Un nouveau tournant dans la situation mondiale (1/3)

Un nouveau tournant dans la situation mondiale (1/3)

Du 13 juillet au 26 novembre 2022, nous avons pu observer une série d’événements qui, pris dans leur ensemble, c’est-à-dire de l’Asie du Sud et de l’Est à la Grande-Bretagne, en passant par l’Ukraine, l’Afrique ou les Amériques, dévoilent un tournant mondial des luttes « par en bas ». Ce que l’on a pu observer, c’est qu’elles sont passées au même moment du défensif à l’offensif lorsque, « en haut », un autre tournant se dessinait : celui de l’usure et du déclin des populismes de droite extrême qui avaient été propulsés sur la scène politique et gouvernementale comme ultime tentative de la bourgeoisie pour dévoyer les montées sociales de la phase précédente.

Cette situation nous rapproche un peu plus de circonstances pré-révolutionnaires que la vieille formule synthétise par : « en bas on ne veut plus, en haut on ne peut plus ».

Bien que nous ayons été nombreux à être remués par certains de ces événements, ce sentiment prégnant n’a souvent duré qu’un instant. La plupart des observateurs sont retombés dans une sorte de torpeur et ces évènements ont vite été attribués à une période tout juste un peu plus fébrile que les précédentes. Car si nous pouvons sentir qu’il se passe peut-être quelque chose d’important, nous n’avons pas forcément les mots pour saisir consciemment leur dimension commune et leur dynamique d’ensemble. Souvent trop influencés par la géopolitique d’ « en haut » et pas assez par celle d’ « en bas », nous avons certes pu les percevoir un par un, mais sans toutefois en saisir la logique : leurs enchaînements et leur influence sur les dominants. Incapables de restituer leur portée et dans l’impossibilité d’assimiler les leçons à en tirer, il nous est difficile de lire les signes de ce chambardement dans ce que nous vivons ici, aujourd’hui, au quotidien.

Ce dossier en trois volets nous servira à y voir plus clair. Nous commencerons par brosser le paysage des mouvements sociaux en cours en Asie, avant de nous intéresser à ceux qui se déroulent en Europe et dans les Amériques. Enfin, nous tenterons de cerner les conséquences de ces modifications sur les puissants de ce monde et les difficultés grandissantes qu’ils rencontrent pour y faire face.

L’ASIE EN ÉBULLITION : SRI LANKA, BANGLADESH, PAKISTAN, INDE, IRAN, CHINE

J’écrivais dans un précédent article Ukraine : sous la guerre, la révolution ? : « Globalement, les convergences révolutionnaires entre les collectivités humaines mondiales se sont mises de plus en plus à écrire l’Histoire [la grande, ndlr], au détriment de celle [petite, ndlr] qui découle des rivalités entre les États-nations» et « depuis 2018 nous assistons à une recherche consciente du rapprochement des mouvements contre l’exploitation et contre les oppressions ». En même temps qu’un développement de l’indépendance de classe au sein des mouvements, faudrait-il ajouter. C’était déjà le potentiel de la tendance que je décrivais dans mes articles Tempête sur l’Asie pour les événements de 2020-2021, avec comme limite leur incapacité à poser la question du pouvoir. Ce potentiel et ces tendances sont aujourd’hui devenus des réalités bien concrètes même si la question du pouvoir, et par conséquent la conscience même du mouvement en cours, bien qu’initiée, soit encore à l’état d’ébauche. Mais une ébauche de masse.

AU SRI LANKA, AU BANGLADESH ET EN INDE

L’Asie du sud était donc déjà en ébullition en 2020-2021. On peut relever le soulèvement paysan indien bien sûr (Cf. Le mouvement paysan indien (2020 à aujourd’hui)), mais encore, au même moment, le mouvement social massif agitant le Pakistan et qui aboutit à la chute du gouvernement en avril 2022 (Cf. Tempête sur l’Asie (3/3). Du soulèvement paysan indien à l’indépendance politique ouvrière au Sri Lanka et au Pakistan). Rajoutons les multiples grèves et luttes d’importance aux Maldives, au Népal et au Sri Lanka. Dans ce dernier pays, cette dynamique déjà puissante a pris une autre dimension le 13 juillet 2022. Les insurgés, après avoir investi les bureaux du premier ministre, la télévision, encerclé le parlement et s’être emparé du palais présidentiel, firent tomber le chef d’État et son gouvernement. Ils se sont ensuite baignés dans sa piscine, devant les yeux enthousiastes des travailleurs du monde entier1. Pour la première fois depuis longtemps, les prolétaires destituaient le gouvernement et s’emparaient des organes du pouvoir, au moins pour un temps.

À Sylhet, Bangladesh, manifestation pour la hausse des salaires dans les plantations, 10 août 2022. (IMAGO/H. M. Shahidul Islam / Eyepix Group)

Puis, début août, commençait une grève de 150 000 ouvriers – et surtout ouvrières – des plantations de thé du Bangladesh travaillant dans une situation de quasi esclavage économique et patriarcal2. Quinze jours après, ces ouvrières étaient victorieuses avec, selon les autorités, un quadruplement de leur revenu. En Inde, ce succès eut des effets immédiats. Il entraîna dans son sillage deux hausses importantes des salaires pour 600 000 ouvriers et ouvrières du thé dans l’État indien frontalier de l’Assam. Suivit une hausse du salaire minimum de 67% au Sikkim, un autre État indien de cette même région, connu aussi pour ses plantations. C’était aussi la première fois depuis longtemps qu’une grève ouvrière d’une telle ampleur était victorieuse.

Toujours en août, encouragés par les succès revendicatifs des ouvrières des plantations de thé, des millions de bangladais descendaient massivement dans les rues – et continuent à le faire sans répit jusqu’à aujourd’hui – pour dénoncer la hausse des prix des carburants, avant d’exiger la chute du régime3. Au même moment, des soulèvements se déclenchèrent dans les sept États de la région de l’est de l’Inde, à la frontière du Bangladesh et de la Birmanie, dénonçant pêle-mêle la dictature militaire indienne dans la région, comme la dictature militaire birmane sur les mêmes peuples et tribus qui vivent de part et d’autre des frontières.

Des travailleurs du textile bangladais bloquent une route pour réclamer leurs salaires impayés lors d’une manifestation à Dhaka, au Bangladesh, le jeudi 16 avril 2020. (AP Photo/Al-emrun Garjon)

Ainsi, à partir d’une révolte de femmes esclaves sur les plantations de thé du Bangladesh, au travers de multiples révoltes par delà les religions qui les divisent (hindoues, musulmanes, chrétiennes, bouddhistes), et par dessus les frontières, s’est dessinée une remise en cause des États issus des indépendances de 1947. Dans cette région où les peuples et les tribus sont innombrables et où les guérillas le sont tout autant depuis 1947 – les plus anciennes au monde4 – parce que les frontières des indépendances ont séparé dans le sang des peuples frères, avec une loi martiale maintenue quasiment depuis 1947 dans les États indiens, les luttes ouvrières ont esquissé les contours d’une nouvelle union des peuples. Un vaste Bengale d’avant les indépendances, qui regrouperait dans la paix les peuples et tribus d’un même ensemble : Bangladesh (166 millions d’habitants), Birmanie (55 millions d’habitants) et Est Indien (140 millions d’habitants).

Cela signifie que la contestation ouvrière, au départ économique, a pris une dimension politique dépassant les acquis et les limites des indépendances d’il y a soixante-dix ans. Et ce n’est pas tout.

LA SITUATION AU PAKISTAN ET EN IRAN

En effet, toujours en août 2022, mais cette fois au Pakistan, démarrait une grève de 40 000 ouvriers du textile – en majorité des ouvrières – pour des augmentations de salaires dans la capitale Faisalabad5. Située dans la province du Pendjab, cette ville est l’équivalent de la Manchester du XIXe siècle. Quinze jours après, ils obtenaient une augmentation de 17% pour 300 000 ouvriers du textile. Une victoire historique qui se prolonge aujourd’hui par des luttes incessantes et gagnantes pour des améliorations diverses des conditions de travail et des droits sociaux dans la région. Dans les briqueteries par exemple, mais aussi et encore dans le textile où, face aux menaces de fermetures en conséquence des inondations de cet automne, les ouvrières répondent par la menace de prendre les usines à leur compte6. Les revendications économiques ont été ici dépassées pour des objectifs subversifs remettant en cause l’ordre capitaliste. Ceci est d’autant plus vrai que l’organisation qui anime ce mouvement, le HKP7, ne cache pas son projet de mettre la question ouvrière au centre de l’agenda social et politique du Pakistan.

Des ouvriers pakistanais organisent un rassemblement dans la localité de Sudhar (district de Faisalabad) contre la montée en flèche de l’inflation et pour les droits fondamentaux. 2022. (Photo par l’HKP)

C’est la première fois dans l’histoire du Pakistan – 220 millions d’habitants – que le mouvement des luttes ouvrières atteint un tel degré d’autonomie politique. En effet, il arrive à réellement contester l’autorité politique des différents clans bourgeois qui ont toujours su se mettre à la tête des colères populaires pour les dévoyer dans des impasses.

Pour continuer, encore en août et toujours au Pakistan, démarrait un mouvement populaire laïc massif et quotidien dans une des quatre provinces du pays, celle du Khyber Pakhtunkhwa (qui est frontalière de l’Afghanistan). Le but était de mettre fin à la terreur religieuse des talibans, comme à leur gangstérisme et à leurs rackets se développant grâce à la complicité d’un État pakistanais corrompu8. Cette mobilisation qui soulève encore aujourd’hui, fin novembre, tout le peuple pachtoune (peuple en majorité originaire d’Afghanistan) est massive. Elle a lieu à l’initiative d’une organisation pachtoune se réclamant du marxisme, le PTM9. Son effort pour traquer les Talibans partout où ils tentent de se cacher se développe dans une région qui fut pourtant le berceau du mouvement taliban, ce qui témoigne d’une évolution considérable des esprits dans un État fondé sur des bases religieuses10. La réalité est donc très éloignée de ce que nos médias nous présentent de ce pays et de ce que la géopolitique nous fait imaginer.

Un soldat iranien surveille un rassemblement pro-gouvernemental organisé par les autorités à Téhéran, le 25 novembre. (Ebrahim Noroozi / AP)

Dans le même ordre d’idées, à peine plus tard, en septembre 2022, mais pas très loin de là, en Iran, les femmes se soulevaient contre la dictature religieuse des ayatollahs, jetaient leurs voiles et se coupaient les cheveux11. Elles ont su entraîner l’ensemble de la population, osant défier et ébranler une féroce dictature religieuse de 40 ans12. Depuis, et après plus de soixante jours, la révolte se développe dans les confins du pays, aux Kurdistan et Baloutchistan iraniens, tout près du Baloutchistan pakistanais. Or, justement, dans ce Baloutchistan pakistanais situé à peine plus au sud de la province du Khyber Pakhtunkhwa et où le PTM fait la chasse à la dictature religieuse, un mouvement massif se développe. Cela fait en effet un mois que le port de Gwadar, donnant sur la mer d’Arabie, est bloqué. Essentiel à l’économie pakistanaise ainsi qu’à l’économie chinoise, en particulier pour la province du Xinjiang (ce territoire au foyer ouïgour des révoltes chinoises d’aujourd’hui)13(Cf. Se référer à la carte 1 des corridors commerciaux chinois de la fin de l’article), il est le coeur d’une lutte des travailleurs et de la population qui exigent tout : de meilleurs salaires, un droit du travail, la sécurité sociale (la protection contre la maladie, la vieillesse et le chômage), des infrastructures et des services publics pour répondre aux besoins en hôpitaux, écoles, médecins de proximité, routes, eau courante et électricité, etc. Ils demandent en outre la levée des frontières entre les Baloutchistans iraniens et pakistanais14.

Ainsi, comme pour le Grand Bengale, on assiste à une jonction des mouvements sociaux et sociétaux, féministes et ouvriers, qui remettent non seulement en question l’ensemble de l’ordre social, mais encore la géographie des État au sein desquels se forgent et se maintiennent oppressions et exploitations.

L’INDE À NOUVEAU

En Inde, la province du Pendjab, voisin du Pendjab pakistanais qui connaît de nombreuses révoltes ouvrières – et séparé de lui par la sécession religieuse pakistanaise de 1947 (Cf. Se référer à la carte 2 de la géographie des provinces frontalières de l’Inde et du Pakistan) -, a été l’épicentre du soulèvement paysan indien de 2020-2021. Il est aussi, avec l’État voisin indien de l’Haryana, au berceau du SKM, la coordination radicale paysanne s’étant constituée contre toutes les haines et divisions de sexe, religions et castes. Cette organisation a ébranlé en 2020-2021 l’autorité du pouvoir central d’extrême droite du BJP de Modi et l’a fait reculer notamment grâce à l’engagement des paysannes, toujours à l’avant-garde de la lutte. Celles-ci ont entraîné à leur suite les autres femmes du pays, les ouvrières et ouvriers, les tribus, les basses castes et les jeunes15.

Le SKM avait fait reculer le pouvoir au point de presque réussir à le faire chuter16. Cependant, comme les organisations étudiantes à la tête de la lutte au Sri Lanka, il avait hésité puis finalement renoncé à marcher pour la prise effective du pouvoir, au profit d’un prétendu processus constituant institutionnel et des solutions électorales traditionnelles. Ce recul politique et stratégique avait toutefois entraîné, au Pendjab indien, le succès électoral hors du commun d’un tout petit parti, l’AAP, sorte de Podemos indien17. Mais bien sûr, l’AAP, comme le Podemos espagnol, s’est installé dans le système et ne fit pas beaucoup mieux que les autres.

Des militants et des agriculteurs participent à une manifestation alors qu’ils continuent de manifester contre les récentes réformes agricoles du gouvernement central, à Bangalore, le 26 janvier 2021. (Photo de Manjunath Kiran / AFP)

Aussi, fin septembre 2022, le SKM, qui a une influence considérable en Inde et mène toujours de nombreuses luttes au sein des 600 millions de prolétaires ruraux, a tenu des assises publiques de grande dimension pour tirer aux yeux de tous le bilan de son expérience malheureuse. Il en a conclu qu’il ne se plierait plus aux jeux institutionnels en affirmant, devant tous, l’engagement d’une voie révolutionnaire. À l’heure actuelle, le SKM est l’un des plus grands « partis » prolétariens du monde.

Le 26 novembre 2022, ce nouveau SKM appelait à une journée nationale de blocage de tous les gouvernorats du pays. La journée fut très suivie, avec la mobilisation de cinq millions de paysans et, derrière eux, de toute une foule d’ouvriers, de jeunes, de féministes, d’étudiants, de membres de tribus et de basses castes, qui suivirent. Les sièges des gouverneurs de 25 État indiens (sur 28) ont été bloqués afin d’obtenir une garantie par l’État du prix de vente des produits agricoles au double du prix du marché, soit une sorte de Smic paysan que Modi avait promis (sans garantie) de préserver fin novembre 2021. Cette revendication considérable changerait la vie de 600 millions de paysans et prolétaires ruraux, et par là même la physionomie de tout le pays, voire de l’Asie du sud tant l’application de cette mesure aurait valeur d’exemple. Cependant, elle suppose d’obtenir un rapport de force révolutionnaire. Elle n’est d’ailleurs pas nouvelle puisqu’elle était déjà au programme du soulèvement paysan indien de 2020-2021 (Cf. Le mouvement paysan indien (2020 à aujourd’hui)). Cette aspiration à l’autonomie trouve même son origine dans la lutte pour l’indépendance de l’Inde. Effectivement, elle est en partie assignable à la révolution gandhiste des années 1940 qui n’a politiquement jamais abouti, malgré quelques pas en ce sens. Ces quelques pas, bien que modestes, ont toutefois donné la configuration actuelle du rapport de force en Inde. En même temps, tout en s’inscrivant dans l’héritage historique du pays, cette perspective du salaire paysan est totalement nouvelle dans sa forme, parce qu’au lieu d’être posée comme une simple décoration pour désigner un horizon lointain aux côtés de la principale revendication de l’an passé qui était l’abandon par le gouvernement de trois lois anti-paysannes, elle est aujourd’hui la principale revendication. En d’autres termes, la révolution est au programme du mouvement paysan.

L’une des estrades des paysans à Singhu, à la frontière Delhi-Haryana. (Photo par Madhuresh Kumar)

Après la réussite de la journée du 29 novembre, le SKM a appelé à une Assemblée Générale nationale le 8 décembre prochain. L’enjeu est de décider des formes de la suite à donner au mouvement. Sera, entre autres propositions, discuté la possibilité de bloquer Delhi, comme l’an passé, mais aussi toutes les grandes villes du pays. Quoi qu’il se décide, le SKM a mis la préparation concrète de la révolution à l’ordre du jour d’une réunion de démocratie directe sous le contrôle de millions de prolétaires parmi les plus combatifs du moment et aux yeux de tout le pays : 1,4 milliard d’habitants. Du jamais vu !

Le SKM indien, ainsi que les HKP et PTM pakistanais, ont donc inscrit un programme subversif et radical à l’ordre du jour d’une montée massive des luttes populaires sur lesquelles ils ont une influence certaine.

Nous ne sommes plus en 2020-2021. Nous avons franchi une étape importante.

EN CHINE

D’une certaine manière, la Chine se fait aussi la caisse de résonance de ces dynamiques populaires puisqu’elle connaît actuellement des révoltes jamais vues depuis la fin des années 1980. On ne sait pas si ces mouvements vont durer, mais leur ampleur, car ils touchent tout le pays et différentes catégories sociales, témoigne d’une colère souterraine profonde qui gronde et monte. Une colère extrêmement politique. Ainsi, on a pu voir germer des slogans comme « Xi démission » dans certaines manifestations, et ce juste après la tenue du dernier Congrès ayant reconduit Xi Jinping à la tête de l’État18.

Ces révoltes sont en fait des réponses politiques à la fuite en avant du régime face au mécontentement social qui se généralise.

Des milliers de travailleurs quittent le travail chez Foxconn, à Zhengzhou, dans la province du Henan (centre de la Chine), le 15 septembre 2021. (Photo de Zhou Bo / Imaginechina via AFP)

Le 19 novembre 2022, les ouvriers de l’usine géante Foxconn, à Zhengzhou, se sont révoltés contre leurs conditions de travail aggravées par les restrictions de la politique Zéro-Covid19. Cette usine de fabrication des Iphone d’Apple n’est pas n’importe laquelle puisqu’elle compte 200 000 ouvriers déclarés, mais peut-être autant de travailleurs non déclarés. Ce sont les mingongs, c’est-à-dire des ouvriers chinois de la campagne dépourvus du sésame de l’autorisation de se déplacer, le Hukou. Ils sont donc sans droits, dans l’impossibilité de se loger, d’accéder à l’école ou à l’hôpital. Enfermés par un confinement restrictif contre le covid dans leurs dortoirs où s’entassent jusqu’à dix individus sur dix mètres carrés, des milliers d’ouvriers ont commencé à fuir l’usine. Ce sont ensuite des dizaines de milliers d’autres qui ont brisé les barrières de l’entreprise pour se confronter à la police et obtenir leur liberté de circulation, en même temps que des hausses des salaires, ainsi que la prime qu’on leur refusait.

Dans la foulée, à Urumqi, capitale du Xinjiang / Turkistan oriental, un incendie qui provoqua la mort de nombreuses personnes, dont des enfants, pour la plupart d’origine ouïgour, déclencha une vague de mécontentement. Ce drame a eu lieu alors que les victimes étaient littéralement enfermées à l’intérieur de leurs appartements, et ce depuis trois mois, dans le cadre de la politique de confinement Zéro-Covid du gouvernement chinois. C’est pourquoi les protestations ont pris un tour politique contre la dictature et se sont généralisées partout en Chine dès le 26 novembre20.

Les révoltes contre les restrictions des libertés par les confinements anti-covid se sont vite propagées. Elles ont touché une cinquantaine de villes importantes en Chine, dont Beijing (Pékin), Shanghai, Guangzhou (Canton), Nanjing (Nankin), Wuhan, etc. Tandis que, à l’heure ou j’écris ces lignes (le 30 novembre), 83 universités demandent « la démocratie, l’État de droit et la liberté d’expression ». À Shangaï et Beijing les manifestants criaient « À bas le PCC , à bas Xi Jinping»21.

Travailleurs de Foxconn protestant contre les conditions de travail imposées par le gouvernement, à Zhengzhou, le 23 novelmbre 2022 (Photo d’un travailleur)

Au-delà du covid et des circonstances qui leur ont donné naissance, ces révoltes répondent explicitement à ce qui vient de se passer au vingtième congrès du Parti Communiste Chinois s’étant tenu du 16 au 22 octobre 2022.

De fait, la mainmise du PCC sur la société est totale. De la vie intérieure du parti en passant par la politique nationale et internationale du pays, la gestion des services d’État, la composition du gouvernement, jusqu’aux orientations économiques, rien ne lui échappe. Ses dirigeants sont le plus souvent les grands patrons de l’industrie chinoise et les transitions au sommet de l’appareil du parti, se faisant sans aucun processus démocratique, sont toujours problématiques et sujettes à l’expression publique de tensions politiques et sociales accumulées pendant des années. Cette situation a toujours mené à des explosions populaires monumentales jusqu’à la fin des années 1980, et un peu moins importantes ensuite. En fait, avec la formidable progression du PIB chinois à deux chiffres depuis la fin des années 2000 et le règne de Xi Jinping depuis 2013, le pays n’avait pas connu de soubresauts sociaux de cette dimension.

Aujourd’hui, l’économie tourne au ralenti. Le passage à une croissance plus lente et une progression du PIB qu’on estime inférieure à 3%, mais aussi les signes de mécontentement de la population, font place à la possibilité de puissants soulèvements. Il faut dire que ce pays n’a plus grand chose à voir avec celui des années 1960 à 1980 : plus de cent villes de plus d’ un million d’habitants parsèment le territoire, la classe ouvrière compte près de huit cents millions d’individus, les étudiants représentent 50 millions de personnes, alors que la jeunesse scolarisée avoisine les 300 millions. Enfin, internet et des contradictions extrêmement vives entre les aspirations d’une société civile en train de s’enrichir et une direction du pays toujours plus figée, favorisent la remise en cause du pouvoir. Les grèves et luttes de 2018 avaient été les premières semonces. Elles ont ressurgi avec la tension qui dominait dans les universités à l’approche du XXe Congrès. Celui-ci précédait en effet de peu le jugement d’un des principaux animateurs des révoltes de 2018 (jugement du 25 novembre). Sur le fond, la politique Zéro-Covid avait déjà donné lieu à plusieurs protestations d’une certaine ampleur22.

Manifestation contre la politique Zéro-Covid à Pékin, le 27 novembre 2022. (Kevin Frayer Getty Images)

D’autres évènements sont à rapporter. Ainsi, une autre évasion massive préfigurant Foxconn avait été tentée par des visiteurs au Disneyland de Shanghai qui avait été placé, deux fois cette année, sous verrouillage instantané à cause du covid23. Surtout, des révoltes à proprement parler ont eu lieu dans la ville de Shangaï où un verrouillage de deux mois avait provoqué une vague de colère massive au printemps. Des protestations d’étudiants et de citoyens à Guangzhou, de même que de grandes manifestations dans la capitale tibétaine de Lhassa ont été observées. Celles-ci sont importantes de par ce qu’il se passe dans le Xinjiang mitoyen des Ouïghours. Car au Tibet comme au Xinjiang, les protestataires contre les restrictions de Covid n’étaient ni tibétains, ni ouïgours de souche. Il s’agissait de migrants chinois Han – dans ce cas solidaires des Ouïgours victimes des incendies – installés par le pouvoir pour coloniser la région. Il faut aussi noter que Urumqi, la capitale du Xinjiang, est en confinement total depuis août et que des personnes y sont mortes à cause du désinfectant pulvérisé dans leurs maisons par les forces de l’ordre. De nombreux conflits y ont donc été recensés, et avec une grande solidarité entre Han et Ouïghours24.

Fin septembre 2022, 27 passagers d’un bus en comptant 47 sont morts à deux heures du matin suite à une sortie de route. Ils faisaient partis de ces déplacés de force devant être transportés de la ville de Guiyang (capitale de la province de Guizhou, à l’est de la province frontalière du Yunnan) vers une installation de quarantaine anti-covid éloignée25. Cet accident avait provoqué un tollé à travers le pays. « Nous sommes tous dans ce bus » est devenu le slogan de protestation sur les réseaux sociaux, dévoilant l’exaspération montante dans la population.

Le congrès du PCC était donc attendu par la population qui percevait les décisions devant être prises comme des réponses aux mécontentements : annoncerait-on un relâchement de la politique répressive justifiée par le covid ? Craignant l’explosion sociale, le Congrès s’est concentré sur le sujet de la politique ultra répressive du Zéro-Covid. Celle-ci a bien sûr d’autres objectifs que ceux liés à la préservation de la santé des citoyens chinois. Or, Xi Jingping, par son coup de force marginalisant l’opposition interne au parti qui souhaitait un relâchement du dispositif, a centralisé encore un peu plus le pouvoir. Et d’un régime autoritaire chapeauté par un comité centralisé, le pays est passé à une forme de régime autocratique ne laissant place qu’à une sorte d’empereur. Ce qui signifie concrètement l’accroissement de la répression et le renforcement d’un État de surveillance numérique ayant pourtant déjà dépassé le pire des mondes imaginé par Orwell. Le tout combiné à un nationalisme militariste appuyé par une propagande permanente sous-tendue par la « menace occidentale » et la doctrine de la multipolarité26.

Ces tendances centralisatrices étaient déjà puissantes auparavant. Mais étant donné le contexte de mutation de l’économie chinoise et d’instabilité de certains de ses secteurs clés, notamment l’immobilier ou les hautes technologies peinant à s’approvisionner en composants27, la position de Xi Jingping s’est retrouvée grandement affaiblie. En réalité, la montée de la puissance de cet autocrate au sein des organes de l’État et du PCC montre bien que les intérêts du système capitaliste dans son ensemble exigent un régime encore plus rigide et violent pour contenir les vagues de luttes populaires. Depuis le congrès, 28 villes et 207 millions de personnes ont été contraintes à un confinement total, accompagné par une restriction de l’accès aux réseaux sociaux pour limiter tout contact malgré la distance.

Les militants disparus font partie du groupe Jasic Workers Solidarity qui soutenait les travailleurs tentant de se syndiquer à Jasic Technology, basé à Shenzhen. (Photo – Reuters)

Ce resserrement a logiquement été vécu par le peuple comme une injustice à laquelle il a répondu par les explosions sociales de ces dernières semaines.

Les étudiants de 83 universités ont fini par entrer en lutte parce que le syndicaliste révolutionnaire Chai Xiaoming a passé près de quatre ans en prison dans l’attente de sa condamnation pour « incitation à la subversion du pouvoir de l’État » en 201828. Il devait être jugé le vendredi 25 novembre. Mais son cas n’est que le dernier et le plus visible d’une intensification de la répression qui frappe toute la dissidence à la gauche du régime. Cette répression est le signe de la crainte du pouvoir face à la contagion et à la possible convergence entre les étudiants et ouvriers mobilisés. La censure totale en Chine rend difficile l’estimation de la force de cette nouvelle gauche, cependant la violence émanant de la peur du pouvoir est un instrument de mesure.

Chai Xiaoming était l’un des rédacteurs de Red Reference, un site Web à tendance maoïste sincère, qui a joué un rôle de premier plan dans la lutte de 2018 pour établir un syndicat indépendant à l’usine Jasic, dans la ville de Shenzhen29. La grève à Jasic est devenue une cause largement suivie par les jeunes et les étudiants de gauche dans toute la Chine, dont certains se sont rendus à Shenzhen pour prendre activement part à la lutte. Une partie de la jeunesse a su, par là, montrer sa volonté de reprendre le flambeau. Ce mouvement, dont l’objectif était l’alliance entre étudiants et ouvriers pour tenter de former une organisation de classe indépendante, a fait extrêmement peur aux autorités qui ont décidé de frapper fort. De nombreux lynchages ont eu lieu, de même que des licenciements, ainsi que plus de 110 arrestations, alors que presque le même nombre d’étudiants ont été portés « disparus ». La propagande du PCC affirmait que les militants de Jasic étaient « manipulés par des forces étrangères » occidentales. La même accusation est d’ailleurs portée à l’encontre des féministes, des militants LGBTQ ou des militants des droits nationaux qui surgissent un peu partout au même moment. En somme, un gouffre se creuse entre le pouvoir qui s’ossifie et la société civile qui s’enrichit et aspire à de plus en plus de libertés.

Manifestation du mouvement de protection Patchoune au Pakistan, dans la ville de Peshawar, le 8 avril 2018.

Le procès contre Chai Xiaoming est une tentative de faire oublier par la terreur les révoltes de 2018 et d’intimider l’activisme politique actuel anti-PCC, de même que les protestations des étudiants chinois à l’étranger qui ne cessent de s’intensifier. Cela s’est vu tout récemment en Chine le 13 octobre 2022, sur le pont de Sitong à Pékin, lorsqu’un manifestant solitaire, Peng Lifa, a osé déployer des banderoles anti-Xi Jingping qui réclamaient des droits démocratiques. Et ce à la veille de l’ouverture du XXe Congrès du PCC30. Depuis, des affiches de solidarité ont été placardées aux murs de dizaines de campus universitaires à travers le monde par des étudiants qui ont dû fuir le régime. Ces affiches exigent la libération de Peng et soutiennent son appel à mettre fin à la dictature. Ce qui a certainement eu un écho dans la jeunesse étudiante et ouvrière chinoise, toujours particulièrement remuante et dont les mobilisations actuelles en sont probablement l’expression.

Ainsi, dans ce pays à la répression féroce, les soulèvements populaires ouvriers et étudiants qui ont surgi ces derniers jours, en même temps que les procès de révolutionnaires, traduisent les mêmes tendances de fond hautement politiques et subversives qu’on a pu voir apparaître avec les SKM, HKP et PTM en Inde et au Pakistan. Toutes ces organisations ne sont probablement que le début d’un processus de fond qui pose déjà bien des problèmes à l’ordre établi.

Jacques Chastaing

Carte 1
Carte 2

Notes de la rédaction :

Feux croisés sur l’artiste-producteur [1/3]

Feux croisés sur l’artiste-producteur [1/3]
Le cas du musicien-travailleur, sur la ligne de crête d’une double tutelle idéologique et matérielle
« Nous sommes sans espoir et remplis de désir ». Dante, La divine Comédie, chant IV.

Ce dossier se propose de dévoiler les déterminations structurelles, idéologiques et psychologiques qui forcent l’artiste-auteur à « aller dans la cale chercher ce qui va lui permettre de survivre : du fromage, du jambon… des choses très concrètes » (Macron, 6 mai 2020, s’adressant à la Culture). Nous le ferons par l’étude d’un cas précis : le musicien, notamment celui qui n’a pas de parcours académique et de diplôme légitimant. Comme tous les artistes-auteurs, il va chercher son pain au travers de modes de rétribution privilégiés, dont certains sont combattus et d’autres promus par l’idéologie et les usages dominants : la rente ou l’auto-entreprenariat plutôt que le salaire ou la subvention. Nous introduirons une réflexion sur le travail, l’œuvre d’art et l’importance de se pencher sur l’organisation des métiers puisqu’ils déterminent la conception qu’on se fait de l’humain : de son être social. Nous tenterons aussi de donner des orientations dessinant une perspective commune aux métiers de la Culture pour se garder des faux amis qui nous font réaliser l’inverse de ce que nous voulons, au fond, toutes et tous : devenir son propre artiste. Car pour devenir son propre artiste, il faut que chacun puisse le devenir.

Ce musicien nous le nommerons trivialement artiste auteur-interprète afin d’insister sur le fait que le musicien peut être auteur et/ou interprète. Ce qui a l’avantage de renvoyer à une réalité légale (celle de la Sacem), ayant cependant du mal à retranscrire le réel du processus de création, toujours collectif, même seul dans sa chambre. Dans un cas comme dans l’autre (auteur-interprète ou interprète), l’artiste n’en demeure pas moins travailleur de l’art. Cette dénomination est aussi employée pour affirmer le statut partagé avec d’autres types d’artistes (plasticiens, écrivains, etc.). Les points communs sont en effet nombreux et c’est pourquoi il est possible de se fédérer à l’échelle interprofessionnelle pour dépasser nos clivages.

Toutefois, nous bifurquerons toujours vers les modalités d’existence et de création propres aux musiciens (notamment en-dehors du conservatoire) au travers des cas abordés. Cela dans le but de donner des perspectives à un pan de la Culture particulièrement attaché à sa part du gâteau avarié.

Contexte du dossier

La situation du début d’année 2022 a évidemment joué à plein sur le destin de ce dossier qui devait n’être au départ qu’un simple billet d’humeur (mais les humeurs ne suffisent pas).

Pour rafraîchir notre mémoire collective mise à mal par le rythme de l’idéologie dominante : les concerts à jauge avec l’interdiction d’être debout ont débuté le 3 janvier 2022. Prévue jusqu’au 24 janvier, cette mesure a finalement couru jusqu’au 2 février pour les jauges et le 16 février pour la verticalité des corps. Ce qui a entraîné la fermeture de la plupart des salles et le report des concerts et tournées. Encore une fois, la détermination de classe a été surdéterminante. Car c’est celles et ceux qui avaient besoin d’aller au devant du public, dépourvus des grands réseaux de diffusion ou du confort d’infrastructures de répétition et d’enregistrement, pour vendre, fidéliser et éprouver leur musique, qui ont subi le plus grand préjudice. Les études, ainsi que l’expérience commanditées par la ministre de la Culture Roselyne Bachelot, prouvaient pourtant que cette mesure était inopérante, voire contre-indiquée1. Les salles de concerts étaient moins un problème que les centres commerciaux.

Il y aurait donc eu volonté politique d’instrumentaliser un secteur si visible mais si faible. Nous pensons effectivement que le degré d’atomisation des consciences et des corps travaille contre les artistes auteurs-interprètes. Au lieu de nous réjouir naïvement « que le Gouvernement ait enfin entendu le besoin de visibilité nécessaire à l’organisation de concerts » (communiqué SMA – Syndicat des Musiques Actuelles du 21 janvier 2022), puisque ça ne sera jamais le cas, nous préférons analyser et comprendre comment s’est resserré le nœud gordien de la condition artistique, pour mieux le trancher.

Ce que l’œuvre d’art dit de notre être social : le travailleur et son produit

La partie ardue. Deux définitions que nous livrons synthétiquement dans ce préambule et qui soutiennent la ligne directrice de ce dossier. À savoir comprendre l’articulation entre le mode de production dans lequel l’œuvre d’art prend racine et le rapport idéologique à la création artistique par lequel l’artiste se définit.

L’artiste, un travailleur de l’art

Nous définissons l’artiste, quoi qu’il en dise par voix-e morale ou esthétique, en travailleur. Dans la grande division du travail, il a pour fonction de produire un objet spécifique : l’œuvre d’art. Seule la façon dont il se conçoit, découlant de la manière dont est socialement validée sa production, le différencie d’un autre travailleur. En vérité, il est, comme toute la classe laborieuse, soumis au régime de la propriété privée et contribue, comme tout autre prolétaire, à la production de valeur économique. Exploité, il l’est, la plus-value lui étant tout autant extorquée par la classe possédante2, celle détentrice des moyens de production et des marchandises produites. Le souci étant que son travail n’est validé que lorsqu’il valorise un capital étranger à lui : celui d’une bourgeoisie souveraine qui impose donc le cadre (les tâches, le rythme, les moyens et les finalités) et dont nous allons ancrer les visages propres au secteur culturel.

Le travailleur est constamment menacé d’anéantissement économique en cas de non validation de son activité, soumis qu’il est aux aléas du marché et à l’arbitraire de la subordination patronale.

Nous sommes le plus souvent étrangers à notre travail. Et quand ce n’est pas son contenu que nous ne maîtrisons pas, c’est sa forme qui nous échappe : ses modalités d’application. De fait, le travailleur est constamment menacé d’anéantissement économique en cas de non validation de son activité, soumis qu’il est aux aléas du marché et à l’arbitraire de la subordination patronale. Un arbitraire bien pensé qui permet à une minorité extérieure de décider de la valeur des productions, sans médiation collective, aucune. Cette situation fonde la précarité de nos conditions matérielles d’existence. Pour préciser ce processus de dépossession, il faut comprendre qu’avec la détention par la classe rentière des moyens de production et de diffusion, le travail prend un sens singulier. Il est dès lors arrimé à la valeur capitaliste qui n’intègre pas la valeur d’usage (ce qui est socialement utile) puisque, dans ce cadre, le travail n’est mobilisé que pour créer de la survaleur. Le travail capitaliste n’est qu’une simple substance créatrice de valeur pour la valeur. Cela peut se résumer simplement par « valoriser la propriété d’autrui pour que celui-ci en retire une marge de profit toujours plus conséquente aux dépens du travailleur ». L’indifférence au travailleur et à l’utilité sociale de la production est totale : la norme est celle de la rentabilité exponentielle.

Tout l’enjeu politique est donc de savoir à quelle valeur contribuer, sur quels critères, comment, pour qui et pour quoi ? Et cela pour sous-tendre une nécessité pratique et stratégique : que faire pour améliorer nos conditions ? Comment résoudre la contradiction artiste-rentier / artiste-travailleur ?

James Ensor, The skeleton painter, 1895

Ces problématiques appartiennent plus généralement au mouvement social. Celui-ci a toujours cherché à les résoudre en instituant les nouvelles formes de propriété déjà inscrites dans le cadre même qui nous tourmente. C’est un processus continu visant le progrès. Une recherche constante de subversion par l’actualisation des potentialités du présent. De là – contre la propriété privée lucrative – ont été bâties les institutions du travail (régime de la Sécurité sociale, assurance-chômage, retraites, statuts particuliers, statut de fonctionnaire, intermittence, etc.) posant en germe une représentation locale et nationale des citoyens-travailleurs : un pouvoir critique du mode de production actuel tout autant qu’un pouvoir de proposition partant de l’expérience, mise en commun, des différents secteurs.

Le rôle de ces constructions est double, même si elles ont été dévoyées par les contre-réformes successives. D’une part, sortir le travail de sa finalité de valorisation du capital pour le dédier à la valeur d’usage. Autrement dit, sortir de la logique de l’accumulation des richesses, ce règne de la quantité ne prenant pas en compte la qualité de ce qui est produit. D’autre part, que le travail soit décidé par les producteurs organisés eux-mêmes. C’est l’affirmation de la primauté du travail vivant (nous) sur le travail mort (le capital figé)3, ainsi que la redéfinition de la valeur (ce qui vaut) par un processus de délibération collective statuant sur l’utilité sociale de ce qui est produit.

Par conséquent, détachons nous de l’emprise de mots comme « activité », « vocation », « passion » ou « génie ». En naturalisant les capacités des individus et en justifiant la précarité des statuts, ils masquent les rapports sociaux au sein de la Culture en général. Ces verrous idéologiques ne profitent qu’à une poignée, généralement les surplus de classe de la bourgeoisie mondaine. Au-delà, il y a le réel de notre appartenance au monde du travail. Celui-ci se vérifie par plusieurs indices : la tendance au traitement à la tâche (les cachets, les commandes ou les prestations), l’existence d’employeurs (le diffuseur, le mécène, le marchand, le promoteur, etc.), l’héritage des tentatives pour instituer une sécurité sociale de la Culture par l’intermittence (sorte d’embryon d’un salaire détaché de l’emploi), ou encore l’affiliation des artistes-auteurs au régime général de la Sécurité sociale depuis 19754. Sans nier la spécificité de l’art – nécessitant une mobilisation d’usages particuliers, il s’agit bien d’un travail en tant qu’il y a technique, savoir-faire, corps de métiers, droits salariaux et production de valeur.

Rejoindre le principe de réalité implique donc de dépasser « la projection idéologique et esthétisante » de l’artiste-génie planant au-dessus du monde social.

Rejoindre le principe de réalité implique donc de dépasser « la projection idéologique et esthétisante » de l’artiste-génie planant au-dessus du monde social. Ce rapport hiérarchique, usurpation d’ordre symbolique et sélective (il faut une sorte de conversion morale), ne dit rien de la nature de la création artistique. Il se maintient par une gestuelle, une sémiologie, une morphologie acquise, qui fondent la morale de l’artiste (codes du langage, codes vestimentaires, rythme de vie particulier, etc.). Cette morale masque le rapport de production liant l’artiste aux techniciens, tout autant que la nature du contenu et de la forme de son œuvre. Le principe de réalité est bafoué et cette tromperie reconduite par un narcissisme de classe qui éloigne l’artiste de la compréhension des rapports de production sans laquelle il ne peut agir. Il est symboliquement réduit à s’envisager comme un mondain, malgré des conditions matérielles souvent diamétralement opposées. C’est-à-dire qu’il en est réduit à une figure qui ne jouit pas de l’objet artistique comme un producteur possédant ce qu’il a fait (par la connaissance de ce qu’il en coûte en terme d’application et d’effort nécessaire pour le produire), mais par l’usage qu’il en fait : un objet sélectif qui incarne la morale de l’artiste et que celui-ci fait fructifier par la rente. Un objet qui ne vaut que par sa capacité à marquer la distance avec l’univers du travail et de la subsistance. Qui le toise et qui s’en moque.

L’oeuvre d’art comme produit de l’Histoire

La seconde définition est celle de l’œuvre d’art : de son sens d’un point de vue anthropologique (relatif à ce qui définit l’Homme) et du contenu que lui donne l’artiste-travailleur à travers l’Histoire. Nous sommes habitués à des réflexions abstraites du type « l’art, ça sert à interroger, émouvoir, remettre en question, secouer, interpeller. ». Ou « c’est un lieu d’évasion » pour les définitions les plus évanescentes. Mais ces interprétations subjectives ne disent rien de ce que l’art reflète et synthétise en lui-même. Du fondement historique qui le fait.

Pour étayer le rapport entre la nécessaire mobilisation de la « profession des artistes » et le contenu du travail artistique, il faut observer que, dans les œuvres, de vrais problèmes sociaux s’expriment. Et nous ne parlons pas des œuvres revendiquées engagées : toute création humaine est de toute évidence engagée et rien ne peut l’extraire de son substrat, à savoir les rapports sociaux et le jeu des idéologies. Nous parlons ici de l’art « en général », c’est-à-dire des objets reconnus par la société, selon ses normes établies, comme appartenant à cette catégorie spécifique de la production humaine. Ses qualités fluctuent en fonction de l’époque, de la culture et du contexte politique dans lesquels il prend racine.

Préparant le terrain de la Commune et des grandes luttes du XXe s. Pour la reconnaissance d’un statut d’artiste en vue de son indépendance réelle (la garantie matérielle de sa libre expression), Châteaubriant affirmait, en 1831 : « Tout prend aujourd’hui la forme de l’histoire ». Sous-entendu : le beau est historique et par conséquent relatif. Il est le produit des goûts et des aspirations d’une époque, le reflet d’une époque. La fatalité des Anciens (les Grecs portés en modèle par l’Académisme royal) est balayée par cette sentence libérant le beau de sa définition restreinte. La critique de l’objectivité du jugement esthétique s’attaque à ceux qui décident et corsètent la souveraineté de l’expression artistique.

James Ensor, L’intrigue, 1890

« Le beau est toujours bizarre. C’est cette bizarrerie qui le fait être particulièrement Beau. C’est son immatriculation, sa caractéristique. Renversez la proposition et tâchez de concevoir un beau banal » (Baudelaire, Le peintre de la vie moderne). La recherche du contraste est désormais privilégiée : « le beau n’a qu’un type, la laideur mille » (V. Hugo dans sa préface à Cromwell), ce qui en fait un point de départ foisonnant pour les artistes dont l’effort va, dès le début du XIXe s, consister à exprimer les mutations et les aspirations modernes par le renouvellement des thèmes et des formes. Pour cela, dans une France post-révolutionnaire dynamique, il s’agira d’élargir les influences. Réhabiliter le merveilleux chrétien, les cultures populaires et les folklores nationaux, sera le moyen de se détacher du carcan des canons antiques (G. de Nerval et ses « Vieilles ballades » de 1842, ou « Le Génie du christianisme » en 1802 par Chateaubriand). Les sujets sont nouveaux, actuels et puisés dans l’imagination d’une créativité populaire variée dépassant les frontières.

L’autonomie du jugement du goût se donne pour perspective l’autonomie de l’individu face aux institutions qui promulguent l’illégitime.

La messe est dite, le point de non retour franchi. Ce qui se joue est la remise en cause radicale d’une conception du beau éternel et immuable, comme de la vision d’un ordre social naturel et indépassable. L’autonomie du jugement du goût se donne pour perspective l’autonomie de l’individu face aux institutions qui promulguent l’illégitime. Cette histoire-progrès, où l’individu peut exprimer son intériorité au nom de « l’indépendance de l’art et de la morale » (T. Gauthier, Mademoiselle de Maupin, préface), a été pris en charge par le sujet post-révolutionnaire. Par les arts, celui-ci s’incarne d’abord dans un romantisme contestant la normativité de tout jugement de beauté. Avec lui le beau ne peut plus être « unique et absolu » (Baudelaire, Peintre de la vie moderne). Ce mouvement ayant ébranlé, sur le terrain esthétique, le principe d’autorité représenté par l’Académie et les classiques, a véritablement importé la révolution dans les arts et les lettres5. La Commune, dans sa continuité, le fera sur le terrain institutionnel. Car, au fond, ce que le romantisme dénonce c’est la prétention d’un petit groupe, un monopole, à imposer le bon goût, et par là même à enterrer une part du réel, du vécu des contemporains. Victor Hugo dira qu’ « une langue ne se fixe pas. L’esprit humain est toujours en marche, ou, si l’on veut, en mouvement, et les langues avec lui » (Cromwell, préface). Hegel, accompagnant ce mouvement artistique tout en pointant ses limites, observera que « nous sommes arrivés ici au terme de l’art romantique, à ce point de vue moderne dont le caractère consiste en ce que la subjectivité de l’artiste se met au-dessus de l’œuvre et de son contenu » (Esthétique, Livre I). Puisque la source de la beauté ne se situe plus dans la nature et les modèles à imiter, mais en nous, l’artiste peut s’émanciper de la tutelle de l’œuvre et des institutions royales. L’œuvre ne reproduit plus le réel visible, mais donne à voir l’univers intérieur de l’être social.

Pour autant, cet avènement d’une critique subjectiviste et émancipatrice s’opposant aux critères normatifs de l’Ancien Régime, ne se fonde pas sur un « tout se vaut ». Baudelaire (« À quoi bon la critique » dans Salon de 1846) apportait une orientation nouvelle à la base du jugement esthétique que la Commune tentera de faire entrer dans le réel : « Pour être juste, c’est-à-dire avoir sa raison d’être, la critique doit être partiale, passionnée, politique, c’est-à-dire faite à un point de vue exclusif, mais au point de vue qui ouvre le plus d’horizons ».

Aujourd’hui que le principe d’autonomie du sujet a été détourné par la raison instrumentale et gestionnaire du règne de la quantité, on aura beau dire « à chacun ses goût et ses couleurs » dans le relativisme le plus total6, l’esthétique est politique et a besoin du politique pour exister. Nous avons besoin du politique pour conserver l’esthétique et l’esthétique vient créer la synthèse des problématiques politiques. Malgré nous. Sans que nous en ayons forcément conscience.

James Ensor, The man & the mask, 1891

Hegel, dans son Esthétique, affirme que les problèmes de la servitude, de la liberté, de l’homme et de la femme et de la répartition des tâches, sont toujours posés dans l’œuvre d’art, par une pratique humaine (pouvant valoir pour elle-même selon la définition précédente) qui relève du sacré. En ce sens que créer une œuvre c’est s’inclure dans un processus de libération face à la nature ; c’est gagner en humanité en faisant civilisation. Concrètement, on peut se sentir proche d’un artiste se situant idéologiquement loin de nous ou de ce que nous jugeons être le mauvais bord politique. Car il est possible de se reconnaître à travers son œuvre lorsque celle-ci le dépasse, touchant à l’universel et nous permettant de nous y retrouver. Ainsi, la culture, lorsqu’elle n’est pas monopolisée par les intérêts d’une classe qui aliène à son compte le réel7, est le point partagé de la communauté politique. Ses symboles nous font comprendre la vie des autres, nous font se sentir appartenir à un monde, à un corps d’expériences, à des altérités, à une classe, à une culture. Et cette création ne peut se passer de l’outil sans lequel l’Esprit humain n’aurait pu naître. Ni l’Histoire. Les œuvres traduisent donc, par et avec l’Esprit, les rapports de force, les tensions, les contradictions qui font l’histoire humaine. Elles sont soumises, comme d’autres types de productions, aux révolutions scientifiques et technologiques. Autrement dit, elles expriment des réalités quotidiennes, des rapports de production aux rapports familiaux. Ce n’est pas pour rien que l’histoire de l’art est une porte d’entrée vers les civilisations passées : leur organisation sociale, leur rapport au sacré, à la religion ou à la nature, à la féminité ou au corps.

L’art suit une progression historique dont la loi est « la quantité fait la qualité ». À savoir qu’à force d’expérimentations et de tentatives, naissent des chefs-d’œuvre qui accompagnent des moments historiques (de la chapelle Sixtine, apothéose de la Renaissance, aux Beatles, transfigurant la bande son de la culture pop). Ce sont ces synthèses universelles. Leur esthétique exprime les vérités d’une période aux traits non reproductibles : des exceptions ou des singularités. En même temps, les œuvres dévoilent la vérité d’un processus humain tendant vers le progrès technique et politique dépendant toujours de l’action des Hommes, et sont faites de traits partagés : des invariants traversant les moments et les peuples, à l’instar de la place de la femme dans la cité. Peu importe la volonté du commanditaire ou de l’artiste : l’œuvre se sert des intentions individuelles pour déployer la liberté (comme processus d’actualisation des potentiels) qui fait le sens de l’histoire.

Les œuvres dévoilent la vérité d’un processus humain tendant vers le progrès technique et politique dépendant toujours de l’action des Hommes, et sont faites de traits partagés.

Cette base conceptuelle et historique nous permet de placer la création artistique au sein de la production humaine en général. Pour en revenir au premier point, notre raisonnement nous amène à dire que l’artiste n’est pas autonome ou en surplomb des groupes sociaux. Qu’il ne forme pas une classe à part entière, mais qu’il est bien le résultat d’un processus historique dont il est partie prenante. De là, que les conditions matérielles dans lesquelles il s’inscrit, et qui conditionnent nécessairement ses œuvres, ont de tout temps été le reflet d’un rapport de force entre marchands et artistes.

Les signes du temps

Être attentif à ces signes aux formes banales, parfois aimables, voilà le meilleur moyen de dévoiler les contradictions, les résistances et les potentialités de notre temps. Dans le flux d’information permanent qui nous submerge, il est facile de passer à côté de ce qui serait, autrement, de l’ordre de l’évidence. Il nous faut faire aujourd’hui l’effort de nouvelles mises en relation pour comprendre notre environnement social. Le geste d’espérance – celui consistant à agir sur le présent pour en libérer les figures les plus contrariées, est laborieux. Nous le sentons. Lorsque nous tentons de cheminer vers le réel, l’effort demande un prérequis : exhumer des faits voilés par l’opacité d’une réalité prétendue éternelle. Une réalité que nous acceptons au quotidien en serrant les dents parce qu’elle se présente sous la forme du « c’est ainsi ».

Le « c’est ainsi » de ce système. Cette vérité englobante à la mécanique implacable, inassignable et omniprésente, lointaine et diffuse, s’imposant en fait naturel. Aussi vrai qu’un larsen est une boucle de son amplifié à l’infini et qui s’achève, à la limite de la capacité du matériel, en sifflement strident. Possiblement des plus beaux lorsqu’il est souhaité, maîtrisé et intégré avec sens dans une œuvre. La réalité dont nous parlons est celle de la globalisation des monopoles marchands, abreuvés de capital fictif, aux effets particulièrement destructeurs sur les conditions de création et d’existence d’un pan entier de la Culture : ces artistes, auteurs et interprètes, seuls ou en bande, largement dépossédés des enjeux de leur collectivité, peu au fait de leurs droits et au statut précaire.

L’exercice est ici le suivant : s’emparer d’une de ces phrases cristallisant la conscience réfléchie d’intérêts dépassant l’individu. L’une de ces phrases trop souvent récusées sur le mode de l’indignation ou, pire, du cynisme. Et trop régulièrement perçues comme dérapages d’odieux personnages ou provocations, calculées ou non, de puissants hommes d’affaires véreux. Bref, qu’il y aurait là l’expression d’une mauvaise conscience, au sens d’une transgression morale volontaire procurant une certaine jouissance à des sadiques en surplomb.

Rappelons nous la mémorable Annonciation du patron de Spotify8, Daniel Ek, dans une interview donnée en juillet 2020 à Music Ally, vitrine médiatique de l’industrie musicale hégémonique :

« Certains artistes qui réussissaient dans le passé pourraient bien ne plus réussir dans le futur. On ne peut pas enregistrer de la musique tous les trois ou quatre ans et penser que cela va suffire ».

Cet intermédiaire, cette phrase révélatrice, est le signe le plus parlant de ce capitalisme de plate-forme. Bien qu’encore marginal dans le total des secteurs de la société, celui-ci tend à s’affirmer. Son fonctionnement corsète une scène musicale devenue largement dépendante des grands diffuseurs du numérique pour se projeter. L’injonction est là : faire offrande de sa production pour valoriser le Capital des monopoles et ainsi faire grossir leur part des profits.

La réalité dont nous parlons est celle de la globalisation des monopoles marchands, abreuvés de capital fictif, aux effets particulièrement destructeurs sur les conditions de création et d’existence d’un pan entier de la Culture.

La non-compréhension des rouages de ce business nous confine souvent à l’impuissance du constat des effets délétères, voire à la célébration, dans d’autres occasions, de la réussite voulue par de nouveaux modes de mise en valeur des œuvres. Cela passe notamment par une adhésion inconsidérée au numérique qui a pourtant pour effet de noyer le contenu dans un magma indifférencié où le nombre de vues, monétisable, conditionne le succès. Le plus souvent, notre intuition s’avère juste : il y a entourloupe, tromperie, confiscation, exploitation. On se fait voler. Et sans savoir pourquoi ni comment de telles injonctions peuvent apparaître alors même qu’elles outrepassent le sens du geste artistique (que les artistes déploient sur un socle très moral), on sort tantôt amusé, tantôt sidéré face à ce genre de ratonnade. Il faut dire que nous sommes largement acclimatés à la culture du clash permanent.

Ce patronat nouveau genre réussit à euphémiser la centralité de sa position dans l’industrie musicale. Daniel Ek est l’un des visages de la fuite en avant technologique rendue désirable par des produits culturels variés (séries, romans, success story médiatique, etc.). Il participe au chant des sirènes de l’élitisme technologique. Celui qui véhicule la promesse d’abondance (refusée à la majorité) malgré les chocs que notre civilisation capitaliste subit sous les coups d’une organisation anarchique de l’économie. Ces intermédiaires, à l’instar des distributeurs dans l’alimentaire, sont en position de force. Ils ont su se rendre indispensables aux musiciens auteurs-interprètes pour accéder au complément de revenu, et incontournables au public pour jouir d’un accès infini à un contenu en réalité prisonnier de la course effrénée à la production de valeur. Tout repose donc sur une fiction légitimant leur rôle.

James Ensor, The despair of Pierrot, 1909

Et puisque la fiction donne à penser par son pouvoir de synthèse et le recul qu’elle incite à prendre, on peut observer que le marchand du temple n’a pas de principes : il travaille contre ses concurrents, et c’est tout. Il est pourtant le premier à nous donner la leçon. Puis la fessée.

« L’homme d’affaires a bien souvent un cœur rétréci, car son imagination, enfermée dans le cercle borné de sa profession, ne peut pas se dilater jusqu’à comprendre des conceptions qui lui sont étrangères » (Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme, Schiller, 1795).

Les ressorts de l’impuissance

Des dizaines d’artistes ont évidemment répondu, dans une inefficacité des plus totales mais avec l’assentiment du bon sens commun. Celui qui nous place du côté de la vigilance, nous faisant vigile de l’ordre, et non de la transformation, car on ne modifie rien en changeant les mots. Donc oui : la musique, l’art en général, ne devrait pas être affaire de gros sous. [On pourrait d’ailleurs en dire autant de l’Éducation, de l’Énergie, du Logement, de l’Alimentation…]. Seulement, c’est un secteur qui rapporte. En France, la culture c’est 100 milliards (709 milliards en Europe), tandis que l’écoute en streaming a augmentée de 19 % en 2020 (85 milliards d’écoutes)9.

Si les artistes auteurs-interprètes sont des variables d’ajustement ce n’est pas parce qu’ils ne rapportent rien. C’est parce que le manque d’organisation du secteur permet d’en faire des variables. C’est-à-dire des orphelins d’une proposition commune coordonnant les travailleurs de la culture face à ce qui nous fait obstacle : la rapine d’une classe d’accumulateur. D’une certaine manière nous avons de quoi être rassurés puisque c’est le cas un peu partout. Un peu partout, seulement plus là où se trouvent les artistes qu’ailleurs. Comme le remarque Aurélien Catin10, pris entre solidarité morale (se mettre au service des autres luttes), implication individuelle détachée de sa qualité d’artiste (pour témoigner, tirer un bilan) et « artivisme » (créer des œuvres politiques en elles-mêmes, selon l’expression consacrée de Piotr Pavlenski), on en aurait oublié la militance politique. Celle qui permet d’agir sur les structures déterminant notre activité pour en revendiquer la souveraineté, à la manière des autres travailleurs. Heureusement, il semble que le plus souvent, « quand on commence à être en colère, on commence à voir tous les autres motifs d’être en colère ». Pour peu que l’on quitte la posture donnée par « l’arrogance de l’intelligence »11: la prétention d’initier les autres.

Cela s’explique. L’artiste, comme agent social isolé, doit être solvable sur le marché de l’art (dans son acceptation large, à savoir du spectacle à la galerie) pour pouvoir espérer vivre de ses productions, de la prestation à la rente. Il doit attirer l’attention auprès des structures exploitantes. Courtiser, s’adapter, au moins dans l’esthétique de « l’univers porteur », aux canons en vigueur des diffuseurs. Il doit donc savoir développer un business plan efficace pour prouver qu’il est possible de miser sur lui. Découle de ce fonctionnement la popularisation du terme d’artiste-autoentrepreneur, largement promu par les associations (leurs ateliers d’accompagnement), l’État et les boîtes de conseil (indifféremment puisque l’idéologie dominante est partout). Ou la multiplication de services dérivés comme les agences de communication, indispensables pour jouir d’un réseau vendu comme « privilégié », et pouvoir « percer » sur la toile (entendre avoir un minimum de visibilité).

Les piliers structurant la vie musicale

En musique12, il y a d’abord les réseaux permettant de se produire et qui se cristallisent autour de figures pivots dont la valeur est proportionnelle au sérieux de leur carnet d’adresse : les labels, les diffuseurs, les distributeurs, les managers, les tourneurs, les plateformes associatives soutenues par les villes et l’État.

L’artiste, comme agent social isolé, doit être solvable sur le marché de l’art (dans son acceptation large, à savoir du spectacle à la galerie) pour pouvoir espérer vivre de ses productions, de la prestation à la rente.

Ils sont porteurs de la viabilité économique et donc enjeux de pouvoir. Face à cet agencement des structures, tout le monde n’est pas égal. La loterie culturelle – à savoir la sélection par le haut des normes du marché édictées par des figures réelles : patrons et vedettes – joue à plein régime. Tri justifié idéologiquement par la mythologie non-raisonnée de la « sucess-story-rock » dont le modèle est le « vieux rockeur increvable et milliardaire qui continue, si flapi et ridé qu’il puisse être, à brailler dans son micro en contorsionnant sa vieille carcasse »13 : l’image de l’effort récompensé pour la pugnacité de l’individu, ce battant qui ne lâche rien, et la rencontre providentielle, et méritée, avec l’homme qui saura comprendre et s’investir pour le projet jusqu’au succès, encore mérité. Paradoxalement, tourner et vendre des prestations (ateliers pédagogiques, conférences, médiation, etc.) pour accumuler des cachets (un cachet équivaut à neuf heures), c’est la possibilité d’atteindre, si ce n’est le succès rémunérateur par lui-même du marché privé, le statut d’intermittent. Ce droit au salaire continué détachant le salaire de l’emploi capitaliste et subvertissant la logique du cadre imposé. L’intermittence est bien le premier possible émancipateur.

À condition de s’en emparer.

James Ensor, Entrée du Christ à Bruxelles (zoom) 1889

C’est ensuite par la propriété (le droit d’auteur) que les artistes peuvent espérer compléter leurs revenus, aujourd’hui largement captés par l’industrie de contenu (entreprises de presses, société de gestion des droits d’auteur) et les géants du numérique nous intimant l’ordre de produire plus pour valoriser leur capital. Ces mêmes acteurs qui ont tant à cœur de défendre le droit d’auteur au parlement. Ils travestissent en fait leur croisade mercantile en croisade humaniste. La défense acharnée de la propriété privée est avant tout le meilleur moyen de consolider leurs marges de profit. Ces ensorceleurs, marchands et réactionnaires-démocrates14. On peut donc considérer qu’enferrer le musicien auteur-interprète, et plus largement l’artiste-auteur, dans la posture fantasmée du rentier15, est une impasse si l’objectif est de garantir les conditions de vie de la profession, entendus comme conditions indispensables à la garantie d’existence de chacun.

Enfin, pour entretenir la dynamique de création et compléter le premier moyen de revenu cité, à savoir les réseaux pour se produire et engranger les cachets, il y a le système bicéphale bourse-subvention. D’un côté, la bourse au mérite passant, par exemple, par des tremplins (concours de type The Voice issus d’un partenariat public-privé). De l’autre, la subvention sur projet qui a fait la gloire du cinéma français et qui fonctionne grâce à la part du salaire socialisé (mis en commun) : les cotisations sociales fondant les institutions sociales, y compris l’intermittence. La subvention est donc le deuxième possible émancipateur à dégager des griffes de la bourgeoisie affairiste (Cf. Présidentielles 2022 : tout sera mini dans notre vie).

Refonder un imaginaire conscient de lui-même

Mais cette manne est actuellement sous le joug d’un État acquis depuis quarante-ans ans aux intérêts de la violence des monopoles, de la finance, du libre échange. Autant dire que le système de promotion porté par la subvention est le plus faible et le plus vite amputé de ses fonds en cas de crise. Or, notre monde, structuré autour de la nécessité d’accumuler toujours plus, est en crise. Crise des profits et crise de circulation donnant une crise plus générale : la crise de la cité, soit de la communauté humaine qui fait de l’Homme un animal politique défini par sa culture (un ensemble de coutumes héritées et prolongées). Nous sommes donc désormais face à une crise planétaire de la culture dont le danger se situe dans une coupure de plus en plus radicale entre vie intellectuelle et vie sensible, entre le sujet et la science. Cette crise de la modernité, liée à une perte de repères et de sens, les Romantiques l’avaient déjà identifiée. Mais fort de leur volonté d’action héritée de la Révolution et de leurs préoccupations tournées vers la transformation du sujet, ils ont su résister un temps au fatalisme de la conscience malheureuse16. Celle qui fuit, dans le pur songe, le désenchantement du monde industriel naissant et de sa contradiction fondamentale : un progrès scientifico-technique réel qui charrie en même temps exploitation et uniformisation de la production humaine menaçant d’anéantir culture et nature17. Pour le poète allemand Hölderlin (1770-1843) « là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve ».

Ils ont ainsi redéfini la mission du poète et de l’art : prendre acte de cette crise pour faire qu’elle accouche du meilleur et d’une humanité réconciliée. Dès lors, le ressort de la tragédie ne peut plus être la passion ou le caractère mais « l’action de la société sur les passions ou les caractères » (Benjamin Constant dans Mélanges de politique et de littérature). Ou encore « le caractère du drame est le réel » (V. Hugo dans sa préface à Cromwell). Nous pourrions, nous aussi, faire œuvre de ce qui reste et refonder ce qui demeure à partir des piliers identifiés. Ce qui veut dire se réapproprier notre héritage historique (à la manière des Romantiques cherchant à actualiser les thèmes par les cultures populaires) pour ressourcer un imaginaire prenant en compte notre passé et qui nous permette de restaurer un ordre symbolique nous détachant du régime passionnel du marché.

Nous pourrions faire nôtre le cœur du programme Romantique et l’actualiser : « Transformer ce qui n’est historiquement qu’une tendance en une intention consciente d’elle-même », écrivait le linguiste et traducteur Antoine Berman (1942-1991). Au-delà du jugement esthétique, car il n’est pas question de reproduire une esthétique (on l’aura compris, nous récusons l’art de l’imitation, du pastiche)18, ces grands principes peuvent nous être utiles dans la perspective de libérer tous les aspects de l’art.

James Ensor, Le rire de la tête de mort, 1897

À l’inverse de la conception classique des beaux-arts excluant l’artisanat, ou de ce que l’on connaît aujourd’hui avec l’indifférenciation entre art et divertissement, la valeur de l’œuvre19 pourrait ne pas être l’enjeu. Ce qui pourrait compter c’est le faire-œuvre, le fait de concevoir et de fabriquer, en intégrant tout ce qui détient une dimension esthétique dans la définition de l’art et de son produit. La distinction entre arts libéraux et artisanat serait ainsi rompue et, avec, la division bourgeoise du travail manuel et intellectuel entamée ; cette division arbitraire du sensible et du réflexif reposant sur la division de la tête qui conçoit l’objet à produire et des mains qui le réalisent. Les artistes entreraient dans le monde du travail et les artisans dans celui de l’art, unissant toute cette variété d’approches par leur seule pratique. Un faire ensemble se dessinerait pour renouer avec l’œuvre contre l’uniformité croissante des produits culturels20.

Ce qui pourrait compter c’est le faire-œuvre, le fait de concevoir et de fabriquer, en intégrant tout ce qui détient une dimension esthétique dans la définition de l’art et de son produit.

Cela a déjà été expérimenté par la Commune qui a permis d’instituer une nouvelle définition de l’art par l’action politique : « La réunion du 13 avril 1871 va tacitement clarifier cette indécision : sont qualifiés pour entrer dans la fédération des artistes les peintres, les sculpteurs etc., mais aussi les ornementistes ou les artistes industriels. La distinction entre arts libéraux et artisanat devient plus floue, même si l’on ne trouve pas de propos explicites à ce sujet dans le texte. Il semble pourtant que ce soit la direction qu’ait prise la Fédération des artistes car elle écrit que sont considérés comme artistes « les citoyens et citoyennes qui justifient la qualité d’artiste, soit par la notoriété de leurs travaux, soit par une carte d’exposant, soit par une attestation écrite de deux parrains artistes » »21.

Ceci pour illustrer le fait que la définition de l’art et de son produit dépend des actions du citoyen organisé et de sa vision du monde social.

Faut-il laisser l’art être investi par le monde social pour mieux le capter et aiguiser les sensibilités, développer la conscience du réel, ou faut-il en faire une pratique corporatiste et individuelle, isolée et contemplative, aux codes sélectifs ? Les deux options configurent évidemment deux ordres sociaux différents.

Alors, que faire de ces possibles ?

Alaoui O.

  • 1 Entre autres : https://www.radiofrance.fr/franceinter/concert-test-d-indochine-a-paris-il-n-y-a-pas-eu-de-sur-risque-d-infection-d-apres-l-etude-scientifique-9245866
  • 2 Par exemple, quand il faut au capitaliste « acheter 1000e de matières premières, 5000e d’outils et payer 2000e de salaires pour produire une voiture qui sera vendue 10.000e, il empoche une plus-value de 2000e » (cf. Antoine Vatan, la situation de la classe laborieuse en France, 2022, p. 10). La plus-value est donc la partie non rémunérée par le capitaliste au salarié. C’est la base de son profit qui fait l’accumulation du capital. Notre salaire, lui, correspond à ce qu’il faut pour reproduire sa force de travail, y compris symboliquement dans la société de consommation.
  • 3 Le travail vivant c’est l’ensemble des producteurs, à savoir la force de travail produisant et générant une survaleur que l’on peut soit privatiser soit socialiser (les cotisations sont le moyen de socialiser la valeur en France). La travail mort c’est l’investissement dans les matières premières et les machines ne pouvant s’animer que par les mains du travail vivant. Elles produisent toujours plus de richesses (en quantité) mais on ne peut pas en retirer une survaleur, leur coût d’entretien et de revient étant fixe. Le recours à la machine, dans ce système de valeur capitaliste, enferme la production dans une course sans limite pour l’augmentation des richesses, jusqu’à la surproduction : ce moment où on ne peut plus écouler les stocks car les circuits sont saturés. Ce qui pousse à licencier, à détruire le travail vivant et donc à aggraver la crise.
  • 4 Loi qui harmonise le dispositif de 1956 et 1964 et confère les mêmes droits que les salariés. Ce qui confirme leur production de valeur économique. Une partie des revenus des artistes-auteurs est ancrée dans le champ du salaire.
  • 5 Se référer à la bataille d’Hernani (1830) cristallisant l’affrontement entre une jeunesse intellectuelle prenant enfin en charge les idéaux de la Révolution et une génération conservatrice en matière d’art et de politique. Si cette nouvelle génération exaltait d’abord la primauté royale, un glissement s’est opéré entre 1825 et 1830 environ lorsque les artistes subissent les affres de la censure et de la répression de Charles X.
  • 6 D’un certain point de vue, on peut dire que le romantisme portait en lui ce relativisme. Du moins, un certain romantisme ayant perdu sa volonté transformatrice (tendance lourde en Angleterre et en Allemagne) a pu instituer le rêve comme échappatoire au réel de l’enfer industriel ou du travail des enfants. Cf. Dickens ou Zola.
  • 7 La mainmise bourgeoise sur les productions culturelles, médiatiques, intellectuelles est criante : regardons l’état du cinéma français monopolisé par des réalisateurs et des acteurs issus des rangs de la bourgeoisie. Des clans bourgeois, et majoritairement parisiens puisque Paris concentre les pouvoirs. Ce qui domine, ce sont les comédies mettant en scène des bourgeois, des problèmes bourgeois, une esthétique bourgeoise, avec une dose d’humanité idéologique. Il y a une addition de minorités (mais toutes ces minorités ne font-elles pas une majorité exploitée ?) parce qu’on aime collectionner les objets : des femmes, des noirs, des asiatiques, des ploucs, des homosexuels, des trans, et des banlieues en toile de fond ; de gentils flics, de bons patrons, idiots mais pas méchants, des histoires d’amour de privilégiés (quand on est riche on a aussi des problèmes). Autant de signes interchangeables, de profils substituables (après la crise on préférera les professions du social pour flatter), de catégories qui se valent et se neutralisent pour mieux désarmer la critique. Et rien n’est grave, et rien d’autre n’est dit que la volonté de pacifier pour que rien ne change. Avec l’argent du contribuable évidemment, et pour des films même pas rentables. Voir : https://www.frustrationmagazine.fr/cinema-bourgeois/
  • 8 Rappelons aussi que Spotify c’est 48 milliards de capitalisation sur les marchés boursiers et 8 milliards de chiffre d’affaires en 2020, pour 345 millions d’utilisateurs réguliers et 155 millions d’abonnés payants. Un véritable empire.
  • 9 Petite percée dans l’industrie par ici : https://www.franceculture.fr/musique/en-souffrance-lindustrie-musicale-francaise-sadapte-a-la-crise-sanitaire#:~:text=La%20situation%20financi%C3%A8re%20globale%20de,soit%2019%25%20de%20plus%20qu
  • 10 Aurélien Catin, Notre Condition, essai sur le salaire au travail artistique, Riot Edition, 2020, introduction.
  • 11 Bernard Friot et Frédéric Lordon, En travail. Conversations sur le communisme, La Dispute, 2021, p. 226.
  • 12 Nous parlons ici de ce qui se passe hors cadre académique des conservatoires, bien que les milieux soient perméables.
  • 13 Alain Badiou, « L’emblème de la démocratie », dans Démocratie, dans quel état ?, 2009, p. 21.
  • 14 « Ensorceleurs, ces marchands […] qui se battent héroïquement loin du front dans des tranchées tranquilles et puis disent nous quand ils parlent des vrais soldats », 13 octobre 1917, Antonio Gramsci, Pourquoi je hais l’indifférence, 2012 (réédition), p. 92), n’ont de cesse de légitimer politiquement leur droit à posséder et à accumuler(Cette bataille pour le droit de la propriété intellectuelle fait écho au renforcement de la tendance des droits de succession : « la fortune héritée représente 60 % du patrimoine en France, contre 30 % dans les années 1970 ». Donnée extraite d’une note du Conseil d’analysant économique, entité conseillant le gouvernement, et qui s’inquiète d’un retour à la société d’héritier dominant le XIXe s. Les échos, Impôts : la réforme des droits de succession revient dans le débat, 21 décembre 2021 : https://www.lesechos.fr/economie-france/budget-fiscalite/impots-la-reforme-des-droits-de-succession-revient-dans-le-debat-1374043
  • 15 Il s’agit d’une illusion parce qu’en réalité 10 % des plus riches possèdent 50 % du patrimoine (c’est-à-dire immobilier et mobilier, soit ce qu’il y a sur les comptes) et les 1 % détiennent 25% d’un patrimoine qui ne cesse de grandir et de se concentrer : Thomas Porcher, Les délaissés. Comment transformer un bloc divisé en force majoritaire, 2020
  • 16 La Restauration de Juillet 1830 suite à la révolte populaire est une désillusion. Charles X, à la politique répressive, est remplacé par Louis-Philippe Ier, plus libéral. Balzac dans La Peau de Chagrin (1831) dira du nouveau régime : « Le gouvernement, c’est-à-dire l’aristocratie de banquiers et d’avocats, qui font aujourd’hui de la patrie comme les prêtres faisaient jadis de la monarchie […] ».
  • 17 Formulée par Hegel, la conscience malheureuse, qui a valu tant de suicides dans la jeunesse du début du XIXe s., est celle qui fuit la souffrance de l’exploitation. Qui enterre l’homme d’action au profit de l’amoureux gémissant. Elle fait s’évader le sujet dans la métaphysique, l’esthétique, le poétique, la retraite de la nature ou le tragique de l’existence. Ce réflexe de repli purement existentialiste enclos l’individu dans une solitude le privant de tout idéal à partir duquel projeter son moi. C’est l’escapisme présent à chaque époque de transition voyant le déclin d’un ordre. Marie-Antoinette faisant construire sa ferme à Versailles à la fin de l’Ancien Régime, en est la figure archétypale. Pour guérir cette conscience malheureuse, il s’agit de se réconcilier avec le monde moderne tel qu’il est : le comprendre pour agir dessus. Car il faut partir des contradictions pour faire bouger les lignes. Et ce n’est pas en fuyant le problème qu’on le résout.
  • 18 « Le romantisme est la forme momentanée que revêt le beau dans la première moitié du XIXe s. » (Baudelaire dans Le salon de 1846)
  • 19 Quelle que soit la valeur d’échange, donc marchande, ou d’usage, à savoir socialement utile.
  • 20 Voir aussi l’article Un théâtre à transformer ?, par Margault W.
  • 21 Baptiste Laheurte, « La Commune et la révolte des artistes », Le vent se lève, 02 avril 2021. https://lvsl.fr/la-commune-et-la-revolte-des-artistes/?fbclid=IwAR0q5cMYVDwZj7c_eiCmF-eIAj09hIpkLXVCN9KYyLbBWlsEdk8_JkVwgNw