve. En 2011, le concours avait déjà du mal à remplir les postes vacants. C’est du moins ce que montrent les publicités de recrutement datant de plus de dix ans avec Laura, pour qui préparer un cours consiste à lire paisiblement un livre contre une bibliothèque Billy de chez Ikéa. Ou encore Julien qui a « trouvé un poste à la hauteur de ses ambitions » sur un bureau immaculé, des livres en fond d’une pièce ressemblant davantage à une prison qu’à un bureau. Tandis que Laura est une jeune femme rêveuse et idéaliste (sans ambition donc), Julien est tourné vers l’action et l’adaptabilité ; en un mot : le progrès.

Cependant, à la décharge de cette publicité pleine de stéréotypes que je laisserai au lecteur aguerri le soin de décrypter, il y avait tout de même l’incitation à passer le concours de l’enseignement, soit le Capes ou l’agrégation. Un certain niveau était donc requis, a priori, avant de se retrouver à enseigner une matière maîtrisée de façon balbutiante.

Campagne de recrutement datant de 2011

Un autre palier a été franchi en juin 2020 à travers une nouvelle campagne de publicité du ministère qui visait cette fois les étudiants. Celle-ci pourrait être résumée ainsi : tu es étudiant ? Tu veux gagner de l’argent pour financer tes études, mais tu ne veux pas travailler dans un fast-food ? Fais prof3 ! Entendons-nous bien : je n’ai rien contre un étudiant qui souhaite découvrir le plus beau métier du monde. Je ne méprise pas non plus les gens qui sont exploités travaillent dans les fast-foods, avec des conditions pénibles et harassantes tout en étant sous-payés. Mais le parallèle entre le choix d’être soit employé dans un fast-food, soit enseignant est particulièrement pernicieux. Non seulement il associe un secteur privé à un secteur public, mais il sous-entend que travailler dans l’Éducation nationale relèverait de compétences identiques à celles qui sont de travailler dans un fast-food. Cela peint un tableau intéressant d’une éducation nationale qui livrerait son savoir comme un gavage uniformisé et à la chaîne, à l’instar de la musique des Pink Floyd Education. Ainsi, on montre qu’être enseignant n’est plus un métier intellectuel mais automatisé : les études ne seraient donc plus nécessaires, tant qu’il y a la formation – ou plutôt la déformation – professionnelle.

Mais c’est quoi, le rôle de l’Éducation nationale ?

Cette question a été dévoyée depuis quelque temps déjà mais elle a atteint son pic lors du premier confinement en mars 2020. En effet, lors de la fermeture des écoles, collèges et lycées, la question principale ne portait pas sur le retard que pouvaient accumuler les élèves en matière de savoir, même si on la retrouvait en filigrane, mais sur la question suivante : « qu’allons-nous faire de nos enfants lors du télétravail ? ». Vraisemblablement, on ne fait des enfants que pour s’en débarrasser… si ce n’est pas à l’école, c’est en colonies de vacances ou aux sports d’hiver, ce qui permet de les « ranger » une bonne partie de l’année.

Ainsi, le rôle de l’Éducation nationale ne serait plus d’élever les enfants intellectuellement afin d’avoir un esprit critique et une pensée structurée. Non. Désormais, l’école tient le rôle de garderie pendant que les parents vaquent à leur « vrai » travail (définition qui mériterait évidemment d’être approfondie).

On se retrouve alors en face d’un paradoxe : d’un côté, on s’émeut face aux manques de compétences des enseignants4 et d’un autre, on laisse systématiquement entendre que le rôle de l’école est d’abord de rester ouverte pour faire de la garderie. Les messages publicitaires et ceux des médias visent avant tout à montrer qu’on cherche du personnel présent mais pas nécessairement compétent. La désertion des postes est telle que l’urgence est de trouver n’importe qui pour être devant les élèves.

Les 400 coups, François Truffaut, 1959

Tout ceci nous ramène au dernier reportage en date, toujours de la part de France 2 qui semble s’être donné comme mission de faire des reportages racoleurs à base de prof bashing5. Le mot-clé est la “rapidité”. Il faut que tout aille vite. On n’a jamais eu autant la possibilité de gagner du temps grâce aux nouvelles technologies et pourtant, on n’a jamais été autant dans l’urgence. Le recrutement ne fait pas exception à la règle. C’est le rendez-vous Tinder de l’Education Nationale, ou « adopte un prof » si vous préférez cette analogie. On observe ainsi dans cette vidéo que le métier reste attractif pour bon nombre de personnes. Mais il est vrai que les reportages de France 2 prennent soin de ne pas développer la question essentielle : pourquoi tant de désertions dans ce corps de métier ?

Pourtant, ceux qui ont pris connaissance du dernier témoignage de la revue (Cf. Fais-moi peur !) mais aussi de la manière dont sont traités les enseignants face à la machine à broyer administrative (Cf. L’impossible émancipation ?), devraient avoir été avertis des risques qu’ils prenaient en s’engageant dans cette voie dont les maîtres mots sont « don de soi » et « sacrifice » (sic une collègue pleine d’humour).

Être prof : un métier vraiment attractif ?

Mais alors quelle est cette vision biaisée qu’on peut avoir sur le travail des enseignants pour qu’il paraisse si attractif ? On a tous, peu ou prou, une vague idée de ce en quoi concerne le travail des enseignants. Ils parlent de choses qu’ils connaissent, donnent des exercices et corrigent des copies. L’ensemble des cours s’étale sur une vingtaine d’heures par semaine. Le reste du temps, ils sont en vacances, argument qui revient fréquemment lors de discussions sur le métier : « oui, mais toi, tu as des vacances ». C’est vrai. Cette seule phrase se pose en tant qu’argument suprême, indiscutable, et renvoie les détenteurs de toutes ces semaines de congés à leur position de privilégiés. De quoi se plaignent-ils après tout ? J’invite d’ailleurs tous ceux pour qui toutes ces vacances font rêver de venir passer le concours. En effet, cette année, il y avait plus de mille postes vacants pour les enseignants de mathématiques. Huit cents à peine ont été pourvus6. Sans parler des multiples démissions une fois le concours en poche7. Pourtant, les raisons de ces désertions n’ont pas l’air d’alerter ceux qui nous envient. Je me garderai bien de répéter ce qui a été dit dans les très complets articles précédents cités plus haut. Oui, il y a une gestion managériale d’un service public à bout de souffle ainsi qu’une augmentation de la précarité avec la démultiplication des contractuels. Il y a également le broyeur du rouage administratif dans une construction pyramidale : les enseignants ont peur de l’administration, qui a peur du rectorat, qui a peur du ministère. Et tous, à moindre échelle, nous avons peur du parent mécontent. Les élèves, eux, n’ont en revanche plus peur de personne.

Tout cela a instauré un climat de défiance : en effet, comment respecter les enseignants, si leur autorité est systématiquement remise en cause par les médias, les parents qui entendent les médias et certaines administrations qui sapent littéralement l’autorité de leur personnel ? (Cf. Fais-moi peur !) Sans parler de l’éternel prof bashing. Durant le premier confinement, Sibeth Ndiaye a lâché cette phrase malheureuse : « Nous n’entendons pas demander à un enseignant qui aujourd’hui ne travaille pas de traverser la France pour aller récolter les fraises. »8, laissant ainsi entendre que nous ne faisions aucun télétravail. Ce qui, à la fin du premier confinement, a nécessité une enquête de la part du ministère pour repérer les éléments « décrocheurs », façon une fois de plus d’infantiliser la profession tout en cherchant un nouveau bouc émissaire en cette sortie de confinement9.

Or, cette défiance est partout. Aujourd’hui, nous passons plus de temps à expliquer ce que l’on a fait qu’à faire les choses. Ainsi, nous avons un cahier de texte pour mettre tout ce que nous avons étudié durant chaque heure de cours, consultable à tout moment par l’inspecteur. Nous corrigeons désormais les copies de bac sur le logiciel SANTORIN : elles sont numérisées et nous pouvons consulter à tout moment les moyennes de chacun afin que, surtout, nous ne soyons pas hors des clous. La notation doit être harmonieuse et surtout bienveillante (ce terme mériterait à lui seul un prochain article).

Le Procès, Orson Welles, 1962

De fait, la confiance se mesure sur la quantité de travail que l’on peut montrer de manière concrète. Ainsi, pour celles et ceux qui craindraient l’injustice des quatre mois de vacances d’un enseignant, je souhaiterais faire une annonce : le travail, notamment lorsqu’il a pour objet l’humain, n’est pas quantifiable. Durant les vacances, nous préparons les cours (car oui, les programmes changent et non, l’enseignant ne fait pas chaque année la même chose pendant 45 ans), nous corrigeons les copies, nous répondons aux très nombreux mails des élèves et des parents, nous avons parfois même des formations sur comment faire cours avec toujours plus de numérique. Pas parce que cela améliore le cours, mais parce qu’il faut justifier l’achat d’ordinateurs pour les lycéens visant à enrichir Packard Bel. Ce qui revient à donner à des élèves une arme de distraction massive supplémentaire. (Cf. le livre d’Éric Sadin sur la place délétère du numérique dans notre société L’humanité augmentée: L’administration numérique du monde).

En dehors des vacances nous nous retrouvons devant des effectifs de classe à trente-cinq et on attend quand même de nous des travaux différenciés avec des groupes de niveaux. Il faut maîtriser la préparation d’une séquence, connaître les objectifs à atteindre, savoir comment les atteindre (ce qui n’est pas toujours gagné avec certaines classes). Suivre chaque élève dans la formulation de ses vœux d’orientation, les inscrire, récupérer les papiers signés par les parents (ce qui revient à un exercice digne de Pokémon : sauras-tu tous les attraper ?). Être ludique durant les cours, changer régulièrement les exercices pour que surtout les élèves ne s’ennuient jamais. Essuyer les sempiternelles négociations des « c’est pas juste pourquoi j’ai pas eu cette note-là parce que j’ai écrit plein de choses sur la copie madame s’il-vous-plait vous voulez pas me rajouter des points sinon je le dis à mon père il m’a dit que c’était bien ce que j’avais fait ». Répondre aux parents d’élèves, ce qui peut faire l’objet, là encore, d’une chronique à part entière. Faire face à un public difficile et souvent démotivé mais, à ce stade, ce n’est même plus de leur faute.

Et enfin, se justifier. Partout. Tout le temps. C’est ça, l’école de la confiance.

Évidemment, tout cela, les publicités et les médias, sauf certains, ne le montrent pas. Il est plus facile de pointer du doigt les défaillances d’un système sans en préciser les causes. Mais surtout, ce job dating révèle une précarisation toujours plus grande de la fonction publique.

Vers une privatisation de l’éducation

Si le concours est avant tout une reproduction des élites sociales (Cf. L’impossible émancipation ?), passer une épreuve écrite est peut-être l’une des façons les plus justes en matière de sélection. En effet, faire un entretien, qui plus est de trente minutes, ne peut qu’augmenter les inégalités puisque les candidats sont avant tout jugés pour leur savoir-être et non leur savoir-faire. Le concours est certes largement perfectible, il permet tout de même d’évaluer le candidat sur ses connaissances, celles qu’il doit justement transmettre aux élèves. Il permet d’éviter l’effet Durning-Kruger, qui est le fait de « Parler avec aplomb de ce qu’on ne connait pas » car « l’ignorance rend plus sûr de soi que la connaissance »10. Il est clair que durant un entretien d’une trentaine de minutes, l’effet Durning-Kruger, ou encore l’ultracrépidarianisme11, bat son plein. De plus, le concours offre le statut de fonctionnaire, et donc la sécurité de l’emploi. Le recours des contractuels renvoie le métier d’enseignant vers une plus grande précarité, d’où la volonté in fine de supprimer les concours : ça revient moins cher et les enseignants n’ont plus le statut de fonctionnaires mais de contractuels.

Topaze, Marcel Pagnol, 1951

Le système d’évaluation va également être modifié. La Cour des comptes a récemment remis en cause le rôle, jugé trop disparate, des inspecteurs dans l’Éducation nationale. Ces derniers observent les pratiques des enseignants, titularisent les stagiaires et permettent l’avancée de carrière12. Il s’agira désormais de « recentrer » les missions des inspecteurs. En d’autres termes, les enseignants seront évalués par le chef d’établissement. Si peu d’enseignants aiment la visite d’un inspecteur, moment faisant naître beaucoup de stress et d’angoisses, ce dernier est un élément extérieur à l’établissement. Il possède, a priori, une vision neutre sur le travail à évaluer. De plus, l’inspecteur a occupé le même poste que celui qu’il vient observer : il connaît les travers et les difficultés du métier, il est donc apte à évaluer celui ou celle qu’il a en face de lui.

Dans l’avenir, il est prévu que ce soit le chef d’établissement qui évalue les enseignants. Or, il est rare qu’il ait enseigné la même matière que le cours qu’il vient observer : comment peut-il alors être bon juge quant à la qualité de l’enseignement ? Pire encore, il est désormais possible qu’un chef d’établissement n’ait jamais été enseignant. De fait, il est totalement étranger aux problèmes quotidiens que l’on peut rencontrer et est amené à gérer un collège ou un lycée comme un manager gérerait une entreprise. J’ai une pensée émue pour un principal entièrement pro-numérique qui souhaitait que nous fassions de la publicité sur les réseaux sociaux pour rendre le collège « plus attractif », clôturant chacun de ses discours par un petit slogan tel que « on n’attrape pas des mouches avec du vinaigre » ou encore, ma préférée, « la confiance n’exclut pas la surveillance »… Nous voilà prévenus.

L’égalité des chances face à la tyrannie de la bienveillance

Les élèves sont sans doute les grands oubliés d’une éducation qui prône « l’égalité des chances ». Car accepter d’embaucher des enseignants sans aucun savoir ni formation, c’est placer les élèves devant un apprentissage de mauvaise qualité… les mêmes qui se retrouvent sans enseignant car personne n’a envie de travailler dans des conditions aussi délétères. Mais c’est aussi l’aboutissement d’un parcours scolaire qui repose sur la bienveillance, mot qui a été dévoyé depuis bien trop longtemps.

L’entrée des artistes, Marc Allégret, 1938

Aujourd’hui, on laisse passer au collège des élèves qui ne savent pas écrire. Par souci de « bienveillance », on les emmène jusqu’au bac. On finit par remonter les notes, sans l’accord des enseignants, afin d’avoir une moyenne plus harmonieuse13. On pense qu’en baissant le niveau d’exigence, on masque le problème des inégalités de classe. Mais celui-ci ressort avec d’autant plus de violence a posteriori. En effet, plutôt que de donner des moyens pour élever le niveau scolaire, en faisant des classes plus petites dans les quartiers défavorisés, en proposant de l’accompagnement personnalisé ou davantage d’aide aux devoirs, on enferme les élèves dans l’illusion de la réussite. Ainsi, pourquoi faire des efforts ? Le baccalauréat, désormais en contrôle continu, est donné. On peut faire une première générale en étant quasiment analphabète. N’est-ce pas là, la véritable condescendance de la part d’un système dominant ? Ne pas donner les moyens de la réussite mais l’illusion d’une réussite scolaire ? Car les « bons élèves » s’en sortiront toujours… mais les « mauvais » n’en auront même plus l’opportunité.

Ainsi, peut-être retrouve-t-on ces mêmes élèves des années plus tard, qui veulent enseigner alors qu’ils n’ont aucun bagage universitaire, dépréciant par là-même l’ensemble de la profession. Si n’importe qui peut avoir son bac, sa licence ou même son master, pourquoi ne pas enseigner ?

En conséquence, même s’il se sait notoirement incompétent, chacun se sent désormais fondé à se dire compétent – « à sa façon ». Étienne Klein, Le Goût du vrai.

Orlane Glises

Tempête sur l’Asie (3/3)

Tempête sur l’Asie (3/3)

Du soulèvement paysan indien à l’indépendance politique ouvrière au sri lanka et au pakistan

Comme nous l’écrivions dans la première partie de cette étude (Cf. L’Asie, si loin, si près), « l’Asie des luttes ouvrières et des soulèvements populaires est le continent aveugle de notre temps, l’angle mort de nos perceptions actuelles et le point nodal de nos défauts de compréhension du monde… Pourtant, le futur de notre planète se forge probablement dans ces mouvements. Raisonner à l’échelle asiatique, c’est non seulement prendre conscience de l’ampleur de ce qui s’accomplit dans ces pays, mais encore acquérir la perception des dynamiques mondiales en cours. Celles qui nous donnent la capacité de cerner ce qui se passe chez nous… ».

Nous essaierons de voir dans ce troisième volet comment les premiers éléments d’indépendance politique du prolétariat, apparus dans le soulèvement paysan indien (Cf. Le mouvement paysan indien), se sont développés au sein des soulèvements pakistanais et sri lankais. Et, en retour, quelles en sont les conséquences.

Notre objectif est de contribuer à cerner comment s’effectue cette progression dans une situation mondiale où les conditions objectives de la révolution mûrissent à grande vitesse, mais où les conditions subjectives (c’est-à-dire la perception individuelle que nous avons des choses qui nous entourent), les partis révolutionnaires et les consciences sont à la traîne. Il s’agira aussi de comprendre comment intervenir dans ce processus.

Pour mieux comprendre le dossier, une notion importante à comprendre est celle de classe pour soi.

La classe ouvrière est une classe pour soi en ce sens qu’elle n’est pas une simple catégorie socio-professionnelle ou une création générée mécaniquement par des déterminations économiques, comme la tradition du stalinisme l’a caricaturée. Elle n’est pas une masse inerte qui s’active au contact d’un élément économique « perturbateur », spontanément. C’est une classe constituée d’individus conscients d’appartenir à une force sociale ayant une tâche précise dans la division du travail capitaliste, et aux intérêts propres. Elle ne réagit pas contre un système d’exploitation (l’extorsion de la plus-value par la classe des propriétaires des moyens de production), en victime, comme la sociologie positiviste nous le fait croire, mais agit révolutionnairement en fonction de son expérience politique globale, consciente des déterminations qui la contraignent (économiques, de genre, de race, religieuses, ...). Elle définit un cadre d’action et d’échanges de savoirs qui lui permet d’agir concrètement vers le dépassement du mode de production dont elle est issue. C’est un acteur historique instituant une nouvelle pratique de la propriété par des réalisations façonnant notre quotidien : le régime général de la sécurité sociale, les retraites ou le statut de fonctionnaire en France ; les villes révolutionnaires et les Mahapanchayats en Inde. En sommes, les classes ne luttent pas parce qu'elles existent, mais existent parce qu'elles luttent.

Le combat pour l’indépendance politique est la tâche essentielle du prolétariat pour trouver les voies de son émancipation et, par là, celle de l’humanité. La progression de la classe ouvrière vers la prise de conscience de ses intérêts historiques est un processus complexe et souvent contradictoire.

Dans notre séquence historique, ce processus a commencé en Inde par un soulèvement paysan qui, par ses particularités (pays, époque, etc.), s’est plus apparenté à un soulèvement prolétarien qu’à celui d’une petite bourgeoisie rurale. L’ébranlement politique et social provoqué par ce soulèvement a été tel en Asie du Sud, qu’il a été à l’origine de nombreux mouvements, depuis le Népal jusqu’aux Maldives. Il a surtout provoqué les chutes des gouvernements pakistanais, en avril 20221 , et sri-lankais, en mai 20222.

Des ouvriers du textile sortant de leur usine le 10 janvier 2021, à Dacca, Bangladesh. MOHAMMAD PONIR HOSSAIN / REUTERS

Ce qui a fait la caractéristique du soulèvement indien et son influence, c’est qu’il a eu une direction ouvrière à sa tête, elle-même sous contrôle d’une large auto-organisation des prolétaires de type soviétique. Ce qui lui a permis de très largement dépasser les questions économiques à l’origine du mouvement, par une lutte contre toutes les oppressions et contre le capitalisme lui-même. C’est cette originalité totalisante, touchant tous les segments de la société, qui a provoqué cette contagion en Asie du Sud. Bien sûr, l’ébranlement n’a pas été aussi important que celui engendré par la révolution russe en son temps. Notamment parce que le soulèvement paysan indien de 2020-2021 n’a pas renversé le régime de Modi et n’a pas été jusqu’au bout de ses possibilités. Cependant, la profondeur subversive de la secousse indienne dans la modification des rapports de force sociaux et idéologiques au Pakistan et au Sri Lanka a été suffisante pour entraîner des militants indiens et pakistanais à chercher à aller plus loin que le modèle initial.

En même temps, la bourgeoisie de ces pays, au fait de l’expérience voisine indienne, a mieux su gérer la situation – en tous cas jusqu’à aujourd’hui, en « changeant tout pour que rien ne change ». Avant que le mouvement populaire ne le fasse lui-même : par une transformation en profondeur.

Mais parce qu’on assiste à une vague générale de soulèvements traversant l’Asie du Sud, il est probable que les pays issus de l’indépendance de 1947 ne soient plus des cadres suffisants pour enrayer cette vague révolutionnaire qui tend à les déborder.

DANS LE SILLAGE DES PAYSANS INDIENS, LES PAYSANS PAKISTANAIS ET SRI-LANKAIS ONT OUVERT LE CHEMIN DE L’INDÉPENDANCE POLITIQUE AUX CLASSES POPULAIRES

Le Pakistan et le Sri Lanka connaissent tous les deux des vagues de luttes populaires importantes et continues depuis 2018 et 2019 : contre la hausse des prix, les licenciements, la destruction des services publics et des acquis ouvriers et démocratiques. Les mouvements paysans de ces deux pays – dans le prolongement du soulèvement paysan indien, ont fait entrer, dès 2021 et 2022, les classes populaires sur le chemin de l’indépendance politique. Habituellement dirigées par les partis et les syndicats traditionnels intégrés au système bourgeois, leur autonomisation est en cours.

PAKISTAN

Au Pakistan, depuis octobre 2020, les luttes sociales avaient pris la forme de marches populaires sur la capitale Islamabad – une vieille tradition au Pakistan. Il y avait celle organisée par les syndicats, mais dont l’orientation ne dépassait pas les revendications économiques3, et celle organisée par une alliance des partis bourgeois d’opposition, le PDM4, avec pour objectif de faire tomber le pouvoir militaro-islamiste en place du PTI d’Imran Khan5.

Les partis bourgeois d’opposition avaient bien compris le danger de laisser sans concurrence l’organisation des marches populaires par les syndicats. Le soulèvement paysan avait en effet commencé de la même manière en Inde voisine et pouvait servir d’exemple : marche sur Delhi, blocage de la capitale et organisation de campements révolutionnaires à ses portes (Cf. Leçons et impact du mouvement paysan indien). L’objectif proposé par les partis bourgeois de renverser le pouvoir en place séduisit les classes populaires pakistanaises. Elles comprenaient bien que pour obtenir satisfaction à leurs revendications économiques, dans cette situation d’attaques violentes et centralisées contre leurs acquis, il fallait renverser le régime. La campagne de l’opposition bourgeoise du PDM mobilisa donc des millions de prolétaires espérant en finir avec le gouvernement et la misère. Bien évidemment, le PDM ne voulait et ne pouvait pas aller jusqu’au bout. Dès qu’il eut la situation en main, sa direction se chamailla, se divisa, s’enlisa dans des élections partielles pour finir par éclater à quelques semaines de la date de la marche finale, au printemps 2021 ! L’affaire semblait close. Mais à l’été 2021, les paysans pakistanais surgirent, inspirés par les paysans indiens. Ils reprirent à leur compte l’idée d’une marche populaire sur la capitale. Ils allèrent plus loin encore que les paysans indiens dans leurs revendications : faire tomber le gouvernement était le moteur de la mobilisation.

Ce fut la panique dans l’opposition.

Le 18 avril 2021, des mouvements religieux ont appelé à une grève nationale. À Lahore, de nombreux magasins et marchés étaient fermés et certains transports publics arrêtés. REUTERS – STRINGER

Au même moment, le mouvement paysan indien était au plus haut, et Modi (l’actuel dirigeant de l’Inde) tremblait pour son pouvoir. L’opposition bourgeoise pakistanaise lança à nouveau deux nouvelles marches populaires sur Islamabad, cette fois à l’initiative directe des deux principaux partis, le PPP6 et le PMLN7. Ils radicalisèrent à outrance leurs discours et leurs surenchères démagogiques, n’hésitant pas à parler ouvertement de révolution pour renverser un régime discrédité dont ils voulaient se débarrasser. Ils appelaient à installer des campements, à l’instar des paysans indiens, devant les organes du pouvoir d’Islamabad, jusqu’à ce que le gouvernement tombe. Le mouvement paysan pakistanais avait rallumé la mèche. Mais infiniment plus faible que son équivalent indien, il ne pouvait faire le poids. Le PPP et le PMLN arrivèrent à nouveau à mobiliser les grandes masses derrière eux. Cependant, il leur était à présent plus difficile de renoncer en cours de route, comme la première fois. Les classes populaires étaient averties et les surveillaient.

Aussi, ils imaginèrent un autre stratagème.

En même temps qu’ils organisaient leurs marches populaires à travers tout le pays pour faire chuter le pouvoir, ils déposèrent une motion de censure afin de destituer légalement, par voie parlementaire, Imran Kahn (le Premier ministre). Ils débauchèrent pour cela toute une série de députés de petits partis, ou même de la majorité. Leur argument était que s’ils ne faisaient pas tomber, eux, le gouvernement avec la motion de censure, ils auraient une révolution ouvrière sur le dos. Leur stratagème marcha. Un nombre assez important de députés de la majorité changea de camp et le jour même où les marches populaires arrivèrent sur la capitale, le gouvernement était mis en minorité au Parlement (le 10 avril 2022 donc). Les dirigeants de l’opposition n’avaient plus qu’à crier victoire, la célébrer et renvoyer chez elles les foules nouvellement entrées dans la capitale. La bataille était gagnée, il n’y avait plus rien à faire.

Mais avec le départ des travailleurs, le gouvernement joua la montre. Il se mit à crier au complot, à la tricherie et refusa de partir. Ce fut la cour suprême, et en sous-main l’armée, qui ne voulaient pas que la crise s’éternise, qui poussèrent alors le gouvernement dehors en craignant que les masses populaires ne reviennent. L’opposition s’attribua évidemment la victoire par son action parlementaire, et dans ces « combinazione », la mobilisation populaire qui était pourtant à l’origine de la chute du pouvoir fut occultée8. L’opposition forma le nouveau gouvernement et, bien sûr, ne fit rien contre la hausse des prix. L’ancien gouvernement d’Imran Khan se mit alors à appeler à son tour à des marches contre l’inflation sur la capitale, dans le but manifeste de reconquérir sa place.

Le cirque de la fausse représentation bourgeoise semblait pouvoir continuer. Sauf que le virus de l’indépendance politique du prolétariat continuait à travailler souterrainement. Nous y reviendrons.

SRI LANKA

Au Sri Lanka, les luttes ouvrières contre les hausses de prix et les différentes attaques gouvernementales contre leurs acquis sociaux et démocratiques ont été incessantes depuis 2018.

Comme au Pakistan, un grand parti bourgeois d’opposition, le SJB9, a organisé de vastes manifestations de masse contre la hausse des prix et contre le gouvernement, dans la perspective de gagner les prochaines élections. À la différence du Pakistan, un autre grand parti d’opposition, le JVP – ancien parti stalinien puis guérillériste se réclamant du marxisme et devenu parti ouvrier réformiste10– a lui aussi appelé durant toute cette période à de larges manifestations ouvrières. Il a permis l’éclosion d’une expression politique ouvrière large sur la scène publique. Mais comme le SJB, il n’avait pas d’autre perspective que de jouer le jeu électoral et de gagner les élections. Sous l’influence de ce parti, et des directions syndicales qui lui sont affiliées, les luttes et les grèves ont été innombrables. Parfois longues et déterminées, dans des conditions pourtant difficiles avec, face à elles, un régime autoritaire encore plus militarisé qu’au Pakistan et n’hésitant pas à employer la pire des répressions. Ces luttes n’avaient toutefois que des objectifs économiques, et de ce fait étaient totalement émiettées voire corporatistes.

Lors d’une veillée condamnant les tirs de la police sur des manifestants à Rambukkana, à Colombo, le 19 avril 2022. ERANGA JAYAWARDENA / AP

Tout changea en mars 2022, sous l’influence du mouvement paysan, lui-même inspiré par l’empreinte du soulèvement paysan indien. Le gouvernement sri-lankais avait décidé, pour diminuer son déficit extérieur, d’arrêter d’acheter des engrais. Il obligea du jour au lendemain les paysans à se convertir à une agriculture biologique, condamnant une partie d’entre eux à la ruine et la population à la famine du fait d’une réduction importante de la production agricole. Par nécessité, les paysans se révoltèrent à partir de l’été 2021.

Leur lutte, radicale et déterminée, dura plusieurs mois. À la différence des luttes ouvrières, elle se donna, comme au Pakistan, l’objectif politique de chasser le pouvoir. Et comme les paysans indiens, ils appelèrent à marcher sur la capitale, Colombo, le 30 mars 2022, pour renverser le gouvernement. Les paysans ne renversèrent pas le pouvoir, mais leur exemple galvanisa les réseaux sociaux qui prirent le relais en appelant les citadins à descendre dans la rue le 31 mars 2022. Là aussi, pour renverser le gouvernement. Dans la nuit du 31 mars, des manifestants prirent d’assaut la résidence du président de la République et du Premier ministre11.

Ce fut un coup de tonnerre.

Tous les partis et toutes les directions syndicales, débordés et surpris de perdre leur monopole de la représentation populaire, dénoncèrent ce « vandalisme » commis par des « anonymes »12. Mais le mouvement des classes laborieuses sur le terrain politique était lancé. Les mois d’avril et mai furent traversés par des coups de boutoir incessants pour faire tomber le pouvoir13.

Des campements permanents du type de ceux des paysans à Delhi, indépendants de toutes les organisations syndicales et politiques traditionnelles, furent installés à partir du 9 avril aux portes de la présidence et du Parlement à Colombo. La mobilisation observée en 2012 – ce « printemps sri lankais »14 – réapparaissait et occupait l’espace politique ouvert par la révolte paysanne et ouvrière abandonnée par les forces institutionnelles.

Des manifestations spontanées se sont déroulées dans l’ensemble du Sri Lanka, le 19 avril 2022. ERANGA JAYAWARDENA – AP

À partir du 9 avril, les abords, et même le hall d’entrée de la présidence de la République dans le quartier chic de « Galle Face », à Colombo, sont occupés nuit et jour par une foule de manifestants, dont beaucoup d’étudiants, d’artistes, d’intellectuels. Mais aussi beaucoup d’ouvriers, de jeunes, de chômeurs, de femmes des quartiers populaires, de pauvres… Présents à titre individuel et reprenant à leur compte l’exigence des manifestants des 30 et 31 mars : le départ du gouvernement des Rajapaksa. Les abords du Parlement et du siège du Premier ministre sont également occupés. En même temps que les autres bâtiments du pouvoir, dans la plupart des villes du pays. Significativement, le campement devant la présidence est baptisé « Gota dégage » (Gota étant abréviation du nom du président)15, tandis que celui devant les bureaux du premier ministre prend le nom de « Pas d’accord » (ou « Pas de compromis »). À « Galle Face », comme aux portes de Delhi, on installe un mini hôpital, un cinéma, une école, les débats et meetings sont permanents, les spectacles également (Cf. Le mouvement paysan indien).

Le printemps sri-lankais étudiant et enseignant de 2012 avait entraîné peu à peu toutes les classes populaires dans une lutte tous azimuts contre ce monde et le pouvoir. Dans la foulée du mouvement paysan, il réémergea en 2022.

LE MOUVEMENT OUVRIER REPREND À SON COMPTE LA QUESTION DU POUVOIR POSÉE PAR LES PAYSANS

PAKISTAN

Au Pakistan, durant toute la période où les partis bourgeois avaient réussi à se placer à la tête des colères populaires, le mouvement ouvrier ne disparut pas. Son action passa par les bords.

Le Pakistan est un pays qui s’est constitué sur des bases religieuses et qui n’a pas réellement réalisé son unité nationale16 (Cf. Carte). Il est divisé en quatre grandes provinces qui, à l’occasion de la période de relative fragilité du pouvoir face au mouvement social de 2019 à 2022, ont renforcé leurs tendances centrifuges à l’autonomie. Dans deux de ces régions, le Baloutchistan et le Khyber Pakhtunkhwa où dominent les tribus baloutches et pashtounes, le nationalisme propre à chacune est né de l’impulsion soviétique. Ce ne sont pas des nationalismes organisés autour de la question religieuse mais, au contraire, dominés par des orientations laïques et des partis se réclamant du marxisme. Les tendances centrifuges et démocratiques dans ces régions se sont structurées autour d’assemblées tribales autonomes. Et également autour de nombreuses luttes économiques importantes et victorieuses, qui ont fait reculer le pouvoir central17.

Sri Lanka : siège de la présidence et des locaux du gouvernement, le 9 mai 2022, à Colombo.

Aussi, lorsqu’il apparut au niveau central que le PTI d’Imran Khan tentait de reprendre en mai 2022 le flambeau de la lutte contre la hausse des prix qu’il avait pourtant organisée durant toutes ces années au pouvoir18, les organisations ouvrières les plus radicales appelèrent à leur tour (début juin 2022) à des manifestations quasi quotidiennes contre les hausses des prix et pour des augmentations de salaires. Les salariés gouvernementaux de la « Grande Alliance des ouvriers et des employés du Beloutchistan » ont fait le siège du gouvernement régional à Quetta durant plusieurs jours. Ce siège faisait suite à une grande marche sur la capitale régionale pour obtenir des augmentations de salaires. Le gouvernement régional vient d’ailleurs de les leur promettre.

Par ailleurs, plus important encore, l’ensemble des organisations ouvrières et socialistes les plus combatives s’unirent pour la première fois dans un front commun autour d’un programme radical. Il s’agissait d’une véritable bifurcation, d’une prise de distance avec les directions syndicales et politiques traditionnelles. Ainsi, au-delà de revendications économiques comme la hausse des salaires et des pensions de 50%, le programme remet en cause le capitalisme par l’abolition de tous les privilèges des capitalistes et des élites de toutes natures, la réquisition des prêts du FMI pour le bien direct des classes populaires ou encore la nationalisation des grandes entreprises.

Des manifestants réclament la démission du gouvernement srilankais, le 6 mai 2022, à Colombo. ERANGA JAYAWARDENA / AP

La question du pouvoir n’est pas directement présente dans ce programme, mais « l’abolition des privilèges » la pose. Pour aller jusqu’à la revendication d’un pouvoir ouvrier, il manque l’auto-organisation, du type des Mahapanchayats populaires indiens. Être du côté positif, c’est-à-dire créateur de la maîtrise du mouvement : tout le pouvoir aux Mahapanchayats comme hier aux soviets. Ou aujourd’hui encore au Soudan, animé par un mouvement à la frontière des révolutions arabes et des soulèvements africains, et soutenant un programme revendicatif semblable, à la différence près que le premier point est « tout le pouvoir aux comités de base ». Un fait unique aujourd’hui dans le monde parce que ces comités de base et de quartier existent et animent la révolution en cours19.

Ce programme et cette unification des forces de gauche combatives au Pakistan est toutefois un pas en avant très important pour les travailleurs. Ce progrès peut leur permettre désormais de faire entendre une voix politique et de classe indépendante.

Avec leurs particularités, et par d’autres biais, c’est à un programme d’unification ouvrière semblable qu’ont abouti les forces en lutte les plus avancées au Sri Lanka. Encore une fois, sous l’impulsion paysanne et dans le prolongement du soulèvement paysan indien, celui-ci ayant ouvert un cycle historique d’opposition des forces sociales que l’on sous-estime (Cf. À bout de souffle).

SRI LANKA

Après le 9 avril et les campements révolutionnaires installés devant la présidence et le parlement, comme dans le reste du pays, les événements vont se précipiter. Les directions syndicales qui, jusque-là, continuaient à s’aligner sur les partis pour réclamer des solutions politiques parlementaires et des solutions économiques dirigées par le FMI, se mirent à craindre la concurrence de la coordination étudiante. Celle-ci offrait en effet une impulsion nouvelle aux campements révolutionnaires, exploitant la radicalité de la situation. Poussées également par leur base, les directions syndicales appelèrent à une grève générale le 28 avril qui fut très suivie20. Face au succès, la base exigea une suite avec l’objectif de faire tomber le gouvernement. La nouvelle étape fut une grève générale durcie le 6 mai21, baptisée « hartal », mêlant désobéissance civile et grève, en référence à celle de 1953 : la première après l’indépendance.

Ce fut un tsunami populaire.

Tout s’est arrêté : des trains aux bus, des usines aux commerces, des hôpitaux aux universités, des banques à l’électricité ; la poste, les plantations de thé, l’administration… Ce fut une formidable démonstration de force de la classe ouvrière. Des cheminots, des chauffeurs de bus, d’autres encore, continuèrent spontanément la grève le lendemain. Pour reprendre en main une situation qui lui échappait, les directions syndicales appelèrent alors à la grève illimitée à partir du 11 mai, et ce jusqu’à la chute du gouvernement et du président.

Mais le 9 mai, suite à une attaque violente du pouvoir contre les campements de manifestants, les classes populaires descendent en masse. Les rues sont occupées par les insurgés et les miliciens du pouvoir sont poursuivis, défaits22. Ils arrêtent des policiers ; un chef de la police est passé à tabac. Ils incendient également une centaine de résidences de ministres et de députés du pouvoir, de même que leurs bureaux et leurs locaux, ou encore leurs voitures ou des biens divers23 Des milices ouvrières quadrillent le pays pour tenter de débusquer les ministres et les députés, et au premier chef le président et le Premier ministre.

C’est une révolution ouvrière. Mais sans direction organisée et reconnue24.

L’ancien Premier ministre Pakistanais, Imran Khan, salue des partisans en descendant d’un hélicoptère pour marcher sur Islamabad, le 25 mai 2022.

Le pouvoir ne doit alors son salut qu’au front immédiat de toutes les forces syndicales et politiques, appartenant à l’opposition comme à la majorité, de droite ou de gauche, qui se constitua contre l’insurrection. Les directions syndicales annulent finalement leur appel à la grève illimitée du 11 mai. La justification est alors qu’il faut sauver le pays face au chaos et à l’anarchie, tandis que, conjointement, les patrons lock-outent les ouvriers25. Les partis de gauche dénoncent les violences populaires, en même temps que les journaux bourgeois se déchaînent contre l’insurrection.

Le pouvoir fait démissionner le Premier ministre en mai26. Le président appelle à un nouveau gouvernement d’union nationale dans lequel se précipite immédiatement toute l’opposition. Ce nouveau gouvernement annonce pour satisfaire (calmer) les insurgés qu’il va procéder à l’arrestation de toute une série de ministres et hauts responsables… ce qu’il ne fit jamais.

Faute d’avoir sa propre expression politique, ses propres organisations autonomes, le mouvement populaire, abandonné de toutes les forces organisées, continua durant plus d’un mois mais sous forme de manifestations, d’émeutes ou d’actions radicales mais émiettées et non coordonnées27. Les campements qui réunissaient la frange la plus avancée de la population, le plus souvent issue des classes moyennes, ne surent pas donner cette expression politique à l’insurrection, surpris ou effrayés eux-mêmes par la radicalité de la révolution ouvrière.

Cependant, contre cette union nationale de tous les partis et syndicats, la jeunesse étudiante se leva. Détenant une certaine autonomie politique depuis toujours, avec une longue tradition de lutte28, elle tenta de se faire l’expression organisée de la colère populaire, par le biais d’un programme. Non sans l’appui de syndicalistes ouvriers et enseignants en rupture avec leurs directions.

En même temps que la coordination étudiante appelle à continuer les manifestations et la lutte pour faire tomber le nouveau gouvernement, elle propose donc également un programme indépendant pour le soulèvement en cours. Au-delà de nombreux points économiques et sociaux radicaux, elle donne la perspective claire de faire tomber le pouvoir et d’abattre le capitalisme29.

L’INDÉPENDANCE DE CLASSE OUVRE UNE PERSPECTIVE RÉGIONALE

Cet appel de la jeunesse étudiante sri-lankaise, soutenu par un certain nombre de militants syndicalistes et d’intellectuels, a été aussitôt entendu en Inde. Le congrès des organisations étudiantes indiennes a appelé à prendre exemple sur la jeunesse sri-lankaise. Elle s’est dotée du même objectif : renverser le gouvernement et le capitalisme.

De nombreux indiens sont descendus dans la rue pour protester contre la réforme du recrutement dans l’armé, le 17 juin 2022. REUTERS – STRINGER

Peu de temps après, vers le 15 juin 2022, les enfants des paysans indiens, pour la plupart chômeurs, précaires ou étudiants sans emploi, se soulevaient dans tout le pays, entraînant dans leur sillage les organisations paysannes et ouvrières30. La coordination paysanne, le SKM, reprenait du service et appelait tout le monde à descendre dans la rue le 24 juin pour soutenir la jeunesse. La mobilisation fut très suivie. Elle donna un nouveau rendez-vous le 3 juillet pour organiser la suite.

Nul ne peut dire ce qui va se passer. Mais il est clair qu’on assiste à la naissance d’un seul et vaste mouvement traversant toute l’Asie du Sud (2 milliards d’habitants, rappelons-le, soit l’un des ateliers du monde). Au moment où est écrit ce dossier, la jeunesse et les classes populaires népalaises reprennent la rue, alors que les ouvriers du Bangladesh commencent également à se faire entendre dans la grève et la rue. Rares sont encore ceux qui ont la claire conscience que tous ces mouvements tendent à n’en former qu’un seul. Pourtant, beaucoup voient bien le cheminement d’une seule et même volonté de lutte face aux mêmes problèmes, aux mêmes causes : les oppressions et l’exploitation capitaliste.

Manifestation antigouvernementale près du bureau du président, à Colombo, le 16 avril 2022. JEWEL SAMAD / AFP

Il ne serait pas surprenant que la progression de l’indépendance de classe finisse par remettre en cause toutes les frontières sociales et nationales. Qu’elle balaie le monde tel qu’il est sorti de la Seconde Guerre mondiale et des indépendances nationales. Bref, il est certain que le combat commencé à l’intérieur des frontières cherchera à les déborder pour se résoudre dans une confédération des états socialistes d’Asie du Sud, de l’Inde au Pakistan et au Sri Lanka, en passant par la Birmanie, le Bhoutan, le Népal et le Bangladesh.

De quoi ébranler le monde entier.

Jacques Chastaing

Notes de la rédaction :