Le mouvement paysan indien (2020 à aujourd’hui)

Le mouvement paysan indien (2020 à aujourd’hui)

Un exemple de modification du rapport de force

Les fortes résistances populaires aussi bien en Ukraine qu’en Russie face à l’invasion militaire de l’armée russe, ont été une surprise pour Poutine comme pour beaucoup de commentateurs. On pourrait presque dire qu’elles ont été l’événement majeur des premiers jours de cette guerre. Pour bien comprendre cette résistance qui s’apparente à un soulèvement populaire et en mesurer la portée, il faut la resituer dans le cadre de la montée mondiale des luttes que l’on voit surgir sur toute la planète depuis 2018.

Cet article se place dans la continuité de l’article publié le 23 février 2022 : “À bout de souffle ? Fin de cycle et changement global du rapport de force en capitalisme”.

Un soulèvement paysan indien considérable

C’est en Inde que cette dynamique a pris une dimension massive, non seulement du fait de la taille et de la démographie du pays, mais encore par la détermination d’une révolte des paysans pauvres ayant pris un caractère historique de la mi-2020 à la fin 2021. Ce combat qui dure toujours aujourd’hui, même s’il est suspendu à l’heure actuelle dans l’attente du résultat électoral le 10 mars 2022 (élections des principaux États indiens), a mobilisé des dizaines de millions de paysans1.

Ces villes révolutionnaires étaient devenues un noyau de convergence de toutes les luttes et de toutes les traditions, sortes de ZAD prolétaires ; centres d’élaboration et de fermentation politiques où l’on expérimentait un autre monde.

Il a été économique, politique, social, mais aussi sociétal. Au-delà des revendications économiques paysannes et de la remise en cause politique du pouvoir indien de droite extrême, il a aussi porté le fer contre toutes les divisions de religion, de sexe ou de caste dans un pays où elles l’ensanglantent depuis des générations. Il a dessiné les contours d’une autre société au travers d’embryons de pouvoirs populaires avec les Mahapanchayats2 regroupant de 10 000 à 500 000 participants ou par les « townships révolutionnaires » de 100 à 300 000 habitants installés durant un an à la périphérie de Delhi. Pêle-mêle les paysans en lutte, des syndicalistes ouvriers, des militants révolutionnaires de toutes obédiences, des écologistes, de nombreuses femmes et des féministes, des étudiants, des universitaires et des artistes y campaient. On pouvait y trouver infirmerie, supermarché, cantine, dortoir, laverie, bibliothèque avec livres et presse du jour, école, cinéma, salle de sport, de relaxation, de tatouage, centrales électriques à panneaux solaires, journal du camp sur papier et en ligne, webinaire permettant toute forme de réunion en ligne, des militants donnant des cours gratuits aux enfants des bidonvilles, tandis que d’autres mettaient en place des repas pour les nécessiteux dans les gares. Autant de services gratuits pris en charge par le mouvement grâce à une socialisation des moyens et des efforts3.

Les débats, spectacles, conférences, meetings étaient permanents, et ces villes révolutionnaires étaient devenues un noyau de convergence de toutes les luttes et de toutes les traditions, sortes de ZAD prolétaires ; centres d’élaboration et de fermentation politiques où l’on expérimentait un autre monde.

Ce mouvement paysan a soulevé l’enthousiasme de toutes les classes populaires du pays. Car il n’est pas seulement plein de promesses. Il a obtenu une victoire considérable en novembre 2021 en faisant reculer électoralement le gouvernement de droite extrême Modi4 et en annulant des lois anti-paysans qu’il avait prévu de mettre en place.

Une Inde aux milliers et milliers de révoltes dispersées et leur unification par les paysans
Le RSS, fondée en 1925, est une organisation fasciste, bras armé de Modi (qui en fut membre dès ses huit ans) et du BJP. Elle compte six millions de membres et quelque 84 000 sections, dont 57 000 se réunissent quotidiennement pour des exercices physiques et spirituels. (Source Newsgram)

L’Inde condense le pire du capitalisme mondial. On pourrait dire que l’Inde est frappée par les tendances les plus exacerbées du capitalisme contemporain. De fait, ce pays d’un milliard quatre cent millions d’habitants où la misère est immense et les inégalités abyssales – mais où les riches sont plus riches qu’ailleurs5 -, est depuis longtemps un chaudron en perpétuelle ébullition. Bien qu’extrêmement émiettées, de très nombreuses révoltes permanentes y germent, entre États (au nombre de vingt huit), régions, professions, parfois religions ou castes. L’inquiétude des bourgeois indiens a toujours été à la hauteur de l’immense misère qu’ils entretiennent et leur cauchemar a toujours été la possible convergence des millions de luttes dont le pays regorge. C’est pourquoi la division religieuse et par castes (une sorte d’Apartheid), qui persiste et se renforce, est au centre de toutes leurs politiques. Le raciste et ultra libéral Modi, et son parti le BJP, élus en 2014, en sont l’acmé.

Le fondamentalisme hindou a grandi à partir des années 1990, comme tous les populismes d’extrême droite dans le monde. Mais avec Modi il a atteint des sommets pour se revendiquer ouvertement, avec l’idéologue du BJP et gouverneur de l’État de l’Uttar Pradesh (Cf. Carte 1 avant les notes de bas de page), Yogi Adityanath, d’Hitler ou de Mussolini6. Dans ce contexte, le mouvement paysan a été d’une puissance subversive jamais vue en proposant un espace contre toutes les divisions religieuses, économiques, de castes ou de sexes. Il a en effet unifié derrière lui toutes ces luttes : les 600 millions de paysans, mais aussi les 50 millions de travailleurs de la fonction publique qui vont de l’acier à l’école, de même que les 470 millions de travailleurs précaires travaillant au jour le jour, sans aucune protection contre la maladie, l’âge ou le chômage, ni code du travail7.

Un Nihang, ou guerrier Sikh, brandit une épée devant un policier pendant les manifestations des agriculteurs à New Delhi, en Inde, le 26 janvier 2021. (Photo Altaf Qadri – AP)

Malgré ce que l’on pourrait croire depuis l’Occident, la paysannerie est très combative, prolétarisée et habitée d’une idéologie socialisante gandhiste depuis l’Indépendance, avec de très nombreuses et puissantes organisations syndicales pugnaces. Elle bénéficie d’une relative protection de l’État qui achète au-dessus du prix du marché un certain nombre de produits agricoles, les distribue dans tout le pays et fournit aux paysans une garantie d’emploi dans des travaux d’irrigation ou de construction durant les périodes de faible activité agricole, ce qui leur permet de survivre. Enfin, des structures de démocratie directe dans les villages, les Panchayats, doublent la représentation municipale par des Assemblées Générales régulières de tous les habitants8.

Tout cela n’existe pas dans tous les États indiens et tend à s’amenuiser depuis le tournant libéral des années 1990, mais reste vivace dans les principales régions agricoles du pays, le Pendjab et l’Haryana qui sont l’épicentre de la révolte paysanne. Il faut noter que les plus pauvres des paysans sont des femmes et appartiennent le plus souvent à la caste des Dalits (Intouchables), déjà victimes de mille oppressions et violences. Un soulèvement de leur part signifie un soulèvement contre toutes les oppressions structurant la société.

Le mouvement féministe Shaheen Bagh incubateur du mouvement paysan

Le mouvement paysan a émergé d’un mouvement féministe né fin 2019 en riposte à Modi qui a voulu ajouter une énième mesure discriminante contre la minorité musulmane9.(Cf. Carte 3 avant les notes de bas de page) Cela a eu pour effet de déclencher une révolte des musulmans, en particulier des femmes, qui s’est répandue, bien au-delà du cadre confessionnel, à une bonne partie de la société indienne contre toutes les oppressions et exploitations. Le centre du combat est alors devenu le départ de Modi.

Le mouvement paysan a émergé d’un mouvement féministe né fin 2019 en riposte à Modi qui a voulu ajouter une énième mesure discriminante contre la minorité musulmane.

Le mouvement prit une telle ampleur que le 8 janvier 2020 les directions syndicales ouvrières, pourtant corrompues, se sont senties obligées d’appeler à une grève générale puisque Modi n’avait eu de cesse de s’attaquer en parallèle aux droits ouvriers et aux conditions de vie des classes populaires. Ce fut un énorme succès puisque 250 millions de travailleurs firent grève ce jour-là : la plus grosse grève de l’histoire de l’Inde jusque-là. Sans suite syndicale malgré le succès, c’est le mouvement féministe qui prolongea cette journée, en prenant alors ses « quartiers » principaux et symboliques à Dehli, dans le quartier méprisé, ouvrier, pauvre et musulman de Shaheen Bagh. Des places furent occupées en permanence par 10 000 à 20 000 personnes chaque soir, et au plus fort jusqu’à 150 000 personnes. Devenant un centre populaire de débat permanent et le centre de l’opposition ouverte au régime dictatorial de Modi, les femmes du petit peuple y prirent une place centrale. Une espèce de place Tahrir10, d’Occupy des prolétaires11, s’était matérialisée.

Marche des paysans vers Bombay le 26 janvier 2021.

Ce soulèvement – car c’en était déjà un -, était une immense bouffée d’oxygène dans une Inde dictatoriale, réactionnaire, étouffante où toute la presse mainstream, tout le monde politique et syndical s’était rangé derrière la démagogie hindouiste communautariste de Modi12. Le Covid et le confinement brutal de Modi mirent fin au mouvement en mars 2020. Mais ce mouvement avait jeté les graines d’une contestation globale à la base, passant par-dessus toutes les divisions religieuses et communautaires. D’autant plus que pour affirmer son hégémonie sur ce mouvement qui avait osé le défier, Modi programma la privatisation systématique de tout le secteur public et étatisé, depuis la Défense jusqu’au monde agricole et paysan13.

Très concrètement pour la paysannerie, c’était la liquidation programmée des protections étatiques, c’est-à-dire la mort de la plupart des petits paysans. Le reste de la société fut également frappé de plein fouet par la privatisation des chemins de fer, des mines, de la santé, de l’école, etc. Modi supprima de fait tous les droits ouvriers en matière d’horaires, d’emplois, de salaires, de conditions de travail, de protections sanitaires, faisant revenir la situation des salariés à celle du XIXe siècle.

La révolte paysanne, son ampleur et sa portée

C’est sur ce fond général, et contre trois lois agricoles qui détruisaient la petite paysannerie14 que les paysans, et beaucoup de paysannes qui avaient pris une place de plus en plus importante dans l’activité agricole et participé ou suivi le mouvement de Shaheen Bagh, commencèrent à se lever dans le Pendjab (ou Pundjab) et l’Haryana en juin 2020 (Cf. Carte 1 avant les notes de bas de page). Cette révolte ne commença à prendre une extension importante qu’à partir de la grève générale organisée conjointement avec les syndicats ouvriers le 26 novembre 2020 ; 250 millions d’ouvriers y participèrent à nouveau, avec cette fois des dizaines de millions de paysans15.

Paysans face à la police sur un point de blocage autour de Dehli en décembre 2020.

Les syndicats ouvriers ne donnant pas suite, 500 organisations paysannes fédérées en une coordination continuèrent avec une nouvelle journée de grève et de blocage général du pays le 8 décembre, tandis qu’une coordination plus restreinte mais plus radicale, le SKM (regroupant 40 organisations paysannes), décida d’organiser une marche sur le Parlement et les instances gouvernementales à New Delhi : 150 à 300 000 paysans partirent de chez eux, franchirent tous les barrages policiers mais furent bloqués à l’entrée de Delhi par un fort déploiement de forces de polices et de paramilitaires16. Ils décidèrent alors de camper là où ils avaient été bloqués, soit aux portes autoroutières de Delhi, d’y rester et de tenir le siège de la capitale jusqu’à ce que le gouvernement retire ses lois. C’est le début des townships militants. Ils deviendront le foyer de la révolte à venir durant un an et cristalliseront toutes les valeurs du combat féministe de Shaheen Bagh, contre les divisions religieuses, de sexes ou de caste. Ces valeurs, ces combats, connaîtront une extension formidable dans ces incubateurs populaires et finiront par devenir l’étendard de ce mouvement paysan.

Dès lors, celui-ci va prendre un formidable essor. Outre le gouvernement Modi, il cible les deux principaux groupes capitalistes indiens, Ambani et Adani, qui soutiennent Modi et qui doivent devenir les principaux bénéficiaires de sa destruction des protections étatiques pour les paysans. Le mouvement bloque de manière permanente leurs stations-services, leurs magasins, leurs plateformes logistiques et leurs stations de péage autoroutier, ce qui octroie une coloration anticapitaliste au mouvement. Chaque blocage se transforme en effet en zone d’occupation où ont lieu tous les jours des assemblées générales pour prendre des décisions collectives17. À un niveau plus régional, des Mahapanchayats (Panchayats géants) réunissent la population, les structures municipales et des dirigeants nationaux du SKM pour prendre les grandes orientations (Cf. Note 2). Tous ceux qui le veulent peuvent participer aux Mahapanchayats, des ouvriers aux étudiants en passant par les syndicalistes ou les féministes, ce qui en font des sortes de soviets organisant en partie la vie à la campagne.

Avec sa démocratie directe, Mahapanchayats et Assemblées générales locales, le mouvement paysan est quasi maître de nombreuses régions rurales et en interdit l’accès aux représentants du BJP (parti de Modi) et ses alliés.

La vie dans les villages est, elle, organisée de manière collective autour de la lutte. Comme beaucoup montent à Delhi pour tenir la garde des campements, ceux qui restent prennent en charge le travail des champs, de manière concertée, par roulement. Les familles dont un membre a été tué – il y a eu 700 paysans par l’armée, la police, les bandes politiques pro Modi – sont aidées par la collectivité. Ceux qui ne s’en sortent pas, sont pris en charge par la communauté18. Dans les campagnes, depuis les temples religieux parfois (lorsqu’il n’y a pas d’autre structure collective), des hauts parleurs annoncent les rassemblements, les tours de garde, donnent les nouvelles.

Prise du fort rouge durant la fête de l’Indépendance à Delhi, paysans Sikhs en tête. (Photo Adnan Abidi)

Avec sa démocratie directe, Mahapanchayats et Assemblées générales locales, le mouvement paysan est quasi maître de nombreuses régions rurales et en interdit l’accès aux représentants du BJP (parti de Modi) et ses alliés. Ses députés ou ministres ne peuvent plus se déplacer sans être accompagnés en permanence par des milliers et des milliers de manifestants paysans, qui leur interdisent de fait, malgré la police, toute activité, que ce soit d’inauguration, de meetings publics ou même de simples rencontres. L’ostracisation touche tous les aspects du quotidien des apparatchiks du parti : les hôtels où logent les responsables BJP sont encerclés, leurs héliports également et les mariages avec des membres du BJP sont boycottés. Certains responsables sont même quasiment assignés à résidence, leurs demeures encerclées en permanence, jour et nuit. Les policiers qui ont été violents lors de manifestations sont arrêtés par les paysans ou mis au ban de la communauté. En bref, une sorte de pouvoir paysan/prolétarien se met en place.

De plus, le mouvement prend une orientation contestataire générale. À chaque événement national, que ce soit la fête nationale ou les célébrations de personnalités importantes, régionales ou nationales, le mouvement répond par ses propres célébrations et sa propre interprétation des faits et des hommes célébrés. À chaque action ou discours du pouvoir, répond une action ou discours des paysans. Aux discours nationaux de Modi, le mouvement paysan répond par des concerts de casseroles bien plus audibles que le Président. À chaque action contestable du pouvoir ou de ministres, on brûle les effigies du Président ou des ministres. Pour la fête nationale de la république du 26 janvier, le mouvement paysan organise son propre défilé dans les rues de Delhi. Celui-ci a plus de succès que l’officiel, organisé par Mani, et réussit même à prendre le Fort Rouge de la capitale, cette forteresse moghole symbole de l’Indépendance19. Avec ses propres chars célébrant les travailleurs et la lutte contre l’oppression britannique, le mouvement paysan forge sa propre version de l’histoire. Dans les quartiers et villages, des serments collectifs sont organisés : on s’engage à aller ensemble jusqu’à la victoire en affirmant que l’agriculture ne doit pas appartenir au capital. On célèbre ensemble sur les places le préambule de la Constitution Indienne que l’on peut résumer en « Liberté, Égalité, Fraternité », justice et laïcité contre le pouvoir dictatorial religieux de Modi. En plus du 8 mars (journée internationale du droit des femmes), on organise des journées en hommage aux femmes paysannes et contre le patriarcat. Les manifestations sont quotidiennes et innombrables.

Le 8 mars 2021, à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, les agricultrices sont en première ligne des protestations à Ghazipur. (Photo Robin Tutenges)

La coordination paysanne fait la démonstration large, à chaque fois qu’elle rencontre le gouvernement, qu’elle n’est pas un partenaire social avec qui on peut s’entendre. Elle refuse toute négociation de détail tant que sa revendication principale, le retrait pur et simple des lois paysannes n’est pas réalisée. Elle montre toute sa différence, même dans les détails, en refusant par exemple de manger avec les représentants du gouvernement lors des rencontres officielles : les délégués apportent leur propre nourriture, bien plus simple. Le mouvement paysan organise également des Mahpanchayats d’ouvriers agricoles, de femmes, de jeunes, de Dalits (environ 200 millions d’Intouchables), d’Adivasis20, avec leurs propres revendications, structurations, meetings, manifestations et activités diverses. C’est toute l’Inde des plus pauvres, des plus opprimés et exploités à qui s’adresse le mouvement paysan et qu’il entraîne dans son sillage.

Car le mouvement paysan va également accompagner tous les combats contre la hausse des prix ou la privatisation des sociétés publiques. En s’appuyant sur les résultats de sa lutte, bien plus radicale que celle des directions syndicales ouvrières, et sur la sympathie gagnée dans les classes populaires, il mène une politique d’alliance permanente avec le mouvement ouvrier pour un combat commun, aussi bien face aux lois agricoles que face aux lois anti-ouvrières. Des leaders paysans vont aider les salariés de la fonction publique menacée de privatisation, comme dans l’acier où des rassemblements géants sont menés conjointement et où, pendant que les ouvriers font grève, tenant leurs piquets face aux policiers, les paysans bloquent les routes21. Par endroits, ce sont les ouvriers qui demandent aux leaders paysans de les aider dans leurs luttes. Sous cette pression générale, avec en même temps huit appels des paysans au blocage général du pays en un an, entraînant nombre d’ouvriers dans la bataille, les dirigeants syndicalistes sont poussés à durcir leurs positions pour que leurs troupes ne les abandonnent pas. Des grèves géantes touchent les aciéries, les secteurs de la banque ou de l’assurance, et plus généralement tous les secteurs professionnels qui sont en contact avec le monde rural et paysan. Sous la pression également, les dix principales organisations syndicales ouvrières appellent à une grève générale de deux jours en cette fin mars 2022, ce qui n’est jamais arrivé dans l’histoire de l’Inde22.

Rakesh Tikait, syndicalsite figure du mouvement, à Ghazipur, où il a établi son point de chute. (Photo Robin Tutenges)

S’il est impossible de résumer ici les milliers d’initiatives qui furent prises dans les diverses mobilisations, il faut bien voir que la lutte paysanne a servi de locomotive en même temps que de catalyseur à la contestation. Elle s’est étendue peu à peu à tous les aspects sociaux et politiques, dans le pays entier, le faisant entrer progressivement en ébullition. Toute l’actualité du pays et son agenda tournent depuis plus d’un an autour des mobilisations paysannes.

La situation d’aujourd’hui et ses enjeux mondiaux

À l’approche des élections régionales dans cinq États (elles ont débuté le 10 février), le BJP, craignant de perdre le pouvoir, notamment dans l’Uttar Pradesh23, a cédé face aux paysans. Il a renoncé en novembre 2021 à ses lois anti-paysans en promettant le MSP24. Ce salaire minimum paysan est une victoire considérable dans un pays où non seulement il n’y a pas de salaire minimum pour l’immense majorité des travailleurs, mais encore aucun droit ouvrier ni aucune protection sociale. Ceci explique qu’elle ait été fêtée partout, bien au-delà du monde paysan, face à un pouvoir réputé inflexible et de droite extrême.

Il a renoncé en novembre 2021 à ses lois anti-paysans en promettant le MSP. Ce salaire minimum paysan est une victoire considérable.

Au moment du recul gouvernemental de novembre25, le mouvement paysan était en train de mener une campagne autour des élections avec pour mot d’ordre « votez pour qui vous voulez sauf pour le BJP ». Or, une telle campagne portée par les paysans avait déjà été organisée quelques mois auparavant au Bengale Occidental (à l’Est de l’Inde, à la frontière avec le Bangladesh). Malgré les immenses moyens financiers et militants engagés, cette dynamique a entraîné la chute du BJP qui a de fait perdu tous les États du sud le 2 mai 202126 (Cf. Carte 2). Aujourd’hui, tout se cristallise autour de l’Uttar Pradesh. D’une part parce que c’est le plus grand des États indiens, avec plus de 210 millions d’habitants. D’autre part parce que son ministre en chef (1er ministre), Yogi Aditanyath, est l’idéologue hindouiste extrémiste et bras droit de Modi27. Il tient l’État par la terreur réactionnaire permanente et s’en sert comme lieu d’expérimentation de l’Hindutsva28. Enfin, à l’inverse, parce que c’est de là qu’est parti le mouvement féministe et que le mouvement paysan y concentre certaines de ses organisations les plus combatives, avec 50 000 entreprises affectées par les blocages incessants de paysans.

Le Premier ministre indien Narendra Modi avec Yogi Adityanath, ministre en chef de l’État d’Uttar Pradesh. (Source The Quint)

En somme, laboratoire de la réaction raciste et libérale, l’Uttar Pradesh n’en est pas moins le laboratoire de la riposte populaire29. Étant donné l’importance de cet État, si le BJP y perdait les élections, ce serait certainement le début de la fin pour lui et une nouvelle impulsion pour le mouvement paysan. En effet, avec leur victoire de novembre, les paysans ont suspendu leur combat durant deux mois. Mais si le gouvernement a bien annulé ses lois anti-paysans, il n’a pas encore tenu sa promesse du MSP (prix régulés et garantis). Les paysans n’ont donc pas d’autre choix que de prolonger le processus entamé, et ce en commençant par appeler à battre le BJP aux élections de l’Uttar Pradesh, premier pas vers la reprise d’une lutte plus générale. Car il faut bien avoir à l’esprit que presque un habitant sur six de la planète habite en Inde. La seule agglomération de Delhi est peuplée d’autant d’habitants que l’Espagne. Le soulèvement en Inde a entraîné derrière lui des soulèvements au Pakistan, au Sri Lanka, en Birmanie, au Népal ou aux Maldives30. Une nouvelle victoire des paysans en Uttar Pradesh ne pourra avoir que de grandes répercussions, au moins en Asie31.

La résistance des paysans indiens témoigne des transformations des rapports de force mondiaux et est peut-être la première étape vers un ordre social débarrassé des guerres et de l’oppression. La guerre que porte en lui le capitalisme – ce dont témoignent ces derniers jours – est à l’inverse l’issue folle d’une fuite en avant pour faire face à cette montée populaire. Révolution sociale ou guerre est plus que jamais le choix à opérer.

Jacques Chastaing

Carte 1.
Carte 2.
Carte 3.

Notes de la rédaction :

4 réflexions au sujet de « Le mouvement paysan indien (2020 à aujourd’hui) »

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.