Tempête sur l’asie (1/3)

Tempête sur l’asie (1/3)

L’ASIE, SI LOIN, SI PRÈS

Le monde change.

L’Asie des luttes ouvrières et des soulèvements populaires est le continent aveugle de notre temps, l’angle mort de nos perceptions actuelles et le point nodal de nos défauts de compréhension du monde… Pourtant, le futur de notre planète se forge probablement dans ces mouvements. Raisonner à l’échelle asiatique, c’est non seulement prendre conscience de l’ampleur de ce qui s’accomplit dans ces pays, mais encore acquérir la perception des dynamiques mondiales en cours. Celles qui nous donnent la capacité de cerner ce qui se passe chez nous (Cf. À bout de souffle).

Les luttes ouvrières, qui ont joué un rôle si important depuis deux siècles dans la fabrication du monde moderne et de ses acquis sociaux et démocratiques, donnent aujourd’hui à beaucoup le sentiment d’avoir perdu de leur capacité subversive à inventer et à construire un monde nouveau. En réalité, il suffit d’aller voir en Asie pour battre en brèche toutes les légendes sur la fin de la classe ouvrière. Le constat est que celle-ci s’est décalée vers ce continent, en même temps que le cœur du système productif s’y est déplacé, dans le sillage de la Chine et de l’Inde, au Pakistan, au Sri Lanka, au Myanmar (Birmanie), en Indonésie, en Thaïlande, au Vietnam, au Bangladesh, au Cambodge ou aux Philippines.

Faute d’avoir suffisamment d’informations sur ce qui se passe précisément en Chine aujourd’hui, c’est dans l’ensemble du sous-continent indien – Inde, Pakistan, Sri Lanka, Népal, Myanmar, et Maldives (soit 1,7 milliards d’habitants) – que les principales luttes sociales à l’échelle mondiale peuvent aujourd’hui, et dans la continuité de ces dernières années, être observées.

C’est pourquoi, à partir de plusieurs de ces pays, l’article décliné en trois volets a pour objectif de faire toucher au lecteur l’impact de ces soulèvements sociaux sur l’ordre du monde. Cette première partie doit être considérée comme une présentation générale qui sera complétée par une seconde sur l’Inde1et une troisième sur le Pakistan, le Sri Lanka, le Bangladesh, l’Indonésie, les Philippines et la Birmanie.

Raisonner à l’échelle asiatique, c’est non seulement prendre conscience de l’ampleur de ce qui s’accomplit dans ces pays, mais encore acquérir la perception des dynamiques mondiales en cours. Celles qui nous donnent la capacité de cerner ce qui se passe chez nous.

Pour entrer dans cette histoire et évaluer toute sa dimension, il faut avoir à l’esprit que le soulèvement paysan indien de 2020-2021 – bien que totalement occulté en France – est certainement du même ordre que celui des Canuts à Lyon en 1831 et 1834. Les paysans indiens reprirent d’ailleurs sans le savoir le drapeau « nous sommes en train de mourir, alors nous préférons mourir en combattant ». L’ampleur de cet événement a aussi montré que le cheminement actuel des mouvements sociaux en Asie pourrait bien continuer son développement par une Commune de Shangaï ou de Canton (Chine), Delhi (Inde), Dhaka (Bangladesh) ou encore Islamabad (Pakistan), comme il y eut une Commune de Paris en 1871. Avec les implications mondiales que l’on sait sur l’histoire du mouvement ouvrier et de ses idées. L’ébranlement indien marque déjà de son empreinte les soulèvements des classes populaires actuelles au Pakistan, où le mouvement vient de faire tomber le gouvernement2 , ou au Sri Lanka, où il est en passe de le faire tomber3.

Les médias occidentaux, et tout particulièrement français, ne nous disent pas grand-chose des grandes mutations en cours dans ces régions, et absolument rien des luttes sociales qui les traversent. Ce n’est pas tant la distance géographique ou culturelle qui les éloignent de ces mouvements, que la distance sociale. On peut reconnaître une distanciation équivalente à l’encontre de la révolution actuelle au Soudan4, si ignorée de nos médias de par sa nature prolétarienne. Plus proche encore, ici même, on se souvient du mépris et des calomnies distillées par ces mêmes relais médiatiques à propos des Gilets Jaunes.

Des agriculteurs participent à une marche vers la capitale indienne, New Delhi, pour protester contre les récentes réformes agricoles du gouvernement central, à Ambala le 26 novembre 2020 (Photo par – /AFP)

Tout autant que l’invisibilité quotidienne des plus humbles des travailleurs, dont les médias n’ont remarqué l’utilité indispensable que durant le confinement, les luttes de ces invisibles restent pour eux inexistantes et à cacher. Karl Marx et d’autres de son temps avaient déjà décrit comment le philanthrope et démocrate bourgeois pouvait se pencher avec commisération sur le peuple ouvrier qui souffre mais jamais sur l’ouvrier qui redresse la tête et se bat.

La majorité des grands intellectuels et artistes voyaient dans les communards de 1871 les nouveaux barbares de leur temps. Ça n’a pas changé. Mais les Communes de notre temps pourraient bien se situer cette fois en Asie.

L’ASIE, ATELIER DU MONDE ET CŒUR DES SUBVERSIONS DU MODE DE VIE

Avec la mondialisation, l’Asie est devenue l’atelier du monde, avec un prolétariat parfois estimé à 750 millions d’individus, soit infiniment plus que du temps de Marx ou de la révolution russe de 1917. Dans cette région du monde, les usines, de taille souvent importante, ont poussé comme des champignons en seulement quelques décennies. La seule usine de Foxconn à Shenzen5, en Chine, compte par exemple 300 000 ouvriers. À elle seule c’est trois fois la ville de Nancy : une ville usine ! L’urbanisation galopante a fait surgir en quelques années des mégalopoles de plusieurs dizaines de millions d’habitants. Des villes comme Chongqing6 ou Jakarta (capitale de l’Indonésie qui compte 30 millions d’habitants) abritent chacune trois fois plus d’habitants que le Portugal ou la Belgique, presque autant parfois que l’Espagne (47 millions d’habitants), et des bidonvilles plus grands que les plus grandes villes françaises, abritant un prolétariat urbain très jeune et remuant de mille révoltes.

Cette prolétarisation / urbanisation a révolutionné, avec une rapidité jamais vue dans l’Histoire, les rapports familiaux, matrimoniaux, ethniques ancestraux de sociétés féodales. Ce processus a permis aux jeunes et aux femmes de desserrer les liens des carcans archaïques pour les plonger dans la « liberté » de l’exploitation de la jungle capitaliste la plus sauvage. Quittant un monde, ces populations ont rejoint le chaudron commun de la précarité, du travail des enfants, de l’absence de protection sociale, de la vie dans des taudis, de l’entassement dans des dortoirs ouvriers insalubres… Ce XIXe siècle au milieu du XXIe pousse ces nouveaux prolétaires à rejouer, à l’ère d’Internet, les soulèvements de l’ère de la révolution industrielle.

Les médias occidentaux, et tout particulièrement français, ne nous disent pas grand-chose des grandes mutations en cours dans ces régions, et absolument rien des luttes sociales qui les traversent.

Les agriculteurs célèbrent la victoire après que le Premier ministre indien ait annoncé l’abrogation de trois lois de réforme agricole. Singhu le 19 novembre 2021. (Photo de Xavier Galiana / AFP)

L’ouverture à la sauvagerie du marché mondial a entraîné, en quarante ans, une rupture brutale avec les modes de vie traditionnels, là où 300 ans ont été nécessaires en Occident. La violence des rapports sociaux prend très souvent la forme d’un antagonisme explosif entre un mode de vie en pleine révolution et des régimes dictatoriaux traditionalistes momifiés. Ainsi, partout, la lutte contre l’exploitation se mêle à la lutte contre les oppressions, la lutte pour la condition ouvrière se mêle à celle contre l’oppression des femmes, contre les divisions de races, de castes, d’ethnies, de nations ou de religions. En somme, les luttes économiques, sociétales et politiques tendent à former un tout.

C’est ce qui avait déjà été observé avec les révolutions arabes des places Tahrir (Égypte) ou de la Kasbah (Tunisie). Ce double combat contre l’exploitation et les oppressions est aujourd’hui devenu le drapeau revendiqué, le visage assumé du soulèvement paysan indien (Cf. Le mouvement paysan indien). Dans ces pays immensément jeunes – en Inde les moins de 25 ans représentent 45% de la population –, cette révolution du mode de vie à caractère générationnel donne à la nouvelle classe ouvrière, et à sa frange la plus jeune, un rôle éminemment central dans la contestation. En effet, avant le tournant libéral de 1990, dans beaucoup de ces pays la société civile était réduite à la portion congrue. La renaissance brutale et soudaine du capitalisme a créé un espace public oppositionnel pour la défense des droits de chacun, animé par les classes populaires et les ouvriers.

Leur histoire, leur âge, leur genre, leur structuration et leur concentration dans des usines géantes ou dans des quartiers de taille gigantesque7, donnent à ces concentrations de très jeunes ouvriers – majoritairement de 12 à 19 ans, à l’instar du début du mouvement ouvrier en Occident – la plus grande fulgurance, la plus grande énergie et la plus grande efficacité pour entraîner le reste du monde.

L’ASIE POST COVID DES RADICALISATIONS SOCIALES

La mondialisation capitaliste de ces dernières décennies a donc été un bouleversement considérable. Elle a détruit bien des sécurités et protections. Elle a aussi promis un monde nouveau et meilleur, avec moins de frontières et de barrières en tous genres pour les milliards d’êtres humains peuplant ce qu’on appelait hier encore le tiers-monde8.

Or, avec l’épidémie mondiale de covid 19, cette période de la mondialisation triomphante semble s’être bel et bien refermée.

Les promesses de la mondialisation se sont donc vite réduites à des échanges marchands, repliés derrière les barrières nationales et pérennisés par les guerres. Réduction encore accentuée depuis le basculement des équilibres et des rapports de force mondiaux autour de la guerre en Ukraine. Car concrètement, cela a signifié pour les classes pauvres récemment « mondialisées » des licenciements massifs, suivis d’une hausse des prix majeure accompagnée de pénuries ou de famines.

L’épidémie de covid s’est traduite en Asie par des violences inouïes contre les classes populaires. Début mars 2020, alors que les premiers cas ont été signalés en février, l’arrêt, d’une part, de la production chinoise qui alimente la plupart des pays du continent en produits de base et, d’autre part, l’arrêt ou la suspension des commandes occidentales (notamment des marques de vêtements Wal-Mart, H&M, C&A, Marks and Spencer, Esprit, GAP, Li & Fung, Primark, etc.), a amené le patronat de ce secteur à prendre des mesures « économiques ». Jouant un rôle décisionnel direct dans bien des pays asiatiques, se confondant souvent avec les dirigeants politiques, ce patronat a ordonné la fermeture totale ou partielle des usines, la baisse des salaires (jusqu’à 50%) ou leur non paiement, ainsi que des licenciements par millions. Ce sont en particulier les femmes qui en ont souffert. On sait par exemple qu’elles représentent 45% des effectifs du seul secteur de la confection de vêtements, pour un total d’environ 30 millions dans sept pays asiatiques9.

Des ouvriers chinois respectant les distances sanitaire en pleine épidémie du Covid-19 (2021)

Le durcissement de la violence des états qui s’est ensuivi a été partout du même ordre. Aux Philippines, le 4 avril 2020, Duterte, le président aux traditions déjà sanglantes de boucher criminel, a donné l’ordre à sa police de tirer sur une manifestation d’habitants de bidonvilles de Manille. Il s’est adressé à ses manifestants affamés s’approchant d’un peu trop près des beaux quartiers par un : « si vous vous levez, moi je vous enterrerai ».

Lorsque les travailleurs ont réalisé que leurs employeurs et dirigeants se souciaient peu de leur vie, et qu’ils n’apporteraient aucune perspective d’amélioration à leur avenir ou à celui de leurs enfants, ils se sont radicalisés. Leurs patrons se sont dévoilés à leurs yeux comme les pions des actionnaires et leurs dirigeants politiques comme de simples adversaires à battre à tout prix.

Ce n’est pas une coïncidence si lors de la période du XIXè siècle en Europe, où la perspective d’une amélioration générale par le « progrès » s’est estompée, les menaces sans précédent pour la sécurité des travailleurs se sont accompagnées des plus grands troubles sociaux de l’histoire – avec des grèves violentes, des émeutes et des attentats à la bombe.

Pour ceux, constamment menacés par la loi des profits, contraints de regarder les membres de leurs familles et leurs amis enterrés vivants dans des puits de mine, écrasés entre des wagons de marchandises, mutilés dans des usines ou mourir de faim et de maladie dans des taudis, la grève et la lutte radicale deviennent les seules réponses envisageables. Et lorsque des millions d’entre eux sont concentrés dans les mêmes zones, les mêmes villes, l’explosion sociale ne peut que prendre un caractère dantesque. C’est ce qui se passe actuellement en Asie. Le Sri Lanka s’est par exemple totalement effondré, avec son économie particulièrement ouverte au marché mondial, totalement libéralisée, et en même temps dirigée par des militaires corrompus et archaïques. La hausse des prix y est de 30%, tandis que les pénuries de produits alimentaires de base et de médicaments sont telles que des gens meurent de faim dans la rue, aux yeux de tous. Les coupures massives d’électricité et la pénurie de gaz sont si importantes que des pans entiers de l’activité se sont brutalement arrêtés (usines, commerces, écoles, hôpitaux, …), jetant brutalement des millions de gens dans le malheur… et la révolte10.

Ces périodes de grandes détresses créent de grandes attentes qui peuvent alimenter des tournants historiques décisifs.

Et lorsque des millions d’entre eux sont concentrés dans les mêmes zones, les mêmes villes, l’explosion sociale ne peut que prendre un caractère dantesque. C’est ce qui se passe actuellement en Asie.

De la fumée et de la vapeur s’élèvent d’une usine de traitement du charbon à Hejin, dans la province du Shanxi, en Chine centrale, le 28 novembre 2019.

C’est en pleine épidémie de grippe dite « espagnole », en 1918, que le mouvement de Gandhi prit son essor par contraste avec un pouvoir britannique délégitimé, n’étant capable que de répression face à la maladie ayant décimée 12 millions de personnes en trois ans. Des centaines de milliers d’indiens entrent en grève, alors que les partisans de Gandhi arrivent à montrer l’exemple de l’entraide et de la solidarité à l’égard des victimes, par-delà toutes les religions11. Son mouvement leva des fonds, organisa des centres de secours et distribua des médicaments, du lait et des couvertures à des communautés musulmanes, hindoues ou chrétiennes, dévastées par l’épidémie. Durant cette période s’opère de fait une rupture morale, intellectuelle et physique entre les Indiens et l’ordre britannique.

Le soulèvement paysan indien actuel a certainement gagné le cœur d’une grande partie de la population pauvre en procédant de la même manière (Cf. Le mouvement paysan indien). C’est-à-dire en déployant une solidarité active, au-delà des religions, des sexes ou des castes, au cours de l’épidémie de covid qui aurait tué entre 3 et 30 millions d’Indiens (selon les autorités ou Swaraj India – sorte de Podemos indien). Le mouvement a levé des fonds, ouvert des centres de soin gratuits, distribué des médicaments et de la nourriture à des populations ravagées par le virus et ses conséquences économiques : licenciements massifs, salaires non versés, déplacements de population, enfermement dans des camps de réfugiés, …

GRANDES TENDANCES DES LUTTES DE CLASSE EN ASIE

Face aux mesures anti-populaires, la riposte ouvrière ne s’est pas fait attendre. Prolongeant le plus souvent des conflits sociaux importants déjà existants (2017, 2018 ou 2019), elle se structura autour de deux grandes tendances.

1) D’abord celle des pays où ont eu lieu des conflits économiques ouvriers souvent émiettés, quels qu’en soient le nombre et l’importance. Dans ce cas, il n’y a pas eu d’expression politique unifiée du prolétariat.

2) Ensuite, celle qui se manifeste dans des conflits visant le plus souvent à renverser le pouvoir, avec l’apparition plus ou moins importante, plus ou moins organisée ou consciente, d’une intervention politique prolétarienne et indépendante.

L’intervention politique du prolétariat la plus clairement indépendante s’est faite en Inde. Ce qui a changé le caractère du mouvement, comme sa portée et ses capacités d’entraînement, marquant tout le sous-continent. Dans son sillage ont suivi les soulèvements au Pakistan et au Sri Lanka dont, d’une certaine manière, l’expression politique fait peser la menace d’une révolution ouvrière indépendante. Le spectre d’une totale réorganisation de la géographie des frontières de la région, et donc du monde, plane. Dans ces circonstances de crise, la radicalité que prend l’expression politique prolétarienne devient le moteur de toutes les couches populaires opprimées et exploitées qui, en retour, héritent et s’enrichissent du contenu des luttes. Ce processus dépasse la production de simples émeutes sans lendemains ou de contestations institutionnelles convenues. Il s’agit d’une authentique menace révolutionnaire.

Les deux tendances sont nettement identifiables à travers les événements récents. En Inde, toutes les classes populaires ont suivi d’une manière ou d’une autre les paysans. Les partis institutionnels d’opposition, démoralisés ou complices des évolutions réactionnaires ont, eux, été surpris par l’irruption de ce mouvement. Ils ont totalement été dépassés. Par contre, au Pakistan ou au Sri Lanka, avertis, les partis politiques institutionnels d’opposition sont intervenus pour tenter d’empêcher la constitution d’une expression politique prolétaire et indépendante. De ce fait, ils sont entrés eux-mêmes en lutte de manière radicale, mais en veillant à respecter le cadre institutionnel afin de substituer leur pouvoir au pouvoir délégitimé. Ils se sont appuyés sur la colère sociale pour mieux la canaliser, s’évitant le désagrément d’une remise en cause générale du système d’accumulation capitaliste dont ils sont dépendants : tout changer pour que rien ne change.

Les employés du NagaWorld Casino brandissent des pancartes lors d’une manifestation devant le bâtiment de l’Assemblée nationale, après l’arrestation de plusieurs membres du syndicat, à Phnom Penh, au Cambodge, le 5 janvier 2022. (REUTERS/Cindy Liu)

Dans les pays où les gouvernements sont de nature dictatoriale mais de « gauche » (par leur héritage notamment), comme au Bangladesh, au Cambodge ou au Vietnam, le mouvement des luttes ouvrières n’a pas réussi pour le moment à se donner une expression politique indépendante. Les conflits ouvriers y sont donc restés de type 1 (« économiques nombreux mais émiettés »), là où en Inde, au Pakistan ou au Sri Lanka, pays aux pouvoirs dictatoriaux et libéraux, une percée populaire unifiée s’est constituée de manière plus évidente. Toutefois, il faut noter que l’Inde a la particularité d’avoir hérité d’un énorme secteur social protégé du marché mondial par l’État, en particulier dans la petite paysannerie. Celle-ci, considérable avec ses 600 millions de membres, tient beaucoup plus de ce fait de l’esprit du prolétariat que de celui de la libre entreprise.

Enfin, il y a dans ces pays plus ou moins récemment mondialisés, la Thaïlande, le Népal, Hong Kong, Taïwan et les Maldives, où les conflits sociaux ont été d’une ampleur équivalente mais où les circonstances locales se sont imposées aux courants généraux. En dernière instance, l’Indonésie ou les Philippines se trouvent dans des situations indécises et évolutives.

L’ASIE, USINE À PENSER LE MONDE NOUVEAU ?

Les événements actuels sont en train de séparer le vieux du neuf en Asie. Les soulèvements sociaux, couplés à l’élan économique et intellectuel qui les accompagne, ne peuvent que faire de ce continent un des lieux où, les problèmes de demain s’y posant, germeraient les idées pour y faire face. Du début du XIXe à celui du XXe, l’intérêt pour la science, la philosophie, l’actualité, complété et corrigé par la direction pratique des mouvements d’émancipation qui s’étaient noués à la fin du XIXe entre les trois pays les plus développés, la Grande Bretagne, l’Allemagne et la France, a été au centre des intérêts des dirigeants socialistes, marxistes ou libertaires. Ce fut avant que le stalinisme ne rompe ces différents liens, pour faire le plus souvent du marxisme vivant de ses origines, un ânonnement de formules sans vie.

Du renouveau des luttes d’ampleur qu’annonce l’aube de ce siècle, ces connexions ne pourraient-elles pas se recréer dans un nouveau triangle mondial de luttes politiques, de sciences sociales et de philosophie, débutant par une Asie en train de vivre trois cents ans ramassés en quarante ?

Des manifestants à Makassar, sur l’île de Sulawesi (Indonésie), le 24 septembre 2019, alors que des manifestations à Jakarta et dans d’autres villes ont lieu pour la deuxième journée consécutive contre la modification proposée par le gouvernement de son code pénal. (AFP – Andri SAPUTRA)

De la même manière que le caractère emblématique de la production a glissé vers la zone Asie-Pacifique et que l’URSS a éclaté, mettant fin à la mainmise du stalinisme sur la pensée ouvrière, on assiste maintenant également à la fin de l’emprise et de l’ascendant des lames de fond idéologiques néo-libérales, dont la chute du mur de Berlin avait marqué l’épicentre. Bien que déliquescents, rien n’avait réellement remplacé jusque-là ces dispositifs théoriques, laissant un vide idéologique. Il serait étonnant que la conjonction de bouleversements sociaux révolutionnaires et de mise en commun du besoin de nouvelles manières de penser à l’échelle du monde ne replace pas notre époque dans une dynamique de créations intellectuelles ou, en tous cas, de tonification, de vivification des conceptions marxistes.

En tout cas, de nouvelles identités naissent. Au moins régionales et dépassant les états-nations. Un essor fantastique des moyens de communication et d’Internet a décentralisé la production des connaissances et de la recherche, amplifié les évolutions scientifiques, techniques et culturelles, faisant s’estomper puis s’effondrer de nombreuses frontières des savoirs traditionnels. Les émotions et les opinions de niveau mondial sont renforcées. Ce dont témoigne la propagation rapide des soulèvements sociaux depuis les révolutions arabes jusqu’à la vague de soulèvements mondiaux des années 2018-2019 (Cf. Sous la guerre, la révolution ?). Encore aujourd’hui, on peut observer ce développement en Asie ou par l’agenda des mouvements internationaux de défense de l’environnement (marches pour le climat), de la santé (le mouvement mondial de lutte pour la santé), de la cause des femmes (Me Too) ou de l’anti-racisme (Black Lives Matter).

À l’ère d’une réflexion qui tend à renouer avec des révolutions fonctionnant comme des mises en scène des macro transformations sociologiques, démographiques, économiques et écologiques de ce début de XXIe siècle, il est probable que l’on assiste à un renouveau d’un matérialisme historique vivant ; au renouveau d’un socialisme rajeuni, en phase avec les transformations de la science qui les accompagnent depuis quinze ans, parmi lesquelles l’histoire globale, la sociologie des mouvements, le système des genres, l’archéogénétique, l’anthropologie cognitive ou historique, la psychologie et la biologie évolutionnistes, la paléopathologie, les « cultural », « subaltern » et « postcolonial studies », etc.

il est probable que l’on assiste à un renouveau d’un matérialisme historique vivant ; au renouveau d’un socialisme rajeuni, en phase avec les transformations de la science qui les accompagnent depuis quinze ans

Ouvriers entrant sur le site de l’usine Foxconn, à Zhengzhou, dans la province du Henan, en Chine, le 19 septembre 2017. (STRINGER IMAGINECHINA)

Afin de sortir complètement du cadre mental imposé par l’idéologie dominante, dans les années 1830-1840 en Europe, il a fallu les canuts (pionniers de la révolte ouvrière), juin 1848 (révolte des ateliers nationaux), voire la Commune. Ces grands moments ont cristallisé une nouvelle prise de conscience mondiale. Dans la période qui vient, la question est de savoir si on verra de tels soulèvements ouvriers, c’est-à-dire capables d’activer la pensée collective. Or, l’Asie, la Chine et l’Inde particulièrement, sont des pays qui vivent sur un volcan dont on perçoit dans les soulèvements actuels les signes avants coureurs d’une éruption générale. Les clefs du changement du monde et de sa compréhension se situent dans la psychologie de la jeunesse et du prolétariat asiatique.

Les soulèvements ouvriers du XIXe siècle, mêlés aux aspirations nées de la Révolution française chez certains intellectuels, avaient donné naissance au mouvement ouvrier socialiste révolutionnaire ayant marqué le monde jusqu’à aujourd’hui. Que naîtra-t-il des explosions ouvrières en cours et à venir ?

En particulier en Chine qui, loin des images toutes faites, est un immense chaudron de vie et d’inventivité, de révoltes, de contestations et de rébellions permanentes. Car il ne faut non plus oublier le formidable essor des universités chinoises, aujourd’hui parmi les plus prestigieuses, avec ses 50 millions d’étudiants et ses 1,9 millions de chercheurs : plus que l’ensemble de toutes les nations européennes réunies. Mais également l’embryon du réseau scientifique Asie-pacifique qui prolonge l’accord de libre échange CAFTA (China-Asean Free Trade Agreement), négocié avec six pays de l’ASEAN (Association des Nations de l’Asie du Sud-est), et entré en vigueur au premier janvier 2010. Ce maillage institue la troisième zone de libre échange après celle de l’Union Européenne et celle de l’Amérique du Nord (l’ALENA, prolongée par la ZLEA, englobant des pays d’Amérique du sud). On peut supposer que les effets d’une telle mise en réseau seront de renforcer les discussions, les échanges et la régionalisation des luttes sociales, ainsi que des courants intellectuels les accompagnant.

Nul ne peut dire ce qu’il adviendra précisément de cette concentration des potentiels. Mais ne pas observer ce qui s’y passe, c’est assurément se condamner à minorer la part de soi qui cherche un autre monde et y aspire.

Jacques Chastaing

Notes de la rédaction :

Le mouvement paysan indien (2020 à aujourd’hui)

Le mouvement paysan indien (2020 à aujourd’hui)

Un exemple de modification du rapport de force

Les fortes résistances populaires aussi bien en Ukraine qu’en Russie face à l’invasion militaire de l’armée russe, ont été une surprise pour Poutine comme pour beaucoup de commentateurs. On pourrait presque dire qu’elles ont été l’événement majeur des premiers jours de cette guerre. Pour bien comprendre cette résistance qui s’apparente à un soulèvement populaire et en mesurer la portée, il faut la resituer dans le cadre de la montée mondiale des luttes que l’on voit surgir sur toute la planète depuis 2018.

Cet article se place dans la continuité de l’article publié le 23 février 2022 : “À bout de souffle ? Fin de cycle et changement global du rapport de force en capitalisme”.

Un soulèvement paysan indien considérable

C’est en Inde que cette dynamique a pris une dimension massive, non seulement du fait de la taille et de la démographie du pays, mais encore par la détermination d’une révolte des paysans pauvres ayant pris un caractère historique de la mi-2020 à la fin 2021. Ce combat qui dure toujours aujourd’hui, même s’il est suspendu à l’heure actuelle dans l’attente du résultat électoral le 10 mars 2022 (élections des principaux États indiens), a mobilisé des dizaines de millions de paysans1.

Ces villes révolutionnaires étaient devenues un noyau de convergence de toutes les luttes et de toutes les traditions, sortes de ZAD prolétaires ; centres d’élaboration et de fermentation politiques où l’on expérimentait un autre monde.

Il a été économique, politique, social, mais aussi sociétal. Au-delà des revendications économiques paysannes et de la remise en cause politique du pouvoir indien de droite extrême, il a aussi porté le fer contre toutes les divisions de religion, de sexe ou de caste dans un pays où elles l’ensanglantent depuis des générations. Il a dessiné les contours d’une autre société au travers d’embryons de pouvoirs populaires avec les Mahapanchayats2 regroupant de 10 000 à 500 000 participants ou par les « townships révolutionnaires » de 100 à 300 000 habitants installés durant un an à la périphérie de Delhi. Pêle-mêle les paysans en lutte, des syndicalistes ouvriers, des militants révolutionnaires de toutes obédiences, des écologistes, de nombreuses femmes et des féministes, des étudiants, des universitaires et des artistes y campaient. On pouvait y trouver infirmerie, supermarché, cantine, dortoir, laverie, bibliothèque avec livres et presse du jour, école, cinéma, salle de sport, de relaxation, de tatouage, centrales électriques à panneaux solaires, journal du camp sur papier et en ligne, webinaire permettant toute forme de réunion en ligne, des militants donnant des cours gratuits aux enfants des bidonvilles, tandis que d’autres mettaient en place des repas pour les nécessiteux dans les gares. Autant de services gratuits pris en charge par le mouvement grâce à une socialisation des moyens et des efforts3.

Les débats, spectacles, conférences, meetings étaient permanents, et ces villes révolutionnaires étaient devenues un noyau de convergence de toutes les luttes et de toutes les traditions, sortes de ZAD prolétaires ; centres d’élaboration et de fermentation politiques où l’on expérimentait un autre monde.

Ce mouvement paysan a soulevé l’enthousiasme de toutes les classes populaires du pays. Car il n’est pas seulement plein de promesses. Il a obtenu une victoire considérable en novembre 2021 en faisant reculer électoralement le gouvernement de droite extrême Modi4 et en annulant des lois anti-paysans qu’il avait prévu de mettre en place.

Une Inde aux milliers et milliers de révoltes dispersées et leur unification par les paysans
Le RSS, fondée en 1925, est une organisation fasciste, bras armé de Modi (qui en fut membre dès ses huit ans) et du BJP. Elle compte six millions de membres et quelque 84 000 sections, dont 57 000 se réunissent quotidiennement pour des exercices physiques et spirituels. (Source Newsgram)

L’Inde condense le pire du capitalisme mondial. On pourrait dire que l’Inde est frappée par les tendances les plus exacerbées du capitalisme contemporain. De fait, ce pays d’un milliard quatre cent millions d’habitants où la misère est immense et les inégalités abyssales – mais où les riches sont plus riches qu’ailleurs5 -, est depuis longtemps un chaudron en perpétuelle ébullition. Bien qu’extrêmement émiettées, de très nombreuses révoltes permanentes y germent, entre États (au nombre de vingt huit), régions, professions, parfois religions ou castes. L’inquiétude des bourgeois indiens a toujours été à la hauteur de l’immense misère qu’ils entretiennent et leur cauchemar a toujours été la possible convergence des millions de luttes dont le pays regorge. C’est pourquoi la division religieuse et par castes (une sorte d’Apartheid), qui persiste et se renforce, est au centre de toutes leurs politiques. Le raciste et ultra libéral Modi, et son parti le BJP, élus en 2014, en sont l’acmé.

Le fondamentalisme hindou a grandi à partir des années 1990, comme tous les populismes d’extrême droite dans le monde. Mais avec Modi il a atteint des sommets pour se revendiquer ouvertement, avec l’idéologue du BJP et gouverneur de l’État de l’Uttar Pradesh (Cf. Carte 1 avant les notes de bas de page), Yogi Adityanath, d’Hitler ou de Mussolini6. Dans ce contexte, le mouvement paysan a été d’une puissance subversive jamais vue en proposant un espace contre toutes les divisions religieuses, économiques, de castes ou de sexes. Il a en effet unifié derrière lui toutes ces luttes : les 600 millions de paysans, mais aussi les 50 millions de travailleurs de la fonction publique qui vont de l’acier à l’école, de même que les 470 millions de travailleurs précaires travaillant au jour le jour, sans aucune protection contre la maladie, l’âge ou le chômage, ni code du travail7.

Un Nihang, ou guerrier Sikh, brandit une épée devant un policier pendant les manifestations des agriculteurs à New Delhi, en Inde, le 26 janvier 2021. (Photo Altaf Qadri – AP)

Malgré ce que l’on pourrait croire depuis l’Occident, la paysannerie est très combative, prolétarisée et habitée d’une idéologie socialisante gandhiste depuis l’Indépendance, avec de très nombreuses et puissantes organisations syndicales pugnaces. Elle bénéficie d’une relative protection de l’État qui achète au-dessus du prix du marché un certain nombre de produits agricoles, les distribue dans tout le pays et fournit aux paysans une garantie d’emploi dans des travaux d’irrigation ou de construction durant les périodes de faible activité agricole, ce qui leur permet de survivre. Enfin, des structures de démocratie directe dans les villages, les Panchayats, doublent la représentation municipale par des Assemblées Générales régulières de tous les habitants8.

Tout cela n’existe pas dans tous les États indiens et tend à s’amenuiser depuis le tournant libéral des années 1990, mais reste vivace dans les principales régions agricoles du pays, le Pendjab et l’Haryana qui sont l’épicentre de la révolte paysanne. Il faut noter que les plus pauvres des paysans sont des femmes et appartiennent le plus souvent à la caste des Dalits (Intouchables), déjà victimes de mille oppressions et violences. Un soulèvement de leur part signifie un soulèvement contre toutes les oppressions structurant la société.

Le mouvement féministe Shaheen Bagh incubateur du mouvement paysan

Le mouvement paysan a émergé d’un mouvement féministe né fin 2019 en riposte à Modi qui a voulu ajouter une énième mesure discriminante contre la minorité musulmane9.(Cf. Carte 3 avant les notes de bas de page) Cela a eu pour effet de déclencher une révolte des musulmans, en particulier des femmes, qui s’est répandue, bien au-delà du cadre confessionnel, à une bonne partie de la société indienne contre toutes les oppressions et exploitations. Le centre du combat est alors devenu le départ de Modi.

Le mouvement paysan a émergé d’un mouvement féministe né fin 2019 en riposte à Modi qui a voulu ajouter une énième mesure discriminante contre la minorité musulmane.

Le mouvement prit une telle ampleur que le 8 janvier 2020 les directions syndicales ouvrières, pourtant corrompues, se sont senties obligées d’appeler à une grève générale puisque Modi n’avait eu de cesse de s’attaquer en parallèle aux droits ouvriers et aux conditions de vie des classes populaires. Ce fut un énorme succès puisque 250 millions de travailleurs firent grève ce jour-là : la plus grosse grève de l’histoire de l’Inde jusque-là. Sans suite syndicale malgré le succès, c’est le mouvement féministe qui prolongea cette journée, en prenant alors ses « quartiers » principaux et symboliques à Dehli, dans le quartier méprisé, ouvrier, pauvre et musulman de Shaheen Bagh. Des places furent occupées en permanence par 10 000 à 20 000 personnes chaque soir, et au plus fort jusqu’à 150 000 personnes. Devenant un centre populaire de débat permanent et le centre de l’opposition ouverte au régime dictatorial de Modi, les femmes du petit peuple y prirent une place centrale. Une espèce de place Tahrir10, d’Occupy des prolétaires11, s’était matérialisée.

Marche des paysans vers Bombay le 26 janvier 2021.

Ce soulèvement – car c’en était déjà un -, était une immense bouffée d’oxygène dans une Inde dictatoriale, réactionnaire, étouffante où toute la presse mainstream, tout le monde politique et syndical s’était rangé derrière la démagogie hindouiste communautariste de Modi12. Le Covid et le confinement brutal de Modi mirent fin au mouvement en mars 2020. Mais ce mouvement avait jeté les graines d’une contestation globale à la base, passant par-dessus toutes les divisions religieuses et communautaires. D’autant plus que pour affirmer son hégémonie sur ce mouvement qui avait osé le défier, Modi programma la privatisation systématique de tout le secteur public et étatisé, depuis la Défense jusqu’au monde agricole et paysan13.

Très concrètement pour la paysannerie, c’était la liquidation programmée des protections étatiques, c’est-à-dire la mort de la plupart des petits paysans. Le reste de la société fut également frappé de plein fouet par la privatisation des chemins de fer, des mines, de la santé, de l’école, etc. Modi supprima de fait tous les droits ouvriers en matière d’horaires, d’emplois, de salaires, de conditions de travail, de protections sanitaires, faisant revenir la situation des salariés à celle du XIXe siècle.

La révolte paysanne, son ampleur et sa portée

C’est sur ce fond général, et contre trois lois agricoles qui détruisaient la petite paysannerie14 que les paysans, et beaucoup de paysannes qui avaient pris une place de plus en plus importante dans l’activité agricole et participé ou suivi le mouvement de Shaheen Bagh, commencèrent à se lever dans le Pendjab (ou Pundjab) et l’Haryana en juin 2020 (Cf. Carte 1 avant les notes de bas de page). Cette révolte ne commença à prendre une extension importante qu’à partir de la grève générale organisée conjointement avec les syndicats ouvriers le 26 novembre 2020 ; 250 millions d’ouvriers y participèrent à nouveau, avec cette fois des dizaines de millions de paysans15.

Paysans face à la police sur un point de blocage autour de Dehli en décembre 2020.

Les syndicats ouvriers ne donnant pas suite, 500 organisations paysannes fédérées en une coordination continuèrent avec une nouvelle journée de grève et de blocage général du pays le 8 décembre, tandis qu’une coordination plus restreinte mais plus radicale, le SKM (regroupant 40 organisations paysannes), décida d’organiser une marche sur le Parlement et les instances gouvernementales à New Delhi : 150 à 300 000 paysans partirent de chez eux, franchirent tous les barrages policiers mais furent bloqués à l’entrée de Delhi par un fort déploiement de forces de polices et de paramilitaires16. Ils décidèrent alors de camper là où ils avaient été bloqués, soit aux portes autoroutières de Delhi, d’y rester et de tenir le siège de la capitale jusqu’à ce que le gouvernement retire ses lois. C’est le début des townships militants. Ils deviendront le foyer de la révolte à venir durant un an et cristalliseront toutes les valeurs du combat féministe de Shaheen Bagh, contre les divisions religieuses, de sexes ou de caste. Ces valeurs, ces combats, connaîtront une extension formidable dans ces incubateurs populaires et finiront par devenir l’étendard de ce mouvement paysan.

Dès lors, celui-ci va prendre un formidable essor. Outre le gouvernement Modi, il cible les deux principaux groupes capitalistes indiens, Ambani et Adani, qui soutiennent Modi et qui doivent devenir les principaux bénéficiaires de sa destruction des protections étatiques pour les paysans. Le mouvement bloque de manière permanente leurs stations-services, leurs magasins, leurs plateformes logistiques et leurs stations de péage autoroutier, ce qui octroie une coloration anticapitaliste au mouvement. Chaque blocage se transforme en effet en zone d’occupation où ont lieu tous les jours des assemblées générales pour prendre des décisions collectives17. À un niveau plus régional, des Mahapanchayats (Panchayats géants) réunissent la population, les structures municipales et des dirigeants nationaux du SKM pour prendre les grandes orientations (Cf. Note 2). Tous ceux qui le veulent peuvent participer aux Mahapanchayats, des ouvriers aux étudiants en passant par les syndicalistes ou les féministes, ce qui en font des sortes de soviets organisant en partie la vie à la campagne.

Avec sa démocratie directe, Mahapanchayats et Assemblées générales locales, le mouvement paysan est quasi maître de nombreuses régions rurales et en interdit l’accès aux représentants du BJP (parti de Modi) et ses alliés.

La vie dans les villages est, elle, organisée de manière collective autour de la lutte. Comme beaucoup montent à Delhi pour tenir la garde des campements, ceux qui restent prennent en charge le travail des champs, de manière concertée, par roulement. Les familles dont un membre a été tué – il y a eu 700 paysans par l’armée, la police, les bandes politiques pro Modi – sont aidées par la collectivité. Ceux qui ne s’en sortent pas, sont pris en charge par la communauté18. Dans les campagnes, depuis les temples religieux parfois (lorsqu’il n’y a pas d’autre structure collective), des hauts parleurs annoncent les rassemblements, les tours de garde, donnent les nouvelles.

Prise du fort rouge durant la fête de l’Indépendance à Delhi, paysans Sikhs en tête. (Photo Adnan Abidi)

Avec sa démocratie directe, Mahapanchayats et Assemblées générales locales, le mouvement paysan est quasi maître de nombreuses régions rurales et en interdit l’accès aux représentants du BJP (parti de Modi) et ses alliés. Ses députés ou ministres ne peuvent plus se déplacer sans être accompagnés en permanence par des milliers et des milliers de manifestants paysans, qui leur interdisent de fait, malgré la police, toute activité, que ce soit d’inauguration, de meetings publics ou même de simples rencontres. L’ostracisation touche tous les aspects du quotidien des apparatchiks du parti : les hôtels où logent les responsables BJP sont encerclés, leurs héliports également et les mariages avec des membres du BJP sont boycottés. Certains responsables sont même quasiment assignés à résidence, leurs demeures encerclées en permanence, jour et nuit. Les policiers qui ont été violents lors de manifestations sont arrêtés par les paysans ou mis au ban de la communauté. En bref, une sorte de pouvoir paysan/prolétarien se met en place.

De plus, le mouvement prend une orientation contestataire générale. À chaque événement national, que ce soit la fête nationale ou les célébrations de personnalités importantes, régionales ou nationales, le mouvement répond par ses propres célébrations et sa propre interprétation des faits et des hommes célébrés. À chaque action ou discours du pouvoir, répond une action ou discours des paysans. Aux discours nationaux de Modi, le mouvement paysan répond par des concerts de casseroles bien plus audibles que le Président. À chaque action contestable du pouvoir ou de ministres, on brûle les effigies du Président ou des ministres. Pour la fête nationale de la république du 26 janvier, le mouvement paysan organise son propre défilé dans les rues de Delhi. Celui-ci a plus de succès que l’officiel, organisé par Mani, et réussit même à prendre le Fort Rouge de la capitale, cette forteresse moghole symbole de l’Indépendance19. Avec ses propres chars célébrant les travailleurs et la lutte contre l’oppression britannique, le mouvement paysan forge sa propre version de l’histoire. Dans les quartiers et villages, des serments collectifs sont organisés : on s’engage à aller ensemble jusqu’à la victoire en affirmant que l’agriculture ne doit pas appartenir au capital. On célèbre ensemble sur les places le préambule de la Constitution Indienne que l’on peut résumer en « Liberté, Égalité, Fraternité », justice et laïcité contre le pouvoir dictatorial religieux de Modi. En plus du 8 mars (journée internationale du droit des femmes), on organise des journées en hommage aux femmes paysannes et contre le patriarcat. Les manifestations sont quotidiennes et innombrables.

Le 8 mars 2021, à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, les agricultrices sont en première ligne des protestations à Ghazipur. (Photo Robin Tutenges)

La coordination paysanne fait la démonstration large, à chaque fois qu’elle rencontre le gouvernement, qu’elle n’est pas un partenaire social avec qui on peut s’entendre. Elle refuse toute négociation de détail tant que sa revendication principale, le retrait pur et simple des lois paysannes n’est pas réalisée. Elle montre toute sa différence, même dans les détails, en refusant par exemple de manger avec les représentants du gouvernement lors des rencontres officielles : les délégués apportent leur propre nourriture, bien plus simple. Le mouvement paysan organise également des Mahpanchayats d’ouvriers agricoles, de femmes, de jeunes, de Dalits (environ 200 millions d’Intouchables), d’Adivasis20, avec leurs propres revendications, structurations, meetings, manifestations et activités diverses. C’est toute l’Inde des plus pauvres, des plus opprimés et exploités à qui s’adresse le mouvement paysan et qu’il entraîne dans son sillage.

Car le mouvement paysan va également accompagner tous les combats contre la hausse des prix ou la privatisation des sociétés publiques. En s’appuyant sur les résultats de sa lutte, bien plus radicale que celle des directions syndicales ouvrières, et sur la sympathie gagnée dans les classes populaires, il mène une politique d’alliance permanente avec le mouvement ouvrier pour un combat commun, aussi bien face aux lois agricoles que face aux lois anti-ouvrières. Des leaders paysans vont aider les salariés de la fonction publique menacée de privatisation, comme dans l’acier où des rassemblements géants sont menés conjointement et où, pendant que les ouvriers font grève, tenant leurs piquets face aux policiers, les paysans bloquent les routes21. Par endroits, ce sont les ouvriers qui demandent aux leaders paysans de les aider dans leurs luttes. Sous cette pression générale, avec en même temps huit appels des paysans au blocage général du pays en un an, entraînant nombre d’ouvriers dans la bataille, les dirigeants syndicalistes sont poussés à durcir leurs positions pour que leurs troupes ne les abandonnent pas. Des grèves géantes touchent les aciéries, les secteurs de la banque ou de l’assurance, et plus généralement tous les secteurs professionnels qui sont en contact avec le monde rural et paysan. Sous la pression également, les dix principales organisations syndicales ouvrières appellent à une grève générale de deux jours en cette fin mars 2022, ce qui n’est jamais arrivé dans l’histoire de l’Inde22.

Rakesh Tikait, syndicalsite figure du mouvement, à Ghazipur, où il a établi son point de chute. (Photo Robin Tutenges)

S’il est impossible de résumer ici les milliers d’initiatives qui furent prises dans les diverses mobilisations, il faut bien voir que la lutte paysanne a servi de locomotive en même temps que de catalyseur à la contestation. Elle s’est étendue peu à peu à tous les aspects sociaux et politiques, dans le pays entier, le faisant entrer progressivement en ébullition. Toute l’actualité du pays et son agenda tournent depuis plus d’un an autour des mobilisations paysannes.

La situation d’aujourd’hui et ses enjeux mondiaux

À l’approche des élections régionales dans cinq États (elles ont débuté le 10 février), le BJP, craignant de perdre le pouvoir, notamment dans l’Uttar Pradesh23, a cédé face aux paysans. Il a renoncé en novembre 2021 à ses lois anti-paysans en promettant le MSP24. Ce salaire minimum paysan est une victoire considérable dans un pays où non seulement il n’y a pas de salaire minimum pour l’immense majorité des travailleurs, mais encore aucun droit ouvrier ni aucune protection sociale. Ceci explique qu’elle ait été fêtée partout, bien au-delà du monde paysan, face à un pouvoir réputé inflexible et de droite extrême.

Il a renoncé en novembre 2021 à ses lois anti-paysans en promettant le MSP. Ce salaire minimum paysan est une victoire considérable.

Au moment du recul gouvernemental de novembre25, le mouvement paysan était en train de mener une campagne autour des élections avec pour mot d’ordre « votez pour qui vous voulez sauf pour le BJP ». Or, une telle campagne portée par les paysans avait déjà été organisée quelques mois auparavant au Bengale Occidental (à l’Est de l’Inde, à la frontière avec le Bangladesh). Malgré les immenses moyens financiers et militants engagés, cette dynamique a entraîné la chute du BJP qui a de fait perdu tous les États du sud le 2 mai 202126 (Cf. Carte 2). Aujourd’hui, tout se cristallise autour de l’Uttar Pradesh. D’une part parce que c’est le plus grand des États indiens, avec plus de 210 millions d’habitants. D’autre part parce que son ministre en chef (1er ministre), Yogi Aditanyath, est l’idéologue hindouiste extrémiste et bras droit de Modi27. Il tient l’État par la terreur réactionnaire permanente et s’en sert comme lieu d’expérimentation de l’Hindutsva28. Enfin, à l’inverse, parce que c’est de là qu’est parti le mouvement féministe et que le mouvement paysan y concentre certaines de ses organisations les plus combatives, avec 50 000 entreprises affectées par les blocages incessants de paysans.

Le Premier ministre indien Narendra Modi avec Yogi Adityanath, ministre en chef de l’État d’Uttar Pradesh. (Source The Quint)

En somme, laboratoire de la réaction raciste et libérale, l’Uttar Pradesh n’en est pas moins le laboratoire de la riposte populaire29. Étant donné l’importance de cet État, si le BJP y perdait les élections, ce serait certainement le début de la fin pour lui et une nouvelle impulsion pour le mouvement paysan. En effet, avec leur victoire de novembre, les paysans ont suspendu leur combat durant deux mois. Mais si le gouvernement a bien annulé ses lois anti-paysans, il n’a pas encore tenu sa promesse du MSP (prix régulés et garantis). Les paysans n’ont donc pas d’autre choix que de prolonger le processus entamé, et ce en commençant par appeler à battre le BJP aux élections de l’Uttar Pradesh, premier pas vers la reprise d’une lutte plus générale. Car il faut bien avoir à l’esprit que presque un habitant sur six de la planète habite en Inde. La seule agglomération de Delhi est peuplée d’autant d’habitants que l’Espagne. Le soulèvement en Inde a entraîné derrière lui des soulèvements au Pakistan, au Sri Lanka, en Birmanie, au Népal ou aux Maldives30. Une nouvelle victoire des paysans en Uttar Pradesh ne pourra avoir que de grandes répercussions, au moins en Asie31.

La résistance des paysans indiens témoigne des transformations des rapports de force mondiaux et est peut-être la première étape vers un ordre social débarrassé des guerres et de l’oppression. La guerre que porte en lui le capitalisme – ce dont témoignent ces derniers jours – est à l’inverse l’issue folle d’une fuite en avant pour faire face à cette montée populaire. Révolution sociale ou guerre est plus que jamais le choix à opérer.

Jacques Chastaing

Carte 1.
Carte 2.
Carte 3.

Notes de la rédaction :