Nouvelle attaque gouvernementale contre l’archéologie (communiqué du 22 février 2022)

Nouvelle attaque gouvernementale contre l’archéologie (communiqué du 22 février 2022)

Réponse de membres des Groupes Archéo en Lutte à la coupe des budgets des fouilles programmées

En soutien à la lettre ouverte publiée par voie de presse dans Le Monde en date du 20 février 2022, par Thomas Perrin, directeur de recherche au CNRS, laboratoire TRACES, Toulouse, Jean-Marc Pétillon, chargé de recherche au CNRS, laboratoire TRACES, Toulouse et Ludovic Mevel, chargé de recherche au CNRS, laboratoire TEMPS, Nanterre.

Cette lettre ouverte adressée à la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, dénonce des réaffectations des lignes budgétaires dédiées au financement de l’archéologie programmée. Ces modifications tardives menacent la tenue de nombreux chantiers estivaux, alors que les discussions portant sur les opérations programmées ont eu lieu cet automne dans tous les Services régionaux de l’archéologie (SRA) de France, comme chaque année. Cette lettre cosignée par une large part de la profession (1600 signatures), par de nombreux représentants des différents métiers de l’archéologie, montre l’inquiétude des chercheurs face à cette nouvelle attaque contre l’archéologie.

Le 21 février, le ministère a publié un très court communiqué de presse intitulé « maintien des subventions allouées aux fouilles archéologiques » sans toutefois donner de véritables gages de financement. Il nous apparaît donc nécessaire de rester vigilants et surtout de mener une réflexion plus large sur l’archéologie programmée.

Le chantier programmé : lieu de partage, de formation et de production irremplaçable

Rappelons que les chantiers de fouille programmés sont organisés chaque année par des chercheurs.euses dans le souci de faire progresser les connaissances archéologiques. Au côté des chercheurs.euses, y prennent également part des étudiant.e.s, des associations, et les populations des régions où se déroulent ces fouilles. De part leur répétition programmée, ces chantiers participent pleinement à un processus de réélaboration constant et nécessaire des savoirs. Car, d’abord vécue comme passion fondée sur la curiosité pour l’histoire humaine, l’objectif de notre discipline n’en est pas moins « la démystification des discours idéologiques par le rétablissement de la réalité historique là où l’on nous propose une légende. » (Citation issue du dossier paru en janvier 2022 dans la revue en ligne Notre Condition : Misères de l’archéologie. Enquête au pays des démagogues).

1 – Ces chantiers sont le complément essentiel à la formation théorique des étudiant.e.s. Ils construisent dans la pratique le/la futur.e archéologue. Ce sont des moments qui ancrent les participant.e.s dans la réalité de la vie de chantier, son organisation, sa dynamique de partage d’expériences et de moments conviviaux. L’étudiant.e y acquiert les bases lui permettant d’envisager le métier dans toutes ses dimensions (scientifiques, humaines, organisationnelles, etc.). En somme, ce qui est attaqué c’est la matrice même d’un métier qui permet d’acquérir autonomie et coordination avec le collectif.

2 – C’est ensuite au/à la/le chercheur.euse titulaire et aux laboratoires que le préjudice est porté, à l’épanouissement et au dynamisme de la vie scientifique elle-même. Les chantiers pluriannuels constituent de véritables piliers de la recherche archéologique. Ils permettent aux chercheurs.euses d’œuvrer dans d’autres cadres temporels et stratégiques que ceux de l’archéologie préventive, ouvrant par là des espaces d’expérimentation de nouvelles méthodes scientifiques, de rencontre et de partage des connaissances entre collègues et en direction de la population locale (journées portes-ouvertes).

3 – Enfin, les fouilles programmées sont un apport essentiel pour la société toute entière, en ce sens qu’elles permettent à tout le monde, même aux non-archéologues de profession, d’y intervenir, de s’imprégner sur le terrain d’une démarche méthodique et d’apporter en retour son expérience au chantier. Cette participation concrète de la société civile à une recherche scientifique aide ainsi à désamorcer la suspicion croissante à l’égard de la science et ses méthodes, alimentée par les médias et le gouvernement des experts. En maillant littéralement le territoire chaque été, ces chantiers rappellent la variété des sociétés et organisations humaines qui ont pu exister par le passé et révèlent en creux les possibles du présent. Ils diffusent ainsi les outils nécessaires à la critique des romans évolutionnistes et de leurs lots de mythes et préjugés tenaces couramment véhiculés (Homo economicus, mythes des origines, etc.).

Une attaque dans la continuité de la logique dominante

Comme nous l’affirmions dans notre communiqué d’août 2021, consécutif à notre rencontre interrégionale, « le véritable enjeu reste bien l’obtention d’une réelle hausse du salaire basée sur l’indiciaire et un plan d’embauche prenant en compte les besoins scientifiques considérables de l’archéologie ainsi que toute la potentialité des jeunes archéologues. Ceux-ci sont d’ailleurs déjà trompés dans leurs habitudes par l’acceptation forcée, dès l’Université, du travail non rémunéré, et parfois même payant, à travers les stages de fouilles programmées ou des projets de recherche de master qui constituent pourtant une production scientifique essentielle pour les laboratoires. Un état de fait alarmant qui normalise et ancre dans les consciences, avant même l’entrée dans le monde professionnel en tant que tel, un réflexe de consentement servile masquant le passage d’un état de précarité (étudiant) à un autre (salarié). Car il faut comprendre que le premier salaire est généralement celui d’une catégorie 2, ce qui revient à un salaire inférieur au SMIC, à peine compensé par une petite prime de précarité. »

La réalité est la suivante : ces « stages » de fouilles programmées sont structurellement un facteur aggravant de la précarité étudiante, leur financement n’étant pensé que pour prendre en charge le fonctionnement logistique du chantier (nourriture, matériel, hébergement, transport). Au mieux défrayés (parfois même rétroactivement tant le système de la subvention est défaillant), ils peuvent être payants, et sont pourtant obligatoires dès la licence 2 afin de valider l’année. Pire, pour une raison évidente d’organisation et de durée (plusieurs semaines), ils ont la plupart du temps lieu hors calendrier universitaire, c’est-à-dire durant ces deux mois de flottement (juillet et août) qui ne sont pas couverts par une bourse déjà peu sécurisante.

Avec ses 7 échelons, elle ne garantit en effet qu’un revenu mensuel allant de 104 euros à 573 euros (Source : Aide-sociale.fr, Montant de la Bourse du CROUS 2021-2022). Et ce sans compter les retards de versement fréquents faute de gestionnaires, notamment au début de l’année. Deux mois vitaux donc, non seulement pour les 38.4% de boursiers (chiffres pour 2020-2021 : Note Flash du SIES, Les boursiers sur critères sociaux en 2020-2021, Enseignement supérieur, Recherche, Innovation, numéro 20, septembre 2021), mais encore pour les étudiant.e.s salarié.e.s pour qui l’enjeu est bien souvent d’assurer la continuité de leurs études (40% des étudiant.e.s doivent travailler, tandis que pour 51% d’entre-eux-elles cela est tout simplement un impératif : L’étudiant, Pourquoi 40% des étudiants ont un emploi à côté de leurs études, 31 août 2021).

Il n’est pas difficile de comprendre que la suppression des chantiers dépendants des subventions d’État pour exister, va accentuer l’effet de sélection de ces « stages » chers payés pour du bénévolat, dont l’accès est déjà, en temps normal (hors intempéries austéritaires), une épreuve de force. Comme les salarié.e.s jeté.e.s sur le marché de l’emploi, la concurrence entre étudiant.e.s est une réalité. Dans ce contexte, l’annonce gouvernementale constitue une sanction supplémentaire !

Cet état de fait met en lumière le manque d’articulation entre l’archéologie préventive, l’Université et le monde associatif, ce dernier soutenant et accueillant souvent les projets de fouilles programmées dans le cadre de mises en valeur du patrimoine. Là encore, comme nous l’avancions dans le même communiqué d’août 2021, il est « trop souvent oublié [que le monde associatif] tient cette place d’interface vitale pour le patrimoine, assurant un ancrage territorial durable à l’archéologie (parfait complément au préventif) et une intégration participative de la population locale à une démarche scientifique dans un mouvement de réciprocité. Soit l’un des outils centraux de la lutte contre les replis identitaires ». Ces coupes annoncées risquent encore d’affaiblir le tissu associatif.

Nous avons pu le constater ces dernières années, et notamment durant le confinement, notre discipline est prise dans un feu croisé. D’un côté, celui-ci est nourri par un État rallié aux intérêts des monopoles privés et ayant institué les marchés financiers (normes européennes, pantouflage, privatisation, réforme comme l’assurance-chômage, etc.). De l’autre, ce sont les monopoles eux-mêmes, comme Vinci (Cf. Misères de l’archéologie. Enquête au pays des démagogues), qui l’alimentent, faisant pression sur la législation et l’organisation de notre travail (décret d’aménagement pour faciliter les travaux dans le cadre du plan de relance au détriment des fouilles préventives, chantiers contraints par le rythme des machines, etc.). Comme tous les autres secteurs de la Culture, nous sommes une variable d’ajustement dans la course à la compression budgétaire que l’État mène pour satisfaire prêteurs et investisseurs.

Des mesures d’ensemble pour sortir de l’impasse ?

La mobilisation de notre profession, en lien avec les autres secteurs de la société (et en premier lieu la recherche, l’enseignement et la culture) et les dynamiques convergentes des luttes présentes (contre la société de surveillance, pour l’augmentation des salaires, la baisse des prix, etc.), sera indispensable pour sortir de l’impasse politique dans laquelle les directives actuelles nous entraînent. Cela passe aussi par la formulation d’une contre-proposition d’ensemble pour fédérer et mettre en échec les logiques d’accumulation qui détruisent l’archéologie.

Une proposition capable de pérenniser et d’instituer toutes les mesures d’urgence qu’il nous faut conquérir : revalorisation de la bourse étudiante afin d’en faire une véritable bourse d’autonomie, sans limite d’âge (le maximum étant de 28 ans actuellement) ; resserrement des liens entre l’Université et l’archéologie préventive sous la forme d’un parcours professionnalisant financé par un fond interprofessionnel dédié (abreuvé d’une part de la valeur ajoutée des entreprises qui détruisent le patrimoine par leurs projets d aménagements) ; augmentation du salaire net/brut, indexée sur l’augmentation record des profits des entreprises, pour répondre à l’inflation et renforcer la Sécurité sociale ; embauche à hauteur des besoins et dans les conditions d’un CDI ; alignement des conditions d’évolution des salaires des CDD sur celles des CDI ; refus des Contrats saisonniers et des Contrats de Projets ; abandon du « CDI-chantier », corollaire du « CDI-projet » de l’Université ; association des « techniciens » à l’organisation des phases de terrain et de post-fouille ; respect d’une proportion de temps passé sur le terrain et de temps passé en post-fouille (75 %terrain, 25%postfouille), prise en compte de la pénibilité du métier pour toutes et tous, etc.

Pour articuler toutes les revendications visant à l’amélioration de nos conditions de travail, c’est-à-dire stabiliser les carrières, dégager du temps et ne pas tout accepter à n’importe quelle condition, nous pourrions envisager une Sécurité sociale unifiée du patrimoine et de la Culture sous contrôle des salarié.e.s. Il est en effet possible de penser une extension de la logique du salaire continué issue du statut de fonctionnaire, du régime général, de l’assurance-chômage (gérée à l’origine aux trois quarts par les salarié.e.s dans l’Unedic) ou de l’intermittence, débarrassée de ses boulets : la validation de l’activité professionnelle par un volume horaire, la limitation des indemnités dans le temps, les injonctions à l’employabilité, le poids du patronat et de l’État dans la gestion des régimes, etc. L’objectif serait de garantir à toutes et à tous un salaire et de desserrer les liens entre Culture et marché (aménageurs, fondations, entreprises, mécènes, État, etc.).

Si une part importante de nos salaires provenaient de la socialisation d’une valeur actuellement captée par les monopoles, grâce à une cotisation interprofessionnelle indexée sur la valeur marchande des entreprises du BTP et regroupée dans des caisses (salaires et investissement), nous serions libérés du chantage à la survie matérielle (chantage à l’emploi). Toutes les activités habituellement invisibilisées (car non reconnues par le marché) seraient ainsi validées : la formation, la recherche personnelle, les prestations dites annexes, comme les conférences, la participation à des ateliers de médiation, aux associations de recherche et de mise en valeur, etc.

Un tel agencement permettrait également d’instituer le financement des fouilles programmées selon les besoins des intéressé.e.s, et donc de prendre en compte le nécessaire salaire des étudiant.e.s sur le terrain. Ce dispositif démontrerait par-là que la société est en capacité de créer un salaire étudiant à hauteur du Smic. Plus encore, les conditions nécessaires à la création d’une formation où toutes les dimensions de l’archéologie sont prises en compte, seraient posées, concourant ainsi à résorber les multiples fractures institutionnelles et statutaires de notre métier.

Agir ensemble. Mais sur quelles bases ?

Pour discuter ces orientations – et toutes celles visant à améliorer durablement les conditions de faisabilité de nos métiers -, nous devrions, partout où l’on peut, cheminer sur la base d’un processus délibératif dans la perspective d’établir une convention collective. D’une part pour déterminer collectivement la façon dont s’organise notre travail, d’autre part pour fixer la manière de piloter une discipline dont les objectifs n’ont rien en commun avec les intérêts des grandes boites du BTP soutenues par l’Etat. Il pourrait découler de cette convention des normes rendant les entreprises éligibles à la subvention et au salaire socialisé. Cette délibération impliquant toute la profession devrait prendre la forme d’États généraux de l’archéologie et du patrimoine, préparés bien en amont, sur la base de réunions d’information et d’élaboration menées par les travailleurs.euses, puis de séances plénières locales regroupant majoritairement (aux 3/4 par exemple) les salarié.e.s (syndicats et collectifs de travailleurs.euses).

Nous réaffirmons notre volonté de contribuer à une archéologie fondant sa pratique sur des principes égalitaires et démocratiques, tout aussi rigoureusement appliqués que ses méthodes scientifiques. Nous rappelons donc au ministère la mission à laquelle il devrait se vouer : coordonner à l’échelle nationale tout un secteur de la société, selon des orientations élaborées à la base des professions concernées.

Revendications complètes, et en travail, des GAEL

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