Tomber deux fois, se relever une troisième ?

Tomber deux fois, se relever une troisième ?

Ou le rose a des reflets de bleu

Article rédigé à partir de la vidéo ci-dessous, résultat d’une enquête réalisée à l’occasion de la manifestation strasbourgeoise du 23 avril 2022, à la veille du second tour de l’élection présidentielle. Notre démarche consistait à récolter le sentiment de manifestant.e.s non-encarté.e.s ; de personnes non engagées dans des structures politiques à la ligne établie. L’objectif était de sonder le ressenti, l’état de conscience de citoyen.ne.s emporté.e.s à gauche mais non-aligné.e.s.

Le questionnaire outil

Vous manifestez aujourd’hui contre le résultat du premier tour, un scénario annoncé depuis des mois par les sondages.

– Avez-vous été déçu.e de ce premier tour ? Vous êtes-vous senti.e dépossédé.e suite au résultat de ce premier tour ?

– Vous sentez-vous maintenant coincé.e.s, particulièrement à l’heure des injonctions à faire le bon choix ?

– Que représentent Marine Le Pen et E. Macron pour vous ?

– Quelle perspective politique ? Et qu’est-ce que la politique pour vous ? Ou qu’est-ce qu’elle devrait être ?

Ce que nous pouvons tirer de cette archive
Contexte

La manifestation, appelée par le collectif anti-fasciste 67 de Strasbourg, rassemblait majoritairement le peuple urbain de gauche (couches moyennes et nouvelles couches moyennes), des militants politiques et syndicaux, ainsi que la jeunesse étudiante. Le milieu était très homogène en termes de condition sociale, mais intergénérationnel. La manifestation, d’environ 500 personnes au plus fort, était dominée par le cortège de tête, regroupant les jeunes étudiants et les antifascistes de la Jeune Garde notamment.

La nausée clairvoyante

Ce qui ressort de nos témoignages, c’est une désorientation, un dégoût, un trop-plein de faux-choix – comme si l’élection faisait déborder le vase de l’héritage de la mémoire des enfumages, mais pas une perte d’espérance (ce que l’on possède dans le présent).

René Maltête, série Humour

Désorientation et frustration font donc l’indécision. Mais plus l’échéance avançait, plus elle se muait en peur de Marine Le Pen, malgré le quinquennat sanglant (répression massive), islamophobe (loi séparatiste, asile-immigration, popularisation de l’islamo-gauchisme…), sécuritaire (restriction de la liberté d’expression, du droit de manifestation, plus de pouvoir aux services de renseignement, création des cellules départementales de lutte contre l’islamisme et le repli identitaire, etc.), méprisant (toutes les phrases de l’oppression symbolique) de E. Macron. Beaucoup de personnes se classant à gauche, habituées aux mouvements « contre », sont passés du « ni ni » au « vote de raison » pour le moindre mal.

Tout le monde a conscience que Macron a été un point de bascule, celui de l’élément fascisant et autoritaire (« la cause de l’effet » dirait Lordon) rendu possible par un socle social soudé, et non la simple continuité des politiques néolibérales d’avant. Le seuil de non-retour est atteint pour beaucoup. Et si le mot d’ordre « ni ni » s’est propagé à travers des leaders Gilets Jaunes ou les occupations de facultés, ce « peuple de gauche » rencontré ne pouvait supporter l’idée d’avoir un président ouvertement fasciste au pouvoir. La solution était le vote instrumental. Il ne s’agissait plus du barrage du front républicain, simplement d’un vote symbolique contre l’image du fascisme ; une contre-symbolique contrainte parce qu’en faveur de celui qui fait le moins peur, mais qui a fait peur en brutalisant et en mutilant.

Les affects de la politique

On voit que l’affect en politique a toute sa place et qu’il se place aussi du côté du raisonnement. Comme celles et ceux qui sont allé.e.s voter Le Pen par colère, contre un individu qui a marqué au fer rouge les corps et le corps social. Les deux étaient des actes d’autodéfense face à des candidats portant des programmes néolibéraux tout à fait équivalents si l’on gratte le vernis du technocrate arrogant et de la raciste dédiabolisée (par ce même arrogant durant des années). Les deux positions se tenaient. Seulement, elles dépendaient des traditions et des réflexes politiques. Du vécu très concret aussi.

René Maltête, série Humour

Les deux actes ont pour point commun la colère et la souffrance. À la fin des fins, c’est Macron qui aurait été responsable (et il l’est des 28 % d’abstention et des 41 % de Le Pen). Macron et les improductifs du Capital le soutenant1 (18-24 sans expérience de travail, cadres supérieurs, retraités friqués, fraction majoritaire du patronat), et non les citoyen.ne.s-travailleur.euse.s pris.e.s dans un goulot d’étranglement, sermonné.e.s, jugé.e.s, violenté.e.s par l’espace médiatique rejouant la sérénade culpabilisatrice. Celle qui renforce le ressenti à l’encontre des élites culturelles, expertes, médiatiques, gestionnaires de nos vies.

Raisonner dans une situation inextricable, c’est aussi prendre en compte la multitude des réactions possibles face à la mascarade. C’est comprendre que la même colère peut prendre différentes formes en fonction de là où l’on se place dans la société. Qu’il n’est donc pas utile de se diviser sur la question de l’acte en lui-même, puisque les dés sont pipés. Il n’y a qu’une pièce : pile ou face. Peu importe le geste (abstention, vote barrage, vote sanction), aux yeux de la majorité, la majorité présidentielle est illégitime.

Ouverture vers…

Il reste que les législatives (12 et 19 juin) peuvent, dans la tête de beaucoup, être un point d’appui pour briser le bloc macroniste et le bloc d’extrême droite dans un jeu d’alliances qui ne doit rien laisser à la compromission. Un grain de sable dans les rouages du système représentatif dysfonctionnant. C’est-à-dire parfaitement fonctionnel (non conçu pour représenter les travailleur.euse.s) mais en bout de course. Effectivement, et même si cela est peu probable, une majorité de gauche-NUPES (menée par la France Insoumise / Union Populaire et son programme quelque peu arrangé) rendrait l’exercice du pouvoir plus difficile au président de la gestion néolibérale.

René Maltête, série Humour

Il y a toujours, aux yeux de cette gauche rencontrée une légitimité des institutions républicaines, toutefois largement perfectibles. Un espoir dans les scrutins plus locaux aussi. Il y a enfin la conscience que cela ne suffira pas, que ça ne peut être qu’un frein temporaire, une étape dans un tout à reconstruire. Que tout se jouera dans le mouvement social, par sa capacité à résister en acte et en idées.

Les injonctions moralisatrices nous divisent (et continueront de nous diviser…), alors que ce qu’il nous reste à faire c’est de construire une majorité active et populaire sur des bases permettant de viser un tournant radical vers la souveraineté des citoyen.ne.s-producteur.trice.s. Comprenant également celles et ceux qui, par dépit et désir de sanction, ont voté Le Pen.

Les idées claires

Sortie du second tour. Macron réélu avec 38 % des voix en comptabilisant les abstentionnistes, les non-inscrits, les votes blancs, les votes nuls. C’était 43 % en 2017. Mais toujours sans compter les dépolitisé.e.s, attiré.e.s par le bagou du banquier, et l’effet du vote barrage. Il n’est rien qu’un vote de classe-peau-de-chagrin et parle déjà de réhabiliter le septennat… Renouvelable ! Logiquement aussi, d’employer le 49.3 pour la réforme des retraites dès cet été (Cf. Bruno Le Maire).

Première sensation : nous ne sommes pas soulagés. Nous ne sommes pas soulagés car le fascisme n’a pas été éconduit. Il s’est raffermi. Nous le sentons parce que nous en faisons l’expérience depuis plus d’une décennie par le raidissement autoritaire de l’État (renforcement du pouvoir exécutif) et son processus d’auto-engendrement (manipulation des masses) : un nationalisme légitimant les politiques libérales qui à leur tour font monter les identitaires. Le pilier macroniste, arrimant les débris des vieilles formations bourgeoises à la dérive, et le pilier lepeniste, cristallisant l’héritage xénophobe et colonialiste, fondent le national-libéralisme, fascisme d’un nouveau genre dont la raison d’être n’est pas la race. Du moins pas nécessairement. Objectivement, celui-ci existe pour pérenniser l’ordre social d’un système d’accumulation en pleine crise (productive, culturelle et politique) depuis 2008. S’il y a bien une recomposition du paysage des appareils politiques et de leur électorat, pour agir sur les processus de fond il faudrait donc dépasser le discours du nouveau clivage des trois blocs repris en boucle (voire des quatre avec le « camp » abstentionniste), simple substitut à l’ancien antagonisme gauche/droite.

René Maltête, série Humour

D’abord parce qu’il ne permet pas de cerner avec précision la diversité des composantes idéologiques et sociales diluées dans chacun de ces blocs électoraux. Ensuite parce qu’il nous enferme dans une grille de lecture purement électorale, nous faisant croire que l’élection reflète le réel alors qu’elle n’est qu’un moment d’une pratique politique spécifique. Enfin parce qu’il est un frein à la jonction des classes populaires et des classes moyennes présentes dans chacun de ces blocs (essentiellement trois : « abstentionniste », « populaire » et « national ») en vue de la reconstruction d’un « bloc historique » portant un projet de rupture. Une jonction que les « chefs ne veulent pas », luttant contre les évolutions sociales travaillées par les difficultés économiques2.

Pour ne pas faire les frais d’un décalage amené à s’accentuer entre le reflet électoraliste (cette vision par blocs), qui n’est que l’image de tactiques collectives et individuelles à un instant précis, et la réalité des rapports de force, articulant les différentes composantes de la société, il faudra sortir des logiques d’appareil (union des débris de la gauche et autres totems magiques) ou de la personnalisation (psychologisation du politique), et s’attarder sur nos conditions matérielles d’existence, au quotidien. C’est bien elles qui conditionnent nos intérêts. Et c’est de là qu’il faut partir pour trouver des solutions politiques claires et efficaces.

Retrouver le « swing » du citoyen
Deux automatismes se rencontrent : celui de l'animation capitaliste (Macron) et celui du corps pulsion (Marine). Les programmations de ces deux machines vont s'identifier pour proposer le scénario du même rêve.

L'univers du Macron et du Marine sont mélangés, confondus en une totale fête de sens du machinal. Plus haut moment du rêve démocratique. Plus haut moment de l'animation machinale des citoyens machines. Rêve psychédélique aux projections spatiales déformées du gauche/droite. Répétition hachée du rythme du scénario sans « swing », c'est-à-dire sans acte ni conduite : seule la pulsion anime. 

C'est là toute la richesse de l'animation démocratique capitaliste, simple initiation à la passivité du corps machine. Le corps dressé devenu machine à rêve est le « prêt-à-porter du rêve bourgeois ». Le citoyen devient imitation du citoyen,  montage de séries gestuelles et sonores pré-programmées : il imite une image.

C'est un corps intégré au système par des conduites dites adultes : celles de l'initiation « mondaine mixte », subversive et institutionnelle. Le rêve capitaliste peuple le rêve du citoyen-machine. 

Celui-ci rêve de ce qu'il y a de plus extérieur à lui : le machinal est son fond. De l’animateur au patron il n’y a qu’un geste. Promotion.

Cette vie des sens est le non-sens de la vie politique : l'élan pulsionnel qui retombe en même temps qu'il s'élance. Le rêve est mécanique car il n'est que jeu de machine. 

Voilà : le dressage du corps est celui de l'intimité, de l'inconscient, de l'âme du mannequin mondain. Replié sur son rêve, sur son rythme. Voter contre le fascisme c'est actualiser le fascisme. Décider, isolé dans l’isoloir, c’est mourir du trip de « l’instruction civique ».
Amateur Hour, The Apollo Theater Harlem 1961 from the book Steve Schapiro Then and Now. 2012, Steve Schapiro

Alaoui O., avec l’aide de Marius C.

Tempête sur l’Asie (2/3)

Tempête sur l’Asie (2/3)

LEÇONS ET IMPACT DU MOUVEMENT PAYSAN INDIEN

LA PLACE DU SOULÈVEMENT PAYSAN DANS LA MARCHE EN AVANT DE LA RÉVOLUTION

Au fur et à mesure que le capitalisme pourrissant écrase les acquis sociaux, détruit les droits démocratiques, remet en cause l’avenir même de la planète, démontre qu’il n’est plus à même à représenter un espoir pour l’humanité, il ravive en conséquence la lutte de classes. Mais, faute de partis révolutionnaires influents à même de répondre, aux côtés des classes populaires, aux aspirations de la lutte, on assiste depuis une douzaine d’années à un phénomène original où les populations elles-mêmes tendent à suppléer à cette absence.

Depuis les révolutions arabes de 2011 et l’occupation des places publiques Tahrir (au Caire) et Kasbah (à Tunis), on assiste à une vague de luttes nouvelles, additionnant aux vieilles traditions et revendications économiques du monde du travail, celle inédite de l’occupation des places ; une manifestation publique de la réappropriation de sa propre vie, traduisant la volonté de construire un autre monde et d’en afficher les valeurs au vu et au su de tous. Plus encore, ces places deviennent le lieu de l’organisation collective, alliant tout à la fois l’intense horizontalité nécessaire à la plus grande démocratie et la centralité nécessaire pour l’efficacité dans l’action.

Campement de femmes paysannes aux alentours de Dehli, début 2021.

Dans les premiers temps, prolongeant des décennies d’habitudes, il y a eu addition mais pas fusion de ces deux aspects de la lutte. Les milieux mobilisés étaient différents : la classe ouvrière en tant que telle dans les luttes économiques et les classes moyennes manifestant leur aspiration politique à une autre monde. Pourtant de très nombreux travailleurs, des femmes du peuple aux jeunes prolétaires, participaient à ces occupations de places publiques, y refaisant également le monde mais seulement à titre individuel, pas en tant que classe organisée. D’une certaine manière, la division traditionnelle dans le monde bourgeois entre, d’une part les luttes ouvrières cantonnées au domaine économique et, d’autre part leur débouché politique par les élections et leurs partis intégrés au système seuls habilités à cette représentation, s’était maintenue dans ce nouvel espace populaire de débat politique.

Les habitudes ont la vie dure. La pensée humaine s’accroche obstinément au passé, à tout ce qui lui est connu, familier, ancestral [ces structures sociales qui nous fixent], les vieilles idées s’adaptant même un temps aux nouveaux faits. Cette inertie est due au fait que la pensée humaine [sous l’effet des régimes institutionnels persévérant, des rapports sociaux et de force, ou des infrastructures monopolisées par les dominants] s’avère terriblement lente et conservatrice, sauf en cas de catastrophe. Une guerre aux centaines de milliers de morts, voire plusieurs millions (Première et Seconde Guerres Mondiales), peut par exemple détruire tous les aspects « normaux » de la vie sociale et ainsi laisser l’espace à une ouverture révolutionnaire. Nous n’en sommes pas encore là, même si les événements en Ukraine nous montrent la possibilité d’un tel tournant. Cela dit, la lente dégradation économique et sociale de la situation depuis la crise des subprimes en 2008, puis les crises sanitaires du covid et de la hausse des prix et alimentaires aujourd’hui, bousculent suffisamment l’ordre social pour que cet espace oppositionnel ( prenne de plus en plus de place – au propre comme au figuré – et évolue avec le temps.

La conjonction entre situation générale poussant à un affrontement général ainsi qu’à la politisation des esprits, et un espace public de débat oppositionnel occupant la rue, permettant de remplacer les débats convenus et confinés au sein du Parlement, des partis, des journaux et des élections, a rendu cette nouvelle forme de mobilisation des places bien plus sensible aux enjeux économiques et sociaux. Il les a progressivement accueillies ou inversement, ce sont les mobilisations économiques traditionnelles qui ont cherché elles-mêmes à ouvrir ce débat public sur une autre société. On pourrait dire que toute la période qui a suivi cette émergence de l’occupation des places publiques du Printemps arabe, a été l’histoire de l’interpénétration de ces deux courants, certes difficile et très lente, mais continue. Les échecs de la période ont été ceux de cette interpénétration, tandis que les succès ont été ceux des avancées vers une fusion des modes de lutte.

Il est vital pour la démocratie bourgeoise, son système de représentation et de débats, de combattre cette politisation du mouvement social. En effet, minoritaire dans la société, elle ne pourrait pas faire face à des classes populaires unies contre elle par un projet politique.

Campement paysan à l’une des portes autoroutière de Dehli, fin 2020.

En France, on peut mesurer cette évolution dans le temps avec les mouvements des ZAD, des Nuits Debout et des ronds-points des Gilets Jaunes. Ce sont certes toujours des milieux différents, mais la tendance de cette période a toutefois été celle d’une interpénétration progressive des milieux, de leurs deux manières de lutter et de leurs objectifs économiques, sociaux, sociétaux et politiques. Les ZAD se sont « banalisées ». Leur combat écologique intégré à celui de la lutte de classe, tout comme les Gilets Jaunes, d’abord rejetés comme fascistes par les organisations ouvrières traditionnelles, font maintenant partie intégrante du mouvement ouvrier, avec leurs méthodes de lutte, leurs revendications et leur radicalisme.

Il est vital pour la démocratie bourgeoise, son système de représentation et de débats, de combattre cette politisation du mouvement social. En effet, minoritaire dans la société, elle ne pourrait pas faire face à des classes populaires unies contre elle par un projet politique. Elle peut s’accommoder de luttes économiques locales ou sociétales, écologiques, féministes, anti-racistes tant qu’elles sont cantonnées à leur secteur respectif. Mais si la force de la classe ouvrière se rapproche des perspectives d’émancipation agitées dans les mouvements sociétaux, la situation peut vite devenir intenable. Or, la bourgeoisie peine de plus en plus à contenir ces rapprochements qui se font sur les places publiques occupées, ce qui est rendu visible par le déclin de la participation aux élections comme de l’autorité des partis et syndicats traditionnels. En conséquence, la classe dominante soutient de plus en plus les groupements fascisants et des gouvernements policiers aux pratiques ouvertement autoritaires.

Cette évolution n’est bien sûr pas que française mais mondiale.

C’est le développement de ce phénomène sur ces dernières années, capital pour l’avenir du monde, que cet article voudrait tenter de mesurer à travers le soulèvement paysan indien. Le mouvement paysan indien de 2020-2021 a probablement été à ce jour la pointe la plus avancée de cette interpénétration des mouvements sociaux traditionnels économiques et politiques sociétaux. On verra si le soulèvement révolutionnaire aujourd’hui au Sri Lanka, qui continue à sa manière le mouvement paysan indien, ira plus loin. Cela sera l’objet du troisième volet de cette série, « Tempête sur l’Asie » (Cf. L’Asie, si près, si loin (1/3)).

L’INDE : SON MOUVEMENT PAYSAN FÉMINISTE, SES TOWNSHIPS RÉVOLUTIONNAIRES, SA TRADITION DE DÉMOCRATIE DIRECTE ET SA COORDINATION NATIONALE

Le soulèvement paysan indien (de novembre 2020 à novembre 2021 pour sa partie vive), qui a bousculé durant un an toute la société indienne, son gouvernement et, au-delà, toute l’Asie du Sud, est un mouvement prolétarien né d’un soulèvement féministe. Un assemblage déjà hautement subversif donc.

La première particularité de la paysannerie indienne, à la capacité d’influence gigantesque grâce à ses 600 millions d’individus et 800 millions de ruraux, est qu’elle appartient plus à la classe ouvrière qu’à la paysannerie classique telle qu’on l’imagine ici1. Sa deuxième particularité est que la proportion des femmes y est très importante.

Cela tient à des raisons historiques lointaines pour la première particularité, récentes pour la seconde.

Le mouvement paysan indien de 2020-2021 a probablement été à ce jour la pointe la plus avancée de cette interpénétration des mouvements sociaux traditionnels économiques et politiques sociétaux.

Manifestation paysanne tentant de pénétrer à l’intérieur de Dehli, fin 2020.

Gandhi en son temps, au moment de l’indépendance, avait voulu appuyer la révolution indienne sur le monde paysan afin d’assurer au pays son autosuffisance alimentaire (Cf. L’Asie, si près, si loin (1/3)). Ses successeurs ont initié un système où l’État intervenait activement dans l’agriculture. Il garantissait un prix d’achat supérieur aux prix du marché aux produits agricoles. Il assurait la distribution des produits agricoles dans tout le pays et leur vente sur des marchés d’État. Lors des périodes de faible activité, il fournissait aux paysans un certain nombre de jours de travail dans des travaux d’utilité publique pour les protéger par un revenu minimum. Ainsi, le monde agricole indien est le seul au monde, et de taille, à être relativement protégé du Capital2. Les paysans indiens y sont quasiment des ouvriers, intégrés au mouvement ouvrier, avec leurs nombreuses organisations syndicales puissantes, combatives, habitées de valeurs socialisantes. De plus, du fait de l’importance du secteur agricole, tous les Indiens ont encore quelqu’un de la famille qui travaille aux champs, d’où l’impact de leurs luttes. C’est ce système de protection étatique que le gouvernement indien actuel, dirigé par Modi, a voulu détruire pour livrer l’agriculture indienne au Capital. Et c’est pour le défendre que le monde paysan s’est levé, entraînant derrière lui toutes les classes populaires (Cf. Le mouvement paysan indien).

Par ailleurs, ce système, s’il empêche la petite paysannerie de disparaître, ne l’empêche pas d’être très pauvre. Avec une propriété moyenne de moins de deux hectares3, la plupart des paysans ne peut que tout juste survivre. Aussi, beaucoup de paysans qui se font déjà ouvriers saisonniers des villes ou des bourgs, franchissent le Rubicon en tentant d’y gagner totalement leur vie, abandonnant complètement ou partiellement l’activité agricole aux femmes. Ce sont ces femmes paysannes qui vont accueillir dans le soulèvement économique paysan contre les remises en cause de Modi (notamment du salaire paysan minimum), les acquis du soulèvement féministe Shaheen Bagh fin 2019 début 2020. Soit le premier grand mouvement contre le régime autoritaire de Modi (ex-RSS, organisation de 1925 s’inspirant du fascisme européen de la grande heure, bras armée du BJP) et son parti le BJP, dont l’idéologue Yogi Adityanath se réclame ouvertement de Hitler et de Mussolini depuis 2014 (Cf. Le mouvement paysan indien).

Modi règne – dans le sens de la tendance mondiale du moment – en activant en permanence la haine et les divisions entre les religions, les sexes, les castes. En décembre 2019, il prenait une énième mesure discriminatoire contre la minorité musulmane, la plus pauvre et la plus humiliée4. Mais cette fois-ci, les femmes musulmanes se révoltaient et entraînaient l’ensemble des classes populaires dans un mouvement de plusieurs mois d’occupation des places des grandes villes. Ce mouvement fut baptisé Shaheen Bagh. Tous les jours des dizaines et des centaines de milliers de femmes des classes les plus pauvres défiaient le pouvoir, prenant le contre-pied des valeurs sexistes, racistes et communautaristes du pouvoir, affichant publiquement leur combat pour un autre monde plus fraternel et sans discriminations, dans des débats géants ouverts à tous.

Femmes s’organisant durant une réunion, début 2021. Smita Kathor / Peoples Archive of Rural India.

Le mouvement prit fin en mars 2020 avec le covid, tandis que le mouvement paysan contre les lois visant à détruire les protections étatiques du monde agricole commençait pour sa part localement en août 2020, avant de prendre une extension nationale en novembre 2020.

Dés le début, par l’importante mobilisation des femmes paysannes, il intégrait la dimension féminine et féministe du mouvement Shaheen Bagh et portait haut et fort ses valeurs contre toutes les discriminations religieuses et sexuelles, comme celles à l’encontre des basses castes (les Intouchables) ou des Adivasis (les indigènes indiens), ou encore contre les jeunes. Il prit ainsi une coloration que n’avaient jamais eue les mouvements de paysans avant cela. Cette lutte économique contre les lois anti-paysans acquit, grâce à cela, une dimension explosive et subversive dans ce pays d’une violence inouïe et moyenâgeuse pour les femmes, les minorités religieuses ou les basses castes. Par-delà sa revendication catégorielle paysanne, il prit une dimension contestant de fait toute l’idéologie dominante, son système de sujétion des opprimés et des exploités, et l’autorité politique du gouvernement.

Le mouvement paysan était en quelque sorte porté au-delà de lui-même par sa dimension féminine et son héritage féministe acquis sur les places publiques de Shaheen Bagh (nom d’un quartier pauvre et musulman à Delhi).

Avec ça, la radicalité économique traditionnelle des combats paysans allait être féconde d’une dimension politique anti-capitaliste générale à partir de décembre 2020, avec l’occupation de places publiques géantes aux portes de la capitale Delhi. En effet, après une grève générale commune ouvriers-paysans très suivie les 26-27 novembre 20205, suscitée par les organisations paysannes, une coordination des quarante organisations paysannes parmi les plus radicales se forma sous le nom de SKM (Front Uni Paysan). Elle décida de donner une suite le 8 décembre pour déborder le train-train des confédérations syndicales ouvrières, suivie d’une marche sur le parlement à Delhi. Plus de 100 000 policiers et paramilitaires bloquèrent cette marche aux portes d’entrée de Delhi. Ce qui provoqua le début du siège de Delhi, cernée par des paysans déterminés.

C’est dans ces campements que des centaines de millions de téléspectateurs indiens et asiatiques éberlués ont vu, chose loin d’être anodine en Inde, une cohabitation sans problèmes, jour et nuit, d’hommes et de femmes.

Une démonstration que ces archaïsmes ne sont pas inscrits au plus profond de la « nature humaine » mais ne tiennent que par ces régimes dictatoriaux qui y trouvent leurs assises.

L’un des campements installé sur l’autoroute reliant Dehli au reste du pays, début 2021.

Avec le temps, ces campements placés à cinq entrées autoroutières de la capitale devinrent peu à peu de véritables villes révolutionnaires de 60 000 à 300 000 habitants durant un an. On y trouvait cinémas, théâtres, salles de spectacles, hôpitaux, écoles, cantines, dortoirs, où tout était gratuit, avec également des débats, des conférences et des meetings permanents regroupant paysans, ouvriers, étudiants, artistes, syndicalistes, féministes, Intouchables, Adivasis, hindous, musulmans, chrétiens, athées, communistes, anarchistes, écologistes, démocrates et révolutionnaires de toutes sortes, jeunes aspirant à un autre monde, hommes et femmes. Une véritable démonstration permanente d’un autre monde fraternel possible6.

C’est dans ces campements que des centaines de millions de téléspectateurs indiens et asiatiques éberlués ont vu, chose loin d’être anodine en Inde, une cohabitation sans problèmes, jour et nuit, d’hommes et de femmes. Une démonstration que ces archaïsmes ne sont pas inscrits au plus profond de la « nature humaine » mais ne tiennent que par ces régimes dictatoriaux qui y trouvent leurs assises. Cette cohabitation a révélé aux Indiens et aux peuples de la région la profondeur des évolutions qu’ils avaient vécues ces dernières décennies sans en prendre vraiment conscience. Ces campements étaient comme un miroir que les autorités devaient absolument brouiller par des accusations d’agressions sexuelles, qu’elles tentèrent de monter en épingle dans leur presse, voire d’organiser. Mais entacher le mouvement ne marcha pas.

Ces lieux étaient évidemment des foyers insurrectionnels vivants dans lesquels baignait la coordination paysanne, le SKM, à l’influence subversive. De véritables bases avancées aux mille initiatives quotidiennes relayées dans tout le pays par des centaines et des centaines d’occupations permanentes du même type prenant place à des péages autoroutiers, des stations services, devant des hypermarchés… dans de nombreux États indiens.

Toutes les dates officielles, de la fête nationale aux fêtes religieuses, furent ainsi réinvesties à l’échelle du pays entier par des cérémonies révolutionnaires revisitant totalement, par en bas, l’histoire de l’Inde. Un nouveau récit national s’écrivait à chaque nouvel emparement. La fête nationale fut l’occasion d’organiser un défilé populaire en l’honneur des travailleurs qui eut infiniment plus de succès que la fête officielle et son défilé militaire7. Les fêtes religieuses étaient l’occasion de célébrer la paix entre religions à l’opposé de la politique du pouvoir. Chaque jour ou presque, une grande figure des révolutions passées était célébrée contre la célébration des grands de la bourgeoisie. Tous les discours officiels du pouvoir étaient contrés par des concerts nationaux de casseroles, des manifestations au pied des bâtiments officiels, des contre-discours diffusés immédiatement sur internet ou dans les campagnes par les hauts parleurs des temples religieux ou des mairies. Les initiatives conjointes du mouvement paysan et de ces villes révolutionnaires dessinaient non seulement les contours d’une autre société populaire mais aussi d’un pouvoir populaire.

Assemblée générale aux portes de Dehli, janvier 2021.

Ce pouvoir populaire s’amorça en février 2021 quand, après une tentative d’attaques des campements de Delhi par les voyous fascisants du pouvoir8, le SKM riposta par un appel à organiser partout des mahapanchayats, c’est-à-dire des assemblées générales géantes couplées avec les pouvoirs locaux des conseils municipaux et des panchayats (sorte de pouvoir local issu du Moyen-Âge ou de la révolution gandhienne) qui fonctionnaient sur la base de la démocratie directe (Cf. Le mouvement paysan indien). Ces mahapanchayats, qui pouvaient regrouper de 10 000 à 1 million de participants, paysans mais aussi ruraux, ouvriers, jeunes, féministes, syndicalistes, prenaient des décisions collectivement et les appliquaient par le biais des exécutifs municipaux ou d’organes créés spécialement pour cela. Il y eut également des mahapanchayats spécifiques d’ouvriers agricoles, de jeunes, de femmes, d’Intouchables, d’Adivasis9… qui organisaient leurs propres actions. Ces mahapanchayats pouvaient aussi bien organiser des mariages révolutionnaires qu’exclure tous les représentants du pouvoir et du BJP dans les zones qu’ils contrôlaient. Ainsi, les ministres, députés ou responsables du BJP, pouvaient être assignés à résidence avec des centaines de paysans ou militants de toutes sortes se relayant jour et nuit devant leurs résidences ou leurs bureaux pour les empêcher de sortir ou rentrer.

Il s’agissait de fait d’embryons d’une sorte de double pouvoir : des sortes de soviets indiens dont l’influence allait bien au-delà des rangs paysans puisqu’ils entraînaient toutes les classes populaires dans leur sillage. Le soulèvement paysan participait ainsi à l’organisation des luttes ouvrières elles-mêmes, à la lutte pour la défense de services publics, des consommateurs, des étudiants, des femmes, des Intouchables, des Adivasis, faisant ou défaisant les résultats des élections locales ou régionales.

LA QUESTION DU POUVOIR COMME LIMITE DU MOUVEMENT

Le mouvement a buté sur la transformation de la lutte économique en lutte politique jusqu’au bout. C’est-à-dire sur la question de la prise du pouvoir effective par la population.

La combinaison du SKM, des villes révolutionnaires autour de Delhi ou ailleurs dans le pays, et des mahapanchayats posait, de fait, la question du pouvoir. Restait à la poser en toute conscience. Mais c’est devant cette question que le SKM, organe exécutif central de la combinaison des villes révolutionnaires et des mahapanchayats, hésita, ce qui fut fatal au soulèvement.

Manifestation de la coordination paysanne en décembre 2020.

Le SKM n’était pas une coordination de militants élus pour faire la révolution et en former les acteurs. Le SKM n’était pas un produit des villes révolutionnaires ou des mahapanchayats ayant germé au plus fort de la lutte. Ce n’était qu’une coordination de dirigeants syndicalistes-paysans, certes courageux et déterminés, mais qui s’était construite dans le but de faire reculer le pouvoir sur un thème spécifique : les lois anti-paysans de libéralisation du marché alimentaire. Les circonstances lui donnaient bien les moyens d’avancer vers un objectif révolutionnaire. Mais même s’il est allé très loin dans ce sens sous la pression populaire, il n’était pas conçu pour ça.

En octobre/novembre 2021, le pouvoir vacillait devant la montée en puissance révolutionnaire du mouvement10.

Si le soulèvement paysan captait tous les combats des classes populaires contre le pouvoir et les coordonnait, organisant par exemple en une année huit grèves générales11, faisant ainsi la démonstration de l’importance de la colère populaire et de sa capacité à la mobiliser, le SKM n’osait pas aller jusqu’au bout de la logique de la transformation de la lutte économique en lutte politique. Il n’a pas osé organiser ce mouvement en vue de faire tomber le pouvoir par la rue. En faire une véritable révolution.

Certains au sein du SKM portaient cette orientation, d’autres non. La coordination finit par mixer la perspective politique révolutionnaire avec le respect économique des institutions. Elle appela à faire tomber le pouvoir par le biais de toutes les élections d’État, sans y participer directement mais en demandant aux électeurs de voter pour tout sauf pour le BJP et ses alliés. Elle mena aussi des mobilisations actives de rue pour empêcher les candidats du BJP et ses militants de faire campagne, en leur interdisant de faire des réunions, de tenir des meetings, d’effectuer des collages d’affiches, des distributions de tracts et même des simples déplacements. Cela réussit par exemple de manière spectaculaire au Bengale Occidental, État de 95 millions d’habitants, où le pouvoir fut battu à plate couture, malgré les énormes moyens qu’il avait mis dans la campagne12.

De fait, et paradoxalement, le SKM était en capacité de défaire le pouvoir du BJP, mais remettait quand même le succès dans les mains des partis d’opposition institutionnels : il est devenu le pis-aller de ces formations politiques. Au Pendjab par exemple, État dirigé par le Parti du Congrès, principal parti d’opposition au BJP et de centre-gauche13, le mouvement paysan fit appel à la même tactique de boycott et organisa sa défaite… au profit de l’AAP, sorte de Podemos indien. Un parti que le mouvement paysan condamnait par ailleurs sur le territoire de Delhi que ce dernier dirigeait.

le mouvement paysan (mené par le SKM) montrait sa capacité à défaire tous les partis en même temps que sa réticence à assumer la responsabilité d’une perspective de prise de pouvoir populaire (malgré sa légitimité populaire).

En l’occurrence, cela aurait pu se traduire en appelant à donner tout le pouvoir aux mahapanchayats

Campagne électorale contre le BJP et ses lois anti-paysans en février/avril 2021.

Ainsi, le mouvement paysan (mené par le SKM) montrait sa capacité à défaire tous les partis en même temps que sa réticence à assumer la responsabilité d’une perspective de prise de pouvoir populaire (malgré sa légitimité populaire). En l’occurrence, cela aurait pu se traduire en appelant à donner tout le pouvoir aux mahapanchayats et contribuer à leur construire une coordination nationale sur la base d’un programme national sur tous les sujets. Ce qui fut pourtant évoqué.

Aussi, quand le gouvernement paralysé de tous côtés, devenu impuissant et au bout du rouleau institutionnel, annonça en novembre 2021 qu’il cédait à toutes les revendications du mouvement paysan, le SKM ne porta pas le coup de grâce qui l’eût achevé. Au contraire, il appela à la démobilisation immédiate, les objectifs paysans ayant été atteints. Pourtant, le gouvernement, en cédant à une sorte de salaire minimum paysan, revendication extraordinaire dans un pays où l’immense majorité des travailleurs n’a ni salaire minimum, ni protection sociale, ouvrait la porte à un effet boule de neige. Une révolution des modes de vie pour toutes les classes populaires du pays était dès lors envisageable, et à sa suite pour l’Asie toute entière (à commencer par les pays voisins du sous-continent indien), qui aurait trouvé un exemple concret auquel se rattacher. Mais au lieu de s’appuyer sur cet immense succès pour appeler à étendre la revendication à toutes les classes populaires, ou au moins à continuer la mobilisation jusqu’à sa mise en application pratique (faute de réelles garantie si ce n’est dans le discours électoral), le SKM demanda aux paysans et aux militants de fêter la victoire et de rentrer chez eux, réduisant l’énorme mouvement politique à sa seule dimension économique paysanne14.

Ce qui devait arriver arriva. Le gouvernement à l’agonie qui n’espérait pas une telle aubaine fit traîner les choses, attendant que les travailleurs se dispersent, et ne tint qu’une partie de ses promesses, et bien sûr pas la plus extraordinaire : celle d’un retour à un salaire minimum paysan largement incomplet15. Deux mois après, devant cet état de fait, le SKM appela à descendre à nouveau dans la rue. Mais c’était trop tard. Il avait raté l’occasion. Beaucoup en effet avaient été déçus de son attitude et la mobilisation ne reprit pas l’ampleur souhaitée.

Paysans levant le camp aux portes de Dehli, suite à l’annonce de Modi sur le retrait des lois paysannes. Novembre 2021.

L’expérience indienne montre que la fusion de l’aspect subversif de l’occupation des places avec les moyens de cette subversion par la mobilisation des classes populaires à partir de leurs revendications économiques, et pour aboutir à des objectifs politiques communs, est tout à fait possible. C’est un processus en cours un peu partout dans le monde. On le constate aujourd’hui au Sri Lanka16. En même temps, il est clair que le mouvement indien a manqué de militants en capacité de porter la logique du pouvoir prolétarien jusqu’au bout.

S’il est impossible de créer des partis révolutionnaires quand les circonstances ne s’y prêtent pas, ce que beaucoup ont tenté ces dernières années pour accoucher de sectes ou des dérives opportunistes, aujourd’hui, elles semblent être favorables. Édifier ce parti consiste d’abord à décrire cette situation particulière et à établir, au travers de cette description, une compréhension commune de la période et des tâches qui en découlent. Ce qu’il faut, c’est nous forger une compréhension des processus infiniment plus efficace que toutes les disciplines académiques séparées, libérant plus que ne soumettant. Cet article, dans le cadre de la série « Tempête sur l’Asie », voudrait y apporter sa contribution.


Jacques Chastaing

Notes de la rédaction :

  • 1 L’Inde compte deux tiers de ruraux et une densité rurale extrêmement forte, fruit de la révolution verte des années 1970 : https://www.cairn.info/revue-herodote-2015-1-page-29.html
  • 2 Un point sur les réformes libérales de la terre en Inde, entrant en opposition frontale avec l’héritage de l’indépendance du pays : https://asiacentre.eu/fr/2021/02/15/le-mouvement-paysan-indien-raisons-detre-et-interrogations-politiques/
  • 3 Un processus qui semble s’accélérer : «  les exploitations s’amenuisent génération après génération, et les vieilles stratégies d’industrialisation rurale n’ont pas résolu le problème de l’emploi. Pire, la compétition pour les terres s’est aiguisée entre les paysans et les grands « développeurs » industriels et miniers ». Idem, https://www.cairn.info/revue-herodote-2015-1-page-29.html
  • 4 Suivant le principe de l’hindouité de V.D Savarkar, étayé en 1923 par quatre points majeurs :
  • 1) Un attachement à la nation au sens physique, à la terre/mère patrie (Bharat),
  • 2) l’appartenance à une seule race issue des Aryens, qui compose un peuple cimenté par des siècles de vie commune
  • (pitribhumi),
  • 3) le partage d’une civilisation commune (mythes, héros, histoire commune) : glorification des valeurs, des traditions, des
  • croyances hindoues et de la langue (Sanskriti),
  • 4) l’Inde comme terre sainte (punyabhumi).
  • «  La réforme poursuit deux buts principaux : légaliser les hindous venus de l’extérieur et, au contraire, écarter les musulmans venus de l’extérieur » : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/12/11/l-inde-adopte-une-loi-tres-controversee-contre-les-musulmans_6022532_3210.html
  • 5 Une grève historique de 250 millions de travailleurs : https://www.industriall-union.org/fr/plus-de-250-millions-de-travailleurs-se-joignent-a-la-greve-nationale-en-inde
  • 6 « Les mahapanchayats sont les nouveaux parlements du peuple et les intouchables seront à leur centre ». Rakesh Tikait, leader paysan du mahapanchayats de la province Happur. https://ricochets.cc/Inde-multiplication-des-pratiques-populaires-de-democratie-directe-avec-les-plus-pauvres-au-centre.html
  • 7 Défilés de tracteurs face au défilé militaire : https://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/mobilisation-en-inde-une-fete-nationale-sous-la-menace-des-manifs-paysannes
  • 8 Outre l’armée et la police, des miliciens fascistes du RSS en civil sont venus se confronter au mouvement des occupations : https://www.liberation.fr/international/asie-pacifique/en-inde-la-longue-lutte-des-agriculteurs-bascule-dans-la-violence-20211004_RMQDUBPBI5DZ5BWKJHGAUBQV3E/
  • 9 Adivasi (littéralement « aborigène ») est le nom par lequel se désignent des populations autochtones d’Inde, avant tout celles vivant dans la partie centrale du pays, du Maharashtra à l’Odisha.
  • 10 Les trois lois ont été retirées, mais c’est la conjonction du mouvement populaire et de l’approche des élections (10 février 2022) qui a décidé le gouvernement. Celui-ci se devait de préserver un électorat pour maintenir l’emprise du BJP sur les grandes régions indiennes, notamment l’Uttar Pradesh, le plus grand des États avec plus de 210 millions d’habitants. Cela a fonctionné : https://lemondeencommun.info/apres-plus-dun-et-demi-de-mobilisation-victoire-pour-le-mouvement-paysans-indien/
  • 11 Plus exactement le « Bharat Bandh », c’est-à-dire le « blocage général », mêlant la désobéissance civile à la grève.
  • 12 Cette victoire à l’occasion du scrutin d’avril 2021 pour renouveler le parlement de la région du Bengale-Occidental. La cheffe du gouvernement régional, Mamata Banerjee, a dû lutter contre le BJP pour se maintenir, chose qu’elle n’aurait pu espérer sans surfer sur la lame de fond du mouvement paysan : « Ils ont d’énormes sommes d’argent et le distribuent aux gens. Vous pouvez prendre leur argent mais ne votez pas pour eux. Ils divisent la population entre hindous et musulmans, alors que nous les considérons comme les deux bourgeons d’un même brin. Nous allons continuer à aider tout le monde, jetez ces intrus du BJP et sauvez le Bengale ! » :https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-reportage-de-la-redaction/inde-elections-tendues-au-bengale-occidental-9722841
  • 13 Le parti historique de l’indépendance indienne de 1947, détrôné en 2014 par le parti libéral-nationalise de Modi, mais déjà très affaibli dans les années 1990 et forcé de gouverné par coalition : https://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMHistoriquePays?codePays=IND&langue=fr
  • 14 Le marché de gros contrôlé par l’État, garantissant un revenu minimum (MSP) à une partie des paysans, est préservé, mais la libéralisation continue et la situation ne s’améliore pas : https://information.tv5monde.com/info/inde-une-premiere-victoire-pour-les-agriculteurs-en-colere-mais-pas-totale-433163
  • 15 Une victoire symbolique mais pour l’instant pas concrète tant la mesure du salaire minimum est inégalitaire : ce sont majoritairement les producteurs de blé et de riz qui ont accès au prix de soutien minimal, tandis que le marché régulé par l’État est inégalement réparti sur le territoire. D’autres problèmes, écologiques et sanitaires, viennent rendre nécessaire un autre mode de production : https://www.temoignages.re/politique/edito/victoire-des-paysans-indiens-apres-un-an-de-lutte,102615
  • 16 Une crise économique sans précédent mobilisant des milliers de personnes contre un pouvoir délégitimé, qui fait de son mieux pour maintenir ses intérêts. Mais devant l’ampleur de la crise (disette alimentaire et énergétique), la situation peut rapidement virer à l’embrasement généralisé : https://www.lemonde.fr/blog/cartooningforpeace/2022/05/20/sri-lanka-un-pays-au-bord-du-gouffre/