Échec ou puissance invisible ?

Échec ou puissance invisible ?

Retour sur la mobilisation interprofessionnelle pour les salaires du 27 janvier, et celles à venir

Une rengaine familière nous est revenue, pour celles et ceux qui ont l’habitude de battre le pavé : c’était mou, court et peu intense. Il y a quelque chose de l’ordre du désir charnel pour chaque manifestation vécue. Celle-ci a été particulièrement décevante. Déjà parce que cela faisait longtemps qu’une mobilisation interprofessionnelle n’avait pas eu lieu. On l’attendait donc au tournant celle-là. On s’en réjouissait presque, mais pas trop non plus de crainte d’accentuer une déception probable. Ensuite parce qu’on était demandeur dans ce contexte combatif (grèves locales et sectorielles à répétition, grève générale tenant bon dans les Dom-Tom), mais où tout fout le camp, où l’on suffoque dans ce que l’on pourrait nommer une crise organique : celle des institutions économiques et politiques ne réussissant plus à accommoder des tensions internes engendrées par les contradictions des rapports sociaux.

Radicalisation républicaine

De jour en jour les positions se raidissent et l’espace médiatique nous sature des préoccupations très peu centrales (pour la majorité) d’une classe politique faisant diversion, par la division de notre camp social, pour pérenniser son emprise et ainsi garantir les conditions de reproduction d’un système économique. Tout s’accélère et des sorties politiques hors cadre naissent : des éditorialistes se présentent à la présidentielle, les Gilets Jaunes renouent avec le politique en-dehors de toute grammaire institutionnelle. Les symptômes de cette déformation sont des recompositions politiques par mouvements, la dislocation d’un régime moins viable que jamais du fait d’évolutions internes trop brusques pour ses institutions (mondialisation et financiarisation), et l’inévitable réponse par la violence puisque tout est déréglé : violence physique, sociale et verbale.

On pensera aux très fascisants CNews et Europe 1 de Bolloré, ayant propulsé Zemmour. Des seconds de cordée dans la course à la radicalisation aussi, à savoir BFM, de Drahi, et LCI, de Bouygues. Ou encore à ceux qui mènent le jeu de l’agenda politique, je veux dire Valeurs actuelles, cet hebdomadaire laissant les généraux factieux s’exprimer à travers non pas une mais deux tribunes (la seconde date du 11 mai 2021), ou compilant les preuves accablantes contre le « wokisme », nouvel ennemi de l’intérieur(1). Dans le sillage, suit tout un paquet d’hebdomadaires pédagogues comme Marianne ou Le Point, prenant de haut, avertissant contre la menace civilisationnelle que constituent l’Islam et les populismes (autre notion utile pour confondre des choses différentes)(2).

D’ailleurs, on n’en finit plus des remontrances du gouvernement à l’encontre des islamo-gauchistes (toute la gauche réformiste et anticapitaliste, des syndicats aux partis), des fainéants (les salariés et leurs privilèges : les conquêtes sociales du code du travail, les conventions collectives et les métiers à statut) ou des emmerdeurs (les mobilisés contre le pass sanitaire puis vaccinal), sous-entendu les complotistes quelque peu arriérés, influençables et monstrueux (ceux de l’invasion du Capitole). À ce propos, maintenir la confusion entre anti-vax et anti-pass, recourir même au préfixe réducteur d’anti-, est évidemment une manipulation en soi. Cela doit nous rappeler que, d’une part, l’idéologie dominante définit notre cadre de pensée (ce que nous disons, faisons, est le fruit de ce que nous voyons, vivons, ressentons). Que de fait on se reconnaît dans un monde de paroles et d’attitudes. Et que d’autre part, les idées complotistes sont manipulées par des gens très distingués (dans l’ordre des choses). Souvenons-nous que Macron voyait la main Russe derrière les Gilets Jaunes(3) et Blanquer la main Russe derrière le crash des serveurs de l’éducation nationale(4).

Que vaudrait un front républicain contre l’extrême droite alors que le républicanisme est devenu le véhicule des idées d’extrême droite ?

Toned gelatin silver emulsion print. Ruth Thorne-Thomsen, Life is like the Moon, Now Full, Now Dark, 1996

Avec ça… Avec ça, l’affirmation d’une gauche d’extrême droite, produit de 40 ans de néolibéralisme destructeur. On y retrouve Valls de retour d’Espagne, souhaitant pour son pays un second tour Macron / Pécresse(5), ou le Printemps Républicain qui entretient le travail de diversion par sa laïcité déformée, contre les communautaristes, wokistes, décoloniaux, séparatistes intersectionnels, antiracistes et militants associatifs des quartiers. Que vaudrait un front républicain contre l’extrême droite alors que le républicanisme est devenu le véhicule des idées d’extrême droite ?

Dans le paysage, on croise un Zemmour au programme ultralibéral et fantasmant un retour au capitalisme paternaliste du XIXe s., soutenu par une partie de la classe dominante (Bolloré entre autres). Une Marine Le Pen tout aussi libérale, fidèle à elle-même, mais plus que jamais consciente qu’il faut courtiser les puissances financières pour pouvoir briguer le trône (d’où l’abandon de la revendication de la sortie de l’UE, entre autres). Une Pécresse qui joue la surenchère sur le plan économique (150.000 postes de fonctionnaires en moins promis, contre 120.000 pour Macron) et sur le thème sécuritaire, style Sarkozy, pour assurer son flanc droit. Macron, lui, au milieu de cet enfer, reste une figure raisonnable par sa communication maîtrisée. Pourtant, il est celui qui propose les 45 heures de travail par semaine pour les jeunes ou le travail des seniors par des incitations financières, et qui aura concrétisé le tournant autoritaire : loi travail I & II (50 milliards d’économie et une dérégulation totale du code du travail), réforme de l’assurance chômage (restrictions, baisse des allocations et évacuation des salarié.e.s dans la gestion de la caisse), coupes dans l’assurance maladie (15 milliards), dans les hôpitaux (1.2 milliards en moins en 2018, 5.200 lits en moins en 2020), suppression de l’ISF (cadeau de 4 milliards aux 1 % les plus riches), baisse de l’IS (Impôts sur les Sociétés), mise en place du CICE (20 milliards de cadeau aux entreprises pour les inciter à embaucher, sans contrepartie), projet de réforme des retraites (baisse des pensions et unification du régime autour de comptes personnels), promotion du travail indépendant, dit uberisation (retour au travail à la tâche et à une vulnérabilité face aux aléas), répression des Gilets Jaunes, répression des grèves, attaques contre la presse indépendante, lois sécuritaires (au moins cinq en un mandat), etc.

Enfin, la gauche sociale démocrate et sociale chauvine, enferrée dans des querelles de partis et de places, qui compatit avec les policiers (Fabien Roussel du PCF et Olivier Faure du PS), promet l’écologie ni de droite ni de gauche (Jadot d’EELV), le retour de la chic anti-raciste et très libérale Taubira (qui rejoignait, du temps Hollande et dans son programme de 2002, la baisse des cotisations, la réforme des retraites, les coupes budgétaires, etc.), ainsi que la persistance du Parti socialiste, incarnée par Hidalgo, qui entérine l’héritage de Hollande, ne sachant plus quoi faire pour percer (primaire, pas primaire?) et annonçant son programme le jour de la mobilisation des enseignant.e.s du 13 janvier dernier, là où on aurait encore préféré du silence.

La limite des mots d’ordre

Qu’à cela ne tienne, l’essentiel, pour nous, se passe ailleurs. Au-delà de cette radicalisation généralisée d’un monde déchaîné ayant pris le pli d’écraser, de conquérir, de renverser. Revenons-y. Cette manifestation donc, on la souhaitait belle et forte. D’autant plus que de batailler pour un pour, pour une fois…(6). Un pour l’augmentation des salaires (Smic à 1700e net par mois), dans un contexte d’inflation galopante(7) et de prise de conscience, survenue durant les confinements, que les métiers les plus utiles (en majorité féminins) sont les plus mal payés. Mais un pour abstrait et petit à l’échelle nationale, ne pensant ni la pérennisation institutionnelle ni le rapport de force à édifier.

On s’attendrait à ce que le rôle d’un mouvement national soit d’offrir une proposition directionnelle pour l’ensemble des luttes locales, au-delà du simple pouvoir d’achat (et pourquoi pas le pouvoir tout court ?) qui ne remet pas en cause la fuite en avant productiviste. Une proposition coordonnée permettant de donner corps à ces initiatives dispersées, qui s’appuierait sur le déjà-là le plus puissant à notre disposition : la Sécurité sociale, garantissant la mise en sûreté d’une part de la production socialisée (mise en commun), et le salaire à la qualification personnelle, détachant le salaire de l’activité.

Photographie de René Maltête, Les échecs, une source de réflexion

Sans parler ouvertement de souveraineté populaire sur le travail (autrement dit, la contestation de la séparation des personnes des fins et des moyens de leur travail concret), avancer une augmentation générale des salaires, notamment du Smic, par la monnaie marquée de la cotisation (sur le principe de la carte vitale), serait le moyen de renforcer nos services publics et le régime général. Ce qui aurait pour résultat supplémentaire d’augmenter pensions et allocations. D’autant plus lorsque l’extrême droite, la droite et la gauche sociale démocrate disent vouloir augmenter les salaires net pour mieux détruire le brut, soit le système des cotisations (cette part de la production socialisée revenant donc à chacun.une), dans la lignée de toutes les mesures libérales entamées à partir des années 1980, et même dès les années 1950(8). C’est bien le régime général qui nous a permis de tenir durant la crise Covid par le chômage partiel et l’aide aux activités impactées. Il a prouvé, par le salaire continué des pensions et des allocations résultant des richesses mises en commun (valeur socialisée), la supériorité d’un statut attachant le salaire à la personne et non plus au poste de travail(9).

Dans le prolongement, porter un droit inconditionnel au salaire dès sa majorité comme enrichissement de la citoyenneté, pour confirmer l’individu comme producteur.trice et le poser comme responsable de la réalisation et de la définition du travail, aurait également été une manière de s’adresser aux étudiant.e.s (en écho à leur mobilisation du 03 février), en plus de répondre à la désertion des urnes et à toutes les idées d’un « revenu universel », d’un « RSA jeune » ou d’une « allocation jeune ». Ces faux amis, loin de libérer de la nécessité de se vendre sur le « marché du travail », mettent sous tutelle de l’État, n’assurent aucun droit de regard sur la production, atomisent les individus, rendent supportable le travail à la tâche, justifient la baisse des salaires et l’augmentation des prix, bref, ne s’attaquent pas à ce qui fonde le pouvoir de la classe dominante : son monopole sur le travail. Il faut continuer à insister sur ce point, pour que l’idée d’un espace autonome fasse son chemin ; pour que la construction de cette autonomie devienne un non-négociable.

Une lente dérivation
Photographie de René Maltête, sans titre

On pourrait considérer cette journée différemment. Une manifestation c’est toujours le moment de se retrouver, et on a su se retrouver. Se revitaliser, mesurer ensemble, en somme, entretenir une dynamique à notre échelle. Car c’est d’échelle qu’il s’agit. Certes, on attendait, et ça n’a pas surgi. Mais qu’est-ce qui n’a pas surgit ? Ce qu’on devrait y voir, c’est le désaveu de l’habitude de la stratégie d’émiettement et de compromis à l’heure où l’espace de la négociation s’est refermé. En quelque sorte, la crise organique frappe également les directions syndicales, incapables de reprendre les tensions internes les agitant. Les intérêts et les aspirations divergentes s’expriment malgré elles par des débats revendicatifs, des échanges d’expériences, une solidarité dans l’action ou la perspective d’une sortie du capitalisme.

Mises à la remorque du rythme des luttes nécessaires et quotidiennes, les directions syndicales invoquent des journées pour temporiser, pour donner du grain à moudre aux myriades de grèves et mobilisations pour l’augmentation des salaires, contre les licenciements, pour de meilleures conditions d’existence ou face à la répression patronale. Non, les syndicats ne sont pas morts. Ça vit. Leurs militant.e.s cravachent par leur engagement permanent. Car des luttes, il y en a des centaines actuellement, dans la santé, les transports, l’énergie, l’éducation (mobilisation nationale des lycéen.nes et étudiant.e.s du 03 février, sans compter les mobilisations locales depuis le 13 janvier), le social et médico-social (mobilisation du 01 févier) ou l’intermittence.

Les directions, contraintes, comme pour faire valoir leur légitimité, appellent, et libre aux salarié.e.s et citoyen.ne.s déjà en mouvement de s’y adjoindre ou non, selon leurs besoins. L’énergie n’est pas sans fin. Ce qui apparaît en tout cas, c’est qu’on ne peut plus prendre le pouls de la contestation par la seule focale de ces journées (là où durant les Gilets Jaunes on le pouvait encore par l’entremêlement des rendez-vous et des milieux), tant celles-ci sont débordées par ce que les gens mettent en œuvre maintenant pour transformer ce qui vient. Pour cette raison, il se peut bien que l’une d’entre elles fasse évènement, c’est-à-dire point de bascule dans la réalité et point de départ de quelque chose de global : au moment où ça décidera. Les syndicats sont des réceptacles qui n’attendent qu’une redynamisation de leurs tissus, un chambardement de leurs habitudes et un emparement général opérant toujours de manière imprévisible.

Tous ces mouvements partent de petites choses. Ces témoignages de l’inégalité flagrante qui font germer un processus, une dynamique s’autonomisant

Photographie de René Maltête, Sans titre

L’arrière-plan de cette journée se déploie sur des mois. C’est une intrication de surgissements qui font l’ambiance bouillonnante du pays, entre la grève générale des Dom-Tom (depuis novembre!) et cette mobilisation contre le pass vaccinal qui, elle non plus, n’en finit plus dans sa régularité. Jusqu’à mobiliser encore 100.000 manifestants le 08 puis le 15 janvier, soit pas si loin des 150.000 manifestant.e.s environ recensé.e.s durant notre 27 janvier préparé sur plusieurs semaines. Cet arrière-plan est disparate mais riche. Il agite et rythme la vie politique comme jamais à trois mois à peine des élections présidentielles. L’intuition qui parcourt l’ensemble du corps social est la bonne. Elle dit bien que la démocratie est de moins en moins présente dans la vie publique, resserrée qu’elle est autour de la finance déréglementée, du libre-échange organisant tout autour de la loi du marché, des traités européens imposant les équilibres budgétaires, du seul scrutin décisif, la présidentielle. Sclérosée aussi par l’hégémonie des experts, des conseils de défense, des boites de conseil privées pour définir la stratégie vaccinale (28 contrats pour 11 millions d’euros de 2020 à 2021) ou l’évolution du métier d’enseignant (Blanquer a déboursé 500.000e auprès de McKinsey)(10), dans une délégitimation totale des logiques délibératives de la Ve République même (c’est chaque année 140 millions de dépense pour tous les ministres)(11).

Nous sortir de l’attente

À défaut d’organisations capables de mettre en œuvre des actions dynamiques sur la société, de raffermir le sens de l’action offensive, de promouvoir l’égalité et de mobiliser sur une vie politique propre, tous ces mouvements partent de petites choses. Ces témoignages de l’inégalité flagrante qui font germer un processus, une dynamique s’autonomisant en avançant sur un principe et les bases d’un déjà-là : un principe d’égalité à vérifier sous diverses formes, celui confortant la capacité de chacun.e.s à gouverner, des institutions du travail et des statuts existant à prolonger, construisant notre souveraineté au présent, notre responsabilité à produire et donc à décider de la valeur.

Photographie de Sabine Weiss, La sortie du métro, 1955

Si nous voulons sortir des dichotomies affectives, du pessimisme et du fatalisme nous gagnant bien trop facilement, il faut garder de vue ces éléments déjà-là et toujours prendre le tout dans sa totale expressivité. Pour arrêter de se raconter des histoires, il faut aussi sortir de la croyance (l’athéisme n’en dispense pas) en l’idée d’une harmonie spontanée qui adviendrait dans un paradis consolateur suite à l’effondrement de l’adversaire : « Demain ira mieux, demain est plein de promesse, et vive le grand soir ! ».

« Accompagner l’attente du futur » est ce qui nous paralyse, ce qui nous fait oublier que les contradictions inhérentes au réel font de l’histoire un mouvement ouvert. Le monde autre ne nous attend pas. Il est au présent, dans l’actualisation permanente, par le jeu de dépassement des rapports sociaux. Il se pose dans les petits actes victorieux du quotidien réussissant à subvertir la réalité (transgresser le rythme imposé, par la grève, rénover son imaginaire, par des groupes de réflexion, etc.), malgré le tragique que comporte la responsabilité de faire face à la violence de la réaction des puissances économiques, politiques et symboliques.

Or, ce 27 janvier, créépar l’arrière-plan en mouvement, aura au moins permis à de nombreux.euses salarié.e.s de lancer des mobilisations locales, d’en ponctuer d’autres ou de rassembler pour (re)commencer à redonner du sens aux mots et aux choses. Un prérequis rappelé par l’Abbé Grégoire : « J’ai créé le mot pour tuer la chose ». Ces mots nous les employons aussi pour posséder ce que l’on croit, dans un geste qui exhume le réel. Sans l’illusion de la mesure compensatoire du paradis social trop souvent arrimé à une gauche émancipatrice qui pourrait apprendre de la rationalité portée par l’« Apôtre des Gentils »  : « La foi est une façon de posséder ce que l’on espère, un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas » (Saint Paul, Hébreux 11.1).

Alaoui O.

Une réflexion au sujet de « Échec ou puissance invisible ? »

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